LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE A NANTES
Nous aurions pu atteindre la préfecture sans passer par la mairie. La queue y poussa la tête de notre manifestation qui alla se heurter contre un rassemblement de gardes nationaux en armes.
Le citoyen Guépin s'avança vers les officiers, échangea avec eux des poignées de mains.
De la grille sortit le maire Ferdinand Favre, qui, après avoir salué le docteur, se tourna vers la foule et prononça une brève allocution :
— Chers concitoyens, je fais afficher en ce moment les documents relatifs à la chute d'une dynastie et à l'institution d'un régime nouveau !... Puisse la République procurer à notre chère patrie toutes les libertés et toutes les gloires !... Que ceux qui l'ont désirée et préparée sachent maintenir l'ordre et inspirer la confiance !
— La République, dit Guépin aux gardes nationaux, non, ne le croyez pas, ce n'est pas la terreur, c'est l'accord mutuel et l'universelle harmonie des intérêts et des cœurs. Toutes les monarchies nous ont trahis. Ne regrettons rien. C'est une ère nouvelle. Entrons-y la main dans la main, cœur contre cœur ! Plus de castes ! Plus de classes ! Tous citoyens ! Vive la nation !
A ce cri et au cri de : Vive la République ! fraternisent
la garde nationale et le peuple. Un certain nombre de bourgeois en uniforme, entraînés par le citoyen docteur, se mêlent à nos premiers rangs qui, cinq minutes plus tard, débordent sur la place de la Préfecture.
Au fronton de l'hôtel du préfet, plus de drapeau. La longue grille est fermée d'un bout à l'autre. Les deux sentinelles s'arrêtent dans l'exécution monotone de leurs cent pas, en entendant le Chant des Girondins. Elles se rabattent sur le poste, en voyant notre foule envahir toute la place.
Guépin, Mangin et nous, une centaine de citoyens en tout, nous nous approchons du poste. Une trentaine de militaires rejoignent les sentinelles, se mettent en rang, fusil au bras. Le capitaine de ligne, avec qui nos chefs parlementent, déclare n'avoir pas d'ordres.
— Mais, ajoute-il, si la foule tentait de forcer la grille, je serais obligé de faire tirer !
Quelqu'un de notre groupe s'offre pour aller avertir le général, qui habite à quelques centaines de pas, sur la place Louis XVI. Le docteur Guépin est autorisé à entrer pour parler au préfet. Y était-il ? N'y était-il pas ? Le fait est qu'avant l'arrivée du général, le concierge ouvre luimême la grille, les soldats rentrent dans leur poste, notre foule se répand dans les jardins : de quoi nous n'étions pas contents, ni Buissonnière, ni Camille, ni Victor, ni Evariste, ni moi ni tous les jeunes gens qui avions espéré un petit conflit, du péril et de la gloire.
En haut de la dernière marche de la porte principale de la préfecture, réapparaît le citoyen Guépin, qui s'est passé le long de la poitrine une écharpe tricolore. Il est entouré de plusieurs messieurs en noir — les employés supérieurs du département, nous dit-on.
Il a les mains pleines de papiers, qu'il lit ou résume.
Pendant que nous écoutions la proclamation à nos frères de l'armée, applaudissant chaque phrase, le général, accompagné d'une escorte à cheval, arrivait par la rue droite qui rehe la préfecture à la cathédrale. Nos derniers rangs
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 39
courent au-devant de lui, racclament. Il ne répond mot, niais il lève son chapeau. Cela suffit.
— Vive le général ! Vive l'armée ! Vive la nation ! Vive la République !
On dévalise les débits de vins des alentours, on court offrir à boire au poste, qui s'empresse de fraterniser avec le peuple. L'enthousiasme devient du délire lorsque la masse, presque exclusivement ouvrière, qui écoute celui que nous appelons (( le citoyen représentant )>, entend cette dépêche :
(( Le gouvernement provisoire de la République française s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail ;
« Il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens ;
« Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux ;
« Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va écheoir de la liste civile. »
Je ne savais pas assez d'économie politique pour apprécier la valeur pratique de ce décret suscité par Louis Blanc. La générosité grandiose de la nouvelle République et la justice idéale de sa première décision m'allèrent droit au cœur, me rendirent comme fou de fraternité. J'embrassais Camille, Bnissonnière, Evariste, Victor, tout le monde connu et inconnu. Je lançai une acclamation, que tous les assistants répétèrent, et qui fit aussitôt le tour de la ville :
— Vive la République des ouvriers !