‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 17 sur 81 · SES SUPÉRIEURS RECONNAISSANTS · texte numérisé non relu

SES SUPÉRIEURS RECONNAISSANTS

Au-dessous on lisait :

« Le conimandant Charras, sous-ministre de la guerre ;

(( Le général Cavaignac, gouverneur de l'Algérie.

« Le général Changarnier met « son habitude de vaincre )) à la disposition de la République, sollicite le commandement de la (( frontière la plus menacée ».

Et Bugeaud ! bugeaud ! ! le maréchal BUGEAUD ! ! !

(( Les événements qui viennent de s'accomplir, a-t-il écrit, le besoin d'union générale pour assurer l'ordre à l'intérieur, me font un devoir de mettre mon épée au service du gouvernement qui vient d'être institué! »

(( Vivent Bugeaud, Changarnier, Cavaignac et Charras ! . <( Vive l'ancien major du 54^ !»

Une autre fois, je surprends Mainviel inquiétant Louise sur les dangers que devait courir (( ma pauvre étourdie de mère au miUeu de cette écume qui commençait à remonter à la surface ! »

— Voyez plutôt, disait-il dans son Breton déployé. Les barrières brûlées pour abolir l'octroi!... Les chemins de fer menacés, coupés I... Les machines d'imprimerie brisées !... Cent mille hommes se précipitant vers l'Hôtel-de- Ville pour imposer le drapeau rouge!... Telles sont les dernières nouvelles, effroyables !

— Elles sont fausses, m'écriai-je, voici les vraies '

Et je lui lus ce que ne donnait pas sa feuille, la fin de la manifestation menaçante, la harangue de Lamartine, contre le drapeau rouge, (( trahie dans le sang du peuple », et l'adoption officielle du drapeau tricolcjre, avec la devise : Liberté^ Egalité^ Fraternité!

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— Et crois-tu qu'elle ait compris toutes ces belles phrases, ta populace d'affamés et de paresseux ? criait Mainviel.

— Si je le crois ! J'en ai la preuve ! Proclamation du 25 février, au soir : le gouvernement provisoire demande au peuple, non des semaines, mais (( deux jours » pour achever l'organisation d'un pouvoir populaire. «. Encore deux jours, et la paix publique sera rétablie ! Encore deux jours, et la hberté sera inébranlablement assise ! »

— Qu'ont répondu les ouvriers ?

— {( Le peuple a trois mois de misère au service de la République ! ))

Si j'étais triomphant ce soir-là, je l'étais encore plus celui où j'apportai le décret, abolissant le serment politique ; et cet autre, — le plus beau qui soit jamais sorti du cœur d'un peuple le lendemain de sa victoire, a dit Lamartine, — le décret abolissant la peine de mort en matière politique.

^ Oserez- vous, criais-je à Mainviel, parler de 93? nous appeler terroristes ? Notre République a déraciné l'échafaud !

— Eh bien, oui, je te l'accorde, cela est bien ; je ne me défends pas d'une certaine admiration pour l'éloquence de ton Lamartine. Mais les autres ? Ton Rollin-Ledru, ton Marrast, ton Flocon? Des journahstes !... Et ton petit Louis Blanc, un utopiste furibond, qui va faire asseoir dans les fauteuils des pairs de France les ouvriers pour les ameuter contre les patrons!... Non, non, tu ne me feras jamais avaler ces gaillards-là!... Oh! s'il n'y avait que des Lamartine, encore des Arago, un savant, une lumière du monde, à ce qu'on dit, car je ne m'y coimais pas...

— • Vous deviendriez républicain, comme tous les gens de cœur doivent l'être. Il n'y a plus que la République de durable, depuis 1789. Après le renversement, en un demisiècle, de Irois dynasties, quel monarque pourrait être

restauré chez nous ? Est-ce que la France ne serait pas capable de se gouverner comme l'Amérique ?

— Au fait, nous ne devons pas être plus bêtes que les Américains, qui n'ont pas de roi et qui font un si grand commerce... Mais nous sommes divisés ; il y a des mauvaises passions dans notre populace; il y a des ambitieux pour les exploiter...

— Supprimez les ambitieux!... Instruisez le peuple!... Le 12 mars, ma mère revint à Nantes. La révolution

l'avait empêchée d'obtenir l'arrangement sur lequel elle comptait. Mais il lui avait été accordé trois mois de répit et elle était persuadée qu'au bout de ce délai, la situation serait bonne pom- nous, comme pour tous. La mise en vente de nos immeubles de Coëx avait été affîcliée pour le 15 nîars. Déjà était accouru mon subrogé-tuteur, le cousin Duroussard, convaincu que l'adjudication devait avoir lieu, puisque le conseil de famille et les hommes de loi en avaient fixé la date. Or, il ne s'était présenté en l'étude du notaire qu'une offre préliminaire d'achat. Elle venait de M. Varnès, premier endosseur d'une grosse liasse d'effets mis en circulation sous la signature de mon père, sans doute pour servir à solder comptant les parts de mes oncles dans l'héritage du grand-père.

Ce Varnès avait Ué partie avec Duroussard ; ensemble, ils vinrent harceler ma mère, afin qu'elle consentît à la licitation immédiate.

Mainviel se mit en travers, prouva (( qu'on voulait flouer la veuve et l'orphelin », secoua le notaire, indécis ou gagné, et fit enlever par l'avoué un jugement du tribunal civil, ajournant l'adjudication jusqu'à la fin du mois de juin.

On évitait de me mettre au courant de nos affaires. Mais les allées et venues dont je m'aperçus, les conversations que je surpris par lambeaux, suffirent pour me faire prendre en affection le teneur de livres, malgré nos perpétuels dissentiments politiques ; en mépris mon subrogé-tuteur, malgré le souvenir de sa femme Adeline, qui

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m'avait tant aimé dans xnon enfance, lorsque j'allais prendre les bains de mer à l'Ile d'Yen, chez sa mère, la tante Figolet.

Maman s'était crue obligée d'inviter Duroussard à déjeuner le jour de son départ. Résolu à ne pas me laisser embrasser par lui, à lui refuser une poignée de main, je mangeai n'importe quoi à la cuisine et me sauvai..

Je n'en voulais pas seulement à mon subrogé-tuteur parce qu'il me paraissait chercher son intérêt dans notre ruine. C'était surtout parce que, durant le lugubre voyage de Coëx à Nantes, il avait attribué à des causes mystérieuses la mort de mon père, et m'avait bouleversé le cœur au point de me faire douter de ma mère. Le soir, quand'je rentrai dîner, je me précipitai tout en larmes au cou de maman, très étonnée de mon émotion.

— Pardon, pardon! lui disais-je, je suis un bon fils! Je t'aime bien!

Comprit-elle? Elle se cacha le vis-age et m'embrassa fébrilement. Mainviel coupa court aux explications en poussant des éclats de rire bruyants sur ce gros et bête et méchant Duroussard, qu'il avait mis en déroute et envers lequel mon impolitesse n'était pas répréhensible.

— Quant à toi, ajouta-t-il en me faisant asseoir à table, tu devines ce qu'on ne te dft pas... Tu as de l'esprit et bon cœur... Je te pardonne tes méchancetés.

— Vous vous êtes donc fâchés? demandait ma mère, souriante.

— Ils n'ont fait que se disputer sur la politique, dénonce Louise, et ce n'était pas toujours Félicien qui avait tort...

— C'est aussi, reprend Mainviel, qu'on ne reçoit pas comme ça une République qui vous tombe sur la tête lorsqu'on ne s'y attend pas; et que, quand on a vu ce que j'ai vu à Lyon, la première année où j'étais sous les drapeaux, l'insurrection des ouvriers, on a ses raisons pour redouter le populaire...

— Vous ne reverrez plus cela, dit ma mère; c'est un transport général de fraternité chrétienne, inspiré par

Dieu... J'ai assisté, d'un balcon de la maison Chevreux- Aubertot, sur le boulevard Poissonnière, le 27 février, à la revue de la garde nationale et de la population armée, après l'inauguration officielle de la République, place de la Bastille. Le 4 mars, j'ai contemplé les funérailles des morts des trois journées. — Ce n'était pas effrayant, c'élait superbe. — Vous figurez-vous? non, vous ne pouvez pas vous figurer des centaines de mille hommes, les uns en uniformes, les autres en haillons, défilant pendant des heures, des flots vivants succédant à d'autres flots, avec autant d'ordre et d'harmonie que la mer montante. Le long des chaussées, hissés sur les troncs d'arbres coupés pendant la lutte, débordant de toutes les ouvertures des maisons, juchés jusque sur les toits, un autre peuple regardait passer le peuple; l'agitation des chapeaux et des mouchoirs suivait le mouvement des étendards et des drapeaux ; de la terre, on criait : (( Liberté ! » du ciel : « Fraternité ! » On se pressait les mains, on se jetait dans les bras les uns des autres sans se connaître ; et lous, tous, avec une formidable unanimité, on acclamait la République ! Il y eut, continue ma mère, dans le passage des chars funèbres, un instant où je fus tellement saisie au cœur que je faillis m'évanouir. L'un de ces chars portait les cadavres des soldats, des gardes municipaux tués dans la bataille des mes. Sur le drapeau qui flottait au-dessus, on lisaH : « Res pect au courage malheureux! »

— Oh! pour cela, c'est noble et c'est juste, s'écrie l'ancien sergent-major.

l'eau béntte et les arrhes de la ltrerté

Surexcitée par mon admiration, ma mère continua jusqu'après minuit à nous raconter ses impressions.

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La métamorphose de son catholicisme ardent en patriotisme démocratique avait été déterminée par le respect de la religion au milieu de l'insurrection même, et par Tadhé- .sion immédiate du clergé à la révolution accomplie. La messe du 24 février, à Saint-Eustache, l'avait éblouie. Elle avait vu un prêtre en soutane monter la garde à la porte d une mairie, comme un garde national ou un citoyen quelconque. Elle avait lu le mandement de l'archevêque Denis Aiïre, ordonnant des prières publiques pour les élections de la future Assemblée constituante, glorifiant le triomphe du peuple, qui exécutait les décrets de la Providence et réalisait la fraternité selon l'Evangile. Elle avait entendu, par la voix du nonce, le pape, qui bénissait l'Italie renaissante, (( appeler de tous ses vœux la bénédiction de Dieu sur la France », et, de fait, le premier dimanche qui suivit le renversement de la monarchie, on chanta, sans ordre des autorités civiles, le Domine, salvam fac Rempublicam! Ayant eu l'occasion d'être présentée, par M. Fournier, le brillant curé de notre paroisse Saint-Nicolas, à M. le comte de Falloux, ma mère avait été tout particulièrement frappée de ce que, dès le 25 février, le député de Segré avait écrit au joarnard d'Angers, VUnion de VOuest.

Ce catholique libéral témoignait de (( son admiration pour le peuple héroïque de Paris, doimant à sa victoire un caractère sacré ». Il se déclarait, comme Chateaubriand, (( monarchiste par principe, républicain par nature ». Il adjurait ses compatriotes, les flls des Vendéens, de se rallier au gouvernement de la République, et de se préparer, dans la concorde et le patriotisme, aux grandes questions soulevées : (( La Constitution, la liberté des cultes, la paix ou la guerre! »

(( La guerre, n'hésitait-il pas à écrire, qu'avons-nous à en redouter? L'Europe prend feu à la nouvelle des événements de Paris; les puissances étrangères sont devenues les impuissances étrangères... Le .mouvement actuel, d'ici à six mois, enveloppera soixante millions d'hommes. Nous sommes séparés de toute agression possible par un boule-

vard de trois cents lieues, par un rempart de peuples qui tournent vers nous leurs cœurs et non leurs armes ! »

J'avais lu les Paroles d'un croyant. Je me figurai, un moment, avec ma naïveté de dix-sept ans, Tortliodoxie entière, y compris la papauté infaillible, ralliée à l'hérésie révolutionnaire de Lamennais. Je me procurai son commentaire des Evangiles. J'en fus bouleversé au point de me repentir de mes Pâques de Paris et de mon Noël de Nantes. L'Histoire parlementaire de Buchey et Roux, dont j'entrepris la longue lecture, acheva de me faire perdre la tête.

Qui pis est, notre docteur Guépin, nommé par Ledru- Rollin commissaire général de la République dans les cinq déparlements de Bretagne, s'abandonnait publiquement à l'illusion du clergé démocratisé, de l'Eglise réconciliée avec la Révolution. Accompagné des chefs du libéralisme républicain chez nous, les Colombel et les Waldeck-Rousseau, il présidait à la bénédiction du premier arbre de la liberté, planté au milieu de fa place ci-devant Royale.

Nous étions là, nous aussi, Camille, Buissonnière et quelques autres camarades. Je ne pus m'empêcher d'applaudir les passages les plus avancés de l'éloquent sermon du curé Fournier. Camille en fit autant. Mais lorsque le prêtre secoua son goupillon, Buissonnière se dressa, et, avec une véhémence qui fit scandale, s'écria :

— De l'eau bénite!... C'est du poison... L'arbre de la liberté ne vivra pas!

L'exclamation de mon ami m'avait frappé. M. Pécaut me mit sous les yeux l'introduction de Michelet à VHistoire de la Révolution française. Je fus dégrisé pour toujours; jamais plus je ne confondrai la Grâce avec la Justice. ^

Je n'étais qu'un adolescent très naïf n'ayant rien ni personne en haine, prenant tout en amour. Je me Uvrais à l'enivrante illusion de la République idéale unanimement acceptée, bientôt universellement répandue. Je me figurais entendre, dans quelques semaines, promulguer par l'As-

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semblée nationale la plus parfaite des Constitutions ; je voyais déjà tous les peuples insurgés à notre exemple contre les oppressions étrangères et les tyrannies indigènes, rendus par notre concours libres, républicains, tous frères!

L'un des incidents de la Révolution de février qui m'émureiiL le plus, c'est la réauverture du Collège de France, la rriilrée, « au, nom de la République », d'Edgar Quinet et clo iMichclel, dans les chaires d'où les avait chassés la royauté.

Jasais élargi notre trinité intime d'une douzaine de cai naïades pour lire en commun l'éloquent discours de Qiiiiicl. l^)os(|iio sui' la place publique, monté sur le billard driii Cilié, duut nous axions ouvert les portes, je déclamais :

« Il est passé, il est tombé le règne de la matière et de la force aveugle; il est venu le règne de l'âme, de la justice pour tous...

(( Amis, frères, pour une société nouvelle, devenons des hommes nouveaux!... »

J'électrisais mes auditeurs — que ma voix sonore avait augmentés des passants — par un anathème aux traités de 1815, par un appel au devoir héroïque du relèvement national, de l'émancipation universelle.

On applaudissait le passage où il est recommandé de (( ne point désarmer avant d'assurer la victoire », de précipiter les élections, la réunion de l'Assemblée nationale :

c( Interrogeons immédiatement la nation, interrogeons-la pendant qu'elle est encore sur le trépied!... C'est au milieu des flammes du Sinaï que les tables de la loi s'inscrivent sur la pierre...

(( De l'action, encore de Faction, toujours de l'action!... Union des âmes à l'intérieur; à l'extérieur, union des peuples! ))

Je pris mon ton le plus solennel pour transmettre à la jeunesse nantaise cet idéal de la démocratie que là jeunesse parisienne avait entendu deux fois de la bouche du

(( prophète », comme elle appelait Edgar Quinet, le jour où la bouche lui avait été fermée et le jour où il avait repris triomphalement la parole :

(( Je ne veux pas seulement que la démocratie ait son pain quotidien : avec Fappui de mon siècle, je veux encore qu^elle règne; voilà pourquoi je demande d'elle des vertus souveraines...

« Le souvenir de la clémence dans le combat, la foi du volontaire de 92, l'héroïsme chevaleresque d'un La Tour d'Auvergne, l'inébranlable constance d'un Carnot, le christianisme Spartiate de M™* Roland, l'élan du serment du Jeu de Paume, l'âme d'airain de la Garde dans les jours de détresse : voilà la couronne idéale qui doit flotter sur son front ; c'est le diadème que Dieu a préparé pour le sacre de la démocratie moderne... »

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