LE CLUB REPUBLICAIN DE LA JEUNESSE DE BRETAGNE ET DE VENDÉE
Comme je Usais ensuite la circulaire du ministre des Affaires étrangères aux agents diplomatiques, des murmures s'élevèrent aux passages où il est dit que (( la proclamation de la Répubhque n'est un acte d'agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde »; que (c la monarchie et la république ne sont pas des principes absolus qui se combattent à mort )>.
Camille répète le mot de Falloux sur (( les impuissances étrangères ». Buissonnière s'écria :
— Pourquoi flatter les rois, empereurs, sultans et tsars ? Qu'ils nous reconnaissent ou non, ça nous est bien égal... Nous ne les connaissons pas!
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J'étais stupéfait et chagrin de nous trouver en désaccord, pour la première fois, sur un acte de notre gouvernement provisoire. Je proposai de remettre à v.ne autre séance l'examen attentif du programme de la politique extérieure.
On y consentit. On allait prendre jour, quand un de^ nouveaux venus, Leveau, jeune employé d'une importante maison de commerce, proposa des conférences permanentes, au moins deux fois par semaine. On convint de n'admettre que des républicains résolus, Agés de moins de vingt et un ans, non électeurs. On décida que le lieu habituel des' réunions — dont, pour un mois, je fus tout de suite élu président, avec Camille pour secrétaire — serait la salle du café Laveyssière, à côté de la Bibliothèque, dans le passage en face de celui que j'habitais, derrière la maison de mon ami. Nous versâmes, pour les frais généraux, chacun cinq sous entre les mains de Buissonnière, nommé trésorier. Ainsi fut fondé le Club républicain de la jeunesse de Bretagne et de Vendée.
Nous étions vingt ù, la seconde séance. Mais si nous slli^ions la mode parisienne des clubs improvisés, nous n'avions pas la prétention d'être la jeunesse souveraine et de régenter les pouvoirs publics. Nous ne voulions que nous informer et nous instruire mutuellement sur les choses d'intérêt national.
Nous nous remîmes sérieusement à l'étude du manifeste de Lamartine, qui finit par obtenir notre approbation à la majorité des voix. Tous nous admirions l'avertissement aux despotes, s'ils avaient l'intention de se coaliser, ainsi qu'en 1792, contre la France révolutionnaire, comme le donnait à penser la parole attribuée au tsar Nicolas, recevant la nouvelle du 24 février : « Messieurs, à cheval ! »
(( La République française n'intentera la guerre à personne. Elle n'a pas besoin de dire qu'elle l'acceptera, si on pose des conditions de guerre au peuple français.
{( Les traités de 1815 n'existent plus en droit... »
Mais la renonciation en fait à la reprise par la force des
frontières naturelles que la première République avait acquises, le Rhin et les Alpes, avait paru inacceptable à l'ardeur de la plupart d'entre eux.
— Nos pères, nous répétions-nous, ont conspiré contre Louis XVITI, ont renversé Charles X, surtout parce que ces rois étaient rentrés (( dans les fourgons des Cosaques ». Louis-Philippe a mérité sa chute principalement parce que (( la paix à tout prix )> de ses ventrus a laissé peser sur la patrie la honte de l'invasion invengée.
Plusieurs parmi nous étaient fils d'anciens soldats de l'Empire ; ils avaient la tête rempUe de la légende de la Grande Armée semant les idées démocratiques à travers le monde. Nous eûmes beaucoup de peine à leur faire admettre que le gouvernement avait raison de déclarer :
(( La guerre est presque toujours une dictature. Les soldats oublient les institutions pour les hommes. Les trônes tentent les ambitieux. La République veut de la gloire, sans doute, mais elle en veut pour elle-même, et non pour des César et des Napoléon !»
A ce dernier nom, trop popularisé par les chansons de Béranger, dont nous avions été bercés, nul de notre petit groupe, je dois, le constater, ne manifesta un sentiment quelconque. Aucun n'avait remarqué, parmi les innombrables adhésions à la République, les quatre lettres de Jérôme Bonaparte, dernier frère de l'empereur, (( vieux soldat de Waterloo » ; de son fils Napoléon Bonaparte, le futur Plon-Plon ; de Pierre Bonaparte, qui alors s'intitulait (( fils de Lucien Bonaparte, nourri de ses opinions républicaines, idolâtre, comme lui, de la grandeur et du bonheur de la France » ; enfin du prince Louis Bonaparte, qui rentrait de Londres' (( se ranger sous le drapeau de la République, sans autre ambition que celle de servir son pays )) !
Papa Buissonnière, fredonnant sans cesse (( le Petit Caporal )> et célébrant (( la Colonne » sur le même ton que it Lisette », avait été plus attentif que nous ; il se faisait
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rillusion d'un Napoléon bon enfant, sincèrement républieniri. Il signala à, son fils la lettre par laquelle le prince T.diiis avait répondu au gouvernement provisoire le priant de regagner l'Angleterre, afin de ne pas servir « de prétexte à des troubles et à des conspirations ».
Notre camarade nous apporta l'épitre. Nous n'en fûmes pas touchés du tout.
— Il s'est posé en prétendant, jugions-nous excellemment. Tant pis pour lui !... Que cet héritier des Napoléons, comme ceux des Bourbons, demeure à perpétuité hors de la République !
Si j'ai conservé de la vénération pour la mémoire de Lamartine, c'est qu'il pressentit le premier le péril national de la légende napoléonienne ; c'est que des grands éciivnins populaires de 1815 h 1848, il fut, hélas ! presque le seul qui échappa à l'admiration du rocher de Sainte-Hélène et qui, lorsque étaient ramenées sous le dôme des Invalides les cendres qui cimentèrent le second Empire, s'unit à Auguste Barbier pour lancer contre l'écrasante Colonne les strophes vengeresses de la liberté trahie et des larmes des mères !
(( Si la République est décidée à ne jamais violer la liberté au dedans, elle est décidée également à ne jamais violer son principe démocratique au dehors, elle ne laissera mettre la main de personne entre le rayonnement pacifique de sa liberté et le regard des peuples.
(( Elle se proclame l'alliée intellectuelle et cordiale de tous les droits, de tous les progrès, des nations qui veulent vivre du même principe que le sien... »
Cette noble harangue de la République française au genre humain nous séduisit d'autant mieux que le gouvernement provisoire nous semblait se préparer à secourir les peuples frères dès qu'ils nous feraient appel.
Notre petit club accueillit par d'unanimes transports d'enthousiasme ces nouvelles successivement transmises :
Le ministre des Affaires étrangères a réclamé, pour
appuyer son manifeste, 30.000 hommes au pied des Alpes, 15.000 au pied des Pyrénées, 150.000 sur le Rhin !
Le ministre des Finances a répondu que, malgré la pénurie du Trésor, vidé par le régime déchu, il irait jusqu'à réclamer à la nation « son dernier écu et son dernier homme pour défendre les peuples d'Italie, d'Allemagne et de Pologne, pour empêcher l'invasion de la France, pour assurer le triomphe de la République et de la révolution européenne ! »
Une commission de la défense nationale a été créée sous la présidence de François Arago ; les plus compétents des généraux de toutes armes en font partie ; après avoir, sur le rapport de Lamoricière, constaté que la monarchie n'a pas laissé plus de 160.000 hommes à mettre en ligne, elle a pris des mesures pour rendre disponibles, dans l'espace d'un mois et demi, 247.000 soldats !
Enfin, durant la première semaine du mois d'avril :
L'armée des Alpes est organisée !
Son avant-garde, de 30.000 hommes, est prête à voler au secours des Italiens, dès qu'ils nous appelleront !
Mais, au lieu de nous appeler, les Italiens, enivrés par les premières défaites des Autrichiens, disaient : lialin fara da se ! Pour leur malheur, comme pour le nôtre, nous laissions passer l'heure unique de l'effervescence des peuples et de l'effarement des rois.
Faute d'avoir risqué alors le coup de tête de l'émancipation de l'Europe, ne nous sommes-nous pas abandonnés aux divisions intestines qui ont dissous notre féconde République ? Notre manque d'audace en 1848 n'a-t-il pas été payé de dix-huit ans d'empire et du désastre national de 1870?
Illuminés par la grande lueur de Février, nous avions donné sans réserve, au peuple et à la patrie, nos cœurs et nos bras. Trop petits pour être électeurs, nous nous sentions assez forts pour être soldats. Si les bureaux d'enrôlement de la Révolution s'étaient, comme nous aimions à nous le figurer, relevés sur les places publiques, admet-
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tant les volontaires depuis l'âge de seize ans, nous nous y serions précipités en chantant :
De Bara, de Viala, le sort nous fait envie ;
Ils sont morts, mais ils ont vaincu.
Le lâche accablé d'ans n'a pas connu la vie ;
Qui meurt pour le peuple a vécu !
A la fin du mois de mars et durant le mois- d'avril, chaque réunion de notre « Club des petits n s'ouvrait par la lecture d'une dépêche ou d'une correspondance étrangère.
Nous avions accroché au mur une carte d'Europe. A lïssue de la séance, le secrétaire y marquait d'un trait de crayon rouge la ville nouvehement insurgée. Dès que les traits paraissaient assez nombreux, le président étendait sur le pays entier un brillant paraphe : Révolution italienne, — Révolution allemande, — Révolution autrichieirne, — Révolution hongroise, etc.
Nous nous étions mis au courant des affaires italiennes ; nous les suivions avec l'attention la plus sympathique. Depuis l'année précédente, le pape semblait diriger le mouvement d'émancipation nationale. La promulgation de la Charte romaine du 14 mars prolongea la popularité de Pie IX, et, parmi nous, l'illusion d'un accord du catholicisme régénéré avec la Révolution universelle.
L'horreur que nous inspirait Ferdinand II s'accrut à mesure que se développa l'agitation libérale des Deux- Siciles. Nous nous étonnions de l'immobilité de notre marine, tandis que, sous la portée des canons de la France, la ville de Palerme était bombardée, ~le peuple de Naples massacré par les Suisses.
Lorsque plus tard, au milieu du mois de mai, l'amiral Baudin se décida à protester contre les crimes du roi Bomba, offrit asile aux victimes sur les vaisseaux français, nous jugions cet acte d'humanité tardif, nous reprorhiiins à notre République de n'avoir pas, six semaines plus tAt, renversé ce fou couronné.
Nous n'avions qu'une confiance médiocre en ce roi
Cliarles- Albert, qui hésita trop à risqnor son IrAne piémonlais pour jeter l'étranger liors de ritalie. Nous ne nous expliquions pas comment Venise, redevenue République avec Manin, un avocat, pour doge, n'était pas protégée par sa grande sœur, la République française.
Nos cœurs haletants avaient, pour ainsi dire, participé à l'implacable lutte de cinq journées, au bout de laquelle les Milanais réussirent à chasser la garnison autrichienne. Nous regrettions que la population de la capitale lombarde n'eût pas proclamé la République, eût convié le roi savoyard à profiter de la victoire par elle seule gagnée.
Les agitations de Pesth, les insurrections de Vienne éclatant presque en même temps, que celles de Munich, de Dresde, de Berlin, mettaient nos jeunes têtes en feu.
Quels ravissements nous éprouvions au récil de scènes telles que l'himiiliation du roi de Prusse, forcé, le 19 mars, de saluer du balcon de son palais les morts des barricades berlinoises, et, le 20, de mettre en hberté les vaincus de la dernière insurrection polonaise, Miéroslawski et les autres, portés en triomphe par les Allemands !