LE VIEUX DE LA RUE DES DEUX-PORTES-SAINT-SAUVEUR
J'étais auprès de la rue Saint-Sauveur, tout à côté de la rue des Deux-Portes.
J'y pénètre et je retrouve la grande ombre gardant toujours la barricade solitaire.
Le vieux a conservé son fusil au bras, mais ses épaules sont courbées, ses jambes traînent, plient sous son long corps brisé.
FELICIEX
Je me glisse sans bruit. J'arrive jusque derrière lui sans qu'il m'ait entendu.
— République ! lui dis-je à voix très basse.
Il me reconnaît sous la dernière lueur de son lampion, qui s'éteint.
Il met son fusil au repos, me serre la main, m'écoute gémir et pleurer sur la fin de la République... et peut-être de la France.
— La France ! me répondit-il en frémissant. Enfant, ne doutez pas de la patrie, tant que vous sentez battre en votre propre cœur son amour immortel ! Je l'ai vue mourir, et l'ai vue renaître, moi-même, plusieurs fois en ce siècle... Si j'ai le droit de croire tout perdu, c'est que je n'ai plus rien à donner pour la France. Mais vous, qui avez vingt ans!... Je vous interdis de blasphémer! Je vous ordonne d'espérer contre toute espérance. Sauvez-vous du présent ; réservez-vous pour l'avenir !
Je me refuse à le quitter. Je lui décris, avec une sincérité qui le bouleverse, nos beaux rêves de février, nos dégoûts de décembre.
— C'est bien ici, dans cette ruelle déserte, m'écrié-je, que devait venir avec votre vieillesse pour témoin, échouer ma jeunesse perdue..., la jeunesse d'une génération malheureuse, ravie en plein idéal par la révolution du mépris, aplatie dans la boue sanglante par le coup d'Etat !...
— Encore une fois, jeune homme, allez vous-en ! reprend avec énergie le vieillard.
— Mais puisque vous restez ?
— Moi, j'ai le droit de disparaître. J'ai combattu trois quarts de siècle, je suis usé. Vous, vous avez le devoir de combattre encore en survivant à notre désastre.
— Pourquoi faire ? Quand le triomphe du parjure va répandre jusque dans les relations les plus intimes le mépris de la foi jurée!... Quand il n'y a plus de liberté, plus de justice, plus d'honneur!... Non! ce n'est plus la peine de vivre !
— Pauvre enfant!
sorvExiRS d'un étudiant de 48 325
— Je n"ai pas achevé de grandir; j'ai perdu toutes mes illusions... Le peuple, ce peuple de nos trois Révolutions, où est-il ? Il a disparu, laissant prendre et fusiller ses représentants, refusant de venger le massacre des bourgeois, attendant la pâtée de César, se ruant à la servitude !
— L'ignorance... La misère... Il eût fallu l'école universelle, en même temps que le suffrage universel... Il eût fallu cordialement aimer, protéger, servir ceux qui n'ont rien, au lieu d'être assez fous pour jeter les désespérés sur le pavé, assez aveuglément cruels pour traiter en enne^ mis les égarés de Juin... Le fratricide de Juin a tué en Décembre notre démocratie républicaine... Encore une fois nous succombons par la division entre le peuple et les défenseurs du peuple...
— Aussi, ajouté-je, parce que beaucoup trop de ceux-ci n'ont pas été à la hauteur de leur mission, n'ont su rien empêcher, rien préparer, rien voir ni prévoir... Notre génération périt par la faute des générations précédentes...
— Qu'elle le comprenne et qu'elle vive pour agir autrement ; pour rallier les masses en trouvant des solutions aux questions sociales ; pour étouffer les ambitions individuelles et fonder, par f oubli de toutes les folles rancunes du passé, le grand parti un et indivisible de la Révolution française.
— Sous la botte de ce Bonaparte ?... Nous étions divisés, nous voici dissipés !... Se rejoindront-ils jamais les éducateurs du peuple, pour relever le peuple, et les vengeurs de la République pour épargner à la nation les conséquences de la lâcheté populaire ? Non, non, ce n'est plus la peine de vivre !
— On disait cela aussi, dès le lendemain du 9 thermidor, après le 18 brumaire, en 1814, en 1815, après Waterloo, lorsque tout était perdu, même la Patrie !
— A quoi sert-il de vivre désormais ? pour attendre, après un second Brumaire, un autre Waterloo ?
— Jeune homme ! jeune homme ! Vous n'avez pas encore assez souffert pour vous renier vous-même et fermer l'ave-
nir à votre patrie!... Une étincelle rallume un incendie; il suffit du battement d'un cœur pour remettre un peuple en marche...
— Les peuples ne s'usent-ils pas comme les individus?
— Pas la France ! pas la patrie de toutes les patries ! car, si elle périssait, l'humanité reculerait de mille ans!... Laissez-moi mourir... Et, quoi qu'il arrive, ne désespérez jamais de la France de 1789 !
Dans notre ombre étincellent de petites lueurs précipitées.
Des sifflements aigus traversent notre silence.
Par-dessus nous passe en jurant et ricanant une trombe d'hommes armés qui nous foule aux pieds sans nous apercevoir.
C'est une patrouille des banqueteurs des boulevards qui, pour faire la digestion, se promène par les rues suspectes, balaye et tue tout. Quand elle a disparu de la rue des Deux- Portes-Saint-Sauveur, aucune maison ne s'ouvre pour recevoir un vieillard qui soupire en mourant :
— République !... France !