DISSOLUTION DES COMITÉS
Nous nous avançons inaperçus, jusqu'au Conservatoire des arts et métiers. Je désirais tourner derrière pour voir si le frère d'armes Eannez était rentré dans sa redoute après la promenade des cadavres.
Une sentinelle nous ferme le passage. Un passant noui^ dit :
— Tout est pris de ce côté !,.. Les associations ne sont pas descendues !
Par la rue Greneta, par les passages, qui n'ont pas de secret pour moi, nous tentons de gagner la place du Caire. Il nous semble que dans cette direction on tire, on canonne.
De (( Qui vive ! » en « On ne passe pas ! » nous collant
SOUVENIRS d'un Étudiant de 48 321
dans des encoignures pour éviter des balles errantes, nous nous perdons.
Revenus presque à notre point de départ, nous nous dirigeons vers les Halles, derrière une troupe en marche, qui nous coupe le centre, où nous voulions pénétrer, mais nous laisse libre le retour au quartier Latin.
Le Pont-Neuf est fortement occupé, car Maupas n'a pas cessé d'avoir peur en sa préfecture. Avec un groupe d'ouvriers et de femmes, auquel on refuse le passage sur la rive gauche, nous suivons les quais jusqu'au pont d'Arcole, qui n'est pas gardé. Devant Notre-Dame, rien non plus. Je ne sais par quel second pont, repoussés de l'un à l'autre, nous pénétrons dans le faubourg Saint-Jacques, d'où bien vite nous rentrons chez Renoul.
Lisette nous fait grise mine.
— Si les entrées et les sorties se perpétuent inutilement, dit-elle devant nous, la maison finira par être remarquée; nous serons tous massacrés pour rien !
— Qu'est-ce que cela fait ? lui réplique Roch, qui, au bout du canapé, tient sa tête entre ses deux mains.
Béai constate, en gémissant, que toutes les fautes Ont été commises.
— C'était Badinguet hier, demain ce sera César, grommelle Rambert.
Renoul nous presse de questions, nous qui venons dés boulevards et du centre :
— Y a-t-il encore un endroit où l'on puisse se faire tuer ?
— Pourquoi ? puisque le peuple ne donne pas, et que sans le peuple, tu l'as dit cent fois, réphque Lisette, il n'y a rien, rien, rien !... Que vous soyez désespérés d'avoir été inutiles, je le conçois... Mais ce qui serait absurde, ce serait de vous compromettre les uns les autres, maintenant que la patrie est perdue... Il n'y a plus de grand comité. A quoi sert le petit ? Et combien êtes-vous ? Où sont les autres ?... Que faites-vous ici ?
— Ces femmes ! m'écrié-je.
— Avez-vous à vous plaindre de moi ? Ai-je entravé Renoul? Mon hospitalité ne vous a-t-elle pas été large?
— Oh! non! nous ne nous plaignons pas de vous?... interrompit Davet... Mais désormais nous vous gênons !
— Si l'on vous empoignait ici, en nombre, nous serions tous perdus... On nous ferait sauter la cerveWe dans l'allée, puisqu'on tue tout, y compris les femmes, comme on le dit, comme vous l'avez vu... Renoul n'a pas peur, ni moi non phis... Seulement, il vaut mieux vivre que de mourir... pour rien... Nous sommes jeunes... Lui, si on l'arrête, seul, chez lui, il s'en tirera... grâce à Déranger !... Mais vous ?
— Ça, c'est féminin et c'est juste ! reconnaît Béai. Bonsoir, madame Lisette... Merci pour le passé, merci peutêtre également pour l'avenir !... Allons nous coucher !...
— Ou nous faire tuer ailleurs, dit avec une méchanceté héroïque le gros Rambert.
Renoul voudrait ressortir avec nous. On le retient par le cou. 11 cède aux larmes.
Le Comité des jeunes n'existe plus.
De la rue de l'Ecole-de-Médecine nous entendons, pas loin, chanter la Marseillaise. — A la reprise d'un couplet, nous reconnaissons la voix fausse du petit Jules.
Nous courons du côté de la place de l'Odéon, où se tient, en effet, un rassemblement, qu'à cinq ou six nous renforçons.
Nous hurlons avec rage :
— Aux armes, citoyens !
. '■ Soudain, de droite et de gauche, éclatent des coups de fusils ; nous sentons dans les reins des pointes de baïonnettes.
Pendant cinq ou dix minutes, la dispersion et la pours^uite continuent. Il nous tombe sur la tête des éclats de vitre et des morceaux d'enseigne...
Je m'arrête, sans compagnons, sous le passage noir de l'Institut. J'ai pris la rue Mazarine ; la troupe a suivi la rue Dauphine.
Plus de gardiens au pont des Arts. Je le franchis. Je
SOUVENIRS d'un Étudiant de 48 323
tourne le Louvre, par devant Saint-Germain-rAuxerrois. Je passe auprès de la maison de commerce où j'ai fait me^' débuts de liberté parisienne. Je gagne la rue Jean-Jacques- Rousseau. Sans autre obstacle que deux sentinelles, qui me visent et me manquent, au passage de la rue Montmartre, j'atteins la rue Montorgueil.
Le milieu en est vide, silencieux, dans l'obscurité. On aperçoit des lueurs vacillantes, au bas, à la pointe Saint- Eustache. Vers le haut, flambe un feu de bivouac, étincellent de nombreuses baïonnettes.
On ne se bat plus, mais on s'est battu là, et rudement. Un homme, qui regarde par la porte d'un magasin, près du passage du Saumon, m'apprend qu'il a été, dans la soirée, enlevé quatre barricades, rue des Petits-Carreaux, et qu'un représentant du peuple, en écharpe, s'y est fait tuer héroïquement.
Ce n'était pas tout à fait exact.
Le mort, Denis Dussoubs, s'était passé autour du corps l'écharpe de Gaston Dussoubs, cloué au lit par la maladie. Il avait rempli le mandat de son frère jusqu'au sacrifice de sa vie, dressant contre la Force la suprême protestation du Droit.