‹ FélicitéChapitre 6 sur 24 · SOIR D'ÉTÉ · texte numérisé non relu

SOIR D'ÉTÉ

Un danger circule à l'ombre

Au chant de l'oiseau Qui descend dès qu'il fait sombre

Se plaindre au roseau.

Alors tout ce qui respire

Se prend à rêver, Et le ruisseau qui soupire

Semble l'éprouver.

Partout les nids et les ailes

Tremblent doucement Dénonçant des tourterelles

L'entretien charmant.

L'été brûle avec mystère

Dans les lits en fleurs, Des seuls amants de la tene

Sans blâme et sans pleurs.

Été, si trop jeune encore

Pour fuir un danger.

L'enfant rêveur que j'adore

S'attarde au verger.

Laisse dans l'errante nue

Ton charme cruel.

Et sauve l'âme ingénue

Lu plaisir mortel 1

Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle par perle, devi a être l'œuvre d'un autre , je voudrais du prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d'exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la noblesse dont elle sait empreindre l'usage familier du mot Madame ^ :

Madame, 2 le plus beau des temples C'est le cœur du peuple, entrez-y :

Le Roi des Rois l'a bien choisi.

Qu^nd vous m'avez écrit tout ce que, femme ou mère

Ecrira de plus doux, Je me plaignais, Madame, à cette vie amère.

Je lui parlais de vous.

Ainsi, Madame, allons, l'augure a trop de charmes

Pour n'être pas certain ; Allons I Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes Vers le soleil lointain.

1 Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Madame Judith Gautjlier en a fait un titre aussi vraiment royal.

2 La Reine Marie-Amélie.

Distraite de souffrir pour saluer votre âme,

Voilà mon âme : elle est où vous souffrez, Madame.

Puisse mon travail d'aiijourcriiui faciliter la suite que je lui désire, de par cette classification que je revendique, et que je crois utile et bonne; elle n'était guère plus aisée que celle dont parle le conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu'il s'agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne m'ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C'est un blasphème que de n'y point croire. Elles s'en vengent en ne secondant que ceux qui les en prient.

Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, l'œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et compris que ce qu'il prenait pour une fragile et friable grève était un marbre, et que ce marbre fut ciselé par la nature et l'art associés, à l'égal d'un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu'ils ne paraissent point bâtis de main d'homme, mais

éclos, en une nuit, de quelque rêve, en guise de palais d'Aladin.

Mais s'il fallait qu'un détestable et imj)révu désastre détruisit l'œuvre en n'en laissant subsister que les parcelles que je vous soumets, l'avenir, je n'en doute pas, se pencherait sur elles, tout comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poésies dont il ne reste que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d'étoiles.

Ma collection, c'est un herbier — immarcescible. Je l'ai fait sans presque y songer, aux coups pressés d'une lame émue qu'annotent les touches rapides d'un crayon sensible de fasciné. Plus d'ordre et de mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux devers cette poésie fugace, et risquent toujours l'excès ou le manque. La fleur se fond en rosée ou s'enfuit en papillon.

J'éclos pour m'eavoler et je risque mes ailes !

C'est ma cueillette. Le massif, qui est une forêt mouillée, de combien de larmes ! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.

Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le

rorate de larmes. Pleurs et Fleurs dont rinconseient virtuose n'a su oser que partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition ne varietiir. A cette double source, le reproche encouru de monotonie n'est-il pas vain? Le chacun son métier, pour notre ouvrière se résolvait en larmes.

Sédentaire à l'église et bornée à ses pleurs

Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter parce que sa voix la faisait pleurer^ ne devait-elle pas rencontrer les plus bouleversants des accents tracés?. .

Moi, je me récuse, ou plutôt, j'abdique. A d'autres ;

Quasi cursores vitoe latnpada iradunt

que si Ton requérait pourtant ceux des vers de Madame Valmore que je distingue par préciput sans omettre certains cris tels que :

Ou va-t-on vers ce qu'on espère ?

et

Oh ! que l'âme est troublée à l'adieu d'un prestige'

j'élirais entre beaucoup

Triste connue à le'iièhre au milieu de mon âme.

Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu

et

Comme un fil noir à l'or enlacé tristement.

-je AVTELS PRIVILÉGIÉS

Exegi. Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne pas ou\Tir par « Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à... » et sauves, j'espère, du vernis souvent un peu boursoufflé des faiseurs d'exégèses qui semblent croire qu'ils décorent le sujet — au lieu de s'en couronner.

Et je signe... cette critique ? Dieu m'en garde ! — Ce cantique?... — Je voudrais !

Une dernière réflexion pour finir :

D'abord disons que ce qui précède n'a trait absolu qu'à l'édition Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant, jusqu'à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue d'ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle communicatif qu'engendre l'œuvre de Madame Valmore, il y a lieu de croire que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer toujours plus d'ampleur et d'envergure au geste entier de la poétesse.

Mais il sied aujourd'hui de constater un fait : l'édition n'est pas complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et que, d'autre part, d'importants fragments, voire de fort belles pièces en sont absents, il y a lieu d'attribuer cette lacune à une émotion filiale éliminant de parti-pris tout ce qui lui semblait trop ayoisiner cette double flamme; d'abord la passionnelle, déterminante de tout cet embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de quelque yengeur enfer de yertus :

Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.

et

Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur

voilà les deux notes qu'il s'agit, sinon d'étoufier, d'assoupir du moins.

Qu'un pareil auge, selon le mot de M. Verlaine se montre plus ou moins timoré, bourrelé même, ce n'est qu'une aile de plus dont la candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson

ardent, et si solidaire de l'amour divin qu'il ne saurait que refleurir et tout droit, en paradis.

Seigneur qui n"a cherché votre amour dans l'amour

et jusqu'à ce radieux blasphème

Le ciel illuminé s'emplit de ta présence ;

Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance ;

En passant par tes yeux mon âme a tout prévu

Dieu, c'est toi pour mon cœur; j'ai vu Dieu, je t'ai vu !

La figure de Valmore, loin d'être définitive, s'ébauche à peine. Son œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l'oubli au sortir du trépas composent les deux premières phases d'engendrement naturel à la postérité ; et qui, pour atteindre leur plein degré de manifeste et d'influence, doivent être retrou^ vées, ainsi qu'une Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui la dore, serait d'un culte inéclairé, sinon d'une offense aveugle. La suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer

Entrer sous ton aile enflammée Où l'on entre par le tombeau

dans le temps et l'éternité, je l'ai dit au début, en Anactoria chrétienne, en Francesca pardonnée illumi-

nant de son idolâtrie innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui toute la gloire est d'avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi et le dogme dans sa magnifique Croyance :

Son souffle lissera mes ailes sans poussière

Pour les ouvrir à Dieu.

Et nous l'attendrirons de la même prière, Car c'est l'éternité qu'il nous faut tout entière,

On n'y dit plus adieu !

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