CHAPITRE y
— Est-ce que je ressemble à ma pauvre mère? demanda vivement Félise.
Balin soupira et fit un geste négatif.
— Alors ma figure vous rappelle celle de mon père, reprit Félise ; mon père, hélas ! je le vois comme dans un songe, je me rappelle confusément ses traits.
— Vous vous trompez, ce n'est pas possible, murmura Balin.
Félise s'accouda sur la table, le regard fixe, une main appuyée sur son front, et reprit lentement en s'inlerrompant par intervalles, comme quelqu'un qui cherche à ressaisir des choses confuses dans sa mémoire :
— Nous demeurions dans un château. Il y avait une chambre tapissée de bleu et beaucoup de rosiers devant les fenêtres. C'était la chambre de ma mère, je crois... mais je ne me la rappelle point, ma pauvre mère... Le visage de mon père est au contraire tout présent à mes yeux. Il avait une belle figure, le front haut, le teint un peu pâle. Un jour, ce
doit être la dernière fois que je l'ai vu, il était tout habille de noir, et apparemment ce costume lugubre me fit peur, car, lorsqu'il vint à moi pour m'embrasser, je me détournai en jetant des cris. 11 n'était plus au château, alors ; il était dans un endroit que je ne me rappelle plus... Pourtant je vois, je vois encore...
Elle s'interrompit comme pour démêler des scènes, des tableaux dont les traits étaient épars dans sa mémoire; puis elle reprit tout à coup en se retournant vers Balin :
— i\lais vous étiez là alors ; je m'en souviens, c'est vous qui m'avez portée dans vos bras jusqu'à la chambre où était mon père... Ensuite vous m'avez ramenée à ma tante Philippine, et je n'ai fait que pleurer tout le long du chemin, je ne sais pas pourquoi. Vous voyez bien que je m'en souviens.
— Il est vrai ! réj)ondit Balin , qui l'avait écoulée en palissant , et dont les lèvres tremblantes ne purent articuler que ce seul mot.