CHAPITRE V
Mais Fëlise, préoccupée de ses propres pensées, ne s'aperçut point de son trouble.
Après un long silence, il reprit :
— Souffrez que je vous donne un conseil. Ne répétez jamais à Suzanne ce que vous venez de me dire; gardez -vous surtout d'en parler devant mademoiselle, et ne lui adressez jamais aucune question sur votre famille.
A ces mots , il prit un flambeau et marcha devant Félise, qui rentra tristement dans sa chambre. Suzanne se hâta de la mettre au lit, ensuite elle fit le tour de la chambre, regarda si tout était clos, et se retira en emportant les lumières. Lorsque Félise se retrouva seule sous ses rideaux , au milieu du silence et des ténèbres, elle se prit à penser et à se recueillir. Depuis qu'elle avait franchi la porte du couvent, un triste étonnement l'avait distraite de sa douleur; mais lorsqu'elle eut perdu de vue cet intérieur si sombre, ces visages mélancoliques, lorsqu'elle n'entendit plus résonner à son oreille la voix aigre de Suzanne et le fausset
enroué de Balin, elle songea derechef à sa pauvre tante Geneviève et recommença à la pleurer amèrement. Longtemps elle inonda de ses larmes l'oreiller de toile de Hollande où reposait sa tête; vers le matin, elle s'endormit enfin, ou plutôt elle s'assoupit, accablée de fatigue.
Le jour comme la nuit , un morne silence régnait dans l'hôtel habité par mademoiselle de Saulieu ; l'on n'y entendait aucun des bruits du dehors, car la façade intérieure était séparée de la rue par la cour et par le profond vestibule , dont les portes étaient toujours fermées. Lorsque Félise s'éveilla , elle reconnut qu'il faisait jour à un faible rayon qui traversait une fente des volets et tombait sur son oreiller. Elle se hâta de se lever ; en ce moment, une horloge voisine , celle du couvent peut-être, sonna neuf heures.
— Sainte Vierge î ma tante Philippine va me gronder, et sa mauvaise Suzanne dira que je suis une paresseuse, se dit naïvement Félise ;