CHAPITRE V
mot eût réveillé dans son esprit de lamentables souvenirs. Lorsqu'elle fut un peu revenue de ce trouble pénible , elle dit d'un ton bref :
— N'ayez jamais l'air de prendre garde à ces peintures ; surtout ne questionnez jamais mademoiselle à ce sujet. Maintenant vous pouvez aller faire un tour au jardini, si cela vous plaît.
A ces mots, elle ouvrit une des portes vitrées et poussa doucement Félise sur le perron. Le jardin, qui s'étendait le long de la façade intérieure de l'hôtel et que bornait un grand mur crevassé, avait l'aspect d'un fossé sans eau dans lequel on aurait eu l'idée de tracer un parterre. Les hautes constructions qui le dominaient au midi empêchaient le soleil d'y plonger ses rayons, même au cœur de l'été ; quelques lilas chétifs, quelques rosiers de Gueldres , allongeaient leurs rameaux dans cette ombre éternelle : mais aucune fleur ne s'épanouissait entre les maigres bordures de buis qui formaient des compartiments symétriques devant
les fenêtres ; la mousse seule diaprait le sol, les pierres, et jusqu'au tronc des arbrisseaux, de sa végétation tenace. A l'angle du jardin que formaient le mur de clôture et l'aile du bâtiment où se trouvait l'appartement de Félise, il y avait une espèce de cabinet de verdure, avec un toit en claire-voie où rampaient quelques brins de lierre. C'était Balin qui, dans ses moments de loisir, avait arrangé ce réduit, autour duquel il ne se lassait pas de semer des plantes grimpantes dont on n'avait jamais vu poindre la première feuille.
Félise s'assit sur la plus haute marche du perron; le jardin des Annonciades lui semblait un paradis terrestre en comparaison de ce petit enclos verdàtre qu'elle avait sous les yeux, et elle trouvait que l'appartement drapé de noir de sa tante avait un aspect beaucoup plus triste que les salles du couvent. Peut-être les prévisions du père Boinet furent-elles près de se vérifier en ce moment, peut-être Félise aurait-elle déjà, comme les Israélites, regretté