CHAPITRE V
le grand air ; Tinstinct de la liberté s'était éveillé plus vif, plus impérieux dans son âme ; il lui semblait qu'elle n'avait pas assez de ses pieds pour franchir l'espace ; elle aurait voulu s'envoler à tire- d'aile. Suzanne, contrariée de cette vive allure, grommelait entre ses dents et parfois la retenait par sa jupe en lui disant d'un air courroucé :
— Tout beau, mademoiselle! vous courez comme un Basque. Marchez donc posément et tout droit devant vous sans regarder les gens et sans vous tourner et vous retourner à chaque instant comme une girouette.
Mais Félise ne pouvait s'empêcher de tourner souvent la tète au milieu de cette foule qui se coudoyait au ras des maisons, tandis que les carrosses tenaient fièrement le milieu du pavé, et elle suivait d'un regard d'envie les fillettes endimanchées qui s'en allaient seules à travers les rues. Suzanne la conduisait à l'église des jésuites de la rue Saint-Antoine j quand elle aperçut les mendiants qui étalaient leurs plaies
et leurs guenilles sur le parvis en sollicitant la charité d'une voix lamentable, elle s'arrêta saisie d'étonnement : dans les couvents où l'on faisait cependant vœu de pauvreté, l'on n'avait jamais sous les yeux le spectacle de la misère, et c'était la première fois que Félise voyait des pauvres. Sa générosité naturelle s'éveilla à leur aspect ; elle se tourna vers Suzanne, et lui dit en regardant la troupe famélique :
— Je voudrais leur donner de l'argent.
— Vous le pouvez , répondit Suzanne en tirant de sa poche une poignée de grosse monnaie qu'elle lui mit dans la main ; vous pouvez donner cela et beaucoup plus encore : vous êtes riche.
Félise entendit la messe avec de grandes distractions ; l'église était pleine de beau monde, et, au lieu de lire son livre d'heures, elle regardait avec une imaginable curiosité tout ce qui l'environnait. La toilette des femmes la frappait singulièrement ; elle aimait d'instinct l'élé gance et la richesse. Au sortir de la messe, elle