CHAPITRE V
vue avec une répulsion évidente, la regarda bientôt du même œil qu'elle regardait toutes choses, avec une sombre indifférence. Soit qu'une personne qui vivait ainsi concentrée en elle-même ne pût être longtemps sensible à une influence extérieure, soit qu'elle fût parvenue à vaincre par un effort de volonté sa première impression, mademoiselle de Saulieu souffrait, impassible, la présence de cette enfant, ou, pour mieux dire, elle ne la remarquait plus.
Félise avait compris dès le premier jour que le couvent était, en comparaison de la maison de sa tante, un séjour plein de dissipation et d'amusements. Pourtant, contrôles prévisions du père Boinet, elle ne songea pas à y retourner. Une nature moins énergique n'aurait pas supporté cette existence ; mais il y avait chez Félise un mélange de force et d'insouciance , une mobilité d'expression jointe à une roideur de caractère qui la souteiifûent contre les plus pénibles influences. Elle supportait l'ennui et
le désœuvrement de tous les jours delà semaine dans l'espoir de sortir une heure le dimanche ; l'espèce de liberté dont elle jouissait , livrée absolument à elle-même, la consolait d'ailleurs de son isolement.
Le matin, elle se levait d'assez bonne heure, et, entraînée par le besoin de mouvement naturel à la première jeunesse , elle bouleversait sa chambre, prenait et abandonnait dix fois l'ouvrage commencé , allait se promener dans le jardin et s'agitait ainsi jusqu'au moment où la longue main jaune de Suzanne ouvrait les portes vitrées du salon. Alors elle s'asseyait au fond de sa chambre et ne bougeait plus jusqu'au moment où le premier coup de midi et la voix de Kaiin, se faisant entendre simultanément, annonçaient que le diner était servi. Après le dîner , qui ne durait guère qu'un quart d'heure, mademoiselle de Saulicu rentrait dans le salon et reprenait silencieusement son ouvrage. Alors Félise s'asseyait contre le paravent, et, n'osant adresser la parole à sa