‹ Félix et Thomas Platter à Montpellier 1552-1559--1595-1599;Chapitre 1 sur 5 · CHEZ CAMILLE COULET, LIBRAIRE · texte numérisé non relu

CHEZ CAMILLE COULET, LIBRAIRE

5, grand'rue, 5

M DCCC XQI

rK''^=ûtr-^yS^

TTiRÉs, comme grand nombre de leurs con^ temporains, par la renommée de noire École dont l'enseignement était alors dans tout son éclat, deux Bâlois, les frères Flatter, vinrent succès-sivement étudier la médecine à Montpellier pendant la seconde moitié du xvr siècle. Sous la forme toute familière d*un journal de voyage , ils ont raconté le séjour de plusieurs années qu'ils y firent, coupé par de fréquentes excursions en Languedoc, en Provence et en Catalogne, ainsi que leur retour en Suisse après un long circuit à travers la France et les états voisins. Bien qu'hutte époque les voyages fussent moins faciles que de nos jours, les relations étaient cependant asse:( actives d'un pays à Vautre, les grandes foires , les villes commerçantes, les universités, les couvents ou les pèlerinages célèbres , mettant sur les chemins une foule d'allants et de venants de toute condition. Malheureusement, cavaliers ou piétons d'il y a tt ois cents ans n*ont eu grand souci (nos touristes modernes y mettent moins de discrétion) de nous laisser leurs impressions^ et ce journal est, si nous ne nous trompons, le premier exemple d'un ouvrage de ce genre.

Mais ce n'est pas le seul intérêt qu'il offre ; on y trouve eti effet sur la physionomie, les monuments et les

mœurs des diverses contrées qu'ils visitent ^une foule de particularités restées jus ju'id complètement ignorées et qui, par leur importance et leur originalité, font de cedouble récit un document historique des plus curieux. Nous n'en donnons ici, pour ne pas sortir de notte cadre, que les parties présentant naturellement pour nousMn intérêt tout particulier: celles qui concernent Montpellier et notre région méridionale.

Le père de nos deux étudiants était ce Thomas Flatter bien connu dans l'histoire pédagogique de la Renaissance par l'âpre énergie et le travail per^ sévérant grâce auxquels, de simple chevrier, il devint, après les métiers les plus divers , gymnasiarcus de la ville de Bâle. Parvenu à cette situation par les • seules ressources de sa nature vraiment exceptionnelle, il n^oublia pas les obstacles surmontés et résolut d'assurer à son fils Félix , ni en octobre isj6 ^ les bienfaits, qu'il n'avait pas connus lui-mime, d'une iducation libérale. Dans ce but , il l'envoya, vers la fin de 1552, faire ses études médicales à Montpellier. Fendant les quatre années qu'il y passa^ Félix répondit par son travail aux sacrifices et aux vues de son père; et après avoir pris à Bâle le doctorat, le 20 septembre JS57f il ^l bien vite acquis dans sa patrie et mime à l'étranger une réputation que justifiaient ses talents et que soutinrent ses services. On le vit , ensa qualité d'archîater de la ville, se prodiguer pendant les épidémies qui la désolèrent à la fin du wi^ siècle, et, comme professeur y il releva son Université de son long dépéris-

Jtment. Ses coHectùms d*hisloire naturelle, innovation véritable pour son siècle, furent visitées par plus d'un voyageur illustre. Montaigne y remarqua le premier herbier connu. Néanmoins , et le détail peint l'homme en rappelant la difficulté de ses débuts , ce Musée privé ne s'ouvrait qu'au prix de rétributions dont le total est soigneusement porté sur Vétat qu'il a laissé de sa fortune.

De son mariage avec Madeleine Jeckelmann , à laquelle il ne devait survivre que moins d'une année ( i ), Félix n'eut pa^ d'enfants. Ce fut probablement utte considération qui engagea son père, devenu veuf à soixante-treÎTie ans , à contracter aussitôt une nouvelle union. Son espoir, à cet âge, de perpétuer un nom déjà céUbreyCncouragé par un précédent danssafamille^i), ne fut pas déçu : Esther Gross lui donna six enfants, dont, seul d'ailleurs, le second doit nous occuper.

Né le 24 juillet 1574, Thomas Flatter (3) trouva dans son frère, l'ainé de trentC'huit ans, un appui assuré lorsque mourut leur père , le 26 janvier 1J82.

(i) Félix Flatter mourut le 28 juillet 1614.

(2) Jean Summermaterf grand-père maternel de Thomas Planer, qui mourut âgé de 126 ans^ aurait eu un fils à cent ans ( E. Fick , Vie de Th. Flatter, p. 2).

(3) Mort en i6a8 » apris avoir occupé à son tour les charges d'arcbiater de la ville de Bàle et de professeur à son Université. Ç*est par lui que se continua la famille Flatter qui, éteinte en 171 1 dans sa branche masculine, vient de finir également dans la branche féminine, en la personne de la demoiselle Anne-Marie Legrand , morte le 1 1 août 1886 , à Fige de 90 ans.

A l'exemple de ului-ci , Félix , après avoir lui-mime présidé à la première éducation du jeune homme y voulut qu'il allât étudier quelques années la médecine à Montpellier. Le séjour que fit Thomas dans le Midi se compléta par un grand voyage à travers la France, les Pays-Bas et l'Angleterre, voyage entrepris, à cette époque, par tout Bâlois aisé. Son absence se prolongea ainsi du i6 septembre ij^j au rj février 1600, un temps égal à celui de Félix , mais autrement employé.

Entre les deux frères ^ en effets comme entre leurs récits y le caractère et les événements ont établi bien des différences. Laîné a vu de près les efforts du chef de la famille ; convié à y joindre les siens , il s'est de bonne heure soumis, avec une docilité pleine d'entrain, à ce travail qui le minera au succès, deux mots résumant sa jeunesse et sa vie entière. Nature douce , timide même jusqu'à l'exagération, qui contraste d^une fnaniire si étrange avec l'dpreté inquiète de son père , Félix est doué d'une impressionnabilité tout à fait remarquable, encore acuntUrée par sa candeur: de là ce cachet profondétnent personnel , prêtant à son journal intime un charme qui séduit et relevant la vulgarité de certains détails par la sensibilité la plus réelle et la plus absolue sincérité.

Tel ne nous semble pas Thomas. De cinq ans plus âgé que son frère lorsqu'il entreprend son voyage, il a profité en outre de l'expérience de Félix, comme il use du crédit de celui-ci. La route est aplanie sous ses pas; mais , si loin qu'il les porte, la curiosité plutôt que l'intérêt suit un récit où son propre caractère ren^

chérit sur la tendance générale de l'époque. En toutes choses y Thomas paraît agir sous l'impulsion , presque au compte d'autrui, de « Monsieur son frère, le docteur Félix Flatter », pour les collections duquel il fait, en tout pays, des achats répétés. Il observe et constate; il s'enquiert et rapporte; nous n oserions affirmer quil apprécie et qu'il juge. Qu'on ne cherche pas non plus che:^ lui cette émotion personnelle de son aîné, naïve et fugitive comme une impression d'enfant; une érudition de commande — d'ailleurs trop dénuée de critique pour que maintes fois nous n'ayons pas dû en retrancher , quant aux points d'histoire — en a usurpé la place. A bien des égards, l'intérêt de l'œuvre n'en a pas faibli; il s'est seulement transformé.

Un trait commun aux deux frères est le soin pris par eux de consigner au jour le jour ce quils ont fait ou vu de remarquable et plus tard d'en coordonner le récit. Contraste curieux : le dernier pour ce travail de rédaction définitive est néanmoins l'instigateur. Ce fut seulement en effet en 1612, et par conséquent à l'âge de soixante^seÏT^eanSy que Félix transcrivit ses notes de jeunesse , conservées aujourd'hui à la bibliothèque de l'Université de Bâle (i). Mais quarante ans auparavant il avait obtenu de son père une autobiographie plusieurs fois publiée, et c'est lui certainement qui demanda à son frère un récit détaillé de ses voyages. Thomas l'entreprit en s'aidant de ses notes et âe ses

(I) Ms.>, ni , 3, in-folio, composé de 200 feuillets montés sur onglets, renfermant le journal de Félix et diverses autres pièces.

souvenirs encore récents et il Veut achevé en on:^ mois, le /*" juillet i6os- Lecture en fut faitty porte l'original également conservé dans le même dépôt (i) , le ij mai t6o6 , en présence de nobk demoiselle Anna von Bàrenfels.

Le manuscrit de Félix y précédé de l'autobiographie du père, fut publié pour la première fois en 1840 , par le docteur A. Fechter (2). C'est sur cette édition,

(i) Ms. >, V, 7, deux vol. in-folio, de 1608 feuillets. Voici la traduction littérale du titre : € Description des voyages que Thomas Flatter, docteur en philosophie et en médedne à Bâle, a faits en quatre ans et cinq mois, de Bâle dans le célèbre royaume de France , et de là en Espagne, et de nouveau en France ; puis, par le même royaume, dans les Pays-Bas; ensuite, par la France en Angleterre, et de nouveau par la France dans les Pays-Bas ; enfin des Pays-Bas à Bâle en passant par la France: dans laquelle description il est raconté comment il a voyagé chaque jour, ce qui s'est passé de mémorable durant tout le voyage et ce qu*il a vu d'important dans chaque endroit ; avec quelques paysages , villes , édifices et autres choses remarquables décrits tout au long et dessinés en grande partie à la plume ou autrement », etc. — Thomas fait précéder son récit de Tavertissement suivant : « Que le lecteur bienveillant veuille prendre en bonne part toutes les choses que j'ai écrites et songer que j'ai eu d'abord en vue la gloire de Dieu et le bien du prochain , ensuite la louange due à Monsieur mon frère le docteur Félix Flatter, qui m'a entretenu si longtemps à l'étranger et la pensée de rappeler tout ce qu*il a fait pour moi durant mon voyage de quatre années et demie.»

(2) Thomas und Félix Phlter, ztuei autobiographieen, Kazel, Seul und Wast, 1840, in-8<» , viii-208 pages.

campUtée par VmUrpoUition de fragments de lettres de Thomas Flatter à son fils atni (i)et réduite aussi par de nombreux retranchefnents, que M. Edouard Fick fit imprimer à Genève en 1866 une traduction tris agréable à la lecture , mais peut-^tre un peu trop arrangéeÇi). M. Henri Boos a remédié heureusement à ces altérations , en donnant du père et du fils, en 1878, le texte critique (3) qui a àé suivi dans la nitre. La Société des Bibliophiles eu redevable de celle-ci à M. L. Kieffer , aujourd'hui professeur au lycà de Lyon , qui pendant son s^our de quelques années à Montpellier , a bien voulu consacrer sa ccnnaissanu spéciale du dialecte bdlois , à mettre en français le récit des deux frères. La Description des Voyages de Thomas était demeurée jusquà présent inédite dans son ensemble (4) y elle le restera encore

(i) Ces lettres viennent d'être publiées par M. Achille Hurckhardt: Thomas Plaiter^s Briefe an Siinm sokn Félix. Base], Detloff, 1890, in-80, vi-io6 pages.

(2) Mémoires de Félix Flatter, médecin Bdlois. Genève, J.-G. Fick , 1866 , iu-8<' , XV-113 pages.

(3> Thomas und FeUx FlaUtr zur sitlengesdndÉe des xvi jabnmâerts. Leipzig, S. Hirzel, 1878, in-8<>, xvi-^/a pages. — Après cet excellent ouvrage , nous ne citons que pour mémoire la publication modernisée de J.4C. R. Homan. Gûtersloh, i88a.

(4) Void les fragments qui en ont été publiés )usqu*i ce jour :

Dr B. Brommel: Beschrubung Tboma Flatter' s Reisen. (BasUr Jahrbuch , iSy^). Basel, Detloflf, in-12. — Cest le début du voyage de Thomas, de Bâle i Montpellier, mais la suite n'a pas paru.

dans une asse^ large mesure, car nous avons déjà dit que nous en donnons ici seulement ce qui concerne plus particulièrement notre contrée.

Si y dans le panorama rétrospectif déroulé par la plume des Flatter, chacun fait choix du point de vue auquel s'attache un intérêt local, notre publication se justifie d'autant mieux que nous pouvons revendiquer dans cette œuvre une plus large part. Sur un simple fragment y M. A. Germain signalait déjà l'importance du journal de Félix pour l'étude des mœurs universitaires dans notre ville au xvi* siècle ( ï ). £« le publiant aujourd'hui dans son intégrité et y joignant celui de Thomas j nous pouvons étendre cette remarque à l'histoire même de Montpellier et de la région. En effets ces récits correspondent à des époques fort différentes d'aspect

C. L. ( Charles Lefort ) : Huit jours à Genève en ij^S ( Mém. et Doc. publiés par la Soc. d'Hist. et d'ArchéoL de Genève, t. xx [oct. 1879], pp. 157-61 ).

P; de Félice ; Un Étudiant Bdlois à Orléans en iS99' Orléans, Herluison , 1879.

A. Alioth : VisiU de Tb. Flatter à Nimes et au Pont du Gard ( Mèm. de VAcad. de Nimes , i8yg , p. 179 ).

A. Alioth : Visite de Th. Platter à Aiguesmortes (Nemausa, t. I [mars 1883], pp. 85-88).

A. Alioth. Table chronologique des voyages de Th. Flatter le jeune C Nemausa, t. i [mai 1883], pp. 136-139). — Table des plus sommaires, à côté de celle qui nous a été envoyée de Bâle , d'après le manuscrit.

Thomas Flatter : Voyage à Rouen. ~ Montpellier, Martel , 1890 , in-8<*, de iv-12 pages (tiré à 30 ex. ).

(I) A. Germaiu : La Renaissance à Montpellier {Mém. de la Soc. arch, de Montp. , t. vi ).

pour lesquelles font pricisiment défaut les chroniques locales. Églises de la ville et des faubourgs, monastères ou écoles, cofifréries et corporations, fêtes et réjouissantces y tout ce qui faisait à la ville une physionomie si originale durant le moyen âge, l'aîné Va vu debout et vivant ;lecadet n'en retrouve plus que les ruines ou le souvenir. En outre, les années ISS2 à ijjy et i j^j à IS99 constituent, au milieu d'un siècle profondément troubléy des périodes d'une tranquillité relative où le développement, et partant l'observation des moeurs n'est pas entravée. Enfin, plus faciletnent mise en éveil, la curiosité d'un étranger relève bien des détails que n'eAt certainement pas songé à consigner un chroniqueur familiarisé de longue date avec les usages du pays. Le midi de la Franu et la Catalogne y qu'y rattachent de nombreuses analogies, sont également, et pour les mimes raisons, compris dans cette publication; et nous n'arrêtons celle-ci qu'au moment où Thomas quitte définitivement le Languedoc.

Si nous avons pu la mener à bonne yîw, c'est grâce au concours qu'a bien voulu nous prêter le savant bibliothécaire en chef de l'Université de Bâle y M. le docteur Louis Sieber, à qui nous sommes heureux d^ adresser nos remerciements les plus sincères. La Société des Bibliophiles de Montpellier doit à son obligeance, non^seulement la copie du manuscrit de Thomas Flatter exécutée par ses soins , mais encore la minutieuse révision de celle-ci. Nos demandes multipliées de renseignements n'ont jamais lassé sa complaisance toujous empressée. Enfin nous lui

[ redevables des portraits des deux frères qui accompagnent l'ouvrage: celui de Félix exécuté d'apris une photographie directement prise sur la toile qui se trouve dansl'Auliou salle des cirimonies académiques de l'Université de Bâle ; ului de Thomas d'après une gravure d'Aubry, copiée, semblerait-il, sur une miniature du Livre du Recteur (i). On nous saura gré d'avoir reproduit ces portraits, bien que correspondant à une époque de la vie des Flatter postérieure à celle oà s'écoula, au milieu de nos pères, le séjour que leurs récits nous permettent, après trois siècles, d'y refaire avec eux.

(i) Mairicula Universitatis Baiitieniis, t. ii.

A DiCONTPELLIE%

('SS2-ISS7)-

Page 1