I. — Voyage de Bâle à Montpellier
) ES mon enfonce, mon rêve avait été d'étudier la médecine et de devenir docteur. Mon père le désirait autant que moi , parce qu'il avait commencé les mêmes études. Il me parlait souvent de la considération dont jouissaient les docteurs , et j'étais encore petit enfant, qu'il me les faisait admirer déjà quand Us passaient à cheval dans la rue. Considérant donc que j'avais atteint l'âge de quinze ans, et que j'étais fîls unique, il résolut, pour me foire arriver plus vite au doctorat, et
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trouver lui-même de bonne heure un soutien de famille en moi , de m' envoyer à Montpellier, où fiorissaient alors les études médicales. Il s'y était pris plusieurs années d'avance pour m'y procurer un échange , comme Frédéric Rihener en avait trouvé un avec le fils de Catalan. Il espérait que je pourrais même remplacer Rihener, qui était déjà depuis trois ans à Montpellier. Cet espoir était encouragé par Henri VolfEus , frère de Jérôme VolflBus , qui avait demeuré chez nous , et qui s'était fait fort d'arranger l'afiîaire avec Catalan , des enfants duquel il avait été précepteur avant l'arrivée de Rihener à Montpellier. Rihener lui-même avait promis, de son côté, de faire son possible, en quittant la maison de Catalan , pour m'y faire entrer à sa place. Mon père et moi nous attendions donc avec impatience une occasion favorable ; elle ne tarda pas à se présenter.
Rihener , qui était à Montpellier en échange de Jacques Catalan , lequel était à Bâle chez le père de Rihener, greffier de la ville, alla demeurer à Paris. Sa place fut prise par Jacques Meier de Strasbourg, en sorte que le fils Catalan quitta Bàle pour aller à Strasbourg chez le père de Meier. Son frère Gilbert Catalan était déjà dans cette ville, en échange de Jean d'Odratzheim, qui était également chez Catalan à Montpellier. Comme les études d'Odratzheim étaient assez avancées pour laisser supposer qu'il
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ne tarderait pas à quitter , encouragé par ces circonstances et par la lettre de recommandation que nous avait laissée Vol£5us pour Catalan , mon père résolut de courir la chance. C'était Tépoque de la foire d'automne de Francfort , que les marchands de Lyon ont coutume de fréquenter. Mon père se décida donc à profiter de leur retour, pour m 'envoyer avec eux à Lyon. Thomas Schœpfius, maître d'école de Saint- Pierre, voulait également se rendre à Lyon ; or ma jeunesse exigeait que quelqu'un veillât sur moi. Nous commençâmes nos préparatifs de départ; mon père m'acheta un petit cheval pour sept couronnes, et comme la peste sévissait toujours cruellement, nous attendîmes avec impatience le retour des Lyonnais. Nous comptions surtout sur un certain Beringus (i); mais il passa à notre insu , de sorte que les marchands nous firent défaut. Heureusement il arriva un Parisien qui voulait aller à Genève. C'était un homme, de belles manières du nom de Robert. Il séjourna quelques jours à Bâle, et nous nous joignîmes à lui, dans l'espoir de trouver à Genève une nouvelle occasion pour continuer notre voyage. D'ailleurs, mon père avait eu l'idée , quand la peste avait éclaté , de m'envoyer soit à Genève , soit à Zurich.
(i) Probablement un des frères Godcfroy ou Marcel Bering, imprimeurs A Lyon.
Le 3 octobre, an 52, je me rendis sur mon petit cheval à Rœtelen , chez le docteur Pierre Gebwiler, le greffier du canton^ chez qui j'avais demeuré quelque temps, et je pris congé de lui et de sa femme.
Le dimanche 9 octobre, mon père m'enveloppa deux chemises et quelques mouchoirs dans une toile cirée; il me remit pour le voyage quatre couronnes d'or, qu'il eut la précaution de coudre dans mon pourpoint, et trois couronnes en monnaie. Il m'avertit qu'il avait emprunté cet argent, comme aussi celui qui avait servi à payer le cheval. Il me fit cadeau d'un écu Valaisan, frappé sous le cardinal Mathieu Schinner (i) ; je le rapportai à la maison plusieurs années après; ma mère me donna aussi une couronne. Enfin, mon père me fit les recommandations les plus sévères: je ne devais pas me faire illusion sur ma qualité de fils unique ; il avait beaucoup de dettes, quoique son bien en couvrît le montant; je devais étudier avec zèle afin d'arriver à bien posséder mon art ; enfin je devais faire tout mon possible pour entrer chez Catalan
(i) Plus connu sous le nom de Cardinal de Sion. Partisan déclaré de Jules II, qui paya ses services avec le chapeau de cardinal, il détacha les Suisses de Talliance de Louis XII, et les conduisit en personne à la bataille de Marignan. Cet écu est donc un souvenir des beaux jours où les Suisses avaient mérité le titre de dompteurs de frincis.
à titre d'échange ; il me promettait d*ailleurs de ne pas m' abandonner.
A notre dernier souper , il invita maître (i) Franz , qui devint plus tard mon beau-père. Cela me fit grand plaisir, et j'en conclus que tout était réglé pour mon mariage. Ma mère nous servit un lapin rôti et une caille, que j'avais pris plaisir à élever et qu'elle avait tuée à mon insu. Et comme elle aimait à plaisanter , elle profita du moment où Daniel Jeckelmann faisait mine d'allumer la lanterne pour reconduire son père , et me dit : a Félix , assieds-toi à côté de Daniel , ton futur beau-frère peut-être. » Je fis semblant de ne pas avoir compris. Avant la fin du souper, on vint chercher en toute hâte maître Franz , pour aller saigner Batt Meier, qui ressentait les premières atteintes de la peste. Il me fit ses adieux avant neuf heures, me souhaita beaucoup de bonheur et se retira.
Le lendemain lo octobre, Thomas Schœpfius et notre compagnon Robert se présentèrent à cheval après neuf heures , de sorte qu'il était déjà tard quand nous fûmes prêts à partir. Je fis mes adieux à ma mère , qui pleurait et pensait ne plus me revoir, vu le grand nombre d'années que je devais rester à l'étranger. Elle craignait en outre que Bâle ne fût détruite de fond en comble
(i) Maître était le titre des chirurgiens, pourvus de lettres de maîtrise de leur art.
par l'armée de Charles-Qpint, qui allait faire le siège de Metz.
Nous nous mîmes en route. Mon père^ qui voulait nous faire la conduite > était allé nous attendre à Liestal, à deux milles de Bâie. Là, comme je descendais un escalier, je faillis rouler du haut en bas, en m'embarrassant dans mes éperons dont je n'avais pas l'habitude. Nous dînâmes à l'auberge de la Clef y et l'hôte , père de Jacob Martin qui étudiait à Bâle, me fit cadeau de l'écot. La journée était avancée quand nous nous remîmes en route. Mon père nous accompagna jusqu'à la chapelle qui se trouve hors des portes; alors il me tendit la main pour me faire ses adieux^ et voulut me dire : a Félix vale » ; mais il fut incapable d'achever le mot vale^ il ne put dire que : «m...» et s'éloigna tout ému. J'eus le cœur gros, et je continuai tout attristé un voyage dont la perspective m'avait rempli de joie. Mon père m'écrivit dans la suite , qu'à son retour il avait trouvé notre servante Anne malade de la peste ; que la servante de Thomas Schœpfius avait été atteinte le même jour, et il remerciait Dieu de nous avoir laissés partir avant d'avoir éprouvé nos familles ; car la contagion fit alors de grands ravages dans Bâle et dans notre rue.
Nous arrivâmes assez tard dans la petite ville de Waldenburg , à un mille de Liestal. On résolut néanmoins de pousser jusqu'à Balstal ; mais la nuit nous surprit sur le Hauenstein, et mon
cheval fit une chute et me jeta contre un rocher; je n'eus pourtant aucun mal. En arrivant dans le village de Langenbruck, à un mille de Waldenburg, nous nous arrêtâmes à l'auberge du Cheval.
Le 1 1 octobre, nous passâmes à Balstal , qui est à un mille de Langenbruck , puis dans la petite ville de Wietlispach , qui est à un mille de Balstal , et nous atteignîmes Soleure, à un mille audelà de BalsuL Nous allâmes dîner au Lion. C'était juste le moment de la foire. Maître Georges, l'organiste, nous conduisit à l'église, et nous fit voir l'orgue, sur lequel mon compagnon Thomas Schœpfius joua aussi un morceau. Le soir assez tard nous passâmes devant le couvent de Frauwbrunnen, à deux milles de Soleure. Près de là nous vîmes dans les champs une colonne de pierre (i), avec cette inscription sur une plaque: « ijji ans après la naissance de Jésus- Christ, le jour de la Saint-Jean de Noël, les
Anglais (2), quon appelle Gigler , furent , avec Vaide de Dieu, vaincus et mis en fuite, dans un combat loyal, par les gens de Berne. Loué soit Dieu à jamais. » Il faisait déjà sombre et nous eûmes de la peine à lire l'inscription. Plus loin, nous arrivâmes , à travers une forêt , dans le village
(i) Elle est figurée en marge du manuscrit. (2) Ces Anglais étaient les débris de Tarmée que le roi Edouard m avait envoyée en France en 1374.
de Jâgisdorf, où la nuit nous força de nous arrêter. L'auberge était pleine de paysans, et la fumée nous incommoda toute la nuit.
Le 12 octobre, nous arrivâmes de bonne heure à Berne, à un mille de Jagisdorf. Nous descendîmes au Faucon, et nous visitâmes la ville, les églises, les bannières, sans oublier les ours ; il y en avait six dans les fossés. Après midi, nous nous remîmes en route. En passant au pont de Kôniz, je bus à une charmante fontaine. Nous y rencontrâmes deux jeunes mariés , qui firent route avec nous. Mais pendant que la jeune femme chevauchait à côté de moi , et son mari avec les autres, elle s'embarrassa dans un pommier, tomba de cheval et resta pendue aux branches de l'arbre, avec les jupes toutes relevées jusqu'à ce qu'on vînt à son secours. A trois milles de Berne, nous atteignîmes Fribourg où nous logeâmes à la Croix blanche. C'est là que l'on commença à nous traiter et à nous coucher à la française.
Le 1 3 octobre^ le temps se mit à la pluie^ ce qui me contraria beaucoup. Nous fûmes trempés en traversant les villages français qui précèdent Romont; mais arrivés dans ce dernier endroit, nous nous arrêtâmes au Lion y pour sécher nos vêtements. Après dîner, nous prîmes la route de Lausanne et atteignîmes le hameau de Rue. A ce moment, Thomas notre compagnon nous perdit, et nous dûmes l'attendre longtemps.
Survint la nuit avec un épais brouillard, qui nous fit perdre notre chemin. Nous arrivâmes dans une forêt du Jorat, où il n'était pas sûr de voyager à cette époque. Nous ne désirions qu'une grange, un abri quelconque pour nous garantir de la pluie. Après avoir longtemps erré , nous découvrîmes un petit village , mais on refusa de nous donner l'hospitalité. Alors nous louâmes un jeune homme pour nous montrer le chemin à travers les bois^ et nous arrivâmes à un endroit nommé Mezière. C'était une méchante auberge, avec quelques maisons disséminées au loin. L'auberge était tenue par une femme , et elle n'avait à nous donner qu'une pièce au rez-dechaussée, ouverte à tous les vents. Dans cette pièce se trouvait une longue table où étaient assis des paysans savoyards et des mendiants, en train de manger des châtaignes rôties avec du pain noir, et de boire de la piquette.
Nous aurions volontiers continué notre chemin, mais nous étions transpercés par la pluie , et la nuit était noire. Nous fûmes donc obligés de rester, bien que la femme de l'auberge nous déclarât qu'elle n'avait ni lit ni écurie. Nous remisâmes nos chevaux, tant bien que mal, dans une étable étroite et basse, où ils restèrent toute la nuit sellés et bridés. Quant à nous , il fallut nous asseoir à côté de ces vagabonds, et nous contenter du même ordinaire. Nous eûmes bientôt compris à quelles gens nous avions affaire ; car ils exami-
naient nos armes et nous rudoyaient , malgré notre soin à ne pas leur en fournir l'occasion. Ils s'enivrèrent , et allèrent en chancelant se coucher hors de la salle devant le feu qui brûlait encore dans l'âtre. Ils ne tardèrent pas à s'endormir. C'est ce qui noussauva, car ils avaient projeté de nous assassiner, comme nous l'apprit le lendemain matin notre guide, qui le leur avait entendu dire , pendant qu'il était couché sur le foin.
Cependant nous étions pleins d'inquiétude. Nous fermâmes les volets , et nous poussâmes un mauvais lit devant la porte; puis, ayant posé sur la table nos rapières nues, nous veillâmes toute la nuit. Pour moi, qui étais jeune et n'avais jamais voyagé, je fus en proie à toutes sortes de terreurs. Après avoir passé ainsi de longues heures, Robert et Thomas furent d'avis de profiter du sommeil de ces gens, que nous entendions ronfler, pour aller, en nous recommandant à Dieu, chercher saris bruit nos montures et nous mettre en route dans n'importe quelle direction. Nous avions réglé la veille avec la femme de l'auberge. Nous écartâmes donc doucement le lit de devant la porte^ et sortîmes. Tous dormaient. Nous allâmes à l'étable et nous montâmes à cheval (14 octobre). Le guide qui avait dormi sur le foin arriva en ce moment. Il apprit à Robert , le seul d'entre nous qui comprenait le français , qu'ils avaient comploté d'aller de bonne heure
nous attendre dans la forêt pour nous y attaquer. Le profond sommeil où ils étaient encore plongés les en empêcha, grâces à Dieu ; sans compter que nous-mêmes nous partions plus de trois heures avant le jour. Nous promîmes un bon pourboire au guide s'il pouvait nous conduire vers Lausanne par un chemin de traverse ; car nous avions peur que plusieurs de ces bandits ne nous attendissent sur la route ordinaire. H nous mena à travers bois , et quand le jour parut il nous fit rejoindre la grande route. Nous rendîmes grâces à Dieu, et vers midi nous entrions à Lausanne, qui est à trois milles de Fribourg, et nous descendions à VAngt. Nous étions mouillés jusqu'aux os et rompus de fatigue ; nos chevaux , qui n'avaient rien mangé depuis vingt-quatre heures , n'étaient pas dans un meilleur état. Nous racontâmes à Lausanne le danger que nous avions couru ; et quand nous nommâmes l'endroit, on nous répondit qu'il n'y aurait eu rien d'étonnant que nous eussions tous été massacrés. Des meurtres journaliers étaient alors commis dans le Jorat par une bande dont le chef s'appelait le long Pierre. Peu de temps après, il fut roué à Berne, et entre autres aveux, il déclara que tout récemment il avait voulu assassiner plusieurs étudiants à Mezière. C'est ce que Thomas apprit à Berne à son retour de Montpellier^ où il me l'écrivit. Après dîner, nous longeâmes le lac de Genève jusqu'à Morges, qui est à un mille de Lausanne , et ensuite jusqu'à
RoUe, qui est à deux milles plus loin, et où n passâmes la nuit chez un allemand qui tei Tauberge de la Croix blanche.
Le 1 5 octobre , nous nous acheminâmes Genève , le long du lac , par les petites villes Nyon et de Coppet. Nous descendîmes au L Après dîner, nous visitâmes la ville, et comme se moquait de ma chevelure, que je portais lonj depuis mon enfance, selon la coutume du tem j'allai tout d'abord me faire couper les chev très-courts. Cela me valut un catarrhe, indispc tion dont je n'avais jamais souffert jusqu'alc Je me rendis chez M. Calvin, à qui je remis \ lettre par laquelle mon père lui recommanc Schœpfius et moi. Dès qu'il en eut pris connî sance, il me dit : « Mi Félix, tout s'arrange p< le mieux. J'ai justement un excellent compagr de voyage à vous donner, un chirurgien, Mict Heroardus (i), de Montpellier même. Il doit mettre en route demain ou après-demain. V<
(i) Michel Heroard ou Herouard joua un rôle c sidérable dans les troubles religieux qui agitèrent Me pellier quelques années après. C'était un des membres plus influents du parti protestant. Son fils Jean Heroa après avoir été médecin par quartier des rois Charles Henri m et Henri IV, devint premier médecin de Louis X charge qu'il conserva jusqu'à sa mort, arrivée le 1 1 fév 1628. Il a laissé un Journal historique de la santé de prince, publié par MM. E. Soulié et Ed. de Barthéler en 1868. (Paris, Diiot, 2 vol. in-S®. )
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ne pouvez souhaiter un meilleur compagnon. 9 La nouvelle nous fut d'autant plus agréable , que Robert s'arrêtait à Genève. Nous attendîmes donc le moment du départ. Le dimanche 16 octobre, j'entendis prêcher Calvin devant une nombreuse assistance ; mais je ne compris rien au sermon. J'y rencontrai un de mes camarades , Félix Irmi, qui apprenait le français à Genève.
Nous fûmes obligés d'attendre M. Heroard jusqu'au 17 octobre après midi, où il se présenta accompagné d'un laquais et des frères de M. Potelière. Nous partîmes avec eux, Scbœpfius et moi. Nous arrivâmes bientôt au pont de Chancy sur le Rhône , et , à la nuit tombante , nous entrions à CoUonges , qui est à trois lieues de Genève. Nous y passâmes la nuit ; mais nos chevaux ne furent pas tranquilles, à cause d'un mulet qui était dans l'écurie. Je fus obligé de me lever. Mon cheval avait arraché la crèche où il était attaché ; je l'attachai ailleurs ; mais je me refroidis les pieds , car j'avais négligé de mettre mes chaussures. Â peine recouché , je fus pris d'un tel cours de ventre, que j'eus à peine le temps d'arriver hors du lit, devant la chambre, sur une galerie qui faisait le tour de l'auberge. J'y mis fin à ma peine, et mes compagnons, quoique couchés dans la même chambre, ne s'aperçurent de rien. Monsieur le chirurgien avait donné ordre la veille à son laquais de nous précéder le lendemain de bonne heure à Nantua, pour comman-
der le repas. Qiiand nous nous levâmes , l'aubergiste vint se plaindre de la manière dont quelqu'un lui avait arrangé sa galerie , et le mur situé en dessous , qui était fraîchement récrépi. H disait que la façade de sa maison était dans un état abominable. Le chirurgien en accusa son laquais, et fut persuadé que c'était pour ce motif qu'il était parti de si grand matin.
Le i8 octobre, au sortir de Collonges, nous gravîmes une haute montagne sur les bords du Rhône; il s'y trouvait plusieurs châteaux. Le fleuve, profondément encaissé , s'engouffre dans des abîmes avec un grand bruit ; on le traverse sur plusieurs ponts taillés dans la pierre. Nous atteignîmes Châtillon, où l'on voit des cascades qui font tourner des moulins ; puis nous trouvâmes un fort mauvais chemin sur le bord d'un lac, avant d'arriver à la petite ville de Nantua, où nous dînâmes à la Croix blanche. Au sortir de là , nous longeâmes un lac sauvage , au fond d'une gorge étroite. La route était dangereuse, et nous vîmes plusieurs hommes pendus aux arbres. La nuit nous surprit; il faisait si noir en descendant de la montagne dans la vallée , que nous manquâmes nous heurter contre un homme qui pendait à une branche ; ce qui me donna le frisson. Enfin nous parvînmes à Cerdon , à trois milles de Nantua , et nous logeâmes à l'auberge du Bois de Cerf.
Le 19 octobre, nous gravissions une haute
montagne, couverte d'un bois de châtaigniers, et couronnée d'un beau château. On traverse ensuite un plateau uni , pour arriver à la petite ville de Saint-Maurice^ où nous descendîmes au Chapeau de Cardinal. Après dîner, nous passions l'Ain (i) en bateau, pour marcher ensuite en plaine jusqu'à Montluel , où nous logeâmes à la Couronne , une hôtellerie allemande , dont le maître venait de se noyer.
Le 20 octobre , nous arrivions à Lyon sans avoir quitté la plaine. En approchant de la ville, nous aperçûmes plusieurs hommes pendus à des gibets et d'autres exposés sur des roues. Le cheval de Schœpfius s'était mis à boiter en route, et il avait été obligé de faire près de la moitié du chemin à pied. Â Lyon, nous logeâmes à VOurSy chez Paul Heberlin de Zurich. Tout le monde était allemand dans l'auberge, excepté l'hôtelière. Il y avait aussi un poêle dans la sdle , ce qui est tout-à-fait en dehors des usages du pays. Maître Heroardus se rendit chez les connaissances qu'il avait dans cette ville, et Schœpfius dut se défaire de son cheval. Il l'avait acheté à M. Bernhardt Wœlflin de Bâle , et avait fait un marché de dupe, car la bête, quoique de belle apparence, éuit devenue malade et boiteuse. Il la vendit presque
(t) L'Ain servait de limite entre la France et le Bugey, qui appartenait à la Savoie. C'est donc ici que Flatter franchit la frontière française.
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pour rien , et fut réduit à se rendre à Avignon par le Rhône. Son départ me causa beaucoup de peine.
Pour moi, je fus obligé de restera Lyon le 21 et le 22 octobre pour attendre mon compagnon de Montpellier. Pendant ce séjour, j'appris à connaître le muscat de Montpellier; je visitai la ville , et ayant appris que Rondelet se trouvait à Lyon chez le cardinal de Tournon, au quartier de Saint-Jean , je passai la rivière pour lui faire une visite. Il me reçut avec la plus grande bonté ; mais il m' arriva un curieux incident , en passant la Saône pour me rendre à Saint-Jean. De petits bateaux , conduits par des femmes, se trouvent toujours le long du quai, pour vous transporter à l'autre bord. J'en pris un ; mais au milieu de la rivière, la femme me demanda le prix du passage. Je n'avais pas de monnaie. Elle refusa de me laisser aborder, si je ne la payais pas sur-le-champ. Nous ne pouvions pas nous comprendre, et elle me menaça de me jeter à l'eau, ou de me conduire en aval de la rivière, ce qu'elle commença d'exécuter. Pour me débarrasser d'elle, je fus obligé de lui donner un gros pfenning (i), alors que je ne lui devais qu'un sou ; mais elle ne voulut jamais rien me rendre. Qjuand je fus débarqué, je lui lançai des pierres ; mais à mon retour je gagnai le pont pour rentrer
(i) Il valait six sols.
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chez moi , quoique cela allongeât beaucoup mon chemin. A notre entrée à Lyon nous avions rencontré aussi un chrétien que l'on menait brûler hors des portes; il était en chemise et avait une botte de paille attachée sur le dos.
J'appris également à Lyon que le colonel Schertlin, qui avait amené au roi 22 bannières de Bâle, au printemps précédent, avait livré bataille au colonel impérial Martin Ross , et avait remporté la victoire. J'écrivis cette nouvelle à mon père , en y joignant le récit de toutes nos aventures de voyage jusqu'à Lyon.
Le 23 octobre, de grand matin, Thomas s'embarqua sur le Rhône ; son départ me fit beaucoup de peine. Après midi, Heroard mon compagnon étant venu me prendre , je quittai moi-mème Lyon. Nous nous dirigeâmes par Saint-Symphorien sur Vienne, une ancienne petite ville, où nous descendîmes à l'auberge de Sainte- Barbe. Nous y retrouvâmes Thomas , avec ses bateliers et ses compagnons de route : ils n'avaient pas pu arriver plus loin à cause des vents contraires. Nous passâmes donc la nuit ensemble.
Le lendemain 24 octobre, nous allâmes visiter, hors de la ville , une vieille tour pointue , que les Romains avaient bâtie dans l'ancien temps. C'est une pyramide rectangulaire , dont le sommet forme une pointe très-fine , et dont la base est à jour, en forme de deux arceaux qui s'entrecroisent ; c'est un monument remarquable.
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AU retour, Thomas se rembarqua, pendant que de notre côté nous remontions à cheval. Au bouc d'un mille de marche, nous retrouvâmes le Rhône, et nous aperçûmes le bateau qui descendait le fleuve: on se salua de part et d'autre par de grands cris. Un peu plus loin il nous fallut passer une rivière à gué (i). Mais les pluies l'avaient si fort grossie , qu'il n'était pas prudent de s'y aventurer. Comme nous étions arrêtés depuis un moment , il se présenta un grand seigneur avec cinq chevaux qui voulait aussi traverser* C'était le maistre des fils du roi Henri (2), qui venait de la cour. Il fut avec nous d'une honnêteté extrême , et comme il était impossible de passer outre, il nous proposa d'aller diner dans le voisinage, chez un gentilhomme de sa connaissance , en attendant que la rivière diminuât. Il nous conduisit donc à quelque distance de la route, dans une maison ou plutôt une ferme de pauvre apparence, où le gentilhomme en question et sa femme nous firent très-bon accueil, et nous donnèrent un assez bon repas, toutefois pour notre argent. Le seigneur qui nous y avait conduits , s'entretint en latin avec moi , et me demanda divers renseignements sur Bâle. Je lui donnai tous ceux que je savais alors, sur notre police et
(i) La rivière de Dolon.
(2) Henri II , dont le fils aîné avait alors 8 ans.
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notre religion , de manière à le satisfaire. Je lui plus tellement y quMlme fallut ensuite chevaucher constamment à ses côtés pour lui tenir conversation. Il envoya un de ses gens voir si la rivière avait baissé. Cet homme la sonda avec son cheval^ et revint nous dire qu'elle était encore assez profonde, mais non pas impraticable. Nous remontâmes en selle; je n'étais pas sans appréhension^ à cause de la petite taille de ma monture. Mais le seigneur eut l'attention de se tenir à mon côté , de me donner des paroles d'encouragement , et grâce à Dieu , j'arrivai sain et sauf à l'autre bord. Mon cheval se comporta vaillamment dans cette occasion , comme dans tout le reste du voyage. Sur le soir, nous arrivâmes dans la petite ville de Saint-Vallier , où nous pas^ sâmes la nuit. Le seigneur ne se lassait pas de ma conversation. Ses domestiques crurent devoir me servir à table, et chaque fois qu'ils m'apportaient un verre, ils me disaient « allons » , c'està-dire, laissez-nous fùre. Or moi je supposai que ce mot voulait dire « â boire » , et chaque fois que je voulais demander à boire je ne manquais pas de leur dire <c donne^^-nm allons ». Ils me laissèrent assez longtemps dans mon erreur.
Le 25 octobre, nous continuâmes notre route dans la direction d'une montagne où l'on aperçoit une vieiUe construction appelée la Maison de Pilate qui, selon la tradition, serait venu habiter le Dauphiné , après avoir été exilé de Rome.
Plus loin nous rencontrâmes la rivière de risère» qu'il fallut traverser en bac; après quoi nous entrâmes dans Valence, où se trouve une université. Nous descendîmes au Dauphin. Après dîner» la servante vint m'ofSrir une belle grosse poire» me priant de la manger en son honneur ; mais je fus pris de défiance et je me remis en route sans l'accepter. Après avoir passé la Drôme, également dans un bac » nous aperçûmes la petite ville de Livron (i) , où les réformés firent dans la suite une si belle résistance , et nous passâmes la nuit à Loriol.
Le 26 octobre, nous atteignîmes vers midi la ville de Montélimar, et à la nuit le bourg de Pierrelate , où je vis les premiers oliviers. Les arbres étaient chargés d'olives, les unes vertes, les autres rouges et demi-mûres, d'autres enfin noires et en pleine maturité. Je les goûtai toutes, mais je les trouvai mauvaises et très-amères.
Le 27 octobre , nous arrivions par une route bordée d'oliviers au magnifique pont du Saint- Esprit, d'où nous gagnâmes Orange. C'est une petite ville très-ancienne et pleine d'antiquités. Nous y vîmes un arc-de-triomphe romain , avec quelques bas-relie&, et un autre vieux mur. Après midi, on nous fit passer une rivière (2),
(i) Les Huguenots, commandés par Montbrun, repoussèrent Henri III et pillèrent ses bagages (1574). (2) L'Eygues.
après quoi nous arrivâmes à Avignon. M. le « maistre des enfants du roi » avait pris congé de nous à quelque distance de cette ville, pour continuer sa route vers la Provence où il possédait une habitation qu'il me nomma, en m'invitant à venir l'y voir, si je faisais jamais une excursion de Montpellier dans la Provence . H me fit toutes sones d'amitiés en se séparant de nous. En arrivant à Avignon, qui est une ville considérable appartenant au pape , Michel Heroard me quitta pour se rendre chez un maître monnayeur de ses amis. Il me fit conduire de l'autre côté du Rhône, dans le quartier d'Avignon qu'on appelle Villeneuve , à l'auberge du Coq, C'était un mauvais gîte, où je ne trouvai que des bateliers avec de larges chausses et des bonnets bleus. Ils m'inspiraient une fi'ayeur terrible, parce que j'étais seul et sans une âme à qui parler. La peur m'empêcha de fermer l'œil de la nuit.
Le lendemain 28 octobre, je me levai de grand matin; j'étais dans un abattement complet, ne connaissant personne , ne sachant où retrouver mon compagnon de route, et ne voyant autour de moi que des gens rudes et grossiers. Je fus pris d'une si irrésistible envie de retourner chez moi dans ma patrie , que je m'en allai à l'écurie trouver mon petit cheval , et lui jetai les bras autour du cou en éclatant en sanglots. La pauvre bète , qui se trouvait aussi seule et hennbsait plaintivement après d'autres chevaux, semblait
partager le chagrin de notre commun abandon. Je me rendis de là sur un rocher qui surplombe le Rhône, et me plongeai dans mes tristes pensées. je me crus abandonné du monde entier; j'accusais maître Michel d'être parti pour Montpellier sans moi, et dans mon chagrin, je déchirai plusieurs beaux sachets parfumés que j'avais achetés en route pour les envoyer à mes parents, et j'en semai les débris dans le fleuve. Mais Dieu vint à mon aide. J'entrai dans une église : c'était un dimanche , et les sons de l'orgue y unis aux chants, calmèrent un peu ma douleur. Je retournai à l'auberge , et après un triste repas , ne sachant que devenir, je me jetai sur mon lit, où contre mon habitude je tombai dans un profond sommeil. Vers le soir, j'allai assister aux vêpres, pour entendre un peu de musique, et je m'assis tristement dans un coin. Mais voilà qu'en revenant à l'auberge, je trouve le laquais de maître Michel, qui venait m'avertir de me tenir prêt pour le lendemain de bon matin. Je le chargeai de déclarer à son maître qu'il m'était impossible de passer une seconde nuit à l'auberge , parce que les bateliers m'assassineraient sûrement. Michel m'envoya chercher, et me fit souper avec lui chez son ami le monnayeur; celui-ci me fit coucher dans sa maison, dans une chambre où il y avait plusieurs balances avec de la monnaie de billon, des battarts, qui dans la suite furent reconnus pour faux et interdits. J'avais repris courage.
Le lendemain 29 » je repassai le Rhâne pour retourner à mon auberge. L'hôtelière marqua sur une planche avec de la craie ce que je lui devais, tout en récitant en latin ses patenôtres. Je fus obligé de lui donner tout ce qu'elle demandait, car je ne comprenais rien à son langage. Comme je sellais mon cheval , Michel , mon compagnon de route, aniva et nous pardmes. Â la première côte ma monture se mit à boiter très^bas. J'en fus effrayé , craignant de rester en route ; mais en examinant son pied , je vis que ce n'était qu'une pierre qui s'était logée sous le fer. Je la retirai , et la bête reprit son allure accoutumée. Nous passâmes la rivière du Gard en bac, et arrivâmes vers midi à Sernhac où nous dinâmes à l'Ange. La fille de l'hôtelier voulut m'embrasser; mais je m'en défendis, ce qui prêta beaucoup à rire , car c'est l'usage dans ce pays de souhaiter la bienvenue par un baiser. A la nuit nous entrâmes à Nimes , où nous logeâmes à la Pomme rouge.
Le 30 octobre , je visitai de grand matin les antiquités de Nimes, le grand amphithéâtre, où Ton voit intérieurement un groupe de Romulus et Rémus allaités par une louve , et une autre statue représentant un homme debout, avec trois visages. En quittant Nimes, la route traverse une plaine plantée d'oliviers jusqu'à Lunel, où je bus le premier vin de muscat. Après dîner, nous primes un moment de repos sur nos lits ,
car la chaleur était accablante , à un moment de Tannée où dans notre pays l'on est en plein hiver. Maître Michel était enchanté d'approcher de chez lui; j'étais heureux moi-même à l'idée de me trouver à Montpellier avant le soir. Nous atteignîmes Chambéry, qui est l'endroit jusqu'où les Allemands de Montpellier ont coutume de se faire la conduite , quand l'un d'eux quitte cette ville. A quelque distance de là, on arrive sur une hauteur où se trouve une croix , et d'où l'on aperçoit pour la première fois Montpellier et la haute mer. Un peu plus loin , on traverse le pont qui est près de l'auberge de Castelnau , et l'on passe ensuite à côté du lieu des exécutions» qui se trouve dans les champs en face de la ville (i). Des quartiers de chair humaine pendaient aux oliviers; cette vue me causa une impression étrange. Enfin, avec l'aide de Dieu, nous franchîmes les portes de Montpellier, un dimanche soir de bonne heure. Je priai le Seigneur de m'accorder la grâce d'achever mes études dans cette ville , et de retourner ensuite sain et sauf dans ma patrie auprès des miens.
En entrant, nous rencontrâmes un grand nombre d'habitants , de la noblesse et autres, enveloppés de longues chemises blanches, et parcourant les rues, précédés d'instruments à corde et de bannières. Ils tenaient à la main des
(i) A côté du cimt:tiëre actuel de Saint-Lazare.
coquilles d'argent pleines de dragées, et frappaient dessus avec des cuillers de même métal , pour offrir leurs sucreries à toutes les jolies filles qu'ils trouvaient sur leur passage. Ce spectacle dissipa un peu mes sombres pensées. Maître Michel m'indiqua la maison de l'apothicaire Laurent Catalan , au coin de la place (i), puis me quitta pour gagner son propre domicile.
M. Laurent et sa femme Eléonore regardaient le divertissement devant leur boutique, qui était fermée, comme tous les dimanches. Il fut surpris, quand il me vit mettre pied à terre. Je lui adressai la parole en latin , et lui remis la lettre du docteur Wolffius, ancien précepteur de ses fils. D poussa un soupir et fit conduire mon cheval à l'écurie de son beau-frère , Raphaël Bietz, qui était un Maran. Bientôt arriva Jean Odratzheim y un Strasbourgeoîs qui servait dans la pharmacie ; il me souhaita la bienvenue et me fit monter dans la maison. La servante Béatrice , qui fut pendue dans la suite , comme je le dirai plus loin, me retira mes bottes.
Ainsi mon voyage de Bâte à Montpellier avait
(i) La place des Cévenols , qui se trouvait à la jonction des rues Barralerie et Ganabasserie , et qui vient de disparaître dans les derniers alignements de la rue Nationale- Elle tirait son nom des gens descendus des Cevennes qui s'y réunissaient le dimanche pour se louer comme travailleurs de terre.
26 Faux PLATTEK
duré vingt jours, du loau 30 octobre. Mais dans ce nombre il n'y avait réellement que quinze jours de marche, durant lesquels j'avais parcouru 95 milles. Ma dépense s'élevait à 10 livres, 12 schellings, 10 deniers , y compris l'entretien du cheval , les pourboires, et les droits de passage sur les rivières.
IL — Vie d'étudiant à Montpellier.
PBIKE arrivé à Montpellier , j'appris de M. Catalan que Jacques Meier, de Strasbourg, qui habitait chez lui en échange de son fik Jacques Catalan , venait de mourir d'une febre continua. Il en était fort contrarié , craignant que son fils Jacques, qui habitait à Strasbourg chez le père du défunt, ne fût moins bien traité ou même obligé de payer sa pension. Je conçus aussitôt l'espoir de le déterminer à envoyer son fils en ma propre place, chez mon père , à Bâie. Je pourrais ainsi jouir du bénéfice d'un échange , sans compter que M. Catalan me garderait plus volontiers, en attendant qu'il réglât la question des deux fils qu'il avait à Strasbourg, puisque Jean d'Odratzheim allait aussi bientôt retourner chez lui. Or j'étais le seul qui pouvais espérer de le remplacer.
A MOKTPELLIEK. IJ
Je voyais donc se présenter une double occasion d'échange.
Je trouvai à Montpellier plusieurs Allemands : Jacques Baldenberg de Saint-Gall, qui avait commencé ses études à Bile; Pierre Lotichius» le poète distingué , qui fut précepteur des Stibare, parents de Tévêque de Wurtzbourg; Georges Stetus de Leipzig ; Jean Vogelsang^ un Flamand. Ils restèrent tous encore plusieurs années à Montpellier. J'y retrouvai aussi Thomas Schœp^ fins, qui était arrivé avant moi. Je ne fus pas longtemps à m'acclimater. La saison était encore fort belle, et l'on commençait seulement la cueillette des olives. On emploie à ce travail des paysans, qui abattent les fruits avec de longues perches. Us se tenaient en foule et de grand matin sur la place devant noire boutique, menant grand bruit. Leur tumulte me réveilla, et comme je regardais par le volet, je crus que c'étaient des gens armés de lances. Je fus saisi de frayeur ; mais mon compagnon de lit , Odratzheim, m'apprit que c'étaient simplement des ouvriers.
Je commençai sans retard à suivre les cours. J'écrivis aussi à mon père que Jacques Meier était mort, et qu'il y avait espoir que l'un ou l'autre des fils Catalan vînt chez lui; que même leur père m'avait donné sa parole. Je lui racontai aussi tous les incidents de mon voyage, en y joignant quelques détaib sur Montpellier ; par
28 FÉLIX PLATTBR
exemple, on avait brûlé publiquement dans les rues une grande quantité de bibles et de livres religieux que les nôtres avaient fait imprimer, et qu'on avait trouvés chez un libraire. Enfin, mon maître m'avait donné huit couronnes pour mon cheval, et avec cette somme j'avais acheté une flassada(^i\ c'est-à-dire une couverture de nuit en drap catalan , et plusieurs autres vêtements. Le 4 novembre, le docteur Honoré Castellan me fit subir un examen , à la suite duquel je fus immatriculé, selon l'avis que j'en reçus par écrit du docteur Guichard. Plus tard, quand je fus reçu bachelier, j'en fus avisé par un billet imprimé : Descriptus fuit in albo studiosorum medicitue M. Félix Platterus, per manus, anno Damini 1SS2, die vero 4 navembris ; cujus pater est venerandus D. Saporta, nostra Academia decanus, qui ejusdemjura persolvit. Datum Monspessuli ut supra. P. Guichard. (Félix Flatter a été inscrit par nos mains dans le livre des étudiants de médecine l'an 1552, le 4 novembre. Son parrain est le docteur Saporta, doyen de notre Académie, qui a acquitté les droits. Donné à Montpellier comme ci-dessus. D. Guichard). J'avais, en effet, choisi pour parrain (pro pâtre) le docteur Saporta (2);
(i) On appelle encore flassadaf à Montpellier, une couverture de Laine.
(2) Plusieurs médecins célèbres de ce nom ont vécu à Montpellier , au xvi* siècle. Il s'agit id d'Antoine Saporta,
A MONTPELUBR. 2^
car il est d'usage que chaque étudiant en choisisse un, pour le consulter plus particulièrement. C'était Catalan qui m'avait adressé au docteur Saporta, à qui j'étais encore recommandé d'autre pan.
Le 6 novembre , je fis une promenade à Villeneuve^ en compagnie de quelques Allemands. Je fus fort étonné de voir le romarin pousser dans les champs comme chez nous le genévrier. A côté se voyaient la maqolaine , le thym , plein les champs, au point qu'on n'y fait pas attention. Le romarin est employé pour le chauffage, tant il est commun. On le porte en ville à dos d'âne, et on le brûle dans les cheminées. Une charge sous laquelle un âne disparaît complètement ne coûte pas plus d'un carolus , ce qui équivaut à une double pièce de quatre. Pour la cuisine on brûle des rondins d'un bois appelé ilex. C'est une sorte de chêne , sur lequel on recueille des baies qui donnent une teinture écarlate et cramoisie. Ce dernier nom vient de
celui qui, avec Rabelais et quelques autres bacheliers comme eux , représentèrent , en 153 1, dans une solennité scolaire , la Marah comédie de celuy qui avoit ejpoujl une femme mute. (PanU^uel, liv. m, c. 34). — Antoine Saporta fut reçu docteur en 1540, nommé doyen en 1551, chancelier en 1560, et mourut en 1573. Il a laissé un traité De tumoribus prater naturam , etc. , publié longtemps après sa mort, d'après le manuscrit qui se trouvait entre les mains de F. Rinchin (Lugduni, Ravaud, 1624, in-ia).
30 FÉLtX PLATTBR
la baie que Ton appelle kcrntis. Elle renferme de petits vers qui donnent la couleur ; mais si on ne les recueille pas à temps, il leur pousse des aileSy et ils s'envolent de leur coque.
Je pris mes dispositions pour me mettre sérieusement à Tétude. Je suivais deux ou trob cours le madn et autant le soir. Dès le 14 novembre, il fut pratiqué une dissection dans l'ancien amphithéâtre, sur le corps d'un garçon qui étdt mort d'un abcès dans la poitrine (pleuritidt). On ne trouva dans l'intérieur de la poitrine, in succingénie membrand, qu'une tache bleuâtre, sans enflure ni abcès. Le poumon était attaché en cet endroit par des ligaments qu'on fut obligé de déchirer pour le sortir. Le docteur Guichard présidait l'anatomie, et un barbier opérait. Outre les étudiants, il y avait dans l'assistance beaucoup de personnes de la noblesse et de la bourgeoisie, et jusqu'à des demoiselles, quoiqu'on fit l'autopsie d'un homme. H y assistait même des moines.
Le 4 décembre, nous fimes une promenade aux sources du Lez , en latin Ledum , qui prend son origine à une demi-journée de Montpellier. H sort du Gérus en formant une cascade, passe à Castelnau , tout près de Montpellier, et se jette dans la mer à quelque distance de cette ville. Le parcours de sa source à son embouchure n'est que d'une journée de marche. Dans la source et sous la cascade on trouve des pierres arrondies comme des billes à jouer, etc.
n n'y eut presque pas de froids pendant tout ce mois de décembre. On ne«voyaitni glace ni neige , comme chez nous. On se chauffe à la flamme du foyer commun, ou bien les étudiants brûlent du romarin, qui donne une belle flamme et répand une bonne odeur. Les chambres sont tenues bien fermées* Les fenêtres ne sont d'ailleurs que des châssis, garnis de papier en guise de vitres.
On fit une grande procession (i), à laquelle assbtèrent quantité de prêtres et de moines; on porta par les rues l'ostensoir avec le sacrement. C'était pour le roi de France, afin qu'il sordt heureusement de la guerre qu'il soutenait contre l'empereur Charles-Qjiint. Ce dernier assiégeait alors Metz, que le. roi avait récemment conquis sur l'Empire.
Le 28 décembre arriva le docteur Jacques Hugguelin , un étudiant en médecine de Bâle. Il m'apportait de mon père une lettre datée du 27 novembre. Mon père me disait qu'ils étaient exposés à de grands dangers, à cause de la guerre de Charles V. Les troupes remplissaient le pays de Strasbourg à Metz , et assiégeaient cette dernière place malgré les rigueurs de l'hiver. Il ajoutât que la monalité régnait toujours à Bâle ^ et que la disette s'y était jointe ; il finissait en me recommandant instamment de me bien con* duire, afin de pouvoir rester chez mon maître,
(I) Littéralement : une supplication*
n m'avait déjà écrit une autre lettre , mais je ne l'avais pas encore jreçue; elle ne me parvint que plus tard, comme je le dirai dans la suite.
La veille de Noël, je vb en vente et suspendus chez tous les marchands, les cierges de diverses couleurs qu'on allume cette nuit-là. Les deux aides-apothicaires et Jean Odratzheim, mon compagnon de lit, se rendirent à la messe de minuit, comme c'était l'usage quand la ville était encore papiste. Qpand je me vis seul dans cette immense maison^ j'eus grand peur. Je me réfugiai dans mon cabinet de travail, qui se trouvait tout au haut de la maison , et qui était une simple petite loge en planches. Je m'y enfermai avec une lampe et j'y restai jusqu'au retour de la messe, en lisant dans un vieux Plante la comédie di Amphytrion.
Avec la nouvelle année (15 5 3) conmiencèrent toutes sortes de divertissements , et en particulier des sérénades galantes, données la nuit devant les maisons. Les instruments de musique étaient les cymbales , le tambourin et le fifre , le même musicien jouant des trois instruments à la fois; le hautbois , qui était très-commun , la viole et la guitare qui étaient dans leur nouveauté. Les riches bourgeois donnent des bals où l'on mène les demoiselles. Après souper, on y danse aux flambeaux k branle, la gaillarde, la volte, la tirerchaîne, etc.^ jusqu'au matin. Ces bals ne prennent fin qu'avec le dernier jour du carnaval.
Un jour , je devais aller chercher la fille du docteur Griffy , pour la mener au bal, selon Tusage. En passant avec elle à côté d'un creux à fumier, je voulus me ranger pour lui laisser le bon côté de la rue; mais je posai si malheureusement le pied dans la mare, que j'éclaboussai la demoiselle du haut en bas avec cette eau sale. J'étais tout confus, d'autant plus qu'un camarade qui nous accompagnait prit le devant pour annoncer que j'avais offert l'eau bénite à ma fiancée. La demobelle vit bien que je n'avais pas eu de mauvaise intention , et me pria de la ramener à la maison pour changer de vêtements, ce que je fis.
Dans les premiers jours du mois de janvier il y eut une procession et des prières publiques pour que le roi idt victorieux. Nous fêtâmes les Rois entre Allemands , avec un banquet superbe et un concert où je jouai du luth. Â cette époque, les champs étaient déjà tellement couverts d'une espèce de jacinthe , qu'ils en paraissaient tout bleus.
Le 12 janvier, je reçus de mon père une lettre datée du 1 3 novembre. Confiée à des marchands de Lyon, elle m'arrivait avec un retard considérable, car sa date était bien antérieure à celle que m'avait apportée Hugguelin ; c'était la première que mon père m'avait adressée à Montpellier. n m'apprenait que sa servante Anna Oswald, atteinte de la peste, en avait heureusement réchappé. H avait congédié tous ses pension-
34 FÈLJX FLATTER
naires à cause de la mortalité qui continuait à sévir. L'ambassadeur de France Morelot, qui habitait jadis à Bâle dans un hôtel appartenant aujourd'hui à Lux Iselin , et appelé autrefois l'hôtel de France , était mort le 17 octobre. Il finissait en me recommandant la crainte de Dieu et le travail, et en me disant de rester chez Catalan, pour qu'il pût faire venir en échange de Strasbourg son fils Gilbert Catalan , dès que la peste aurait disparu ; car il lui serait impossible de me fournir de l'argent comptant pour m'entretenir à l'étranger.
La lettre de mon père me fit redoubler d'ardeur pour le travail , ce qui fit grand plaisir au vieux Catalan , mon maître. Il aimait à me parier en un mauvais latin de sa façon , et comme je lui répondais en un latin un peu meilleur, il était émerveillé.
Après souper, quand nous nous chauffions près de l'âtre, M. Catalan me donnait une vieille bible latine où manquait le Nouveau Testament. Je lui faisais une lecture accompagnée parfois de commentaires. Quand je lui lisais le prophète Baruch, qui s'élève contre les images et les idoles, il était dans l'enchantement. En sa qualité de Maran (i), il ne les aimait pas plus que ne
(i) Les Marans étaient les descendants des Maures que Ferdinand le Catholique avait expulsés d'Espagne et dont un grand nombre s'était établi dans le Languedoc.
font les Juifs ; mais il n'osait le déclarer ouvertement. Souvent il m'interrompait par ces mots : « Ergo nostri sacerdotes, c'est-à-dire : Alors pourquoi nos prêtres en ont-ils ?» Je lui répondais que leurs prêtres avaient tort, et que notre religionles rejetait ; je lui citais une foule de passages où Dieu les interdisait. Cela faisait son bonheur, et il me demandait comment je pouvais savoir tant de choses à mon âge. Il me prenait pour un puits de science. Je lui expliquais alors que mon père était gymnasiarque ou directeur d'une école, et que c'était lui qui m'avait enseigné toutes ces choses , en même temps qu'à ses élèves. Cela décida Catalan à envoyer encore plus vite chez mon père son fils Gilbert, qui était à Strasbourg. n lui écrivit de se rendre à Bâie par la première occasion, et je fus bien heureux d'avoir ainsi contribué moi-même à m'assurer un bon échange. Toutefois, je n'étais pas sans inquiétude à cause de la peste qui régnait toujours chez nous, ce que mon maître ignorait. Je lui avais caché ce fait, parce qu'il aurait refusé de me recevoir à mon arrivée comme venant d'une ville infectée.
Le 14 janvier, j'écrivis une nouvelle lettre à mon père, en lui expliquant tous les avantages que Montpellier oflfrait pour l'étude de la médecine, grâce aux exercices, anatomies^ etc. J'avais d'ailleurs l'avantage de loger dans la boutique de mon maitre , qui était considérable , et exigeait quatre ou cinq aides-apothicaires ; j'y voyais cha-
que jour du nouveau (i). Mon maître et sa femme m'aimaient comme leur propre fils. Comme nouvelles politiques , je lui apprenais que le roi de France venait de conclure un traité avec les Turcs. Catalan, de son côté, écrivait à mon père qu'il avait l'intention de lui donner son fils Gilbert , et de mettre son autre fils Jacques chez le secrétaire de Bàle, dont le fils Frédéric, actuellement à Paris , se proposait de revenir à Montpellier. J'écrivis aussi à ma mère, ainsi qu'à Jean Huber , à Pierre Guebviller , greffier de Rôtelen, chez qui j'avais demeuré, à mon
(i) Laurent Catalan ou Catelan était, en effet, un des MaistresrApothicaires les plus renommés de Montpellier, et le plus habile pour la confection de la Thériaque d'Andromachus , du Mithridate et autres compositions dites cardinales. Pendant plusieurs générations cette pharmacie célèbre ne changea pas de nom, et quand Louis XIII vint dans cette ville en 1622, ce fut dans la même boutique qu'un autre Laurent Catalan, fils de Jacques, eut l'honneur de recevoir les Seigneurs de la Cour et de leur montrer le curieux cabinet de raretés naturelles qu'il avait formé pendant ses nombreux voyages, «lequel, dit-il, j'eufle infailliblement préfenté à Sa Majefté, fi l'exceffive quantité de poudres de Chypre, de violettes, d'eau d'ange, de chaynes de mufc , de peaux de fenteur , de caflblettes & femblables que je prépare ordinairement, outre ce qui concerne les médicamens fuivant ma profeffion , n'euflfent donné des apprehenfions à Meffieurs les Médecins qui pour lors eftoient de quartier, que l'excès de telles odeurs euffent peu esbranler en quelque façon fa (anté , &c. * (Hist. de la Lycome, Montpellier, J. Pech, 1626, in-S», Prif,)
cousin Laurent OSher alors à Strasbourg, et à mes camarades Martin Hubert et Daniel Vieland.
Le 8 février , plusieurs Allemands quittèrent Montpellier pour s'en retourner chez eux , à Wurtzbourg , en passant par Bâle : c'étaient Erhardus et Martinus Stibare, parents de Tévèque de Wurtzbourg , Georgius Fischerus leur précepteur et Locherus. Nous leur fîmes la conduite jusqu'au village de Saint-Brès, où l'on passa la nuit joyeusement, en faisant toute espèce de folies.
Par la même occasion, j'écrivis une lettre à mon père, à qui mon msdtre en adressait une également pour lui faire savoir que dès que la peste aurait disparu de Bàle , il devait faire venir Gilbert Catalan et le prendre en pension , tandis que le greffier de Bâle, M. Rihener, prendrait son frère Jacques , attendu que Frédéric Rihener écrivait de Paris qu'il ne tarderait pas de retourner à Montpellier.
Le 12 février, jour du carnaval de la noblesse dans notre calendrier^ il y eut de nouveau par toute la ville des danses, des sérénades et des mascarades de mille façons. Cela dura tout le lundi et tout le mardi, qu'on appelle ici le mardi*gras. Ce jour-là, des jeunes gens parcoururent la ville, en portant attachés au cou des sacs pleins d'oranges. Ces fruits sont à vil prix dans le pays, et la douzaine ne coûte pas plus d'un patart , ce qui fait
deux deniers. Us portaient des corbeilles en guise de boucliers. Arrivés à la place Notre- Dame y ils se lancèrent leurs oranges les uns contre les autres , et toute la place fut bientôt jonchée de débris.
Avec le mercredi des cendres commence le Carême. La viande et les œufs sont interdits sous peine de la vie. Mais nous autres Allemands nous ne laissâmes pas d'en manger. On m'apprit à fondre du beurre sur une feuille de papier tenue au-dessus de la braise, pour les faire cuire. Je n'osais pas employer d'autres ustensiles pour cette opération. Durant tout ce temps , je ramassai dans mon cabinet d'étude les coquilles des œufs que )e faisais cuire ainsi à la flamme de ma chandelle; mais une servante les ayant découvertes , les montra à sa maîtresse, qui en fut fort irritée, sans toutefois pousser la chose plus loin. Il est d'usage de briser toute la vaisselle de terre qui a servi pour la viande, et d'en acheter de nouvelle pour cuire le poisson, à l'époque du Carême.
On vivait petitement dans la maison de mon maître ; la cuisine se faisait à l'espagnole , sans compter que les Marans s'abstiennent des mêmes aliments que les Juifs. Les jours gras, à midi, on mange une soupe garnie de « naveaux » ou de choux ; elle est au mouton , rarement au bœuf ; le bouillon est peu abondant. On mange cette soupe avec les doigts , chacun dans son écuelle. A souper , on sert régulièrement de la salade ,
suivie d'un petit rôti : les restes ne donnent d'indigestion à personne. Le pain est en quantité sufiBsante et très-bon ; le vin est à discrétion et d'un rouge foncé; on le boit très-étendu d'eau. La servante vous verse d'abord la quantité d'eau que vous désirez , puis y ajoute le \dn. Si vous ne buvez pas tout, elle jette ce qui reste; ce vin, d'ailleurs, ne se conserve pas plus d'un an et tourne à l'aigre.
Pendant le Carême , nous fîmes assez maigre chère. On servait d'abord une soupe aux choux préparée à l'huile ; puis de la merluche , espèce de poisson qui ressemble assez à notre morue. En fait d'autres poissons de mer, on nous donnait de petites soles assaisonnées dans un petit plat avec de l'huile et cuites à la poêle pendant qu'on est à table; quelquefois aussi du thon , sorte de poisson qui a de quatorze à quinze pieds de long. La cuisine se fait du reste toute à l'huile, et je ne Tai jamais mangée au beurre pendant tout le temps de mon séjour. On connaît aussi les maquereaux , les sardines , excellent manger , tant cuites que frites; puis encore les anguilles, qui sont très-abondantes ; des écrevisses énormes (langusta) de deux pieds de long et de petites écrevisses sans pinces (squilla), dont on apporte de pleines corbeilles. On n'en voyait malheureufement pas beaucoup dans notre maison. A souper, même en Carême , nous avions une salade de laitue ou d'endive blanche, et parfois des oignons,
que Ton vend au marché par énormes tas , vers la Saint-Barthélémy. On les fait revenir dans un jus sucré. Presque tout l'hiver, on nous servait en outre des châtaignes rôties ; mais jamais ni fromage ni fruits.
Le beau temps et la chaleur revinrent dès le mois de février. Il me tardait de voir la mer, que je n'avais encore aperçue que de loin. Le 22 février, nous allâmes donc au village de Pérols^ qui est au bord d'un étang, à environ deux lieues de MontpelUer. Tout près du village , dans un pré, nous vîmes un trou dans lequel l'eau bouillonne à grand bruit , comme si elle était chaude et bouillante, et pourtant elle est froide comme la glace. On raconte que le roi en fit une fois boire à un de ses laquais qui expira sur-le-champ. Nous arrivâmes au bord de l'étang salé , qui est assez long, mais d'une si faible profondeur qu'on pourrait presque le traverser à gué. Il y avait là une barque, mais sans rames , ni personne pour la conduire. Nous n'eûmes d'autre ressource que de la tirer à l'autre bord par la corde. Les uns s'assirent dedans , pendant que les autres la halèrent. Nous abordâmes ainsi à la langue de terre qui sépare l'étang de la haute mer, et qui n'a souvent qu'une largeur de vingt pas , bien que sa solidité défie la vague et la tempête. On y trouve beaucoup de plantes maritimes , et le bord de la mer est couvert de coquillages et d'os de sèches ( ossa sepia); il y en a de quoi charger
des voitures en un seul endroit. La vague en se retirant découvre le sable à une assez grande distance, mais elle revient presque aussitôt, et si on ne l'esquive pas à temps , elle vous remplit les souliers et les bas. Nous nous deshabillâmes pour prendre un bain. Nous n'étions pas encore à la Saint-Mathias , et pourtant Teau était déjà bonne, et le sable du rivage si chaud, que nous nous en couvrîmes pour nous réchauffer au sortir du bain. C'est un excellent moyen pour raffermir la peau et guérir les dartres. Je recueillis des coquillages de tolites les couleurs, des écrevisses et toutes sortes de curiosités. Les écrevisses, par exemple, y abondent : elles sont rondes et courent de travers (i). Nous repassâmes l'étang pour aller manger à Pérols, et retournera Montpellier.
L^ cours étaient nombreux : dans la matinée, ceux deSabranus, de Saporta, de Schyronius, et à neuf heures celui de Rondelet. Après midi , ceux de Fontanonus, deBocaudus, deGuichardus et de Griffius (2). Nous déjeunions quelque-
(i) Il s'agit du crabe.
(a) Tous les docteurs de la Faculté de Montpellier avaient dans l'origine un droit égal d*y enseigner publiquement , d'examiner les candidats et de leur conférer des grades. En 1498 , la création par le roi Louis XII de quatre professeurs stipendiés changea cette discipline , parce que les docteurs honorés de ce titre s'attribuèrent insensiblement les principales fonctions des écoles , prirent le titre de
fois pendant le cours de Schyronius, qui était trèsvieux , et fit un jour dans ses chausses en pleine chaire. Nous passions une petite heure aux Trais
professeurs royaux, et firent par éloigner les autres docteurs qu'on appelait docteurs ordinaires ou docteurs lisants. Mais cela se fit peu à peu , et pendant longtemps encore les uns et les autres continuèrent i vivre ensemble, • ne prenant dans les assemblées que le rang que leur donnait leur doctorat , faisant les leçons , assistant aux examens, présidant aux actes, et parvenant indistinctement aux grades de diancelier et de doyen, suivant le choix de la Faculté ou l'ancienneté de leur réception.
Pour remédier à cette confusion, les Professeurs royaux, avec les docteurs qui leur étaient attachés , dressèrent en 1554 (par conséquent pendant le séjour de Flatter) des statuts limitant à 9 ( et par extinction ultérieure à 8 ) le nombre des docteurs co -partageants, pour les fonctions et les avanuges de la collation des grades. Des professeurs qu'énumère Flatter en 1552, un seul nom complètement inconnu , Sabranus, ne figure pas avec les signataires ultérieurs de ces statuts ; parmi les autres , on trouve d'abord les quatre professeurs royaux : Saporta, Rondelet , Schyron et Bocaud ; et trois agrégés : Fierre Guichard, Fontanon et Grifify.
Nous avons déjà parlé de Saporu. — Rondelet est trop connu pour avoir besoin d'une note : tout a été dit , du reste, sur sa personne et ses écrits, dans l'intéressante notice de M. Planchon (Montpellier, Boehm, x866). — Jean Schyron ou Scurron , docteur en 1520, professeur presque immédiatement après, chancelier en 1539, "courut en 1556. Au mois de novembre 1530, il présida le baccalauréat de Rabelais (Pantagruel, liv. rv, c. 43). On a de lui un petit traité de médecine, publié cinquante-trois ans après sa mort , par Jean Blazin son neveu, qui devait
Rois, dans le fauxbourg, non loin du Collège (f); nous nous faisions servir une mesure d'excellent muscat, qui nous coûtait un stûler, c'est-à-dire un batzen ou carolus^ ce qui équivaut aune pièce de quatre. Nous y joignions un morceau de viande^ du porc par exemple, parce que l'on n'en mangeait pas chez mon maître , et un peu de bonne moutarde. La dépense ne dépassait pas un stûber pour chacun.
Au mois de mars de cette année , on fit une nombreuse promotion de bacheliers , dont un Espagnol, qui avait obtenu la permission de séjourner ici ; car à cette époque les Espagnols ne pouvaient venir étudier à Montpellier. Dans le nombre se trouvait aussi Galorius, qui avait fait ses études à Bâle , en faisant échange avec
être alors bien vieux, si c*est le même qui signa les statuts de 1 5 54: Mdhodi medendi seu InsHtuHonis meiicina facUnda, îibri IV. Genev», J. Œouet, 1609, in- 16 (voir sur Schyron, la notice de M. Kûhnholtz in Ephim, nUd, de Montp., t. vm).
— Jean Bocaud , docteur en 1540, régent en 1544, mourut en 1558. U n'a laissé qu'un ouvrage: Tabula curaHonum et indicatûmum, etc. Lugduni, Frellonius, in-fol.
— François Fontanon était fils du professeur Denis Fontanon , mort en 1538. — Antoine Grifly éuit neveu de Gilbert Gri%, mort chancelier en 1539
(i) Le Colline, c'est-à-dire l'École de médecine, occupait alors la place, sinon le bâtiment même, où se trouve aujourd'hui l'École de Pharmacie. On l'appelait Collège royal de Médecine par opposition au Collège de Mende et au Collège de Girone, placés à l'autre bout de la même rue.
Tigurinus Schneeberger. Il y avait appris l'allemand , mais il avait femme et enfants à Montpellier. U fréquentait beaucoup -ceux de notre nation, et devint plus tard médecin à Cracovie en Pologne. Vers la même époque, on promut aussi au grade de licencié M. Fischerus ; la cérémonie fut très-brillante et eut lieu dans la cour de l'évèché.
Georges Fischerus, le précepteur des Stibare, qui avait accompagné ses élèves jusqu'à Lyon , revint à Montpellier le 9 mars, et Michel Hoânan, de Hall, arriva le 2 avril.
Le 6 avril , mes livres arrivèrent de Bâle. M. Gabriel Fry me les avait expédiés à Lyon, et M. Thomas Guérin , libraire de cette ville, me les envoyait à Montpellier, par l'intermédiaire de Bonhomme, imprimeur aussi à Lyon.
Le 7 avril, nous nous rendîmes à Villeneuve, dans l'intention de visiter Maguelone , qui est située entre les étangs et la haute mer; mais n'ayant pas trouvé de bateau pour passer l'étang , nous fûmes obligés de revenir à Montpellier.
Le 22 avrils la femme du vieux Catalan fit ses couches. Elle se nommait Éléonore Biersch , et son père Raphaël Biersch. Elle avait plusieurs frères négociants , et une sœur mariée à Lyon à un médecin espagnol , Jean de la Sala. Toute la famille était marane. La femme accoucha dans la salle à Manger, derrière un rideau. Elle mit au
monde un fils , que Ton nomma Laurent , et qui fut secrètement circoncis et baptisé selon leur coutume.
Le 2 mai , je reçus une lettre de Frédéric Rihener, qui était indécis s'il reviendrait à Montpellier, ou s'il irait en Italie.
Le 5 mai, Thomas Schœpfius , qui avait £dt avec moi le voyage de Bâle à Montpellier, s'en retourna chez lui auprès de sa femme et de ses enfants. En route, il passa son doctorat à Valence. Je lui remis pour mon père une lettre où j'expliquais comment il se faisait que le fils de M. Catalan n'était pas venu chez lui, selon la promesse faite en février. La raison était que Conrad Forer, de Winterthûr, qui étudiait à Montpellier et que nous appelions le hâbleur, parce qu'il parlait à tort et à travers, avait appris à Catalan que la peste régnait à Bâle, et s'était montré surpris de ce qu'il voulait y envoyer son fils. M^ Catalan me reprocha de lui avoir caché ce £iit, et sa mauvaise humeur fut encore augmentée par le désagrément que lui causa un de ses anciens pensionnaires , Henri Rihener , fils du secrétaire de Bâle, qui, après être passé docteur, s'était établi et marié à Salers, en Auvergne. Il restait devoir une somme assez ronde à Cata* lan, et lui avait dit de la réclamer à son père ; mais celui-ci renvoya le créancier au fils, sous prétexte que ce dernier avait agi contre sa volonté. Cette double contrariété avait fait
changer d*avis Catalan ; ne voulant plus mettre son fils Jacques chez le secrétaire public de Bâle, ni son fils Gilbert chez mon père , il s'était adressé en conséquence à un marchand lyonnais qui devait passer par Strasbourg à son retour de la foire de Francfort. H l'avait chargé de ramener ses deux enfants à Lyon , d^où ils reviendraient à Montpellier. On apprit bientôt qu'ils étaient à la veille d'arriver. Cette nouvelle me saisit de frayeur. Je me rendis à la pharmacie, en compagnie de Schœpfius, qui me portait de l'intérêt, et je demandai à Catalan ce qu'il y avait de vrai dans les bruits qu'on répandait. Il m'avoua qu'ils étaient exacts, et se plaignit fort de Henri. Pour moi, il n'avait aucun reproche à me faire. Il m'aimait beaucoup, et verrait à me tirer d'embarras. Je lui représentai que mon père était dans l'impossibilité de payer ma pension pendant tout le temps de mes études, et je lui rappelai qu'il m'avait fait espérer un échange. Je passai la journée dans la tristesse et l'abattement.
Catalan remarqua mon chagrin pendant le souper, et me dit qu'il aurait un grand plaisir à envoyer son fils chez mon père ; qu'il était fâché d'en avoir décidé autrement, et que si ses enfants étaient encore à Lyon, il leur ferait savoir par Thomas Schœpfius, qui était sur son départ, que Jacques, le cadet, devait entrer chez mon père, tandis que l'alné reviendrait seul à Montpellier. D'ailleurs , si les contre-*ordres arrivaient trop
tard, il me prendrait comme pédagogue d^un de ses fils pour le prix de 1^ pension, ce qui est la ressource de beaucoup d'étudiants. Par bonheur^ les marchands de Montpellier revinrent de Lyon vers Pâques, avant le départ de Schœpfius et sans les fils Gitalan. Le marchand Lyonnais qui était allé à Francfort, et qui aurait dû les ramener, n'avait pas passé par Strasbourg à son retour. On peut juger de ma joie, quand mon maître m'ap«prit cette nouvelle. J'informai immédiatement mon père , par la lettre que je remis à Thomas , qu'il devait prendre Jacques Catalan dans sa maison dès que la peste aurait disparu , et envoyer Gilbert à Lyon. Je lui demandai par la même occasion les œuvres de Galenus in-folio.
Le 8 mai, M. Salomon, appelé M. d'Assas (i), dont la mère avait beaucoup de pensionnaires Allemands, fiit promu licencié en grande solennité, selon l'usage.
Mon maître avait dans un village nommé Vendargues une maison et des. terres, dont le métayer était ce même Guillem qui avait conduit les deux fils Catalan à Bàle , dans les corbeilles d'un âne. Cet homme était secrètement gagné à notre religion et parlait souvent contre les pa-
(i) Jacques Salomon ou Saiamon, seigneur de Bonnail et d'Assas. Une fois reçu docteur, il épousa la fille aînée de Rondelet, Catherine, qui mourut en 1 562, en lui laissant une fille , Thyphème. Il ne tarda pas à se remarier avec Charlotte de Serres^ dont il eut une nombreuse famille.
pistes, surtout quand il avait bu, chose dans laquelle il était passé maître depuis son séjour en Allemagne. En effet, je n'ai jamais vu d'homme ivre à Montpellier, à l'exception des Allemands. Je me rendis à cheval dans cette propriété, avec les beaux-frères de mon maître ; chacun menait une demoiselle marane en croupe. Nous y passâmes la nuit. Je vis là des chèvres, qui ont des oreilles pendantes de la longueur d'un pan ; elles sont fort communes dans ce pays et s'appellent cabril. Je vis aussi une quantité de paons des Indes (i) , qu'on élève sans leur donner autre chose que de l'herbe. On les mène , par troupeaux entiers , au pâturage et au marché.
Le jour de la Pentecôte, je mis des chausses neuves de couleur rouge. Elles étaient collantes, avec des crevés doublés de taffetas, et des plissés si bas, que je m'asseyais presque sur les fronces. Je pouvais à peine me baisser, tant elles étaient serrées. Elles ne me coûtaient pourtant qu'une couronne, et la couronne valait alors seulement quarante-six stûbers. Les tailleurs vendent euxmêmes l'étoffe , et en cas de besoin vous confectionnent une paire de chausses du soir au matin.
Le jour des Bergers, nous mangions déjà des cerises mûres ; elles se vendent à la livre, ainsi que les figues appelées grosses, qui sont énormes. Ce sont les premières figues, car cet arbre
(i) Dindon.
donne deux récoites; la seconde est la meilleure, elle mûrit en automne.
Le 23 mai, dans la matinée, je fis une promenade hors des portes de la ville. Je cueillis des fleurs de grenadier , car il y en a beaucoup dans les alentours, et je les rapportai avec moi. En arrivant à la place Notre-Dame , qui sert de promenade, j'aperçus deux étudiants Allemands qui arrivaient à l'instant même. C'étaient deux Bàlois , que je reconnus aussitôt : l'un était Jacques Geishûsler, surnommé Myconius, parce qu'il était fils adoptif d'Oswald Myconius ; l'autre était Balthasar Hummel, qui avait été aide chez l'apothicaire Thomas, où mon père l'avait placé au sortir de son école. Us venaient de Bâle, et avaient Éait route jusqu'à Lyon avec Zacharie, fils de Gladius, l'aubergiste de V Homme Sauvage, Le jour même de leur arrivée à Lyon, on brûlait les cinq martyrs qui avaient fait leurs études à Lausanne, et qui à leur retour avaient été arrêtés, jetés en prison et condamnés au feu. Myconius et Hummel avaient assisté à leur supplice ;• ils racontèrent tous les détails qui sont consignés dans le Livre des Martyrs (i). Myconius venait de toucher un petit héritage d'Oswald ; mais il ne lui en resta plus un sou lorsqu'il retourna à Bâle.
(i) Voir sur le Martyrologe protestant, la notice bibliographique de M. Ch. Frossard (BulleU de la Soc. de VHist, du Protestantisme français, ann. 1880).
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Hummel , de son côté, avait reçu de son père trois couronnes et un cheval, qu'il avait vendu en route pour trois autres couronnes ; mais tout était déjà dépensé. Son père, soldat mercenaire, lui avait également donné un manteau, primitivement blanc et noir, reteint par la suite en noir uni ; seulement les anciennes couleurs reparaissaient sous la nouvelle.
Ils m'apportaient une lettre datée du 7 avril , dans laquelle mon père me donnait toutes sortes de nouvelles : Marguerite , une parente de ma mère, élevée chez nous, avait été réclamée et emmenée par son père Germain Dietschin. Son départ avait causé à mes parents beaucoup de chagrin. Le capitaine Irmi Nicolas était mort ; on l'avait rapporté très-malade de Paris, et je compris depuis qu'il avait eu une maladie honteuse. La peste ayant disparu de Bâle , mon père avait retrouvé des pensionnaires. La question des fils Catalan était ainsi réglée : Oporinus devait les lui amener à son retour de Francfort. Monsieur le secrétaire de Bâle était d'avis que mon père les prît tous les deux , jusqu'à ce que Frédéric revînt à Montpellier ; alors seulement il repren* drait lui-même Jacques. Mon père avait emprunté dix couronnes au secrétaire , juste la somme qu'Isaac devait à Catalan, pour faire venir les deux jeunes gens de Strasbourg à Bâle. II m'informait aussi du peu de complaisance que lui avait montré Myconius, me recommandait de ne pas me laisser
circonvenir par les Bâlois , mais de ne songer qu'à mon travail. En fait de nouvelles politiques, il m'apprenait que l'appariteur du conseil de ville, coupable d'avoir fait des malversations avec la solde des malheureux lansquenets , avait été mis en prison, puis exilé à Vienne en Autriche, où il devint plus tard traban.
Cette lettre était écrite depuis le 7 avril , mais faute de messager , elle n'étah pas encore partie le 3 mai. Mon père y avait ajouté un supplément le 12 avril. Il m'annonçait avec désespoir que les deux fils Catalan étaient arrivés chez lui avec la triste nouvelle que leur père les rappelait à Montpellier. Il pensait que c'était à cause de moi, que M* Catalan avait eu à se plaindre de ma conduite, pour changer si promptemeni d'avis. D'ailleurs a}outait*il , Gilbert ne voulait pas partir , croyant que son père le rappelait dans la crainte de le voir devenir protestant , et il se disposait à lui écrire de rappeler seulement son jeune frère Jacques , tandis que lui-même resterait à Bâle , où il aurait beaucoup à profiter avec mon père. Il y avait d'autre part peu d'apparence que Frédéric retournât de Paris à Montpellier; car son père s'était endormi dans le Seigneur le 18 avril, emporté par un mal de tète, comme ses deux fermiers , et sa mort avait péniblement impressionné la ville entière. Je devais donc supplier mon maître de consentir à l'échange entre Gilbert et moi , comme mon
père l'en sollicitait lui-même, dans une lettre apportée par les mêmes messagers. Je fus, on ne peut plus ennuyé d'avoir encore à revenir avec mon père sur la manière dont mon maître avait modifié ses résolutions , et de me disculper moimême. Mais huit jours après, je trouvai une excellente occasion.
Le 29 mai^ Georges Stet, de Leipzig, quitta Montpellier; je profitai de son départ pour écrire à mon père , comment mon maître avait changé d'avis, et comment Jacques devait rester à Bâle tandis que Gilbert reviendrait à Montpellier. Je n'avais qu'une crainte , c'est que Gilbert ne fût déjà en route. Or, M* Catalan venait de décider, le soir mêaie , de le laisser également à Bâle, pour être mon échange , et de payer à mon père une pension pour Jacques. Voilà, disais-je, ce qui j'avais Véussi à arranger, loin d'avoir perdu les bonnes grâces de mon maître. Ainsi j'aurais non-seulement la table à titre d'échange , mais encore de quoi m'habiller,. avec la pension de Jacques.
Myconius saisit tout de suite cette première occasion pour faire la conduite aux Allemands jusqu'à Frontignan , le pays du muscat. Il s'y attabla avec d'autres compatriotes dans la maison de Salomon, et banqueta comme il faut; ses études médicales étaient d'ailleurs assez avancées. Q.uant à Hummel, il voulait se rendre en Piémont, chez le maître de poste Baptista, qui avait été en
pension chez son maître Thomas, et lui avait dit merveille de son pays ; mais le malheureux était sans argent^ et tout-à-fait découragé. En voyant cela, je m'entremis auprès de mon maître, pour qu'il le prit dans sa pharmacie à la place d'Odratzheim , qui devait partir pour Toulouse dans quatre jours. Catalan fit d'abord des difficultés , parce que Hummel ne savait pas le firançais, mais il finit par consentir , à condition de ne pas lui donner de gages la première année. Hummel devait se contenter des pourboires qu'il partagerait avec les deux ou trois autres aides.
Mon maître me déclara définitivement, qu'il laisserait ses deux fils en pension chez mon père ; car l'alné le priait instamment de le laisser à Bâle pour ne pas le déranger de ses études. Ils y resteraient deux ou trois ans, et même davantage, dans les conditions indiquées précédemment : l'un y serait à titre d'échange avec moi , l'autre payerait sa pension , et l'argent en serait versé entre mes mains, pour servir à mon habillement, n me compta même sur-le-champ une certaine somme, pour me faire faire un bonnet espagnol et pour acheter un luth , qui fut excellent et me coûta trois francs. Ainsi mon avenir était assuré jusqu'au doctorat. J'en rendis grâces à Dieu , en admirant les voies de la Providence , qui avait permis que Gilbert , en traversant Genève pour se rendre à Lyon , aperçût une jeune fille d'une rare beauté , et ne voulût plus partir. Il avait
aussitôt écrit lettres sur lettres à son père , le suppliant de le laisser à Bâle pour continuer ses études ; mais le vrai motif était qu'il comptait à force de lettres et de cadeaux amener la jeune personne à lui promettre le mariage. Ce ne fut jamais d'ailleurs qu'un fruit sec; il fréquentait plus les brelans que les cours, et son caractère était tourné aux malices et à la galanterie.
Mon maître transporta sa pharmacie du coin de la place où elle éuit au coin d'en face , dans une étroite maison où il demeurait lui-même. Je fus obligé de loger dans une autre de ses maisons , vrai palais^ qu'il avait hérité du médecin Falcon , espagnol et maran comme lui (i). J'y occupai d'abord une vaste pièce, ensuite je m'installai un petit cabinet d'étude en planches, dans un appar* tement de l'étage supérieur. Je le décorai de tableaux, et mon maître y plaça un fauteil doré ;
(i) Jean Falcon ou Falco , medicus suo tempore excellens, dit Manget , était originaire d'Aragon. Il fut nommé professeur en 1502, doyen en 1529, et mourut en 1532. D'après le Compois de 1 544 (sixain Saint-Firmin) sa maison éuit située rue du Catnp-ftoouy où mieux, devrait-on dire, du Cami-noou; parce que dans l'origine, quand Montpellier ne consistait guère encore que dans le noyau de maisons groupées autour de Téglise Saint -Firrain, les gens venant du côté de Nimes et surtout les piétons avaient dû adopter, pour arriver en vîllr, ce Cami^noaUy plus escarpé mais plus court, de préférence à la voie longtemps unique mais plus longue qui devint par la suite la rue de l'Aiguillerie.
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car il avait toutes sortes de prévenances pour moi , depuis que ses deux fils étaient chez mon père. Au haut de la maison se trouvait une belle terrasse où Ton montait par un escalier en coli«maçon. La vue s'étendait sur toute la ville et jusque sur la mer, dont j'entendais le bruit, par certains vents. C'est là que j'aimais à étudier. J'y cultivais un figuier d'Inde dans un vase ; mon maître en avait reçu une feuille d'Espagne. J'étais seul dans la maison, et* je prenais mes repas dans la pharmacie qui était tout près. Le soir, Hummel rentrait avec moi; car il partageait mon lit, pour ne pas me laisser seul pendant la nuit. Comme il aimait le luth, je me mettais à la fenêtre pour en jouer, et les gens de la maison de M. de Saint-Georges (i), située en face^ venaient m'écouter, en particulier sa sœur, la demoiselle Marthe Guichard de Sandre.
Le 26 juin, Etienne Contzenus quitta Montpellier pour se rendre à Strasbourg , où il était fiancé. J'écrivis donc à mon père, pour lui apprendre que les deux fils Catalan resteraient en
(i) Simon de Sandre, seigneur de Saint-Georges, premier consul de la ville en i$59; le même probablement qui figure, l'année suivante , avec sa femme et sa belle-soeur, sur la liste des personnes mises à l'amende par le maréchal âe Villars pour avoir assisté au prêche ( Corbière, Hist. de r Église réf. de Montp., p. 517). L'île dans laquelle se trouvait sa maison , au Camp-noou , avait pris le nom de son père Guichard de Sandre ( G}mpois de 1544 ).
pension chez lui. Mon maître lui confirmait cette bonne nouvelle par la même occasion, et lui envoyait la reconnaissance d'Isaac Cellarius pour les dix couronnes que celui-ci lui devait. Mon père devait toucher cette somme en payement de celle qu'il avait empruntée au secrétaire de la ville. M* Catalan le priait aussi de faire son • possible pour le faire rentrer dans ce que lui devait Henri Rihener, quand ce dernier viendrait prendre possession de l'héritage paternel.
Le 22 juillet fut exécuté le fils d'un boulanger. C'était un beau jeune homme. On le conduisit à la place Notre-Dame , près de l'église , devant la maison de ville , sur un échafaud de planches , où se trouvait un billot appuyé contre une poutre. Le bourreau lui banda les yeux, puis le coucha sur le ventre , le cou à découvert sur ce billot. Il dra un grand glaive qu'il tenait caché sous sa robe et il lui en porta deux coups sur la nuque : la tète roula sur le plancher. Ensuite il coupa les jambes et les bras, les posa sur l'échafaud, avec la tète au milieu , les laissa toute la nuit, et le lendemain matin les suspendit hors de la ville à un olivier, où il les laissa pourrir.
Le 25 juillet, nous allâmes herboriser à Grammont. C'est un petit couvent, non loin de la ville, et au milieu d'un taillis de chênes (ilices) et de cisii ledi, etc. Il s'y trouve beaucoup de lapins sauvages, que personne n'a le droit de chasser, excepté les moines du couvent, qui sont
peu nombreux et pauvres. Contre le mur du couvent est adossé un tombeau , surmonté d'une toiture, avec un écusson sculpté portant deux clefs. On disait que c'était le tombeau du chevalier Pierre, comte de Provence , qui avait enlevé Maguelone du royaume de Naples , comme il est relaté dans Y Histoire de Maguelone.
A côté de la maison où j'étais, habitait un docteur en droit, dont la femme et la cousine venaient souvent s'asseoir sur le toit, avec leur ouvrage d'aiguille , pour m'entendre jouer du luth (i).
Le i*' août, partit pour Toulouse Jacques Baldenbergius , qui fut plus tard docteur à Saint- Gall. C'était un fort helléniste, mais aussi savant que débauché.
Le 3 août j'écrivis à la maison. Je parlai de la chaleur excessive de la canicule, dont on ne pouvait se garantir qu'en arrosant les appartements , et en suspendant des toiles et des branchages dans les rues pour avoir de l'ombre. Il n'y avait pas eu de pluie depuis un temps infini.
Le 10 août, jour delà Saint-Laurent, mon maître me conduisit à sa vigne. En partant il avait dit à Balthasar Hummel : « Bauiasach , accipe
(i) La plupart des anciennes maisons de Montpellier étaient surmontées de terrasses , sur lesquelles on allait le soir respirer Tair frais. (Jouvin, Voyage de France, p. 154.)
tuumgladium », pensant qu'il prendrait un couteau pour couper du raisin. Mais voilà que Hummel emporte son épée. Alors mon maître lui dit : a Vis pugnare^y veux-tu livrer bataille ? et l'avertit qu'il avait entendu un couteau par le mot gladius. La vigne était toute rampante , et chargée de gros raisins rouges : on n'en cultive guère de blancs , en dehors du muscat, qui est doré et exquis. Il y en a pourtant une autre espèce, dont mon maitre avait plusieurs pieds dans son jardin: ils sont blancs comme nos lamparter, et les grains sont gros et charnus comme des prunes. Leur dimension est extraordinaire; un seul raisin fait toute une charge. Ma maltresse m'en fit suspendre tant qu'il en tenait au plafond de ma chambre : un seul me suffisait pour ma journée.
Le 24 août, jour de Saint-Barthélémy, a lieu le marché aux oignons. On en fait des tresses avec de la paille , et on les entasse comme des fagots. Ces tas ont jusqu'à dix pieds de haut. La place en est couverte , et on ne laisse que d'étroits passages pour circuler au travers. Les oignons sont de toutes sortes : les uns très-gros > lés autres blancs et sucrés ; mais il n'y en a pas qui ai^nt la force des nôtres...
Le 13 septembre, mon maître fit les vendanges. Il n'y a guère d'année où il ne pleuve à ce moment j^t cela ne manqua pas encore cette fois: l'automne est en général plus pluvieux que l'hiver.
Le 14 septembre j'eus très-mal à un œil. L'aideapothicaire Louis , en fermant un sac de poudre , m'en avait envoyé dans les yeux ; mais cela n'eut aucune suite. Je distillais justement de Voleutn gariopbillorum (sic), que je venais d'apprendre à préparer»
Le 27 septembre ^ comme je me tenais vers le soir dans la pharmacie, je vis entrer un homme habillé à l'allemande , avec un petit chapeau rond y comme en portaient alors les enfants. Il vint à moi et me salua gracieusement. C'était Henri Pantaléon, ancien vicaire de Saint-Pierre à Bâle , et professeur au pedagogium. Je fus trèsétonné de le voir. Il parlait latin à tout le monde, croyant que tous les français entendaient cette langue. Je le menai à mon logement et lui demandai le motif de son voyage. Voici ce qu'il me raconta : On lui avait fait une injustice en donnant la cure de Saint-Pierre à un pasteur d' Arûw , alors que ce poste lui revenait de droit , comme vicaire ; d'autant plus qu'il était licencié en théologie, ce qui était vrai, car je lui avais vu moi-même prendre ce grade à Bâle. Cette injustice avait fait naître en lui le projet de donner sa démission de vicaire , sans compter qu'il se sentait, d'ailleurs, peu de goût pour le métier de prédicant, aimant la bouteille, les joyeuses réunions, le jeu et les divertissements. Dès-lors il avait songé à se tourner du côté de la médecine, et avait suivi assidûment les cours du docteur Albanus
Thorinus (i), et lu les ouvrages de Fuchsius. Enfin, plantant là théologiens et théologie » il était allé £aire son doctorat à Valence. C'est de cette ville qu'il arrivait en dernier lieu à Montpellier, pour voir le pSLjs et aussi pour aller à Pézenas toucher une somme qu'on lui devait.
Le récit de Pantaléon nous causa une grande surprise, à moi et à mes amis Hummel et Myconius, à qui j'en fis part. Nous l'invitâmes à souper au Collège ; d'autres Allemands vinrent lui tenir compagnie, et le lendemain lui payèrent à déjeuner. Je me rappelle qu'en voyant servir des figues mûres , il demanda si c'était des grenades. Nous lui flmes manger des perdrix : « Ah ! dit-il, si ma femme (il en parlait continuellement) pouvait en manger de pareilles ! » Après souper, vint à passer un musicien ambulant ; nous lui jouâmes ses chansons, et comme il perdit, il fut obligé de nous les chanter, selon l'usage, en s'asseyant sur l'appui de la fenêtre. Ces chanteurs savent de très-jolis airs, par exemple: ^A la chambre , etc. » Le docteur Pantaléon en était émerveillé, il avoua qu'il n'en avait jamais entendu d'aussi beaux, ce Vous m' étonnez, lui dit
(i) Alban Thorer , célèbre médecin allemand , mort le 23 février 1550. Cest lui qui, pendant son séjour à Montpellier, découvrit dans la bibliothèque de Maguelone , le manuscrit d*Apicius. (Voir A. Germain, la Renaissance à Montpdliir, p. 3- )
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Mycooius, en le prenant par le bras ; car vous avez, vou$-mème, colporté de fameuses chansons dans votre jeune temps. » L'autre se mit à rire. Il nous demanda de le conduire à Villeneuve et à la mer, où il ramassa des quantités de coquillages. Le fameux poète Lotichius était avec nous. Pantaléon le pria d'improviser des vers en route, et lui dit : « Germam socii tendunt ad littora maris ; — Non pas maris , répartit Lotichius , quia prima brevis, sed ponti. » Il nous chanta ensuite d'un bout à l'autre le Chevalier de Steuermark, et se montra d'une gaité charmante, pendant toute la journée. Le lendemain , il partit pour Pézenas , chercher son argent, mais il ne toucha rien. Jacques HuggueUn lui fît la conduite et en tomba malade.
Le docteur Pantaléon m'avait apporté une lettre de Bâle. Mon père me faisait des recommandations pour les bains de mer, en me rappelant le danger que j'avais couru à Bàle dans la Birse, où je faillis être entraîné dans le Rhin. Il m'annonçait que le luthiste Théobald Schœnauer était revenu d'Italie, qu'il prenait , de nouveau, pension chez lui et enseignait le luth aux autres pensionnaires, comme par le passé. Il ajoutait que deux compagnies de Bâle s'étaient rendues en France , sous le commandement de Bernhard Stehelin, aubergiste à la Tête d'or, et depuis armé chevalier , de Hûtche et de Guillaume Hepdenring. Une bataille s'était livrée entre
Albert de Brandebourg et Maurice de Saxe , qui avait reçu un coup de feu , dont il était mort au bout de trois jours. Le roi d'Angleterre avait été empoisonné. Mon père terminait en me recommandant de bien travailler, vu qu'il y avait beaucoup de médecins à Bàle , sans compter les étudiants en médecine, sur lesquels il me donndt des détails. Le docteur Pantaléon voulait égale- ' ment s'établir à Bâle , et augmenter ainsi le nombre déjà si considérable des praticiens. Il me parlait aussi de Gilbert Catalan, qui se plaisait fort chez lui , et à qui ses amours faisaient faire mille sottises.
Le 4 octobre, Pantaléon retourna chez lui. Je profiui de l'occasion pour écrire à mon père. Le 6 octobre partirent également Petrus Lotîchius avec ses disdpuli Erhardus Stibare et Conradus Demerus ; ils se rendaient à Avignon.
Le i6 octobre on dégrada Guillaume Dalençon , de Montauban , ancien prêtre , qui avait embrassé la religion , et apporté des livres en revenant de Genève. Il était depuis longtemps en prison. Revêtu de ses ornements sacerdotaux il fut mené sur une estrade où était assis l'évéque. Après de nombreuses cérémonies latines, on lui ôta la chasuble et le reste , pour lui mettre des habits séculiers. On lui racla la tonsure et deux doigts de la main ; puis il fut livré à la justice civile , qui le réintégra en prison.
Le i8 octobre, jour de Saint-Luc, les profes-
seurs reprirent leurs cours, qui sont interrompus tout l'été , si ce n'est que quelques professeurs font des cours payants.
Le 6 novembre , j'envoyai à Bâle beaucoup de graines et de fruits. Cet envoi fut suivi d'une lettre où j'annonçais que la flotte Tuque était arrivée à Aiguesmortes , et que nous l'avions aperçue en pleine mer : le roi de France venait de faire alliance avec la Porte , etc.
Le 9 décembre , Jean Zonion , de Ravenspurg, vint à Montpellier. Maître d'école au Petit-Bâle , il avait épousé une femme de 70 ans , appelée Jeckline , qui lui avait donné de l'argent pour étudier la médecine en France. Après sa mort, il retourna pratiquer à Ravenspurg.
n m'apportait une longue lettre de mon père et de quelques autres personnes ; elle était datée du 14 novembre. Mon père m'engageait derechef au travail et à la piété, puisque pour réussir à Bâle, au milieu de tant de médecins jeunes et vieux , il fallait un savoir hors ligne. Comme détails domestiques , il m'apprenait qu'il avait vendu son imprimerie à Louis Lucius ; mais que celui-ci lui avait manqué de parole , et que l'imprimerie lui était retombée sur les bras. II avait représenté dans son école sa fameuse comédie allemande, où j'avais dû jouer le rôle deBromius, hôtelier de l'Arbre sec; Gilbert avait rempli mon rôle. Les notabilités de la ville y avaient assisté , ce qui lui avait fait grand honneur ; M. Binnin-
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gen le Hollandais , qui n'était autre en secret que David Georgius (i), avait offert une gratification d'un écu d'or. En fait de nouvelles politiques, il m'annonçait qu'Albert, marquis de Brandebourg , était en guerre avec l'évêque de Nûrenberg, etc. Il me félicitait de mon taJent à jouer du luth, dont on lui avait parlé.
Le 1 1 décembre , nous fîmes une promenade musicale par les rues, Frédéric Rihener, Hugguelin et moi : nous jouions tous les trois du luth. Les gentilshommes nous auraient volontiers donné la chasse; mais ils finirent par nous laisser le chemin Ubre.
Le 14 décembre partit Marius Stibare , que je retrouvai plus tard à Stuttgart, médecin du landgrave Louis de Hesse , et qui devint ensuite professeur à Heidelberg. Je lui remis une lettre pour Lotichius.
Le 19 décembre eut lieu une nouvelle séance d'anatomie. Le sujet était un vieillard dont les poumons étaient en fort mauvais état. M* Guichardus présidait.
L'an 1554, le 6 janvier, Guillaume Dalençon,
(i) David Joris , peintre et visionnaire hollandais, chef de la secte des Davidistes. Il s'était réfugié à Bâle, où il passa le restant de ses jours ignoré , sous le faux nom de ]eân de Binningen. Son identité ayant été reconnue après sa mort, arrivée le 26 août 1556, on fit le procès à son cadavre , qui fut exhumé et brûlé sur la place publique. ( Voir Fick, p. 97 et 1 38. )
dégradé onze semaines auparavant, et retenu depuis ce temps en prison, fut condamné à mort. Après midi, un homme le porta sur ses épaules hors de la ville , auprès d'un couvent (i), à Tendroit habituel de ces exécutions. Un bûcher y était déjà dressé. Derrière le condamné marchaient deux autres prisonniers : un tondeur de draps, en chemise, avec une botte de paille attachée sur le dos ; et un autre, de fort bonne mine et bien vêtu. Tous deux , dans leur effarement , avaient la faiblesse de renier la vraie foi. Dalençon , au contraire, ne cessait de chanter des psaumes pendant tout le parcours. Arrivé au pied du bûcher, il s'assit sur le bois , ôta lui-même ses vêtements jusqu'à la chemise, et les rangea à côté de lui avec autant d'ordre que s'il eût dû les remettre. Il adressa des exhortations si touchantes aux deux autres qui allaient apostasier, que la sueur perlait au front de l'homme en chemise , en gouttes grosses comme des pois. Lorsque les chanoines , rangés en cercle autour de lui et montés sur des chevaux ou des mulets, l'avertirent qu'il était temps d'en finir, il s'élança joyeusement sur le bûcher et s'assit au pied du poteau qui s'élevait au milieu , et qui était percé d'un trou par où passait une corde terminée supérieurement par un nœud coulant. Le bour-
(x) Le couvent des Dominicains , situé derrière la promenade actuelle du Pe3rrou«
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reau lui passa la corde au cou , lui attacha les mains sur la poitmie , et plaça près de lui les livres de religion qu'il avait apportés de Genève ; après quoi, il mit le feu au bûcher. Le mar^ se tenait assis , calme et résigné, les yeux levés vers le ciel. Quand le feu atteignit les livres, le bourreau tira la corde et l'étrangla; sa tète s'inclina sur sa poitrine , et il ne fit plus aucun mouvement ; le corps se réduisit peu à peu en cendres. Ses deux compagnons, debout au pied du bûcher, furent obligés d'assister à son supplice, et sentirent la flamme de bien près.
L'exécution terminée , on les ramena l'un et l'autre à l'Hôtel-de-Ville. Tout près de là, devant l'église Notre-Dame, était dressée une estrade , surmontée d'une statue de la Vierge , devant laquelle ils devaient faire amende honorable. La foule attendit longtemps. Â la fin, on n'amena qu'un des deux ; car le tondeur de draps refusait d'abjurer et demandait à être supplicié sans miséricorde, pour avoir faibli. On le ramena donc en prison. Qpant à l'autre , qui paraissait être un homme de condition . on le plaça sur l'estrade, à genoux devant la statue de la Vierge , avec un cierge allumé à la main. Un notaire lui lut diverses déclarations, auxquelles il était obligé de répondre. Il eut ainsi la vie sauve , mais fut envoyé aux galères pour y être mis aux fers.
Le mardi suivant 9 janvier , on revint au tondeur de draps, qui fut étranglé et brûlé comme
le prêtre. Il montra une grande fermeté et non moins de repentir pour avoir failli renier sa foi. n pleuvait ce jour-là , et le feu ne voulait pas prendre. Le patient qui n'était pas tout-à-fait étranglé , endurait de grandes souffirances. Alors les moines du couvent voisin apportèrent de la psdlle; le bourreau la prit, et fit chercher de l'huile de térébenthine à la pharmacie de mon maître pour activer le feu. Je le reprochai aux domestiques qui l'avaient donnée ; mais ils me conseillèrent de me taire , parce qu'il pourrait m'en arriver autant , en ma qualité d'hérétique.
Pendant ce martyre, il se passa un fait extraordinaire. Le 6 janvier , immédiatement après le supplice du premier, il se mit à tonner avec violence; je l'ai entendu de mes oreilles, et bien d'autres avec moi. Les prêtres s'en moquèrent et dirent que c'était la fumée des hérétiques brûlés qui avait produit cet efiet.
Le 7 janvier eut lieu le mariage du docteur Fontanonus , jeune médecin de mauvaise santé, tout sec et tout jaune ; c'était le fils de Denys, l'auteur d'une Pratique (i). D montait toujours une mule dont son père s'était servi pendant de longues années , comme il me l'a dit lui-même ; si bien que , selon ses calculs , elle devait avoir plus de quarante ans.
(i) Practica medica, seu de Morhorum intemorum curatiofUy libri VI; Lugduni, Frellonius, in-8<^. Ce traité a eu sept ou huit éditions.
Selon l'usage , les jeunes mariés furent conduits à l'église le dimanche soir, avec un cortège de flambeaux et d'instruments de musique , et ramenés de même chez eux. Âpres la collation, et pendant qu'on dansait les portes ouvertes , se présenta un Monsieur Le Beau , jeune étudiant de bonne mine , qui se donnait pour noble , et comme tel portait toujours une épée , contre la coutume des autres étudiants. Il était accompagné d'un de ses amis, nommé Miliet, beau danseur comme lui , et ne manquant jamais aucun bal. Or, il se trouvait là un autre étudiant nonuné Flaminius, italien robuste et arrogant, qui se moqua de Le Beau , et faillit le faire tomber en lui donnant un croc- en -jambes; celui-ci riposta par un soufflet. Us se seraient battus sur-lechamp, si on ne les eût séparés ; mais Flaminius promit à son adversaire de se venger de lui.
Lundi , après dîner. Le Beau se promenait comme d'habitude sur la place pavée de Notre- Dame, lorsque Flaminius arrive comme un fou , en brandissant un poignard. Le Beau , tout en reculant, tire son épée, dont il lui présente la pointe en disant: «Retirez-vous, Flaminl ». Mais l'autre essaie de faire sauter son arme, pour se jeter sur lui. Alors Le Beau lui enfonce son épée dans la poitrine et le traverse de part en part , de façon que le fer sortit d'un pied derrière le dos. Flaminius s'écrie : «Je suis mort », tombe et expire; on l'emporte sur une échelle. Le Beau s'enfuit ,
tenant toujours son épée nue à la main , et se cache dans une maison. La justice arrive; le bailly (i) et ses sergents y pénètrent à leur tour et la visitent, pendant que Le Beau se réfugie sur le toit, et passe d'une maison à l'autre. On finit pourtant par le prendre et on le conduisit à la Cour du Bayle , où il subit une longue et dure captivité. Il obtint finalement « la grâce du roi », et fut retriîs en liberté. Ce qui avait contribué à son acquittement, c'est qu'il n'avait cessé de soutenir que l'autre s'était enferré lui-même. Il devint plus tard médecin à Tours , où il vivait encore il y a peu d'années.
Le 6 janvier, nous nous réunîmes au Collège, pour tirer les Rois, entre nous autres Allemands. Le vieux bedeau , qui avait longtemps habité la Grèce, nous faisait la cuisine. André de Croatie eut la fève. Deux jours après , nous les tirâmes dans la maison de Rondelet, chez qui demeuraient Jérôme Betz de Constance, Clusius, qui était son
(i) En 1554, l'antique juridiction locale du Bayle om de la Baiîlie n'existait plus à Montpellier. Elle venait d'être supprimée , pendant le séjour même de Flatter ( Lettres de Henri II , du 16 septembre 155 1, confirmées par arrêt du Conseil privé du i^^ juillet 1553 )> par la VigueriCy qui relevait également des Consuls de la ville , et qu'ils pouvaient exercer par eux-mêmes ; mais qui l'était plus régulièrement par le Juge dit de V ordinaire, assisté d'un Lieutenant et d'un Procureur du Roy. — La Cour du Bayle était située sur l'emplacement qu'occupe actuellement l'aile ouest de l'Hôtel de la Préfecture.
secrétaire, et plusieurs autres. C*est à cette occasion que je as , pour la première fois, mes preuves dans les danses françaises, car j'étais trèsfamilier dans la maison , et j'avais appris le luth à la fille de Rondelet , Catherine , qui épousa longtemps après le docteur Salomon.
Le docteur Jacques Hugguelin dépensait audelà de ses moyens et avait besoin d'argent. Il envoya un messager à Bâle pour s'en procurer : il choisit pour cette mission un paysan, nonmié Antoine, que Catalan employait souvent dans ses jardins. Je lui donnai moi-même une lettre pour mon père et pour d'autres personnes , et j'envoyai chez moi de la thériaque « correctama Rondeletio^y et la délicieuse poudre de violettes. Je priais en même temps mon père de m'envoyer des cordes pour mon luth.
Le 26 janvier, nous reçûmes la visite de deux gardes du roi de Navarre , l'un appelé Jacques Heilman , l'autre Fritz de Zurich. Nous leur fîmes bon accueil. Fritz nous raconta, entre autres choses, que dans un combat entre un taureau et un lion, le taureau lui avait enfoncé la corne audessous du nombril , et que les eaux lui étaient sorties par le fondement ; il avait néanmoins guéri, avec l'aide de Dieu. Le jour du mardi^ras, les docteurs en droit parcoururent la ville en masques, et attaquèrent les bourgeois en leur lançant des oranges, comme je l'ai déjà raconté l'année passée.
Le 1*1 y partit de Montpellier Carolus Clusius , le secrétaire de Rondelet, chez qui il logeait déjà avant mon arrivée. Il se rendit plus tard célèbre dans la science botanique, comme ses écrits en font foi, et ne pratiqua jamais la médecine. 11 m'écrivit bien souvent pour nous rappeler nos relations de Montpellier.
Le 2 février, nous eûmes une nouvelle séance d'anatomie sous la présidence de Rondelet. Le sujet était un homme.
Le 10, eut lieu l'exécution d'un criminel. On lui trancha la tête sur un échafaud (schafFot), puis on lui coupa les quatre membres , suivant l'usage du pays.
Le docteur Honoratus Castellanus reprit ses cours , qu'il avait interrompus depuis fort longtemps. Il était fort éloquent et me rappelait T. Zwingerus (i).
Le 26 février , quatre semaines après le départ d'Antoine pour Bâle, comme j'éprouvais quelque impatience de le voir revenir, pour m'apporter des lettres , j'allai après dîner avec un ami sur la route de Castelnau, le long des oliviers. Tout-àcoup j'aperçois un homme venant dans notre direction: c'était lui. D m'apportait les meilleures
(i) Ancien pensionnaire du père de Flatter. H professa successivement à Bâle la langue grecque , l'éthique et la médecine théorique. On a de lui , entre autres ouvrages , un Theatrum vita hutnana , publié par son fils en 1604 , et précédé de sa vie, écrite par F. Flatter.
nouvelles de la maison , où il avait bu , disait-il, d'excellent vin rouge. Il me remît un gros paquet de lettres, ainsi qu'à Hugguelin qui l'avait envoyé. Je retournai chez moi pour les lire, mais comme le souper était déjà servi , je ne pus le faire qu'au sortir de table. Mon maître lut néanmoins les siennes. Ses fils lui écrivaient qu'ils travaillaient d'arrache-pied. Pour moi, j'étais si content, que je faillis avaler deux aiguilles, qui étaient tombées dans ce qu'on m'avait servi. J'en fus fort effrayé, et me dis en moi-même qu'il n'y avait pas de plaisir sans peine.
Âpres souper, je lus la lettre de mon père ; c'étaient deux feuilles doubles, remplies d'une petite écriture fine. Il me recommandait la crainte de Dieu, l'honnêteté, la piété, le travail, et me conseillait de m'appliquer particulièrement à la chirurgie, parce que le nombre des médecins était trop considérable à Bàle, et que jamais je ne pourrais lutter avec eux si je ne montrais un savoir hors ligne , moi , fils d'un pauvre maître d'école, alors que les autres appartenaient à des familles riches et bien apparentées. Le luthiste Théobald m'écrivait aussi pour m'envoyer des cordes et différents morceaux de musique. Gilbert, dé son côté, me mandait que le docteur Pantaléon avait reçu le surnom de docteur à Varrosoir, depuis qu'il avait prescrit à une femme affligée d'insomnies , de se faire couler de l'eau sur la tête pendant la nuit, au moyen d'un
arrosoir. On avait composé une farce sur Taventure.
Le messager apportait de mauvaises nouvelles au docteur Hugguelin de la part de sa mère. Elle n'avait pas d'argent et ne pouvait pas lui en envoyer ; mais comme il tenait absolument à s'en retourner , il envoya une seconde fois Antoine à Bâle, au bout de huit jours , le 5 mars. Je le chargeai d'une nouvelle lettre pour mon père, à qui je faisais savoir combien j'étais bien placé , dans la pharmacie de mon maître, pour apprendre à préparer toutes sortes de remèdes, puisqu'elle était très-bien achalandée. J'y joignis aussi une consultation du docteur Saporta, pour lui fortifier la mémoire.
Le 23 mars, il arriva un commissaire de Toulouse , qui parcourut la ville avec le bailly , pour rechercher les luthériens. On appelait alors ainsi tous les chrétiens réformés ; les noms de Calvinistes et de Huguenots n'étaient pas encore connus. Il fut publié à son de trompe , que tous ceux qui en connaissaient devaient les dénoncer, sous peine sévère.
Le lendemain , on brûla sur la place, en effigie et sous la forme de deux mannequins habillés, la sœur de l'évêque de Montpellier (i) et son mari.
(i) Nous ne savons rien sur ce fait. Ne s\igirait-il pas plutôt d'un neveu de l'évêque Pellicier , nommé Renan , violemment persécuté par son oncle , « comme ennemi de la religion , schismatique , hérétique et luthérien », et que
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Le chaperon de la femme , en prenant feu , s'envola bien haut dans les airs , au milieu des éclats de rire de la foule.
Le 27 mars , Paulus Stibare revint à Montpellier. Le 31 eut lieu l'exécution du fils de notre vieux bedeau. C'était un homme superbe, et sa femme avait l'air d'une dame de la noblesse. Il parcourait la Provence, et rapportait souvent de ses courses des bijoux, du corail. Cela fit naître des soupçons , et l'on découvrit qu'il faisait le métier de voleur de grand chemin. La police se mit <à ses trousses, et il ne put plus se montrer à Montpellier. Surpris enfin dans un village, il se défendit avec acharnement dans une maison et reçut plusieurs blessures à la tète , avant de se laisser prendre. On l'amena tout blessé à Montpellier, où quelques jours après il fut déca* pité sur un échafaud. On lui coupa les quatre membres, selon l'usage.
Le lendemain, Antoine revint de Bâle. Il avait fait le voyage, aller et retour, en vingt-six jours, et apportait à Hu^uelin 90 couronnes : c'était toute la fortune de sa mère. Celui-ci acheta aussitôt un beau cheval, et s'apprêta pour le départ.
Mon père m'écrivait qu'il était heureux d'apprendre, par la lettre du docteur Saporta, que je
Claude Baduel , de Nimes , recommande à la clémence du Premier Président du Parlement de Toulouse , dans une lettre du 25 novembre 1548 ? (Voir Gaufrés, Claude Baàud et la réforme des Études au xvie siècle. )
progressais dans mes études. Il me disait que le docteur Huber ne cessait de répéter que je seraft un jour un médecin fameux. U m'annonçait aussi que Thomas Schœpâus avait été pris pour médecin de ville, par ceux de Colmar.
Le I*' avril, arrivèrent Israël Nûbelspach, du duché de Bade , petit homme qui s'enivrait toujours et devenait alors rouge comme une écrevisse , et Johannes Desyderius , savant distingué.
Le 2, deux jeunes gens de Constance, que j'avais trouvés à Montpellier à mon arrivée, s'en retournèrent chez eux. C'étaient Andréas de Croatie , qui fut dans la suite médecin à Ravenspurg, et Paulus Stibare de Wurtzbourg. . . Avec eux partit Pierre Heel de Kaufbeuren, un grand gaillard, qui (ut plus tard assassiné, comme je le raconterai plus bas.
Le 10, Jacobus Hugguelin, Henricus etMarti* nus Stibare et leur précepteur Georgius Fische* rus quittèrent Montpellier. Je leur donnai une lettre pour mon père , à qui j'écrivais que j'avais été quelque temps malade de mon catarrhe. Je lui recommandais en même temps Fischerus et les frères Stibare. Le lendemain , je me rendis à cheval au mas que possédait mon maître à Vendargues. J'étais en compagnie de ses parents, parmi lesquels se trouvaient quelques demoiselles.
Le 16 avril, M. Guichard de Sandre, un jeune gentilhomme qui restait en face de moi, me pria
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de donner une aubade à une demoiselle. Nous hous y rendîmes à minuit. On commença par des roulements de tambourin , afin de réveiller les habitants de la rue. Après cela> ce fut le tour des trompettes , auxquelles succédèrent les hautbois. Ceux-ci furent remplacés par les fifres, après lesquels vinrent les violes, et enfin un trio de luths. L'aubade dura bien une heure et demie. On nous mena ensuite dans une pâtisserie , où nous f&mes traités magnifiquement : nous bûmes du muscat et de l'hippocras , pendant le reste de la nuit.
Ce fiit ce même jour qu'arrivèrent du Piémont deux soldats , Jacques Schieli , boucher de Bâle, et Henri Seiler , tous deux dans le dernier dénûment et couverts de haillons. Schieli avait les jambes enflées et gelées. Nous les menâmes au Collège , où l'on fit du feu pour les réchauffer. Nous donnâmes au Bâlois une vieille robe de chambre ou flassade , en tissu de Catalogne , comme nous autres, étudiants , avions coutume d'en porter , avec une paire de vieux souliers , et d'autres vêtements. Nous y ajoutâmes quelque argent pour leur entretien , et les fîmes copieusement souper. Schieli pleurait de joie : « Je me serais volontiers laissé pendre en route , disait-il , à condition de pouvoir d'abord manger mon content. »
Le i8 avril , arrivèrent en revanche deux Bâlois , soldats de la garde du roi de Navarre ,
à la mine superbe , avec leurs beaux habits tailladés, leurs armes et leurs hallebardes. C'étaient Jean Brombach , le barbier , et Jean Pfriendt, le boucher. Ils retournaient chez eux. Après les avoir promenés en ville , nous les invitâmes à diner. Ils avaient été à Bâle les ennemis des étudiants et se battaient souvent avec eux la nuit ; mais après notre bonne réception , ils promirent qu'une fois rentrés , ils prendraient toujours le parti des étudiants au lieu de se mettre contre eux. Nous leur fîmes la conduite jusqu'au pont de Castelnau ; là on but le coup de Tétrier, et comme signe de l'engagement qu'ils venaient de prendre, ib furent baptisés d'un verre de vin, qu'on leur versa sur la tête.
Le 21 avril, Frédéric Rihener, mon compagnon de table et de lit , quitta Montpellier pour se rendre à Salers en Limousin, chez son frère. Nous lui fîmes aussi la conduite jusqu'à un village voisin, où nous restâmes à boire ensemble jusqu'au soir très-tard. Enfin^ il monta à cheval, tandis que nous retournions en ville; mais le malheureux perdit son chemin , et après avoir erré toute la nuit , se retrouva le lendemain dans le village où nous avions pris congé de lui. n nous avertit de grand matin de sa mésaventure, et quelques-uns de nous allèrent aussitôt le rejoindre. On se remit à boire jusqu'au départ. En mai, nous allâmes à la mer pour nous baigner. Au sortir de l'eau, je m'enterrai dans le
sable chaud et trois jours après j'eus un catarrhe : je me purgeai ensuite. Je reçus aussi une lettre d'Odratzheim, de Poitiers.
Le 22 mai , Édenne Contzenus, de Berne, qui revenait de Strasbourg à Montpellier , m'apporta une lettre de mon père. Elle m'apprenait le mariage de plusieurs étudiants de Bâle : Wildicius, plus tard pasteur àLiestal, avait épousé Dorothée, la couturière ; Materne Vach, la vieille Wildicia, mère du précédent ; Pedionasus, son proviseur, avait pris la sœur icl?tïLomus( Pellonii sarorem), et Barthélémy Schindler, une vieille femme. Mon père m'écrivait aussi que, le 28 avril, trois compagnies étaient parties de Bâle pour la France , sous le commandement de Bemhardt Stehelin et de Huschen. Il revenait, en outre , sur la quantité de médecins qu'il y avait à Bàle, « nisi excellueris, me disait-il, esuriendum Hhi erit », c'est-à-dire que si je ne devenais pas un sujet hors ligne, il me faudrait mourir de faim. H terminait en me racontant l'histoire de Batt Haler, mon camarade d'école , que son inconduite avait fait bannir de la ville. C'était un fils unique , à qui l'on passait tout en cette qualité ; joli garçon à la voix fiûtëe et ne buvant que du vin sucré. Quand il fut étudiant, il ne songea qu'à jouer du luth par les rues , à courir les belles, à être de tous les jeux , de toutes les mascarades. Il finit par promettre le mariage à une jeune couturière nommée Muntzinger, du Petit-Bàle. H l'épousa, en effet ,
A MONTPELUER. 79
et en eut deux enfants , Beatus et Jacob , qui devinrent de bons sujets , parce qu'ils ne connurent presque pas leur père, et furent élevés chez leur grand-père. Lui, continuant son genre devie^ s'attacha à la belle-fille de GoriusWentz, qui habitait sur le Marché au blé , à l'enseigne du Saumon. On l'appelait la petite Annette du Saumon. On dansait quelquefois dans cette maison sur des tapis de Catalogne , pour empêcher les voisins d'entendre le bruit pendant la nuit. Enfin, la jeune fille devint enceinte , et fut mise en prison avec sa mère , qu'on soupçonnait d'y avoir prêté la main. L'en&nt reçut le baptême ; la mère fut bannie et se retira à Schliengen, où elle se maria jusqu'à trois fois, et je crois qu'elle vit encore en cette année 1612. Quant à son séducteur , il s'enfuit en Lorraine , s'amouracha d'une religieuse à Rimelsberg , de la maison de Tinteville , si je ne me trompe , et l'enleva; mais on se mit à leur poursuite , et l'on rattrapa la demoiselle. Longtemps après , il fut pris luimême; comme on l'emmenait enchaîné sur une voiture , cette dernière se brisa au passage d'une rivière , et le prisonnier fut noyé. On n'a jamais su si le hasard seul avait joué un rôle dans cet accident.
Le 25 juin eut lieu le départ de Jérôme Poppius, un Strasbourgeois que j'avais trouvé à Montpellier à mon arrivée. Il alla s'étabUr comme médecin à Strasbourg, où il mourut. Je l'ac-
compagnai à cheval avec plusieurs autres jusqu'à LuneL Le lendemain , nous poussâmes jusqu'à Nimes, pour en visiter les antiquités et l'amphithéâtre qui est immense. Sur une des pierres on voit sculpté un groupe de Romulus et Rémus allaités par une louve; on y voit aussi, entre autres curiosités^ une statue d'homme avec trois visages. De Nimes on alla coucher à Sernhac, pour aller le lendemain visiter, non loin de là, le fameux Pont du Gard. C'est une merveilleuse construction à trois étages, dont le premier a six arches, le second onze , et le troisième trente cinq. Il est en grosses pierres de taille , et d'une hauteur prodigieuse , joignant deux montagnes. Tout au haut se trouve un canal couvert par où passait Teau. J'en donne ci-contre le dessin que j'en fis à cette époque (i).
Le soir, je me rendis à Avignon. Je mesurai dès le lendemain la longueur du pont de pierre qui traverse le Rhône : elle est de 1300 de mes pas. Au milieu se trouve une avance avec une chapelle. Il est pavé de petites dalles blanches , si glissantes , qu'il est dangereux de le passer à cheval : on est obligé de mener sa monture par la bride. Un proverbe dit qu'on n'y passait jamais sans rencontrer deux moines^ deux ânes et deux filles publiques. Ces dernières sont très-choyées du Pape dans cette ville, et lui paient des rade-
(i) Ce dessin est , en effet , dans le manuscrit , fol. 58.
A MONTPELLIER. 8l
vances ; elles habitent deux rues assez longues , dont elles occupent toutes les maisons. On en voit de très-richement vêtues ; elles se montrent en public , invitent les passants à entrer et vont jusqu'à les arrêter. Leur supérieure, qu'on appelle par dérision Yabbesse, était, dit-on , obligée de se livrer pour rien à tout étudiant qui en faisait la demande. Il y a une Université dans cette ville, et Ton y crée des docteurs. On y voit aussi le palais qu'habitaient autrefois les Papes , quand ils transportèrent leur résidence de Rome à Avignon. Tout au haut du château , on nous montra une cage de fer, dans laquelle venait de mourir un chrétien réformé, qu'on avait laissé exposé à toutes les intempéries de l'air. Le soir, je revins à Nimes; le lendemain 29 juin , je rentrai à MontpeUier^ après une absence de cinq jours.
Le 8 juillet, j'eus un songe singulier: je rêvai que j'allais consulter un barbier de Bâle pour une douleur à la main. La fille du barbier, qui n'était autre que ma future , m'appliqua un remède qui calma aussitôt mes soufrances. J'en augurai que mon mariage n'était pas éloigné.
Le 2 août, j'écrivis à mon père, par l'entremise
de marchands qui se rendaient à la foire de
Lyon. Je lui racontais que le docteur Saporta
avait eu une conférence avec moi , dont il devait
lui conmiuniquer lui-même les résultats ; je
m'exerçab à distiller ; je mettais par écrit beaucoup
de recettes que m'enseignaient les docteurs, et
Si FÉLIX PLATTBR
j'en copiais d'autres dans les écrits de Falcoti, que mon maître gardait enfermés dans une chambre de la maison dont il avût hérité de ce médecin . J'ayais pénétré dans cette pièce au moyen d'une échelle , et non sans danger. Je lui racontais aussi tnoh voyage au Pont du Gard.
Le 10 août, je me rendis, comme Tannée précédente, à la vigne de mon maître, avec Hummel et MycoHibs. Nous mangeàtnes une grande quantité de raisins; il y en avait en abondatlce et des grappes d'une grosseur extraordinaire.
Le 1 9 , nous eûmes la visite de deux gentilshommes, qui restèrent quelque temps avec nous. C'étaient J. Morenholdt et J. Butck. Benedictus Burgauwer, de Lindau> qui fut plus tard médecin à SchaiHiouse^ arriva également vers cette époque.
Le 26 août , comme les Allemands reconduisaient , après souper , un des leurs , avec des torches, ils furent arrêtés par le capitaine du guet et ses sergents , qui prireht à {Plusieurs leurs épées et leurs dagues. Cela occasiohûa un grand tumulte devant là pharmacie dé moki maître , où je me trouvais justement. Nous courûmes voir ce qui se passait. Etienne CoûtJcenùs refusait obstinément de rendre sa dague au capitaine. M' Catalan intervint ^t lui xiemattda de la lui remettre à lui-même. Il se laissa persuader , et le tumulte s'apaisa ; mais le lendemain ils portèrent plainte devant le bailly , et protestèrent contre la violation des privilèges des Allemands. Le capitaine
reçut un blâme , et Ton nous promit que rien de pareil ne nous arriverait plus.
Le 4 septembre 1554, je reçus une lettre de mon père , à qui mon long silence donnait des inquiétudes. Lotichius et Fischerus étaient venus le voir, et lui avaient dit que je faisais de grands progrès. Lotichius Wenvoyait le bonjour, en qualité de beau-frère: c'est le nom qu'il avait coutume de me donner à Montpellier, et voici pourquoi. Peu de temps après mon arrivée à Montpellier, je me trouvais au Collège, en train de composer quelques vers latins. Lotichius vint s'asseoir près de moi ; c'était un poète distingué, mais je n'en savais rien (i). D lut mes vers , et
(i) Pierre Lotich (Petrus Lotichius Secundus), poète latin, resté célè4)re parmi les humanistes de la Renaissance, mourut à Heidelberg, le 7 novembre 1560, âgé de 32 ans. Il a laissé des élégies, des églogues, des poèmes, etc., souvent réimprimés dans le courant du xvi® siècle. Ses œuvres complètes ont été publiées par P. Burmann (Amsterdam, 1754, 2 vol. in-4®), et par Kretschmar (Dresde, 1773). Lotichhis était luthérien et faillit , pendant son séjour i Montpellier, se flaire une querelle avec Tioquisition , pour avoir mangé de la viande en carême. Son compatriote Qusius (Charles de Lesduze), secrétaire de Rondelet, le tira de ce mauvais pas. Lotichius n'en garda pas rancune à Montpellier, car une de ses meilleures élégies est adressée Ad MotUem'Pessuknumy dont il vante le climat et les beautés naturelles. Elle a été traduite en vers français par Vincens Saint-Laurent (Bulletin de la SocUU libre des Sciences et Lettns de Montpellier, u TV y p. 403), et par Th. Paulinier (in GracanecnonUUina carmina^ etc.-, Montp., mdcccl, p. 145 ).
me dit que je devrais bien lui enseigner la manière de les faire. J'y consentis , et lui montrai quelques règles. Qpand les autres Allemands surent la chose , ils se moquèrent de moi , et m'apprirent qu'il ètsdt passé maître en versification latine , et venait même de publier un volume de poésies à Lyon. Je vais aussitôt le trouver pour lui faire des reproches. « Vous vous êtes joliment gaussé de moi , » lui dis-je. — Comment gaussé ? répondit-il. — Oui , compère , repris-je alors , dans le langage Bâlois. — Compère y non pas , reprit-ily mais beau-frère, j'y consens »; et depuis il ne m'appela plus autrement.
Le i8 septembre Alienor, la femme de Catalan y donna le jour à une fille, qui reçut le nom d'Anna. C'était le second enfant qu'elle lui donnait depuis que j'étais dans sa maison. Le 21, trois Allemands quittèrent Montpellier, Andréas Bury , Antonius Zitwitz et Gregorius Zimmermann .
Le 28 septembre, lorsque le prévôt vint à Montpellier, il y eut plusieurs exécutions. Le premier jour il parut à cheval , précédé de plusieurs cavaliers , et suivi du trompette de ville , sonnant de la trompe. Derrière celui-ci marchait le malfaiteur, assisté des moines. C'était un beau jeune homme , complice d'un meurtre. On le conduisit sur un échafaud dressé devant l'hôtelde-ville ; là étaient préparées deux pièces de bois évidées et formant une croix de Saint-André , sur lesquelles on devait lui rompre les membres. Le
condamné debout, raconta d'abord dans un récit rimé , tout ce qu'il avait fait ; c'était trèsbien dit, et en terminant il a)outa : a PnV:^ Saincte Mariey qu'elle prie son filz^de nu donner le Paradis, y^ Le bourreau le déshabilla , lui attacha les membres sur la croix , comme on lie chez nous ceux qui doivent être roués. Après cela , il prit une lourde barre de fer, appelée massa^ un peu tranchante d'un côté , et lui abattit les membres. Cela ressemble à notre supplice de la roue , et s'appelle là-bas massarrer. Le dernier coup fut porté sur la poitrine , et tua le condamné. Le jour suivant, on pendit un faux monnayeur à la même place ; le gibet était assez bas, et n'avait qu'un bras.
On traîna ensuite sur la claie un mannequin muni d'un masque : on le coucha sur la croix , et on lui rompit les membres comme il est dit ci-dessus. Ce mannequin représentait un Grec , qui avait fait ses études à Montpellier, et comptait parmi les plus ânes lames de la ville. H avait épousé une demoiselle Gillette d'Ândrieu, d'une réputation assez équivoque , mais qui n'était ni sans fortune ni sans beauté; elle avait seulement le nez un peu trop long , et son danseur avait peine à l'embrasser sur les lèvres, comme c'est l'usage, surtout quand il était lui-même pourvu d'un nez raisonnable. Ce Grec reçut un affront du chanoine Pierre Saint-Ravy, qui se vanta à lui-même, pendant qu'il satisfaisait un besoin naturel, d'avoir eu commerce avec sa
femme. Aussitôt le mari le poignarda et prit la fuite, n ne put donc être exécuté qu'en effigie. Sa femme continua de demeurer à Montpellier^ où elle fréquentait beaucoup la maison de Rondelet , dont elle était parente. Elle y venait souvent danser : un jour, je dansais avec elle , tout botté et éperonné y à mon retour de Vendargues; mais en tournant , mes éperons s'embarrassèrent si bien dans sa robe, que je tombai en avant de tout mon long. Je brisai en mille pièces des tablettes que j'avais sur la poitrine, et je fus si étourdi *de ma chute , qu'il fallut me relever.
Le 4 novembre , je reçus une lettre de mon père. Il me parlait surtout de l'envie qu'il avait d^imprimer les Practica de Falcon , à telles conditions qu'il plairait à la veuve. Il me racontait aussi que Thomas Guérin , en revenant de la foire de Francfort, avait été dévalisé par des brigands, dont le chef était l'aubergiste de V Aigle, à Laufenberg. Celui-ci, dénonc éplus tard à Bâle par Thomas Guérin, s'était sauvé à pied, et Ton n'avait pu prendre que son cheval , qui fut vendu à l'encan. Un marchand de Genève avait perdu la vie dans cette rencontre , qui eut lieu à Biesen , près de Brissach.
Le dimanche ii novembre, on célébra les fiançailles de la fille aînée de mon maître , nommée Isabelle , avec le fils d'un marchand de Bcziers, qui était aussi un maran. La cérémonie se fit dans la grande salle de la maison où j'habi-
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(ais Le$ danses eurent lieu daps une pièce très- IpjQgue, où nous édpns as8Î$ à une table si étroit» , que les genoux , eptre yis-à-vis , se touchaient presque. H s*y trouva plusieurs demoiselles mar^oe^ , et en partii^uli^^r Jeanne de Sos , fille du médecin Pierre de Sos , jeune personne d'une rare amabilité , qui se montra si charmante ayeic moi , à la danse et en conversation , que j'en perdis presqqe la tète. Elle épousa plus tard le docteur Saporta le vieux, quand il eut perdu sa première femme. Un jour, je m'en souviens, elle mangea tant de châtaignes , qu'il fallut lui donner un lavement. Le fiancé retourna chez lui, mais laissa près de sa future une de ses sœurs, petite femine rondçlett^, remplie de naturel et de gentillesse.
J'habitais tput seul dans la maison de Catalan , depuJLs le dépars de Frédéric. Mais après le souper, que nous prenions toujours dans la pharmacie, Hummel m'accompagnait, pour ne p^ me laisser coucher seul, et ne manquait jamais de m'appor- ^er des prahties , pour m'engager à lui jouer du luth. Souvent il venait aussi d'autres Allemands et sunout Myconius^ qui aimait à boire un coup avant de dormir. J'avais la clef de la cave, dont mon maître se souciait peu , puisque le vin ne passe pas Tannée dans ce pays. Un des nôtres pénétra un jour dans un caveau fe^'mé, en se glissant sous la porte. Il y trouva de l'hippocras et nous lui passâmes une cruclie pour la remplir,
mais il n'y eut pas moyen de la faire passer debout sous la porte , et nous dûmes la vider dans des gobelets. Qpand ce fut fini , nous le tirâmes lui-même dehors. Nous faisions, du reste, toutes sortes de folies de jeunesse. Catalan avait beaucoup de raisins secs suspendus dans une chambre : l'idée nous vint de les lui décrocher avec une longue perche que nous £adsions passer par la chatière. Nous avions soin de rejeter les grappes égrenées dans la chambre , et Catalan était fermement convaincu que ses raisins étaient mangés par les rats. C'était mal de notre part, il faut l'avouer.
Le 14 novembre, j'envoyai une caisse à Lyon, pour être expédiée de là à Bâle. Elle contenait VOpus practicum du docteur Falcon , que Ton devait imprimer à Bâle , à condition de payer cent couronnes à la veuve (i). J'y avais ajouté deux langoustes sans pinces, et un énorme crabe, large comme une assiette, le tout desséché. Il y avait aussi une feuille de figuier d'Inde, que mon père devait planter : elle venait du pied que je cultivais sur ma terrasse dans un vase , et qui
(i) Flatter fait ici erreur. VOpus practicum de Falcon ou plutôt ses Additûmes ad Practicam AnUmii Guainerii, avaient , été imprimées de son vivant , à la suite des autres œuvres de Guainerius ( Papise, Bern. de Geraldis , 1 5 18, in-40 ; et aussi: Lugduni, Jac. Myt , 1525, in-40). L'ouvrage qu'il s'agissait maintenant de publier était ses Notabiîia supra Guidonem, dont on verra plus loin les vicissitudes.
avait grandi et poussé plusieurs feuilles. Un de ces figuiers , que possédait mon maître dans son jardin , était devenu un arbre véritable , avec plusieurs branches , produisant des fruits ; il provenait pourtant d'une seule feuille reçue d'Italie. J'y avais joint encore une quantité de coquillages , ainsi que nouante belles et grosses grenades, les unes douces , les autres acides, que j'avais achetées au marché , moins quelques-unes données par Antoine; je ne compte pas soixantetrois belles oranges, une corbeilles de raisins secs et de figues, dont mon père devait donner une partie et garder le reste ; enfin quatre grands pots de mithridate, que l'on avait dbtribué ( dispensé), un petit squelette, et une lettre.
Aux environs de la Toussaint , Rondelet présida une séance d'anatomie où il disséqua un singe. Le foie et la rate étaient couverts de pustules remplies d'eau qui crevaient au moindre attouchement. Celles du foie étaient rougeâtres, sauf celles des environs de la vésicule biliaire qui tiraient sur le jaune. La bête , je pense , était morte d'hydropisie. Quelques jours après, le 21 novembre , il présida une nouvelle séance. Le sujet était une superbe courtisane , morte en couches. La matrice était encore tout enflée , car la délivrance venait à peine d'avoir lieu.
Le 16 novembre, un Allemand envoya le jardinier Antoine à Strasbourg, pour chercher de l'argent. Je lui remis une lettre pour mon
père, à qui j'apprçoais qu^ 1^ Turcs avaient abordé avec vingt-cinq galères à Aiguesmortes , et avec dix-huit autres à Frontignan , le p^ys du muscat. On pensait qu'ils y prendraient leurs quartiers d'hiver, ce qui donnait des inquiétudes, car ils avaient beaucoup d'aruUerie et p^ai$sgîent supérieurement équipés.
J'av^^ toujours éprouvé le désir de connaître tout ce qui concerne la médecine , même les parties que bien d'autres négligent. Je songeais, d'ailleurs , à la multitude de médecins qu'il y avait à Bâle , au milieu desquels je ne devais réussir à percer qu'à force de science. Quel secours , en effet , attendre de mon père , qui était criblé de dettes , n'avait qu'une maigre solde, et se trouvait réduit à vivre avec le revenu de ses pensionnaires ? Et encore étais*je loin de m'attendre à ce qu'il se remarierait dans sa vieillesse , et aurait grapd nombre d'enfants. Ce désir de m'instruire ât , qu'en dehors des cours et des études ordinaires , je suivais attentivement dans notre pharmacie la préparation des remèdes, ce qui me fut très-utile dans la suite. Je collectionnais aussi des plantes , que je axais proprement sur du papier ; mais ma principale étude était l'anatoniie. Non-seulement je ne manquais jamais d'assister aux dissections d'hommes ou d'animaux qui se faisaibnt au Collège, mais j'étais aussi de toutes les autopsies que l'on pratiquait secrètement sur des cadavres, et j'en étais venu
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à mettre moi-mftme la main au scalpel , malgré la répulsion que j'avais éprouvée d'abord. Je m'exposai même à plus d'un danger, avec d'autres étudiants français, pour me procurer des sujets. Un baccalaureus nudidna nommé Gallotus, qui avait épousé une femme de Montpellier et possédait une certaine fortune , nous prêtait sa maison. Il nous invitait , moi et quelques autres, à des expéditions nocturnes , pour aller hors la ville déterrer secrètement des corps fraîchement inhumés dans les cimetières des cloîtres, et nous les portions chez lui pour les disséquer. Dts individus appostés nous prévenaient des enterrements et nous menaient la nuit à la fosse. Notre première excursion de ce genre se ât le II décembre 1554. A la nuit close, Gallotus nous conduisit hors la ville , au couvent des Augustins (i), où nous attendait un moine, appelé frère Bernard , gaillard déterminé , qui s'était déguisé pour nous prêter la main. Arrivés au couvent, nous y restons à boire , sans bruit ,
(x) Situé sur la route de Nîmes, à gauche en sortant de la ville , après le Verdanson , et à distance à peu près égale de ce ruisseau et de la vieille route de Castelnau. Il était assez vaste et assez magnifique, dit De Thou , pour loger le roi , toute sa cour et toute leur suite. Les protestants le saccagèrent en 1562, et ses ruines jonchèrent le sol jusqu'en 1622, époque à laquelle elles furent utilisées par eux pour les travaux de défense qu'ils élevaient, en vue du siège, dans le quartier de la Blanquerie.
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jusqu'à minuit. Alors, dans le plus grand silence et Tépée à la main , nous nous rendons au cimetière du couvent de Saint-Denis (i), où nous déterrons un corps avec nos mains , car la terre n'était pas encore tassée , Tenterrement ayant eu lieu le jour même. Une fois mis à découvert, nous le tirons dehors avec des cordes, et l'enyeloppant de nos fiassades, nous le portons sur deux bâtons jusqu'aux portes de la ville. Il pouvait être trois heures du matin. Là nous mettons le corps à l'écart , pour allei; frapper à la
(i) Paroisse de la partie de ville appelée Montpellieret, située sur la place actuelle du bastion de la citadelle qui fait face au faubourg de Nîmes et qui a été partiellement démoli en 1876 pour Tagrandissement des casernes du Génie. Les protestants la renversèrent en 1562 avec toutes ses dépendances. La hauteur qu'elle occupait était une position stratégique importante , et ses ruines furent le théâtre de plus d*un engagement sanglant, soit à cette époque, soit lors du siège de 1622. Déjà, du temps de D'Aigrefeuille , en fouillant dans la gorge du bastion pour tirer dos terres , on avait retrouvé les anciens caveaux remplis de débris humains. Les derniers déblais ont également mis à jour une grande quantité d'ossements , de pierres tombales d'un travail grossier, quelques débris de sculpture gothique couverts de couleurs éclatantes et une pierre milliaire dont l'existence en cet endroit avait été signalée par Gariel . Il serait difficile de déterminer l'emplacement du cimetière dont parle Flatter, mais la suite de son récit porte à croire qu'il était au nord, sur le côté gauche de l'église ; les autres côtés étant occupés par le jardin ou par l'habitation des prêtres.
poterne, qui s'ouvrait pour entrer et sortir de nuit. Le vieux portier vient nous ouvrir en chemise ; nous le prions de nous donner à boire > sous prétexte que nous mourrions de soif, et pendant qu'il va chercher du vin , trois d'entre nous font passer le cadavre et le portent sans désemparer dans la maison de Gallotus, qui n'était pas bien éloignée. Le portier ne se douta de rien , et nous rejoignîmes nos compagnons. En ouvrant le linceul où le corps était cousu , nous trouvâmes une femme, avec des jambes contrefaites de naissance, les deux pieds tournés en dedans. Nous en fîmes l'autopsie et découvrîmes , entre autres curiosités, diverses veines vasorum spermahœrum, qui n'étaient pas laides, mais contournées comme les jambes et dirigées vers le fondement. Elle avait une bague de plomb, ec comme je les déteste naturellement , cela augmenta moti dégoût.
Encouragés par le succès de cette expédition, nous la renouvelâmes cinq jours plus tard. Nous ëdons avertis qu'un étudiant et un enfant avaient été enterrés au même cimetière Saint-Denis. La nuit venue, nous sortons de la ville pour nous rendre au même couvent des Âugustins : c'était le i6 décembre. Nous nous régalons d'une poule au chou , dans la cellule du frère Bernard ; nous avions cherché nous-mêmes le chou dans le jardin et nous l'avions apprêté avec un vin excellent qu'avait fourni le frère. En quittant
la table , nous nous mettons en campagne avec nos armes, car les moines de Saint-Denis (i), s'étant aperçus que nous leur avions déterré une femme, avaient menacé de nous faire un mauvais parti. Myconius portait son épée nue , et les Français leurs rapières. Les deux corps sont déterrés, enveloppés de nos couvertures et portés sur deux bâtons, comme la première fois, jusqu'à l'entrée de la ville; mais n'osant pas réveiller le concierge, l'un de nous se glisse à l'intérieur par un trou que nous découvrons sous la porte , car le service s'en faisait avec assez de négligence. Nous lui faisons passer les cadavres par la même ouverture , il les tire au-dedans et nons suivons le même chemin à notre tour, en nous traînant sur le dos ; je me rappelle même que je m'égratignai le nez au passage.
Les deux sujets furent portés dans la maison de Gallotus , et débarrassés de leur enveloppe. L'un était un étudiant de notre connaissance. L'autopsie révéla des lésions graves : les poumons étaient décomposés et répandaient une odeur affreuse , malgré le vinaigre dont nous les arrosions; nous y couvâmes de petits calculs. Quant à l'enfant, c'était un petit garçon dont nous
(i) Les prêtres de Saint-Denis vivant en communauté , ressemblaient, par leur genre de vie, à des moines. Félix Flatter, en sa qualité de protestant , a pu se méprendre sur leur vériuble état et transformer leur simple presbytère en couvent. (A. Germam , la Rtnâissance à MontpelUer, p. 89.)
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fîmes un squelette. En retournant à la maison de grand matin , le garçon de magasin qui couchait avec moi ne m'entendit pas sonner ;. j'eus beau lancer des pierres contre les volets, il ne se réveilla pas, et je fus obligé d'aller prendre un peu de repos chez un français qui nous avait accompagnés. Dans la suite, les moines de Saint- Denis gardèrent leur cimetière , et quand il se présentait un étudiant , ils le recevaient à coups d'arbalète.
Le 3 décembre, je reçus une nouvelle lettre de mon père, m' exhortant de plus fort au travail. Cœlius Secundus Curio m'écrivait par la même occasion et m'envoyait des compliments de la part de son fils. Gilbert Catalan , de son côté , m'envoyait une lettre, où il n'était question que de son amour pour la jeune fille dont j'ai parlé plus haut; le tout accompagné de force vers latins où il exprimait sa flamme et ses craintes à mon égard, car il s'imaginait que je voulais aller sur ses brisées.
Le jour de la Nod , le jardinier Antoine revint de Strasbourg , et m'apporta une lettre de mon père , datée du lo décembre ; il avait donc fait le chemin de Bâle à Montpellier en quinze jours. Il m'apponait aussi des lettres de Sébastien Cas talion, du docteur Hugguelin et autres.
Avec le jour de l'an revinrent les bals et les mascarades. J'y pris part, parce que j'avais appris les danses fi'ançaises et que j'étais bon musicien.
Nous nous travestissions pour nous rendre avec les autres masques dans les diverses maisons où l'on dansait. Vers cette époque, nous nous rendîmes encore une fois à cheval au mas de mon maître à Vendargues.
Le 7 janvier 1555, ^^^ camarade Balthazar Hummel retourna chez lui à Bâle. Je le chargeai de plusieurs lettres : une pour mon père à qui j'annonçais que le Comte de La Chambre ^ de Savoie, qui, à Bâle, où il était venu se faire soigner à Y Homme sauvage , passait pour être lépreux et incurable , venait d'être guéri à Montpellier. Je connaissais les remèdes qu'il avait pris, et je voyais chaque jour des cures tout aussi merveilleuses. Je racontais comment nous déterrions les morts pour nous exercer à l'anatomie, et je lui demandais de m' accorder vingt-cinq couronnes par an pour mes besoins personnels. Je lui recommandais de ne pas trop se mettre en peine pour payer ses dettes, puisque j'avais le ferme propos , avec l'aide de Dieu, de ne pas retombera sa charge, quand je reviendrais à Bâle. Il devait se tranquilliser sur ma conduite, ne pas craindre de me voir épouser une française, comme avait fait le docteur Henri Rihener, puisque mes pensées étaient fixées à Bâle. Je lui racontais aussi qu'un Autrichien de Vienne, nommé Zisel, avait épousé , avant mon arrivée , une sœur de Rondelet , nommée Catherine. Après l'avoir menée à l'église, il était parti avec elle pour l'Autriche, mais l'avait aban-
donnée à Lyon , en faisant croire au marchand son maître qu'elle n'était que sa concubine. La pauvre femme revint à Montpellier , et y de. meura conmie veuve , avec son frère le pharmacien , aussi longtemps que je restai moi-même, dans cette ville. Quant au mari, il périt en Hongrie, de la main des Turcs.
Le 17 janvier, eut lieu une nouvelle séance d'anatomie au Collège , sous la présidence du docteur Guichardus. Le sujet était un jeune compagnon.
Le 31 janvier, nous fîmes une nouvelle expédition au cimetière hors la ville. Nous déterrâmes une vieille femme et un enfant, que nous portâmes au couvent des Âugustins , chez le frère Bernard, où Ton fit l'autopsie ; car il ne fallait plus songer à les faire entrer secrètement en ville. Les Allemands faillirent se brouiller avec moi, parce que je neles avertissais pas de ces expéditions; mais cela m'était impossible, pubque les Français m'avaient fait promettre sous serment de n'en parler à personne.
Le 2 février, je passai un marché avec mon cordonnier boiteux, que nous appelions Vulcain: il devait , tous les dimanches , me fournir une paire de souliers neufs, à raison de trois francs par an, ce qui fait dix de nos batzen ; il. reprenait les vieux. Nous ne portions que des souliers à semelles minces, et je n'en ai jamais eu de doubles. En temps de pluie , ou en hiver , on met des mules par-dessus les escarpins.
Je me souviens avoir vu souvent , assis devant la boutique de ce cordonnier, un homme enveloppé d'une longue robe, ayant le nez coupé, et se traînant péniblement sur deux béquilles. C'était autrefois un beau garçon, écrivain à Nimes , qui avait été l'amant de la femme d'un docteur en droit, nommé Bigottus (i). Le mari, accompagné de plusieurs étudiants masqués , le surprit au lit avec sa femme ; ils le garottèrent et après lui avoir coupé les parties viriles et le nez, ils le jetèrent ainsi mutilé dans la rue. Le malheureux guérit pourtant de ses affreuses blessures^ et vint à Montpellier traîner les restes de sa misérable existence (2).
Le 23 février, un malfaiteur fut exécuté devant la salle du Consulat sur un échafaud. On lui trancha la tète et les quatre membres, qui furent ensuite suspendus selon l'usage aux oliviers, hors la ville.
(i) Guillaune Bigot , professeur de philosophie â l'Université de Nimes, et célèbre par ses démêlés avec le recteur Qaude Baduel.
(2) C'était uu joueur d'instruments nommé Petrus Fontanus, qui logeait dans la maison même de Bigot ; et ce fut un certain Verdanus, ancien valet de ce dernier, qui présida, dit-on, à cet odieux attentat, le 8 juin 1547. Bigot se défendit assez mal d'y avoir trempé; il se constitua imprudemment prisonnier et faillit plusieurs fois ne sortir de sa longue captivité que pour monter sur l'échafiaud. Il fut enfin élargi aux Grands-Jours du Puy-en-Velay. On ne sait ni où ni quand il mourut. Sa femme avait disparu pendant le procès. ( Voir Bayie, article Bigot, et Gaufrés.)
Ce même jour, Lampertus , LafFerus, Gochius et son camarade Petrus quittèrent Montpellier.
Le 28 février y le jardinier Antoine , qui avait £iit déjà trois fois le voyage d^AUemagne, fut de nouveau envoyé à Strasbourg. Je le chargeai d'une lettre pour mon père à qui j'annonçais la disparition de la rougeur qui me couvrait le nez et les yeux depuis mon enfance , quoique pourtant les chaleurs dans le midi fussent bien plus fortes qu'à Bâle. J'écrivis aussi au docteur Hugguelin, pour lui donner les renseignements qu'il me demandait dans sa dernière lettre. Je lui appris que les demoiselles que Lotichius avait appelées Sidéra s'étaient mariées, celle entre autres dont il raffolait tant parce qu'elle ressemblait à une jeune fille qu'il avait aimée à Virtemberg , et qu'il appelait iunicatam dans ses poésies. Elle avait épousé un docteur en droit d'Auvergne , et Mademoiselle Pouillane, quelqu'un d'Avignon.
Le 3 mars eut lieu la promotion au doctorat en médecine de Guillaume Héroard^ frère du chirurgien Michel , qui m'avait accompagné de Genève à Montpellier. Il revenait d'un lointain voyage en Sicile. Le docteur Saporta présida la cérémonie dans l'église de Saint-Firmin ; eUe se faisait en grande pompe et au son de l'orgue Le récipiendaire prononça son discours de remerciement en cinq ou six langues , entre autres en allemand , bien qu'il ne sût point parler cette langue. On le promena solennellement par la
ville , au son des fifres , et avec un panache de soie sur sa barrette. On portait au cortège des tiges de fenouil ornées de figurines de sucre. Au retour eut lieu une belle collation avec abondante distribution de dragées : il y en avait plus d'un quintal. L'hippocras était délicieux ; la collation fut suivie de danses (i).
Le 8 avril, Antoine revint de Strasbourg, m*apportant une lettre de mon père, qui m'apprenait la mort du vieux fabricant de savon de Munich et de sa femme (2); il me disait aussi que ceux de Soleure auraient bien voulu mettre la main sur une portion de Tévêché , après la mort de leur évèque , mais ils n'en avaient pas eu la joie. Puis, il me suppliait de ne plus me risquer à déterrer les morts , sans cesser toutefois d'amasser le plus de connaissances médicales possible, et il me rappelait, encore une fois, que Bàle comptait dix-sept médecins, les uns docteurs^ les autres
(1) Pour compléter les détails que donne Flatter sur cet antique cérémonial scolaire, comme pour tout ce que disent les deux frères sur les origines, la constitution et renseigne» ment de l'Université de Montpellier, nous renvoyons, une fois pour toutes , afin de ne pas les citer à chaque instant, aux savantes monographies dont M. A. Germain a enrichi les Recueils de la Société Archéologique et de l'Académie de Sciences et Lettres de notre ville.
(2) Le père de Félix Flatter avait été recueilli par eux dans sa jeunesse à Munich, et les avait recueillis à son tour à Bâle , où il les rencontra un jour dans la plus grande misère. (Vie de Thomas Flatter, )
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à la veille de l'être. Ce serait un grand avantage pour moi de savoir préparer moi-même mes remèdes, comme faisait son maître le docteur Epiphanius, qui en avait retiré de gros bénéfices. Je devais en outre, en ma qualité de beau danseur et bon musicien , me bien tenir en garde contre les séductions des femmes françaises , d'autant plus qu'il saurait m'en présenter une , à mon retour, dont je ne serais pas mécontent. Il me confiât en effet qu'il avait depuis longtemps Êiit des ouvertures à François Jekelmann, pour ménager un mariage entre sa fille et moi, et que le père n'y avait vu aucun obstacle , ajoutant seulement qu'il fallait laisser la chose à la garde de Dieu jusqu'à ma rentrée. Mon père me vantait sa fiUe comme une personne accomplie, aussi honnête que dévouée. Il avait remarqué depuis longtemps , et compris tout récemment encore par les paroles de Balthasar Hummel, que j'avais une inclination pour elle , et c'est pour ce motif qu'il s'en était ouvert avec moi, plutôt qu'il n'aurait voulu. Je devais donc diriger toutes mes pensées de ce côté, et me hâter de terminer mes études , pour revenir à Bâle. Le docteur Saporta lui avait dit beaucoup de bien de moi , et avait déclaré qu'il était prêt à me conférer le baccalauréat en médecine. Il m'accusait en même temps réception de la caisse que je lui avais expédiée, y compris l'ouvrage de Falcon ; seulement personne ne voulait l'imprimer à Bâle , pas
même au prix de 200 couronnes , parce qu'il était moitié ladn , moitié français (i). Il était donc décidé à le renvoyer à Lyon . En finissant , il m'annonçait que Gilbert , le fils de Catalan ,
(i) Le titre est en latin: Notabilia supra Guidotum, scripta, aucta, recognita àb excelL Medicitue iilucidatore , Joan, Faïcofu, MofUUp, Acad, decano^ etc.; mais l'ouvrage est en français. De son vivant, Falcon Tavait envoyé « i un (îen amy doâeur à Lyon, qui luy avoit promis de le bailler à un fidèle imprimeur; mais Tayant, il ne tint fa promeffe (î foudain qu'il eftoit meftier, dont ledit Me Faico fe fafcha..., par quoy il manda qu'il luy fuft envoyé ; & depuis le bailla entre les mains d'un confeiller de Touloufe , ûen grand amy & favant homme, fous promefle d'exploiter ce que le premier avoit entreprins. Mais la fortune y vint empefcher par le moyen de la mort, car peu après ce confeiller décéda de ce monde, qui fuft bientoft enfuyvi de Me Falco. Sévère Délaie , fa veuve , follicita longtems pour ravoir ce livre redé dans la bibliothèque du confeiller. Craignant alors que fon feu mari ne fuil fruilé de fon loz & de fa peine au détriment de la chofe publique, elle s'en partit de Lyon où elle eftoit remariée en deuxièmes noces à feu M. de Silva , & alla à Toulouze retirer ce livre de fa tant longue prifon. Mais fortune le vouluft encore reculer du port qu*il penfoit jà tenir , car ainfy qu'elle eftoit à Montpellier pour s'en retourner à Lyon , luy fuft confeillé bailler ce livre à quelques 'efcoliers Allemands pour le faire imprimer à Bade; ce qu'elle cruft & le manda ; lequel eftant trouvé en françois , langage non familier aux Allemands , luy fuft renvoyé après quelques mois. » Elle traita alors avec l'imprimeur Jean de Tournes , qui nous donne ces détails dans la préface du volume publié en 1559, ^^-4^. Mais la veuve n'eut pas la satisfaction de le voir terminé, car elle mourut inopinément avant la fin de l'impression.
retournerait à Montpellier en hiver, et que je devais me garder de lui , parce que c'était un franc vaurien : plein de suffisance à cause de son titre de bachelier, dépourvu de toute espèce de savoir , dépensier , orgueilleux , tel était son portrait.
Par la même occasion , mon père m'envoyait deux belles peaux teintes en vert , dont je me fis faire un beau vêtement brodé de soie verte, dans lequel je me pavanais dans les bals, en excitant l'admiration des gentilshommes , car les chausses en peau étaient alors inconnues dans le pays. Le tailleur me les avait faites un peu justes, prétextant qu'il n'avait pas eu assez de cuir ; mais je finis par découvrir qu'il en avait tiré un sac pour sa femme, en m'en volant un bon morceau.
Hummel m'écrivait aussi et me donnait toute sorte de nouvelles. Ainsi le docteur Isaac Keller avait épousé une dame de la noblesse et la noce avait été très-brillante; le docteur Hugguelin était devenu médecin du marquis de Durlach ; et Nicolas Meier qui , dit-*on , prétendait à la main de ma future , venait de mourir, ce qui devait me délivrer de tout souci.
Je reçus également une lettre du luthiste Theobald avec des cordes pour mon luth. Il était de retour d'Auvergne où son séjour n'avait pas été long. Attiré par les belles promesses d'un gentilhomme, il s'était rendu près de lui, mais au moment de son arrivée au château, le sei-
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gneur venait d'être assassiné par ses domestiques. Theobald avait dû revenir à Bâle et donnait des leçons de luth à plusieurs des pensionnaires de mon père. Enfin , je reçus aussi deux lettres de Strasbourg, l'une de mon cousin Laurentius, Tautre de Johan. Odratzheim, qui avait été mon camarade dans la pharmacie de Catalan.
Le i6 avril, Conrad Forerus de Winterthur et Johannes Zonion qui avait épousé une vieille femme de Bâle, nous quittèrent. Le premier devint pasteur à Winterthur et cumulait ces fonctions avec la médecine ; le second perdit bientôt sa vieille et retourna dans son pays à Ravenspurg.
Le 22 avril, Michel Hofmann de Hall et Israël Nebelspach du duché de Bade , quittèrent également Montpellier,
Le 23 avril, j'écrivis à mon père. Je lui parlais principalement de la question de mariage qu'il avait soulevée : mon unique désir, lui disais-je , était de recevoir de sa main la jeune fille qu'il voulait me donner, aussitôt que j'aurais obtenu mon doctorat, c'est-à-dire dans deux ans. Seulement le consentement de son père ne me suffisait pas^ et je désirais encore celui de la jeune personne elle-même, ne voulant épouser qu'une femme qui me portât de l'affection. Je le priais en conséquence, de chercher à pénétrer ses sentiments, et de s'informer aussi de son âge , vu que plusieurs la croyaient plus âgée que moi, et exposée
à se marier avant mon retour. Je répondis aussi à Theobald Schœnauer pour le remercier de ses cordes de luth et je lui envoyai, de mon côté, de mes morceaux de musique, pour qu'il jugeât des progrès que j'avais faits sur cet instrument.
Le 9 mai arriva Ulricus Giger , vel Chelius , D. Gigtri filius; il venait de Strasbourg et fut plus tard médecin dans cette ville. Mon père lui avait donné une lettre pour moi , mais en descendant le Rhône , entre Lyon et Avignon , il avait fait naufrage; tous ses bagages, y compris les lettres , s'étaient perdus , fort heureux de se sauver lui-même, puisque six de ses compagnons de route et cinq chevaux s'étaient noyés. Je persuadai à mon maître de le prendre comme pensionnaire , vu que je demeurab seul dans la maison de Falcon et que j'étais bien aise d'avoir un camarade. Le même jour arriva Théodore Birckmannus de Cologne, jeune homme fort instruit et habile musicien, avec lequel je fis ensuite mon voyage à travers la France.
Le 17 mai, le docteur Saporta perdit sa femme, et les étudiants assistèrent à l'enterrement.
Le 20 mai commença une disputatio quodlibetaria tenue par un candidat à la licence. Elle dura plusieurs jours ; je lui posai aussi des questions et je fus le seul des Allemands à m'y bazarder.
Le 29 mai, je me purgeai en prenant des pillulas cûccias qui me procurèrent plus de seize
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selles et me firent tomber en défaillance. On chercha mon maître , qui fut fort effrayé. Je fus néanmoins remis pour le dîner, sans pouvoir toutefois me rendre à table : on m'envoya mon repas dans ma chambre. J'étais occupé à manger, lorsque j'entendis un compagnon de Saint Jacques (i) chantant dans la rue. Je le fis monter pour lui demander son nom et son pays. Il était de Hesingen , près de Bâle , et s'appelait François MûUer. Après l'avoir fait boire et manger, je lui donnai trois batzen de monnaie^ et une boîte de ihériac (sic) pour la vendre en route ; je lui confiai aussi une lettre qu'il remit fidèlement à mon père.
Le 14 juin nous allâmes herboriser de grand matin au bord de la mer , et la nuit suivante j'assistai à une aubade où nous étions trois joueurs de luth. Le 19 juin arriva Casparus Wolfius ée Zurich , qui fut plus tard médecin dans la même ville.
Le soir du 24 juin , Honoré Castellan donnait un beau banquet. Il me pria de jouer du luth derrrière une tapisserie, ce que je fis. D m'aimait beaucoup, m'emmenait souvent dans ses visites médicales, et m'invitait fréquemment à dîner chez Iti (2).
(i) On appelait ainsi les pèlerins qui se rendaient à Saint- Jacques de Compostelle, et mendiaient en route.
(2) Honoré Castellanus (en français , Du Chastel ), avait sa maison dans la rue de VAgulhariè (Compois du 1544).
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Le 6 juillet on exécuta un paysan qui se déguisait en diable, et lançait du feu par la bouche, les oreilles et le nez. Il s'éuit ainsi montré de loin, dans les bois , à plusieurs curés, en répondant à leurs conjurations par la menace de les emporter pendant la nuit. Qpelques-uns , pris d'une belle peur, lui avaient déposé une somme d'argent, avant de s'enfuir. Personne ne l'osait attaquer. Enfin les chiens des paysans se jetèrent sur lui, et l'auraient déchiré si l'on n'était venu à son secours. Il fut pendu devant la maison du Consulat, et immédiatement après on lui coupa la tète et les quatre membres. Le docteur Honoratus Castellan , avec qui j'avais dîné , m'avait conduit dans une maison où se trouvaient beaucoup de demoiselles et de gentilshommes , et d'où je vis l'exécution.
Le 14 août eut lieu le départ du seigneur de Morenholu. Son laquais avait longtemps souffert d'une vilaine plaie au gros orteil. Comme elle ne voulait pas se fermer^ et que la gangrène se
— Reçu docteur en 1544 et nommé régent la même année , il fut un des plus brillants professeurs de TÉcole de Montpellier. Catherine de Médicis l'ayant appelé à Paris pour être son médecin et celui de ses enfints, dès ce moment il ^e quitta plus la Cour et mourut au camp de Tarmée royale , devant Saint-Jean d'Angély, en novembre 1569. En fait d'ouvrages, il n'a laissé qu'un discours : Oratio qua summo medico necesuiria explicantur, LuUtùe habita. (Paris, M. Vascosan, 1555, in -8*».)
mettait à Tos , maître Michel Heroard dut la cautériser au fer rouge. Le patient hurla d'une façon lamentable pendant l'opération , et me déchira mon bonnet en plusieurs endroits avec ses dents. Mais après ce traitement l'os tomba et l'orteil guérit promptement.
Le départ de Culmannus suivit de près. J'en profitai pour écrire à mon père, qu'il avait fait un été si terrible , que plusieurs personnes étaient mortes d'insolation , beaucoup d'autres de la fièvre chaude , et que la peste régnait dans les environs de Toulouse. Je lui apprenais aussi que le docteur Honoratus Castellan se rendrait à Paris l'automne prochain , et séjournerait une année entière à la Cour, ce qui me faisait beaucoup de peine y parce qu'il m'aimait bien , et que je tirais grand profit de ses leçons. J'ajoutais que je commençais moi-même à pratiquer de temps à autre. Enfin je mettais mon père au courant de la religion des marans : Gilbert serait obligé de retourner à la messe et à confesser , lorsqu'il reviendrait à Montpellier ; car les marans , tout en conservant les pratiques du judaïsme , attachaient un grande importance à la messe , et tenaient plus à la Sainte-Vierge qu'à Jésus- Christ. Catalan faisait dire à chaque instant des messes pour ses fils, afin de les empêcher de mal tourner. M'ayant un jour demandé si les Luthériens croyaient en Jésus-Christ, je le renseignai sur notre religion, c Quand je serai assez riche,
me dit-il alors , je m'occuperai de mon salut; d'ailleurs, pourvu que je laisse à mes enfants de quoi me faire dire beaucoup de messes , je suis tranquille. » Il aimait à répéter : Noli vmerari fratri tuo, sed aliéna; maxime que les marans pratiquent encore tous entre eux. C'était d'ailleurs un excellent homme , qui me tenait en grande affection.
Le 14 août, arriva Petrus Millerus, d'Allemagne, et le 23, Sigismond Rott , de Strasbourg, plus tard médecin dans cette ville ; et, avec lui , Jean Wachtel aussi Strasbourgeois. Ce dernier étudiait la pharmacie et se plaça comme aide pharmacien chez Catalan, tout en payant une certaine somme pour sa pension. Il nous raconta comment le gentilhomme Erasmus Bucklin avait été assassiné quelques semaines auparavant devant la cathédrale de Strasbourg par son intendant Onophrion Beck , qui s'était enfui à Mulhouse , où il resta jusqu'à sa mort, en conservant toute sa fortune. Le 26 août, Sigismond Weisel de Breslauw arriva à Montpellier. C'était un bon tireur, et son chien Faisan lui cherchait au milieu de l'eau les oiseaux qu'il tuait. Comme il avait mangé tout son argent , et ne recevait plus rien de chez lui , il était réduit à se nourrir avec les hérons et les autres produits de sa chasse : les Allemands se cotisèrent pour contribuer à son entretien, quoique ce fût un franc rustre. Il devint plus tard médecin à Breslaw, où il est mort tout récemment.
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Le 30 août je fis une excursion au bord de la mer, avec les Allemands récemment arrivés , qui ne Tavaient pas encore vue. Nous recueillîmes des plantes et des coquillages, et nous primes un bain. Wachtel de Strasbourg s'aventura assez loin , bien que ne sachant pas nager ; et comme j'étais près de lui , il me saisit les jambes, et me fit boire un bon coup. En revenant à la surface je lui plongeai à son tour la tète sous l'eau , en l'y maintenant un bon moment. Qpand je le lâchai, l'eau lui sortait par la bouche et le nez, et il faisait une grimace pitoyable : il entra dans une colère bleue contre moi; mais cela ne dura pas.
Le 9 septembre , partit de Montpellier Nicolas Cheverus de Neufchatel. C'était un chirurgien qui nous avait servi longtemps, nous autres Allemands. Il demeurait chez le chirurgien Jean Perdris, qui avait des parents à Héricourt près de Montbeliard.
Le 1 1 septembre^ Etienne Contzenus revint à Montpellier, m'apportant une lettre de Hummelius de Bâle. Celui-ci me plaisantait sur mes projets de mariage , qui n'étaient déjà plus un secret pour personne à Bàle , et me faisait l'éloge de ma future. Il me parlait aussi de Guillaume Hepteuring, qui avait épousé la veuve du capitaine Irmin , dont il était le secrétaire. Devenu capitaine lui-même , il était parti de Bâle avec une compagnie de Lansquenets , et avait péri dans cette campagne. François , le firère de ma
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future , avait obtenu en mariage la fille de Schœllin, avec une belle dot. En fait de docteurs bâloiSy Zonion n'avait pas de clientèle ; Pantaleon était à Blumers, et Hugguelin à la Cour du Margrave; enfin Huber était devenu recteur. Hunimel ajoutait qu''il avait grand peine à faire honneur k ses affaires. Sa pharmacie était mal achalandée ; on ordonnait peu de remèdes ; on ne savait pas estimer les praticiens sérieux; les prescriptions se faisaient en allemand plutôt qu'en latin; le docteur Isaac faisait lui-même des préparations à la diable pour ses malades ; finalement le métier de roi des gueux valait mieux que celui de pharmacien. Les médecins ne savaient que purger, avec du séné, du bois de réglisse et autres drogues, et ne connaissaient aucune des bonnes recettes de Montpellier. Aussi Hummel comptait-il sur moi pour donner une autre direction à la médecine. Cette lettre m'inspira le projet de mettre un joqr en usage des repfiède inconnus à Bâle , comme lavements , topiques , et autres potions d'un emploi journalier. Grâce à Dieu , je mis dans la suite mon projet à exécution.
Treize étudiants Allemands s'étaient associés pour faire un voyage à Marseille; j'étais du nombre, et je louai une mule. Contzenus, qui avait amené de Strasbourg un joli cheval , était le chef de cette caravane , composée de Wolfius ^ Burgauwer, Rot , Chclius , Wachtel , Myconius, Lins et plusieurs autres allant pour }a
plupart à pied. Nous partîmes de Montpellier le 1 5 septembre, et le premier jour nous atteignîmes Lunel. Le lendemain i6 nous étions à Saint-Gilles pour dîner, et à la nuit tombante nous entrâmes à Arles , ville située non loin de l'embouchure du Rhône , qu'il faut traverser pour entrer en ville. Un village nommé Camargues est situé sur la pointe de terre formée par les deux bras que le fleuve forme en cet endroit. La journée du 17 se passa à Arles. Nous allâmes voir le docteur François Valleriola (i) , qui nous fit bon accueil, et nous montra sa bibliothèque, ses propres écrits , des poissons de mer empaillés, entre autres un Or bis marinus, etc. Après Avoir pris nos noms, et nous avoir recommandé de lui écrire souvent, il se mit à notre disposition pour visiter la ville. Nous vîmes beaucoup d'antiquités, entre autres d'énormes colonnes faites en pierres agglomérées, dont il disait connaître le secret de fabrication : il y en avait deux fort grosses, d'une longueur d'au moins vingt aunes, et placées Tune à côté de l'autre. Dans le recungle formé par
(i) Né à Montpellier vers 1504, et l'un des plus savants médecins de son temps , vir âoctrina prastans , dit Laurent Joubert , et aUUis sua minime obscurum lumen. Après avoir étudié à Montpellier, il alla enseigner à Valence , résida longtemps à Arles, où il se maria , et remplit ensuite une des premières chaires de la Faculté de Turin, où il mourut en 1580. Il a laissé plusieurs traités de médecine, imprimés à Lyon ou â Venise.
leur sommet^ se trouvait enfermé un tombeau romain. U nous montra encore les ruines d'un amphithéâtre , et une construction attenant à TégUse , qui passait pour avoir été faite avec du sang de bouc et du lait. Hors la ville se trouvaient aussi d'anciennes constructions, et dans une sorte de crypte, beaucoup de pierres tumulaires en marbre blanc chargées d'inscriptions latines.
Le 18, la troupe dîna à Saint-Martin^ auberge isolée devant laquelle est une fontaine , et se dirigea ensuite vers Saint-Chamas , où Ton voit une porte de soixante pas d'épaisseur.
Le 19, nous dînions aux Pennes. Un peu avant d'y arriver, en passant à Cabanes , j'écrivis sur mon calepin avec du vin d'un rouge si foncé, qu'il semblait de la teinture du Brésil. A partir de là , nous eûmes à traverser une plaine pierreuse , jusqu'aux environs de Marseille. En approchant de la ville, nous entendîmes tirer le canon et sonner les trompettes, à cause de plusieurs galères qui venaient d'arriver de la Corse. Près des portes , je vis un arbre chargé de figues mûres ; c'était la bonne saison , et ces firuits sont très* abondants dans la contrée. Nous descendîmes à l'enseigne du Lévrier. Le soir même je m'empressai d'aller admirer ce port immense, tout rempli de vaisseaux , et semblable à une ville pleine de tours. Il y avait surtout un galion énorme , dont le mât et la voilure étaient d'une grandeur prodigieuse, et qui portait un pavillon ! 8
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avec ces mots : Plus ultra (i)- Il avait été pris sur les Espagnols» et contenait beaucoup de troupes. Le lendemain 20 septembre , nous fûmes rejoints par deux allemands , Jean Mus et Philippe Kram , appartenant l'un et l'autre à la compagnie de Ri^otz. Us étaient superbement vêtus , por* taient des chausses de Saxe , d'un violet foncé , avec des ornements de soie retombant jusqu'à terre. Après un échange de saluts y ils nous conduisirent en divers endroits , et d'abord chez le gouverneur, le comte de Tende, dont la dame se promenait à ses côtés dans la salle. Elle portait des manches en toile de lin, lacées avec des chaînes d'argent, je remis au comte une lettre de recommandation d'Honoré Castellan. Ce seigneur nous fît ses offres de service, et nous donna pour guide un vieux Suisse de sa garde. Celui-ci nous raconta qu'il avait été longtemps en garnison au château Sainte*Marie, situé sur la colline de l'autre côté du port , qu'il s'était une nuit battu avec le diab'le en personne , et l'avait mis en fuite , d'où lui était resté le nom de chasse^iable. Il nous mena sur les fortifications toutes garnies de coulevrines et de canons ^ qui ceignent la ville du côté de la mer, et dont le feu commande au loin. Une entre autres mesurait quarante-huit pieds de long. Il y en avait aussi d'encastrées dans le mur, ne pouvant se charger que par la culasse.
' (i) Devise de Charle-Qpint.
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De là nous nous rendîmes au pbtt, où se tendent trente-sept galères avec quantité d'autres vaisseaux. Eues servent de prison aux galériens, avec leurs casaques de laine rouge ou bleue, et leurs bonnets pointus « Pour le maniement de chaque rame (et elles sont nombreuses), ils sont attachés de trois en trois par des chaînes rivées à un pied ; mais quand le bâtiment est à l'ancre, on les emploie à d'autres ouvrages en ville , principalement au transport des fardeaux. Nous trouvâmes des Allemands parmi eux , notamment un maître armurier, qu'on laissa libre ce jour-là, moyennant une certaine somme , et qui vint dîner avec nous. Ils sont habiles à tailler dans le bois , et surtout dans le lentisque, de )olies boîtes et d'autres petits objets. Nous leur en achetâmes de toute espèce , et j'en possède encore quelquesuns. Quand on monte sur une galère, il est bon de veiller à sa bourse. A chaque gratification qu'on leur fait en commun , leurs trompettes se mettent à sonner sur tous les vaisseaux , et font retentir les échos d'alentour.
Les deux gentilshommes Allemands nous avaient invité à dîner dans notre propre hôtel. Us tinrent si bien tète à chacun de nous , qu'ils finirent par s'enivrer. Je n'avais pas l'habitude , moi-même , de boire tant de vin ; je me laissai entraîner ce jour-là ; aussi , quand je voulus me rendre au lit , tout tournait autour de moi , et l'on fut obligé de me déshabiller pour me
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venir de Montpellier. Nous dinâmes à Salon, où demeurait Nostradamus , le célèbre auteur d'al-* manachs et d'horoscopes. Plusieurs d'entre nous le consultèrent. Prenant ensuite par Orgon, nous atteignîmes sur le soir Avignon , où j'étais déjà venu deux fois.
La troupe y séjourna le 24. On nous fit de la belle musique dans notre auberge, et quantité de Juifs vinrent, selon leur habitude, nous offrir leurs marchandises. Ils avaient de tout ce qu'on peut imaginer, surtout en fait d'étoffes et de vêtements, qu'ils savent si bien remettre à neuf, qu'on risque toujours d'y être trompé. En parcourant la ville , dans l'après-midi , nous traversâmes les deux rues mal famées, qu'on nomme Pont Truncat et Peyrc. Des femmes, dont quelques-unes richement vêtue$, se tenaient assises devant les maisons, nous criant: lantx^ hisT^er haster; Tune d'elles enleva même la barrette d'un des nôtres, et se sauva avec dans la maison. Plusieurs de la troupe s'éclipsèrent là, qu'on ne manqua pas de plaisanter, par la suite , sur la belle Champenoise de Troye , demeurant à Avignon. Nous visitâmes aussi la sombre rue des Juifs. Il est impossible d'imaginer une objet quelconque à vendre qui ne s'y trouvât pas. Jeunes et vieux, tout le monde y était affairé.
Le 25, nous arrivâmes pour déjeuner à Semhac et nous y revînmes passer la nuit, après être allés visiter le Pont du Gard, que j'avais déjà vu pré-
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cédemment. Quelques-uns de nous se mirent à jouer, s'enivrèrent , et commencèrent à se quereller. Contzenus voulait tout massacrer, Burgauwerus lui tenait tête. On eut beaucoup de peine à calmer ce tumulte , et la bonne harmonie fut assez longue à se rétablir. Contzenus , à qui tous donnaient tort , nous quitta le lendemain de grand matin. Le 26 septembre nous couchâmes à Lunel, et le 27 au matin nous rentrions à Montpellier après une absence de treize jours. J'avais dépensé 6 couronnes, à raison de 46 stuber chacune. Mon mulet me coûtait 3 livres 5 sols , à 20 stuber par livre.
Le 6 octobre, arrivèrent de Bâle, pour étudier en médecine ^ trois compatriotes et camarades d'école : Théophile Berus , le fils du docteur Oswald , et Oswald Hugwald , fils de Hugwald. Gilbert, le fils de mon maître , les avait accompagnés jusqu'à Lyon , mais se sentant un peu indisposé , il s'était arrêté chez le |beau-fi'ère de Catalan, Jean de La Sale, médecin espagnol ; il y séjourna quinze jours. Mes trois Bâlois arrivaient avec de longues rapières suisses, en costume allemand , vêtus comme de vrais soudards , et affichant des manières grossières. Ils m'apportaient plusieurs lettres. Mon père m'écrivait de ne pas me lier avec eux, parce que c'étaient de francs mauvais sujets. Il me recommandait aussi , en présence du nombre croissant des médecins et des étudiants en médecine, de travailler avec
ardeur pour m'élever au-dessus du commun. Je ne devais pas faire fond sur ma fortune , vu qu'il n'était pas autre chose qu'un malheureux maître d'école chargé d'années , mais me pénétrer de l'idée que je n'aurais que mon métier pour vivre. Cette prédiction n'était que trop vraie , mais grâce à Dieu, tout prit bonne tournure. Il m'apprenait qu'il avait été obligé de reprendre l'imprimerie par lui vendue à Louis Lucius^ et qu'après l'avoir augmentée d'une nouvelle salle , il l'avait louée, pour un an, à Michel Stella, un parent de Vesalius. Il avait beaucoup de pensionnaires, parmi lesquels le fils du docteur Pierre Gebwiller, ainsi qu'Albert et Charles. Il ajoutait que son beau-fib, le docteur Michel Rappenberger était devenu citoyen de Bâle, avait épousé une femme riche de la famille des Farenbuler, et racheté le domaine de Saint-Antoine. Il m'écrivait aussi qu'il avait adroitement interrogé ma future; elle lui avait répondu d'une façon évasive que ce qui plairait à son père lui plairait également ; tout en laissant entrevoir néanmoins que je ne lui étais pas indifférent. D'ailleurs , mon père et ma mère avaient dîné chez elle, et son père avait diné chez nous y preuve évidente de leurs bonnes dispositions. Madeleine et sa belle-sœur avaient aussi promis de faire un dimanche un promenade à Gundeldingen, une propriété de mon père, et d'y accepter à goûter. Cette lettre me causa la plus grande satisfaction.
Une lettre de ma mère me priait de hâter mon retour; une autre de Hummelius m'apprenait que Gilbert Catalan avait quitté Bâle par un coup de tête, parce qu'il n'avait pas pu arriver zurnagisterium; il m'avertissait de me garder de lui, et me demandait en même temps Trochiscos de Tyro. Pedianaeus m'écrivait qu'il avait composé mon horoscope, et que j'aurais un brillant avenir. Alben Gebwiller m'annonçait de son côté , que le femeux helléniste et poète , Charles Utenhovius, prenait pension chez mon père, et qu'une rampe du pont du Rhin s' étant rompue au moment où la foule se pressait sur le pont pour voir dégager plusieurs radeaux de bois de flottage engagés dessous, plus de cinquante personnes s'éuient noyées : une petite fille de 5 ans, qui allait chercher de la moutarde , était tombée dans l'eau tenant son petit pot d'une main et sa pièce de quatre sous de l'autre; elle avait été retirée vivante , sans avoir lâché ni le pot ni la pièce.
Le 21 octobre nous reçûmes avis de Gilbert Catalan, qu'il arriverait, cette nuit-là même, dans la propriété de son père, à Vendargues. Plusieurs de nous allèrent à sa rencontre à cheval, et nous le trouvâmes en effet au-delà de ce village. Il était coiffé d'un chapeau pointu fort élevé, comme les cavaliers, avec un bonnet par-dessous. Nous passâmes la nuit en cet endroit , et le lendemain nous fîmes notre entrée à Montpellier. Il fut assez mal reçu de ses parents, et logé dans la même
maison que moi. Chacun avait son cabinet d'étude particulier, mais nous partagions le même Ut.
Le i^ novembre , le jardinier Antoine fut encore envoyé à Strasbourg par un Allemand. J^en profitai pour écrire à mon père d'être moins inquiet sur mon compte, puisque je commençais à savoir me conduire. Les cours avaient repris à la Saint-Luc, mais il y avait peu de professeurs , parce qu'ik couraient après la clientèle ; je résumais les principaux livres de Galenus en tableaux ; je ne demandais pas mieux que de passer mon doctorat à Bâle , et j'espérais y revenir au printemps de Tannée suivante. Je de* mandais la permission de retourner par Toulouse et Paris , pour visiter la plus grande partie de la France. Enfin , je le remerciais d'avoir si bien arrangé les affaires avec ma future, pour laquelle je me sentais chaque jour une affection plus vive ; d'autant plus que tout le monde me faisait son éloge , que Gilbert la regardait comme la perle des jeunes filles, et avait même éprouvé une incUnation pour elle , sans oser le lui avouer. Je joignis à ma lettre deux beaux sachets de soie pleins de cypri qui répandaient un parfum exquis et deux branches de corail , Tune pour elle et l'autre pour mon père.
Le 2 novembre eut lieu au Collège une séance d'anatomie, présic^e par Bocaudus. Le sujet était une femme. Le lo, Gallotus en prépara une
autre en secret» pour nous autres Allemands , où l'on disséqua une vieille femme morte d'apoplexie. En lui ouvrant les os du crâne et l'enveloppe du cerveau, la cervelle s'échappa comme de la bouillie d'amidon et inonda la figure. Le 22, le chirurgien Michel Héroard opéra un jeune canonicus d'une varice à la cuisse, pour empêcher la formation d'un dépôt en dessous. Le 9 décembre, je reçus une lettre de mon père qui m'envoyait deux livres, et le 10 j'en reçus une autre, dont il me recommandait les porteurs, deux docteurs prussiens , Valerianus Fidlerus et Bartholomeus Wagnerus.
Le 1 3 décembre , Antoine fut de retour m'en apportant une plus longue encore, reliée en forme de livre. Mon père me félicitait d'avoir fait heureusement mon voyage à Marseille ; de posséder l'estime et l'affection de mes professeurs, et de consentir à passer mon doctorat à Bâle. Je ne devais pas m'effrayer des mathématiques, le docteur Bérus ayant déclaré qu'on ferait surtout attention à la médecine et à la physique. U était heureux de voir qu'on n'inquiétait pas les Allemands pour cause de leligion , et ajouuit que tout s'annonçait bien pour mes projets de mariage. Madeleine avait déclaré qu'elle ne voulait pas d'autre mari que moi. Il avait donné à son père l'une des branches de corail et les deux sachets, parce qu'elle n'avait pas osé les accepter elle-même. U me priait aussi de procurer un échange à Montpellier au fils de
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Sigmund, le prévôt de la cathédrale. Hummelius m'écrivait de son côté qu'il m'envoyait des pieds d'élan : je les donnai au docteur Gilibert Heaoard. Le 17 décembre , Théophile Bénis et Oswald Hugwaldt nous quittèrent après un séjour de deux mois, pendant lesquels ik avaient tenu une conduite si déréglée , que le second avait pris du mal à la tête et Théophile ailleurs. Gilbert leur avait emprunté de l'argent à Bâle , avec promesse à Théophile de le faire admettre gratuitement dans la maison de son père , comme aussi d'épouser sa sœur ; mais il ne tint aucune des deux promesses , et ils se brouillèrent. Gilbert n'osant pas avouer sa dette à son père , les deux . autres empruntèrent dix-sept couronnes à Catalan et à différents Allemands , et quittèrent Montpellier, en avisant Catalan que son fils leur devait cette somme. Celui-ci entra dans une grande colère contre Gilbert. Oswald, qui avait autrement bon caractère , partit pour Lyon , et après avoir séjourné quelque temps chez un Monsieur de Pierrelatte , il trouva un emploi de professeur à Tournon. Quant à Théophile, il courut le monde, fit une foule de dupes, et passa en Espagne, d'où il ramena longtemps après une femme, qu'il donnait à Bâle pour sa femme légitime, tandis que, selon d'autres, elle n'était que sa concubine. Enfin on apprit qu'il avait volé cent francs à Paris à un Polonais , et il disparut , sans qu'on ait entendu parler de lui depuis ce temps.
Le 22 , Joh. Culmannus partit aussi pour retourner en Allemagne. Le même jour eut lieu une séance d'anatomie par le docteur Guichardus, où Ton disséqua une jeune fille. Le 27, arrivèrent à Montpellier Ludovicus Hœchstetter d'Âugsbourg y un ancien pensionnaire de mon père , et Melchior Rotmundt de Rorschach, sur le lac de Constance, qui avait étudié précédemment à Bâle chez le docteur Sultzer. J'écrivis à ce dernier, à Theobald et à Hummelius.
Le 4 janvier 1 5 56, le docteur Saporta se rendit à la cour du Roi de Navarre , chez Monsieur de Vandosme , où il s'était engagé à servir trois mois par an , moyennant une pension de 800 francs. D me conseilla de différer mon baccalauréat jusqu'à son retour, et me donna une lettre pour mon père.
Le même jour, arriva Fredericus Rihener, qui ne séjourna que peu de temps ; je l'accompagnai, à son départ, jusqu'à Saint-Paul.
Le é janvier, il y eut spectacle de bateleurs. Après avoir exécuté des sauts prodigieux, ils firent battre un lion avec un bœuf de taille moyenne, qu'ils avaient acheté et auquel ils avaient scié le bout des cornes. L'un et l'autre étaient attachés par une corde à deux poteaux plantés au milieu de l'arène. Le lion, excité par des aiguillons , commença d'attaquer le bœuf qui le repoussa plusieurs fois à coups de cornes , et qui l'aurait peut-être tué , s'il les avait eues entières.
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A la fin y le lion^ après avoir fatàgaé son adversaire , lui bondit sur le dos par-dessus la tête avec la légèreté d'un chat, lui enfonça les dents dans les chairs , et l'ayant terrassé , le tint immobile sous lui , sans pouvoir toutefois le tuer ; on fut obligé de Tabattre.
Le 13 janvier, les Allemands fêtèrent les Rois, au souper. Louis Hœchstetter et Melchior Rotmundt restèrent à boire presque toute la nuit , et quand ils furent ivres, Hœchstetter, qui avait une forte barbe, traita son camarade de blanc-bec : « Il faut que tu le sois aussi », lui répondit Rotmundt, et le menant chez un barbier, il lui fit raser de très-près toute sa barbe , qu'il lui fourra dans la poitrine. Le lendemain, Rotmundt s* apercevant que personne ne reconnaissait Hœchstetter , l'affuble d'un manteau et d'un chapeau à la mode d'Allemagne ^ et le mène chez tous nos compatriotes, disant que c'était un nouveau venu qui nous apportait des lettres. On le comble de prévenances , et on l'invite à dîner à l'hôtel de la Salamandre. Enfin, au moment de nous mettre à table, Hœchstetter jette son manteau en s' écriant: « Fous que vous êtes , ne me reconnaissez-vous pas ? » Ces paroles soulevèrent de tels éclats de rire, que , pour mon compte, je crus en mourir.
Le 14 janvier, je profitai du départ des marchands Lyonnais, pour écrire à mon père , et lui donner divers détails concernant mes études : on venait de construire un bel amphithéâtre d'ana-
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tomie; j'aurais déjà passé mon baccalauréat , si le docteur Saporta n'avait pas dû se rendre à la cour du roi de Navarre , comme le lui confirmerait la lettre même de ce professeur^ que je joignais à la mienne. Je lui parlais aussi du départ et de Tinconduite de Théophile et d'Oswald ; des chagrins que Gilbert Catalan causait à son' père , qui m'aimait plus que son propre fils... Souvent il venait devant notre maison 'avant le jour, et voyait' déjà mon cabinet d'étude éclairé , signe que j'étais au travail , tandis que ta chambre de Gilbert était encore dans l'obscurité. De même, après souper, il voyait de la lumière chez moi , et rien chez son fils, qui finit par prendre le parti de suspendre sa lampe allumée derrière sa fenêtre, pendant qu'il allait danser le soir, ou qu'il dormait le matin, j'ajoutais, en terminant, que je regrettais d'avoir unt pressé nos projets de mariage, craignant que maître François ne se fût formalisé de notre insistance ; aussi priais-je mon père de laisser aller tranquillement les choses , en se contentant des bonnes dispositions que le père et la fille avaient manifestées à mon égard. Il devait présenter mes excuses à maître François, et lui annoncer que dans un an je serais de retour à Bàle^ ou bien que je passerais plusieurs années à l'étranger, pour voyager. U devait aussi lui remettre un petit billet que je lui adressais , mais tout ouvert , pour que mon père pût en prendre connaissance. Avant de finir, je racontais encore
que Gilbert s'était épris de ma future dès son arrivée à Bâle» et l'aimait encore ; mais bientôt, oubliant ma promise aussi bien que Marguerite, la fille du docteur Berus , il s'était attaché depuis à une fille sans beauté comme sans fortune , avec laquelle il avait peut-être même des relations. Je savais d'ailleurs par Contzenus , que Gilbert lui avait extorqué une bague pendant son séjour à Bâle, et l'avait enVoyée, dans un petit pâté, à celle dont il était alors amoureux; mais il avait été sèchement éconduit.
Le 6 février on tint une séance d'anatomie au nouveau Theatrum Collegii. Deux sujets furent disséqués en même temps : une jeune fille et une femme. Rondelet présidait et je prenais soigneusement note de ses admirables explications.
Le 15 février, des marchands m'apponèrent une lettre de mon père , datée du 6 janvier. Il avait eu des douleurs à l'épaule et au bras pendant vingt-deux jours ; ma future attendait impatiemment mon retour , non moins que ma vieille mère , qui craignait de ne plus me revoir, si je tardais plus d'un an à revenir. Quant à lui , il n'avait pas de plus vif désir que de me voir épouser une personne si sage et si raisonnable. Je reçus aussi deux lettres de Hugwald , datées l'une de Lyon , l'autre de Montélimar , et deux autres d'Italie , la première de Pierre Lotichius et la seconde d'un compagnon de Morenholtz qui était à Bologne.'
Le 27 février vint à Montpellier un Allemand appelé Jean Christophe baron de ....mbourg (i). Il prétendait avoir perdu son argent , et nous demanda quelque secours , promettant un cheval à tous ceux qui viendraient le trouver dans son pays. On l'accueillit bien d'abord , mais bientôt flairant l'escroc , on se débarrassa de lui. Nous apprîmes plus tard que c'était un orfèvre qui avait fait de la fausse monnaie et que la justice recherchait.
Le 10 mars apparut une comète que nous vîmes à Montpellier.
Le 18, partirent de cette ville , pour prendre leur grade de docteur à Avignon, Jacobus Myconius y Benedictus Burgauwer et Stephanus Côntzenus : ils s'établirent plus tard comme médecins, le premier à Mulhouse, le second à SchafFhouse, et le troisième à Berne.
Le 24 , fut publié à son de trompe le traité conclu entre Charles V et le roi Henri H.
Le I*' avril, Lintz quitta Montpellier. J'écrivis à mon père que dans un an je ne serais pas loin de Bàle : les cours se faisaient très-mal au Collège, quelques-uns étaient d'une nullité com** plète, en particulier celui du vieux Schyronius, le CanallariusAcademia. Gilbert tenait toujours une conduite scandaleuse, dissipant des sommes folles, trompant son père , et ne cherchant qu'à me
(x) Les premières lettres sont effacées dans le manuscrit.
nuire , si bien qu'il me tardait de m'en aller. Myconius était à Avignon pour passer son doc— toraty après quoi il retournerait à Bâle : il avait fait de bonnes études et promettait un bon pra— ticien. Hugwald était à Montélimar^ comme précepteur de jeunes gens, et Tell, le pharmacien de Bâle, s'y trouvait avec lui, après avoir fait beaucoup de dettes criardes à Montpellier. Théophile était à Paris. J'ajoutais que j'étais heureux de l'aflFection que me portait ma future, et je terminais en lui parlant desprivatas disputationes que nous tenions entre Allemands. C'étaient des exercices trèsutiles. J'avais été le premier à y prendre la parole , et plusieurs autres m'avaient ensuite imité. Nous faisions chaque semaine un exercice de ce genre.
Le 9 avril, cinq compagnons de Saint-Jacques arrivèrent de Zug en Suisse : c'étaient Félix Fauster, Oswald Brandenberg, Thomas Stadlin, Jacques Uliman et Caspar Fry, qui était manchot et avait déjà été quinze fois à Saint-Jacques , où il faisait des pèlerinages pour autrui. Nous leur fîmes bon accueil. Ils faillirent me persuader de les suivre pour voir l'Espagne ; mais je fus retenu par les grandes chaleurs. J'ai retrouvé plus tard un d'entre eux à Bâle , à l'auberge de l'Homme sauvage. Il revenait de France , où il avait été porte-drapeau , et nous nous rappelâmes réciproquement les circonstances de ce voyage.
Le 16 mai, le docteur Saporta étant revenu de
la cour du roi de Navarre, je me préparai à subir mon baccalauréat.
Le 28, je fus en effet promu bachelier en médecine au Collège royal, et ce fut lui qui présida Texamen. H n'y eut que les docteurs en médecine de TUniversité qui argumentèrent contre moi; c'étaient les docteurs Schyronius, Gryphius, Fontanonus, Heroardus^ assistés des licenciés Salomon et François Feyna. L'examen dura de 6 heures du matin à 9 heures. On me revêtit ensuite d'une robe rouge pour faire un remerciement en vers, carminé ^ dans lequel je n'omis pas de parler des Allemands; j'avais commencé par réciter de mémoire un discours assez long. Enfin je soldai 1 1 francs et 3 sols , et l'on me remit mon brevet dûment scellé à Saint-Firmin où se conservaient les sceaux de l'Université, sous la garde du docteur Guichardus. Le brevet était de la main de Jean Sporerus qui avairune belle écriture.
Le I*' juin, arriva des Pays-Bas, se rendant en Espagne, un grand seigneur de ce pays, ayant avec lui son épouse, une comtesse Flamande, et sa suivante. Nous triomphâmes, nous autres Allemands , de pouvoir montrer aux dames Welches une compatriote d'une si grande beauté, car, en fait d'Allemandes, elles ne voient, en général, que les affreuses vieilles dévotes qui s'en vont en pèlerinage à Saint-Jacques , chantant et mendiant pour subsister en route.
Le 2 juin, un incendie se déclara dans la maison d*un marchand, au coin de la place Notre- Dame. Il ne resta debout qu^Ies quatre murs ; tout l'intérieur fut consumé. Presque personne ne travailla pour éteindre le feu: la foule se bornait à regarder. Les choses se passent bien autrement chez nous ; chacun est obligé de porter secours.
Le 7 juin, la noblesse donna un jeu de bague. Les chevaux étaient richement caparaçonnés, couverts de tapis et ornés de panaches de toutes les couleurs.
Le 1 1 juin, un vent brûlant amena de si fortes chaleurs , que plusieurs moissonneurs tombèrent morts dans les champs. Cela dura jusqu'au 15. Alors éclata un orage accompagné d'éclairs et de tonnerres, comme je n'en ai jamais vu de ma vie. La foudre tomba en plusieurs endroits; à l'église Sainte-Aularie (i) elle renversa une partie du clocher, fracassa l'autel, consuma plusieurs statues et brisa les portes d'entrée. Le 25 il y eut une forte grêle, avec des grêlons de la grosseur d'un œuf. Le II juillet, nouvel orage, qui
(i) Située dans le faubourg, à côté des Frères-Prêcheurs, sur la pente qu'occupe actuellement la promenade basse du Peyrou faisant face au midi. Le Conseil de Ville prît les réparations à sol charge ; mais â peine étaient-elles terminées, qu'église et clocher disparaissaient dans les démolitions opérées par les protestants, en 1561. Sur le clocher ou la Tour Saîntc-Aularie , voir L. Guiraud : Lt Collège Saint-Benoît, p. 75 , et Le Monastère Saint- BenoH ^ p. 257.
abattit la flèche d'un clocher. Le peuple était dans la consternation , car ces orages sont rares en ce pays , où souvent il ne pleut pas de tout l'été. Plusieurs pâtres se noyèrent dans les chemins creux, aux portes de la ville. Moi-même en retournant une nuit au logis par une forte pluie, je trouvai toutes les rues inondées; j'avais de l'eau jusqu'aux genoux , et je fus en danger de périr. Le bruit avait couru que le 22 juillet, jour de la Madeleine , devait arriver la fin du monde. Cela redoubla les terreurs des gens crédules , qui prenaient tous ces orages pour des avant-coureurs.
Le 19 juin , nous eûmes la visite de deux Strasbourgeois^ Jacques Rebstock, qui fut plus tard chancelier de l'évêque de Bâle, et Louis Wolf de Renken. Ib venaient de Marseille , et m'apportaient une lettre du docteur Vallériola d'Arles. Au bout de trois jours , ils partirent pour l'Allemagne. Je leur remis une lettre pour mon père , auquel j'apprenais ma promotion au baccalauréat ; j'avais reçu les félicitations de nos Allemands , à qui j'avais de mon côté offert un banquet. Je commençais déjà à pratiquer, et je m'exerçais en soignant mes compatriotes. Je priai mon père d'écrire à M* Catalan de me remettre l'argent qu'il lui devait pour la pension de son fils Jacques, afin que je pusse acheter un cheval. J'écrivis aussi à Balthazar, à Hummel et à mon cousin de Strasbourg. C'est vers cette
époque que Saporta se maria avec Jeanne de Sos, une marane comme lui. C'était une personne d'une beauté angélique et qui avait été d'une, amabilité parfaite pour moi , au mariage d'Elisabeth, la fille de Catalan.
Le 3 juillet, on publia que l'entrée de la ville était interdite à toute personne venant d'Arles ou de Marseille , avec recommandation à ceux de Montpellier de ne pas se rendre dans ces deux villes, parce que la peste y régnait.
Le 14 juillet, partirent les deux docteurs prussiens, Valerianus et Bartholomaeus ; je leur fis la conduite jusqu'à Chambéry avec Théodore Bkkmann. Nous passâmes toute la nuit à copier un petit livre que Rondelet leur avait donné comme souvenir, au moment de prendre congé ; il était intitulé De camponendis medicatneniis. Nous transcrivîmes aussi une recette infaillible pour faire pousser les poils. Ils la regardaient comme une chose unique, comme un secret merveilleux. Nous nous mimes aussitôt à l'œuvre pour faire venir la barbe , car nous étions imberbes et très-impatients d'avoir un air un peu plus imposant. Toutes les nuits nous nous frottions le menton avec le précieux onguent, ce qui mettait nos oreillers dans un état pitoyable. Nous ne négligions pas , entre temps , de nous faire raser ; mais tous ces efforts furent en pure perte.
Le I*' août, nous eûmes la visite de Melchior
Stubenhaber de Memmingen , gentilhomme qui voyageait pour son agrément. Ses larges chausses saxonnes tombant jusqu'à terre furent un objet d'admiration pour les Français. Il nous raconta le malheur arrivé à Bourges le i*' juillet précédent. Le comte palatin Frédéric , qui devint plus tard archiduc , avait un fils Herman Louis , qui Élisait ses études dans cette ville. Ce jour-là, sur le soir, ce jeune homme se rendit avec ses domestiques et les autres Allemands, dans une prairie où Ton devait s'amuser, située de l'autre côté de l'Âvaricum, rivière peu large mais très-profonde, et encaissée entre des berges élevées. Il était dans une nacelle avec quelques-uns des siens , et s'amusait à jeter un chien-canard dans l'eau. Comme chacun se penchait pour regarder l'animal^ la barque chavire, et tout le monde est précipité dans la rivière. Le jeune duc , âgé de 1 5 ans, disparaît complètement. Son précepteur, Nicolas Judex, avait déjà gagné le bord; mais n'apercevant pas son élève. Use jette de nouveau à la nage, le retrouve et revient avec lui , quand malheureusement un lacet de ses chausses saxonnes se brise , et ce lourd vêtement lui glissant sur les jambes, paralyse tous ses mouvements. Tous deux furent noyés , et avec eux périrent Jérôme Reiching d'Augsbourg, qui avait autrefois pris pension chez mon père ; Jean Bellocus , un parisien, et le batelier lui-même. Olevianus avait également coulé à fond ; mais en face d'une mort
imminente , il avait fait vœu de quitter Tétude du droit pour celle de la théologie. Il tint parole , après s'être sauvé à grand'peine , et devint par la suite prédicateur à la célèbre école de théologie d'Heidelberg. Le duc et les autres victimes furent enterrés dans l'église des Carmes-Déchausséj de Bourges y et Nicolas Gisner, qui fut plus tard chirurgien du comte Palatin^ prononça Toraison funèbre.
Le 25 août, je reçus de mon père une lettre de cinq feuilles in-octavo, cousues en forme de cahier. Son plus grand bonheur , disait-il , était de me voir revenir l'année suivante à Bàle. Mon futur beau-père commençait à s'impatienter; car de nombreux prétendants, dont plusieurs de bonne famille , lui demandaient la main de sa fille. Celle-ci avait fait savoir à mon père , par l'entremise d'une vieille tante, qu'elle attendait mon retour avec non moins d'impatience. Il me recommandait de prier avec ferveur pour obtenir la grâce d'En-haut , et me félicitait d'avoir firanchi le premier degré du doctorat; mais en me conseillant de ne pas trop m'enorgueillir de mon nouveau titre. Quant au doctorat lui-même , il serait plus honorable de le passer à Bâle , et cela ferait autant de plaisir aux autorités qu'à la bourgeoisie. Si je prenais au contraire mon grade en France, on ne manquerait pas de dire que je n'étais pas capable d'aflfronter l'école supérieure de Bâle. Chacun connaissait le dicton qui courait sur les
Universités françaises: Acàpimus pecuniam , et mittimus stultos in Germaniam ; nous prenons Targenty et nous les renvoyons en Allemagne ignares comme avant. Il revenait encore une fois sur le grand nombre des médecins de Bâle , tous sans travail» à l'exception du docteur Huber, qui disait le plus grand bien de moi , et qui avait déclaré dans un banquet, en présence de mon futur beau-père, que je le remplacerais un jour. Les autres docteurs revenus de Montpellier étaient jaloux de moi. Il me donnait aussi les détails que je lui avais demandés sur les examens (examinibus) et les argumentations (disputationibus) du doctorat de Bâle. Aucun docteur d'une Université étrangère ne pouvait exercer en ville sans soutenir une argumentation publique , et sans verser une sfommede 12 florins, alors que le doctorat lui* même n'en coûtait que 20. Mon père avait appris également que j'étais un bon luthiste, et 'que je jouais de l'épinette; distraction sans doute agréable, disait-il, mais qui ne devait pas empiéter sur mes études médicales. Il ajoutait que deux jeunes docteurs avaient commis une bévue , avec des purges. L'un avait tué son client, l'autre avait failli se tuer lui-même. Il m'avertissait aussi de ne pas trop me risquer à traiter les Allemands , à cause des peines établies à Montpellier contre ceux qui exerçaient la médecine sans être docteurs. On les place à rebours sur un âne, avec la queue dans la main en guise de bride , et on les pro-
mène ainsi par la villç^ pendant que tous les petits polissons leur jettent de la boue ; après quoi on les expulse. Il m'apprenait que le comte Charles de Bade avait embrassé la réforme et établi le prêche dans tous ses domaines. Hilaire Cantiuncula , fils du chancelier d'Ensisheim , s'était noyé dans le Rhin , en voulant traverser le fleuve à la nage, près de Buken. C'était un ancien pensionnaire de mon père; mais il éuit parti de chez lui pour aller à Wittenberg auprès de Philippe Melanchton , puis ensuite en Italie, d'où il était revenu très-instruit et très-bon poète. Mon père se plaignait aussi de Michel Stella, cousin de Vesalius ; il lui avait loué l'imprimerie à raison d'un florin par semaine, et l'autre était parti au bout de trente semaines , ce qui lui faisait une perte de 30 florins , sans compter ce que lui avait déjà fait perdre Lucius, prédécesseur de Stella ; Hummel le pharmacien m'écrivait de son côté qu'il avait eu un enfant dont j'aurais été le parrain si j'avais été présent ; je le fus en effet l'année suivante. Il me disait que mon père m'avait acheté un beau luth en cyprès; qu'il avait songé à moi le jour de Sainte-Madeleine. Nous avions coutume, enefiet,ce jour-là, de manger ensemble des petits pâtés; c'était une habitude que nous avions prise entre Allemands. Chaque fois qu'on plaisantait quelqu'un en lui prêtant des projets de mariage , on profitait du jour de fête de la prétendue fiancée pour lui faire
payer des gâteaux. Il m'apprenait aussi que le docteur Hugguelin avait épousé une jolie fille nommée Hagenbach, avec une maigre dot, alors que tout son propre avoir était déjà dépensé pour ses études. Sa gène était grande y sans compter que sa belle-mère, après avoir tout vendu , se trouvait encore à sa charge. Zonion avait perdu son vieux cousin et remplacé à Mulhouse le docteur Michel Parisius, qui était allé à Schlestadt. Bopp s'était marié avec une Gleschter. La lettre contenait aussi quelques mots du docteur Sulzerus et de dominus Castalius. Myconius, de son côté, m'apprenait le mariage du docteur Wenticum avec la sœur du docteur Isaac, la veuve du substitut Israël Enhenberger, mort d'apoplexie dans la salle du conseil. Emmanuel Bomharty l'aubergiste de la Couronne, mon ancien camarade d'école , après s'être vu refuser la main de ma future , avait épousé une fille de Mulhouse, nommée Wachter, belle et riche. Myconius me raillait d'avoir fait l'anagramme de ma future^ sous le nom de Eldam Uchmamon, que j'avais appelée mon terminus studiorutn. On avait destitué le syndic des corporations, Biaise SchoUy, pour malversations dans la seigneurie. Il terminait par des amitiés à l'adresse de Jean Vogelsang, qui demeura longtemps à Montpellier. Je reçus en outre quelques mots de Schœnauer, qui m'envoyait des cordes de luth , avec force plaisanteries sur la belle Hélène qui
m'attendait en Grèce. Il me donnait aussi le bonjour de Daniel Tossanus, alors pensionnaire chez mon père, et devenu plus tard célèbre comme théologien. Contzenus d'Avignon, Hugwaldus, précepteur à Montélimar et Tellen , pharmacien dans la même ville, m'envoyèrent également des félicitations sur mon baccalauréat.
Le 6 septembre , pendant les vendanges , un vigneron en versant du raisin dans une de ces grandes cuves qu'ils ont dans les caves , tomba dedans et mourut asphyxié avant qu'on l'en eût pu retirer.
Le 9, un homme qui se rendait à Toulouse m'apporta une nouvelle lettre de mon père , datée du 20 août; l'été avait été exceptionnellement chaud à Bâle, et sans une pluie survienne récemment tout serait mort dans les champs. Je devais, disait-il , me préparer à partir pour le printemps suivant , parce que mon retour était impatiemment attendu. Jean Huber, qui me témoignait le plus grand intérêt, ne tarissait pas sur mon éloge ; il était actuellement à Bade avec sa femme. Mon père me conseillait de bien apprendre à jouer de la harpe, parce que c'était un bel instrument que personne ne connaissait à Bâle ; il en possédait une très -belle. Daniel Tossanus m'écrivait, moitié français , moitié latin , pour me dire en quelle haute estime me tenaient M* François, sa fille, et tous ceux qui me connaissaient ; il me prédisait que je surpasserais tous les autres
médecins, et me faisait l'éloge de ma future, avec laquelle il s'entretenait souvent de moi et dont il m'envoyait un salut.
Le 1*' octobre, je fis une promenade à Maguelone avec plusieurs gentilshommes Allemands, Hunno d'Annemberg, Guilhaume de Stotzingen, Mathias Reiter et Burhinus. A Villeneuve , nous vîmes des raisins séchant au soleil sur des claies. Il faut traverser l'étang pour aborder à Maguelone même, qui est située sur une étroite langue de terre entre cet étang et la haute mer. Nous visitâmes l'église, les tombeaux des évêques et celui de la belle Maguelone qui est enterrée , à ce qu'on prétend, dans un petit caveau muré. Nous montâmes sur la plate-forme qui règne presque tout le long du toit, et d'où la vue s'étend au loin sur la mer, du côté de l'Afrique. On nous montra ensuite deux puits contigus, dont l'un a de l'eau douce et l'autre de l'eau salée. Nous revînmes assez tard à Montpellier.
Le 19 octobre^ j'allai avec quelques camarades à Aiguesmortes. La nuit nous surprit avant d'y arriver; il nous fallut errer dans l'obscurité au milieu de marécages saumâtres et bourbeux. Nous étions couverts de boue, surtout Melchior Rotmund qui portait des chausses blanches. Il faisait tout-à-fait noir quand nous parvînmes aux portes qui se trouvèrent fermées. Force fut de passer la nuit hors la ville dans une méchante auberge où Ton nous servit pourtant de bonnes perdrix.
Hœchstetter nous amusa tout le temps avec ses plaisanteries, et nous dormîmes peu. Le lendemain nous visitâmes la ville, son épais mur d'enceinte, dont nous fîmes le tour, le vieux port et la tour du bord de la mer, avec sa lanterne dans laquelle onze personnes peuvent s'asseoir en rond. Elle servait jadis à allumer des feux pour guider les vaisseaux qui entraient dans le port. Nous nous rendîmes ensuite par mer à Pérols, pour revenir à pied à Montpellier. Le 22 , je pris ma première leçon de harpe; mon maître était Coiterus , un Frison , que j'avais guéri du mal rouge.
Le 3 novembre, j'opposai quelques arguments in quodlibgtarid disptUatiom Salomonis, in Collegio regio. Aucun Allemand ne l'avait encore fait depuis que j'étais à Montpellier.
Les 4 et 8, on fit la mascarade qu'on appelle des Chérubins. Je me masquai aussi , et me rendis dans la maison du docteur Saporta, où il y avait bal. Je pris part à la danse, et me fis reconnaître à sa femme, qui m'avait demandé mon nom; elle me connaissait déjà depuis longtemps.
Le 18, mourut dans un âge très avancé le docteur Jean Schyronius, qui avait le titre de Canullarius UniversitatisÇ^i). Il désigna pour son héritier son neveu Blasinus.
(i) Voir la note de la page 42. Son véritable nom était Esquiron. (Gaufrés, Claude Badueî, p. 219.)
Le 22^ je profitai du départ du beau-père de Catalan y Raphaël Bietz (^alias Biersch) qui se rendait à Lyon , pour répondre à la longue lettre de mon père. J'avouais que ce ne serait pas une petite affaire de passer mon doctorat à Bâle y vu que j'avais 20 ans à peine, et pas un poil de barbe au menton. Néanmoins, comme je m'étais exercé aux discussions médicales , j'avais quelque espoir de me tirer honorablement de cette grave épreuve, quand je reviendrais au printemps "prochain. Je lui donnais des détails sur ma manière de travailler : je copiais de belles recettes que je tenais en partie de Birkmann qui les avait reçues à Cologne du docteur George Faber ; d'autres me venaient des étudiants Italiens ; car c'était notre habitude de nous faire entre nous ces sortes de communications ; je rédigeais des lacos communes in totd mediànd , etc. ; j'avais fait de sérieux progrès dans toutes les parties de la médecine : inpraxi, chirurgiâ, theoriâ; je comptais être de retour à Pâques prochain , mais mon intention n'était pas de me marier avant d'être doaeur^ et d'avoir fait mes preuves comme médecin ; ma future ne pouvait manquer de partager ma façon de voir. Dans une seconde lettre , que j'écrivis deux jours après et qui fut confiée cette fois à la poste, jusqu'à Lyon, j'annonçais ma résolution de m'en retourner par Paris , avec Théodore Birckmann de Cologne, pour compagnon de route. M* Catalan consentait à m'acheter un
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cheval, et à me fournir l'argent nécessaire jusqu'à Paris, où mon père devait m'en faire parvenir de son côté, pour mon retour.
Ce fut à peu près à cette époque qu'il y eut un grand émoi parmi les étudiants, se plaignant du petit nombre de cours que faisaient les pro<fesseurs. Ils se rassemblèient en armes devant les collèges, et partout où ils trouvaient des camarades assistant à un cours, ils les in* vitaient à se joindre à eux. C'est ainsi que Hœchstetter, qui était avec les Allemands , vint m'appeler pendant que j'étais à celui de Saporta , à qui je n'aurais pas voulu faire de la peine. Mais il ne cessa de me presser, jusqu'à ce que j'eusse rejoint le rassemblement, composé d'étudiants de toutes les nations. On se rendit à l'hôtel du parlement (sic). Un procureur, désigné par nous , se plaignit en notre nom de la négligence que les professeurs mettaient à faire leurs cours , et réclama notre ancien droit d'avoir deux procureurs , autorisés à retenir les appointements des professeurs qui ne les feraient pas. A leur tour, les docteurs présentèrent leurs plaintes, par la bouche d'un procureur qu'ils avaient nommé. On tit droit à nos réclamations ; deux procureurs furent nommés le 23 novembre, et le calme se rétablit.
Le 3 décembre eut lieu l'exécution de Béatrice, l'ancienne servante de Catalan, celle-là même qui m'avait tiré mes bottes à mon arrivée à Montpel*
lier. Elle fut pendue sur là place , à un petit gibet qui n'avait qu'un bras. Sortie de chez nous depuis un an , pour entrer au service d*un prêtre , elle était devenue enceinte , et quand l'enfant était né , elle l'avait jeté dans les latrines , où on le trouva mort. Le corps fut donné à l'amphithéâtre d'anatomie, et resta plusieurs jours au Collège. La matrice était encore enflée, car l'accouchement ne remontait pas à plus de huit jours. Enfin le bourreau vint reprendre les débris , les lia dans un drap, et les suspendit à une potence^ hors la ville.
Le 4 décembre, je reçus de mon père une lettre datée du 15 novembre. Il me recommandait de veiller à ce que mon voyage à travers la France ne m'exposât à aucun danger, et ne lui occasionnât pas trop de dépenses , car il était très^ gêné. Il avait loué l'imprimerie et les deux maisons à Pierre Pema , un italien, qui devait bientôt arriver de son pays. Etienne Contzenus avait épousé à Strasbourg la fille d'un pêcheur , une demoiselle Jung, avec une assez jolie dot. Le comte de Bade, Charles , qui avait embrassé la réforme, accueillait beaucoup de prédicants, et le comte palatin de Heidelberg avait suivi son exemple. Mon père finissait par me recommander CasparCollinus, du pays de Vaud, jeune homme instruit qui voulait se faire pharmacien. Je devab lui procurer une place chez Catalan , et Collinus
m'écrivait lui-même à ce sujet une lettre en latin.
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A Tépoque des Bergers, le froid fut si ^f , qu'il y eut de la glace en divers endroits hors la ville. Les Allemands allèrent 7 patiner, au grand étonnement des Français. On dbait que le Rhône était gelé près d'Arles.
|.e 14 décembre, on exécuta un meurtrier. Trois ans ^uparavantj^ il avait été domestique chez un chanoine qui habitait seul dans une maison, et portait beaucoup d'or cousu dans ses vêtements. Ils s'entendirent à deux po\ir le tuer, et certain soir que son i^aitre était assis au coin du feu , en train de faire rôtir une perdrix , le domestique , d'un coup de bâton sur la nuque , l'étendit par terre. Us lui coupèrent ensuite lagorge^ et prirent la fuite après s'être emparés de l'or, qui faisait une somme considérable. Qpand le crime fut découvert , on envoya un sergent après eux ; mais il se laissa corrompre à prix d'argent , et au lieu de les arrêter, leur laissa prendre le chemin de l'Espagne, où, pour vouloir trop faire parade de leur or, ils se firent dévaliser par des brigands. Le domestique du chanoine , continua pourtant sa route. Se trouvant sans ressources , il prit du travail chez un cordonnier espagnol, y resta tro^s ans , laissant pousser sa barbe , puis pensant qu'on ne le reconnaîtrait plus , revint et se rendit à Lunel en passant par Montpellier. Mais il fut arrêté , et ramené dans ceue ville.
On déterra Iç. çhanpine , ^iprès trois: aps d'inhumation, pour confronter l'assassin avec le
corps de sa vicdme. Il n'y eut toutefois aucun des signes que Ton attendait, comme, par exemple, de voir les blessures se rouvrir et le sang couler ; il est vrai de dire que le cadavre était passablement desséché. Le coupable après avoir fait des aveux complets fut condamné à être massaré. Il en appela à Toulouse , réussit à s'échapper au passage d'une rivière, fut repris, condamné de rechef à cette peine cruelle, et ramené à Montpellier où la sentence fut exécutée comme il suit. Après la lecture du jugement , le bourreau le fit monter dans la charrette et le plaça sur les genoux de sa femme. Il commença ensuite à le tenailler avec des tenailles rougies, jusqu'à la maison du chanoine. Là il lui coupa les deux mains sur un billot placé à cet effet sur la charrette. La femme lui tenait les yeux bandés , et à mesure que son mari coupait une main , elle introduisait le moignon, d'où s'échappait un jet de sang, dans une espèce de cornet qu'elle nouait solidement pour arrêter l'hémorrhagie. On le mena ensuite à la Cour du Bayle , où il fut décapité et coupé en quartiers , qui furent suspendus à des oliviers, hors la ville. Le sergent qui s'était laissé corrompre, et qui avait été dénoncé par le meurtrier, lut attaché à la charrette, le corps nu jusqu'à la ceinture. Le bourreau le fouetta jusqu'au sang à plusieurs reprises ; après quoi il fut banni.
Le 10 janvier de l'an I5S7» ily eut une séance
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d'anatomie au Collège , sous la présidence du docteur Guichardus ; le sujet était un homme.
Le 12, je me masquai avec plusieurs nobles , pour aller danser dans une riche maison, dont la maîtresse n'avait pas trop bonne réputation. Nous y restâmes jusqu'à minuit, car il y était venu beaucoup d'autres masques. Tout-à-coup la maîtresse prétendit avoir perdu un chapelet précieux, et fit chercher parmi la foule; mais on ne découvrit rien. Un instant après nous nous retirâmes. Mon départ me fit soupçonner de l'avoir trouvé , et l'on donna secrètement commission au fi-ère Bernard, le moine Augustin , qui me connaissait, de me sonder adroitement. Je le reçus de manière à lui ôter l'envie de revenir. Mais je fus si mortifié de l'aventure que je renonçai aux danses. Catalan, qui avait eu vent, lui-même, des calomnies répandues sur mon compte , m'apprit bientôt après qu'on avait découvert que la dame avait donné son bijou à un prêtre , et que pour écarter les soupçons de son mari, elle avait imaginé cette petite comédie.
Les 12 et 14 janvier, j'écrivis à mon père en lui envoyant une caisse remplie de livres , de squelettes, de poissons de mer, et de tout ce que j'avais recueilli; car je commençais mes apprêts de voyage. Je l'avertissais que je serais à Bâle aux environs de Pâques, et au plus tard, pour le mois de mai. Je ne me faisais aucune illusion sur lés difficultés que j'allais rencontrer au début de ma
caniërey mais j'espérais les surmonter avec l'aide de Dieu. Mon intention était d'employer des médicaments plus efficaces que ceux de chez nous^ et de me faire une réputation par ce moyen. Je le priais de me faire parvenir de l'argent à Paris. Catalan lui demandait de renvoyer son fils Jacques pour les fêtes de Pâques. Sigmundt , le fils du prévôt de la cathédrale, pouvait l'accompagner parce que je lui avais trouvé un échange chez un marchand dont le fils partirait pour la Suisse en ramenant le cheval de Sigmundt. Ce fut la dernière lettre que j'écrivis de Montpellier.
Le 18 janvier, une femme enceinte marcha sur une corde fort élevée, comme font les funambules. Le même jour, mes camarades m'invitèrent à une collation nocturne , et me servirent un pâté où il y avait du chat. J'en mangeai , le prenant pour du lièvre , mais quand j'appris la vérité , je fus médiocrement satisfait.
Le 26, je reçus une dernière lettre de mon père, me recommandant de ne pas différer mon départ, vu que mon beau-père perdait patience. Il m'apprenait que Contzenus s'était établi comme médecin à Berne, Schœpfius à Colmar et Myconius à Mulhouse. Je me préparai donc à partir avec Théodore Birkmann de Cologne, jeune homme très-instruit, dont les parents étaient des imprimeurs renommés. Il jouait non-seulement de tous les instruments à cordes , mais encore de la
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flûte; ce qui nous permit de passer plus d'un moment agréable en route. J'achetai un cheval à un gentilhomme de mes voisins , nommé Guillaume de Sandre ; il le tenait de Wachtel , qui l'avait amené de Strasbourg; c'était une bête robuste, docile, et de bonne apparence. Birkmann en acheta également un. Je vendis mon excellent luth, ce qui me fut un véritable chagrin. Le 24 février nous offrîmes à nos camarades le dîner d'adieu dans une auberge (i). Je pris ensuite congé de mes professeurs, de mes amis , et de quelques demoiselles.
Enfin, le 27 février, je fis mes adieux à mon maître Catalan. U pleurait à chaudes larmes, ainsi que sa femme Eléonore et tous les gens de la maison. Les Allemands qui devaient m'accompagner étaient arrivés avec Birkmann et Gilbert. Je montai à cheval , au nom du Seigneur, et le cœur serré, je quittai cette ville aimée, où j'avais demeuré si longtemps. Notre troupe formait toute une cavalcade, quand nous franchîmes les portes. Nous arrivâmes pour dîner à Fabrègues et à la nuit tombante nous atteignions la petite ville de Loupian après une étape de quatre lieues. Gilbert, Rot et Wachtel voulurent nous faire la conduite encore plus loin.
(i) Probablement à la Croix-d'Or, où les étudiants avaient Thabitude de faire leurs repas de corps. La rue dans laquelle était cette auberge en porte encore le nom.
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