DEUXIÈME PARTIE
Voyag* A MarteilU par m». — Lei Se^ bras du Hhiae. — Lé Chdttau ijf tt It Port. — Galirti et Galiritiu. — Lt due de Guise et madame de Casttllùm. — Le viguier Lihtrtat tt h consul Casaulx. -~ Abbaye Saint-Victor. — Ègliits et Praussùms. — Mceurs et Fitts marstiUaists.
' février 1597 , je quittai la pension I de MadoDoa de Gras pour entrer chez le 1 marchanddepoudresFrançobBossonel.
Le 9, je partis de Montpellier avec plusieurs allemands et le docteur Félix RodtmQnd. Nous allâmes coucher à Villeneuve , et le lendemain matin à deux heures nous traversions l'étang pour demander un passeport au gouverneur de Maguelone , fonhalité qui nous retînt jusqu'à neut heures. Nous nous fîmes conduire ensuite à bord de notre tartane qui était à l'ancre dans le port des Sarrasins ; le patron , avec sa tète couverte
d'un sac ou capuchon semblable à ceux des capucins, fit déployer les voiles et nous partîmes à la grâce de Dieu.
Le temps était assez favorable , et nous rencontrions en route des vaisseaux suivant avec le même vent des directions toutes différentes; ceux qui Tavaieat en poupe, marchaient cependant plus vite. L'un d'eux nous rasa même de si près que je crus qu'il allait nous écraser ; mais ils manœuvraient avec une habileté surprenante. Nous passâmes ainsi successivement devant les sept bras formés par le Rhône au-dessous d'Arles. Le premier ( le Grau neuf y et en langue du pays. Grau de Peccais )st trouve après Aigues-Mortes ; l'eau jaune du fleuve qui pénètre avec violence dans la mer, se distingue facilement de cette dernière dont la teinte est grisâtre.
Le second, dit le Grau d'Organ, débouche après les Trois Maries , petite ville bâtie sur le rivage et dont l'église possède le corps de ces trois Saintes dans des châsses d'argent fermées avec trois ckk dont l'une est conservée à Arles ( dont ce lieu relève ); la seconde, au Parlement d'Aix, et la troisième , dans la localité. Ces reliques ne sont découvertes qu'à certains jours de fète et on ne peut le faire sans ces trois clefs.
Le troisième , dit à'Empbise ou de PauUt, ne provient pas de la Robine comme les deux autres, mais du grand Rhône; c'est par lui que les vaisseaux arrivent jusqu'à la mer. Viennent en-
suite le quatrième (h Grau grand); le cinquième (lou Pichoufiy en français Grau 4' Enfer ) ; le sixième (Grau de Passou) , et enfin le septième ( Roque-Dadoux et en provençal louPasquier) qu'on ne distingue pas aussi bien, parce qu'il débouche obliquement dans la mer. On passe ensuite en vue du village de Fos , de la ville des Martigués, dont le port est protégé par la tour de Bouc, et du bourg de Carry.
Minuit sonnait quand nous jetâmes l'ancre à Marseille entre les Deux Lies. Plusieurs commis vinrent aussitôt prendre nos noms ainsi que celui de notre navire, et le lendemain, 1 1 février, quand au jour levé on tira la chaîne fermant l'entrée du port , qui est tendue entre la tour Saint-Jean et le château situé vis-à-vis, qu'on appelle le Fort y nous accostâmes au pied d'un escalier, où d'autres commis vinrent une fois de plus nous questionner et nous inspecter avant de nous mener chez le consul. Celui-ci, après avoir pris connaissance de notre passe-port de Maguelone , nous demanda nos noms et. qualités, le but de notre voyage et l'auberge où nous comptions descendre. Nous indiquâmes la maison d'un hollandais, maître David Flamman, qui avait déjà logé plusieurs Allemands, notamment Caspar Rodtmûnd, le frère de Félix , et quelques autres Nurembergeois. Comme ce n'était pas une auberge publique , il n'avait pas d'enseigne.
Marseille doit sa prospérité à son port , qui est
aussi sûr que commode. L'accès en est défendu par quatorze pièces d'artillerie , établies sur des hauteurs, du côté de l'église de la Major. Ce sont les plus grosses que j'aie vues en France ; quelquesunes ont seize pieds de long et lancent des boulets gros comme la tète. Il 7 en a quatre sur la tour Saint-Jean , touchant les fortifications de la Commanderie ; quatre un peu plus loin , sur le rempart , proche l'église Saint-Laurent, entre quatre moulins à vent bâtis en maçonnerie ; trois près la Major y et enfin sept sur la colline à côté de la Grande Horloge, entre ou derrière d'autres moulins paiement maçonnés.
Le port est en outre protégé contre les pirates par le château d'If, bâti sur une île, à un quart de mille au large et flanqué à ses quatre angles de tours rondes , ayant chacune sur sa plate-forme douze gros canons et plusieurs petits, aux feux si bien croisés, qu'un oiseau ne pourrait passer sans être atteint. Il appartient à l'archiduc de Florence et possède une garnison italienne de cinquante hommes. La garde des portes est confiée à des Suisses. Ils vivent tous, du reste, en bonne amitié avec ceux de Marseille. Dans l'intérieur, il y a d'excellentes citernes et un moulin à vent. En face de ce château se trouvent deux rocs tout nus , appelés les Deux Isles. J'îd appris depuis qu'on y a construit des forts garnis de troupes. Les pêcheurs y vont quelquefois jeter leurs filets. Dans le vaste espace qui s'étend
entre ces trois rochers et la ville , la mer est si profonde y que les plus gros vaisseaux peuvent y aborder. On l'appelle Ylsle. C'est là que nous avons passé la nuit à l'ancre , en venant de Maguelone.
Enfin > il y a sur la colline de Notre-Dame de la Garde une forteresse redoutable toujours occupée par une nombreuse garnison. C'était, diton, jadis, un temple d'Apollon. De ce point élevé, par un temps clair, on peut voir jusqu'à soixante milles de distance. Un vaisseau paraic-il en vue ; aussitôt un drapeau blanc, hissé au sommet du fort, indique s'il vient d'Italie, d'Espagne, d'Alexandrie ou de Barbarie. S'il s'en présente plusieurs à la fois, on élève autant de pavillons , et quand ils passent à un certain endroit, on tire un coup de canon. Si ce sont des galères , des branches (?) sont arborées sur la petite tourelle dominant la plateforme. Au moyen de ces signaux et en supputant le temps , les marchands peuvent savoir à peu près quels sont les vaisseaux qui entrent^ car ils les attendent avec impatience et vendent souvent la cargaison avant son arrivée. Cette forteresse est entourée d'un fossé taillé dans le roc ; elle renferme aussi une église et de vastes bâtiments ; c'çst un lieu de pèlerinage très-fréquenté.
Ce qui ajoute à la commodité du port , c'est qu'il pénètre au milieu même de la ville. Les maisons le bordant de trois côtés , les marchandises peuvent être débarquées devant les boutiques
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mêmes. Comme il reçoit toutes les ordures et tous les égoûts , on est quelquefois obligé de le nettoyer au moyen d'une machine curieuse, mamœuvrée par les galériens. En été il répand, diton, une odeur si infecte qu'il est impossible d'en approcher à jeun. J'ea éprouvais moi-même un malaise pendant les belles journées ; mais on s'y habitue à la longue. L'infection est combattue d'ailleurs par l'odeur de toute sorte d'épices et celle du goudron dont on enduit journellement les vaisseaux, qui sont si npmbreux et si serrés depuis la tour Saint-Jean jusqu'à l'autre extrémité, c'està-dire à la Porte de Fouraignier, qu'on n'aperçoit pas l'eau qui les porte. Il y en a de toutes les formes et de toutes les dimensions.
Au milieu du port, en face presque de l'Hôtelde-Ville se trouvaient précisément deux belles galères, richement peintes et dorées, que nous allâmes visiter le 12 février. L'une était au duc de Guise , gouverneur de Marseille et de la Provence , l'autre au lieutenant viguier ou consul de la ville , appelé Libertat. Il s'y faisait un tel bruit de chaînes et de cris, qu'on se serait cru au milieu d'une immense forge. Je comptai de chaque côté trente-un bancs de rameurs. A chaque rame sont enchaînés quatre et quelquefois cinq galériens de toute nation. En ce moment , c'étaient surtout des Espagnols , au nombre de quatre cents environ , faits prisonniers , les uns quand le consul Casaulx avait voulu livrer
la ville à l'Espagne, les autres à bord d'un vaisseau génois dont je parlerai tout à l'heure... Quelquefois il n'y a que vingt-quatre rames de chaque côté . Les hommes sont enchaînés deux à deux par les pieds, avec de lourdes chaînes; mais comme le galérien réussit assez souvent à s'échapper et peut cacher ses fers sous sa longue robe (quoiqu'il soit défendu à tout ouvrier de desceller la chaîne d'un forçat )^ on leur met au cou un carcan muni d'une tige de fer de deux pans de long qui dépasse la tète , et qu'il est impossible de dissimuler d'aucune manière.
Si l'on est désireux de voir ce que la nature humaine peut endurer, on n'a qu'à visiter ces malheureux. Ils sont nourris avec des hiscuits , sorte de pain dur et mince, recuit dans le four et fait avec du blé non nettoyé. Il le faut tremper dans l'eau pour pouvoir le casser avec les dents. Une ou deux fois par semaine on leur donne de la viande ; mais les autres aliments sont affreux. Us sont vêtus uniformément , tondus et rasés de frais pour éviter la vermine , et confinés dans les galères, jour et nuit , été comme hiver, par la pluie, la neige ou la chaleur. Le soir on couvre le navire avec une tente en grosse toile , et quand le matin, par un beau temps, on enlève cette dernière , c'est un curieux spectacle de les voir vaquer à leurs occupations. Les uns tricotent^ cousent^ découpent du bois; les autres courent, raclent, lavent , font la cuisine , s'occupent de la vais-
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selle^ etc. Tous travaillent ; car quand ils sont à l'ancre et qu'on ne les emploie pas à nettoyer les rues, les places ou le port, chacun peut s'occuper de son métier afin de gagner quelques sous pour s'acheter du vin et du linge. Avec leurs économies, ou l'argent donné par quelques personnes charitables ,' ils pourraient se racheter , mais ils se gâtent tellement au contact les uns des autres , qu'ils ne reculent devant aucun mauvais coup. Ce sont en général des hommes robustes. Qpand ils rament sur mer, ils sont nus jusqu'à la ceinture , et devant et derrière eux est placé un homme avec un sifflet pour le commandement de la manœuvre. S'ils n'obéissent pas assez vite, les coups de fouet leur pleuvent sur la tète et sur les épaules au point de faire jaillir le sang; quelquefois même , pour faire un exemple , on leur coupe un membre , car les deux gardeschiournes sont d'ordinaire d'anciens galériens, dénués de toute espèce de pitié. Si le vent est favorable , on déploie les voiles pour aller plus vite.
Au milieu de la galère, sous la passerelle , sont placés deux canons, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, sans compter plusieurs autres disposés en différents endroits. La galère a deux étages, mais à l'avant du pont se trouve une cabine élevée renfermant deux chambres pour les officiers supérieurs. Les marchandises et le chargement occupent la cale, et les galériens enchaînés à leurs
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rames sont au-dessus. L'entretien de chaque galère coûte annuellement de neuf à dix mille couronnes. Il y en a d'ordinaire six dans le port : celle du Roi^ celle du duc de Gnise, celle de l'Intendant de Marseille ; les autres appartiennent soit à la ville soit aux chevaliers de Malte.
Le 1 3 février, nous sommes allés , en bateau , visiter le grand vaisseau que le duc venait d'enlever aux Espagnols y et qui était à l'ancre près de l'Isle. Il avait coûté vingt-une mille couronnes aux marchands de Gènes, sans les cordages , les voiles et les ancres. En revenant d'Espagne avec un chargement de cochenille, de vin, etc., et un équipage de quatre cents soldats espagnols^ le vent le jeta dans les eaux de Marseille. Le duc de Guise, averti , sortit avec ses navires , et s'en empara sans coup férir. Les soldats furent enchaînés sur les galères, les marchandises confisquées, et les Italiens de l'équipage relâchés. C'était un des plus gros bâtiments qui eussent été lancés dans la Méditerranée. On eût dit une immense maison à cinq étages surgissant au milieu de la mer. J'estime que le chargement pesait au moins seize mille quintaux. Il avait huit ou dix voiles attachées à deux gros mâts d'une hauteur prodigieuse , au sommet desquels je montai par des échelles de corde. De cette élévation la vue s'étendait au large et sur le Chasteau d'If y près duquel tournait un moulin-à-vent semblable à ceux de l'intérieur de la ville. Notre visite terminée, nous
sommes rentrés le soir à Marseille sur noire petit canot.
Le 14 février, je 6s une promenade le long du port pour examiner les divers bâtiments en usage dans la Méditerranée et qui sont de sept espèces : i» les petits canots , sans voiles et sans pont, qu'un homme manœuvre avec deux rames; 2^ les tartanes , longues du double , marchant avec deux voiles et pouvant charger environ trois cents quintaux. Les Espagnols en font surtout usage ; elles n'ont pas de pont non plus , et sont garnies de huit à dix bancs pour les rames, quand le vent fait défaut. 3^ Les petites barques ou meras barcas servant uniquement pour le cabotage. C'est la classe la plus nombreuse ; elles sont pontées et munies de deux voiles ; les marchandises se logent dans l'entrepont. 4^ Les grandes barques qui vont jusqu'à Alexandrie et en Afrique, et ont soixante pieds de long sur vingt de large ; leur pont est garni d'une cabine élevée, fermant si bien , qu'en temps de pluie les marchandises sont complètement garanties. 5° Les Naves marchands servant au commerce et voyageant sous la garde de soldats. 6^ Les Naves de guerre, semblables aux précédents, mais remplis de soldats , de canons et autres armes à feu. 7® Enfin , les galères dont j'ai déjà parlé.
Des vaisseaux , venant d'arriver, déchargeaient sur les quais des marchandises de toute sorte , des épices en quantité incroyable, de la rhubarbe
et autres médicaments, des singes, des animaux étrangers, des oranges, des citrons et mille autres denrées. Cétait un spectacle des plus curieux que de voir cet affairement de gens se pressant de toutes parts et apportant des nouvelles de tant de pays lointains.
Après déjeuner je me fis conduire en bateau, avec quelques Allemands, de l'autre côté du port à la maison de plaisance de Mme. de Castellane, la maîtresse du duc de Guise, gouverneur de la province (i). Nous y vîmes un magnifique jardin avec des bordures et des allées sans nombre , ainsi qu'une grande serre remplie d'orangers et de citronniers dans des vases. Le jardinier qui nous conduisait n'ayant pas la clef de la salle d'armes, nous ne pûmes la voir que de l'extérieur; mais nous visitâmes les appartements, qui sont superbes et ornés de belles tapisseries. En bas , dans la cour avant de sortir, on nous montra une autruche vivante dont je pouvais à peine atteindre la tète avec la main. Nous lui fîmes avaler sans difficulté des clous de fer à cheval. Le jardinier nous jura qu'il lui en avait vu avaler beaucoup,
(i) Marcelle ou Marseille Altoviti. Sur ses amours avec Charles de Guise fils du Balafré, voir Tallemant des Riaux* édit. Técheaer, t. I , p. 36i>370. — Elle était fille de Philippe Altoviti, florentin, seigneur de Castellane, capitaine des Galères; et de la belle Renée de Rieux-Chasteauncuf « une des mignonnes du roy Henry III » qui faillit Tépouser. ( Voir ibid., pp. 270 et 307-309.
ainsi que des clefs , qu'elle n'avait jamais rendues ; preuve évidente qu'elle avait digéré le tout.
De retour en ville, nous allâmes voir en divers endroits d'autres animaux étrangers : un léopard enchaîné dans une cour et qui avait tué sept hommes avant d'être pris , un chatpard avec sa belle robe mouchetée ; quatre jeunes lions arrivés depuis peu chez l'aubergiste hollandais Caspar, deux porcs épies vivants , etc. Il y avait aussi , au palais du Duc, une espèce de grand singe appelé Bertram, qui faisait les tours les plus risibles.
Le 1 5 février, j'achetai dans la rue des Orfèvres de la nacre, des cuillers, des sachets, des coquillages , des coraux , et autres curiosités maritimes qu'on trouve là meilleur marché qu'ailleurs. Après diner, je me fis faire plusieurs de ces boules de verre, ornées de jolies figures, et nageant toujours sur l'eau, de quelque côté qu'on les tourne. Le verre est soufflé à la flamme d'une lampe , avec un chalumeau. C'est très-curieux à voir; on fabriqua ainsi devant moi des vases, des bagues , des chaînes , des cordes , etc.
Le i6, de grand matin, dans la rue la plus fi-équentée, qui mène de l'hôtel-de- ville au palais du gouverneur, je vis quantité de galériens enchaînés enlevant le pavé en toute hâte , pour le remplacer par du sable. En même temps , on installait une longue barrière sur un côté , pour que le peuple pût voir les mascarades qui allaient avoir lieu. Les personnes de distinction étaient placées
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dans les maisons voisines. Après diner, le duc de Guise arriva , avec un cortège de gentilshommes et de nobles , montés sur de magnifiques chevaux barbes, et richement travestis , mais masqués de manière à ne pas être reconnus. Us s'arrêtèrent sur la place préparée le matin et commencèrent aussitôt un carrousel qui dura plusieurs heures. La maîtresse du Duc distribua les récompenses.
Je pus juger , à cette occasion y du luxe des Marseillais d'aujourd'hui. Quelle différence avec leurs sévères ancêtres , dont l'austérité était passée en proverbe : mores massilimses , et qui ne donnaient jamais plus de dix couronnes de nippes en dot à leurs filles ! Presque toutes les femmes que je vis portaient de superbes colliers de perles , d'une valeur de 500 à 1000 couronnes. Ce sont des cadeaux qu'apportent des Indes leurs maris ou leurs amants , pour les dédommager de trop longues absences. Elles sont très belles, très empressées et très coquettes ; mais il y a dans leur ajustement plus de richesse que de bon goût. Ainsi , tandis que les manches et le corsage sont de taffetas , de velours ou d'atlas rouge , la jupe est de même étoffe , mais grise , jaune ou bleue , ce qui les fait ressembler à de vrais perroquets. Les femmes des marchands portent des bas de soie, aussi bien que celles des nobles. Les simples bourgeoises ont les mêmes vêtements bariolés ; mais les jours ordinaires , elles passent des manches en toile blanche et bleue , et une sorte de
camisole à taille très-longue » avec une jupe plus courte d'une autre couleur. Toute la soirée, je vis les mascarades parcourant les rues , au son de la musique y exactement comme l'année précédente à Avignon.
Après le carrousel , il y eut des bals chez les principaux habitants. Sur h Place neuve, où s'exécutaient diverses danses, et qui est en contre-haut de la rue , un grand nombre de vauriens s'amusaient à se lancer des oranges, comme on fait chez nous des boules de neige. Les passants même n'étaient pas en sûreté , car dans cette saison il arrive par mer des chargements entiers de ces fruits qui commencent à se ramollir et qu'on vend à vil prix. A chaque carnaval, il s'en détruit ainsi des milliers.
Le 17 février j'ai traversé le port en bateau pour aller visiter l'abbaye de Saint-Victor qui passe pour un des premiers monastères de France. Il y a deux églises, bâties l'une sur l'autre. Celle d'en bas^ où l'on descend par trente marches, est trèsfroide et si obscure qu'on y tient toujours des lampes allumées. J'y ai vu : i^ le tombeau, creusé dans le roc , des sept dormans ( on en a trouvé trois à Rome ); 2^ la grotte ou chapelle de Marie Madeleine la pécheresse. Trente ans après la mort du Christ et avant la construction de l'église, il n'y avait que cette grotte où la Sainte fit pénitence pendant sept ans. On y montre la marque de ses genoux sur la pierre, ainsi que son lit et le
banc où elle s'asseyait ; y la croix de saint André enfermée dans un coffre en bois où l'on a pratiqué cependant une petite ouverture permettant de la voir ; 4® l'autel vénéré d e saint Biaise , au dessous d'une chapelle grillée où nulle femme ne doit entrer. On raconte qu'une reine a3rant osé jadis y pénétrer , fut immédiatement frappée de cécité» et ne recouvra la vue que grâce aux prières des moines du couvent. 5^ Les corps embaumés de sainte Bénédicte et sainte Vincente^ des saints Cassien » Hugues , Eusèbe , Adrien et Hermann le martyr , etc.
Dans l'église supérieure on me montra une belle cruche antique en albâtre , qui d'après certains aurait servi au Christ pour laver les pieds des douze Apôtres. D'autres pensent que c'est le vase où Marie-Madeleine portait le parfum pour oindre les pieds du Seigneur. Elle ressemble beaucoup aux urnes funéraires des Grecs. On permet facilement de voir les reliquaires d'or ou d'argent tout couverts de pierreries , que renferme cette église, mais comme on en vend la description je Tai achetée et la transcris cidessous (i). Dans le tr^ept il y a un puits et une petite colonne à côté , sur laquelle se voit l'empreinte d'une patte armée de griffes. Ce serait, m'a-^-on raconté, celle du diable qui s'éunt
(i) Flatter donne en effet cette énumération qui serait trop longue à rapporter id.
glissé un jour dans le couvent et ne sachant par où se sauver à la vue de Thostie qu'on portait en procession , se précipita dans le puits en essayant de se cramponner à cette colonne, qui garda la marque de sa main. On n'a pu me dire , par exemple , si le malheureux s'était réellement noyé ou s'il en avait réchappé.
Je serais bien monté jusqu'à la chapelle Saint- Nicolas , sur la colline qui domine l'abbaye , mais nous dûmes repasser le port pour voir sortir de la Major la procession annuelle d'actions de grâces instituée à l'occasion de la mort du consul Casaulx. Sur l'emplacement de cette église , très ancienne comme les autres, et assez laide, était jadis un temple de Diane dont on retrouve encore quelques vestiges. Elle possède le sanctuaire de saint Lazare , évêque de Marseille, qui fat ressuscité par le Christ. C'était le frère de Marthe et de Marie-Madeleine. On y conserve le chef de ce saint ainsi que le bras de saint Victor, dans une armoire fermée de chaînes et de verrous, avec ces vers :
Vmi Creator siderum Dele malorum scdera Devicti tuipopuli Precibus sancti La^^ari.
Ces reliques sont estimées valoir plus de 100,000 couronnes. Il y a aussi dans l'église une chapelle de sainte Marie-Madeleine où Ton prêche pour les pauvres passants.
Après un moment d'attente sur la place , nous vîmes défiler la procession annuelle d'actions de grâces y instituée en mémoire de la mort du consul Casaulx y arrivée l'année précédente, comme je le dirai tout à l'heure. En tête marchaient quelques chantres et des prêtres, avec croix et bannières, précédant , portés sur un brancard, le chef de saint Lazare , dans un buste en argent massif orné de pierreries, et le bras de saint Victor, également monté en vermeil; après eux on voyait l'évêque de Marseille , accompagné de prélats et de prêtres, portant toute sorte d'objets sacrés, crucifix, ostensoirs, etc., et suivis par un grand nombre de citoyens et de magistrats. Enfin venait la confrérie des Battus y c'est-à-dire, de ceux qui se flagellent à certains jours , vêtus de longs sacs qui leur couvrent la tête et le corps jusqu'à la cheville , avec des trous à la place des yeux , de la bouche et sur le dos , pour voir , respirer et se flageller. J'estime qu'il passa plus de 4000 hommes ainsi vêtus , qui tous étaient certainement des habitants de la ville. Q.uand la procession eut fini son parcours , elle rentra à^la Major et Ton tira les gros canons du port.
Après goûter, j'allai promener du côté de laPorte royale, où l'on voit de beaux jardins entourés de clôtures. C'est l'entrée la plus importante de Marseille, et la mieux gardée. J'y copiai ces deux vers :
Quo tandem casu cecidit Casalius , uni UbertaSfnedtimcognitay savafuit.
dont voici l'explication. Le consul Casaulx qui était en charge depuis plusieurs années, à cause de sa grande popularité ( car^ d'ordinaire, on les change tous les ans), s'était entendu secrètement avec le prince Doria dont les galères pleines d'Espagnols et d'Italiens étaient à l'ancre devant le port , pour livrer la ville au roi d'Espagne. Il avait même envoyé ses fils en otage à ce prince , qui leur compte encore aujourd'hui une pension annuelle d'environ 2000 couronnes. En outre, tous les citoyens notables qui auraient pu gêner ses desseins avaient été exilés. On n'attendait que la réponse d'Espagne , quand un jour (c'éuit la veille du mardi gras), Casaulx ayant voulu faire une promenade vers la Porte royale, le viguier Libertat {i), qui connaissait son projet, le surprend, et le tue d'un coup de hallebarde, sous la voûte même, dans un coin, contre la tour. Il fait aussitôt fermer les portes de la ville et traîner le corps du consul par les rues , au cri de : Vive le roi de France.
Le prince Doria s'enfuit précipitamment, tandis que ses gens , réfugiés dans l'église de la Major,
(i) Ce n*est qu'après la mort de Casaulx et la fuite de Loys d'Aix , son complice , alors viguier, que lierre de Libertat fut pourvu de cette dernière charge. Le fait se passa non pas le lundi gras de l'an 1596, comme le dit Flatter, mais le samedi d'avant, c'est-à-dire le 17 février.
sont faits prisonniers. (Plus tard on relâcha les Italiens, mais les Espagnols furent enchaînés sur les galères). La maison de Casaulx est mise au pillage ; on brise ses carrosses, et on démolit les constructions qu'il faisait élever sur toute la longueur d'une rue. Quant à ses chevaux , qui étaient très beaux, car il les prenait de force à ceux qui refusaient de les lui vendre, ils furent donnés au duc de Guise , lorsqu'il fit son entrée dans Marseille, après ces désordres. Telle est Texplication des deux vers et de la procession commémorative dont j'ai parlé. Actuellement, Marseille est paisiblement gouvernée, au nom du roi de France, par le duc de Guise et par le viguier^ assisté de quatre consuls. Elle relève du parlement d'Aix.
Près la porte du Marché, je passai sur un aqueduc de dix-sept arches , qui mène l'eau potable en ville. Il n'est pas couvert; mais si quelqu'un le dégrade , on le mène au sommet , et sans autre forme de procès , on lui coupe la main coupable du méfait. Non loin de là, se trouve le couvent des Carmes , pauvre et mesquine construction ; et , en revenant en ville , sur une grande place où se dresse une potence , l'église des Accoules dans laquelle sainte Marie-Madeleine commença de prêcher l'évangile. Dy a encore beaucoup d'autres églises, comme celles des Augustins, des Jacobins, de Saint-Sauveur , de Saint-Laurent, etc., mais elles n'ont rien d'intéressant.
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Je voulus voir ensuite l'Hôtel-de-ville , avec sa magnifique salle donnant sur le port , et aussi le Palais du duc de Guise. On y entre par une double voûte où se tiennent les gardes du corps. C'étaient justement des Suisses qui^ m'entendant parler allemand y s'empressèrent de me laisser passer. J'arrivai au premier , dans une grande salle où le duc était assis à côté de sa maîtresse^ vêtue de drap d'or. Il y avait fête ; on dansait en l'honneur du viguier , qui avait occis l'année précédente le consul Casaulx. Inutile de décrire la richesse des costumes et l'excellence de la musique dans une ville si opulente, et chez un prince non marié. Celui-ci , à la vérité , n'était pas beau de figure , avec son nez camard , mais il resplendissait d'or et de soie. Les danseurs n'étaient jamais plus de six à la fois^ se relevant tour à tour, embrassant leurs danseuses et s'assey ant avec force révérences . Leur manière de volter est singulière: après avoir sauté en rond pendant un moment avec une dame , ils ne la quittent pas et continuent à danser, en recommençant ainsi deux ou trois fois, avec la même. On exécutait aussi d'autre belles danses, telles que pavanes, hrausUm^ gaillardes, etc. Sur le soir, quand le bal cessa, on servit dans des coquilles en vermeil des confiseries , des pralines, des noisettes, de la canelle, etc., toutes choses qui ne sont pas chères dans ce pays. On versait également, à qui voulait, du vin de Malvoisie. Après quoi, chacun se retira.
En sortant de souper , nous allâmes , avec un fondeur de cloches de Nuremberg et tous deux masqués , dans plusieurs maisons où il y avait bal et libre accès. Tout s'y passait comme à Avignon, sauf qu'on n'y peut guère se faire bien venir auprès des danseuses, qu'en leur payant des confiseries. Le duc vint dans un de ces hôtels , accompagné de sa maîtresse Mme. de Castellane , de sa sœur et de plusieurs autres dames. On fit place aussitôt et ils exécutèrent un délicieux ballet. Il fut reconnu , malgré son masque^ k cause de ses musiciens, qui l'accompagnaient et qui étaient excellents.
Dans une autre maison (celle d'un consul), onjouaitet dansait à lafois. Je fus stupéfait de voir la dame du logis , assise avec plus de cinq cents couronnes au soleil devant elle, jouant aux cartes rien qu'avec des hommes, tandis que le mari promenait en compagnie d'autres personnes dans la salle, sans y faire la moindre attention. C'était une joueuse enragée; on m'affirma. qu'il lui arrivait de perdre ainsi mille couronnes en une soirée. Leur fortune, heureusement, le lui permettait.
Le matin du i8 février, je fis une excursion sur les collines qui dominent la ville^ pour jeter un coup d'oeil sur la campagne. Le terrain , peu propre à la culture du blé, produit beaucoup d'olives et de vin. Il est défendu , sous peine d'amende, d'acheter du vin étranger, avant que tout celui de la contrée ne soit vendu. Je n'ai
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jamais va ville entourée de plus de fermes et de maisons de plaisance. La raison en est qu'en temps de peste (chose fréquente à cause du grand nombre de gens venus de tous pays), les habitants se réfugient à la campagne. Ily a, du reste, de l'autre cdté du port, derrière le fort Saint* Jean , au bord de la mer, un grand bâtiment où Ton isole les pestiférés. Us y sont bien traités, avec des médecins , des chirurgiens et des pharmaciens particuliers, mais sans aucune communication avec le dehors.
Rdour à Mùntpdlicr par Aix, Avignon, Orange et Nimes. ^- Thomas Flatter, reçu bachelier en médecine , va à Uzès f exercer à la pratique. — Bagnols et le Grand-Prkfôi de Languedoc, — Installation à Uzès, — La ville et les emrirons . — Mœurs locales, — Élections consulaires, etc. — Entrée solennelle du Duc,
E 1 9 février, après avoir dîné, réglé mon hôte et pris congé de mes camarades , je me mis en route , avec le docteur Christophe Geiger de Zurich. Nous sortîmes par la porte d'Âix. La veille j'avais remis tous mes achats bien emballés à un patron de navire, pour les transporter à Montpellier.
Il faisait nuit depuis une heure quand nous arrivâmes à Âix. Cette ville est entourée de remparts et possède un château-fort. Elle était très importante au temps des Romains, comme Fat-
testent encore une foule d'inscriptions. Aujourd'hui c'est la capitale de la Provence et le siège d'un Parlement. On y voit de larges rues et des monuments considérables , entre autres le palais de ce Parlement, avec toutes ses salles donnant sur une galerie circulaire, et son entrée au rez-dechaussée, bordée, comme à Paris, par toute sorte de boutiques, entre lesquelles vont et viennent continuellement jurisconsultes et gens d'affaires. La grande salle d'audience au premier étage est tendue de drap violet semé de fleurs de lys ; on ne peut y entrer pendant les séances qu'en quittant son épée. La cathédrale Saint-Sauveur est également remarquable par son baptistère entouré de grosses colonnes monolithes ayant vingt pieds de haut et une toise de diamètre. Le chœur renferme le tombeau en marbre blanc de Charles duc d'Anjou, avec cette inscription:
Lilia Francorum, cœlestia munera regum , etc.
Les Jacobins conservent aussi, dit-on, dans leur couvent, une fiole contenant quelques gouttes du sang versé par notre Sauveur sur la croix. Chaque vendredi-saint ces gouttes grossissent jusqu'à remplir la fiole, puis reviennent à leur volume primitif ; malheureusement je ne l'ai pas vu.
Nous repartîmes d'Aix le 20 février , en laissant Ventabren à gauche, pour nous diriger sur Eguilles. Le soir nous arrivions à Saint-Cannat,
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petite ville impitoyablement ruinée par le duc d'Epernon, précédent gouverneur du pays. La plupart des maisons avaient été détruites ou brûlées, les remparts démolis et presque tous les habitants expatriés. C'était triste à voir. L'hôtesse du Cheval blanc n'avait pas de poisson à nous donner bien que ce fût un vendredi: nous lui demandâmes un canard, qu'elle ne refusa pas de nous servir, mais dans une salle à part, car elle s'exposait à une forte amende.
Le 21, nous traversâmes Lambesc, autre bourg ruiné , pour aller coucher à Orgon, ville forte, dominée par un château redoutable^ tout plein de soldats et de canons. Le duc de Guise, gouverneur actuel de la province , y vient très souvent. Le 22 , à midi, nous primes un léger repas à Beaupas, surlaDurance, en attendant le bateau de service qui devait nous mener à Avignon, où nous descendîmes à l'auberge du Petit Paris. Le lendemain 23 , nous arrivâmes à Orange, à V hôtel du Dauphin.
La principauté d'Orange appartient au duc de Nassau. Le pays est fertile, mais ne produit pas d'oranges, d*où le dicton: En Orange y point d'oranges. La ville ou ses faubourgs conservent un grand nombre d'antiquités , les restes bien détériorés d'un théâtre demi-circulaire, que les habitants nomment le Cirque y et, un peu plus loin, ce qu'ils appellent le Pan de muraille. C'est un énorme mur , isolé , bâti en pierres de taille , et
orné d'arcades. Tout au sommet sont pratiqués des trous destinés à recevoir les mâts des (entes qui garantissaient du soleil les spectateurs ; car on veut que ce mur ait fait partie du cirque. Sur la route de Lyon , on voit TArc de triomphe de Marins avec des sculptures retraçant des batailles , des trophées et l'image de la divinatrice qui pronostiqua y selon Plutarque, la victoire à ce général. Ce monument a trois arcades, dont celle du milieu plus haute que les autres. L'ensemble est rectan*gulaire et ressemble de loin à une tour : aussi Tappelle-t-on la Tour des Arcs. On l'a récemment entourée d'un mur pour mieux la protéger. Je vis encore, près d'une autre sortie de ville, un second arc de triomphe , qui n'a rien de remarquable. . La ville est protégée par une forteresse escarpée, fermée d'un côté par une haute et épaisse muraille , et de l'autre par un précipice. Cette enceinte renferme une citadelle démantelée, un puits descendant, dit-on, jusqu'au niveau de la vallée , et un grand espace semé en blé. Les églises ont été démolies par les réformés, qui sont en très grande majorité. On- y prêche la vraie religion dans une grande salle où je suis entré. Il y a aussi une Université. J'ai visité le Collège QtY École triviale: la salle des promotions doctorales est très laide, comme du reste tout l'édifice. On ne fait presque jamais de cours. La plupart des professeurs demeurent à Courthezon, à un mille de là, et ne reviennent à Orange que
si quelqu'un se présence pour obtenir le grade de docteur. Ds l'expédient alors en un tour de main et très bon marché (i).
Le 24 février, nous reprimes après déjeuner la route d'Avignon , en passant à Sorgues , où se faisait l'enterrement du carnaval, représenté par un mannequinde paille qu'on promène sur un âne par toute la ville, et qu'on finit par précipiter dans la rivière. Sorgues possède un magnifique château en partie ruiné. Le 25, nous étions rendus à notre hôtellerie du Petit Paris. Je voulus échanger mon manteau contre un autre, ce qui retarda jusqu'au lendemain 27 notre départ pour Nimes. Remoulins, où nous déjeunâmes en passant^ on nous montra dans le mur d'enceinte une grosse tour dite des Scarabasses, parce que tous les ans, dit-on , à la Saint-Jean, il en sort par les fentes une telle quantité de bousiers que tous les environs en sont infectés ; puis ils disparaissent, et on n'en revoit plus un seul de toute l'année. Le même soir nous descendions à Nimes à la Pomme rofi^^.
La journée du 28 se passa à visiter les monuments, T^co/e /rma/e, et à déchiffrer une foule de vieilles inscriptions.
Notre intention était, en partant le i*' mars, à dix heures du matin , d'arriver à Montpellier ,
(i) Studiosi vero ibi nulH, dit Golnitzius, qui passa à Orange, vers 1630. Undejoats^ Rectaremcum scriba ethedelb academicum corpus representare ; juxtà ilîud : Trtsfaciunt ColU" gium. — Ulysses^ édit. de 1655, p. 421.
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pour assister le lendemain dimanche^ de grand matin, à TofEce divin. Moyennant un bon pourboire^ nous courûmes si vite avec nos chevaux de poste, qu'une heure après nous atteignîmes Uchaud, le premier relai, où nous changeâmes de monmres , et qu'à midi nous arrivions au second, c'est-à-dire à Lunel. Malheureusement mon compagnon, qui portait de larges chausses troussées^ avait rencontré chaque fois une selle trop étroite et sans coussinet. Il se sentit entamé et craignit, en continuant à courir de ce train les deux relais qui restaient encore , de se donner quelque hernie. Il fallut faire halte; mais tandis qu'après dîner nous errions par les rues, comme gens vaquant à leurs affaires , le maître de poste ne va-t-il pas s'imaginer que nous cherchions à nous esquiver à pied jusqu'à Colombiers, le troisième relai, pour reprendre ensuite des chevaux jusqu'à Montpellier ! et là-dessus, de s'écrier, tout rouge, qu'en ce cas , nous n'en serions pas moins tenus de lui payer sa course. Il ne tarda pas à reconnaître, tout confus, que ses soupçons étaient mal fondés. Nous reprîmes, après goûter, notre route d'un pas plus calme, et nous arrivâmes avec la nuit à Montpellier.
Le 8 mars, un exprès de Montbéliard m'apporta une lettre du docteur Jean Bauhin(i), me
(i) Jean Bauhiti avait étudié à Montpellier, en 1561, sous Rondelet, et son Historia Plantarum contient de nombreuses traces de ses recherches sur la flore de notre
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priant d'envoyer une collection de plantes rares du Languedoc à son altesse le duc de Wurtemberg. Le lendemain il neigea presqu'à la hauteur du genou , ce qui de mémoire d'homme ne s'était pas vu dans le pays. Les oliviers furent écrasés sous le poids y car cet arbre conserve ses feuilles pendant Thiver. L'exprès fut obligé de rester jusqu'au 26 y afin de pouvoir remplir sa mission ; il ne quitta même Montpellier que le 8 avril.
Le 22^ à deux heures de l'après-midi > je fus promu au grade de bachelier en médecine par le docteur Jean Saporta. J'avais expliqué et argumenté contre les professeurs , la proposition suivante, par eux-mêmes choisie : Anulcerum medi" catiositexsiccaHo.Ce nouveau titre me permettait d'exercer la médecine dans les petites villes des environs.
Le 23, j'invitai à dîner le docteur Saporta y et M. Fabrègue mon marchand , avec le docteur Turquet mon commensal et le docteur Galéon. Au sortir de table, je leur fis mes adieux.
Le 26 y nous allâmes à Balaruc, et le lendemain à Cette, en traversant l'étang, avec le courrier du docteur Bauhin , pour ramasser des plantes et autres curiosités maritimes. Le jour d'après^ nous
contrée. Félix Flatter, son ami , avait des relations suivies avec la cour du prince de Montbéliard où il était appelé dans tous les cas de quelque importance. II fut le premier maître de Gaspard Bauhin frère putné de Jean , qui devint aussi célèbre médecin que son aine.
rentrions à Montpellier avec une charge de près de trois quintaux, qui fut expédiée à Montbéliard. Dans la matinée du 9 avril , j'emballai mes propres collections de poissons, coquillages^ algues , fruits, etc. , en un mot tout ce que j'avais recueilli dans le Languedoc. Il y en avait bien quatre quintaux , qui durent dirigés sur Lyon et surBâle, à dos de mulet. Le soir je sortis de Montpellier, un peu avant la fermeture des portes, avec mon compatriote, le docteur Pantaléon, pour coucher dans le faubourg, au logis du Cheval vert. C'était afin d'être plus tôt prêts le lendemain , pour rejoindre à la Bégude-Blanche le docteur Turquet de Mayeme (actuellement médecin du roi de France), qui était parti de la ville à midi(i). En effet, à deux heures du matin, j'enfourchais mon bidet de louage, et malgré la pluie et les ténèbres, je rejoignais le docteur à sept heures. Nous continuâmes notre route après déjeuner, mais à cause du temps et des mauvais chemins, il fallut couchera Uchaud. Le 1 1 , nous dînions à Nimes à Y Etoile, et le soir, après avoir dépassé Saint-Nicolas , auberge isolée près d'un pont construit sur le Gardon, à une lieue d'Uzès, nous descendions dans lé faubourg de cette ville , à l'enseigne du Merle. Le 12 , dans la soirée, nous arrivâmes au Pont Saint-Esprit, et nous logeâmes
(i) Théodore Turquet de Mayerne avait été reçu docteur à Montpellier le 20 février de la même année.
aux Fioles. En passant à Bagnols, nous avions diné au logis dtVAngey où je revins le lendemain après avoir pris congé de Turquet de Mayeme, qui se dirigea vers le Nord.
Le 14 avril, on représenta dans cette ville, devant la maison du prévôt, qui est sur la place, une belle pièce dont les acteurs étaient des jeunes gens de l'endroit, magnifiquement costumés. Le 15, je fis une promenade dans les jardins des alentours, avec un avocat, dont j'avais fait connaissance à Montpellier. On fit ce jour^à un enterrement dans le cimetière papiste, qui est clos de murs.
Le 16 , je me présentai au gouverneur delà ville, M. Âugier, grand-prévôt de Languedoc. Il promenait dans ses jardins et me montra en détail celui où sont cultivés les groseilliers, les petits-pois et autres légumes rares, dont il est très firiand. Nous allâmes ensuite dans son hôtel, qu'il habite seul, sans femme , avec quelques domestiques et des soldats. J'y vis son cabinet rempli d'antiquités , de parures d'Indiens, de pierres précieuses et de sculptures. Il m'invita à souper; j'acceptai, et pendant le repas , il me raconta sa vie , comme quoi dans sa jeunesse il avait étudié en médecine, puis avait passé les mers, et s'élevant de grade en grade avait été nommé par le roi et le connétable grandprévôt de la province et gouverneur de Bagnols , où il était entouré d'honneurs. Mais cooune il se vantait de posséder des connaissances étranges
et qu'il avait donné à de hauts personnages de^ bagues d'or où se trouvait un esprit familier ( spiritus familiaris j , on le prenait pour un sorcier et un nécromancien.
Dernièrement , me dit-on , il en avait donné une de ce genre à certaine noble dame. L'esprit captif dans la bague devait répondre à toutes ses questions, à condition (c'était une recommandation expresse du prévôt) d'être adoré par elle, chaque jour , pendant deux heures, sous peine des plus grands malheurs. Or, quand la dame sut tout ce qui se passait à son entour et tout ce qu'on disait sur son compte , elle tomba dans une telle mélancolie qu'elle oublia le culte promis à l'esprit, et mourut possédée du démon , dans un état lamentable.
Les manières du prévôt m'auraient assez porté à ajouter foi à cette histoire. Durant tout le dîner ou à peu près, il ne me parla, en effet, que de scien* ces occultes, de démons et d'esprits malins qu'il était facile de conjurer, de belles femmes, etc., et s'enfonça tellement dans ces discours, qu'il me tardait de me retrouver seul à mon auberge. C'étaient les mêmes raisonnements qu'a tenus plus tard le comte de Cantecroix à Besançon. Tous deux sortaient , je crois , du même predicammto.
Enfin, vers onze heures du soir, après un repas excellent, par ma foi, il me fit accompagner à mon logis avec un flambeau, et m'invita à sa table aussi longtemps que je resterais à Bagnols. Je le remer-
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M. Codurc ( le fils de M* Bernardin , l'ancien ministre de Montpellier )y faisant tous deux des sermons très sévères et très substantiels. Les offi* ces s'y font , du reste , comme dans cette dernière ville. Celui qui veut approcher de la Sainte-Table doit présenter une marque , c'est-à-dire un petit carré de métal portant le nom d'Uz^s^ sans la* quelle il n'est pas admis à la communion.
Uzès est le siège d'un évêché. J'ai vu enterrer un évèque d'Uzès à Avignon , dans le chœur de l'église Saint-Âugustin. La ville a quatre portes ; sans être très forte ^ elle est protégée par un fossé et un rempart muni de casemates. Les faubourgs n'ont pas d'enceinte ; ils ont été plusieurs fois détruits^ mais très bien rebâtis. Un tiers environ de la bourgeoisie y réside , et c'est là aussi que se trouvent les meilleures auberges , ainsi que le jeu de paume.
La ville compte près de 500 feux. Les habitants sont riches : on cite vingt bourgeois possédant au moins 30,000 francs (10,000 couronnes), et cinquante^ qui en ont 20,000. Un bourgeois nommé Carsan, qui a pour 600,000 francs de créances, a acheté à beaux deniers comptants, au duc de Bouillon , deux villes et plusieurs hameaux. Beaucoup de gens vivent de tissage et de teinture , car il y a ici de très bonnes laines dont se fait la meilleure sarge qui se vende dans beaucoup de pays. Seulement on l'appelle sarge de NinteSy parce que cette dernière ville est plus
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connue. C'est comme les toiles de Saint-Gall ou d'ailleurs , qu'on vend en France pour des toiles de Constance.
Chaque famille file sa laine chez elle et la donne ensuite à tisser et à teindre pour l'employer à divers usages. On se sert de rouets comme chez nous, mais on n'y voit point de quenouilles , car il n'y a que les pauvres gens qui filent du chanvre. La toile est achetée chez les marchands et revient à meilleur marché que celle filée à la main.
La ville fait partie du Languedoc et appartient au duc d'UzèSy mais elle est administrée par quatre consuls élus annuellement à l'Hôtel-de-ville. Le premier est un gentilhomme , un savant ou un citoyen vivant de son revenu ; le deuxième y un marchand ou un notaire ; le troisième , un artisan ; le quatrième , un boucher ou un vigneron.
J'ai assisté à leur élection, et voici comment on y procède : le Conseil de Ville choisit dans chacune de ces catégories trois candidats , dont les noms sont consignés par le greffier. Le jour du vote, on commence par faire à l'Hôtel-de-ville une prière en commun y pour obtenir du ciel un bon choix. Le prédicateur en chef fait ensuite un sermon d'exhortation au peuple, terminé par une nouvelle prière. On remet alors à chaque candidat du premier ordre, une boulette de cire jaune que le gouverneur partage avec un couteau. Celui qui se trouve avoir dans la sienne un C en ferblanc ,
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est da premier consul , et ses deux compétiteurs restent simples citoyens. On procède de même pour les trois autres catégories, en tirant les boules au son. Au bout de Tannée, ces élections recommencent de la même façon.
Grand nombre d'habitants d'Uzès font un commerce considérable en France , en Italie et en Espagne* Qiose surprenante , on trouve ici huit pharmaciens, faisant tous leurs affaires, tandb qu'il n'y a que trois boutiques de barbiers , qui végètent parce qu'ils ne s'occupent pas de médecine, comme chez nous, et ne pratiquent pas la chirurgie. On saigne peu , à part les cas de maladie.
En dehors du mur d'enceinte, il y a une vieille église de Saint-Firmin où se dit encore la messe. C'est le but de force processions et pèlerinages , pour exorciser les gens possédés de l'esprit malin. J'y vis amener un garçon, mais je crois bien qu'il était tout simplement atteint d'hypocondrie. Il déclara qu'une nuit, pendant qu'il gardait ses chevaux, un esprit lui avait fait présent d'une paire de souliers. A peine les eut-il mis, que sa raison s'en alla. Il ne parlait pourtant que sa langue maternelle, sans aucune de ces contorsions que font d'ordinaire les possédés. /
Derrière l'église, sur la même colline et à une portée de trait, S6 trouve une carrière de pierres détaille, qui renfermentgrand nombre de langues de vipère de toute grosseur, comme à Malte.
A MONTPELLISR. 33 1
J'en envoyai quelques-unes àBâle, qu*on venait d'extraire sous mes yeux. Quelque temps auparavant on avait aussi trouvé un petit disque de fer incrusté dans une pierre , sans qu'il fût possible d'expliquer comment cela s'était fait.
Au bas de la colline , à Test de la ville, dans la vallée du Gardon , on rencontre au milieu d'une verte prairie la fontaine jaillissante de Fontanilles ; et vis-à-vis , de l'autre côté de la rivière , le grand et beau bassin des sources de Font d'Ouro, près desquelles s'ouvre un antique aqueduc souterrain voûté, comme celui de Liestall, près de Bâle. Il servait à conduire a Nîmes les eaux de ces sources au moyen du Pont du Gard. On peut le suivre, environ un mille sous terre. D'autres prétendent que c'était un canal navigable pour faire remonter les bâtiments de la mer jusqu'à Nimes. Il ne paraît pas que cet aqueduc ait jamais été terminé.
Il y a sur le Gardon plusieurs moulins; mais il est bon de surveiller son blé , car les meuniers méritent tout juste la même confiance que les fourniers de Tendroit , chez lesquels il ne faut pas . quitter de l'œil le pain qu'on leur porte à cuire. Les récoltes sont , dû reste , les mêmes qu'aux environs de Montpellier: olives, blé, figues, grenades, vins , etc. ; toutefois il n'y a point de muscat comme à Frontignan. Le blé d'Uzès passe pour le meilleur du Languedoc ; de là le dicton :
PaindV:(is, Tripes d*Alais, Aygue de Nimes, Vin de Cauvissan, Figues de Marseille , Cabas d'Avignon ; Qui vouldra desù....
A Montpellier ny a pron.
J'ai séjourné àUzès, depuis le 21 avril 1597 jusqu'au 25 octobre 1598, sans presque sortir de la ville.
Le 27 avril , je quittai mon auberge pour me mettre en pension , à tant par mois , chez M. le capitaine Bandinel.
Le 9 mai , après dîner , on m'appela chez un tisserand de Saint-Quentin, qu'un chirurgien avait longtemps traité avec des remèdeset des injecdons^ comme ayant une carunculam dans les intestins , ce qui était faux. Dès lui avoir tâté le pouls, j'avertis les assistants de commencer les prières des agonisants , car les mains et les pieds étaient déjà glacés; une heure après, il était mort.
J'étais à peine rentré en ville, qu'on me rappela pour faire l'autopsie , les parents voulant voir ce qu'il avait eu, afin de se mieux soigner, le même cas échéant. L'opération se fit en présence des frères du défunt, de sa femme, qui était encore jeune et pas trop affligée , de quelques amis et du prêtre. Il n'y avait rien aux reins ni au foie ; le cœur était sain , mais les poumons , les intestins
et la vessie étaient tellement noirs et décomposée, que Todeur en était insupportable. La vessie renfermait une pierre grosse comme un œuf de poule et pesant six onces. Après avoir tout remis en pla^e et recousu l'ouverture, je retournai avec le prêtre à son logement.
Le lendemain lo mai, avant de repartir pour Uzès, je visitai le village qui est peuplé de potiers, la terre étant excellente pour la fabrication de leurs produits, dont ils fournissent Nimes et Uzès. Comme j'ai consigné ailleurs les cures remarquables que je fis à Uzès, je n'en parlerai pas ici.
Le 12 mai, je fis Tanatomie d'un chien vivant en présence des aides pharmaciens et des chirurgiens, pour leur montrer4es mouvements naturels du cœur et des autres membres.
Le 17, les prédicantsdu Languedoc se réunirent à Uzès pour traiter des affaires de l'Église.
Le 9 juin, vers lo heures du matin, S. E. Emmani:el de Crussol , duc d'Uzès , âgé de sept ans, fit son entrée en ville. Les notables étaient allés h sa rencontre, à cheval, jusqu'à un quart de lieue des portes, accompagnés de la troupe des cinquante Casaques rouges , créées du temps de son père, et qui étaient superbes à voir avec leur uniforme écarlate magnifiquement brodé. A son approche, ils simulèrent une escarmouche, comme qui dirait une charge d'infanterie eu rase campagne, et lui firent ensuite escorte jusqu'en ville. La jeunesse d'Uzès l'attendait également en bon ordre , hors
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des murs, les uns vêtus à la turque^ avec des arcs et des sabres recourbés, des cymbales et des plats à barbes sur lesquels ils frappaient pour imiter la musique des Turcs ; les autres costumés en Arabes ou en Maures , et masqués. Ils firent la petite guerre avec les Turcs qui, à chaque attaque ^ poussaient des cris effroyables pour épouvanter Tennemi.
Ces deux troupes, qui étaient sorties les dernières, rentrèrent les premières, suivies de l'inÊui* terie, dont on admira les belles manœuvres sur la grande place , des cinquante Casaques roiiges et de grand nombre de messieurs et de magistrats de la ville , tous à cheval. Venaient ensuite les quatre consuls également montés, et enfin, le duc tout seul, suivi de ses troupes.
Devant la porte de Saint-Êtienne on avait dressé une estrade, sur laquelle deux beaux enfants, costumés en hérauts, adressèrent au duc un beau compliment en vers fi'ançais, dans lequel ils faisaient reloge de ses ancêtres , de leur dévouement à la couronne de France et des vertus que leur jeune héritier laissait déjà paraître. Ils finissaient eu se recommandant à sa protection et lui promettant de consacrer leurs vies et leurs biens à son service. J'ai copi^ cette pièce de vers en entier , dans le récit que j'ai fait de cette entrée.
Pendant un temps d'arrêt, le duc alla visiter près du ravelin, au tournant de la porte, un gros canon peint sur un tableau, avec cette inscription :
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Nohilitas patrum ferro , non claruit auro : Ferra, non auro ^ tradita nobilitas.
le fer et non Tor a ennobli ses ancêtres.
Près du pont-levis était représenté nn Hercule combattant Thydre^ et ce vers au-dessous :
Htrculeocrudele domans sic vulnere quasso»
c'est-à-dire : J'écrase ainsi les monstres, comme Hercule.
A côté de la première porte d'entrée, on voyait, sur deux colonnes, deux génies tenant un joug et un soleil , sur lesquels étaient peintes la justice et la paix , accompagnés de ces mots :
Sic tua fert virtus , cur non hac planta virescet Gratia quam duplex undique sparsafovet.
c'est-à-dire : Puisque tu possèdes une telle vertu , comment une telle plante ne verdirait-elle pas , qu'une double grâce environne et nourrit I
A l'entrée de la grande place , on avait peint les écussons du roi , du duc d'Uzès , du duc de Ventadour gouverneur du Languedoc , de l'évèque et de la ville, avec ces deux vers :
Sit procul Usetia crudelis ab urbe tyrannis. Hoc tua , Marte tuo libéra^ ut exstat, erit.
c'est-à-dire : Que le tyran cruel soit toujours loin d'Uzès, qui par ta valeur restera libre, comme elle est.
33^ THOMAS PLATTfiR
Une colonne blanche^élevèe au milieu de cette place » supportait une statue représentant la Religion , portant le ciel sur sa tète et posant les pieds sur la terre , avec cette légende :
Sustinet hac simili suffuUa a pondère pondus Qua simili pondus pondère pressa premit.
et à Tautre extrémité de la même place, près Thôtel de M. de Flaux, on voyait le portrait du duc , supporté par deux autres colonnes.
Sur une estrade à côté» trois jeunes garçons d'une grande beauté, vêtus en femmes , mais avec des costumes différents, figuraient trois nymphes parlant tour à tour, pour se disputer la préférence du duc : Tune représentant la France , s'exprimait en français ; la seconde en latin , et la troisième en langage d'Uzès. Chacune ne prononçait pas plus de six vers à la fois. La française commença, la latine lui répondit , et celle d'Uzès s'emporta contre toutes les deux, prétendant qu'à elle seule appartenait le droit de recevoir le duc dans sa propre ville. La française de lui répliquer qu'elle était une grossière paysanne et que d'autre part les Bourbons sont au-dessus de Rome. Réclama-* tion de la latine invoquant la grandeur romaine , et de rUzegeoise alléguant que ses ancêtres se sont emparés deux fois de Rome.
La française recommence en faisant valoir la douceur de son langage et rappelant que le duc est né à Paris ; la latine invoque l'universalité de
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sa langue ; celle d'Uzès leur reproche alors de ne , s'appuyer que sur leurs paroles dorées , tandis qu'elle est prête^ s'il le faut, à disputer Thonneur à coups de poings. La française reconnaît alors qu'elle sera obligée de céder à la violence ; elle se désiste et la latine fait comme elle , crainte des coups.
La nymphe d*Uzès finit par dire en quatre vers que^ si l'oiseau élève ses petits dans son nid, elle avait le droit de réclamer ses enfants ; et aussitôt elle commence un compliment en cinquante-quatre vers languedociens 9 où il était question du fleuve Âuzon qui fait tourner trois cents moulins, du concert des rossignols et autres petits oiseaux de la contrée, qui devaient célébrer la bravoure du duc et souhaiter que , semblable à un jeune lion , il domptât les Espagnols et tous les ennemis, etc. Cette pièce se terminait ainsi :
Tu siishuben vmgut, ô nostre duc I regarda Coumoper facculiy la jauinesso es bragardo; Tant ptchos coumo gratis, te venon faire honau : Lûus fifres, tous tambours ^ troumpetos, arcabouses, Siblon, grognon pertout , toutes son furiouses. Et tout aco d'aqui sifayper ta grandau. Intro donc , nostre duc^ tntro dedins ta plaça, Jamay lou desabart non arrape ta raço, May tausjours Diau te tengueaurangdesous enfans. Fâche Diau que tus sias tout Phonou de la terro QHenric tefise tout, etque^ piei, à laguerro Toutes tous ennemies tombon entre tas tnans.
338 THOMAS PLATTBR
Sur les colonnes qui se trouvaient derrière les nymphes, étaient écrits ces quatre vers :
Da populo splcndens vera sol luce serenum, Clertno Dti servus vera pietatis alumnus Hoc tibi dulce solum vera piekUe serena Clertno Dei servus sacra virtuiis alumnus {i).
Au coin du château , ou de la Duché, on avait peint le soleil éclairant le globe terrestre , avec ces mots latins :
Da Sol luce serenum.
Et au-dessous:
Cet astre ûamhoyant entre quatre planètes 'ht darae ses rayons dessus nostre hori:(pn, ^aira de tous brouillards nos campagnes si nettes ^
Que serein on verra le beau ciel sa maison.
Le duc regardait en passant toutes les tapisseries ou tentures dont une foule de maisons étaient décorées y ne s'arrêtant qu'aux endroits où on lui récitait des vers.
A la porte de la Condamine était un pavillon de chaume surmonté de cette inscription :
Te duce^ pro Christo Henrid pia castra sequemur ; Nos palmam laurum carmina sacra fovent.
Et de Tautre côté se lisaient ces deux vers :
Pinguibus in stagnis juncus sine rore tabescit; Altior detbereo sub Jovis imbre viret.
(i) Jeux de mots sur Clermont , Ckrus mons.
Au sommet de la première tour du château on avait écrit :
Post ter quingentos nonos deciesque peracios , Septeno , maio , claruit Emmanuel.
c'est-à-dire: Emmanuel a brillé en 1597. Et enfin , au-dessus d'une des portes on lisait :
Dum levé celsa petet, sine vi grave dum petet ima , Esta damus Félix, esta beata damus.
Il était assez tard quand » après toutes les cérémonies, le duc arriva au château^ où sa mère l'attendait.
Courte excursion à Montpellier. — Vcmige à la Foire de Beau'caire. — Tarascon — Sainte-Marthe, — La Font de Meyne. — La Foire {PUzès. — Le Cachefioc,
E, 10 juin, je sortis d'Uzès de grand matin, pour aller coucher à Sommières, en passant par Malaigue, Blauzac , Dions , La Calmète , Saint-Mamert, Montpezat, Souvignargues et Ville vieille. J'avais hâte d'arriver le lendemain à Montpellier , et de voir mes compatriotes allemands, qui me donnèrent des nouvelles du pays. Sur le nombre , ils étaient eu effet sept de Bâle : Lucas Justus, Maximilien Pantaleon, Kraft Verdenberg , Mye, Huber, Emmanuel Burkard et Jacob Myller. Après deux jours passés ensemble , je repartis le 14 avec Lucas Justus , qui voulut m'accompagner jusqu'à Sommières. Cette
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ville , traversée par le Vidourle qui se jette dans la mer à Saint-Laurent, est murée et entourée d'im fossé. Comme les portes se ferment chaque soir, nous logeâmes à la Couronne y dans le Êtuboarg où se trouvent du reste les meilleures auberges. Je me remis en marche tout seul le lendemain et rentrai le même soir à Uzès , chez mon maître de pension , le capitaine BandineL
Le 25 juin j'allais monter à cheval pour me rendre à Bar jac , dans les Cévennes , et tâcher d'y gagner ma vie en pratiquant la médecine, quand le pharmacien Antoine Régis me retint et m'ac* cepta pour pensionnaire. Le même jour, nous allâmes faire avec son fils une herborisation à Montaren. Peu de temps auparavant, une femme de ce village avait accouché de deux enfants , à huit jours d'intervalle , si bien que le mari tremblait qu'elle n'en fit un troisième au bout d'autre huitaine. Il en fut heureusement quitte pour la peur.
Le 25 juillet, j'accompagnai des marchands qui se rendaient à la foire de Beaucaire en passant par Vers. On ne peut imaginer l'immense quantité d'étalages que je vis installés aux abords et dans l'intérieur de la ville. A cette occasion, toutes les avenues sont couvertes de baraques , et beaucoup de maisons sont également transformées en magasins où Ton vend des marchandises de toute sorte et particulièrement des perles, des pierres précieuses, du corail , des naturalia. Il y vient aussi
A MONTPELUBR. 34I
un grand nombre d'habiles musiciens , d'artistes et de montreurs de curiosités en tout genre. Un bourguignon , avec son nez affublé de grandes lunettes qui lui servaient moins à préserver ses yeux, comme il l'alléguait, qu'à sis fiiire remarquer, mon* trait des puces savantes, que sa fille nourrissait sur son bras. Nous y allâmes ^ avec les deux firères Lasser de Lassereck , un gentilhomme salzbour* geois et d'autres personnes. Ces bestioles étaient artistement enchaînées : l'une portait un petit ca* valier en argent avec sa lance sur l'épaule, d'autres traînaient une petite chaîne de même métal, longue d'un doigt et pesant un grain , ce qui ne les empêchait pas de sauter. On m'affirma même , mais je ne l'ai pas vu , que des puces pouvaient traîner une petite voiture.
Dans une autre maison^ nous vîmes une civette , petit animal un peu plus gros qu'un chat , rayé de noir et de gris, et possédant sous la queue trois ouvertures dont la plus élevée est l'anus* Celle du milieu sécrète une matière semblable à celle que produit Toreille de Thomme, mais plus brune et d'une odeur très prononcée. Le propriétaire la recueillait journellement avec une petite cuiller , ce qu'il fit devant moi , et en tirait un bon revenu. On lui avait offert de sa bête 1500 couronnes, qu'il eut tort de refuser, car en allant de Beaucaire à Avignon par une chaleur excessive , elle mourut d'une angine. Je vis encore quantité de choses plus curieuses les unes que les autres.
des comédiens , des bateleurs , des danseurs de corde , etc.
A cette époque^ Taffluence des étrangers est telle qu'ils ne peuvent tous loger en ville et sont obligés 9 comme nous fîmes , d'aller coucher i Tarascon en Provence. Nous en profitâmes pour visiter le lendemain (2e juillet) cette ville , qui possède un beau châteaufort rectangulaire , flanqué de quatre tours , couronnées par des plateformes garnies de canons. Dans la dernière guerre 9 le maréchal d'Ornano tenait Tarascon pour le duc d'Épernon , tandis que le connétable de Montmorency tenait Beaucaire pour le roi de France. Le maréchal possède , dit-on , un très beau cabinet dans ce château.
Non loin de là, on voit dans l'église paroissiale le tombeau de sainte Marthe , avec sa statue et l'effigie du dragon qu'elle dompta , comme l'indique cette inscription datée de 1524 :
AD LAUDEM B. MARTHE HOSPrTiE CHRISTI, A. CASSOLETI BELLICADRENSIS CARMEN.
Suscipe tnultipeJcm squamqsum deinde , draconem ;
Auritum cernas dmtigerumque caput.
Terrer erat populis harrendum nomint monslrum Caudatumque animal^ camivorumqut pecus.
Martha tatnen savam rabiem serpentis et iras
Perdamuit, loro coniuiniique Uvi, Cujus in hoc temploresidet venerabile corpus , Sanctaque sunt Christi membra sepulta manu ; Ossaque sunt tandem rutilanti inclusa métallo *
Nobile regali munerefulget opus.
La chapelle souterraine qui renferme ce trésor royal est le but de force pèlerinages , et chaque fois, nous a-t-on assuré , qu'un visiteur se présente , une petite cloche avertit les quatre consuls qui arrivent aussitôt , pour ouvrir, avec un saint respect, la châsse ornée de pierres précieuses. On voit alors , au naturel , le visage de Marthe , au front de laquelle est encore intact et bien conservé le morceau de chair que toucha le Christ.
Comme il n'existe pas de pont entre Tarascon etBeaucaire, nous repassâmes le fleuve en bateau et nous eûmes encore le loisir, en attendant de reprendre, après dîner, nos montures pour Uzès, de promener le long du Rhône et d'assister à l'arrivée des nombreux bateaux de Lyon, de Marseille, etc. Il y avait beaucoup de chevaux au marché, surtout de ces beaux chevaux de Barbarie qui viennent de Marseille.
 deux lieues de Beaucaire, on rencontre la Font de Meyne dont j'ai déjà parlé et qui s'appelle ainsi du village de ce nom (i). Elle est enfermée dans une rotonde où je vis quantité de scrofuleux assis à Tentour , buvant de cette eau ou bien y baignant leurs plaies, qu'ils couvraient ensuite de feuilles de vigne.- Il y vient des malades jusque du fond de l'Espagne, sans compter ceux qui
(i) Les Archives de THérault contiennent, parmi les manuscrits de l'ancienne Société royale des Sciences de Montpellier, un mémoire de P.-J. Amoreux, sur cette fontaine. Un extrait %n a été publié dans le Gibier de 1773.
344 THOMAS PLATTER
n'ont pu se faire guérir par l'attouchement du roi de France. Un peu plus loin, entre Vers et Saint- Maximin, à une lieue d'Uzès, où nous arrivâmes très urd, on voit sur la route, IcRxdes coquilles, grosse agglomération de coquillages marins.
Le 7 août je me mis en pension chez M. Carsan, qui éuit malade, ainsi que son jeune fik. Le 15 septembre, je reçus la triste nouvelle de la mort de mon frère Nicolas, enlevé par la fièvre scarlatine. Dieu lui accorde une heureuse résurrection, ainsi qu'à nous tous. Âmen.
Le 25 septembre, époque de l'équinoxe, se tient à Uzès la foire de Saint-Firmin, qui dure quinze jours , pendant lesquels il se fait un grand commerce de sarge. C'est, dit-on, la foire la plus considérable de toutes les villes qui ne sont pas traversées par un fleuve navigable. On y apporte les marchandises à dos de mulet, de cheval, ou en voiture. La montagne surtout , envoie beaucoup de châtaignes toutes pelées et sèchées , qui s'expédient ensuite en Piémont et en lulie. J'y vis grand nombre de riches marchands de ces pays, ainsi que d'Auvergne.
Le 29 octobre, j'amputai un soldat de limoges, à qui l'on avait ébouillanté la jambe, pour le guérir d'une douleur à la cheville. Elle était déjà toute noire et gangrenée. Assisté de M. Chaillou, chirurgien , je lui coupai la cuisse. Le malade marcha à la fin de la même année, et s'en retourna dans son pays.
Le 24 décembre, veille de Noël, à la nuit tombante , comme nous allions faire collation, je vis mettre au feu le gros morceau de bois qu'ils appellent Cachefioc. Car M. Carsan est catholique ainsi que son fils, tandis que sa femme et sa fille sont protestantes. Voici le cérémonial qu'on suit. Ce soir-là donc , on place sur les chenets de la cheminée une grosse bûche : quand elle commence à prendre, tous les gens de la maison se rassemblent, et le plus jeune ( s'il n'est pas trop petit, auquel cas son père ou sa mère le remplace) prend successivement dans sa main droite un verre de vin , des miettes de pain et une pincée de sel , tandis que de la main gauche il tient un cierge de cire ou de suif, tout allumé. Aussitôt hommes et enfants se découvrent, tandis qu'il prononce les vers suivants :
Ou maussur (le maître de maison)
S'envaetvm,
Dious donne prou de ben ,
Et de mau ne ren ,
Et Dious donne desfemes enfantans,
Et de câpres caprettans,
Et de fedes agnolans ,
Et de vaques vedelans,
Et de saumes poulinans,
Et de cattes cattonansy
Et de rattes rattonans,
Et de mau ne ren,
Sinon force ben.
Cela dity Tenfant jette une pincée de sel sur une
extrémité de la bûche, en disant : au fwm du Pire; une seconde pincée sur l'autre bout , en dbant : au nom du fils, et une troisième au milieu, en disant : au nom du Saint-Esprit. Tout le monde crie alors d'une voix : AlligrtI DUm nous allure! Il en fait de même ensuite pour le pain et le vin, et finit par faire couler le cierge aux trois mêmes endroits. Et chaque fois l'assistance pousse le même cri. Les gens sont convaincus que les charbons ardents de cette bûche ne brûlent pas la table, quand on les y pose. On les conserve toute l'année, avec la croyance qu'à leur contact, l'enflure des gens ou des bêtes malades disparait immédiatement.
Après cette cérémonie, vient une belle collation, sans poisson ni viande, mais avec des vins fins , des fruits et des confitures. Et sur la nappe qui reste mise toute la nuit, on laisse un verre à moitié rempli de vin, du pain, du sel et un couteau J'ai vu tout cela de mes yeux.
Synode à Uzès, — Promenades à Serviers et à Colîias. — Départ tour le Mont-Ventoux. — Avignon et les Processions de la Fête-Dieu, — Vaucluse. — Ascension du Irentoux, — Carpentras. — Rentrée à Uzis.
£ 7 janvier 1598 tous les prèdicants du diœceseos Uticencis ont tenu un synode dans cette ville. Le matin, les fidèles étaient restés après le prêche, pour counaitre le
texte de la conférence. Un servant d'église, placé au bas de la chaire, a lu le chapitre 6 de TËpitre de saint Paul aux Romains sur le Péché, chapitre dont il a fait ensuite le commentaire. Le plus rapproché des onze qui étaient assis à côté de lui, a pris alors la parole pour argumenter sur le même texte , que tous les autres ont également discuté à tour de rôle , répondant aux diverses objections qu'ils se faisaient mutuellement et donnant leurs conclusions. Ce colloque, cependant, n'a pas duré plus d'une heure. Ils se sont de nouveau réunis après diner, en assemblée particulière, pour conférer sur les affaires de l'Église et la police du culte ; car c'est le jour choisi pour élire le président , désigner les prédicants et fixer les époques et le lieu de leurs sermons. Il n'y a pas en effet de président à vie ; tous les pasteurs sont égaux entre eux , comme furent les Apôtres.
Le i8 janvier, j'ai accompagné les dames de Vallerargues à leur château de Serviers, situé à une heure d'Uzès, sur une montagne, au pied de laquelle se trouve le village du même nom , traversé par le ruisseau d'Eyssène. Nous sommes arrivés vers midi et à pied , la glace empêchant d'aller à cheval. Ce château, d'un extérieur assez laid, est très ancien et bien fortifié. J'y ai vu de belles tapisseries. Les berges de l'Eyssène sont d'une argile bleue contenant quantité de pierres à fusil {marcassUa)y brillantes comme l'or, quand
elles sont lavées par la pluie ou dans du vinaigre. Leur dimension varie comme leur forme, qui est tantôt ronde ou oblongue , tantôt carrée ou octogone. Il y en a de bizarrement rayées: toutes sont très jolies, mais on a vainement essayé de vérifier si elles contiennent de l'or ou du cuivre, ' comme d'aucuns le prétendent. Cette argile renferme aussi des veines de métal (mysi) couleur de suif roux. J'expédiai plus tard des échantillons de tous ces objets, à Bâle. Le terroir n'est pas fertile ; il ne produit que du thym et autres herbes sauvages. D'où le dicton : Lou terre de Serviers n*es que perfayre cantar tous calandres; et oun n'habitoun que calandres , noun y creys que frigauUs et satureye per fayre de galavars (boudins). Je suis revenu à Uzès le même soir.
Le 9 mars, je suis entré chez M^ Antoine Régis, pharmacien, où j'ai pris la table et le logement.
Le 29 mars, nous sommes allés, avec quelques camarades, à une heure d'Uzès, au village de CoUias, où se trouve le château de M. de Carsan. Un peu plus loin, sur les bords du Gardon, s'ouvre une caverne profonde, appelée antrum pascale y remplie de belles stalactites. J'en ai envoyé à Bile.
Le 25 avril, M. de Bartissière, baron de Montredon, est parti en poste pour aller en Angleterre auprès du roi. Je l'aurais bien accompagné, mais il voyageait d'un it^i trop rapide pour me permettre de voir le pays. J'ai dû renoncer à ce projet.
A MOKTPELUBR. 549
Le 28, j'ai autopsié une femme morte à l'hôpital. Le pharmacien et son aide m'avaient secrètement porté le corps dans un jardin hors de la ville , où je leur ai fait , de mon mieux y la démonstration des organes sexuels.
Le 18 mai^ mon compatriote Lucas Justus étant venu me voir de Montpellier, nous partîmes le 20, après déjeûner 9 pour le mont Ventoux, où se trouve la Haute croix , munis du laisser -passer suivant, délivré par le greffier d'Uzès: Aujourd'hui, le XX mars 1598 sont partis à*U\is , oà la santé publique est grâce à Dieu exullente , M. Thomas PkUter, Lucas Justus et Jean Poney, se dirigeant sur Avignon et Villeneuve. Certifié par le soussigné, LefiKf g^^fi^' C'était à cause de la peste qui sévissait en divers endroits de la Provence. Le même soir, nous arrivions à Villeneuve-<^ur-Rhône , à l'auberge du Cheval-blanc , après avoir traversé Saint-Siffret, Flaux, Valliguières et Rochefort, petite ville murée, de cent habitans, située au bord d'un lac peu profond, qu'on peut traverser à cheval en temps de sécheresse, et que nous préférâmes côtoyer.
Le lendemain 21 était le jour de la Fête-Dieu. Nous nous hâtâmes de passer le pont, et à peine installés à Y Hôtel de Paris, près l'église Saint-Martial, nous en ressortimes pour voir défiler la grande procession qui commence à huit heures. Toutes les maisons étaient pavoisées sur son parcours , et l'on av^t tendu, à la hauteur du premier
étage , des toiles et des draps de Ut en cas de pluie.
Je lavis passer sur h Place au Change. Âia suite des prêtres^ marchaient grand nombre d'habitants» chacun avec le costume de son état et portant toute sorte d'objets sacrés ; puis venaient les religieuses et la plupart des femmes de la ville. Pendant ce défilé , qui dura jusqu'à midi , des acteurs assez nombreux représentaient sur une estrade , au coin de la place , une tragédie , la Destruction de Jérusalem. Dans d'autres rues et sur d'autres tréteaux, on figurait des scènes du même genre, le tout orné de décors, de jets d'eau , de statues, de belles montagnes , etc. La procession était accompagnée de plusieurs troupes de musiciens richement habillés , jouant de toute sone d'instruments à corde. Tant de luxe s'explique par le souvenir du long séjour que les papes ont fait en cette ville.
Le 22 mai, échange de mon vêtement et de mon manteau, dans la rue aux Juifs. Le 23, visite de diverses églises que je n*avais pas vues lors de mon premier voyage. Le 24 eut lieu la procession des Battus, qui se flagellent en marchant. Ils forment quatre compagnies, vêtues de sacs blancs, noirs, bleus et gris , descendant de la tête aux pieds, avec des ouvertures aux yeux, à la bouche et sur le dos, à l'endroit où ils se frappent. Ds portent néanmoins par-dessous leurs vêtements ordinaires. Les blancs et les noirs ont une très
belle musique, recrutée partie dans la ville même, partie venant de Toulouse. Chaque compagnie possède au moins cinquante chanteurs, avec des cheÉs en tête, au centre et à la queue , pour battre la mesure avec de longs bâtons. Us sont accompagnés par des trompettes, des tambours et des flageolets, formant un ensemble des plus harmonieux. En arrivant sur la Plau au Change, ils s'arrêtaient tous pour exécuter un ou deux motets. Cette procession dura jusqu'à midi.
Le lundi 2$, comme nous allions partir pour Carpentras, arriva dans Thôtel un voyageur venant de Palestine, avec son mulet chargé de ^ reliques. Il était de L.eer et s'appelait Vendredi. Nous restâmes encore ce jour-là pour voir toutes ces curiosités, et il me fit cadeau d'une petite boule de l'argile du champ où Dieu créa Adam.
Enfin, le 26, nous quittâmes Avignon en prenant par Morières, Châteauneuf qui est à M. de Saint-Géran, et le Thor qui appartient à M. de Caderoussc, marié tout récemment à une sœur du duc d'Uzès. On y voit une belle église et grand nombre de Juifs, comme à l'Islc, où nous arrivâmes ensuite. Ceux-ci ont même le droit d'acheter des terres ; pour le reste, ils jouissent des mêmes privilèges que les Juifs d'Avignon. On passe ensuite en vue du château de Cabrières, patrie de la belle Laure, avant d'atteindre Vaucluse ou Valcluse, petit hameau de quatre ou cinq maisons, célèbre dans le monde entier par les
vers qu'y composa Pétrarque. Je suis entré dans la maison qu'il habita ; il n'en reste que les quatre murs. Elle est dans un vallon solitaire, à câté de la belle fontaine où la Sorgue prend sa source. Un dimanche , dit--on , que le poète allait entendre la messe à l'Isle, il rencontra dans un pré la belle Laure , filie de M. de Cabrières, et s'en éprit pour toute sa vie. Au sommet de la colline au pied de laquelle est cette maison, s'élève un vieux château habité par des Italiens, retenus en ces lieux par les charmes du site.
L'eau, dont on n'a jamais pu trouver le fond, sort des rochers avec un tel fracas, qu'on la croirait tomber d'une hauteur de cinquante toises. Cinquante pas plus loin elle fait tourner un moulin et se jette dans le Rhône au port de la Traille. La source a trois aspects différents : tantôt elle est si basse qu'elle laisse dix toises entre son niveau et le figuier du rocher ; tantôt son volume est moyen, comme quand j'y fus : alors elle s'élève en bouillonnant jusqu'à ce figuier, faisant jaillir à travers les rochers une foule de sources secondaires qu'on appelle filiols; enfin, dans sa plus grande force, elle dépasse ce figuier de dix toises et présente un spectacle des plus grandioses. On y pèche en tout temps d'excellentes truites.
Les opinions sont partagées sur son origine. Les uns la font venir de la mer ; d'autres croient qu'elle vient de quatre milles de là , aux environs de Sault , et qu'elle se perd sous terre pour repa-
raltre ici; car elle grossit quelquefois très fort bien qu'il ne pleuve pas à Vaucluse. On raconte qu'un pâtre , dont la femme habitait ce village , l'approvisionnait de viande de cette façon: il jetait une bête de son troupeau dans le ruisseau et disait ensuite que le loup l'avait mangée. Entraîné par l'eau, le mouton reparaissait à Vaucluse, où sa femme venait le retirer. Mais le châtiment ne se fit pas attendre, car un jour qu'il voulait ainsi noyer un gros bélier, il fut entraîné lui-même et la femme vit paraître les deux corps à la fois. Ainsi s'expliqua le sort des moutons précédents, et la preuve , en même temps, que la source venait du ruisseau de Sault. Je donne ce récit pour ce qu'il vaut. D'autres enfin pensent que l'eau ne vient pas de plus loin que ce vallon.
Saumanes, où nous passâmes ensuite, est situé sur une haute montagne entre l'Isle et Vaucluse, et appartient à M. deMasan, qui y fait construire un superbe château , avec un escalier tournant permettant de monter à cheval jusqu'au sommet, car ce seigneur est atteint de la goutte. Les travaux ne sont pas terminés mais promettent une forteresse de premier ordre. La ville est pauvre et ne possède qu'une mauvaise auberge. Nous passâmes la nuit sur la paille , dans une maison du faubourg, non sans souffrir du froid , à cause de la position élevée du lieu .
Le lendemain nous logions à Pernes, à la Fleur de Lys, petite ville murée , qui compte quelques
familles juives. Hors des murs se trouve Tëglise Notre-Dame, où Ton exorcise les possédés. En ce moment il s'y trouvait précisément une femme dans ce cas. Après Pernes, la route qu'on suit est belle et unie comme un jeu de mail jusqu'à CarpentraSy où nous aurions été fort en peine de pénétrer , si Justus n'y avait connu un sieur Albertus , qui venait d'être reçu docteur à Montpellier. On nous renvoyait en effet d'une porte à l'autre. Nous entrâmes enfin par celle de Mazan, et , traversant la ville sans nous arrêter, nous arrivâmes à Caromb.
Notre premier soin fut d'acheter des provisions de bouche pour le voyage. M* Adolf, le chirurgien de l'endroit , qui connaissait parfaitement la montagne, voulut bien nous servir de conseil et de guide. Mais je dus voir plusieurs de ses/»a^i^5 pour les prier de lui permettre cette absence de quelques jours; et, par occasion , je visitai quelques autres malades. Hors de la ville, on voit une très belle église. Nous partîmes enfin, et laissant Grillon sur notre gauche, nous atteignîmes très tard sur le soir Bédouin, où le consul Laurent nous donna l'hospitalité. C*est un petit village d'une centaine d'habitants, presque tous cultivateurs. J'y pris un laquais âgé de 15 ans, qui me suivit ensuite à Uzès.
Le 28 mars, à deux heures du matin, on nous ouvrit les portes et nous commençâmes aussitôt notre ascension , accompagnés d'un homme qui portait nos provisions. Nous déjeûnâmes à la
Croix de bais de Cornillon, près d'une source très fraîche. Au pied de cette croix , je vis un tas de cailloux qu'y jettent en passant les pèlerins , avec cette prière : Dieu fassetnercy aux trépassés. D'après M* Adolf, ces sortes de croix, assez nombreuses sur la montagne, marqueraient la place où quelque pèlerin, par fatigue ou par accident, aurait trouvé la mort. On rencontre ensuite la Combe de Cornillony lou Plan de Saint-Calety lou Mont Joye, lou Four de Cau, tous Plans , lou Collet de ChevriéreSy des SerietteSy de Saint^Anthony ^ d'Aumian^ de Saint-Jacques, la Combe des ConiéreSy des TuicSy et la Bastide y métairie qui fournit d'excellent lait. Il était midi , quand après avoir gravi par une chaleur étouffante plusieurs mamelons tout pelés , nous atteignîmes enfin le sommet , que couronne une chapelle devant laquelle se dresse , en effet , une grande croix de bois, et où je fis sécher mes vêtements trempés par la sueur, ne gardant sur moi que mon manteau. Mes compagnons se demandaient si j'allais les laisser en ex voto et revenir tout nu. Mais un air glacé qui vint à souffler , me les fit remettre bien vite , dès qu'ils furent un peu secs. Il y avait, dans la chapelle, deux toises de neige amoncelée par les vents. Elle nous fut très utile pour le dîner, car notre vin s'était échauffé au soleil.
On a , de ce point élevé , une vue splendide qui s'étend jusqu'à la mer, cette montagne étant la plus haute de toute la Provence et la première
que les navigateurs aperçoivent du large. Chaque année, le 14 septembre, ad dieni exaltatianis sancta CruciSy époque où il y a le moins de neige, les villages voisins y montent en procession , pour gagner des indulgences. On peut faire, du reste, ce pèlerinage en d'autres saisons , et comme il ne pousse des pins qu'à peu près à la cime , chaque pèlerin , avant de descendre , en met un rameau sur sa tête, ce qui lui vaut à son retour de grands témoignages de respect^ car c'est une preuve certaine qu'il est allé jusqu'au bout. Nous en récoltâmes notre part , et tout le monde nous félicita d'avoir fait cette ascension à pareille époque. Nous n'avions garde de dire, il est vrai, que notre seul but était d'herboriser. J'y trouvai quantité de plantes rares, qui furent plus tard expédiées à Bâle.
Après nous être réconfortés^ nous redescendîmes par l'autre versant, jusqu'aux Pris de Pergues où croît la Lunaria boirytis, herbe étrange qui , entre autres vertus secrètes, a celle de £ûre tomber les fers des chevaux qui la foulent. C'est du moins ce que Du Bartas et autres assurent dans leurs écrits. Mes compagnons continuèrent leur route, tandis que je remontais seul jusqu'au sommet pour me désaltérer avec un peu de neige, avant de regagner Bédouin, sans suivre aucun chemin tracé. J'y arrivai dans Tespace de trois heures et bien longtemps avant eux. Mon compatriote Lucas était tout malade. U fut pris de
fièvre et de frissons , et , se trouva si mal ^ que la peur le prit de mourir dans ce pays sauvage. Nous soupâmes ensemble et la nuit le reconforta. Inutile de dire que nous étions harassés de fatigue.
Le 29 au matin, après avoir déjeûné en compagnie de M. de Saint-Cex et de M* Jean Tassy, chirurgien à Bédouin, mais natif de Pernes, nous nous fîmes délivrer, toujours à cause de la peste, et par le greffier de l'endroit, le billet de santé suivant: ^Le 29 tnarsij^S, M. Thomas Flatter et Lucas Justus sont partis de Bédouin pour Caromb et Carpentras, après deux nuits passées à Bédouin. Pallier y notaire^ signé n. Toutefois, comme Lucas n'était pas encore complètement remis , nous ne partîmes qu'après midi , accompagnés du sire Adolf , qui ne nous quittait pas d'une semelle. A peine descendus à Grillon à la Croix blanche, il me £illut visiter de nouveau ses patients. Pour m'en débarrasser enfin, j'imaginai de l'enivrer le soir, avec certain vin rouge dont il était gourmand et que nous avait offert le gouverneur de la ville. Et le lendemain, pendant que son capitolium encore tout endolori le retenait au lit, nous filâmes, sans rien dire, sur Carpentras, où le docteur Albertus voulut à toute force nous héberger.
Carpentras est la principale ville du Comtat après Avignon. Les Juifs y sont peut-être plus nombreux, mais jouissent des mêmes privilèges. En temps de pluie , on peut circuler dans les rues sous des galeries couvertes, comme à Berne. On
y voit de beaux monuments , entre autres : le palais épiscopal , où Ton nous montra, dans une salie, toutes les cités de la région représentées sur de petites tablettes ; le logement du Recteur ou maître d'école^ avec une grande cour dans laquelle sont de nomhrcnx auditoria; une superbe enceinte fortifiée y dont les portes sont gardées comme à Avignon par des italiens à la solde du pape. Cette garnison, très coûteuse, absorbe, dit-on, tout le revenu papal. Les impôts d'ailleurs ne sont pas lourds.
Le dimanche 3 1 mai , le docteur Albertus nous mena visiter hors la ville un couvent de capucins qui ressortit à toutes les maisons du même ordre. Il y a un vaste étang et un jardin magnifique. Au retour îl avait pris ses mesures pour nous montrer le trésor de Saint-SifFrein, mais on chantait encore une messe dans le chœur. En attendant, nous visitâmes Téglise, qui est vaste et bien bâtie. Le sacristain nous ayant ensuite appelés, plusieurs chanoines ouvrirent le caveau voûté qui renferme ce trésor et nous les suivîmes, à la lueur de flambleaux de cire, jusqu'à l'armoire sacrée. L'objet le plus précieux est un mors de cheval fabriqué , dit-on, avec le clou qui traversa la main droite du Christ. Voici du reste ce que nous dirent nos guides: Quand Hélène fit déterrer les trois croix à Jérusalem, on retrouva les trois clous qui avaient servi à crucifier le Sauveur; et comme son fils, l'empereur Constantin, était toujours en guerre ,
elle imagina de lui faire avec un de ces clous une visière, pour protéger la tête ; avec l'autre un écu pour protéger le cœur , et avec le troisième un mors pour son cheval. C'était le rendre invincible. A sa mort, voulant honorer son plus ancien serviteur, on lui laissa le choix de l'objet le plus précieux à prendre dans le palais impérial. Il ne demanda que ce mors , qu'on lui donna parce qu'on ne savait pas , comme lui, la provenance du métal. Ce serviteur se retira dans leComtat, et comme il chassait beaucoup de démons avec cette relique, il fut bientôt nommé abbé à quelque distance de Carpentras et enfin choisi , par les chanoines de cette ville, pour succéder à leur évêque qui venait de mourir. C'est ainsi que le mors est entré dans le trésor de Saint-Siffrein où il opère de grands- miracles , surtout par l'expulsion des démons, dont les contorsions sont des plus affreuses, assurent les chanoines, au contact de cet objet sacré. Le pape, ajoutent-ils, leur en aurait offert, mais inutilement, cent mille couronnes. Il est supporté par deux anges dorés de grandes dimensions. Vainement a-t-on essayé de le dorer aussi ; chaque matin toute trace de ce métal avait disparu. Défense est faite d'y toucher avec les mains, mais on le peut avec des patenôtres, comme plusieurs le firent en notre présence. On nous montra ensuite d'autres reliques moins importantes, auxquelles je fis peu d'attention.
Après dîner , le docteur Albertus nous mena
3to THOMAS FLATTER
dans uoe maison où des comédiens italiens donnaient une représentation accompagnée de toute sorte d'exercices curieux , et où mes yeux purent constater qu'en fait de luxe, les gens de Carpentras ne le cédaient guère aux Âvignonnais. Au sortir de la comédie, nous primes chez le greffier public un bulletin de santé, sans lequel il n'eût pas été possible de rentrer à Avignon , et le même soir nous allâmes coucher à Entraygues , petite ville n'ayant de remarquable qu'une grande tour carrée, qu'on aperçoit de très loin , parce que le pays est plat.
Le lendemain i^ juin nous entrions à Avignon où Bartholomeus Zollikofer nous conduisit , le même soir, chez un particulier qui donnait un bal magnifique.
Le 2 , il nous accompagna de l'autre côté du pont, pour visiter, au delà des deux Villeneuve, le fort Saint-André, dont il connaissait le commandant, le capitaine Anthoni.
C'est une forteresse presque imprenable, bâtie sur une montagne qui domine tout le pays ; aussi le roi de France y attache-t-il un grand prix. On y voit beaucoup de pièces d'artillerie sur roues. Le mur d'enceinte est très épais et les abords en sont si escarpés, qu'en certains endroits toute escalade est impossible. Les habitants sont presque tous des soldats. L'église possède un bel orgue et grand nombre de reliques qui attirent beaucoup de pèlerins. On nous montra, entre autres, un
A MOirEPBLLIBIL. 361
doigt et des dents de saint André richement enchâssés, ainsi que le chef de la vierge Cazarie, fille d'un roi d'Espagne » qui vécut dans une grotte, située non loin de l'église (i).
Le 3, nous primes un bain dans le bras de la Sorgue, qui se jette dans le Rhône près d'Avignon*
Le 4, il fallut se munir, avant de partir, d'un nouveau billet de santé. Ils sont tout imprimés, avec des blancs qu'on n'a qu'à ^mplir comme suit : <E Les consuls et conservateurs pour la santé » d'Avignon : Le 4* jour du mois de juin IS98, est » party de ceste ville d'Avignon, en laquelle » ( grâce à Dieu) n'y a nul soubçon de peste ny » mal contagieux, déclarant ce bulletin nul s'il » y a plus de deux personnes, les sieurs Flatter et 9 Justus, ayant séjourné trois jours ^ pour Beaucaire, » U:^ès et autres passages. N., signé. » Le même jour après déjeuner, nous nous embarquions sur le Rhône jusqu'à Beaucaire, et après une petite halte à l'auberge de la Vache^ nous allions coucher le même soir à Vers, chez Thôte Marcellin. Le lendemain, à midi, nous étions rendus à Uzès.
(i) D'après la légende, sainte Cazarie,fille d*unroi d* Aragon, se serait retirée en 587 sur la montagne Andaone, à présent le fort Saint-André, pour y faire pénitence, avec le consentement de Valens , évêque d*Avignon. Son épîtaphe est rapportée dans les Annales de Baronius.
AiguemorUs d Us Salins de Peccais. — Maupiio. — Richer de Bclleval et le Jardin des Plantes de Montpellier. — Menus événements. — Voyage à Alais. — Croyances et coutumes Languedociennes»
\e 6 juin, je fis visiter à Justns Taqueduc souterrain dont il a été déjà question, et nous soupâmes près de la belle source de Font d'Ouro, ^
Le 7, excursion avec la famille Serverien, à leur ferme de Jonqueirolles. On y voit un colombier, en forme de tour ronde, renfermant plus de mille nids formés de briques encastrées dans le mur. L'intérieur en est tapissé de haut en bas. Au milieu, pivote, sur un support, une échelle qu'on peut manœuvrer à volonté, pour atteindre aux nids et prendre les pigeons. Ces derniers entrent ou sortent par des ouvertures pratiquées sous le toit. Comme il n*est pas besoin de les nourrir, on en retire un revenu considérable. En Nor« mandie, certains seigneurs n'en ont pas d'autre : c'est en effet un privilège de noblesse, et le roturier qui veut posséder un colombier doit payer de très fortes redevances au roi.
La journée du 8 se passa en quelques consultations médicales et à faire une promenade au village de Saint-Suffret, en compagnie de M. Serverien. Le lendemain nous partîmes pour Nimes. munis d'un billet de santé au nom de Lucas
Justus et de moi, de Jacob Teicher, de mon laquais et du docteur Rovière ; billet qu'il fallut renouveler encore le 11, en quittant cette ville. A peine descendus à l'Étoile y notre premier devoir avait été de rendre visite à M* Jules Pacius, qui est recteur de TÉcole et y a son logement (i). En sortant de Nimes pour aller à Aiguësmortes, la route traverse Milhau, Uchaud et Vauvert, d*où est venu le dicton du Diable de Vauvert, et qu'on explique ainsi : il y a dans le pays beaucoup de terrains marécageux et de petits étangs
(i) Une ardente rivalité régnait à cette époque entre Nimes et Montpellier, pour attirer chez elles les savants les plus illustres et les plus capables de restaurer l'enseignement dans les écoles. N'ayant pu gagner Casaubon, qui, sollicité par Montpellier dès 1594, avait opté pour cette ville, Nimes avait traité avec Pacius, et ce dernier était tout fraîchement installé dans la « surintendance et rectorat de l'Académie et profession publique de philosophie >, quand Platter et Justus allèrent lui faire visite. Mais mal* gré les avantages attachés à ces fonctions, et au mépris de tous les sacrifices faits pour le retenir, l'inconstant italien ne tardait pas à s*engager à son tour à Montpellier (17 septembre 1600), pour une chaire de jurisprudence qu'il occupa pendant quinze ans, au bout desquels, son humeur nomade reprenant le dessus , il quitta femme et enfants, pour aller enseigner à Valence en 161 6, à Padoue en 1620 et revenir mourir à Valence en 1635 , âgé de 85 ans. — Voir, sur ce curieux chapitre de notre histoire littéraire à la fin du XVI® siècle, les deux savants Mémoires consacrés, Tun à Casaubon , par M. Germain ; Tautre à Pacius, par M. Revillout, dans le Recueil de V Académie de MonlpeîUer.
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paf semés de touffes d'herbes formant comme de petits Ilots, qui, n'ayant pas de racines solides, sont chassées de çà de là par le vent, d'où certains ont imagmé que c'était le diable qui, caché par dessous, les poussait ainsi en tout sens (i).
On passe ensuite à Aymargues, à Marsillargues, petite ville, peuplée surtout de cultivateurs, et à Saint-Laurent, avant d'atteindre le pont Carbonière , par où s'expédie , à dos de mulets , partie des sels de Peccais ; le restant, c'est-à-dire le gros commerce, remontant le Rhône jusqu'à Lyon. Le milieu du pont est occupé par une tour qui traverse la route et dans laquelle logent des soldats, préposés à la perception des droits.
Le logis du Cygne^ où nous voulions descendre à Aiguesmortes, se trouvant rempli de soldats malades, le capitaine Margaly nous offrit gracieusement l'hospitalité dans sa maison. Nous nous présentâmes au gouverneur, M. de Gondrin, pour avoir permission de visiter les remparts et les tours (j'en ai parlé plus haut), et après diner.
(i) Faire Je Diable de Vauvert ; envoyer au Diable de Vauvert, sont autant de formes diâférentes de ce vieux dicton, qu'on retrouve assez fréquemment dans notre ancienne littérature et sur Torigine duquel les parémiographes ne sont pas d'accord : les uns voulant qu*il s'agisse d'un Vauvert près de Paris, les autres de Vanvert-sur*le-Vistre.Nous inclinerions volontiers pour ce dernier, mais toutefois avec une explication 'plus satisfaisante que celle donnée par Flatter.
nous allâmes voir Peccais et ses célèbres salins. C'est uu fort entouré de fossés pleins d'eau, bâti sur un bras du Rhône et commandé par un ca pitaine qui y loge avec quelques soldats ou suisses. A l'ouest on voit dix-sept tables à sel , grands rectangles de vingt pas de long sur quinze de large , dans lesquelles se fait la récolte, pendant Tété. L'eau de mer, amenée par de nombreux canaux dans des citernes revêtues de bois, est répandue de l'épaisseur d'un doigt dans ces tables, au moyen de puits à roue tournés par un cheval , et sous l'influence du soleil prend bientôt l'aspect d'un verglas. C'est ce qu'on appelle le premier lit. Une seconde couche d'eau se fige comme la première, et ainsi de suite jusqu'à ce que le soleil perde de sa force. S'il survient des pluies dans l'intervalle, surtout au début, les dépôts se fondent et tout est perdu.
Au mois d'août, des centaines de Cévenols viennent y travailler avec les gens du pays. Ils détachent et soulèvent avec des pics , comme on fait pour la glace , des couches de sel qui , en certains endroits, ont l'épaisseur d'un empan. La partie supérieure est toute blanche , mais en approchant du fond, la teinte devient brune. Si, pendant la fabrication, on dépose dans l'eau des moules de bois , le sel s'y dépose et forme des figures variées, ressemblant au sucre candi. J'aurais voulu en placer quelques-uns , mais tant que l'expédition du sel n'est pas achevée, le fisc défend
d'en emporter la plus petite parcelle. On me promit de les envoyer à Bâle. Plus de mille ouvriers sont employés journellement à la récolte du mois d'août , et malgré les frais d'exploitation et de transport , le roi en retire un revenu considérable. Il y trouve de quoi payer non seulement les doctareSy présidents et conseillers du Languedoc, mais encore , quand il veut assurer une rente à quelqu'un, c'est sur le sel qu'elle est assignée, ce qui est la garantie la plus solide. Pendant tout le mois d'août, c'est-à-dire au plus fort du travail-, les ouvriers des salins jouissent du privilège d'invectiver impunément tous ceux qui passent, quel que soit leur rang. Le sel est recueilli sous des huttes de la hauteur d*une lance. Ces monceaux, qu'on appelle des greniers^ sont très nombreux entre Aiguesmortes et Peccais. Dans les cabanes de pêcheurs, j'achetai des plantes marines que j'expédiai à Bâle.
Le 13, nous nous embarquâmes pour Mauguio, non sans avoir encore pris un billet de santé , et nous descendîmes de nuit au Sergent vert. Mauguio ou Melgueil est sur l'étang et communique avec la mer, comme Maguelone, par un grau. Au centre de la ville est une éminence, en terre rapportée, couronnée par un moulin-à-vent , et d'où la vue s'étend au loin. On pense qu'elle a dû être faite pour servir d'observatoire ou pour y construire un château. « Qui veult aller sur ceste montaigne , dit un proverbe du pays, fault qu'il
monte un grand faix de terre » . Les habitants de Mauguio sont tous des pécheurs ou des cultivateurs.
Nous partîmes le 14, avec un billet de santé du consul Bertrand^ qui devait, croyions-nous, nous ouvrir les portes de Montpellier; mais malgré ce certificat et tous ceux que nous avions conservés depuis Uzès, les gardes nous refusèrent rentrée jusqu^au retour d'un consul, qui était allé à Pérols y vérifier si Âiguesmortes et Mauguio n'étaient pas, comme on le prétendait , infectés. Force fut de rester toute la journée hors la ville, repoussés de toutes les auberges où nous nous pré sentions, avec nos valises et tous nos bagages sur la grand'-route, à la garde de notre laquais. Nous passâmes ce temps au jeu de paume.
Le consul arriva sur le soir , avec la nouvelle qu'il n'y avait pas de maladie h Mauguio , mais que le âéau sévissait à Âix et à Marseille. Ce fut heureux pour nous, car nous eussions été obligés, différemment , de rebrousser chemin et de faire quarantaine ailleurs. Si l'on prend, dans tout le Languedoc, des précautions si minutieuses et d'ailleurs si sages contre la peste, c'est que les épidémies y étant plus meurtrières que chez nous, sans doute à cause de la grande chaleur, y dépeuplent souvent des villes entières.
Nous n'entrâmes donc en ville que très tard sur le soir, et nous allâmes loger chez M. de Fabrègues, notre correspondant.
368 THOMAS RLATTER
Je restai à Montpellier du 15 au 20 juin, visitant diverses curiosités , et entre autres le jardin du roi , que le docteur Richier avait créé pour les étudiants en médecine, entre les portes du Pe)n'ou et Saint-Gély (i), à une portée d'arquebuse du mur d'enceinte. II y a fait creuser un grand puits ou citerne, à côté duquel sont construites plusieurs grottes d'une fraîcheur délicieuse en été, et où des terres humides et mousseuses, transportées par ses soins, permettent de cultiver des plantes aquatiques. Tout est parfaitement aménagé, du reste, pour les autres espèces ; il a même fait élever à cette intention une montagne, à plusieurs plateaux échelonnés. Chaque partie du jardin a son entrée spéciale , avec des portiques sur lesquels on lit les inscriptions suivantes en lettres d'or :
Sur la grande porte d'entrée: Hortus Regius; avec les écussons du roi et du connétable. Sur la
(i) Cest-à-dire la porte des Carmes. Primitivement , le jardin s*étendait jusqu'à l'endroit qu'occupe aujourd'hui l'allée nord de la promenade du Peyrou. C'est là qu*on avait établi le Musée d'histoire naturelle, où Ton voyait, entre autres richesses, les collections célèbres de Rondelet; mais à Tépoque du siège de la ville, les nécessités de la défense bouleversèrent cette partie de terrain, qui ne fut plus restituée au jardin, et celui-ci , sauf la partie appelée Jardin de la Reine, resta limité, comme il Test encore aujourd'hui, par la rue du faubourg Saint- Jaumes ( Voir VEssai historique de M. Ch. Martins; Montpellier, Boehm, 1854, gr.
in-4«).
seconde porte : Planta qua in dumiSf spindis et dunutis adolescunt. Sur la troisième : Planta qua in lods apriciSj saxocis, arenosis crescunt. Sur la quatrième : Planta qua in lods umbrosis et silvis proveniunt. Les plantes aquatiques, comme je l'ai dit^ sont autour de la grande citerne. Si le roi ne lui rembourse pas toutes ses dépenses, c'est un homme ruiné (i).
Le 21 juin, un dimanche, j'allai avec tous les Allemands au village de Celleneuve. On nous servit à dîner dans une auberge, tout près de la
(i) La création de ce jardin, en 1596, fîit un événement dans le monde scientifique. Tous ceux qui le visitèrent alors, Olivier de Serres, Strobelberger , etc., en parlent avec la plus vive admiration. La poésie même s*en mêla, et le jésuite Gilbert Jonin composa, en latin très élégant, un petit poème iambique de plus de cinq cents vers : Hortus regius Monspeliensis , dans lequel il célèbre et décrit tour à tour les diverses parties de l'œuvre de Richer de Belleval. Cet opuscule très rare, imprimé en 1634 et inconnu de tous ceux qui ont écrit sur notre Jardin , permet d'en apprécier Timporunce et l'économie, mieux qu*on ne saurait le faire, soit d'après Flatter, qui, en 1598, ne put encore voir qu'une ébauche et relever des inscriptions incomplètes, soit d'après la vieille et curieuse gravure, dont Texemplaire unique a été reproduit par Ch. Martins dans son Essai, Le poète , en effet, n'oublie rien, et après avoir décrit le jardin lui-même et ses divisions botaniques, il passe en revue le Seminarium^ le Florikgium, VOlivetum, le Vinetum^ les Fornaces cliquait' dis pJantis , V Auditorium , la Bibliotheca , VArmarium et le Saceîlum, sans omettre la grande et célèbre allée de grenadiers, qui occupait l'emplacement actuel des serres.
rivière, et sur le soir nous soupâmes dans une belle prairie, ombragée de grands arbres. Près de là se trouve un pont de pierre où abondait le Capillus Veneris et les arbres de Judée. Nous revînmes ensuite à Montpellier avec Jean-Jacques Catelan et ses filles, qui avaient voulu être de la partie (i).
Le 23, deux bâlois, Jacques Hubert et Aurélius Burckard, vinrent de Paris à Montpellier.
Le 27, on publia la paix entre la France et
(i) Celleneuve et les bords de la Mosson » avec leurs ombrages toufius , étaient alors une promenade en vogue, où se rendaient les gens de bon ton des deux se.'ies , pour prendre des bains, danser sur l'herbe , faire des collations, etc. Cette mode persévéra longtemps, car dans le Traité des choses les plus remarquables qui sont dans la ville de Montpellier et aux environs d'icelle, donné pour la commodité de messieurs les estrangers portés d'une légitime curiosité, par le sieur Léon Fargeon, maistre apothicaire et parfumeur, à la suite du Catalogue des marchandises rares, curieuses et particulières qui se font et se débitent chez lui (Avignon, Chastel , 1668 , in-4<' de 32 pp.), on lit : € Salleneuve (sic) est un bon petit village à demy lieue de Montpellier où passe, tout contre, une petite rivière que Ton nomme la Meausson.^. Ces lieux servent de bains en esté Â toute la noblesse et autres, et de tout sexe, qui s'y vont baigner et divertir. Il y a de bons traiteurs , et, pendant la saison des bains, la grande bande des violions y demeure continuellement, et, à cause du bon air , on y envoie les malades de la ville. » — Quand Gustave- Adolphe passa à Montpellier, le médecin Pierre Formi le mena aux bains de la Mosson.
TEspagne ; la proclamation était lue par un greffier à cheval, accompagné de trompettes et de tambours. Les jours suivants, j'achetai toute sorte de poissons de mer, que je vidai et préparai pour les envoyer à Bâle avec des plantes marines.
Le I" juillet, je pris un bulletin de santé ainsi conçu : a Cejourd'hui premier juillet mil cinq cent quatre vingt dix huit est parti de Montpellier, où Dieu grâces, a bonne santé, M. Flatter et son lacquais, pour s'en aller à Sommières et Uzès. Fesquet, signé. » Muni de ce certificat, je me mis en route, accompagné de plusieurs Allemands qui me firent la conduite jusqu'à Castelnau où je leur payai le coup de l'étrier* Lucas Justus voulut même pousser jusqu'au pont de Salaison, où nous nous séparâmes, après être restés quarante-quatre jours ensemble. Le même soir, je couchais à RestincHères, et le lendemain je reprenais mon logement à Uzès, chez le pharmacien Antoine Régis, mon maître de pension. En passant à Souvignargués, j'avais acheté un petit pot plein d'une variété de scorpions blancs ou plutôt jaunâtres, qu'on y trouve dans un petit bois. Je les expédiai à Bâle, mais un seul arriva vivant.
Le 9 juillet, nous nous rendîmes à cheval, avec M^ Régis, au village de Seines, où nous attendait le capitaine Vaurargues, pour aller herboriser sur le roc de Boucquet, qui est la montagne la plus élevée de toute cette région. Du sommet la vue s'étend jusqu'à la mer. Les bois y sont
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pleins de sangliers qui font de grands ravages dans les blés, comme nous pûmes le constater. Ma récolte d*herbes fut envoyée plus tard à Bâle. Nos courses Élites, nous redescendîmes dîner chez le capitaine^ et après avoir pris congé de lui, nous continuâmes notre route sur Âlais, où nous arrivâmes très tard. Presque tous les gens de Tauberge, en effet, étaient déjà couchés, et minuit sonnait quand nous soupions.
Alais est une ville très coquette, située à Centrée des Cévennes. Elle appartient au connétable, qui en fit longtemps son séjour et y possède un beau château avec un jardin magnifique. Le territoire est très fertile et produit beaucoup de vin et de blé ; aussi la ville est-elle riche et bien peuplée. Nous la visitâmes le lendemain, après avoir déjeuné chez un pâtissier. Elle est arrosée par le Gardon, rivière assez large en cet endroit, et coulant sur un lit de rochers. Il fiiut le traverser pour arriver, au fond d'une vigne, à la source dont les eaux ont été détournées pour le jardin du château. C'est un endroit charmant , d'où Ton domine la ville entière. Nous y dinâmes, au bord de l'eau, dans une belle prairie, avec des provisions apportées par des domestiques, et nous revînmes ensuite en ville pour visiter le jardin du connétable.
La maison du jardinier est un beau bâtiment, situé au pied de la montagne, au bord du Gardon, à main gauche en sortant de la ville. En y entrant,
A MONTPEUIW. 373
on monte quelques marches y qui donnent immédiatement accès dans ce beau jardin, dont la réputation est étendue si au loin. Il a la forme d'un rectangle allongé , entouré d'un mur couvert de dalles. Au milieu s'élève une belle fontaine de marbre blanc, dont le bassin^ en mosaïque, repré*sente toute sorte de poissons , des écrevisses, des tortues et autres animaux bizarres, qui paraissent vivants. Du centre, quatre tuyaux lancent autant de jets d'eau d'une hauteur considérable, carie niveau de la source est très élevé et elle arrive d'un quart de mille de Tautre côté de la rivière, qu'elle traverse, comme )e l'ai dit , sur un aqueduc.
A gauche, en sortant de la maison du jardinier, règne une allée de coudriers de trois cents pas de long sur douze de large, au milieu de laquelle un pavillon garni d'une belle table d'ardoise dissimule une différence de niveau. Derrière cette allée ^ qui va de l'est à l'ouest, passe un canal traversant le jardin et servant à l'arroser ou à prendre des bains. Il se rend à une pièce triangulaire de sept pieds de profondeur, peuplée de poissons qu'on voit nager au soleil , et bordée d'une belle pelouse. Le centre est occupé par une petite ile également gazonnée. A côté de cet étang on voit, entre autres arbres rares, un noyer produisant des fruits sans coquilles.
Du côté de l'est, s'ouvre au milieu du mur une porte cochère donnant accès à une autre allée toute droite, longue de quatre cents pas et large
de dix-huit y plantée de mûriers blancs dont les branches se rejoignant, forment une voûte de verdure haute de dix-huit pieds^ sous laquelle on peut promener à couvert, en tout temps. Du point de jonction où ces deux avenues se croisent au milieu du jardin , on aperçoit les murs de clôture dans les quatre directions. C'est dans la longue allée que se trouve l'entrée du lab3nînthe dont les haies sont formées de pruniers, de pommiers ou de cerisiers, aux branches si touffues et si bien entrelacées, qu'il est impossible de les traverser et de les franchir. Le sentier menant au centre mesure cinq cents pas pour y arriver et autant pour en revenir. Aux quatre coins du labyrinthe sont des pavillons couverts de vignes, de jasmins et autres plantes grimpantes, avec des banquettes de gazon pour se reposer. C'est vers là que se dirigent d'ordinaire ceux qui sont en bonne fortune avec quelque dame. C'était le lieu favori du fils du connétable, à qui ses galanteries avec les juives d'Avignon ont fini par coûter la vie.
Ce labyrinthe ne paraît pas très grand du dehors, et je crois qu'il n'a pas plus de vingt-cinq pas carrés ; mais une fois égaré, on a le temps de s'impatienter avant de retrouver l'issue. Le cenore est occupé par un pavillon couvert de vigne vierge, avec une table en ardoise et des sièges de gazon. Le derrière est adossé à un petit bois très épais, de houx, de poiriers , de pommiers et de cerisiers, où se trouvent encore d'autres pa-
villons , et au milieu, une rotonde, avec huit arcades couvertes de plantes grimpantes.
Le jardinier nous montra ensuite, derrière l'allée de mûriers, deux parterres carrés, sillonnés d'autres jolies allées d'arbres fruitiers et d'arbustes, dont on peut, d'un seul coup d'œil, embrasser toutes les dispositions. Du côté du midi sont deux grands potagers complantés de légumes, oignons, melons, courges et autres herbes ménagères , et bordés d'arbres fruitiers ou de plates-bandes de romarin, d'hysope, etc. Tout autour circulent des rigoles d'arrosage. A l'ouest, la bordure est formée d'une allée de grenadiers d'un côté , et de lauriers de l'autre. A l'est, c'est une longue allée d'arbres et de buissons entrelacés, tels que aubépines , groseilliers, cognassiers, cerisiers et pêchers , alignés au cordeau et bien taillés. La pelouse de Tétang est aussi garnie d'arbres fruitiers. Un peu plus loin, se trouve une allée d'orangers et de citronniers , exposés au midi et protégés par un mur. On les couvre en hiver.
Ce beau jardin, qui ne mesure pas moins de quatre cents pa§ de long sur trois cents de large , est un lieu de délices où Ton entend le ramage d'une foule d'oiseaux et où se trouve réuni tout ce qui peut charmer les yeux, les oreilles et tous les sens. J'ai fait un croquis de plusieurs de ses parties et même de quelques instruments de jardinage.
Au retour de cette promenade, nous allâmes
souper chez le docteur Pinchinat^ qui porte allègrement ses 80 ans.
Il n'y a rien de remarquable, du reste , dans Âlais, que le château^ d'où l'on a la vue entière du jardin. Nous en repartîmes le 1 1 à trois heures du matin; vers midi nous dinions au village de Saint- Hippolyte-de-Caton, et le soir, sur le tard, nous rentrions à Uzès.
Le 16 juillet, il y eut un mariage à Uzès, et comme je m'étonnais qu'il ne se fît pas à l'église de la ville, on m'expliqua que les fiancés vont se marier secrètement à celle d'un village voisin, pour empêcher qu'on ne leur noue l'aiguillette. On appelle ainsi un maléfice diabolique, une intervention directe de l'esprit malin, qui, dans sa haine contre le mariage, use de tous les moyens propres à provoquer Tadultère et la fornication ; car l'aiguillette nouée engendre la haine entre époux, et s'ils vont ouvertement à l'église, ils reconnaissent les auteurs de ce charme et entretiennent ensuite avec eux un commerce coupable. Les exemples n*en sont que trop nombreux. Voici en quoi consiste ce maléfice: Pendant que le prêtre dit : « Ce qui est uni par Dieu ne doit pas être désuni par l'homme » — « mais par le Diable », murmure le sorcier ou la sorcière , en jetant un patard derrière l'épaule et en nouant un lacet. Si la pièce de monnaie disparaît sans qu'on puisse la retrouver, c'en est fait : le nouveau marié est alors dans l'impuissance de rendre ses devoirs à
l'épousée aussi longtemps que ce lacet reste noué. En revanche, il retrouve sa force virile auprès des autres femmes ; et de là, des adultères et toutes sortes de désordres. Il n'est pas douteux que le diable n'enlève lui-même le patard et ne le conserve jusqu'au jour du jugement dernier pour faire condamner le coupable.
Ce crime abominable est puni de la peine du feu. S'il est si commun en Languedoc, c'est probablement par jalousie , haine ou vengeance , car il y a toujours plusieurs prétendants à la main d'une jeune fille. Aussi ne voit-on pas dix mariages sur cent se célébrer publiquement à l'église. Les couples, accompagnés de leurs parents, vont en cachette, dans un village voisin, recevoir la bénédiction nuptiale et reviennent ensuite en ville où se donne le repas de noces. Parfois c'est le prêtre lui-même qui commet le méfait, ou bien quelque vaurien. J'ai connu un bambin qui fit cet affront à la servante de ses parents. Celle-ci le supplia de lui lever le charme en dénouant le lacet; il y consentit, et aussitôt le marié, retrouvant ses forces, fiit complètement guéri.
Cette cause, jointe à la liberté dont jouissent les femmes en Languedoc et à l'indulgence des juges envers les adultères et les gens de mauvaises mœurs, explique le petit nombre de mariages qui se font dans le pays. Pendant les trois ans de mon séjour , je n'ai pas eu connaissance de
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plus de dix mariages contractés. On s'accommode le mieux du monde du célibat et de ses libertés , et on ne se marie que quand on trouve une occasion lucrative de faire une fin. C'est pourquoi le pays esc moins peuplé que le nôtre, et chacun y a plus de place au soleil.
Il y a encore une foule d'autres manières d'ensorceler les gens mariés ; on les trouvera dans Bodin , qui prétend avoir connu une femme capable de pratiquer ce maléfice de vingt-cinq façons différentes.
Je dois aussi dire un mot du charivari (c'est un terme qui vient du grec et signifie cassement de tète). Quand, dans la localité, un jeune homme épouse une vieille veuve, ou qu'une jeune fille épouse un veuf âgé, on leur fait charivari. Toute la jeunesse se rassemble^ apportant, qui un chaudron , qui une poêle ou un tambour , ou un fifre, ou une boîte à sel avec sa cuiller, ou une trompe, etc. La bande se réunit devant la maison des mariés et commence son concert à minuit, en criant, hurlant, soufflant et firappant à qui mieux mieux. Impossible de fermer l'œil dans tout le quartier. Quelquefois ils remplissent la rue d'odeurs infectes à ôter la respiration. Et ce fracas recommence toutes les nuits, pendant deux heures ou davantage, jusqu'à ce que les époux, pour acheter leur repos, leur donnent une certaine somme. Souvent il en résulte des rixes. Ainsi, à Uzès, une troupe de bons musiciens , qui venait de donner une séré-
nade , s'étant rencontrée avec une bande de ces tapageurs de charivari, une querelle s'ensuivit dans laquelle un musicien fut tuè. Les coupables furent condamnés à mort, mais ils avaient pris la fuite. On prohiba les charivaris , ce qui ne les empêcha pas de recommencer comme auparavant.
Dernières excursions autour d'Alais, d'Uzès, etc. — Avant son départ définitif d*Uzès, Flatter va faire son Cursus public à Montpellier. — Dernier voyage à Avignon : églises, Juifs et comédiens, — Retour à Montpellier.
|e 3 août, je fis à cheval , et dans la même journée, par une chaleur accablante, les onze milles qui séparent Uzès de Montpellier, en passant par Sommières. Je ne m'arrêtai qu'un instant, pour boire un verre de vin, au château de Boisseron, dont on restaurait les murs d'enceinte. L appartient, ainsi que le village , à M. Carsan , simple citoyen d'Uzès, qui vient de le donner à son fils , devenu par ce fait baron de Boisseron , car c'est une terre titrée.
Les portes de Montpellier étant déjà fermées à mon arrivée, je couchai dans le faubourg du Pila Saint-Gély, à l'auberge du Marteau. Le lendemain, à peine entré, j'allai régler mes comptes avec Jacques Myller, de Bâle, à qui je souscrivis une lettre de change sur cette ville, pour la somme qu'il me donna. C'était le but de mon voyage à Montpellier, mais j'en profitai pour acheter des
livres et autres objets. Nous dinâmes ensemble dans un beau jardin , situé près de l'église Saint- Pierre y et le soir nous soupâmes au Cheval blanc, où j'étais descendu le matin.
Dans un enclos , tout près de cette église^ qui jadis était un monument superbe, je vis fabriquer la cire blanche, dont il se fait un grand commerce dans cette ville. La cire encore jaune est fondue dans une grande chaudière, où l'on plonge , en les retirant de suite, des moules semblables à des chapeaux de haute forme et préalablement bien arrosés d'eau. Ils en sortent couverts d'une couche de l'épaisseur d'une lame de couteau, qui eu se détachant conserve la forme du moule. Quand il y en a un certain nombre, on les place, séparés par de longues perches , sur une aire munie à ses quatre angles de bassins d'eau froide, dont on asperge ces formes, en les tournant et retournant, pour les bien faire blanchir de tous les côtés Le pavé est incliné pour faciliter l'écoulement des eaux.
Je repartis le 5 août en suivant le même chemin et j'achetai , en passant à Boisseron et Souvignargues, de nouveaux scorpions blancs. C'est dans ce dernier endroit qu'on en trouve le plus. Je couchai à la Calmette , et le lendemain je débarquais à Uzès, chez le pâtissier Frondigue, à l'enseigne de la Croix.
Le 1 1 , nouveau voyage à Nimes , par le pont Saint-Nicolas en compagnie de mon ancien maître
de pension, Antoine Régis. En devisant à cheval, il nie montra sur la route, à une lieue de la ville, un petit noyer fleurissant, disait-il , la veille de la Saint- Jean et donnant des fruits mûrs le lendemain. D'autres me Tont également affirmé, mais le croira qui voudra.
A l'auberge du Cheval blanc, nous trouvâmes un grand nombre d'Allemands partis de Montpellier, à qui mon compatriote Aurélius Burckard faisait la conduite jusqu'à Avignon. Après avoir dîné tous ensemble chez M® Nicolas, le pâtissier , nous allâmes voir, dans la maison d'un président, une civette, à laquelle il retira, devant nous , le parfum sécrété par cet animal. U nous montra également la tête d'un bœuf marin, ainsi que sa verge, toute en os, grosse comme le bras et longue d'un pied et demi. J'y vis aussi un énorme crocodile.
J'accompagnai M® Régis et le docteur Constans, de Nimes jusqu'à Uchaud, et après avoir bu le coup de rétrier, je revins seul coucher àTauberge du pont Saint-Nicolas. Comme on n'y délivrait pas de billet de santé , j'avais eu soin d'en prendre un à Nimes, daté du lendemain 12 août, ce qui fit qu'en me voyant entrer d'aussi bonne heure à Uzès ( car il n'y a qu'un mille de cette auberge à la ville), ceux de la porte furent tout ébahis de me voir arrivé si matin de Nimes , comme le portait mon bulletin. Je me remis chezFrondigue, à la Croix.
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Le 14, je dus me remettre en selle pour le village de Valabris , sur la route de Bagnols , où le capitaine Combet était très malade de vomissements et ne pouvait garder aucune nourriture. J'y passai la nuit, et le lendemain lui envoyai d'Uzès une ordonnance avec les remèdes.
Le 17, je partis à cheval d'Uzès, avec la femme du docteur Pinchinat et le valet du capitaine de Vaurargues , pour les accompagner à Alais et visiter en route diverses sources remarquables. Nous prîmes notre chemin par Montaren, Serviers, Aygaliers , Bourdiguet , Auchabian et Seynes où nous dinâmes chez le capitaine^ dont le fils venait d'épouser la nièce et fille adoptive du docteur, qui lui-même n'avait pas eu d'enfants. Après le repas, un guide me mena par les villages de Navacelle et Cals, à main gauche dans la plaine , à la source sulfureuse, appelée Font d'Arlende , du nom d'un moulin tout proche, appartenant au comte de Portes. On la nomme aussi Font belle ou Font poudende, à cause de la forte odeur de soufre qu'elle exhale. Elle était très fréquentée avant la découverte de celle de Balaruc, et principalement employée pour les éruptions malignes et les anciennes plaies ou blessures. On la prenait en bain ou en boisson. J'en usai moi-même, avec succès, pour une jeune fille d'Alais atteinte d'un mauvais abcès.
Elle sort dans une prairie, entre Auzon et Navacelle, par plusieurs sources dont la principale est
dans un puits maçonné qui ne déborde ni ne tarit jamais. La meilleure, dit-on , est celle qu'on voit sourdre à côté, dans un fossé. J'en pris pour remporter à Uzès. Son goût est celui de l'eau ordinaire, mais sa couleur est laiteuse et devient rougeâtre quand on l'agite. Quant à son odeur sulfureuse^ elle ne disparaît pas, si loin qu'on la transporte. Â la surface nage une substance mince, dure et fragile , brûlant au feu et sentant également le soufre.
A un mille plus loin et tout près du village d'Auzon, qui appartient aussi au comte de Portes , j'allai voir ensuite un rocher d'où sort constamment une eau noirâtre tirant sur le gris. On l'appelle Font de la Pêgue. Aux fortes chaleurs, époque où je m'y trouvais précisément, elle produit une poix noire, gluante et assez liquide, que les paysans enlèvent, comme on tirerait la glu d'un vase, en la dévidant en écheveau. C'est ce que je fis moi-même, à leur exemple. Ils la vendent aux pharmaciens, qui s'en servent avec succès, en guise d^asphaltum , notamment dans les maladies de matrice. Elle est noire comme cette matière, fond à la chaleur et brûle au feu avec une odeur de soufre ou de mumia. J'en envoyai à Bâle avec un fragment du rocher d'où elle sort. Le ruisseau fournit des petits poissons, appelés des aneSy qui sont très bons à manger. Dans un champ, éloigné d'une portée d'arquebuse et où rien ne pousse, on recueille aussi , au fort de l'été, une
grande quantité de poix; mais comme le vent était froid , je ne pus en rencontrer. Cette poix, qui dans les premiers temps valait son pesant d'or^ à cause de ses vertus, se donne aujourd'hui à très bas prix. Mon excursion faite , je revins, par Brouzet et Navacelle, à Seynes, où m'attendait le capitaine pour souper.
Le 18 août, nous reprîmes notre route sur Âlais avec la dame du docteur Pinchinat et mon valet , en passant par Maruéjols et Célas. Je descendis, en arrivant, au Bourdon de Pèlerin; mais le docteur, qui est le médecin attitré de la ville , insista pour que j'eusse mon couven et mon lit dans sa maison.
Le 19, j'allai promener avec sa femme au jardin du connétable. Elle avait invité en mon honneur les deux demoiselles de Ferrières et Mlle. Le Noble. On nous servit à diner dans le labyrinthe dont j'ai déjà parlé , et précisément dans le pavillon couvert de vigne vierge.
Aussitôt après le repas , je me remis en selle pour revenir par le même chemin jusqu'au village de Serviers, où les deux frères, MM. de ValJeirargues et de Saint-Christol étaient revenus depuis peu de la guerre du Dauphiné, Je dus quitter mon cheval à l'auberge , pour gravir à pied la pente escarpée menant à leur château. J'ai oublié de dire plus haut, que ce dernier est entçuré d'un fossé traversé par un pont-levis. Je rentrai à Uzès par Montaren.
Le 27 arriva d'Avignon mon compatriote Aurélius Burckard. Je le conduisis après souper chez ma maîtresse, pu nous revînmes déjeuner le lendemain. Comme les bruits de peste duraient encore, il me fallut prendre un billet de santé pour raccompagner jusqu'à Nimes. Avant de partir, nous bûmes un verre de vin dans le faubourg, au jardin du capitaine Alast. V Hôtel des Arènes où nous descendîmes vers midi , était plein d'Allemands, parmi lesquels le gentilhomme Christophe Lasser de Lasseregg, mon ami intime. Je les emmenai tous àUzès après avoir pris congé de Burckard, qui continua seul sa route sur Mont* pellier. Mais les portes étant déjà fermées , nous dûmes loger dans le faubourg, à l'enseigne du Soldl.
Le lendemain 29 , après quelques instants passés chez ma maîtresse avec Lasseregg , nous allâmes tous deux chez le pâtissier, où je payai à déjeûner à tous mes compatriotes. Je les accompagnai ensuite quelque temps à cheval sur la route d'Avignon et revins coucher le même soir à Uzès.
Le 10 septembre, herborisation à Saint-Quintin, avec Mathias , fils de mon ancien maître de pension. Toutes les plantes que je reportai furent envoyées à Bâle.
Le 15, emplette d'un cheval, dans le but de commencer de suite mon voyage de France et d'Espagne; mais réfléchissant que cela m'occasionnerait de fortes dépenses et qu'il faudrait trop
me hâter pour visiter à l'aise tant de villes et de pays, je revendis la bète sans perte.
Le 30 septembre, je pris un billet de santé du greffier Lefiiz, pour me rendre à Montpellier. Je couchai à Villevieille , sur la route de Sommières, Boisseron, etc., et le lendemain i*' octobre, je descendis, comme toujours, au Cheval blanc; mais mon séjour à Montpellier devant cette fois être plus long , je me mis en quête d'une pension. J'avais été avisé, en effet, depuis le I*' juillet, par M. le doyen de l'École, d'avoir à préparer mon Cursus. Étant déjà bachelier en médecine ( baccalaureus ) depuis le 22 mars 1597, je devais et je désirais commencer à expliquer et commenter publiquement au Collège (in ColUgio) le livre de Galenus, DeArteparva^ sur l'art médical , conformément à l'avis officiel et dûment scellé qui m'avait été envoyé. C'est, du reste, ce que je ne tardai pas à faire.
Je pris donc pension et logement, le 3 octobre, chez le célèbre chirurgien M' Noé. Il avait déjà deux autres pensionnaires : Schobenger, de Saint- Gall , et un bourguignon nommé Grangier , de Dijon. Le 4, mon compatriote Miëy quitta la ville pour retourner à Bâle.
Le même jour, je me mis à préparer mon cours public , que je fis au Collège les 5, 6 et 10 octobre , à dix heures du matin , en présence d'un grand nombre de licenciés, bacheliers et étudiants en médecine, comme ils l'ont tous certifié
en apposant leur signature sur mon diplôme de parchemin. La leçon faite , nous allions tous chez le pâtissier, où je leur payais une collation, afin qu'ils fussent d'autant plus exacts à mon cours et me donnassent leur attestation (i).
Le restant de mon séjour à Montpellier fut consacré à acheter toutes sortes de curiosités pour les envoyer plus tard à Bâle, et à accompagner les médecins chez leurs malades , dans les maisons particulières, afin de bien me rendre compte de leur manière de pratiquer. Mais comme le doyen n'avait pas encore scellé mon certificat ni visé toutes les signatures dont j'ai parlé, je priai mes compatriotes, ce qu'ils firent, de me l'envoyer quand il serait prêt; et muni d'un bulletin de santé, signé Fesquet, je repartis pour Uzès. Ils me firent la conduite jusqu'à Castelnau, où l'on but le coup de l'étrier; puis, je continuai seul ma route , avec mon laquais, jusqu'à Sommières.
Le 14 au soir, j'étais rendu au gîte et le lendemain je reprenais pension chez Pierre Frondigue, l'aubergiste de la Croix. Il me logeait pour
(i) Ces trois cours successifs et couvenablcment applaudis avaient lieu ad sonitum campanay in cathedra^ cum togd et hyrreto quadrato. Ils faisaient partie des seize épreuves exigées à rÉcole pour obtenir le grade de docteur et précédaient les examens de licence. Le bachelier ne pouvait les faire, qu*après s'être exercé, pendant six mois au moins, à la pratique, dans une localité des environs .
un prix fixe ; mais quant aux repas, je les payais au fur et à mesure.
Le 17 octobre, j'avais envoyé mon laquais à Avignon pour s'informer si M. Lasser de Lasseregg y était encore. Quand j'en fus assuré , je me mis aussitôt à préparer mon départ. Le 19, je commençai à régler mes comptes avec mes malades et à prendre congé d'eux. Mes livres , mes vêtements, avec quantité de curiosités, de graines, etc., que j'avais ramassées, furent mis dans une banaste qui pesait bien 200 livres et expédiés sur Bâle, par Lyon. Le dimanche 25 , je dînai chez mon ancien maître de pension, M® Antoine Régis, le pharmacien, et m'acquittai de mon mieux envers sa famille. Au sortir de table, je fis en ville quelques visites d'adieu, pour annoncer mon départ pour Avignon et, de là, mon retour à Bâle à travers le Languedoc et toute la France. On comprend sans peine que je devais avoir grand nombre d'excellents amis dans cette ville où, venu avec l'intention d'y pratiquer la médecine pour deux ou trois mois seulement, j'avais séjourné depuis le 21 avril 1597 jusqu'à ce jour, c'est-à-dire pendant dix-huit mois.
Je soupai chez mon autre ancien maître de pension, M. Carsan, où je m'acquittai également selon mes facultés, parce que j'avais été toujours comblé de prévenances dans cette maison.
Le 26, j'allai dire encore adieu à quelques-uns de mes amis- intimes , et leur fis les cadeaux
d'usage. Après avoir vécu si longtemps ensemble , mon départ les remplissait de tristesse ; mais le moment pénible de nous séparer était venu. Quelques-uns vinrent me tenir compagnie à mon logement , pendant que je déjeunais ; d'autres très nombreux voulurent m'accompagner jusqu'à une lieue des faubourgs. Je montai sur le bidet que M^ Régis avait mis à ma disposition , et je m'éloignai d'Uzès , en faisant le signe de la croix sur cette ville que je ne devais plus revoir, et dans laquelle j'avais passé des jours si heureux et rencontré de si bonnes amitiés.
Accompagné de mon valet, je continuai ma route par Flaux , Valiguières et Rochefort , où nous passâmes la nuit. Le lendemain, en arrivant à Villeneuve, au logis du Coq y je renvoyai ma monture à Uzès et je passai le pont d'Avignon pour me rendre à l'hôtellerie du Petit Paris, où logeaient les messieurs De Lasseregg. Les deux frères me retinrent avec eux jusqu'au 24 décembre. Ce temps se passa pour moi soit à apprendre un peu d'espagnol qu*ils parlaient couramment , soit à faire ensemble quantité d'expériences scientifiques , pour lesquelles ils avaient une véritable passion, si coûteuses qu'elles fussent. Je les ai consignées ailleurs.
Je profitai également de mon séjour pour visiter certains monuments que j'avais négligé de voir lors de mes précédents voyages , notamment l'église Saint-Martial, celles des Frères Prêcheurs,
des Minimes, etc. Dans la première , située derrière notre hôtel, de l'autre côté du ruisseau , ou voit, porté sur sept gradins, et orné de belles statues, le mausolée, en marbre blanc, d'un archevêque. Sur les colonnes de la nef sont les portraits de tous les princes qui ont porté l'habit de Cluny, entre autres celui de Casimir de Pologne, qui après avoir pris cette robe , remonta sur le trône à la condition que ses successeurs et leur cour s'en revêtiraient pour assister à la messe et que tous les polonais ne feraient qu'un repas le jeudi.
L'église, non moins belle, des Frères Prêcheurs, possède le tombeau du célèbre juriste Ferreti, avec son épitaphe. Celle des Minimes est une superbe construction dont la partie supérieure est en pierre de taille et pourrait , au besoin , servir de forteresse. Chez les Célestins, on voit le tombeau du roi René. Il est représenté à côté d'une bière, sur laquelle , en signe d'humilité, sont artistement peintes des toiles d'araignée. Les murs de l'église sont tapissés d'ex-voto témoignant de tous les miracles obtenus par les prières de ces moines , et qui leur ont valu les riches oflFrandes avec lesquelles ils ont pu édifier ce magnifique édifice. Le faîte est couronné par une plate-foniie qui pourrait recevoir des canons, comme un fort. Ils ont aussi deux beaux jardins ornés de cyprès, de lauriers et de beaucoup d^autres arbres exotiques.
Chez les Augustins, j'assistai au sacre d'un
évèque, cérémonie imposante qui avîit attiré une foule de monde. On lui mit, devant Tautel , une belle mitre en drap blanc damassé , on le revêtit de ses vêtements pontificaux, et on lui passa au doigt une riche bague ornée d'une émeraude.
n y a dans Avignon^ cinq cents Juifs environ , habitant la même rue et protégés par le gouvernement papal qui leur fait payer de lourdes redevances. Ils possèdent une synagogue, dans laquelle j'eus le loisir d'assister à grand nombre de leurs cérémonies. Comme il en venait, du reste, beaucoup à notre hôtel offi'ir des marchandises à mes deux compagnons de voyage, j'ai pu me renseigner àfondsur leurs usages (i).
Pendant mon séjour à Avignon, j'ai vu souvent aussi jouer des comédies très agréables. C'était d'ordinaire par des troupes italiennes et notamment celle de Zan Bragetta, composée de quatre acteurs et de deux actrices. Dans la salle du jeu de paume qu'ils avaient louée pour plusieurs semaines, ils représentaient, sur une estrade, des pièces fort gaies , se prolongeant quelquefois jusqu'à la nuit , de telle sorte qu'on était obligé de finir aux chandelles. Une fois, je m'en souviens , l'un d'eux imita, à la perfection, le cri de toute sorte d'oiseaux et d'animaux, rien qu'avec un petit sifflet qu'il retournait dans sa bouche avec la langue,
( I ) Nous supprimons id, comme s'écartant trop de notre cadre, les longs détails que donne Flatter sur les coutumes et les cérémonies religieuses des Juifs d* Avignon.
sans le secours des mains. Une autre fois, il coupa la tête d'une actrice , derrière un rideau , et la mit dans un plat sur le banc. On aurait juré voir le cou mutilé de la décapitée , avec ses bras pendants à terre. Cependant il n'y avait pas là le moindre sortilège.
Ils donnaient aussi de très \o\ies pastoraUs , et savaient si bien faire le Pantalon et le Zani (i) dans leurs paroles, leurs danses, leurs sauts et leurs gestes , que c'était à mourir de rire de les entendre et de les voir. Leur langage était un jargon mêlé d'italien et de languedocien. Certains d'entre eux jouaient, en outre, très agréablement, du luth, de la harpe ou de la viole.
Quand ils virent que la foule diminuait^ comme le loyer de la salle était très cher, ils établirent leurs tréteaux sur la Place au Change. Le spectacle commença, après déjeûner, par une comédie des plus amusantes, qui dura bien une heure ou deux, devant un millier de spectateurs. Après quoi , Zani , le chef de la troupe, ayant ouvert une grande caisse qu'ils avaient apportée là , son
(I) Pantalon et Zani sont deux types bien connus de la comédie italienne. Pantalon est, d'ordinaire, un vieillard amoureux et dupé, très avare et très savant , parlant le dialecte vénitien , portant la robe doctorale et la culotte longue qui a pris son nom Son éternel malheur est d'avoir pour valet, Arlequin, qui le berne et le mystifie de mille façons. — Zani est le nom italien d'Arlequin, personnage comique, qui, de son pays, a pris pied sur presque tous les théâtres du monde.
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compagnon, habillé en docteur » lui demanda ce qu'elle contenait. Zani de répondre aussitôt, avec de grandes phrases, qu'il revenait de Turquie, où il avait acheté des remèdes merveilleux et appris maintes recettes occultes; qu'il avait entendu dire tant de bien de la ville d'Avignon (dont il fit en même temps le plus pompeux éloge), qu'en reconnaissance des bons procédés des habitants à son égard, il voulait les faire profiter desascience. Et tirant aussitôt de la caisse une petite boîte de pommade, il s'en frotta les mains et le visage, la flairant, la faisant sentir à ses compagnons, déguisés et masqués comme lui, et leur en vantant les étonnantes propriétés. Dénégations et résistance comique du docteur, traitant Zani de bateleur et de vagabond , soutenant que sa pommade était tout simplement du beurre, etc. , etc. Réplique furibonde de Zani, finissant par dégénérer entre tous deux en une dispute des plus risibles, dans laquelle ce dernier finissait par avoir le dernier moi. Alors , et pendant qu'on exécutait un morceau de musique , il sortait de la caisse une centaine de boîtes pareilles , en insistant de plus fort sur leur mirifique vertu : bien qu'elles lui coûtassent plus de cent couronnes, disait-il, sans compter ses peines, il voulait les donner à dix couronnes pièce , ce qui était d'un bon marché fabuleux, et tous ceux qui en désireraient n'avaient qu'à lui jeter l'argent dans leur bonnet. Nouvel intermède de musique, suivi
d'une nouvelle scène du docteur se récriant sur ce prix excessif, soutenant qu'il fallait le diminuer et le diminuer encore; si bien que Zani, désireux avant tout , s'écriait-il , de complaire au public et bien qu'il eût espéré retirer grand profit de cette composition , descendait successivement à cinq couronnes, puis à deux, puis à une , puis à dix stubers, à cinq, à deux, et finalement à unstûber, c'est-à-dire à deux liards suisses, engageant de plus fort les amateurs à lui faire passer la monnaie dans leur mouchoir et promettant même une boite pour rien, au plus diligent. Les mouchoirs arrivaient aussitôt en masse pour revenir à leurs propriétaires avec le précieux onguent. Souvent même, les actrices y joignent de petits billets, pour indiquer l'heure et le lieu d'un rendez-vous.
Après en avoir ainsi vendu quelques centaines, Zani invita les retardataires à se hâter, car il tenait les dernières et ne devait pas en recevoir d'autres, le lendemain devant être consacré à des objets tout diflFérents. De fait, le jour suivant, et à la même heure, la comédie une fois terminée, ils exhibèrent des poudres dentifrices à l'enveloppe parfumée ; des pâtes contre les verrues, le mal aux yeux ou le mal aux dents ; du savon vénitien, des eaux de senteur, etc., que Zani et le docteur finirent, avec les mêmes lazzis que la veille, par céder au prix d*un stiiber.
C'est avec ces expédients qu'ils se soutiennent encore quelques jours. Puis, quand le public
tout-à*fait blasé leur fausse compagnie, ils plient bagage et vont chercher fortune ailleurs ; mais ils deviennent rarement riches ; car , chez eux , l'argent est encore plus vite gaspillé que gagné.
Le 24 décembre^ je quittai les deux frères Lasser de Lasseregg et Wolf Dietrich, et, en compagnie de M. Jean Esche r, de Zurich, nous nous dirigeâmes à cheval vers Montpellier, par la route royale qui passe par Sérignac , Bezouce et Marguerittes, petite ville toute ruinée et sans importance. Le même soir nous descendions à Nimes à V Hôtel des Arènes. Comme c'était la veille de Noël, nous nous rendîmes à la messe de minuit des catholiques, pour entendre de la musique excellente et toute sorte de chants sacrés. Le lendemain nous reprîmes notre route par Milhau , Uchaud, la Bégude blanche, où nous dînâmes; Colombiers, Saint-Brès, le pont de Salaison^ les auberges de Castelnau, et nous arrivâmes très tard sur le soir à Montpellier, à YHâtel du Cheval blanc.
Départ pour F Espagne : Pèzenas , Béziers et Narbonne, — La Frontière : Saîces et Perpignan,
E 2 janvier 1 599, je commençai mes préparatifs de voyage pourTEspagne. J'avais pris pension chez le capitaine de Rose , où j'étais déjà resté du 26 au 3 1 octobre de l'année précédente et qui avait beaucoup de pensionnaires allemands. Le 1 1 , mon correspondant me remit
de Targent, avec une traite surNarbonne, pour que je pusse me procurer des espèces à mon arrivée en Espagne.
Le 13 janvier iS99> après avoir déjeûné avec quelques amis au jeu de paume , nous partîmes de Montpellier, Sébastien Schobinger, de Bâle, et moi , en prenant par La Vérune et Montbazin. Nous nous arrêtâmes pour coucher, dans une auberge sans enseigne, à Villemagne, petit village consistant en une seule rue qu'il suffit de fermer aux deux bouts pour le clore , car il est entouré d'un fossé. Pendant qu'après dîner nous devisions^ assis près du feu, un garçon d'une vingtaine d'années et natif des environs de Paris, vint se proposer pour nous accompagner en qualité de laquais; nous acceptâmes , ce qui le rendit tout joyeux. Le lendemain, de grand matin, nous reprîmes notre route en passant près du couvent de Valmagne, magnifique construction élevée en pleine forêt , mais ruinée pendant les guerres de religion. Cette abbaye est de l'ordre de Saint- Benoît et appartient au diocèse de Béziers. En hiver, la contrée est considérée comme très insalubre , et il nous parut, en effet, rien qu'en passant, que l'air était malsain.
Deux milles plus loin , on trouve Montagnac, ville murée , dont la belle église , entourée d'un fossé et munie d'un pont-levis , ressemble plutôt à une citadelle qu'à un temple du Seigneur. La principale industrie de ce pays est celle des cha-
peaux, qui s'expédient dans tout le Languedoc et même jusqu'à Lyon. Ils sont renommés pour la bonne qualité du feutre et la solidité du teint. Cette ville jouit, en outre, de trois foires franches annuelles. Nous en repartîmes après dîner, et après avoir traversé l'Hérault en bateau , nous arrivâmes sur le soir à Pézenas , à l'enseigne de Saint-'Georges,
C'est une agréable petite ville où le connétable, pendant son séjour dans le Languedoc, tenait une cour brillante. Son gendre, le duc de Ventadour , gouverneur actuel du pays, y réside souvent, aussi la ville gagne-t-elle de jour en jour. Les faubourgs augmentant sans cesse, ont fini par devenir aussi considérables que l'enceinte proprement dite, et sont, comme cette dernière , entourés d'une muraille. On y trouve les plus belles maisons, les meilleures auberges et une grande église. C'est aussi là que se tient exclusivement la foire du 8 septembre, qui attire une grande afflucnce de marchands du côté de Lyon et de Toulouse. Le château est situé au dehors^ sur une élévation. A côté de la grande route , qui est pavée à plus d'un demi mille des murs^ on voit un beau jeu de mail.
Le connétable possède à un quart de lieue une superbe maison de campagne , et dans la ville même un magnifique jardin, où je vis, entre autres curiosités , un petit amour en pierre qui lançait de l'eau par les deux seins, par sa petite
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pointe, et par la flèche qu'il tient à la main. Je crois me souvenir encore qu'on trouve, dans cette ville, des bains chauds; rien n'y manque par conséquent pour les agréments du public ; sans compter quantité de jeux de paume ou de ballon, où les citoyens riches , qui sont nombreux , vont passer leurs journées.
Le même soir, nous allâmes coucher à la Bégude de Valros, auberge située sur la grande route, à une portée d'arbalète du village de ce nom, qui se compose d'une cinquantaine de maisons environ, entourées d'un mur percé d'une seule porte. Le lendemain nous étions sur pied de bonne heure , et après avoir traversé plusieurs bois , nous arrivions vers midi à Béziers , au logis de la Figuiire. La route que suit la poste de Montpellier longe la mer de plus près et passe à Loupian, Saint-Thibéry et Pézenas.
Béziers, en latin Biterra^ est une ville assez grande et bien bâtie , située sur une hauteur, au pied de laquelle coule l'Orb. On le passe sur un pont qui, bien qu'en pierres de taille, ne sert qu'aux piétons ; les voitures sont obligées de traverser à gué. Le connétable a tant dépensé pour les remparts et les fossés, qu'il aurait pu, dit-on, avec le même argent, amener la mer jusque dans la ville. La citadelle est gardée par une forte garnison, sous les ordres de M. d'Espondeilhan. La maison consulaire donne sur une place ornée d'une jolie fontaine et entourée de
belles maisons appartenant aux riches marchands da pays.
Le palais épiscopal est tout contre le mur d'enceinte. Du point culminant qu'il occupe^ la vue domine tous les environs et s'étend jusqu'à la mer. Les églises sont nombreuses; nous visitâmes celles de Saint-Félix, de la Madeleine et de Saint- Nazaire. Elles sont très riches, car la population est fortement attachée au papisme. H ne demeure ouvertement en ville aucun réformé, mais les marrans y sont en grand nombre , quoique plus maltraités encore qu'à Montpellier. Dans une de ces églises, on lit une singulière inscription gravée sur pierre et commençant par ces mots : Balsamus et Bardus, Bernhardus ad omnia tardus, etc. Â l'auberge àth Croix blanche on voit aussi quelques débris d'un amphithéâtre romain.
Nous profitâmes de notre séjour à Béziers, pendant la journée du 16, pour faire visite au docteur Hucher(i), qui était auprès d'un malade, etàla dame Constance, sœur de Jacques Catalan.
Le lendemain, à notre départ, nous vîmes, en passant sur le pont, que la rivière était très grosse par suite des pluies tombées les jours précédents.
(i) Jean Hucher , de Beauvais, était alors chancelier de la Faculté de Médecine de Montpellier, charge qu il occupa jusqu'à sa mort arrivée en 1603. Vir iignuSy dit Strobelberger, qui inter pracipuos hujus seculi medicina procures annumerari debeat,,. et in tractandis rébus medicis difficillimis , nctninem suo tempare habuit supcriarem.
Il en était de même pour tous les cours d'eau de la plaine ; aussi, le maître de poste de Nissan, chez qui nous dînâmes à midi, nous dissuada-t-il , comme tous ceux qui se trouvaient là , de suivre la grande route. Force nous fut de prendre la poste en passant par Capestang , Ouveillan et Salelles, ce qui nous fit payer deux relais au lieu d'un seul qu'il y a jusqu'à Narbonne; sans compter qu'au passage de l'Aude, à Coursan, et faute de bac en cet endroit , les bateliers nous rançonnèrent à leur guise, après nous avoir fait attendre assez longtemps. Toute la contré^, champs et prés, disparaissait sous l'eau ; on apercevait des hommes qui en avaient jusqu'à la ceinture. Le sol est, en effet, très bas et les inondations fréquentes. Aussi les Narbonnais ont-ils énergiquement réclamé contre le projet de creuser un canal de l'Océan à la Méditerannée en joignant l'Aude à la Garonne. Ils risquaient d'être complètement submergés. Nous passâmes ensuite par Moussan et nous descendîmes à Narbonne , à l'Escu de Frana, tenu par le maître de poste.
Cette ville, ancienne colonie romaine et jadis beaucoup plus considérable, est surtout célèbre aujourd'hui comme place forte. On l'appelle avec raison la clef de la France du côté de l'Espagne; et comme elle est bâtie sur un terrain très bas, on Ta surnommée aussi le cloaque de la France (cloaca Gallia), Sa forme est rectangulaire. Le mur d'enceinte, dans lequel on peut voir quantité
d'antiquîtés romaines encastrées , atteint en certains endroits jusqu'à onze pas d'épaisseur. Personne ne peut y monter sans être accompagné , comme nous le fûmes , par un soldat du duc de Joyeuse. Du côté de l'Espagne, s'élève la tour de laReyne, bastion redoutable, construit en pierres de taille épaisses de dix pieds carrés et protégé par un fossé qui fait, du reste, le tour de la ville. Les chemins de ronde sont tant sous terre qu'à ciel ouvert, avec des orifices semblables à des ouvertures de puits. Le second bastion, comme force et dimension , est , à cent pas plus loin , celui du connétable de Montmorency. Le troisième est celui de Saint-Paul; le quatrième, celui de la tour de Fournon , en pierre bleuâtre , taillée à facettes ; le cinquième, celui de la citadelle ; le sixième, celui de Saint-Philippe; le septième, celui de Saint-François; le huitième, celui de Saint- Cosme. Us sont tous de même forme, bien garnis de terre et cachant si bien la ville qu'on ne peut ni la voir ni , à plus forte raison, la canonner.
L'Aude traverse cette dernière et y forme un véritable port où les bâtiments arrivent en remontant le fleuve depuis la mer jusqu'au bastion de la Reyne , où les voûtes du rempart les empêchent d'aller plus loin. Le pont qu'il y a dans l'intérieur est pavé et bordé de maisons appartenant aux plus riches marchands de l'endroit. Si l'on n'en était pas averti , on ne se douterait pas qu'on se trouve sur un pont. La ville n'a que deux portes : celle
de France et celle d'Espagne; sa garnison est considérable, et l'on ne voit partout que tours, remparts, herses, fossés, canons, etc. Nous passâmes les journées du 1 8 et du 19 janvier à la visiter.
Le palais archiépiscopal est une construction antique ; on peut en parcourir et visiter à toute heure les diverses parties, plus remarquables d'ailleurs par leur ancienneté que par la richesse de leurs décors. Il touche à l'église, malheureusement inachevée, de Saint-Just , dont le chœur est le plus élevé et le plus beau de toute la France. Ce chœur est entouré de riches chapelles. L'une d'elles (celle de la Trinité) possède un autel entièrement doré. Dans un autre, on voit un grand tableau de la Résurrection de LuT^are, commencé par Michel Anc>e et terminé par Sébastien Veneto. Les parties les plus remarquables sont: la main gauche de sainte Marthe tendue vers le Christ et qui, bien qu'en raccourci , laisse voir tous les détails comme si elle était étendue ( extensa ) ; la main gauche du Christ dont on aperçoit à la fois l'intérieur et l'extérieur; la taille et le genou de Lazare qui est plié en deux et fait voir en même temps le dessus et le dessous ; et enfin la chevelure grise de saint Pierre, remarquable par sa légèreté. Ce chef-d'œuvre vaut, dit-on, plusieurs milliers de couronnes. Il a été copié par une foule de grands peintres, aux frais de riches seigneurs. J'ai vu moi-même une de ces copies à Soleure , chez M. de Vie, ambassadeur de France auprès de
la Confédération. On montre encore dans cette église les chaînes qui lièrent saint Paul, plusieurs tombeaux d'archevêques et Tinscription suivante, à la mémoire du roi Philippe-le-Hardi : Sepultura botue memoria Philippi quondam Francorum regiSy jilii beati Ludovici, qui Perpiniani calida fehre ab bac luce migravit , m non. Octob. anno Christi
MCCLXXI.
Les Narbonnais sont généralement riches et font de grandes dépenses pour leurs vêtements et leurs plaisirs. La garnison étant nombreuse , la ville ne paye pas d'impôts. La coiffure des femmes est disgracieuse , surtout celle des femmes du commun, qui semblent relever de maladie, avec leur tête et leur front enveloppés d'un linge blanc.
Le 20 janvier était la fête de saint Sébastien, patron de la ville et fils d'un jardinier. Nous vîmes porter en procession sa statue, couronnée de toutes les fleurs qu'on avait pu trouver dans cette saison.
Le même jour, M. de Molins, marchand, à qui j'avais été adressé par M. de Fabrègues de Montpellier , m'ayant donné une lettre de change et de recommandation pour MM. Sébastien Percamant et Michel Bosch, tous deux marchands et conseillers à Perpignan , nous reprîmes notre route après dîner et nous arrivâmes le soir à Sigean où nous descendîmes dans le faubourg, à l'auberge du Dauphin tenue par M. Guerre. C'est une petite ville de cent maisons au plus, mais bien fortifiée et pourvue d'une nombreuse artillerie.
Elle est précédée d'un faubourg, où sont les meilleures auberges , parce que les portes de la place se ferment tôt et s'ouvrent tard. La principale église se trouve encore plus loin que le faubourg et est sous le vocable de Saint-Félix.
Pendant le souper^ un espagnol, habitant de Perpignan, vint nous proposer de nous y conduire en toute sécurité le lendemain, avec son mulet. Les pays de frontière n'étant jamais bien sûrs, nous jugeâmes prudent d'accepter cette oflFre. Nous voilà donc partis le matin, de très bonne heure, à cause de la longueur de l'étape et montant à tour de rôle sur la bête. Nous passâmes ainsi à une portée d'arbalète et sur notre gauche, de Leucate, fort imprenable, situé sur un rocher élevé, entre les étangs et la mer.
C'est la dernière forteresse française de ce côté. Elle est toujours garnie de soldats et de canons. Un peu plus loin, après une gorge rocailleuse, portant le nom significatif de desferracaballoSy on voit, un peu sur le côté, Fitou, dernier village français où la poste est installée dans de pauvres masures bordant la grande route. A partir de ce point, et en mettant le pied sur le territoire espagnol, on ne rencontre plus ni vignes ni champs cultivés, mais des taillis seulement et des broussailles, servant de dépaissance à des troupeaux de moutons.
A midi , nous arrivâmes à Salces, autre forteresse formidable, avec ses nombreuses tours, d'une hauteur effrayante, et ses remparts abrités par
d'énormes remblais de terre, cachant complètement les portes d'entrée. Défense est faite d'en approcher à moins de vingt pas, de crainte qu'on n'en relève le plan. C'est, dit-on, une des places les plus fortes de l'Espagne , et les Français s'y sont plus d'une fois cassé le nez, notamment en 1503. C*est aussi le premier poste où les voyageurs sont visités et tenus de déclarer leurs noms et qualités et le but de leur voyage. Nous nous donnâmes pour des marchands languedociens venant pour vendre du vin et du blé qui devaient être expédiés dès notre retour en France : grâce à cette ruse, on nous laissa passer plus facilement, parce que nous étions censés travailler pour le bien du pays.
Tout contre le château, s'allonge une rue très longue où se trouvent les auberges. Dans celle de la Croix blanche , où nous étions descendus , on servit à diner un chapon rôti mais non lardé , parce que ce n'est pas l'usage en Espagne. Il est seulement arrosé avec du lard fondu au moyen d'un fer rougi au feu et qu'on fait couler sur la volaille une fois rôtie. Nous bûmes aussi dans des verres de forme singulière dont on ne peut se servir qu'à petites gorgées, et qui permettent de se désaltérer avec peu de liquide. Du reste , les usages, l'habillement des femmes, tout commençait à être diflférent de ce que nous avions l'habitude de voir en France, et l'on se sentait déjà entré dans un nouveau pays.
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Après dîner nous limes un tour dans la ville qui est presque exclusivement habitée par des soldats; les officiers et les personnes notables demeurant dans le château. Avant de reprendre notre route, il nous fallut payer le droit de douane et le bulletin de santé, ce qui fut très facile, n'ayant avec nous ni marchandises ni vêtements neufs. Mais un français qui avait dans sa valise six chemises neuves de femme, cadeau qu'il destinait à une sienne cousine d'Espagne, se les vit toutes confisquer, parce qu'il n'avait pas acquitté les droits.
Bientôt apparut devant nous , dans le lointain, la ma^se blanche du mont Canigou qui se trouve à quatre milles derrière Perpignan et passe pour la cime la plus élevée de la chaîne des Pyrénées. Loin de refroidir le climat de cette ville , cette montagne la protège , au contraire , contre les vents glacés des hauteurs et lui procure une température si douce, que les orangers y sont cultivés en pleine terre et que beaucoup de maisons ont leurs fenêtres dépourvues de croisées, comme je le dirai plus loin. Pour le moment, nous approchions de la petite ville de Rivesaltes , située sur le bord d'un ruisseau que traverse un pont très élevé , gardé par un poste où les voyageurs subissent une nouvelle visite. En faisane la même déclaration qu'à Salces, nous pûmes passer sans encombre, ce qui nous permit d'arriver le même soir, quoique fort tard , à Perpignan, où nous
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logeâmes à l'enseigne de Saint-Georges, chez M* Anthoni.
Perpignan, capitale du Roussillon, est une des premières forteresses de l'Espagne. Ses murs sont en briques, d'une grande épaisseur , percés de quatre portes, entourés de bastions et protégés encore , en certains endroits , par un fossé maçonné. Mais sa principale défense consiste dans une citadelle intérieure, bâtie sur une élévation, ceinte également d'un fossé , et formant une ville à part. A ce qu'on nous dit, elle serait armée de cinq cents grosses pièces d'artillerie ; du dehors seulement (car il est défendu d'entrer), nous pûmes en compter plus de trente-cinq. L'ennemi parviendrait-il à s'emparer de la ville , que cette citadelle l'empêcherait de s'y maintenir.
Les rues sont belles et spacieuses ; les croisées des maisons généralement en marbre sont cintrées et si larges que trois ou quatre personnes peuvent s'y tenir ensemble ; elles n'ont pas de vitres et ne ferment jamais, grâce à la douceur du climat. La ville est traversée par une rivière, large au plus de quatre pas, sur les bords de laquelle sont plantés des orangers chargés de fruits murs. J'en comptai plus de cinquante pieds. On ne les soigne pas plus que chez nous les saules. Les jardins des environs en possèdent quantité de très beaux, qui ne gèlent jamais, malgré le voisinage de ces montagnes couvertes de neige. Devant l'Hôtel-de-ville se trouve une promenade couverte , appelée la
h>ge , superbe édifice fréquenté par les commerçants et les riches bourgeois , ainsi que par les procureurs et les avocats qui ont quelque procès à débattre. La cour d'appel est à Barcelone. Les principaux négociants habitent sur le Marché au poisson; j'avais des lettres de recommandation pour quelques-uns d'entre eux. Le principal commerce est la febrication des draps , dont la réputation s'étendait autrefois jusqu'en Suisse et notamment à Bâle.
L'évêque de Perpignan réside à Elne. La ville possède une académie assez fréquentée , pour les études de théologie et de philosophie. Huit médecins y pratiquaient^ lors de mon passage. Les chirurgiens exercent dans des bains tout ouverts et protégés par un simple rideau contre les regards du dehors. Les pharmaciens ont de belles officines et suivent le dispensaiorium imprimé à 'Barcelone.
L'habillement des hommes et des femmes diffère beaucoup de celui de France. Dans les premiers temps, je ne pouvais assez les regarder, surtout les hommes , avec leurs petits chapeaux, leurs grandes fraises , leurs justaucorps étroits et leurs larges haut-de-chausses. Qpant aux femmes , elles me semblaient également curieuses , avec leur taille serrée , l'immense pourtour inférieur de leur robe et la hauteur de leurs talons. Elles jouissent, comme à Barcelone, d'une complète liberté , en fait d'ajustement.
Od nous montra aussi l'Hôtel de la Monnaie , où se frappent des pièces particulières marquées de deux P, valant, les unes deux ou six deniers, les autres, un ou deux stubers ; mais ne conservant leur valeur nominale que dans l'intérieur de la comté. Passé cette limite, on trouve des monnaies difiérentes^ sur lesquelles on perd beaucoup, au change, sans compter la grande difficulté de se débrouiller au milieu de tant de pièces si diverses. J'en envoyai à Bâle de toutes les espèces.
Nos journées du 22 et du 23 se passèrent à visiter la ville et à faire toute sorte d'emplettes de voyage. Nous avions même acheté une pique de porcher pour notre laquais ; mais à un mille de la ville^ un barcelonais que nous rencontrâmes, nous demanda si nous avions une autorisation de la porter. Sur notre réponse négative , il nous avertit, qu'en la gardant hors des limites du Roussillon , nous étions passibles d'une amende de 20 couronnes, à moins de laisser mettre le pauvre diable aux galères . Une loi espagnole porte , en effet , que no se puede traer baston con hUrro. Nous enlevâmes aussitôt le fer de la pique, pour ne garder que le bâton. Ils ont, comme cela , en Espagne , quantité d'usages et de règlements singuliers , qui peuvent vous exposer à mal.
Le 24 , nous allâmes , tout d'abord , prendre congé de nos marchands , Sébastien Percaman et Miquel Bosch (frère de Louis Bosch, apothicaire
à Montpellier, à côté du Cheval blanc). Ils nous donnèrent une lettre de change ouverte pour M* Nicolas Fortisch, marchand de Barcelone, qui devait nous compter jusqu'à concurrence de vingt couronnes, sous la garantie de M. de Molins, de Narbonne. Ensuite le greffier de la ville nous délivra un bulletin de santé revêtu du sceau de Perpignan, appliqué sur une espèce de pain à cacheter. On les donne tout imprimés et rédigés dans la langue du pays. En Espagne , en effet , comme dans tous les autres royaumes, on parle, divers dialectes, dont le plus pur est celui en usage à la cour du monarque. Le meilleur^ par consé^ quent, est celui de Castille, et plus on s'éloigne de cette province, plus le langage devient grossier. Dans la province de Barcelone c'est le catalan qu'on parle ; il y a même des livres imprimés en cette langue, qui diffère , du reste, tellement de celle de Castille, que les Castillans ne la comprennent pas , bien que les Catalans comprennent l'espagnol.
Ces formalités remplies , il ne nous resta plus, avant de partir , qu'à régler notre hôte , qui prit , pour chacun de nous trois , un réal par nuit et par lit, sans compter le prix des repas.
Junquera , Figueras , Gerona. — Barcelone : la vieille et la nouvelle ville; le Port ; les Promenades; la Douane,
'N quittant Perpignan , nous n'avions qu'un Français pour tout compagnon de route; mais quelques milles plus loin , nous atteignîmes six Espagnols se rendant également à Barcelone par le même chemin. Nous traversâmes Saint-Jean-de-Selles et Bagnuls avant d'arriver au BouloUy où chacun, pour son diner, fut obligé de se procurer lui-même de quoi boire et manger , l'hôtelier, suivant l'usage de l'endroit , ne fournissant que la table et la nappe. Bages qu'on laisse ensuite sur sa gauche, avant de passer en bac la rivière du Tech , est connu par le dicton : A Bages no y ânes, et à Bages no iras , si parents no y as: Y y âges, ou no y âges , non ânes à Bages. Après ce village, on trouve celui de Perthus qui , par sa position entre deux rochers à pic , est véritablement la clef de l'Espagne , car jusqu'à Barcelone il n'y a pas d'autre poste fortifié ; et après Perthus, vient Junquera, où les voyageurs, en entrant à l'auberge, sont tenus de payera l'avance ce qu'ils désirent. Nous dûmes coucher, mon camarade et moi, dans le même mauvais lit, tandis que notre laquais était réduit à dormir devant le feu, ce qui n'empêcha pas l'hôte de nous réclamer un demi franc pour lui, en sus du réal que chacun de nous paya pour la nuit. Les aubergistes du pays étant très sévèrement taxés pour le boire
et le manger , cherchent tout naturellement à se rattraper sur le coucher. Le matin , il faisait encore nuit noire quandnous repartîmes, et l'on nous accompagna avec des flambeaux jusqu'aux dernières maisons du village.
Hostal-noou et Hostal de Serre qu'on rencontre ensuite , sont deux auberges isolées, comme en voit beaucoup le long des routes d'Espagne, où les villages sont plus clairsemés qu'en France ; mais néanmoins c'est chose très agréable de pouvoir, même pour un pfenning , s'y procurer une ration de vin ou de pain , sans crainte d'être dupé par le marchand ; car la loi est très rigide : les alguazils ou sergents de ville vont souvent jusqu'à demander aux enfants combien on leur a fait payer ce qu'ils portent , et pour si peu que la taxe ait été dépassée, le boucher, comme le boulanger ou le marchand de vin, sont mis à une forte amende.
Le 25, traversé sans le moindre arrêt Figueras et ses deux faubourgs ; dîné au village de Santa- Llogaya et couché à Y Hostal du Col d'Orriols. Le 26, passé à Médina et à Pont-Mayor avant d'arriver à Gerona, où nous descendîmes à l'enseigne de la Couronne.
C'est une ville assez grande, bâtie sur la pente d'un coteau que couronne la cathédrale de Saint- Narcisse. Ce saint était un allemand. Le sol de cette église est couvert de nattes pour garantir du froid, et son chœur renferme un autel d'argent massif incrusté de pierres précieuses , qui passe
pour être le plus riche du monde entier. La ville d'ailleurs est en grand renom de sainteté y à cause de saint Félix qui y souffrit le martyre , et de l'évêque Johannes qui fut un adversaire déclaré de Tarianisme. Elle possède encore aujourd'hui un évoque, avec un chapitre et un clergé aussi riche que nombreux.
Pendant que nous promenions à travers les rues toutes pleines de monde , car c'était le jour du marché^ nos compagnons espagnols se remirent en route sans nous prévenir , nous laissant ainsi dans le plus grand embarras , à cause de notre ignorance complète du chemin. Nous voilà courant aussi vite que possible après eux, mais inutilement; car à VHosial-noou ils avaient encore une grande avance, et à la Tiona , autre auberge qu'on trouve sur la route , l'hôte nous assura qu'il était impossible de les atteindre avant qu'ils fussent arrivés à leur gîte de nuit. Sans compter qu'il fiiUait traverser une forêt de deux milles de longueur, réputée la plus dangereuse de la contrée et dans laquelle nous risquions fort de nous égarer ou de tomber entre les mains des voleurs. D'autre part, en couchant à hTiondj comme il le conseillait, n'avions-nous pas également à craindre un guet-apens en repartant le lendemain avant le jour ? Nous nous décidâmes à continuer notre route, avec l'espoir de faire la rencontre de quelque guide, et, en effet, au bout d'une demijieue, nous atteignîmes deux paysans, montés
chacun sur un petit âne , et revenant du marché de Gerona, mais suivant une autre direction que la nôtre. Uun d'eux consentit à nous mener jusqu'à l'endroit où nous devions coucher. C'était affaire de deux heures de chemin tout au plus , ce qui ne l'empêcha, à cause du danger , disait-il , de réclamer un salaire exorbitant , qu'il fallut bien se résignera lui accorder. L'autre paysan se chargea de ramener son âne au logis.
La nuit vint sur ces entrefaites , mais la lune jetait un peu de clarté. Parvenus à la forêt en question , qui se composait moins de grands arbres que de taillis très touffus, notre guide commença à nous raconter tous les vols à main armée dont elle était journellement le théâtre. C'était loin d'être rassurant, d'autant plus que, le cas échéant, je ne sais si le compère ne se serait pas mis du côté des brigands. Aussi ne le perdions-nous pas de vue : je marchais derrière lui, suivi de Schobinger, et notre laquais venait après. J'avais caché dans ma chaussure le peu d'or que je possédais , ne gardant dans ma bourse que le strict nécessaire pour arriver à Barcelone ; mon camarade en avait fait autant , et , en cas d'agression, notre réponse toute prête était que nous devions recevoir une lettre de change dans cette ville.
Nous avancions donc avec circonspection, activant la marche du guide et lui promettant, pour le stimuler, un surplus de pourboire ; quand tout à coup , en débouchant sur une hauteur d'où Ton
pouvait nous apercevoir de loin , et à une portée de fronde y un cri strident, semblable à celui du corbeau, se fait entendre , auquel répond aussitôt devant nous un autre cri pareil , aune portée d'arquebuse. C'était évidemment le signal d'une attaque par devant et par derrière. Nous tenions nos épées à la main : nous les élevons en l'air pour les faire briller aux rayons de la lune ; le guide et notre laquais en font autant avec leurs bâtons, et nous accélérons le pas, bien résolus à nous défendre hardiment ; mais résignés aussi dans le cas où nous aurions le dessous, à donner notre bourse et tout son contenu, si toutefois on nous laissait quittes à si bon compte. Quiconque s'est trouvé en pareille situation peut juger si notre frayeur était grande. Je suis persuadé encore aujourd'hui que c'est notre nombre qui nous sauva et que les brigands jugèrent prudent de ne pas se frotter à quatre voyageurs bien armés. Il n'est pas naturel , en effet , que le cri du corbeau se fasse entendre à cette heure avancée de la nuit et à si court intervalle.
A la sortie du bois et en arrivant au village de Mallorquinas , nous trouvâmes nos Espagnols en train de souper à l'auberge. Ils furent grandement surpris de nous voir apparaître à pareille heure , après avoir traversé une contrée si mal famée ; et pendant que notre guide (qui, par parenthèse, ne se soucia pas de s'en retourner avant le grand jour ) leur racontait notre marche faite tout d'une
haleine et sans désemparer depuis Gerona , nous nous mimes également à table, tout joyeux , on le comprend > de nous sentir en lieu de sûreté et y bien décidés à ne plus nous éloigner si l^ërement de nos compagnons de route.
En quittant Mallorquinas, on rencontre VHostal de Rupit y mauvais gîte, s'il faut en croire ce dicton : A VHostal de Rupit ^ ben pagat et mal servit ^ et ensuite Hostabrich, petite ville longue et étroite, comme il s'en voit beaucoup en Espagne. Au sommet du château-fort qui la domine, on aperçoit une tête de fer, à laquelle fait allusion cet autre dicton : Vos cal ana a Hostalrich , para adubar la cerveillera. Quand on a dépassé les maisons, on aperçoit , échelonnées sur la route, une série de potences , se succédant ainsi jusqu'à une demilieue de la ville. Il y en avait peu de non garnies, et de ma vie je n'ai vu tant de suppliciés à la fois. L'explication qu'on m'en donna, c'est que le pays étant boisé et la route très fréquentée, les meurtres y sont nombreux. Aussi, pour intimider les malfaiteurs et servir d'exemple , pend-on impitoyablement le coupable ( quand il est pris ) à l'endroit même du chemin où le crime a été commis.
Au village de Battloria je remarquai des ceps de vigne enlacés sur des troncs de peupliers et donnant , m'affirma-t-on, quandté de raisins, sans grands frais de culture. A l'auberge de San Celom on refusa de nous servir quoi que ce soit pour diner ; il nous fallut d'acheter nous-mêmes , au
dehors , les vivres que l'hôtelier se contenta de nous apprêter. Nous couchâmes ce soir-là au village de la Rocca. Le lendemain 28* janvier , nous venions de traverser Moncada , où l'on voit à droite, sur la hauteur, une chapelle célèbre pour ses pèlerinages et nous prenions un verre de vin à San^Andris y quand une troupe d'Espagnols, bien vêtus et montés sur des mules, vinrent nous présenter quantité de médailles de plomb à l'effigie de saint François, attachées à des cordons de laine de couleur. Ils en offrirent à chacun de nous, en y joignant force souhaits de bon voyage et nous montrant en même temps grand nombre de réaux que d'autres voyageurs leur avaient donnés en échange. C'était faire clairement comprendre ce qu'ils désiraient. Nous leur donnâmes chacun un réal^ non sans être étonnés de cette singulière façon de pratiquer la mendicité.
A partir de San-Andrès , la route est large et bien entretenue, et l'on dirait un véritable jeu de mail jusqu'à Barcelone où nous ne tardâmes pas à arriver. Nous descendîmes à l'enseigne du B(Buf.
Barcelone passe pour avoir été fondée par le général carthaginois Barca , 233 ans avant Jésus- Christ. Ce qui viendrait à l'appui de cette opinion, c'est la tête de bœuf sculptée qu'on voit encastrée dans les murs d'enceinte et qui était , comme on lésait, l'emblème sacré de Carthage. C'est aujourd'hui la capitale de la Catalogne et une des plus belles et des plus riches cités de l'Espagne entière.
Beaucoup de ses maisons ressemblent à des palais, les gentilshommes du pays n'ayant ni le goût ni l'habitude de vivre à la campagne. Les matériaux de construction sont tirés de Montjouich, montagne située au midi de la ville , qu'elle garantit contre les fortes chaleurs, et du sommet de laquelle on peut distinguer, très au loin, les navires venant du large. La ville a la forme d'un croissant, aux deux pointes appuyées à la mer, qui baigne les murs d'enceinte. Ceux-ci , dans cette partie , ont cinq cents pas de long sur vingt-six de large et par suite, de l'exhaussement du sol à l'intérieur, forment une superbe promenade en terrasse , fréquentée, surtout avant l'heure des repas, par des gens de tous pays qui viennent, à pied ou en voiture, respirer la brise et s'ouvrir l'appétit. La chaussée n'étant pas pavée, les voitures n'ont pas à craindre les cahots. Celles-ci sont ordinairement attelées à deux mules marchant de front.
Les chevaux qui, dans ce pays, sont superbes, ne servent que pour la selle; la poste elle-même est faite par des mules, dont le pas est d'une grande sûreté. Du reste, les voitures ne sont guère qu'à l'usage des dames, et encore cette mode estelle toute récente. Autrefois elles allaient à pied, accompagnées de leurs servantes et cherchant à s'éclipser mutuellement, soit par le nombre de ces dernières, soit par la richesse de leur ajustement. L»es voitures sont venues mettre fin à ces coûteuses rivalités. Maintenant, en effet, avec deux
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mules, un cocher et une seule suivante, une dame peut se produire à la promenade, alors qu'il lui fallait précédemment huit ou dix caméristes.
Les autres promenades de Barcelone sont moins fréquentées, soit à cause de leur pavé , soit aussi parce qu'on n'y jouit pas de la vue de la mer et du mouvement du port. A côté de ce dernier est la douane , construction isolée , où toutes les marchandises, quelles qu'elles soient , payent, à l'entrée ou à la sortie, des droits très élevée. Les bagages du roi en sont seuls exempts ; mais ils doivent néanmoins, m'a-t-on assuré , faire le tour de l'édifice. La plus petite fraude est punie d'une confiscation dont partie profite aux autorités et l'autre aux douaniers. Défense est faite notamment d'emporter avec soi plus de 20 couronnes d'argent monnayé sans payer les droits. L'étranger est d'autant plus embarrassé, au milieu de ces règlements, qu'ils changent d'une province à l'autre.
Près de la douane s'ouvre la grande porte qui mène au port et sous laquelle une foule de soldats et d'écrivains sont occupés à examiner et à noter tout ce qui passe. Ce port, construit demain d'homme et tout moderne , est formé par une digue dont les carrières de Montjouich ont fourni les matériaux. Quand elle eut atteint une vingtaine de toises au-dessus de l'eau , on la recouvrit d'un épais béton sur une largeur de douze pas et une longueur de cinq cents. La mer est, du reste, très profonde jusqu'au bord même du rivage , ce qui
rend ce port d'autant plus commode et plus sûr; aussi est-il très fréquenté depuis la destiuction de Tarragone par les MSiures. Du côté du midi , de gros anneaux, scellés dans le mur , servent à attacher les vaisseaux et les galères. J^en vis arriver de tout pays y entre autres celles portant les présents destinés au nouveau roi par le grand duc de Toscane. C'était Don Juan, frère de ce dernier , qui les commandait ; mais comme la ville réclamait des droits d'entrée qui auraient atteint un chiffre énorme, il sortit du port au bout de quelques jours, pour aller débarquer ailleurs. Pendant son séjour, on lui rendit les plus grands honneurs, avec salves d'artillerie, banquets, etc. Un jour, il avait fait dresser une tente sur le quai pour la célébration de la messe , et , au moment de l'élévation, ses douze trompettes sonnèrent à la fois leurs mélodieuses fanfares, qu'elles continuèrent ensuite pendant tout le temps qu'il mit, après l'office, pour regagner ses galères.
 l'autre bout de la promenade , du côté du midi, est le chantier des galères de la ville. Quand il y en a une de terminée, on la fait glisser sous un grand portail, d'où elle est lancée dans les flots. Il s'en construit toujours en grand nombre, à cause de la proximité des forêts qui fournissent les bois. L'arsenal d'artillerie touche à ce chantier ; mais nous ne pûmes le visiter, l'entrée en étant défendue aux étrangers. Au centre de son enceinte, qui est très vaste, s'élève un bastion pa-
reil à ceux qu'on voit autour de la ville. Celle-ci d'ailleurs est complètement entourée de murs et de tours y qui en font une des places les plus fortes de l'Espagne.
Rues et monuments de Barcelone. — Marchands et Barbiers ; Théâtres, Courtisanes et Cabarets; Casa de la Deputadon ; Églises; Trésor public; Palais de T Inquisition; Université.
ARCELONE se compose de deux parties , l'ancienne et la nouvelle. La vieille ville a conservé l'enceinte construite par Âmilcar Barca ; enceinte assez resserrée , percée de quatre portes et flanquée d'un petit nombre de tours. On y voit partout sculptées les têtes de bœuf» symbole de Carthage. C'est dans cette partie que sont les principales églises, les plus riches demeures et les plus belles rues, notamment celle des Orfèvres, dont les boutiques occupent toute la longueur et sont de deux sortes : les unes, appelées /?/a/er(?j, où l'on ne vend que l'argenterie ; les autres , qu'on nomme plateros que labran orOy où l'on ne travaille que l'or.
Dans d'autres rues très grandes, les marchands avaient exposé leurs plus belles étoffes, en vue de l'arrivée du roi et de sa fiancée . C'est pour cette même raison que nous prolongeâmes nous-mêmes notre séjour, afin d'assister aux ^ux qu'on devait représenter sur des estrades élevées dans divers
quartiers, notamment à côté du Marché au poisson, tout près de la Douane. Malheureusement ayant su qu'on voulait le recevoir, non en sa qualité de roi, mais simplement comme comte de Catalogne, ce prince résolut d'aller attendre sa future à Valence, où le premier de ces titres ne lui était pas disputé; ce qui fit qu'on ne vit à Barcelone que tes carrosses et la maison de la reine, avec une foule d'étrangers accourus pour assister à son débarquement. Vainement une députation de Barcelonais oSrit-elle au roi un don de 20,000 couronnes et l'engagement de prendre à leur charge tous les frais du voyagq : il persista dans sa résolution et ne visita leur ville qu'après son mariage. Encore fut-il cérémonieusement obligé de frapper trois fois aux portes, avant qu'on ne lui apportât les clefs, tellement ces gens sont intraitables sur leurs anciens privilèges.
A côté de la Douane s'ouvre une large rue, habitée par les tailleurs et les marchands de vêtements vieux ou neufs. Tous les jeudis ils portent leur marchandise sur une place qui se trouve à côté de leurs boutiques , la suspendent à des étalages , et vendent chaque pièce une à une , à la criée et au son du tambour. Dans une autre rue, il n'y a que des cordonniers, tenant de mignonnes pantoufles de femme , tout enjolivées , avec des talons très hauts. J'en choisis une paire des plus basses, pour l'envoyer à Bâle. Avec de pareilles chaussures, les femmes ne peuvent guère marcher
seules ; d'ordinaire, elle se font conduire par un , laquais, marchant à leur droite en les soutenant des deux mains. Au bal, elles quittent leurs pantoufles et s'en servent en guise de tabouret pour s'asseoir.
Les potiers ont aussi une rue particulière, dans laquelle ils façonnent de jolis vases, qui sont comme dorés. J'en envoyai également un échantillon en Suisse, ainsi qu'une provision d'aiguilles achetées dans la rue où on les fabrique, travail qui s'exécute avec une dextérité que je ne pouvais me lasser d'admirer : seulement elles sont plus chères que chez nous, même en défalquant les droits de douane.
C'est sur la place du Marché que se trouvent les boutiques les plus riches et les marchandises les plus variées. J'y vis des apothicaires, les seuls autorisés à vendre les dispensatoria , c'est-à-dire les livres où sont consignés les remèdes. On évite ainsi que ces formulaires ne tombent entre des mains vulgaires et inhabiles. J'en envoyai un i Bâle. Quant aux chirurgiens et barbiers , leurs boutiques donnent sur la rue, avec un simple rideau accroché à l'entrée. Pour -vous raser, ils placent la chaise sur le seuil, en rejetant ce rideau à une certaine distance en dehors. La nuit, ils mettent une lumière en face d'un plat à barbe, pour avoir plus de clarté. Les cheveux se taillent tout ras , et le barbier se montra tout étonné quand je vins m'y faire coifier avec ma chevelure longue à la française.
Les rues sont pavées de larges dalles unies^ comme dans une salle de bal, et toujours propres, à cause des égouts souterrains dont la pente naturelle entraine les ordures à la mer.
Dans le palais royal , qu'on appelle Casa de la Deputacion, j'ai vu la plus belle salle du monde entier. Les quatre faces sont ornées des portraits en buste de tous les rois, reines et infants d'Espagne^ depuis les plus anciens jusqu'à nos jours. Elle est éclairée par plusieurs fenêtres et aussi par un plafond très élevé, en forme de coupole ciselée à jour, avec des colonnettes, des galeries et autres ornementations toutes dorées, et plaquée de petits carreaux émaillés de diverses couleurs. Au devant de cette demeure luxueuse, qu'on était en train d'approprier pour l'arrivée du roi , est une cour, ornée de buissons de jasmins, avec des orangers et des citronniers magnifiques, au pied desquels le sol, légèrement en contrebas, n'est pas dallé, afin de faciliter l'arrosage que nécessite le terrain sec et rocailleux de l'endroit.
Un peu plus loin, se trouve le Trésor public de Catalogne, dont les clefs sont confiées aux mains de divers citoyens ; l'un d'eux était, cette année, le docteur Castello , qui exerçait en même temps la charge de premier consul ; dans ce pays , en effet , les docteurs peuvent remplir des fonctions publiques.
Le premier magistrat est le vice-roi. S est nommé par le roi et pour dix ans. C'est un poste
aussi lucratif qu'honorifique. A côté de lui il y a le gouverneur et le conseil de ville ; ce dernier se réunit dans un bel hôtel que nous pûmes visiter et où l'on arrive par un superbe escalier de pierre. Tout près du palais du vice-roi on a commencé à construire un nouveau port , c'est-à-dire qu'on élève une grande digue semblable à la première et dans sa direction, de telle sorte qu'en la prolongeant suffisamment, on pourra les fermer avec une chaîne.
Les jeux de paume sont peu nombreux à Barcelone, et l'on y fait usage de balles en cuir durci. Les jeux les plus usités sont les cartes et les dés, comme dans toutes les grandes villes d'Espagne et de France. Une rue particulière est réservée aux filles publiques, rue très étroite, ouverte tout le jour et fermée le soir par une chaîne. Leurs chambres sont au rez-de-chaussée , se touchant comme les cellules d'un couvent ; j'en ai compté quarante environ. Ces femmes prennent toutes pension dans une auberge voisine. Assises dans de beaux fauteuils et magnifiquement parées, elles se tiennent sur le seuil de leur porte, passant le temps à chanter, à jouer du luth où à deviser, n'ayant pas honte d'ailleurs de paraître dans les rues, et s'estimant autant que des femmes honnêtes. Un homme appelé f/ Rey les surveille et maintient le bon ordre , qu'assurent , du reste , des règlements de police très rigoureux. Il est défendu, par exemple» d'entrer dans cette rue avec un couteau
OU une arme à feu. Un chirurgien particulier y réside, chargé de veiller sur leur santé et d'expulser celles qui seraient atteintes de quelque mal contagieux. Elles payent une redevance au roi et ne regardent pas leur métier comme bien déshonorant. Les prêtres leur en font d'autant moins un grand crime, qu'il n'est pas rare d'en rencontrer quelqu'un dans le quartier. Un aumônier spécial leur dit d'ailleurs la messe , les entend à confesse et célèbre encore d'autres offices pour elles. Il doit travailler à leur conversion; mais c'est bien peine perdue, tant que la vieillesse ou la laideur ne les empêchent pas de gagner leur vie. On croit, qu'avec le tempérament ardent des Espagnols, ces maisons sont le meilleur moyen d'empêcher des désordres plus grands et d'assurer la tranquillité des honnêtes femmes. C'est du moins la raison qu'on en donne dans leurs comédies ou ailleurs.
Il y a encore à Barcelone une foule d'endroits , restaurants , pâtisseries , cabarets , etc. , où l'on peut agréablement se divertir. Les auberges ne fournissent que la table , le couvert et le lit. Il faut y porter soi-même son boire et son manger, qu'on vous prépare à peu de frais ; mais l'aubergiste se rattrape sur le lit, qu'il fait payer horriblement cher, ne serait-ce qu'une simple paillasse ; c'est en effet son seul bénéfice , tout le reste étant urifé.
Les règlements des débits de vin sont tout aussi
sévères. Si vous entrez dans ces caves (qui ne sont pas très profondes), on vous sert la quantité que vous demandez, au prix d'un tarif écrit sur un parchemin , dûment scellé et afSché sur chaque futaille. L'on y joint, si vous le désirez, des biscuits pour faire trempette, ce qui fait que pour un pfenning vous avez de quoi boire et de quoi manger. Vous pouvez aussi goûter de chaque tonneau et faire une comparaison du Xérès , du Malvoisie, du vin des Canaries et de tous les vins de France et d'Espagne , car ces débits sont largement approvisionnés et appartiennent ordinairement à des gens très riches. Ce ne sont pas , au reste , des lieux mal séants à fréquenter : on voit grand nombre de bourgeois cossus s'y arrêter et descendre de leur mule pour prendre un verre de vin ; d'autres y viennent seulement après leur dîner; mais on n'y rencontre jamais d'ivrognes.
A Barcelone, on trouve encore un passe-temps très agréable dans les comédies, à la représentation desquelles sont affectés des emplacements appelés théâtres (theatra). Les acteurs se tiennent sur une estrade , et dès que les spectateurs sont en nombre , les enfants de l'hôpital accourent, portant des chaises , qu'ils placent au milieu , dans l'endroit vide de sièges. Les gens de qualité les prennent , et chacun paye sa place au moins un demiréal. C'est, dans tout le courant de Tannée, un très gros revenu pour Thôpital qui , outre ce droit
de fournir les chaises , possède encore plusieurs de ces thtatra , dont le revenu lui appartient également. A chaque représentation, on fait une collecte pour les pauvres , afin de rappeler aux spectateurs qu'en dépensant pour leurs plaisirs , ils ne doivent pas oublier la part des malheureux. Uhôpital de Barcelone est un très bel établissement, qui a fait mon admiration. Comme tous ceux d'Espagne, il n'a d'autres ressources que l'argent des theatrajou bien ce sont des gens riches et charitables qui fournissent journellement le pain, le vin, la viande, etc., chacun selon ses moyens, et avec tant de libéralité, que la plus grande abondance y règne sans cesse.
J'ai vu jouer dans ces théâtres de très jolies pièces espagnoles. Un jour^ un diamant de grande valeur ayant été volé dans l'assistance , il était question de fouiller tous les spectateurs; mais on apporta une corbeille de son où chacun fut obligé de plonger sa main fermée et de la retirer ouverte. Qiiand tout le monde y eut passé , le diamant se retrouva au fond de la corbeille. Une autre fois, et dans un de ces théâtres qui n'était pas encore terminé, un français, nommé Buratin, donna pendant plusieurs jours des représentations très curieuses : sur une corde tendue à une grande hauteur, il exécutait toute sorte de danses, branles, gaillardes, etc., accompagnéesde cabrioles et de sauts périlleux, le tout en suivant la cadence de la musique. Ensuite, quittant le balancier, il
dansait à l'espagnole, avec des castagnettes, courant sur la corde en avant et à reculons, exécutant les pas les plus singuliers, tels que Iq passionero , avec des pantoufles à hauts talons ou bien avec des boules de mail attachées sous ses semelles. Enfin il finissait par se mettre dans un sac et marchait sur la corde en portant un de ses aides sur les épaules. Parfois^ dans le cours de ses exercices , il se laissait choir brusquement en se retenant par un bras, un pied ou une main. Les femmes de pousser des cris de terreur , le croyant perdu ; mais il se remettait sur la corde avec un nouvel entrain. Je n'ai jamais rien vu de si extraordinaire. C'était un beau jeune homme, natif de Paris. Il m'affirma avoir gagné plus de 10,000 couronnes, qu'il avait placées en France. Il dépensait l'argent, du reste^ avec la même facilité qu'il le gagnait.
Barcelone possède de belles églises ; une des plus remarquables se trouvait à quelques pas de l'auberge du Boeuf où nous logions. Le sol étant élevé , on y arrive par un large et bel escalier bordé de superbes maisons, et, dans une cour attenante, on voit une fontaine où s'ébattent quantité d'oiseaux aquatiques des plus rares. Du reste, la ville a été de tout temps la résidence d'un évêque , dont celui de Majorque est sufFragant. Elle se glorifie d'avoir eu plusieurs martyrs dans ses murs, entre autres sainte Eulalie, qu'on y vénère encore aujourd'hui. La cathédrale , fondée
et dotée en 1058 par Raymond Berengerl*', possède le tombeau de ce prince et d'Almode, sa femme , avec leur épitaphe. Le 2 février, jour de la Chandeleur , j'y vis une belle procession composée de prêtres et de laïques portant des cierges de toutes couleurs, qui furent ensuite distribués à diverses autres églises.
Non loin de la cathédrale et à côté du palais épiscopal , se trouve celui de l'Inquisition , vaste bâtiment très élevé, avec une façade ornée de grandes et belles fenêtres. Chaque fois que je passais devant cet édifice, ma pensée se portait sur les cruautés qui s'y commettent et que raconte le grand livre des Martyrs. Un homme laisse- t-il soupçonner, par sa conduite ou ses paroles, qu'il n'exècre pas les luthériens ( c'est le nom qu'on donne aux réformés , dans le pays ), ou qu'il ne trouve pas tout parfait chez les catholiques, il est immédiatement dénoncé aux jésuites inquisiteurs, et tout aussitôt incarcéré dans ce palais, comme inculpé d'hérésie. Au bout de quelques jours ou de quelques mois, au gré de ces pères , l'un d'eux vient l'interroger sur les causes de sa détention ou les lui faire connaître, s41 les ignore. Se dit-il catholique ? on lui demande son âge , le lieu de sa naissance , celui où il a fait sa dernière confession et sa dernière communion ; et ces renseignements sont immédiatement contrôlés par les affidés que possèdent partout les inquisiteurs. Si le prisonnier a menti ou s'il se contredit durant cette
enquête, sans autre forme de procès, il est brûlé vif, comme hérétique, pour avoir trompé le Saint Office. Avoue-t-il, au contraire, appartenir à la religion réformée ? dans ce cas , de deux choses l'une : ou bien il refuse de se convertir, et alors on l'envoie dans quelque grande ville pour monter sur le bûcher, soit seul, soit avec d'autres de ses pareils. Couvert d'une robe sur laquelle sont représentés des diables l'entraînant en enfer et le tourmentant de mille façons, il est ainsi mis à mort de la manière la plus atroce , et son portrait est exposé dans l'église pour éterniser sa honte; mais pour les martyrs ce supplice est une gloire, et c'en est une, en effet, de souffrir la persécution et la mort pour la vraie religion de Jésus Christ. Si , différemment, il consent à se convertir, on lui donne lecture de tous les articles de la foi catholique, et pendant un tQpips assez long on lui fait toutes les semaines une instruction religieuse , jusqu'au moment où il parait suffisamment catéchisé et affermi. Alors il sort de prison , mais reste encore deux ans dans le palais de l'Inquisition, revêtu d'une longue robe représentant des diables essayant encore de l'entraîner en enfer, tandis que des anges et des inquisiteurs l'attirent au ciel. C'est dans ce costume qu'il assiste à toutes les processions et à tous les auto-da-fé, afin que le peuple reconnaisse saqualité de luthérien converti. Barcelone possède une célèbre Université en toutes les facultés. L'art de Raymond Lulle
même , qui est né dans l'île de Majorque, y a été enseigné de tout temps par un professeur spécial, jusqu'au dernier titulaire, mort depuis peu, atteint de surdité /et tombé en enfance. La ville compte vingt-deux médecins, dont six professeurs, qui en ce moment avaient pour chancelier et protome^ dicus le docteur Medisma. En Espagne, du reste , les médecins aussi bien que les autres savants peuvent, à l'égal des membres de la noblesse, exercer des fonctions publiques, celles de légat militaire , par exemple, ou de consul. Cette année justement, les docteurs Caxanus et Soler étaient tous deux revêtus de cette dernière dignité et se trouvaient en mission, à Madrid, auprès du roi. En outre , le docteur Castello , comme je l'ai dit, était premier consul et trésorier public. C'est lui que j'accompagnais dans ses visites auprès des malades, suivant l'usage des professeurs, qui est le même qu'à Montpellier.
Nous assistâmes un jour, Schobinger et moi, à la soutenance d'une thèse de doctorat (jnrogradu) au Collège ou École de médecine , et comme on nous en offrit, à nous aussi, des exemplaires, nous argumentâmes tous deux contre le candidat. Notre controverse finie, on nous apporta, selon la coutume , une paire de gants en peau parfumés. J'expédiai les miens à Bâle, avec la thèse. Le latin que Ton parle est très élégant. La salle était richement tapissée , les bancs supérieurs occupés par les docteurs et ceux d'en bas par les étudiants.
La cérémonie est^ du reste, bien plus solennelle qu'en France. Comme le candidat avait suivi les cours et fait ses études à Valence, on se montra d'autant plus sévère pour lui à Texamen.
Le vieux Barcelone n'est pas très éloigné de la mer. Il n'était pas bien considérable, si Ton en juge par son enceinte, dont les murs très élevés sont régulièrement percés de quatre portes orientées vers les quatre points cardinaux. Seulement ils se trouvent aujourd'hui au centre de la ville neuve qui possède ainsi comme une double enceinte. Si l'ancienne était supprimée on ne se douterait pas qu'il y a eu là deux cités distinctes. La partie moderne renferme beaucoup de maisons de plai* sanceetde jardins plantés de grenadiers, de citronniers et d'orangers poussant en plein air comme chez nous les pommiers. On n'y prend seulement pas garde. Nous les vîmes couverts de fruits mûrs, surtout vers la fin de notre séjour, à l'époque du carnaval, où les habitants s'en servent en guise de projectiles qu'ils se lancent les uns aux autres dans les rues. On me montra dans un jardin un immense figuier de Barbarie, dont les feuilles étaient de la grosseur de mon corps ; celles d'en haut avaient été coupées.^ Les alentours de la ville sont, du reste, également couverts d'orangers et autres arbres rares. J'allai voir une forêt entière de pins pignons dont on était en train d'abattre les fruits. Ils sont si gros^ qu'en tombant sur la tète d'un homme ils seraient capables de le tuer.
La côte n'est pas aussi poissonneuse qu'à Montpellier y aussi ne voit-on guère que des sardines sur le marché. Les pêcheurs, avec qui nous en causions sur le bord de la mer, en convenaient eux-mêmes. On n'y trouve pas non plus les mille coquillages que les vagues rejettent sur la plage, en Languedoc.
Voyage à Noire-Dame de Montserral.
u bout de six jours passés à Barcelone, comme notre intention était d'être rentrés en France pour Pâques, nous partîmes sans plus tarder, c'est-à-dire le 4 février, pour visiter le célèbre monastère de Notre-Dame de Montserrat. Après avoir traversé plusieurs villages et passé le Llobregat en bateau, nous arrivâmes le soir, pour coucher à Martorell, petite ville longue et étroite , bâtie sur un petit affluent de cette rivière et située un peu plus qu'à mi-chemin / de notre but. Pendant notre souper, des femmes vinrent nous demander de leur donner quelque chose, pour deux jeunes gens qui voulaient se marier et n'avaient pas de quoi payer le repas de noces. Esparraguera, où nous arrivâmes le lendemain, se compose, comme Martorell et beaucoup d'autres villes qu'on rencontre en Espagne , d'une seule rue toute longue. C'est sans doute afin que toutes les maisons puissent donner sur la route et
former, au besoin, autant d'auberges dans le trajet. Celle-ci en comptait en eflfet par douzaines, toutes bien installées , avec du linge très propre et de bons lits; mais c'est tout, le voyageur étant obligé, suivant la mode espagnole, de se procurer au dehors ce qu'il désire, mode fort ennuyeuse quand il vous faut aller prendre du viti à un bout de ville et du pain à l'autre extrémité.
Avant notre ascension, nous nous rafraîchîmes à CoUbatô , au pied même de la montagne, et sur le soir nous atteignîmes le monastère, qui se trouve à mi-côte. Il tire son nom d'une série de rochers taillés à pic en forme de pyramides , tels du reste qu'on les voit dans les gravures , et qui semblent avoir été sciés.
En entrant, vous déposez vos armes dans une salle , sur la porte de laquelle est écrit : Aqui se dexan las armas ; et vous montez un escalier tournant, menant à un vestibule, où le camérier vous demande vos noms et le but de votre voyage. Je répondis que nous étions deux allemands venus à Barcelone pour assister au mariage du roi et curieux , en même temps , de visiter le célèbre couvent de Montserrat et ses ermitages. D'un air très affable alors, il nous dit d'envoyer notre laquais à la cuisine où le pain et le vin lui seraient délivrés gratuitement , tandis que le poisson et le reste nous serait fourni et préparé à un prix très modique. C'est effectivement ce qui eut lieu.
Le lendemain , 6 février, de grand matin, nous
primes un guide pour monter aux ermitages , en suivant un chemin formé de marches taillées dans le rocher à pic, avec force zigzags , et protégé de place en place par des garde-fous. Ces ermitages sont au nombre de douze et si éloignés les uns des autres dans la montagne , qu'il serait difficile de les voir tous en un seul jour. Aussi peu de pèlerins le font-ils , d'autant qu'il suffit d'en avoir visité un pour obtenir l'absolution. Nous en visitâmes huit, entre autres ceux de San-Onofire et de Santa- Magdalena^ d'où l'on entend tout ce qui se dit ou se fait au couvent, quoiqu'on en soit très éloigné^ tant la montagne est à pic , et celui de San-Juan, bâti au sommet d'un piton d'où l'on aperçoit à soixante milles de distance les îles de Majorque et de Minorque, aussi clairement que si elles n'étaient qu'à dix. Â l'ermite, qui nous demanda qui nous étions, nous fîmes la même réponse qu'au camérier. Il voulut savoir alors, si les luthériens étaient encore nombreux en Allemagne : oui, lui dimes-nous ; principalement en Saxe. On se fait, en Espagne^ des idées singulières sur les réformés, comme si c'étaient des êtres d'une espèce particulière , car on ne lit pas leurs écrits , l'Inquisition étant là pour y mettre bon ordre ; et l'on n'en sait dès lors que ce qu'en racontent en chaire les prêtres catholiques. Plusieurs de ces ermites nous servirent du pain, du fromage et du vin excellent; d'autres nous amusèrent avec des petits oiseaux apprivoisés, linots ou chardonnerets, qui viennent
se poser sur leur main ou leur épaule, leur prendre le pain de la bouche , etc. , toutes choses bien naturelles et que certaines gens superstitieuses regardent cependant comme un témoignage de sainteté.
Le plus haut de ces ermitages et le plus éloigné est celui de San-Geronimo. Puis viennent ceux de Santa-Magdalena; de San-Onofre; de San-Juan; de Santa-Catalina ; de San-IagO; d'où Ton entend les orgues du couvent, bien qu'on en soit à un demi mille; de San-Miquel, à côté de la grotte où Ton trouva la statue de la Vierge qui est sur le maître-autel de Téglise; de San-Antonio; de San-Salvador, près d'une roche vive de mille brasses de haut ; de San-Benito ; de Santa-Anna, où se réunissent tous les ermites les jours de fête pour se confesser, assister à la messe et rentrer ensuite chacun chez soi ; de la Trinitad , qui est d'une belle architecture , et de Santa-Cruz qui est le plus rapproché du monastère. On peut en ajouter un treizième, celui del Buen Ladron LHmaSy, qui servit d^habitation à Jean Guarin, dont on m'a raconté plusieurs fois la merveilleuse histoire à Barcelone (i). Elle se trouve, du reste, relatée avec d'autres miracles arrivés auMontserrat, dans
(i) Cest-à-dire, qu*â ce compte, il y aurait quatorze ermitages , et nou pas seulement douze , comme Flatter l'a dit plus haut. La vérité est qu*ils étaient au nombre de treize, celui de San-Miquel n'étant qu'une simple cuiva , sans ermite.
le livre intitulé : Los Milagros de Nuesira Senora àt Montserrat; et quiconque aurait Tair de ne pas y croire, risquerait fort de tâter de la prison et, peut-être bien, des bûchers de l'Inquisition (r).
Chaque ermitage possède une petite église ornée de tout ce qu'il faut pour dire la messe et précédée d'une petite chapelle toujours ouverte aux pèlerins. A côté, et donnant sur des jardins remplis de fleurs et d'arbres fruitiers, se trouvent deux ou trois petites chambres meublées de lits, de tableaux, d'horloges, etc. La cellule du solitaire est en pierre de, taille et voûtée pour résister aux intempéries. On dirait des cellules de chartreux , mais avec la différence qu'au Montserrat elles sont au sommet d'une montagne et jouissent d'un coup d'œil qui n'a pas son égal dans le monde entier (2).
Ces ermites ne risquent pas de mourir de faim
(i) Flatter rapporte ici, tout au long, cette légende de Jean Guarin , que nous supprimons à cause de sa trop grande étendue et qu*on peut lire , du reste, fodlemcnt ailleurs.
(2) € Hoy todas estas habitadones no son mas que un monton de escombros de inestimable predo, de importantes recuerdos historicos y de sublime grandeza religiosa; ruinas venerandas que non podrà extinguir jamàs la mano de los hombres, porque el tiempo las ha incarnados en un monumento emperecedaro , en un monton de ruinas umbien, pero de ruinas de los mas grandes prodigios de la creadon.» — Cornet y Mas, Très Dias m Montserrat , 2« édit., Barcelone, 1863; in-8^, p. 298.
A MONTPELUER. 439
OU de soify attendu que, chaque jour, ou tous les deux jours au plus tard, on leur envoie du couvent un mulet chargé de provisions. La bête , mise à l'entrée du chemin, part toute seule, avec sa grosse sonnette au cou , s'arrêunt à chaque ermitage, pour que l'ermite prenne sa part dans le panier, et redescend au couvent avec le panier vide, après avoir accompli sa tournée. Nous assistâmes à celte manœuvre, qui n'a rien encore que de très naturel , et qui cependant, pour certains ignorants, semble tenir du miracle.
Les solitaires du Montserrat sont presque tous des vieillards à barbe blanche, vêtus de robes en laine écrue, avec une corde pour ceinture, comme les capucins. Us ne descendent jamais au monastère, malgré la neige ou les brouillards qui enveloppent presque toujours la montagne, et défense leur est faite de se réunir entre eux, excepté les jours de grande fête, qu'ils se rassemblent à la chapelle de Sainte-Anne. Si l'un d'eux est empêché de dire la messe dans son église, un moine du couvent y monte chaque matin, pour la dire à sa place. Le cas s'était présenté justement le jour de notre visite. Mais, malgré cette défense de se réunir , la société ne leur manque pas, avec tous les pèlerins et visiteurs, hommes ou femmes, qui font journellement l'ascension. Pour gagner des indulgences et une absolution générale , il suffit de visiter un seul ermitage et de se confesser ensuite au monastère.
Au lieu de redescendre par l'escalier taillé dans le roc, nous primes le grand chemin, quelquefois en nous traînant sur les genoux, pour ne pas tomber dans Tabime qui s'ouvrait à nos côtés. Le soir, nous étions rendus au couvent.
Le Montserrat est une montagne isolée, à sept milles de Barcelone et à peu près au centre du comté. Elle mesure quatre milles de circuit. Les environs sont parsemés d'un grand nombre de hameaux, de villages et de coteaux dépendant du monastère. La base de la montagne est baignée par leLlobregat, et la cime en est si élevée, qu'elle se perd dans les nues. Les fatigues de l'ascension sont largement compensées par la beauté du spectacle dont on jouit au sommet. C'est une chose étonnante, en effet, de trouver tant d'arbres, de fleurs et de verdure au milieu de ces rochers affreux, affectant pour la plupart la forme de tours, d'édifices, de murs, etc., comme d'une ville régulièrement bâtie. Du sommet jusqu'à la rivière, descend une gorge séparant la montagne en deux parties, sur chacune desquelles se trouvent six ermitages.
Quant au couvent lui-même , voici ce qu'on raconte sur sa fondation. Plusieurs samedis de suite et à la tombée de la nuit, des jeunes pâtres du hameau voisin de Monistrol , au nombre de sept , aperçurent quantité de cierges allumés, descendant comme du ciel et disparaissant dans une caverne de la montagne. Us racontèrent la
chose à leurs parents, et ceux-ci l'ayant constatée à leur tour, en firent part au recteur d'Avilesa, qui venait, tous les dimanches, dire la messe au hameau. C'était un homme d'une fervente dévotion pour la mère de Notre Seigneur. Après avoir pu , par quatre samedis consécutif , s'assurer de la vérité du miracle, il le notifia à l'évèque de Manresa, qui s' étant rendu sur les lieux, le samedi suivant, avec ce curé et d'autres personnes, assista à la même descente des cierges, pendant que l'air était rempli d'une musique céleste, qui dura jusqu'à minuit. Le lendemain dimanche , ils se rendirent en procession à la grotte, d'où s'exhalait un parfum délicieux, et y trouvèrent la statue de la Vierge (qu'on voit aujourd'hui sur le maître- autel), sans qu'on pût savoir d'où elle était venue. L'évèque tombant à genoux, rendit grâces à Dieu et s'empara de cet inestimable trésor pour le transporter à Manresa. Mais, en arrivant à l'endroit où s'élève maintenant l'église et le monastère, il lui fut impossible de faire bouger de place la statue. Frappé d'une inspiration divine, il fit alors vœu d'élever une église à cette place, pour y conserver la sainte relique, et le recteur voulut y passer le reste de ses jours pour la garder. Tout ainsi fait , le couvent s'agrandit rapidement et les offrandes yafHuèrent si considérables, que c'est aujourd'hui un des pluS beaux et des plus riches du monde entier, et que les pèlerins y sont bien plus nombreux qu'à Saint-Jacques-de-Compostelle.
Ce qui peut donner une idée de sa prospérité, c'est que, tous les visiteurs^ riches ou pauvres, cavaliers ou piétons, nobles ou roturiers, peuvent y séjourner trois jours et trois nuits , nourris et logés selon leur rang ; et que si on ne les garde pas plus longtemps , c'est uniquement pour faire place à de nouveaux arrivants. A nous, par exemple , on nous fournit gratuitement le pain et le vin , ainsi que toute la vaisselle de table , et une chambre à deux lits, fort convenable Quant au poisson, nous l'eûmes à bas prix , et encore n'exigea-t-on rien pour le préparer. Aux pauvres, on leur sert du pain, du vin et d'autres mets, sur de longues tables toujours pleines de monde. Ce qu'on leur donna était très appétissant, et nous nous en serions certes contentés ; mais comme nous avions un laquais, nous fûmes servis à part dans notre chambre. Les visiteurs munis de quelque recommandation sont traités somptueusement, dans des appartements particuliers. Ce jour-là précisément, on mettait des tentures partout et l'on préparait un dîner luxueux pour un comte espagnol qui devait arriver le soir, de Saragosse.Nousen profitâmes, en ce sens qu'on prit moins garde à nos personnes, tout le monde étant affairé pour cette réception. La nourriture des chevaux est également gratuite : c'est-à-dire qu'en échange d'un si bon accueil , vous n'avez rien à donner; tout au plus, au moment du départ, vous indique-t-on un tronc où vous mettez
ce que bon vous semble. La plus petite monnaie est reçue avec reconnaissance ; personne n*accepte de gratification ; aussi , quand nous voulûmes en offrir une au camérier, en lui rendant la clef de notre chambre, il refusa net^ se contentant de nous montrer du doigt le tronc en question.
Le couvent est entouré d'une muraille. Il entretient, avec ses revenus, toute sorte d'artisans, tels que forgerons, charrons, selliers, serruriers, vitriers, tailleurs, cordonniers, meuniers, boulangers, menuisiers, ipaçons, etc. On voit, dans la cour d'entrée, quantité d'écuries, de granges et de celliers ; le monastère lui-même est d'une belle construction, et renferme un grand nombre d'appartements et de salles remplies de pèlerins et dé visiteurs. Nous y vîmes surtout beaucoup de Français , parce que la conclusion de la paix entre la France et l'Espagne venait d'ouvrir la frontière.
Un bel escalier en colimaçon mène au premier étage , d'où l'on peut entrer dans l'église. De cette hauteur, la vue est très belle; mais d'un côté seulement, l'autre étant masqué par le rocher. L'église primitive est très obscure : on y chante matines tous les jours à quatre heures, et l'on vient frapper aux portes de tous les visiteurs, pour les inviter à y assister. Sur le maître-autel , également très sombre, se trouve la statue miraculeuse. Les femmes maures se font un sujet d^orgueil de sa couleur noire^ prétendant qu'elles
sont plus belles que les blanches, du moment que leur teint , disent-elles , était celui de la mère du Christ.
Devant Tautel et les anges sculptés qui l'accompagnent, on voit, suspendues à la voûte, une grande quantité de lampes d'argent, toujours allumées, avec des godets de même métal au-dessous, pour recevoir le dégoût de l'huile. A côté de cette chapelle et le long du mur, il y a une quarantaine de cierges énormes , dont plusieurs sont de la grosseur et de la taille d'un homme. Les moindres pèsent 60 livres, et quelques-uns dépassent un double quintal. Chacun est muni d'un parchemin, portant le nom des villes ou des paroisses qui le fournirent et qui reviennent tous les ans en procession, renouveler la cire consommée, car ces cierges sont allumés tous les jours de fête. L'église est d'ailleurs toute pleine de tableaux, d'attestations scellées et de témoignages rappelant les miracles dus à l'intercession de la vi'erge Marie. On est étonné à la vue de ces chaînes, de ces barres de fer, de ces cordes énormes apportées par les captif qui furent délivrés par son secours. Ce ne sont partout que tableaux représentant des hommes ressuscites du tombeau , des débris de navire, des petits bâtiments en miniature, des peintures rappelant les tempêtes et les naufrages dont les marins ont été miraculeusement sauvés ; des ex voto de personnes échappées aux griffes des bêtes féroces, guéries de blessures reçues à la guerre
OU délivrées des galères. Aux uns on voit la tète fendue, Tépaule brisée , la poitrine traversée par une flèche, une pique ou une épée; lés autres ont le ventre ouvert et les entrailles arrachées. Ce sont^ en un mot, mille blessures des plus horribles, toutes guéries grâce à la protection de Notre- Dame de Montserrat. Â chaque ex vota est attachée une relation, qu'on trouve reproduite, du reste, dans le livre des Annales du Couvent, avec le détail des libéralités dues aux pèlerins reconnaissants. Ainsi s'expliquent les immenses richesses qui s'y sont accumulées depuis plusieurs siècles. C'est que les Espagnols ont une dévotion si extraordinaire pour la Sainte- Vierge , qu'ils la placent au-dessus de Dieu lui-même, comme en témoignent malheureusement leurs prières et leurs écrits.
Pendant notre visite à la vieille église , nous entendîmes des chants d'une grande beauté, exécutés par les nombreux musiciens, jeunes ou vieux, qu'entretient le monastère. La nouvelle, qui n'est pas encore terminée, repose sur des piliers de marbre, matière commune dans le pays et dont on fait même les marches d'escalier. De chaque côté sont des petites chapelles fermées, servant de confessionaux, avec un écriteau sur la porte, indiquant la nation à laquelle chacune est réservée. Ainsi on lit sur l'une d'elles : Aqui se conjiessan los Franceses, Cette inscription nous fit peur et nous revînmes bien vite dans les grands bâtiments.
OÙ tout le monde était en mouvement pour l'arrivée du seigneur espagnol.
En rendant ma clef au camérier, je voulus» comme je Tai déjà dit, lui offrir une gratification. Il la refusa, se bornant à nous indiquer le tronc des pauvres , pour y déposer telle offrande qu'il nous plairait. Il nous conduisit ensuite à la pharmacie du couvent, qui est abondamment pourvue de toutes choses et où l'apothicaire , moyennant - un réal pour chacun, nous délivra plusieurs petits cierges en cire blanche. Cela fait, nous gagnâmes aussi discrètement que possible la porte , afin de disparaître inaperçus à la faveur de tout le brouhaha qu'ils faisaient pour leur comte, et après avoir repris nos épées dans la grande salle extérieure, en échange de la contremarque qu'on nous avait remise, nous redescendîmes la montagne, comme de vrais compagnons de Saint- Jacques , avec nos chapeaux ornés d'un de ces petits cierges et d'une image dorée de Notre-Dame de Moniserrat. Les papistes font grand cas de ces objets et leur prêtent de grandes vertus , notamment pour les femmes en couche, qui les allument et les tiennent à la main au moment de leur délivrance. J'en envoyai un échantillon à Bâle.
Cependant nous nous éloignions à grands pas, tremblant toujours d'être rappelés pour aller à confesse ; car ce n'est qu'à cette condition qu'on vous délivre les cierges bénits. Nous ne prîmes qu'un verre de vin à Collbato, et nous allâmes
coucher le même soir à Esparraguera. Le lendemain, dimanche 7 février, nous dînions àMartorel, tout joyeux d'être enfin hors d'atteinte, et après avoir traversé le Llobregat au bac de Saint-André, nous arrivions tranquillement, pour y passer la nuit, au village de ce nom. J'y avais remarqué, en allant, plusieurs figuiers d'Inde poussant sur les murs d'un enclos, et comme je voulais en emporter quelques feuilles, nous repartîmes avant le jour pour les prendre sans être vus. Je les mis dans une boîte de bois très mince et j'en fis présent dans la suite au docteur Richer, de Montpellier. Enfin, vers midi, nous étions rendus à Barcelone et nous descendions à la même auberge du Bœuf , où nous avions, du reste, laissé tous nos effets.
Mœurs d particulariUs Catalanes ; Exécution capitale ; Fêtes du Carnaval; Richesse et ressources de V Espagne; Caractère de ses habitants; Chambres de Justice; la HermaDdad; Modes et superstitions.
E 9 février, je touchai chez notre correspondant, le marchand Nicolas Fortisch, la somme de vingt couronnes, en lui souscrivant la lettre de change suivante : « Jhs Ma. En Barcelona, a 9 de febrer 1.599. Mag. senhor pagara por esta primera de cambio a Sebastia Percamant y Miquel Bosch, veynta escudos, dedocc realcs l'escudo, por taiito rccibidos
de contado^ por orden de los dichos, de Nicolas Fortisch de Barcelona; ponga los a cuento de senhor Jacques de Fabregue mercader en Moncpelier, y Xro sià con todos. Th. Flatter.
» Por 240 reaies. »
Avec cette somme, j'achetai des livres, une rapière et un costume espagnol , des aiguilles , des pantoufles et des souliers, des étuis à ciseaux, une bourse, des fruits, etc., que j'expédiai à Bâle.
Pendant les quelques jours que nous passâmes encore à Barcelone, je remarquai que les aveugles y étaient aussi nombreux qu'à Perpignan. On les voit marchant plusieurs ensemble, mais ordinairement par deux , donnant la main à un petit garçon qui les mène. Ils savent, en général, très bien jouer du violon ou de la guitare , s'arrêtent devant les boutiques des artisans, ou les chambres des filles publiques, et pour la moindre pièce de monnaie , les régalent de tout leur répertoire. De là vient probablement ce proverbe: Tu ferais un excellent violoniste ; c'est dommage que tu ne sois pas aveugle. On rencontre aussi beaucoup de bourgeois atteints de cécité ou portant des lunettes sur le nez , à cause de leur mauvaise vue. D'autres ont un miroir suspendu à leur cou, pour y regarder les objets qu'ils veulent voir de près. Quelle est la cause de cette infirmité si commune en Espagne? on l'ignore. Les uns Tattribueutà rhabitude de laisser les enfants aller nu-tète jusqu'à dix ou douze ans; les autres, à la mode de
porter les cheveux très ras. Peut-être aussi Vénus n'est-elle pas étrangère à la chose.
Un métier commun dans le pays est celui de corroyeur. Ce sont eux qui préparent ces beaux cuirs espagnols argentés^ dorés, peints ou frappés, avec lesquels on fabrique de si beaux sièges. On en fait même des tapisseries d^été pour les appartements, en raccordant ensemble diverses pièces dont les ornements correspondent. Quand l'ouvrier connaît la disposition d'une chambre, il arrange ses dessins de manière à simuler les socles, les lambris, les montants des portes et des fenêtres, à l'endroit précis où ils doivent figurer. En hiver , ces tapisseries sont remplacées par 4es étoffes de drap, pour tenir les pièces chaudes: précaution fort utile dans un pays où on ne connaît ni les boiseries, ni les poêles. Pour la même raison, on voit, dans certains logis, les dalles' recouvertes de nattes de jonc.
J'eus l'occasion, à Barcelone, d'assister au supplice d'un meurtrier. Il avait attiré dans un guetapens, pour le tuer et le dévaliser, un de ses amis, qui logeait dans une maison isolée, et qui lui avait prêté de l'argent quelques jours auparavant. Le bourreau le promena d'abord par toute la ville sur une charrette , en s'arrêtant à tous les carrefours, pour lui tenailler les chairs avec des pinces rougies. U le ramena ensuite près de la Halle au Poisson , pour le faire monter sur un échafaud dressé à cet effet. La, un prêtre l'entendit à confesse, et après
lui avoir donné l'absolution, se mit à réciter des prières à haute voix. Et pendant que le condamné, à genoux et le chapeau sur les yeux, s'associait à ces prières , le bourreau^ faisant un pas en arrière, rapidement et d'un seul coup bien appliqué lui coupa la gorge, avec un de ces grands coutelas qu'on appelle en Italie Paga debiti. Le malheureux tomba mort la face en avant. Aussitôt le prêtre, s'adressant à la foule , commença à débiter un sermon sur les mauvaises tentations et sur leur danger. Il parlait en catalan , criant et gesticulant d'une manière étonnante. Son discours dura plus d'une heure. Qiiand il fut parti, le bourreau coupa le corps en quatre quartiers, qu'il accrocha aux quatre angles de l'échafaud ; et le lendemain on les suspendit au dehors de la ville.
Je dois faire mention aussi , en passant , d'un tourneur que je vis à Barcelone : il était manchot des deux mains et travaillait avec les pieds. Je lui achetai un encrier, qu'il tourna ainsi , en ma présence.
Du i8au 22 février, le carnaval, déjà commencé depuis longtemps, atteignit sa période la plus bruyante. Nous vîmes quantité de masques marchant à pied ou à cheval dans les rues , avec tous les costumes imaginables. Les femmes, ellesmêmes, en prennent leur bonne part. Pendant toute l'année, elles sont si sévèrement tenues, qu'il leur est défendu de causer avec des étrangers autrement que par la fenêtre et en élevant la voix.
de manière à ce que leur conversation soit entendue des passants. Mais, en carnaval, plus de gènes ni d'entraves: elles se masquent et courent les rues en toute liberté , avec leurs amies et leurs connaissances. Aussi, pour plus d'un mari, le coucou chante-t-il avant l'arrivée du printemps. N'importe, ces jours-là, ils ne sont pas les maîtres et doivent se conformer à des usages séculaires. Les troupes à pied vont de maison en maison, comme à Avignon; quant aux cavaliers et aux voitures, leur rendez-vous est dans la vieille ville, sur la grande place qui se trouve près du Collège de Médecine. Les chevaux sont de superbe race^ mais mal montés, car on voit d'ordinaire deux hommes sur la même bête. Les masques remplissent la place, portant des sacs pleins d'oranges bien mûres, ou suivis de laquais qui leur en tiennent, et lancent ces fruits aux dames en brillante toilette qui garnissent les balcons des maisons environ* nantes. Celles-ci les attrapent avec la main ou les laissent tomber dans l'appartement, pour les renvoyer ensuite à ceux qui leur agréent le plus. Le cavalier ou la dame qui en reçoivent davantage sont les héros du jour. Des milliers de ces oranges se gaspillent ainsi , et les enfants ramassent celles qui tombent à terre , pour se les jeter à la tète les uns des autres. Quelquefois elles renferment des liqueurs ou des poudres parfumées, ou bien encore des billets doux que les belles savent très dextrement retirer.
On lance également des œufs pleins de parfums ; mais il en résulte parfois de graves inconvénients ou des affronts pour les femmes , quand ils contiennent des matières qui leur brûlent ou noircissent la figure. Pour que tous puissent se voir bien à Taise, voitures et cavaliers marchent tout le temps au petit pas. Ces derniers ont des bottes dorées, garnies d'éperons énormes , capables de crever les flancs de leur monture , si leur tige n'était pas munie d'une petite roue qui en amortir la piqûre.
Ces fêtes du carnaval durèrent ainsi, nuit et jour et sans interruption , jusqu'au mercredi 24 février. Alors chacun alla dans une église se faire frotter le front avec une pincée de cendres , et cette opération eut un si merveilleux effet , que tous oublièrent instantanément leurs folies, pour se livrer à la pénitence et s'abstenir de toute espèce de viande pendant sept semaines. L'ambassadeur du prêtre Jean lui-même eût été stupéfait de l'étonnante vertu de cette poudre.
Le dimanche 21 février, jour du carnaval des nobles , je vis célébrer un riche mariage. Mariés et invités allèrent en voiture à l'église, bien qu'elle ne fût qu'à quinze pas. Seuls, les serviteurs marchaient à pied, et ce n'étaient pas de jeunes laquais, comme en France, mais des hommes d'un ige mûr, portant de superbes livrées. Un banquet et un bal somptueux suivirent la cérémonie. Je remarquai que les danses étaient loin d'être aussi
gracieuses que chez les Français y dont la supériorité sur ce point y comme en fait d'équitation , est incontestable. Une danse particulière aux Espagnols, est la sarabande. Elle est exécutée par plusieurs couples réunis, se feisant toujours face en jouant des castagnettes. On appelle ainsi un petit instrument de bois singulier , dont j'ai envoyé un spécimen à Bâle. Les danseurs vont en général à reculons ^ en se livrant à toute sorte de gestes et de contorsions risibles, avec le corps , les mains et les pieds. Un jour, j'ai vu plus de cinquante couples dansant ainsi dans la rue , et sans cesser de se faire vis-à-vis, malgré tous les tours et détours qu'ils exécutaient.
Les revenus royaux s'élèvent, en Espagne, à cinq millions de ducats par an, sans compter ceux de vingt ducs qui en ont chacun plus de cinquante mille , de vingt marquis qui n'en ont pas moins , de soixante comtes qui en possèdent entre dix et vingt mille et dont quelques-uns atteignent cinquante mille et au-delà. Â cela il faut joindre une quantité innombrable de barons, de vice-rois, de gouverneurs , de maréchaux , de consuls, de régents, etc. Le clergé et les couvents sont également très riches. Ceux de l'ordre de Saint-Jean et de Tordre de Saint-Jacques ont des revenus nobles pour plus de cinquante mille ducats. On compte neuf archevêques et quarantesix évêques, dont huit cardinaux, et sept universités ou écoles de hautes études. L'église de Tolède ,
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à elle seule, possède deux cent mille ducats de revenu, dont quatre-vingt mille appartenant en propre à l'archevêque. Le roi n'a droit qu'à une somme fixe d'impôts , à la différence du roi de France, qui peut demander la somme qui lui plak. Todos somos reyes, disent les Espagnols; ce qui n'a pas empêché Philippe IV d'être le monarque le plus absolu du monde.
Le climat est plus chaud et le teint des hommes plus foncé qu'en France. Pour rafraîchir les boissons, en été , on conserve la neige des mon* tagnes dans des glacières. Ce sont de grands trous creusés dans le rocher , au fond desquels sont déposées des couches alternantes de neige et de broussailles, jusqu'à l'orifice qu'on recouvre d'une toiture, car rien ne fait plus vite fondre la neige que la pluie. Des rigoles ménagées sous le sol facilitent l'écoulement de l'eau que produit la neige elle-même. L'été, des mulets la transportent en ville dans des seaux de bois à double paroi : celle de l'intérieur est percée de pedts trous pour donner passage à la neige qui fond en route, parce qu'il est essentiel qu'elle reste toujours bien sèche. Elle se vend ainsi jusqu'à un réal la Uvre. Pour l'employer, on en met une couche de deux doigts au fond d'un seau de liège, avant d'y poser le vase en cuivre étamé qui renferme le vin ; on finit ensuite d'en garnir ce seau qui se ferme par un couvercle percé d'une ouverture, pour laisser passer le goulot du vase ; et l'on agite ensuite le
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tout^ jusqu'à ce que le vin soh rafiratchi . Si le vase est en verre, pas n*est besoin de l'agiter. D'autres mettent tout simplement la neige dans un linge qu'ils font tremper à même, dans le vin ou dans l'eau.
L'Espagne produit du vin , du blé , de l'huile , du miel , de la cire , du safran , du sucre , des oranges, des citrons, des grenades , des oignons , des câpres, des dattes, des pins, du kermès, etc. Le blé et le vin y sont moins abondants qu'en France, mais les produits pharmaceutiques y sont meilleurs. Le pays est d'ailleurs bien moins peuplé et moins fertile , ' aussi reçoit-il quantité de blés étrangers pour nourrir ses habitants. Ajoutons, pour tout dire, que l'Espagnol aime mieux manier la lance que la charrue, et cherche plutôt à s'enrichir à la guerre qu'à la culture des champs. Les fermiers et les cultivateurs sont principale* ment des Français, qui, honteux de travailler dans leur pays, où beaucoup occupaient souvent des positions honorables, se sont expatriés, pour n'avoir pas à rougir d'y vivre du travail de leurs mains. Qjiant aux Espagnols, ils sont en même temps si orgueilleux et si avides, qu'ils dédaignent les petits salaires et préfèrent traverser les mers pour aller aux Indes chercher gloire et fortune. Des gens de la plus basse condition sont ainsi parvenus aux grades les plus élevés. Dès qu'ils ont acquis la richesse , on les voit se couvrir de vêtements magnifiques, s'entourer d'un luxe
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extraordin^e et se donner des drs de grand seigneur, alors que leur père n'est peut-être qu'un malheureux ouvrier. On m'a montré, à Barcelone , de simples femmes de savetier avec lesquelles nos dames de la noblesse auraient peine à rivaliser. Ils sucent cet orgueil avec le lait. C'est la nation la plus vaniteuse que j'aie jamais vue; elle n'a que dédain pour les étrangers, et comme elle veut primer partout , partout on la déteste.
L'Espagnol est triste par caractère, taciturne , peu conmiunicatif , lent dans ses entreprises , et n'aUongeant le bras que si le profit est clair. Toujours raide et guindé, il ne connaît ni la gaîté, ni l'affabilité des Français. Sobre , du reste , surtout quand c'est sa poche qui paye, il ne boit pas de vin pur et s'accommode aussi bien d'un peu de salade ou de cardons pour toute nourriture ; ce qui ne l'empêche pas de piquer une patte de perdrix à son chapeau et de jouer négligemment du cure-dent, pour faire croire qu'il sort de la noce. On ne voit jamais des ivrognes dans la rue; l'ivresse est considérée conune une honte.
Point de prévenances, comme en France, pour les étrangers. Les Espagnols n'en ont pas même entre eux, et un paysan réfléchit à deux fois avant de céder le pas à un prince. En revanche , leur parole est sûre. Hors de chez eux , ils se soutiennent à la vie à la mort. Aucune nation n'endure aussi bien la soif, la faim ou la chaleur : c'est ce
qui en fait de si bons soldats. Rusés dans les escarmouches , prudents dans les combats , légers dans Tescalade, à cause de leur taille déliée , ils sont aussi prompts à l'attaque qu'à la retraite. Mais leur infanterie est supérieure à la cavalerie, bien que celle-ci ait des chevaux si beaux et si rapidesy qu'on les appelle les fils du vent. Ce sont aussi des marins incomparables.
En Espagne, les Parlements sont remplacés par des Chambres de Justice , l'une en Castille , l'autre à Grenade , la troisième en Galice , et la quatrième en Navarre. Les avocats y sont moins nombreux qu'en France et moins éloquents. Chaque province a des coutumes particulières, pragmaticas. Barcelone, notamment, jouit de privilèges extraordinaires et ne reconnaît le roi pour comte que conditknaliter. Ils sont si intraitables sur ce chapitre , qu'ils se donneraient au roi de France plutôt que de renoncer à leurs firanchises. D'ailleurs, comme j'ai pu le constater plus d'une fois, en assistant à leurs comédies, Catalans et Castillans ne s'aiment guère entre eux. Les Catalans ont aussi plus de prérogatives : ils peuvent porter de grandes fraises empesées et de longues rapières, tandis que, pour les autres, ces fraises ne doivent avoir que deux doigts de large , sans empois , et les rapières ne peuvent dépasser une longueur déterminée. Défense est faite de marcher la nuit plus de quatre ensemble ; si vous n'êtes que deux, vous ne devez laisser passer personne entre vous.
n y a mille petits règl^onents de cette sorte, exposant les étrangers à des amendes considérables.
Un droit remarquable dont jouissent les Espagnols, est celui de la Confrérie ou Hermandad, espèce de ligue formée entre les villes, et qui leur permet de mettre sur pied , au premier signal , des milliers d'hommes armés. Elle est surtout utile pour la poursuite des malfaiteurs, dont peu restent impunb. Dès qu'un criminel est pris par la Hemtandad, il esc attaché à un poteau et tué à coups de flèches. Cette association rend de grands services dans un pays où pullulent les gens désœuvrés et les soldats paresseux et débauchés.
Le climat est sain. Le pays possède des mines considérables et produit un fer de qualité supérieure. Les troupeaux y sont nombreux. Les environs de Valence cultivent la canne à sucre ; j'en ai même vu dans un jardin de Barcelone, et j'en envoyai un échantillon à Bâle. Le sel gemme et le sel marin n'y sont pas rares.
Le blé se conserve dans des corbeilles de jonc. La livre de viande et de poisson est de trentesix onces. En £ait de monnaie, la plus petite est le maravedis, donc trente-quatre forment un réal , c'est-à-dire un quart de franc. Bien que tous les impôts et tous les salaires des fonctionnaires soient calculés en maravedis, ce dernier n'exisce pas comme pièce; on n'en frappe que des demis, appelés blancas. Le medios-cuartillos vaut quatre blancs, le cuarto en vaut huit et quatre cuartiUos
valent un rëal. Tout ceci en Castille^ car pour la Catalogne on emploie la livre de dix réaux, la couronne de vingt sols , c'est-à-dire dix réaux et demi > et le ducat de douze réaux. La monnaie de Barcelone est le denier, le double denier, le heller ou pièce de six deniers qui est le quart du réal , puis le demi-réal et le réal. Le réal de Valence vaut à Barcelone dix-huit hellers , et ceux de Vich et de Valence vingt-quatre et vingtcinq deniers. Le demi réal de Barcelone vaut onze hellers. U est à noter qu'on n'accepte, en Espagne, d'autre monnaie d'or et d'argent que celle du pays, excepté les jours de grande fête, au couvent de Monserrat , où une affiche imprimée porte qu'on rece\Ta les pièces étrangères. La monnaie d'argent consiste en réaux simples, doubles, quadruples, octuples; celle d'or, enpîstoles, couronnes, doubles ou quadruples.
Le service des postes est organisé comme en France, sauf qu'au lieu de chevaux ce sont des mules. On peut aussi, comme dans ce pays, courir des demi-postes en employant les chevaux de relay s.
Le peuple est adonné à toutes sortes de superstitions. Ils jurent comme des païens par la vie ou le trône du roi , par la sainte croix (per la santa cruT^), et en même temps ils en tracent une sur le sol , ou mettent le pouce en travers de l'index et baisent, en jurant , cette croix improvisée. Tenez-vous sur vos gardes , s'ils vous menacent, car ils n'attaquent jamais que par derrière.
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En entrant dans une église, le premier prend de l'eau bénite qu'il passe à celui qui le suit, en lui baisant la main. On quête et recueille de nombreuses aumônes, au nom des Saints. La religion papale est la seule tolérée , l'Inquisition veillant sans cesse à ce qu'aucune autre ne s'introduise. Les livres des réformés sont sévèrement interdits. Du reste, conmie la lecmre, en général, n'est guère en honneur dans le pays , il est facile d'y paraître savant à peu de frais. La langue espagnole est plus mâle que l'italienne.
Les femmes espagnoles aiment beaucoup la toilette et ne songent qu'à se parer. Le bas de leur robe est garni d'un cercle de bois pour la tenir bien tendue et permettre de marcher avec plus de gravité ; aussi portent-elles généralement des caleçons sous les jupes. Leurs pantoufles sont d'une hauteur prodigieuse. La mode est de se mettre outrageusement du blanc et du fard sur la figure, la gorge et les mains. Ce fard se conserve dans des petits pots dont j'ai envoyé un spécimen à Bâle. De là vient le proverbe qui dit, en faisant allusion à ce maquillage et à cette chaussure : Qui a femme espagnole , en à quatre : une longue et une courte, une belle et une laide. Elles boivent très peu de vin et ne peuvent sortir dans la rue sans être accompagnées. Des serviteurs hommes les précèdent ou les mènent , et les servantes marchent derrière. Une grande mantille en crêpe noir couvre la figure et tout le
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corps, leur permettant ainsi de voir sans être vues.
Comme je Tai dit , la Catalogne ne reconnaît le roi d'Espagne que sous le titre de comte. Le roi actuel , lors de sa venue à Barcelone , dut frapper deux fois inutilement aux portes , avant qu'on les ouvrit^ parce qu'il s'annonçait aux gardes comme roi d'Espagne. Ce ne fut qu'à la troisième et en invoquant son titre de comte de Barcelone, qu'il put entrer; alors, au milieu des décorations préparées pouf le recevoir, on vit un ange descendant des nuages pour lui remettre les cle£s d'or de la ville. La principauté de Catalogne renferme cinquante-six villes ou villages considérables; les habitants tirent principalement leurs ressources de leur commerce par mer.
Retour en Frawe par mer. — Relâche forcée et arrit à Port» Vendres, — Rentrée à Montpellier par Perpignan, Narbonne Béziers et Agde.
DUS restâmes à l'auberge du Bœuf\\xs(\\x\u 26 février ; mais comme nous tenions la porte de notre chambre toujours fermée, à cause de tous les objets dont elle était pleine, cela déplut à notre servante qui , vexée de n'avoir pas la clef pour faire les lits, demanda un jour, tout en colère, à notre laquais, ce qu'étaient devenus ses deux pridicants français. Celui-ci de se
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fâcher à cette apostrophe et de la poursuivre avec un tison enflammé. L'aubergiste accourut à temps pour les séparer ; mais comme cette affaire risquait de nous mal mettre avec l'Inquisition, nous décidâmes d'avancer , sans faire semblant de rien , le moment de notre déparc. Le même jour, nous fîmes transporter nos b^ages et nos livres à la douane où tout fut enregistré , sans rien omettre, en payant des droits très élevés. Le 27 février, nous réunîmes des provisions de bouche , telles que pain^ vin, poisson, etc., pour plusieurs jours. Notre dessein était , en effet , de rentrer en France par mer , ce qui n'accommoda guère notre laquais , car à peine embarqué , il eut le mal de mer, et ne put ni boire ni manger pendant le trajet, tandis que Schobinger et moi n'éprouvions pas la moindre incommodité. Une petite barque nous conduisit au bâtiment ponté que nous allions prendre. Il mesurait de trente à quarante pieds de long. Son patron était de la Ciotat, en Provence, derrière Marseille, et revenait de Valence porter un chargement de blé. II avait avec lui un second et quatre ou cinq matelots. Une fois notre bateau hissé à bord, on déploya deux voiles et, le vent aidant, nous sordmes du port de Barcelone, au nom du Tout- Puissant.
Le soir, nous arrivions à Palamos , après avoir fait soixante mille marins, quelquefois en perdant la terre de vue. C'est un port excellent, mais
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ouvert. La ville est sur une hauteur. Nous y montâmes pour passer la nuit , avec Tintention de repartir au matin, pour ne plus aborder qu'en France ; mais à cause du mauvais temps, force fut de débarquer de nouveau et de coucher une seconde nuit dans cet endroit. Le lendemain i*'mars, le vent s'étant montré plus favorable, nous pûmes arriver très tard à Port-Vendres. Dans la journée , nos matelots avaient harponné deux dauphins mesurant de huit à dix pieds de long et paraissant bien peser chacun cent trente livres. Jh les 'découpèrent , enlevèrent la chair qui ressemble à celle du porc , et en mangèrent une partie toute fraîche, en la rôtissant légèrement sur la braise. Je fus invité à partager ce repas , mais mon estomac eut peine à supporter ce mets indigeste.
Comme nous approchions de Port-Vendres, et qu'il faisait déjà nuit, nos deux patrons se prirent de querelle: c'était jour de commandement pour le plus jeune ; il tenait le gouvernail, et comme le vent contrariait , il fallait ^tirer des bordées pour entrer dans le port. Le plus âgé voulut reprendre le gouvernail ; son compagnon s'en offensa, et tout de suite éclata entre eux une violente dispute, dans laquelle les matelots n'avaient pas le droit de s'immiscer. La mer était mauvaise ; les éclairs et les tonnerres se succédaient sans interruption , et les cheveux se dressaient sur la tète d'entendre ces deux hommes
blasphémer et )arer comme des païens , dans on moment où il eût été plus à propos de réciter des prières. Le jeune finit par déclarer à l'autre que s'il ne le laissait pas tranquille , il allait lancer à pleines voiles le bâtiment contre la côte. Cette menace fit son effet , et nous finîmes par entrer dans le port ; mais il fallut , à cause de l'heure tarde, passer la nuit à bord. Pour moi, je me crus sauvé de la mon, en sentant le navire tranquille sur ses ancres.
Ce port, qui forme comme un grand lac entre deux rochers, passe pour un des plus sûrs de ces parages, et sa profondeur est telle que les plus gros bâtiments peuvent y entrer; mais ils n'y relâchent que forcés par le vent. Ainsi l'année précédente , des galères italiennes y avaient été longuement retenues par le mauvais temps; grand nombre de galériens étaient morts de froid et on les avait enterrés sur le rivage.
Le lendemain, notre petit canot nous ayant mis à terre, nous allâmes faire une promenade à Collioure, qui n'est qu'à une lieue du port. C'est une petite ville touchant à la mer d'un côré et adossée de l'autre à«une^, haute montagne, défendue par un château-fon. Les bateaux de faible tonnage peuvent y aborder, et ils y sont en grande quantité ; mais les grands vaisseaux restent dans le port extérieur, à une portée d'arbalète de la côte. Il hnt une demi-heure pour venir de ce dernier à la ville, qu'on n'aperçoit d'ailleurs que
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lorsqu'on y touche presque. Je connais ce chemin pour ravoir fait deux ou trois fois par jour. Les plus belles maisons se trouvent dans la rue bâtie en demi-cercle qui mène à la mer. Le principal commerce de Tendroit est celui des poissons secs. Ce port est surtout fréquenté par les bâtiments allant d'Espagne en France et en Italie, car il n'y a pas d'autre mouillage pour ceux d'un fort tonnage, depuis Marseille. Ainsi la reine actuelle d'Espagne fut obligée d'aller, d'une traite, de cette dernière ville à Collioure, avec ses galères. Elle y arriva quinze jours après notre départ, et je rencontrai, entre Perpignan etNarbonne, le courrier qui venait annoncer au roi son départ d'Italie.
Nous fûmes retenus dans cet endroit jusqu'au 7 mars , allant en ville pour manger et revenant chaque soir à bord, en attendant, d'un moment à l'autre^ un vent propice pour partir. Pour être encore plus promptement avisés , nous laissions notre laquais sur le rivage, pendant ces promenades. Mais les nuits étaient très froides, et, faute d'être suffisamment couverts, il nous fallait courir sur le pont pour nous réchauffer. Pendant le jour, nous parcourions le port avec notre petit canot ; j'y allais même quelquefois tout seul pour me distraire. C'était une situation d'autant plus insupportable , que le vent , tantôt favorable dans le port, se trouvait, au contraire, mauvais à la sortie ; untôt sans être mauvais , n'était pas celui qu'il nous fallait; tantôt enfin tournait sans cesse.
soufflant ie matin dans une direction, à midi dans une autre, et le soir dans une troisième.
Comme nos matelots ne nous donnaient pas grand espoir et que nos fonds commençaient à s'épuiser, nous nous décidâmes à prendre broute de terre et à laisser notre laquais à bord avec les bagages, en lui donnant rendez-vous à Agdeoù le bâtiment devait se rendre. Nous arrivâmes le même soir à Perpignan , par une pluie battante. Cependant ie bâtiment quittait Port-Vendres le 9 et arrivait le lendemain à Âgde, tandis que nous ne pûmes quitter également Perpignan que le 9, ec encore fallut-il perdre toute la matinée pour se mettre en règle avec la douane et exhiber Vor et les bijoux neufs que nous pordons, à trois bureaux différents : d'abord au lieutenant du roi, ensuite au général ou gouverneur de la ville, et enfin à un troisième personnage. Tous les trois apposèrent leur sceau sur notre bulletin.
Il est défendu de porter plus de dix couronnes. C'était une prohibition bien superflue pour Schobinger et moi ; mais un français du Périgord, qui revenait de recueillir une succession en Espagne, nous avait prié de nous charger d'une partie de la somme qu'il portait , et avait dissimulé le restant dans diverses parties de ses vêtements. S'il avait été pris, on lui confisquait tout. Je dus acquitter un nouveau droit pour mes aiguilles, bien qu'elles en eussent payé un à Barcelone.
Ce n'est pas tout. Au passage d'un pont hors
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la ville 9 un soldat de garde nous demanda si nous étions en règle avec la douane. Je lui montrai le bulletin. « C'est très-bien, répondit*il , cependant vous pouvez avoir caché quelque chose , et mon devoir serait de vous déshabiller et de vous fouiller; mais comme vos seigneuries se trouveraient probablement humiliées de cette mesure, car je vois que vous êtes des gens honorables, cahalleros hanrados, offrez tout simplement un cadeau aux soldats du poste, et vous pourrez librement continuer votre chemin. » -^ Ainsi dit , ainsi fait , et nous filons. Au sortir de Rivesaltcs, où nous nous arrêtâmes à peine pour prendre un verre de vin , nouveau pont et nouveau poste comme à Perpignan ; nouveau pourboire aux soldats et , malgré notre bulletin , nouveaux droits à payer pour tout ce que nous portions. Enfin, à Salces, après une dernière visite de nos bagages et le payement d'une dernière taxe , on nous permit de passer la frontière. Nous en profitâmes bien vite , et le même soir , fort tard, nous arrivions pour souper à las Cabanas de Paltnas, sur le sol français.
L'aubergiste nous fit un lit avec de la paille toute fraîche, assurait-il, et n'ayant jamais servi; mais nous sendmes bien vite le contraire, car les hôtes inattendus don( elle pullulait , nous donnèrent de l'occupation toute la nuit et tout le jour suivant. Le 10 mars au soir, nous arrivâmes à Narbonne, à VÉCU de Frana, Après y être restés tout le lendemain , et avoir pris chez M^ de Molins dix cou-
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ronnes de plus pour nos besoins , nous en repartîmes le 12, en passant par Coursan, où Ton traverse l'Aude en bateau» et par le Pas-du-Loiipy gorge profonde et peu sûre , qu'on rencontre en avant de Nissan. A Béziers, un muletier qui revenait à Agde nous loua des bêtes pour continuer notre route. Il avait fait de fortes pluies; les terrains étaient détrempés et inondés; nous dûmes traverser plusieurs fois l'Hérault, tantôt en barque, untôt à dos de mulet, et plus d'une fois au péril de notre vie ; aussi était-il très tard quand nous descendîmes, à Agde , à l'auberge des Trois Rais.
Le 13 mars, nous allâmes voir Bombardin, notre patron de Barcelone, dont le bâtiment se trouvait dans le port ou canal, prêt déjà à regagner Valence avec un chargement de blé. Notre laquais, revenu avec lui , commençait à s'inquiéter de notre absence et craignait que ledit Bombardin ne retînt nos bagages pour se payer des frais de la traversée. Nous le soldâmes, avec force remerclments , et après avoir dîné nous réprimes notre chemin par Marseillan et Mèze. La majorité des habitants de cet endroit , ainsi que l'hôte de la Fleur de Lys, où nous étions descendus , appartenaient à la religion réformée, ce qui nous permit de manger de la viande à souper. Nous ofFiimes à notre laquais de lui faire apprêter des œuk ; mats il nous déclara qu'il était lui-même de notre religion , sans quoi il ne nous aurait
jamais accompagnés en Espagne. H disait vrai, je crois ^ car je me souviens, qu'à Barcelone, il n'avait pas su £ûre le signe de la croix , un jour que certain espagnol l'en défiait, en le traitant de luthérien.
Le 14 mars, jour de dimanche, nous traversâmes Gigean et Fabrègues, et nous descendîmes à Montpellier, à l'enseigne de la Couple, nom qui signifie, en allemand, un attelage de chevaux. Laus Deo.
Départ définitif de Montpdlier en traversai U Rouergue. — Gignac, Millau^ Rodez et Filkfranche. » Arrivée a Tou-
louse.
UATRE jours après notre retour, nous louâmes avec Schobinger une chambre chez M^ Gausseran , tout à côté de la boutique de Jean-Jacques Catalan. Nous faisions faire notre cuisine au dehors, avec des provisions que nous achetions nous-mêmes , ou bien nous mangions dans les auberges.
Le 22 mars , j'expédiai à Bâle tous les objets recueillis dans mes voyages et j'y joignis une lettre de change. Le 24, j'écrivis à la maison la dernière lettre qu'ils recevraient du Languedoc ; la suivante , s'il plaisait à Dieu , serait datée de Bourges.
Le 29 , mon compatriote Lucas Justus quitu
470 THOMAS PLATTBR
Montpellier , ainsi que le fils de mon maître de pension (d'Uzès), Mathieu Régis. Je voulus leur faire la conduite. Nous arrivâmes le soir très tard à Pérols , et le lendemain , après avoir passé Tétang , nous longeâmes la mer jusqu'au graa de Mauguio, dont le courant est aussi rapide que celui d'un fleuve. C'est là que nous nous sépar râmes: mes compagnons passèrent de l'autre côté pour se diriger sur Âiguesmortes, tandis que je revenais seul, sur mes pas, à Montpellier. Je ne revis Justus , à Bâle , que bien des années après. Le 14 avril , je souscrivis une lettre de change à M. de Fabrègues, tant pour l'argent qu'il m'avait avancé lors de mon excursion en Espagne que pour celui qu'allait nécessiter mon voyage de Paris. M. de Fabrègues était alors consul à Montpellier, où l'on construisait justement un nouvel hôpital (i). Il me pria de rédiger une sup-
(i) L'Hôtel-Dieu Saint-Ëloi de la rue de la Blanquerie. Fondé en 1183 P^^ Robert Pellier et situé primitivement à l'entrée du £siubourg de Lattes , à côté d'une chapelle de Notre-Dame, il s'appela longtemps Hôpital Rcîferi 00 Hôpital Noir^Datne de Cipont; mais le nom d'une antre chapelle dédiée à saint Éloi > prévalut dès le commencement du xiv^ siècle , et s*est conservé jusqu'à nos jours , avec celui d^HôUl-Dieu que lui donne Charles VII» dans ses lettres-patentes de 1444.
Vers le milieu du xvi^ siècle, les craintes de siège ou de pillage le firent transporter dans l'intérieur de la viUe , à l'Aiguillerie, près de la Tour d'En-Canet. Ces nouveaux locaux n'ayant pas tardé à devenir insuffisants, on les
plique qu'on présenterait à tous les Allemands de la ville, pour les prier de contribuer, chacun selon sa volonté , à la fondation d'une salle spé-
transféra définitivement, en 1 599, dans ceux qu'avait occupés l'École-Mage, au bas de la rue de la Blanquerie. Il y est resté pendant près de trois siècles et par suite de tous les agrandissements réalisés dans cet intervalle, son importance était telle en dernier lieu, qu*il embrassait la vaste enceinte formant, à elle toute seule, l'île Saint- Eloi. En 1889, ces magnifiques constructions ont dû céder la place au futur Palais Universitaire, et T Hôtel-Dieu Saint-Ëloi, redevenant suburbain après huit cents ans d'existence, vient d'être installé à l'extrémité du faubourg Boutonnet.
La façade principale ne datait que de l'année 1777 ; elle ne fut même terminée qu'en 1825; celle de 159) était ornée d'inscriptions rappelant les vicissitudes diverses de l'établissement. C'étaient d'abord, sur un large bandeau de pierre , ces mots gravés en grosses lettres :
HOSPITALE DOMVS DEI IN SVBVKBIIS MONTISPESSVLANI. Au-dessous on avait sculpté les armes de la ville * entre deux panneaux, dont l'un (celui de gauche) portait:
D. O. M. ET ^TBRN^ MElfORI^. OlxOV ir|9096MrOir01ta. ENRICO BTANTE PRINCIPVM INVICTISSIMO^ 8BXTVMVIRATV HEIC REM AnMINIS- TRA.TTE OPTUiO PIO. EX CONSENSV ET SVMPTIBVS 8TETI VRBIGI8. EST INQUILIXA SI MIBI INPORTVNITA8, SliBGRITVDO, SI 8ENECTV8 IMPOTENS, VALO ITEV PORSAM ID DVCANT OPPROBRIO. 8V1IM0 SSn ME ESSE \OTAA CGBLITVM SCIANT, BAS QVI VSQUEKOVIT ET RECBPIT HOSPITES.
Et celui de droite :
PIBTAT. KT CHARIT. EROO HOSPITIVM PAVPERIBVS RECIPIENDIS ET EXVTR1END18 niCATVM LOro IffCOMMODO AD HOC TEMPV8 BITVIC IN HVNC COMMOOIORBM TRANSTVLRRVNT ET IN liBMOREM FACIEM OPERE ET CVLTT 8PLENDIDI0REM RESTITVBRVNT HVIVS VRBIB C0N8VLES OVIL. OEBRARO. J. DE FLORY. J. QVINTIN. J. DE FABRÈOViSS. J. DE PIOVIERB8. ALBERTVA BRVOVIBR. CIJ. 10 XCIX.
Sous Técusson , et répartis dans trois autres panneaux
* Le Tonzteau de gueules, remplacé par la Vierge en 1634.
cialc réservée à nos compatriotes. J'y consentis volontiers et rédigeai la requête suivante :
a In nomint Domini | xv aprilis 1599. Comme ]> les Consuls et Conseillers de la bonne ville de » Montpellier font construire un nouvel hôpital » à cause de la quantité de pauvres étrangers pas- » sant dans le contrée, messieurs les Allemands » résidant en ce moment dans cette ville, consi- » dérant le grand nombre de leurs compatriotes » qui la traversent journellement, ont adressé » une humble supplique à ces magistrats pour qu'il » leur fût permis de fonder à leurs frais, dans cet » hôpital, une salle à plusieurs lits ; aux fins que » si quelqu'un de leur nation devient malade, » ou tombe dans le besoin , comme il arrive » souvent quand ils se rendent en Espagne ou » ailleurs , ils trouvent dans le susdit hôpital un » accueil et des soins tout particuliers. Lesmagis- » trats ont gracieusement accordé ce qui leur
disposés symétriquement, avaient été gravés plus tard les noms des Consuls et des Intendants * « qui rendirent en 1634 les armes de la ville en leur forme ancienne >; et enfin, dans un caisson au-dessus de la porte d'entrée» se trouvait cette légende :
DEVS NOSTEIl | REFVGIVM ET VIRTVS AIMVTOR | IX TR1BVLAT10N1BVS
QL'iE INVENERVNT NOS NIMIS.
* Consuls et Viguier : J. de Grasset, conseiller du Roy, ]uge>ordîaaife; J. Tournes!, bourgeois; A. Pujol , procureur; J. Fesquet , nuiiclMBd; A. Périé, nMrehand et B. Carné , marchand. — Intendants : J.-A du Robin, conseiller du Roy en la Cour des comptes, aydes et finances de Montpellier ; P. Seguin, bourgeois ; R. Girard, conseiller du Roy, commissaire ordinaire, pro-ginèrsl de l'Extraordinaire des guerres de Languedoc ; M. de L«valette, marchand.
D était demandé pour venir en aide à ces pauvres w voyageurs; mais afin d'assurer à cette pieuse » fondation sa conservation pour le présent et » sa prospérité dans l'avenir , nous prions les B Allemands de tout rang et de toute condition, » à qui cet écrit sera présenté, de participer » à cette œuvre chrétienne et d'ouvrir une » main bienfaisante au soulagement de leurs » malheureux compatriotes. Ces libéralités ne » pourront qu'encourager la sollicitude des ma- » gistrats de la cité pour les gens de notre » nation et les pauvres prieront le Seigneur tout- » puissant de vous ramener sains et saufs dans » votre pays et de vous assister dans toutes vos » entreprises. »
Le Consul communiqua cet écrit à tous les Allemands de Montpellier ( ils prenaient d'ailleurs presque tous leur argent chez lui), en les invitant à donner chacun leur ofTrande et à apposer leur signature au bas de la requête , afin qu'on pût la présenter à tous ceux qui viendraient après nous. Ces diverses mesures furent approuvées ; M. de Fabrègues, en sa qualité d'administrateur de l'hôpital, garda le document par devers lui ; il rassembla par ce moyen une somme considérable et notre salle fut parfaitement installée.
Le 13 avril , Schobinger, mon compagnon de voyage en Espagne, quitta Montpellier et je commençai moi-même à faire mes adieux à toutes les personnes de ma connaissance.
474 THOMAS PLATTER
Du 1 5 au 1 8, j'achetai divers objets, notamment des vêtements de route et je préparai mon départ. Le i8, nous dînâmes avec Catalan et quelques Allemands chez la Nougaret. Comme nous mangions la soupe à la mode du pays, c'est-à-dire en la prenant avec les doigts pour boire ensuite le bouillon , un des nôtres chercha noise bien gratuitement à Thôtesse pour avoir une cuiller, car il n'en existait point dans la maison, et nous n'avions sur la table qu'un seul grand couteau attache à une chaîne de fer, dont chacun se servait à tour de rôle. On ne connaît pas, comme chez nous, l'usage, si commode pourtant, des cuillers.
Le 19, je prévins mon laquais, le même qui m'avait suivi jusqu'alors, d'avoir à se tenir prêt à partir dans une heure. Il était de Meaux et s'appelait Daniel Olivier. Mais au dernier moment il refusa de m'accompagner , prétextant vouloir rester à Montpellier, pour entrer dans la maison du président Tuflfani, qui lui faisait de belles offres. C'était vrai tout juste, car je sus plus tard qu^l s'était mis au service d'Œlhafen, de Nuremberg, de chez qui il se sauva, après s'être fait habiller de neuf. Ne voulant pas, malgré ce contre-temps, différer mon départ, je me rendis dans plusieurs auberges, et finis par découvrir, à l'enseigne du Soleil y un muletier de Millau sur le point de partir pour Villefranche-de-Rouergue, ville située à quelques journées de marche en deçà de Tou-
louse. Marché fait pour qu'il se chargeât de ma valise jusqu'à cette destination, j'allai boire le coup de l'étrier au Jeu de Paume, avec quelques camarades, et, une heure après, j'étais en route, accompagné de mon compatriote Kraft, qui voulut me faire la conduite jusqu'à Celleneuve. Sur le soir, entre l'auberge de Saint-Paul et Gignac, où nous devions passer la nuit, nous fûmes atteints par d'autres muletiers se rendant également à Villefranche.
Gignac est une petite ville en pleine montagne, située sur les bords de l'Hérault et possédant une cittadella. C'est là que mes compatriotes, les docteurs Maximilien Pantaléon et Kraft, tous deux baccalaurei de Montpellier, débutèrent l'un et l'autre dans la pratique médicale et remplirent , comme on dit, leur premier cimetière. Il y avait cependant d'autres docteurs dans l'endroit, notamment un certain Daruini , et deux apothicaires , pour une population de moins de cent bourgeois. Ils ont un temple et un fliinistre du culte réformé, la majorité des habitants étant de notre religion .
En quittant Gignac, la route gravit les montagnes de la Vacquerie et de Costeneuve et passe en vue du village de la Roquette. Dans cette journée du 20 avril, nous ne fîmes qu'une petite halte à l'auberge isolée de Saint-Pierre, pour nous rafraîchir, et nous couchâmes au Q.ueylar, petit bourg qui possède un des plus forts châteaux du Languedoc , toujours pourvu d'une bonne garnison
et de nombreux canons. Le lendemain 21 , après avoir traversé THospitalet et laCavallerie, mauvais village en ruines et véritable nid de bandits , nous arrivions par une pluie battante à Millau.
Cette ville, assez grande et située dans un basfond, serait très forte, grâce à ses remparts et aux deux rivières qui les baignent, le Tarn et la Dourbie , si elle n'était dominée par des montagnes d'où l'on peut facilement la canonner. On y entre au moyen de deux ponts, dont l'un est interminable. Les toits des maisons sont en ardoises. Tous les habitants professent la religion réformée. Ils tenaient précisément alors une assemblée où leurs députés rendaient compte de ce qui s'éuit passé dans celle de Châtellerault,'après la publication de l'édit royal. C'est ce que me dirent deux gentilhommes, Messieurs d'Arpajon et de La Roque, qui en venaient. Certes, si j'avais eu l'envie de m'établir à Millau, l'occasion était excellente et personne n'aurait jamais su ce que j'étais devenu, tant ce lieu est situé au fond des montagnes et loin de toute communication. C'est là que se réfugient les réformés dans les temps de persécution. Le 22 avril, nous ne reprîmes notre route qu'un eu tard , à cause de plusieurs affaires que le muletier avait à régler. Après avoir dépassé successivement les villages de Saint-Bauzély , où nous dînâmes^ de Maurriac, de Castres, de Viarouge et dePrades, nous atteignîmes, à la nuit tombante, Alaret, auberge isolée située en pleine forêt, où
nous fûmes bien traités, comme du reste sur tout notre parcours. Mes compagnons étaient en effet des habitués de toutes ces auberges. Une fois leurs mulets mis à l'écurie , ils revenaient dans la salle commune où Ton nous servait d'abord une bonne collation. Puis, pendant qu'ils déchargeaient et soignaient leurs bêtes , on nous préparait un dîner copieux, après lequel nous nous étendions autour d'un grand feu, allumé ordinairement dans la cuisine et dont la fumée s'échappait par une grande cheminée s'ouvrant au milieu de la pièce. Lorsque nous étions bien séchés et bien chauds, nous allions nous coucher dans un bon lit, s'il y en avait. Le lendemain , avant le jour , on servait à chacun une bonne soupe et on lui remplissait, pour la route, une bouteille de vin qui ne lui coûtait rien. Le 23, nous passâmes le pont de Salars, et vers midi nous arrivions au pied de la montagne sur laquelle est bâti Rodez, la capitale du Rouergue. C'est une espèce de rocher, taillé à pic de tous côtés, et dont la ville occupe la plate-forme. A sa base coule l'Aveyron, qui va se jeter dans le Tarn à Moissac. La place est très forte, tant h cause de cette position que de ses remparts et de ses portes, dont les herses se manœuvrent par un système très ingénieux de roues. Je pus tout visiter en détail, grâce à un soldat de la garnison, composée exclusivement de Suisses portant leurs costumes tailladés et battant du tambour à la mode de leur pays. Ils forment aussi la garde de l'évêque, qui
n'est pas trop d'accord avec les habitants , mais qui a su se protéger jusqu'à présent contre leurs entreprises.
La ville possède trois places publiques ; les maisons sont couvertes d'ardoises et, outre le palais épiscopal , on y remarque une belle cathédrale, dont la haute tour rappelle, par ses fines sculptures^ celle de Strasbourg. On jouit au sommet d'une vue magnifique. J'y montai, accompagné d'un Suisse. Rodez a plusieurs foires, entre autres celle de Saint-Georges, qui se tenait précisément le jour de mon passage. Il y vient des marchands jusque d'Espagne. On me crut de ce pays, à cause de mon costume , et l'on m'avertit charitablement de ne pas voyager seul, car il y avait en ce moment dans la contrée une bande de vauriens battant la campagne et détroussant les voyageurs. L'année précédente, plusieurs Espagnols avaient été ainsi dévalisés en plein jour sur lagrand'-route, bien qu'elle fût à cette éppque très fréquentée. Ils furent attaqués par une troupe de cadets appartenant à la noblesse, tous à cheval et masqués, qui les dépouillèrent de tout ce qu'ils avaient. Plainte fut portée devant les magistrats ; mais comme ils n'avaient pas pris d'escorte, on refusa de les écouter et d'aller aux informations.
Le Rouergue appartient, comme douaire, à la reine Marguerite, première femme du roi actuel, qui fait sa résidence au château d'Usson, en Auvergne. Le pays est presque aussi montagneux
que notre canton du Valais, et son peu de fertilité rend les habitants plus laborieux. Les femmes portent une coiflFure singulière : c'est une espèce de boisseau, entouré d'un voile blanc. Lors de mon voyage, le temps était tellement mauvais et variable, qu'il ne se passait pas jour sans que nous eussions de la pluie , de la neige , de la grêle ou du vent , et souvent tous les quatre à la fois , le tout accompagné d'un froid très rigoureux. Sans mescompagnonslesmuletiers, j'étais certainement dévalisé en route^ comme on m'en avait averti, car il ne passe jamais de prévôts pour traquer les brigands qui infestent le pays; ceux-ci te savent et se donnent libre carrière.
Après diner, je quittai Rodez avec une partie de mes compagnons, les autres étant restés à cause de la foire. Nous traversâmes les villages de le Pas, THospitalet et les Fraguettes, et nous fîmes halte, pour la nuit, à l'auberge isolée de Maison Neuve, Le lendemain, en passant en vue de Rignac où se tenait une foire, et de Villemale, petit bourg bien fortifié, je vis, dans les champs, des bœufs magnifiques, portant des colliers de lattes qui lesempêchentde se lécher; ils engraissent, diton, plus vite, par ce moyen. Nous rencontrâmes encore les villages de la Trivale , la Bosse, Pargasan ei Raynals, avant d'arriver à ViUefranche, qui est la résidence du sénéchal général, exerçant la justice dans tout le Rouergue. L'Aveyron y passe, comme «î Rodez; la ville est très étendue
et tout accidentée. Beaucoup de rues possèdent des galeries couvertes, sous lesquelles on peut circuler à Tabri, en temps de pluie. Au centre, coule une belle fontaine, où j'ai vu, tout le temps, grand nombre de personnes venant chercher de Teau, ce qui semblerait indiquer que c'est la seule de l'endroit. Les maisons sont couvertes de tuiles au lieu d'ardoises. On voit dans les faubourgs de beaux jardins, un entre autres où des jets d'eau, mus par des soufflets, arrosent plaisamment et à l'improviste les joueurs de boules ou de quilles qui se trouvent à portée. La ville est, du reste, assez bien fortifiée ; les herses des portes sont en travers au lieu d'être verticales , comme à l'ordinaire.
Je restai à Villefranche depuis le 24 à midi jusqu'au 25 à la même heure, et comme ce dernier jour était un dimanche, j'en profitai pour aller au temple des réformés, qui sont très nombreux dans l'endroit. Mes muletiers continuèrent par conséquent leur voyage sans moi. Je leur avais souvent parlé de la Bible en chemin ; ils en ignoraient les choses les plus simples et les plus indispensables à notre salut. Dans leurs églises, me disaient-ils, on n'entendait que prières et chants en latin, auxquels ils ne comprenaient goutte; d'ailleurs, on ne prêchait presque jamais au fond de leurs montagnes et ils ne pouvaient que rarement suivre les offices, les habitations se trouvant le plus souvent disséminées dans la
camp^^e et loin de Téglise. Rien d'étonnant dès lors que ce soient des gens grossiers et impies, exposés à tontes les obsessions du démon, qui s'empare facilement de leurs âmes. Aussi les sorciers abondent-ils dans le pays.
Je me remis en marche après déjeuner avec un guide que j'avais loué au sortir du prêche , pour porter ma valise. Nous traversâmes les bourgs de Saint-Vinsa, où se trouve un château-fort, de la Paroche, de la Fouillade, de la Bruguière et de la Guépie. Près de ce dernier, coule la rivière de Viaur, qui est un affluent de TAveyron et qu'on passe sur un pont appartenant par moitié au Rouergue et par l'autre moitié à l'Albigeois. Sur une hauteur voisine , on aperçoit un vieux château, détruit par le duc de Joyeuse. On rencontre ensuite le village de Marsac, avant d'atteindre les Cabanes, réunion d'auberges qui forment le faubourg de la ville de Cordes. Comme il faisait encore jour, j'en profitai pour aller visiter cette dernière. C'est, dit-on, la plus forte place de tout l'Albigeois, bâtie sur une haute montagne qui domine les alentours et commande la route de Villefranche à Toulouse. Les remparts sont, en effet, très épais et chaque faubourg a son enceinte particulière. M. de Cardonnac, qui y commande pour le roi , loge dans le château. La population est peu nombreuse, malgré la quantité de belles maisons et d'hôtels qu'on y rencontre , des guerres interminables ayant fait fuir la plupart
des habitants. Plusieurs de ces hôtels sont accompagnés de beaux jardins; quelques-uns servent de marché . J'y ai vu mesurer le blé dans des auges de pierre, ce qui épargne beaucoup de fatigue. Les rues sont pavées de larges dalles, comme à Barcelone. Comme les portes de la ville ne s'ouvraient qu'assez tard le matin, je redescendis au faubourg pour y coucher et repartir plus tôt le lendemain, 26 avril.
En sortant de Cordes, la route passe à Fronsille, où se voit un autre château-fort; à Cahuzac, ville ruinée, dont on ferme néanmoins les portes chaque soir et où je vis les premières maisons construites en terre; à Montels, à Broze, où Ton montre une croix de briques, dite la Croix du Moint^ parce qu'un moine y aurait été jadis emmuré , dit-on, pour ses méfaits ; à Gailhac , à Saulx où nous dînâmes, à Saint-Salvy-le-Château et à l'Isled' Albigeois, dont les constructions sont en torchis tandis que celles de Rabastens, qu'on trouve ensuite, sont en briques. Nous traversâmes en bac le Tarn, et un peu plus loin TAgout, qui vient du côté de Castres et sépare T Albigeois du Languedoc, et nous fîmes halte , pour passer la nuit , à la PinU, auberge isolée sur la grande route, en face de Saint-Sulpice, petite localité ruinée par le duc de Joyeuse et qui se reconstruit petit à petit. Enfin, le lendemain, après avoir traversé les villages de Roqueserrières , Montastruc , Castelmoron , et rencontré sur notre route encore deux bégudes ,
nous fîmes notre entrée dans la célèbre ville de Toulouse. Je payai sur le champ mon guide, qui put ainsi s'en retourner le même jour, et j'allai me loger près du moulin du Basacle , à l'entrée même de la \ille.
Description de Toulouse : le Capitale et les Capitouls \ le Parleinent; V Université; les Églises; le Basacle; etc. — Généralités sur le Languedoc et son administrations. — Départ pour Bordeaux.
ouLousE, capitale du Languedoc , est l'une des plus anciennes cités du royaume de France , et la première , dit-on , après Paris. Sa distance de Montpellier est de trente-six milles , en passant par Narbonne ; mais en m'y rendant par le Rouergue , j'en avais fait plus de soixante. On y rencontre encore grand nombre de vestiges romains. Ainsi, dans la rue Portaria (porta arietis, du nom de Jupiter atietinus auquel on offrait des sacrifices en ce Heu), on voit un ancien temple d'Apollon transformé en église, sous le vocable de Saint-Quintin. Un autre temple, dédié à Jupiter , est devenu Nostre Dame de la Aurade. Près de l'endroic appelé Vlnqtti^ sitiariy il y a aussi quelques restée d'un amphithéâtre et de l'ancien Capitolium... Cette ville est le siège d'un parlement créé par Philippe -le-Bel , rendu permanent par Charles VII en 1444 et complètement organisé par Louis XI en 1468. Il se
compose de deux présidents, de douze conseillers, dont six laïques et six ecclésiastiques et des gens du ro\(servientes régis). Le premier président était à cette époque M' Fabre (i), homme d'une science rare , qui tenait, par exception, sa charge du roi en don gratuit, car en France toutes les fonctions s'achètent à des prix très élevés. Outre cette Cour supérieure , il y a encore les Capitouls , dont la création remonte aux Romains, et la Cour inférieure qui traite des aflfaires de moindre importance (2). Le Parlement est à la nomination du roi, tandis que les membres des autres conseils sont électifs. La ville jouit d'ailleurs de franchises si considérables et les défend avec un soin si jaloux, qu'on dirait une véritable république. Les huit capitouls ou échevins siègent à l'hôtel-deville; ils sont .élus chaque année selon l'ordre des paroisses , et leurs portraits , en robe rouge doublée et bordée de velours noir , sont peints dans la salle qui précède celle du Conseil, avec le nom
(i) Pierre du Faur (Faber) de Saint -Jory, nommé en 1 597, « faisant au Palais la Redde de la Toussaints, comme il admonestoit les ofHciers des Tribunaux subalternes qu*on a cousturae d'appeler à ces sortes d'actions , fut attaqué d'une apoplexie qui lui osta la parole, ^e laquelle il mourut {18 mai 1600) à dix heures du soir ». (La Faille, t. 11).
(^) La Cour Paucque (parva curia , curia minor , curia petita) , juridiction analogue â nos justices de paix actuelles. Elle se composait , au xvi** siècle , d'un seul magistrat, assisté de quatre gardes , qu'on employait ailleurs, une fois l'audience terminée.
de chacun, la date de son élection, et sans distinction de rang, c'est-à-dire que Télu d'une paroisse importante a sa place assignée qu'il garde, serait-il simple bourgeois , quand même son collègue de la paroisse suivante appartiendrait à la noblesse. On conserve ces portraits jusqu'à la mort du dernier capitoul de l'élection ; ils sont alors recouverts de blanc pour faire place à d'autres. Celui du conseiller qui se ferait noter d'infamie est blanchi de son vivant.
Sur la porte de cette salle on lit ces deux vers : Eligtt octo viros urbi Caiharina quotannis Et stringit nodi religione sacri (i).
Et ces deux autres sur celle même de l'hôtelde-ville :
Tectosagum hic Iccus est ubi sacra oracula Consul
Temparaque afflictis dat nuliora Sa lus (2).
C'est une dame nommée Clémence qui donna cet édifice à sqs concitoyens, en même temps
(i) Les élections municipales avaient lieu le jour de Sainte-Catherine et les nouveaux capitouls prêtaient serment avant d'entrer en charge
(2) D*après une note qu*a bien voulu nous fournir M. Roschach , l'érudit archiviste de Toulouse, ce vers se référerait aux Conseils d'hygiène qui se tenaient en temps de peste dans le Consistoire de Thôtel-de-ville, et où la Santé ( saîus des médailles romaines ) améliorait en effet de tout son pouvoir la condition des afRigés. M. Roschach ajoute que ces deux inscriptions se sont conservées jusqu'à Tépoque des remaniements faits par Cammas, au xviii® siècle, à l'hôtel-de-ville.
qu'une somme de cinquante mille couronnes. Le Capitole est constamment gardé par un poste de cinquante habitants armés.
Après avoir parcouru l'étage inférieur, je pénétrai dans deux magnifiques salles, dont une sert aux audiences et l'autre aux délibérations. A côté se trouve une chapelle où lescapitouls vont chaque matin entendre la messe avant de tenir séance, et une autre pièce qui leur sert pour la buvette. On me montra ensuite, près d'un bel escalier tournant qu'on pourrait monter à cheval^ le Capitolium. C'est le lieu où sont déposées leurs annales, remontant à plus de quatre cents ans et contenues dans trois gros volumes de parchemin in-folio , revêtus l'un de velours vert, l'autre de velours violet et le troisième de velours noir. Ils renferment les noms , les blasons et les portraits des capitouls, ainsi que les principaux événements arrivés sous leur administration.
De là, i'allai visiter le Palais , superbe édifice où siège le Parlement. On m'introduisit d'abord dans une grande salle où les commissaires confèrent avec les avocats sur les affaires en litige et où se fait le dépôt de l'argent; puis, dans la salle d'audience qui, comme dans tous les parlements, est tendue de drap brun semé de fleurs de lys jaunes. Je parcourus encore toutes les autres grandes pièces , ainsi que les boutiques des marchands. A côté du Palais se trouve le Château, construction assez forte, mais en très mauvais état.
L'Université de Toulouse était jadis une des premières de la chrétienté. Sa réputation ne se soutient aujourd'hui que pour les Facultés de théologie et de dfoit. Cette dernière a même considérablement gagné à certaine époque au détriment de celle de Montpellier , par suite d'un fait encore assez récent qu'on me raconta (i).
(i) Flatter rapporte ici, mais complètement dénaturée , du moins dans sa dernière forme, et rajeunie d'ailleurs de plusieurs siècles, la légende de la rue Bona-nioch *, légende certainement apocryphe , sur laquelle se taisent nos documents les plus anciens, et qui avait dû se former àla longue, au souvenir de ces rixes si fréquentes au moyen âge entre étudiants et citadins. Car tout n'était pas parfait, dans les villes possédant des Universités. Pour discipliner et refréner une jeunesse fougueuse venue de tous les points de la France ou des pays étrangers , il y avait sans doute provision de règlements très sévères et très circonstanciés , mais ils resuient lettre morte devant les prétlntions d'indépendance absolue qu'affectait d*autre part TUniversité et des privilèges abusifs qui dérobant ses membres, si coupables qu'ils fussent, à la poursuite du juge , les rendaient, en quelque sorte, inviolables et sacrés. De là des désordres et des conflits qui ensanglantèrent souvent les places et les rues de Montp.ellier et de Toulouse ; mais quand Flatter vint dans nos murs, rien de pareil ne s'était passé depuis de longues années et il ne put qu*enregistrer des traditions surannées, sans influence aucune sur la prospérité relative des deux écoles.
A ce moment , du reste , la comparaison était plutôt à l'avantage de Montpellier. Éloignés par les épidteies ou par les troubles religieux qui agitèrent Toulouse pendant
* Rae Rona-mod»t rue CfcrrckHMtii, rue Copt'Cêmkts, etc., «ntant de oonu pris tout ùmplement de l'HroiteMe de cet.rues et de leur obscurité.
Un étudiant en drait avait été condamné à mon pour avoir séduit la fille d'un président de Montpellier; mais ses camarades le délivrèrent de prison, à main armée. Pour se venger d'eux, le père, profitant du moment où ils étaient réunis dans leur collège du faubourg, les fit assassiner. Dès ce moment les étudiants résolurent d'aban-
la seconde moitié du xvi^ siècle , les étudiants y étaient revenus , peut-être aussi turbulents, mais beaucoup moins nombreux ; renseignement du droit n'avait pas cessé d\ languir depuis le départ de Cujas en 1554 , et tandis que le recteur Vincent Cabot sollicitait vainement, en i S93> dans une assemblée générale du Conseil de ville, les moyens pécuniaires de le resuurer * , on voyait, à peu près vers la même époque, c*est-à-dire en 1592, l'Assemblée du diocèse de Montpellier délibérant de « supplier le Roy de vouloir
> bien entheriner l'humble prière et supplication àluy fâiae i> au cahier de ces pais de Languedoc. . . d'octroyer une » pension annuelle jusques à mil livres ou autre telle qu'il » plaira à sad. majesté , à M® Guillaume Ranchin , con- » seiller du Roy au siège présidial de ceste ville et » docteur régent en l'Université es loix, pour le continuel » travail et diligence qu'il employé ordinairement à sa lec-
> ture et autresafiaires d'icelle Université, au grand proffict » et advantage du public, en tant mesme que pour y vacquer
> plus commodément, il est astrainct d'abandonner tous » ses autres affaires et de se priver des protûct et commo- » dite qu'il pourroit recepvoir. . .» Les motifs de cette délibération pris de ce € qu'il estoit besoing et nécessaire de » pourvmr à la conservation de TUniversité es lois de lad. » ville, pour la commodité qui en provient non seulement
> aud. diocèse, mais aussi a toute la province, voire aux
* Cette demande fut cenvoyée mz ÊUtt de Languedoc qni raccutiUiitni CBéaech , Cuf'âs à Touhntsi, p. 23 )•
donner Montpellier pour Toulouse , où leur nombre s'accrut tellement, qu'on en compte parfois plusieurs milliers. Ils y jouissent de nombreux privilèges et s'arrogent des libertés dont quelques unes sont pour le moins assez déplacées. Un jour, par exemple, que j'assistais à un cours dans leur auditorium, je les vis se livrer à toutes sortes de jeux pendant que le professeur était en chaire y faisant un vacarme affreux , pour l'interrompre et l'apostrophant, afin de le forcer à terminer plus vite, ce qu'il fit en eflfet, au milieu de leurs acclamations et de leurs broiyants vivats.
Ils ne reculent, du reste, devant aucun mauvais tour. En voici un qui s'était passé peu de temps avant mon passage et dont les acteurs étaient encore en prison. Quelques étudiants se trouvant à court d'argent, avaient imaginé d'enfermer un des leurs dans un coffre et de le porter chez un marchand qui était leur bailleur de fonds , pour qu'il leur avançât, sur ce dépôt, la somme nécessaire, disaient-ils, à certain voyage pressé , promettant d'ailleurs de venir le dégager le lendemain. Au milieu de la nuit , l'étudiant sort de sa cachette ,
> autres , non seulement eu tant que la jeunesse est eu » contraincte aujourd*huy d y venir apprendre la science du
> droit, estant deschassée des autres Universités, soit à » faulte d*exercer, ou pour Tinjure du temps, et prindpale- » ment à cause de la défaillance et ruine de celle de Tou- » louse», etc. (Arch. mun. de Montpellier , série BB, reg. des délib. du G>nseil de ville de 1574 à 1608 ; pièce volante déposée dans ce registre).
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fait main basse sur plusieurs pièces d'étoffes précieuses, et va pour gagner la porte, quand le chien du logis aboyant tout-à-coup et à Timproviste, le force à rentrer bien vite dans le coffre, avec son paquet. Réveillé par le bruit, le maitre se lève, cherche partout dans la boudque, et ne voyant rien de suspect, regagne son lit. Mais bientôt et i une seconde tentative, les aboiements le rappellent. Tout perplexe alors et très intrigué de ne rien voir encore^ il imagine, cette fois, de semer des cendres sur le parquet : de telle sorte qu'à une troisième alerte donnée par le chien , Tempreinte des pas lui décèle aussitôt le gite où s'est blotti le larron contrarié dans sa fuite. Alors et sans le moindre bruit, il mande des sergents qui viennent et s'emparent de toute la bande, quand elle se présente le matin pour retirer le coffre. Il était à moitié plein d'étoffes de grande valeur. Mais comme ce sont tous des^fils de bonne famille, on leur fera sans doute grâce de la vie et leur friponnerie sera regardée comme un tour subtil , terme que les gascons ont l'habitude de donner au vol (i).
Voici une autre aventure également arrivée à Toulouse, quelque temps avant ma venueàMontpellier. Un étudiant en droit , coupable d'avoir eu
( I ) € Cette année ( 1 600) la ville fut fort infestée de voleurs de nuit qui avoient trouvé le secret d'ouvrir sans bruit les portes des maisons. Ils avoient la réputation de charmer les chiens. Les Capitouls en firent une exacte recherche et il
commerce avec lafille d'un magistrat, avait été condamné à mort. Il était déjà sur Téchafaud, quand ses camarades parvinrent à le délivrer en appostant une bande de jeunes vauriens qui se mirent à jeter une grêle de pierres sur le bourreau et sur ses aides, pendant qu'à la faveur de la bagarre plusieurs centaines d'écoliers armés les refoulaient d'autre part, pour permettre à demi-douzaine d'entre eux masqués d'escalader les planches et d'enlever le condamné, qu'ils portèrent dans un couvent où il resta plusieurs jours cachée jusqu'au moment où il put sortir de la ville , sous des vêtements de femme. Cet étudiant a nom Rondelet ; c'est le neveu du fameux médecin , nepos , exfratre medici. Je Tai vu recevoir docteur, quelque temps après à Montpellier, et je tiens l'histoire de sa propre bouche.
Us ont aussi pour habitude de s'introduire dans les bals honnêtes et d'y commettre les actes les plus répréhensibles ; par exemple d'éteindre toutes les lumières de la salle et de se permettre, à la faveur de l'obscurité, toute espèce de licences envers les danseuses. D'autres fois, quand ils ont connaissance de quelque banquet, ils font irruption dans la cuisine , enlevant les plats au moment où les
y en eut un grand nombre de condamnez a estre penduz, les autres au fouet. L'Annaliste de l'Hôtel-de-ville à qui il n'échappe pas le moindre pendu, en a donné une grande liste parmy lesquels on peut remarquer qu*il y avoit des gens de quelque condition. > (Lafaille, t. II, p. 127).
gens de service vont les porter sur la table. C*est encore un de leurs tours de faire comme les pages de France , c'est-à-dire d'enlever aux passants le manteau sur l'épaule ou le chapeau sur la tête^ pour aller les revendre et dépenser l'argent au jeu ou à d'autres plaisirs. Leur bourse est-elle bien garnie: on les voit parader fièrement avec le manteau roulé autour du bras ; ils s'en enveloppent au contraire jusqu'au nez , quand l'argent fait défaut, ranienant alors la tête dans les épaules et n'osant pas lever les yeux.
Cette Université a été créée par Jean XXII et agrandie par Innocent VI , qui fonda les collèges de Sainte-Madeleine, de Maguelone; de Saint- Martial, de Périgord; de Sainte-Catherine, etc.
Toulouse compte grand nombre de belles églises dont la principale est celle de Saint-Saturnin ou Saint-Sernin. On dirait une forteresse. Sa plate-forme est du reste garnie de canons, comme j'ai pu moi-même le constater. Un groupe de marbre, qui se trouve devant la porte, dans la rue du Peyron, représente saint Saturnin et saint Martial ayant à leurs pieds la vierge Âustris^ fille du roi Marcellus (i) , à laquelle ces deux saints donnent le baptême. Du côté de saint Martial on lit ce vers :
Jure nova legis sanatur filia régis.
(i) € Après Théodore vint le roy Marcellus. Ce roy avoit une fille unique que Ton appeloit la reyne d'Austris, laquelle estant malade (de la lèpre), ayant entendu la
cet autre > aux pieds de saint Saturnin : Hic socius socio subvmit auxilio.
Et sur le bassin dans lequel est baptisée Austris : Quum baptisaiur, marbarum kpra fugatur (i).
Cette église possède un superbe clocher très ékvé, d'où l'on découvre toute la ville. A Tintérieur elle est large et belle , décorée de riches autels et de nombreuses inscriptions. Le chœur surtout passe pour le lieu le plus saint de l'univers^ à cause de la quantité de rejiques et d'objets sacrés conservés dans sa crypte^ On m'en donna une sorte de catalogue très détaillé (2) •
En sortant de Saint-Sernin , je voulus monter sur la tour Saint-Étienne, dont la grosse cloche a douze pieds de diamètre. Sur la grande place qui est devant le parvis, on a coutume de placer une batterie de gros canons, quand il y a quelque soulèvement à craindre. Les habitants se tiennent en garde contre les protestants de Montauban qui , avec une armée de 20.000 hommes, faillirent s'emparer de la ville, en 1573, par la trahison des Capitouls. Ils étaient déjà maîtres de presque
réputation de la saincteté de saint Sernin , saint Martial et de saint Antonin, vint à Toloze les prier de la vouloir guérir, promettant que si elle pouvoit estre guérie par leurs prières elle se feroit chrestienne », etc. (Catel, p. 392).
(i) Qmm baptisaiur , mox mordax lepra fugatur, (Catel).
(2) Nous supprimons, i cause de son étendue, cette longue nomenclature, suivie de prières en latin.
toutes les positions ; mais craignant de ne pouvoir s'y maintenir, ils se retirèrent d'eux-mêmes. On fait tous les ans, au 17 mai, une procession en commémoration de ce fait.
Le couvent des Dominicains ( Frères prêcheurs de saint Dominique) est aussi très somptueusement bâti , de même que l'église des Âugustins , sur le baptistère de laquelle j'ai copié ces mots :
Aqua bemdicta deleantur nostra delicta.
Atncn.
Celle des Carmes est toute en marbre, à Tintérieur. Elle possède, à ce qu'on dit, un grand caveau, où se conservent , depuis plus d'un siècle , une centaine de cadavres, rangés contre le mur(i). Dès qu'on les touche , ils tombent en poussière. Ce caveau est éclairé par une lampe suspendue à la voûte et tenue par un ange en fer doré qui semble les appeler dans le Paradis.
Le nombre des églises de Toulouse est du reste extraordinaire ; mais on devrait en faire un plus fréquent usage , dans une ville où il se commet toute sorte de scandales et d'impiétés ; sans compter que les mauvaises maisons y pullulent , tant à l'intérieur que dans les faubourgs, et que les gens
(i) D*autres églises de Toulouse avaient des caveaux jouissant de la même propriété. Voir les Observations de M. de Puymaurin , sur la conservation des corps déposés aux caveaux des Cordeliers et des Jacobins (Mine, de VAcad, de Toubuse, III , 1787).
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ne se gênent guère pour y pénétrer en plein jour.
La Garonne traverse la ville ; elle passe sous le pont Daurade ou Saint-Cyprien qui mène à un long faubourg , au-delà duquel on sort du Languedoc pour entrer en Gascogne. Tout à côté de ce pont^ est un hôpital où les malades sont très bien soignés » avec des salles séparées pour les hommes et pour les femmes. Lors de mon passage, on commençait justement à construire un autre pont en pierres de taille , à quelque distance du premier.
Près de la porte du Basacle, il y en a un troisième, attenant aux plus beaux moulins qu'on puisse voir, je crois, dans le monde entier. Les piles sont en pierre, mais la partie supérieure est en bois, recouverte d'une toiture de briques qui abrite aussi les moulins. Ceux-ci sont au nombre de deux, ayant chacun seize roues; et chaque roue met en mouvement dix meules, dont le travail est assez puissant, m'a-t-on assuré^ pour fournir chaque jour la quantité de farine plus que suffisante à cent mille personnes. Ces moulins pourvoyent la ville et même une partie du pays. Toute la journée on voit des files d'ânes y apporter le blé et en rapporter la farine. J'allais m'y promener, car mon logement n'était qu'à deux pas, et je ne pouvais me lasser d'admirer cette étonnante construction, avec la pensée que de longtemps je ne verrais pas la semblable.
Od 4it vulgairement que Toulouse possède deux merveilles, qui sont : Basacle le tnolin , l'Église Saint^Sernin, Le courant du fleuve y est retenu d'une manière si ingénieuse , que Teau, tombant comme naturellement et d'elle-même dans un tambour, entrainc avec force une petite roue qui, par le moyen d'un arbre vertical, met les dix meules en branle. Le tout est construit sous le pont, et les meuniers habitent juste au-dessus de l'eau. C'est d'ailleurs un but agréable de promenade où les bourgeoises les plus considérables ne dédaignent pas d'aller se distraire, soit à voir moudre le grain , soit même , masquées , à le répandre de leurs propres mains sur les meules. La chaussée s'étend d'une rive à l'autre, mais plus douce du côté du fleuve, ce qui permet de faire glisser très rapidement sous le pont, les petits bateaux qui font le trajet à la ville.
On voit à Toulouse la statue équestre du roi Charles IX, dans le même costume qu'il portait lors de son entrée en 1565. Le roi actuel y avait également la sienne, à l'époque où il était encore dans la droite religion ; mais comme ils sont devenus papistes, on l'abattit en lui faisant subir toute sorte d'outrs^es. Ce pays est extrêmement fanatique. Il y a aussi grand nombre de belles places, comme celles de Saint-Georges, du Salin, de la Pierre où se tient le marché chaque semaine, etc., et quelques belles rues larges et longues, dans lesquelles les marchands , dont la ville abonde ,
ont leurs boutiques et leurs habitations. Mais mes pieds ont fait Texpérience et gardé le souvenir des cailloux durs et pointus dont elles sont pavées, comme celles de Bâle. La ville est bâtie en plaine ; son enceinte est considérable et presque ronde , défendue par desolides remparts, garnis de grosses tours, le tout en briques^ dans lesquelles les boulets peuvent bien faire des trous, mais point de brèches.
J'ai séjourné trois jours dans cette capitale du Languedoc , qui est une des provinces les plus riches du royaume : elle produit en effet du blé , du vin, du muscat ( Frontignan ), de Thuile, du sel , du safran , du pastel , des fruits, des figues , des raisins secs, etc. Il ne lui manque qu'un bon port de mer , et celui qu'on creuse actuellement au cap de Cète y pourvoira. Les côtes jouissent d'une température très douce et l'hiver n'y dure que deux mois. Dans l'espace de quatre ans, je n'ai vu qu'une fois le sol couvert de neige: cette fois beaucoup d'oliviers rompirent sous le poids , ce qui ne s'était jamais vu de mémoire d'homme. Les choux et les légumes y poussent tout l'hiver, et des plantes que nous ne cultivons chez nous qu'avec grand soin dans les jardins, y viennent en plein champ. Telles sont le romarin, la lavande, le thym, le myrte, le staechas, le ciste, etc. Le climat se rapproche de celui de la Provence.
Le Languedoc comprend le Vivarais, le Velày , le Gévaudan, les Cévennes, l'Albigeois (le Rouergue), et plusieurs autres pays qui sont divisés
en vingt-deux diocèses, savoir: onze dans le haut pays, et onze dans le bas. Les premiers sont: Toulouse, Lavaur , Rieux , Comenges , Montauban, Saint-Papoui , Carcassonne, Âlet et Limoux , Mirepoix, Alby (un des plus riches de France) et Castres. Les seconds sont: Montpellier, Nimes, Narbonne (archevêché), Béziers, Uzès, Saint- Pons, Agde, Lodève, Viviers, Le Puy et Mende. Voici comment se répartissent et se perçoivent les impôts , d'après les explications que m'en donna le percepteur d'Uzès, chez qui je logeais. Les États de la province sont composés de gens des trois ordres : celui du clergé, dont le représentant est l'évèque ou son vicaire, par lui délégué ; celui de la noblesse , représenté par certains barons ou gentilhommes , et celui des bourgeois des villes et des campagnes, représenté par les anciens et les nouveaux consuls au nombre de deux ou davantage, auxquels on adjoint parfois un bourgeois notable. Ces députés se réunissent chaque année alternativement dans une ville du haut et du bas Languedoc, et la présidence appartient au plus ancien évèque de la province. Le lieutenant du Roi, après avoir rappelé que le pays doit à son prince aide et obéissance et argent , demande la somme fixée parle monarque, somme que l'assemblée accorde toujours , car le roi de France peut se flatter d'être le mieux obéi de tous les souverains de l'Europe. Quelquefois même les États lui accordent des subsides extraordi-
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naires, comme cela arriva lors du siège d'Amiens. On ajoute à la somme demandée par le lieutenant du Roi les dépenses occasionnées par les frais de session, et le total se répartit proportionnellement entre les vingt-deux diocèses.
Cela fait, les députés des principales communes de chaque diocèse se réunissent au chef-lieu , pour y tenir, sous la présidence d'un commissaire royal, ce qu'on nomme V Assiette, c'est-à-dire l'assemblée dans laquelle ce dernier notifie la somme imposée par les États. On y joint les dépenses faites ou à faire pour la tenue de cette assiette et tous autres frais généraux incombant au diocèse. Ensuite, certains membres , nommés coéqiiateurs , gens connaissant les revenus de chaque localité, divisent au prorata cette somme générale entre toutes les communes et donnent connaissance à leur concitoyens de la quote-part qui leur est assignée. Cette notification se fait devant le conseil de la commune, et l'on y ajoute de nouveau les dépenses faites ou à faire pour la tenue de cette réunion ainsi que tous les autres frais généraux de la commune. Alors le conseil nomme un délégué, chargé de répartir l'impôt entre tous les particuliers. Chacun a son nom et sa fortune consignés dans un registre et est taxé à tant de deniers par franc. Cet impôt, qui s'appelle la taille, est perçu ^ selon les localités , par les consuls, les clavaires, les exacteurs ou les collecteurs.
500 THOMAS PLATTER
Dans chaque diocèse est un receveur qui tient sa charge du roi et l'a payée plus ou moins cher , selon l'importance de ce diocèse. Outre sa solde annuelle , il prélève six deniers par franc sur les impôts ainsi que sur les droits perçus à l'entrée ou à la sortie des denrées et marchandises. Dès que les assiettes des villes, bourgs et villages sont terminées, il se fait remettre les registres des répartiteurs afin de pouvoir faire ses rentrées en temps opportun et les verser entre les mains des deux receveurs et des deux contrôleurs généraux dont ils relèvent , tant dans le haut que dans le bas Languedoc.
A l'un de ces receveurs , ils remettent l'argent du trésor royal appelé Vayde, Yoctroy ou la crue; à l'autre, ils remettent le tailhn ou deniers de la solde et ustensiles. Ce dernier sert à payer les compagnies du roi , les gouverneurs, les lieutenants , le grand-prévôt et ses hommes, ainsi que tous les receveurs et contrôleurs. L'emploi de cet argent ne peut être détourné. Les prévôts particuliers sont payés par chaque diocèse. Si des fonds ont été votés pour la construction des places fortes ou pour des dons gratuits à faire au roi , on nomme un receveur-général spécial qui prélève un stûber par franc. Les quatre receveurs et contrôleurs supérieurs sont conseillers du roi et tenus de rendre compte à qui de droit. Celui qui perçoit Vayde, Voctroy et la crue, verse entre les mains du trésorier de l'épargne, au jour fixé par le conseil
du roi. Les receveurs particuliers rendent leurs comptes, chacun dans son diocèse, khChambredes Comptes établie par le roi , et ils doivent justifier de l'emploi de toutes les sommes perçues. Quant aux collecteurs, ils sont comptables chacun devant le conseil de leur commune. On ne saurait trop admirer cet ordre parfait, qui préside , en France, à la levée des impôts.
Le 30 avril, ayant appris que plusieurs bateaux étaient en partance pour Bordeaux, je me rendis au port et j'y trouvai un hollandais et deux allemands qui, venus de Bâle à Toulouse par Montpellier, allaient prendre la même direction que moi. Je leur demandai des nouvelles de Bâle, et ils m'en fournirent de toute nature. A leur tour , ils me demandèrent si je ne savais rien sur Thomas Platter. A Montpellier, on leur avait appris son départ pour Toulouse , et l'un d'eux avait à lui remettre un tnimorial de son frère , le docteur Félix Platter. Ils me dirent leurs noms : l'un s'appelait Reynold Kleinfeld , de Dantzig ; l'autre , Pierre-Christophe de Sprechelsheim , de Hambourg , et le troisième, Jonas Reigersbergius , de Vex , en Hollande. Je ne me fis pas connaître sur le champ, me bornant à répondre que je connaissais en effet Thomas Platter etque je serais curieux de voir la lettre de son frère. Ils me la montrèrent, et comme elle n'était pas scellée, je pus en prendre rapidement connaissance. Mon frère m'y pressait
insumment de revenir au plus tôt à la maison. Après la leur avoir rendue, nous allions nous embarquer, quand, au dernier moment, le batelier voulut différer encore le départ, sous prétexte que le vent n'éuit pas favorable. La vérité est qu'il voulait attendre d'autres passagers. Nous nous entendîmes alors avec deux français pour louer, ii nous six, un autre bateau, dans lequel le patron ne devait recevoir personne plus, sans notre consentement. Ce marcbé conclu, nous quittâmes ainsi Toulouse en descendant la Garonne à la grâce de Dieu. Quant à mon nom, je ne le découvris à mes compagnons que le soir , en soupant à Malause, où le bAteau avait fait une halte, et nous passâmes la soirée k parler de Bâie, qu'ils avaient habité longtemps.