III. — Retour
ous arrivâmes à Béziers le lendemain dans l'après-midi , au bout de six milles de marche, en passant par Saint-Thibéry. C'était le dimanche gras. Je me fis annoncer chez le jeune marchand qui avait épousé Isabelle, la fille de mon maître ; puis nous allâmes diner à rhôtellerie. Nous n'étions pas installés, qu'arrive une joyeuse mascarade de jeunes gens, hommes et femmes, accompagnés de musique. Ils se démasquent et nous reconnaissons le mari d'Isabelle avec ses sœurs et d'autres membres de sa famille. Après avoir bien dansé tous ensemble , ils nous menèrent chez eux , en promenant par toutes les rues de la ville où l'on me fit voir, entre autres curiosités^ un pasquillum de marbre, trèsancien (i). Le beau-père d'Isabelle nous servit un banquet superbe , auquel assistaient beaucoup de dames. Après le repas , on fit du feu dans la cheminée , à cause du froid. Je me trouvai assis tout seul , un instant , auprès d'une demoiselle qui, avait des pantalons de soie jaune tricotés, et qui , dans sa conversation enjouée , me demanda pourquoi je voulais absolument retourner dans
(i) La sutue de Pépézuc.
mon pays et quitter les demoiselles de France. Pendant ce temps Gilbert dansait avec ses cousines, ainsi que les Strasbourgeois mes compagnons. Ce soir-là , je m'en souviens , je me cassai un petit morceau d'une dent, ce qui m'effraya beaucoup , en me faisant craindre des accidents pareils pour l'avenir. Nous passâmes la nuit dans la maison.
Le lendemain i^ mars, nous prîmes congé de nos hôtes. Gilbert resta chez ses parents, pendant que nous autres quatre nous nous dirigions sur Narbonne, où nous arrivâmes avant midi. Il fallut décliner nos noms et qualités avant d'entrer; nous nous donnâmes pour Suisses , parce qu'en France , cette nation jouit de plus de privilèges que les autres Allemands, à cause de nos traités d'alliance. Interrogés par le gouverneur , à qui l'on nous mena, nous dîmes que nous étions des étudiants désireux de visiter la France. Il hésitait à le croire , et fit venir un honmie pour nous parler en latin. Une lettre de Bâle écrite en cette langue , et que j'avais par hasard sur moi , leva toutes les difficultés. Mes compagnons bénéficièrent ainsi de ma nationalité ; le gouverneur nous fit même recommander à l'auberge (i).
(i) Lotichius et ses camarades avaient été moins heureux quelques temps auparavant, dans leur tentative d'excursion à Toulouse. La France était alors en guerre avec TEspagne. Pris pour des espions par le gouverneur de Narbonne, vieux
Pendant que nous étions à table y il arriva une mascarade y où se trouvait un gentilhomme Allemand qui ôta son masque et voulut nous servir de guide. Nous ômes le tour des remparts, où Ton voit beaucoup d'antiquités enchâssées dans le mur. Je remarquai aussi la hauteur des cierges d'un autel y qu'on ne pouvait allumer qu'au moyen d'une échelle.
Le 2 mars^ jour du mardi-gras, Rot et Wachtel retournèrent à Montpellier. Leur départ me remplit de tristesse. Le matin, pendant que j'étais encore au lit , je songeai aux mille dangers que j'allais courir pendant un si long voyage , et la pensée que je ne verrais jamais plus Montpellier me serra si fortement le cœur que je ne pus retenir mes larmes. Je me remis donc en marche, tout seul avec Bhrkmann ; de longtemps nous ne devions pas trouver d'autre compagnon de route. Laissant sur notre gauche le chemin espagnol de Perpignan, nous primes à droite , la direction de Moux, où nous arrivâmes pour dîner. Le même soir nous atteignions Carcassonne, ville bâtie moitié sur la hauteur, moitié dans la plaine, à huit lieues de Narbonne.
A partir du 3 mars, jour du mercredi des
soldat bourru et méfiant, ils durent rebrousser chemin sur MontpeUier, sous peine de proxima quemque arbore racenuUim suspendendos fore, si Tohsam versus pedem mouisse deprebensi fuissent, (yo'ixLoHcbii Opéra, edit, Burman.,tA, p. 105.)
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Cendrés , nous dûmes renoncer à trouver dé la viande jusqu'à la fin de notre voyage.
Les chemins devenaient de plus en plus t&auvais. Nous traversâmes Âkonne vers midi > puis Villepinte, et il faisait si noir quand nous entrâmes à Castelnaudary, qu'en passant dans les rues pour nous rendre à l'auberge, je me heurtai rudement contre un de ces crochets de fer où les bouchers suspendent leur marchandise* Un voyageur, accompagné de son domestique, voulait partager notre souper ; puis il changea d'avis , et ne vint nous retrouver qu'après, en manifestant néanmoins le désir de faire route avec nous jusqu'à Toulouse et nous demandant l'heure de notre départ. Comme ce personnage avait assez mauvaise mine, et que l'aubergiste nous faisait des signes , nous prétextâmes de n'être pas encore fixés ; et nous levant le lendemain avant le jour, nous sellâmes nos chevaux sans bruit i afin de prendre les devants. Mais à peine étions-nous à quelques pas de la ville^ qu'arrive notre homme à cheval , avec son domestique, bien armés tous deux quoique sans pistolets , car cette arme était alors interdite. Notre situation n'était pas rassurante* Bien résolus cependant à nous débarrasser d'eux en prenant quelque sentier de traverse, nous faisons semblant, à l'approche d'une forêt, d'avoir oublié quelque chose à rhôtellerie , et tournant bride immédiatement, nous promettons de re» venir bientôt. Une fois hors de vue, nous
nous jetons alors dans le plus épais du fourré, tremblant à chaque instant d'être découverts. Enfin nous nous remettons à marcher , sans savoir dans quelle direction , et nous finissons par arriver à Bazièges, en passant par Villefiranche et Villenouvelle.
Après midi nous retrouvâmes la route de Tou*^ louse y qui traverse un petit bois. Il tombait un peu de neige , chose nouvelle pour des gens venant de Montpellier.
Comme nous cheminions ainsi , nous aper* çûmes un piéton, mal vêtu, tenant un petit chien en laisse, portant l'épée sur l'épaule , et chantant une chanson allemande. Nous le saluâmes dans la même langue; dès qu'il sut que j'étais de Bâle , il me demanda si je connaissais le maître d'école Thomas Flatter. « Je suis son fils , lui dis-je. — Comment, s'écrie-t-il , tu es le petit Félix, que je voyais chez lui! comme te voilà grandi! » Il nous apprit qu'il était Samuel Hertenstein , fils du docteur Hertenstein de Lucerne , qui devint plus tard prédicant et passa dans le Falatinat. Lui-même avait étudié la médecine ^ mais sans devenir autre chose qu'un empirique. Longtemps il avait exercé à Toulouse, ramassé quelque argent et acquis un certain renom. Mais quelques mois auparavant , étant allé dans le Fiémont , il y avait fait des affaires peu brillantes ; aussi retournait-il à Toulouse , dans l'espoir de gagner de quoi revenir chez lui. Nous fîmes route ensemble.
Arrivés au hameau de Casunet, non loin de la ville, il entra dans une auberge ; l'hôte le reconnut aussitôt y et lui souhaita la bienvenue , en l'appelant Monsieur le Docteur. Samuel fit servir du vin, qu'il paya, bien qu'il n'eût pas trop d'argent. En entrant à Toulouse , il rencontrait à chaque pas des personnes de connaissance, qui le saluaient. Il tira même son épée contre quelquesunes, en guise de plaisanterie. On le connaissait également beaucoup à l'auberge de Saint^Pierre , où il nous mena loger avec lui.
Le lendemain 5 mars, nous visitâmes la ville , les remparts et les églises. Dans l'une d'elles on montre douze châsses d'argent, avec des reliques des douze Apôtres. Les compagnons de Saint- Jacques, allant à Compostelle, ne manquent jamais de les visiter en passant , parce qu'on y trouve le corps de ce saint , dont la tète seule est en Galice. De là vient qu'ils chantent :
Nous lisons par écrit , mis frères , Qu'il nous reste cent milles à faire.
Vers une ville nommée Tolose Oà les douze Apôtres reposent Qui sentent bon comme des roses.
Au-dessous de l'entrée de la crypte , on lit l'inscription suivante :
Omnia si lustres aliéna clintata terra, Non est in toto sanctior orbe locus.
Nous vimes aussi un temple p^'en , Templum
Isidis , pavé de petites pierres cubiques grosses comme un dé à jouer, et brillantes comme de Tor. On prétend que si l'on recouvre de terre une de ces petites pierres , elle reparaît à la surface durant la nuit. Une curiosité bien digne encore d'être visitée^ ce sont les grands moulins de la Garonne. Je trouvai dans une imprimerie un ancien ouvrier de mon père, nommé Thomas.
Comme lapeste régnait, disait*on, dans certains quartiers de la ville, nous réglâmes nos comptes le lendemain 6 mars, après dîner. Hertenstein ne voulut pas se laisser payer son écot , et nous fit la conduite jusqu'au village de Fronton, où nous bûmes le coup de la séparation ; il pleurait en nous disant adieu. « Vous retournez maintenant » dans votre patrie , près des vôtres, disait-il , et » moi , misérable , je vais errant de pays en pays. »Mais non I moi aussi, je retournerai près des «miens; je ne veux plus rentrer à Toulouse, » mais prendre directement le chemin de Lyon. » C'est ainsi qu'il nous quitta après avoir inscrit son nom dans mon carnet. Personne n'a plus entendu parler de lui , et sans doute il est mort. Nous arrivâmes vers le soir à Montauban.
Le 7 au matin nous fûmes voir, au bord du Tarn , un beau monastère orné d'un magnifique portail de marbre et bâti aux portes de la ville. Un moine disait la messe à l'autel. J'avais avec moi mon chien Pocles , à qui j'avais donné ce nom en souvenir de Sigismond Rot , qui avant de
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savoir le français s'imaginait qu'il suffisait d'abréger les mots latins pour se £ûre comprendre en France. Or, un jour qu'il voulait demander un gobelet, /^am/f^m, «apporte-moi à^pocUsii, dit-il. Cela nous fit bien rire, et je donnai le nom de Pocles au chien que j'avais alors , et à tous ceux que j'ai eus depuis. Mon Pocles donc, voyant le moine devant une table couverte d'une nappe, ayant l'air de manger et de boire , va le tirer par la chasuble, pour attraper aussi sa part. Mais le sacristain lui tombe aussitôt dessus à coups de bâton , et le Sût sortir en hurlant. Pocles s'en souvint toujours , et ne voulut plus entrer dans une église , où il apercevait une nappe sur un autel. Ainsi , pendant mon séjour à Paris, conune j'allai visiter l'église de Saint-Denys , il se sauva et retourna tout seul en ville , où je le retrouvai à mon auberge. Plus tard, à Bâle, il s'enfuyait chaque fois qu'on donnait la sainte cène, et qu'il voyait mettre la nappe sur la table ; il restait , au contraire , tranquillement au temple , quand on ne faisait que prêcher. Par exemple il n'y eut plus moyen de le faire entrer dans une église catholique , et beaucoup de gens qui n'en savaient pas le motif, me plaisantaient sur mon chien , en disant qu'il était luthérien. De longues années après, mon père l'emmena dans le pays de Vaud. Il avait à parler à un prêtre qui se trouvait précisément à dire la messe çn ce n^oment. A la vue de la chasuble et de la
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nappe , mon cbiçn , se rappelait Montauban ^ s'enfvût à toutes jambes i mon père de courir après , pour Tempècher de se perdre ; mais le malheureux ne se sauvait que plus vite , croyant qu'il s'agissait de coups de bâton ; si bien qu'il se perdit réellement daps la ville 9 et qu'on ne le retrouva plus, ce qui mç fit beaucoup de peine.
Nous quittâmes Montauban dans l'après-dlnèe, pour aller coucher à Musa ( Moissac). Le 8 marc nous arrivâmes trois lieues plus loin, au village de la Magistère* Les étudiants qui font leur tour de France» prétendent que Donat y a demeuré ; ils se fondent sur Içs noms des deux villages de Musa et de Magister, qui sont voisins l'un de l'autre. Je me rappelle que j'y revis des vaches pour la preinière fois , depuis bien long* temps. Après midi nous arrivâmes dans la ville commerçante d'Agen , où résident beaucoup de marchands italiens. En entrant , un moine nous ac<:osta pour nous demander si nous venions voir le célèbre Jules Scaliger , qui habitait cette ville. Nous comprimes qu'il parlait par moquerie , et nous nous abstînmes de faire visite à ce savant.
Plus loin qu'Agen, le chemin se trouvait barré par une crue de la Garonne ; elle avait formé un bras., qu'il fallait passer sur un canot en guise de bac. Birkmann s'y hasarde le premier avec son cheval, e| parvient non sans danger â l'autre bord. Je me risque à mon tour ; mais le canot faisait eau , et mon cheval e&ayé saute dans le fleuve
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avant d'accoster. C'était à quelques pas seulement du courant principal ; il eut pourtant la chance de se tirer d'affaire, autrement je perdais ma monture et tous mes bagages. En arrivant à Port Sainte-Marie et à Aiguillon , on nous fit jurer que nous n'avions pas été à Toulouse , à cause de la peste qui y régnait ; nous affirmâmes n'avoir fait que passer en vue de la ville, ajoutant que nous étions Suisses. Un perroquet appartenant à notre hôte nous souhaita la bienvenue d'une voix si distincte , que nous crûmes entendre une voix humaine. Après dîner nous partîmes pour Marmande , à six lieues d'Âgen.
Le 10 mars, après avoir passé à Baseille , La Réole, Saint-Macaire et Langon, par des chemins qui n'étaient pas sûrs, et traversé, non sans trembler, une forêt qui doit son nom de Cap de Vhomme aux brigandages dont elle est le théâtre, nous arrivâmes à Bordeaux à la nuit close. Les portes de la ville étaient fermées , et le veilleur nous cria de nous loger dans le faubourg, ce que nous fîmes. Ce soir-là , je mangeai pour la première fois des sèches et des araignées de mer.
Le lendemain nous allâmes nous loger sur le port , au Chapeau de Cardinal. Un Bernois , qui faisait en ville le commerce d'instruments à cordes, ayant su notre arrivée, vint aussitôt nous faire ses offres de service. Il nous apporta une harpe et un luth , pour passer le temps , et nous tint compagnie pendant les trois jours que nous
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restâmes à Bordeaux. Nous vîmes là comment la mer se retirait en laissant les vaisseaux à sec , et puis revenait vers le soir ; des Anglais chargeaient du vin; nous visitâmes aussi l'hôtel du parlement, Tamphithéâtre romain , et de grosses colonnes antiques. On nous fit manger des lamproies, et comme nous faisions de la musique, beaucoup de gens vinrent nous rendre visite en nous témoignant toute sorte d'égards.
Le 14 mars , après nous être embarqués avec nos chevaux à bord de ï Aquilon , nous descendîmes heureusement à Blaye. Le lendemain, en sortant de Mirambeau , nous rencontrâmes le prévôt, accompagné de plusieurs cavaliers, et recherchant des malfaiteurs. H en prit un sous nos yeux, l'attacha par un licol et l'emmena avec lui. A partir de Saintes , les lieues deviennent plus courtes. Je me rappelle qu'à Saint-Jean d'Angely, où nous passâmes la nuit, un habitant de l'endroit me dit, dans la rue : a Vous avez un beau nez ». Il trouvait que cette partie de ma figure m'embellissait. Le 16 , nous couchâmes à Thenet, et le 17, nous traversions Luzignan où l'on me fit voir, sur une hauteur, au milieu d'un beau parc , le château qu'habitait jadis la fée Mélusine...
La journée du 18 se passa à Poitiers pour visiter la ville et son château royal. Je vis, dans une rue . un libraire ayant pour enseigne le bâton de Bâle. En repartant le matin , nous fîmes rencontre d'uu compagnon de route; ce fut une
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bonne fortune, car, depuis Narbonne, nous voyagions seuls. Â Montbazon (20 mars), on nous montra le château et la collection d'armes du marqub de Caude. Enfin, après une étape de onze lieues, nous entrâmes dans la grande cité de Tours, remarquable par ses belles fontaines et son château royal que nous eûmes soin de visiter, comme ceux d'Âmboise et de Blois. Entre ces deux villes, la route longe un banc de rochers où sont creusées des habitations occupées par une population assez nombreuse. Comme nous entrions dans Blois, une femme venait de se jeter du pont dans la Loire. Elle fut repêchée assez loin et je sautai à terre pour la secourir; mais un apothicaire lui enfonça dans la bouche des tablettes qu'elle ne put ni mâcher ni avaler , et qui ne servirent qu'à l'étouffer.
Le 22, nous atteignîmes Orléans après avoir traversé Cléry, si célèbre par son pèlerinage de Notre-Dame. Nous y restâmes du 23 au 25. Il s'y trouvait beaucoup d'Allemands de toute condition , dont plusieurs vinrent nous tenir compagnie à l'auberge du Lansquenet, où nous étions descendus. Sigismond d'Ândlau, mon ancien camarade d'école à Bâle, nous servit un beau repas avec toute sorte de confitures qui me donnèrent une indigestion. J'en fus d'autant plus incommodé , que les privations du carême m'avaient affaibli ; si bien que le bruit se répandit que j'allais mourir. Mais j'étais rétabli pour
l'heure du dîner , et j'allai même danser dans la maison d'un compatriote où je fisl'ëtonnementgénéral en exécutant des danses françaises. Comme nous jouions de la harpe et du luth , nous eûmçs toujours nombreuse compagnie. On nous mena voir une ancienne statue de la Vierge , placée sur le pont, et l'église de Sainte-Croix, dans laquelle on peut juger de la taille exacte qu'avait le Christ. Pour monter dans la flèche , il n'y a qu'une simple échelle; quelques-uns de mes compagnons s'y aventurèrent; mais le vertige me prit quand j e vis au-dessous de moi les rues de la ville , et je fus obligé de redescendre. Les Allemands inscrivirent leurs noms sur mon carnet.
Le 27 , après avoir renouvelé ma selle , nous primes la direction de Paris , avec plusieurs Allemands, en passant par Etampes, Chamarande et Mondhéry. On aperçoit au loin , avant d'ar* river, la hauteur de Montmartre, avec le couvent de femmes et les nombreux moulins qui la dominent. Nous entrâmes par la longue rue Saint- Jacques, et nous descendîmes à l'hôtel de la Croix , en face du Porukt. J'y trouvai le strasbourgeois Jochus , qui fut plus tard maire de sa ville. Le lendemain nous primes pension à Sainte- Barbe , en face du Mortier d*or , où l'on nous donna une petite chambre avec un lit sous les combles. C'est là que nous passâmes les quatre semaines et demie que dura notre séjour.
Je rencontrai à Paris Charles Utenhof, jeune
j homme fort savant; Balthasar Krugen, espèce
d'original dont nous ne pouvions plus nous débarrasser, qui prétendait connaître toute la ville, n'avait jamais le sou, et se tirait tout de même d'affaire. J'y vis également un soldat de la garde royale, à l'auberge du Mouton, leur rendezvous ordinaire : c'était le grand et long Joklin de Bâle , qui avait mal aux cuisses , et avec lui Fritz de Zurich. Celui-ci était marié, et nous invita un soir chez lui. J'allai saluer aussi les docteurs Duretus et Gubillus , qui étaient avec Fernelius, les médecins les plus renommés de la ville. Le roi Henri II était à Viliers Cotterets. Nous visitâmes le Louvre , plusieurs collèges , nombre d'églises, et en particulier Notre-Dame, avec sa toiture de plomb et ses grosses cloches. Au Pont des Orfèvres, j'achetai chez un compatriote, au prix de six couronnes , une chaîne d'or dont je voulais faire cadeau. Je fis également emplette chez un libraire, d'un Testament allemand, gentiment relié, sur lequel je fis mettre les initiales de ma future. Aux Innocents , je vis une procession composée de tant de prêtres et de moines, que le défilé dura près d'une heure. Un dimanche, je fis le tour de la ville , en partant de bon matin ; à midi j'étais à peine de retour.
J'assistai à l'enterrement d'un seigneur polonais et à celui d'un allemand mort subitement d'une plaie au genou; nous y portâmes des cierges ornés d'un écusson à ses armes. J'allai
voir aussi au Champ Gaillard, dans une rue réservée aux filles publiques , un certain Martin Bézard de Lucerne , espèce. d'usurier, prêtant sur gages . et dont la maison était remplie de toute espèce d'objets ramassés de cette façon. Je lui empruntai douze couronnes pour mon voyage. II avait, je m'en souviens , la manie de se frotter le nez avec de la salive , sans doute pour en faire disparaître une vilaine cicatrice.
En avril j'allai avec plusieurs camarades visiter les sépultures des rois de France, à Saint-Denys. On voit sur la route plusieurs grandes statues de pierre qui représentent ce saint tenant sa tête coupée à la main. Nous descendîmes à l'auberge du Maure, où nous fîmes une partie de paume , et le lendemain nous allâmes voir les tombeaux dont les plus remarquables sont ceux de Charles VIII, de Louis XII et celui de François P% auquel on travaillait encore. La mère et la fille de ce dernier prince y sont aussi enterrées. Ces tombeaux sont nombreux et très-beaux. Sur l'un on voit les statues de bronze d'un roi et d'une reine; un autre est entouré d'un groupe de quatre statues de marbre représentant des femmes en marche , ayant l'air de s'avancer vers le sarcophage et paraissant vivantes. On y remarque aussi la tombe d'un connétable.
Entre autres reliques on vous montre un gros clou triangulaire de la croix du Christ , le chef de Saint-Denys enchâssé dans l'or et l'argent et celui
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de Saint-Benoît; la main de saint Thomas; une dent de saint Jean-Baptiste ; l'argent que Judas avait reçu pour livrer son maître et la lanterne qu'il portait au moment de sa trahison. Je remar* quai aussi, parmi les objets précieux . un crucifix en or massif, à l'exception d'un bras remplacé par du vermeil; une croix en diamants; un sceptre royal où se trouve une petite corne de licorne ; une autre corne du même animal , longue de six pieds , trempant dans un baquet placé derrière Tautel, et dont l'eau est donnée à boire aux infirmes; la coupe d'or du roi Salomon incrustée de pierres précieuses , trois couronnes royales, un tableau orné de pierres fines; des vêtements royaux de toute nature, chausses et souliers ; et parmi les antiquités , les statues d'Antoine et de Cléopâtre , celle de Néron , et une mâchoire d'éléphant.
Vers le même temps, on me conduisit aux Tournelles où sont les écuries du roi. De jeunes pages montés sur des chevaux les faisaient courir^ volter, galoper et tourner en cirque. Le dauphin François , qui devint roi et épousa la reine d'Ecosse, alors à la cour de France, regardait par une fenêtre , ayant à ses côtés le duc Charles de Lorraine, habillé de jaune , accompagné de toute la noblesse qui l'avait suivi à Paris , où il venait d'épouser la fille du roi Henri. Je vis le dauphin saisir un chien et le jeter par la fenêtre sur un page qui passait au galop. Celui-ci attrapa la
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bète au vol , quoique son cheval fût lancé à fond de train. Quarante-cinq ans plus tard , je rappelai ce fait au duc de Lorraine , quand je fus auprès de Sa Grâce à Nancy ; il fut fon étonné de voir que je ne l'avais pas oublié.
Je m'occupais cependant de trouver des compagnons de route , car Birkman voulait rester encore à Paris. Je finis par découvrir un guide qui se rendait à Strasbourg par la Lorraine Notre départ était fixé pour le lendemain , quand arrivèrent plusieurs Bàlois , et parmi eux Jacob Riediy le fils du syndic de la ville ^ qui devait repartir quelques jours plus tard , et me pria de l'attendre. J'avertis mon père de ce retard par Bempelfort, qui avait été correcteur d'imprimerie à Lyon 9 à Paris et àBâle. Malheureusement Biedi me renvoyait d'un jour à l'autre et finit même par s'éborgner à moitié , en faisant une chute au jeu de paume y si bien que je fus obligé de soigner son œil pendant tout le voyage.
A force d'instances , il consentit enfin à partir le 22 avril. Mais à peine hors des murs, il nous signifia qu'au lieu de rentrer directement à Bâle, il voulait visiter encore plusieurs villes de France, et notamment Orléans. Violents reproches de ma part; j'allais même l'abandonner , quand le guide bâlois qui nous accompagnait lui fit promettre de ne pas pousser plus loin que cette ville, et de rentrer en3uite directement chez nous. Après bien des disputes , nous rejoignîmes en
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conséquence la route pavée de Paris à Orléans, pour descendre de nouveau à i'auberge du Lansquentt allemand. Nous en repartîmes le 26 , et le lendemain au soir nous entrions dans la célèbre ville de Bourges. Il y avait plusieurs Allemands dans l'hôtellerie du Bœuf couronné où nous allâmes loger. Je visitai l'église qui passe pour être la plus vaste , et posséder les plus grosses cloches de France ; sur une des tours se trouve une cage de fer, dans laquelle on prétend qu'un roi fut longtemps tenu prisonnier. Derrière la porte était une vieille arbalète gigantesque, de la hauteur d'un homme.
La route de Nevers n'étant pas sûre, nous dûmes prendre par Sancerre et Cosne pour nous diriger sur Dijon. Le 30, nous passions à Entrains qui venait d'être brûlé et à Clamecy ; le i^ mai, à Vezelay, Avallon et Precy sur Tis; le 2, à Vitteaux, La Chaleur et Fleury, où je faillis me noyer en m'aventurant sur une langue de terre qui s'avançait entre deux étangs ; et le 3 , nous arrivions de bonne heure à Dijon. Je m'empressai d'aller voir le couvent des Carmes où se trouvent les beaux tombeaux des ducs de Bourgogne , et un calvaire en pierres, orné de nombreuses statues représentant des moines prosternés. Nous reçûmes la visite du jeune Caspar Krug, qui habitait depuis si longtemps la ville , qu'il avait oublié la langue allemande. Après dîner nous partîmes pour Mouny ; le 4 mai , nous vîmes Auxonne et Dôle ,
et le 5, nous étions à Besançon où nous passâmes la journée du 6. Mon compagnon de route me conduisit dans la famille où il avait demeuré jadis^ quand il était venu dans cette ville apprendre le français. Nous causâmes beaucoup avec la demoiselle de la maison ; nous dansâmes même avec elle en nous accompagnant du luth. Je l'ai revue quarante-cinq ans après; elle était décrépite et repoussante. Plusieurs gentilshommes allemands, du nom de Bures, vinrent nous tenir compagnie à l'auberge du Bois de Cerfoix nous étions descendus. Us nous menèrent le soir devant les boutiques de marchands italiens , auxquels ils voulaient chercher noise , nous offrirent une collation dans leur maison et puis nous ramenèrent à l'hôtel.
Nous reprîmes notre chemin le 7 mai, par Beaulne et Clerval , et le 8 nous descendîmes à Montbeliard à la Tite de Maure. Nous y reçûmes la visite du gentilhomme Jacques Truchsès , maître d'hôtel du comte Georges, qui tenait sa cour dans cette ville. Truchsès s'enivra et s'obstina , malgré nos refus , à vouloir nous accompagner achevai. Mais, à la première rivière qu'on rencontra, il faillit se noyer. Il nous quitta enfin, et nous arrivâmes à Seppois , le dernier village où l'on parle français.
Riedi, qui m'avait donné mille désagréments tout le long du trajet, me fit une dernière querelle, parce que je refusais de lui prêter mon manteau à la place du sien qui était en feutre et tout en
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loques. Cela m'obligeait en effet de mettre moimême une cape espagnole enfennée dans ma valise y et que je ne voulais pas salir. Dans sa colère , il fut sur le point de traîner le mien dans la boue. Cette scène empoisonna la joie de mon retour, et ne me laissa sensible qu'à la satisfaction d'être bientôt débarrassé d'une si sotte compagnie. Mais quand nous arrivâmes en vue de Bâle, et que je découvris les deux tours de la cathédrale que je n'avais plus vues depuis tant d'années, toutes mes peines furent oubliées. Je déchargeai contre la porte d'un jardin les deux balles de mon pistolet, et j'entrai en ville par la porte de Spalen. Riedi descendit à l'auberge de l'Oie. Jean notre valet m'accompagna jusqu'à la Chasse, la maison de mon père, en passant par la rue des Tanneurs, la place des Carmes^ et la rue de l'Hôpital. Devant la porte se trouvait un homme à la recherche d'un médecin pour lui faire examiner de l'urine; cela me parut un heureux présage pour mon avenir de praticien. Je sonnai; personne à la maison. C'était un dimanche après midi ; la servante était au prêche , mon père à la campagne et ma mère en visite chez des voisines; mais bientôt elle accourut tout essoufflée , et me serra dans ses bras , en fondant en larmes. Je la trouvai pâle et vieillie. Elle portait, comme c'était alors la mode, un tablier vert à bavette montante, et des souliers blancs. Je soldai mon guide, à qui je fis présent de mon manteau. Mon père revint
bientôt après, avec Castaléo. Us me souhaitèrent tous deux la bienvenue et me trouvèrent fort grandi. J'avais en effet la tète entière de plus qu'à mon départ. Les voisins arrivèrent à leur tour^ et toute notre rue fêta mon heureux retour.
Je sus y plus tard y que la servante de Dorly Becherer, la sage-femme , pour être la première à l'annoncer à ma future, avait couru si vite chez maître Franz et crié si fort en entrant dans la maison, que Madeleine en avait été toute $aisie. Mes anciens camarades, informés de mon arrivée, s'étaient empressés de venir me voir. Nous dînâmes ensemble; après quoi je les accompagnai à la Couronne. Madeleine me vit passer dans la rue encore revêtu de ma cape espagnole, et s'enfuit. L'hôte , un de ses prétendants éconduits , me plaisanta beaucoup à son sujet , d'où je conclus que mon affaire n'était guère plus un secret. Je rentrai ensuite à la maison , etc., etc.
[ Félix Flatter n'eut pas d'enfants de son mariage avec Madeleine Jeckelman ; en revanche^ son père , s'étant remarié, comme on sait, à Tâge de 73 ans, laissa de ce second lit quatre filles et deux garçons, dontl'atné, nommé Thomas, né en 1574, était par conséquent plus jeune de 38 ans que son frère Félix , devenu alors un des médecins les plus célèbres de son époque.
Celui-ci le traita comme son fib adoptif , prit grand soin de son éducation , et quand il fut d*âge d'étudier la médecine , il l'envoya passer, comme lui-même avait fait ,
plusieurs années â l'École de Montpellier. Cette absence dura près de quatre ans , pendant lesquels Thomas , à Timitation de son frère aîné et , sans doute , à sa recommandation, nota très-exactement toutes les circonstances de . son séjour dans cette ville , de ses diverses excursions dans le Languedoc, la Provence, le Roussillonet h Caulc^ne, et enfin de son retour â Bâle â travers la France, TÂngleterre et les Pays-Bas.
Cest de cette relation, jusqu'à présent inédite, que nous donnons la partie la plus intéressante, celle qui s'étend depuis l'entrée de Thomas Platter en Languedoc jusqu'au moment où il en sort définitivement pour ne plus y revenir.]
Ji tvias, Virtur, vrrpd}a Kienixa moun ,
Jî lacryma$w^j^^^€( vota dolmfum.
Jitdbmita^meTrnf morfis oh inaxno .
Tmiuî in vivisioita. dcjîirpe Bokms
A D4:0NTPELLIE%
Départ de Bâk. Lyon, Toumon. Vàknee. Pont Saint-Esprit. Bagnch. Sommières, Montpellier. Aspect général de la ville. Ruines de 156 ^.Juridictions. Université. L'École de médecine; son personnel et ses privilèges. Chirurgiens et Pharmaciens. Les Études de droit et de théologie. Poliu du CuUe.
|e 16 septembre de Tan de grâce 1595, un samedi à midi, je quittai Bâle en cornpagnie de M* Antoine Durant, marchand de Lausanne^ et de noble et vaillant seigneur WolfF Dietricht Nothaft de Hohemberg qui , plus tard , se trouvant à la suite du comte Jean-Casimir de Nassau à Orange, se noya dans la Sorgue et fut enterré à Avignon. Monsieur mon frère Félix Flatter et André Blatz nous accompagnèrent jusqu'à la Birs; feu mon autre frère Nicolas , avec
les doaeurs Rihener et Just, M* Louis Lucius et M* Grynaeus vinrent encore plus loin et ne nous quittèrent qu'à Prattele.
Après une semaine passée à Genève, j'arrivai à Lyon le 19. La ville était pleine d'étrangers accourus pour assister à l'entrée du roi de France, qui venait d'avoir lieu quelques jours auparavant; les rues étaient encore décorées d'arcs de triomphe, de pyramides, de statues, etc.; le tout accompagné de superbes inscriptions. Le lendemain , en visitant l'église Saint- Jean , je rencontrai mon parrain Jean Lutzelman avec les envoyés de Bâle et de Soleure et d'autres confédérés députés vers le roi. Le 22, j'allai dans la rue Mercière, près \e Maillet d'argent, trouver mon marchand, M' Noé Bastier , pour lui présenter la lettre de change que m'avait donnée mon frère. J'en fus très-bien accueilli : « Vous n'avez, me dit-il, qu'à trouver à Montpellier un marchand qui fournisse à votre entretien ; je le rembourserai ici sur une reconnaissance de votre part. » C'est en effet ce que je fis pendant tout mon séjour en Languedoc. Tous les commerçants de ce pays fréquentant les quatre foires annuelles de Lyon qui jouissent de grands privilèges , il est trèsfacile de leur négocier des lettres de change sur cette place. M* Bastier voulait me donner immédiatement de l'argent pour mon voyage, car je n'en avais pris ni à mon départ, ni à Genève, à cause du peu de sûreté des routes ; mais comme
mon parrain devait emporter des fonds à Bâle , il préféra s'en débarrasser en me les remettant , et Monsieur mon frère les lui remboursa à son arrivée.
Comme il mourait beaucoup de monde à Lyon de la dyssenterie, qu'on ne voyait partout qu'enterrements et que les glas funèbres ne discontinuaient pas de sonner, je dus songer à m' éloigner au plus tôt. Une occasion favorable se présentait ; M* Casa, marchand de Montpellier, devait s'embarquer sur le Rhône, dans la soirée du même jour. On me recommanda à lui , et après avoir dîné chez le comte Casimir de Saxe, je me rendis au bateau. Le soir même , nous couchions à Vienne , et le lendemain, de bonne heure dans l'après-midi , nous descendions à Tournon , chez Germain Moreau.
Cette ville appartient au comte de ce nom, ainsi que le château-fort qui la domine et qui est d'une architecture remarquable. Je visitai le collège des Jésuites , construit par le cardinal François en 1 560. Il compte environ huit classes : grammaire, logique, rhétorique, mathématiques, ph3rsique , métaphysique , humanités, théologie. Le chiffre moyen des élèves est de six cents, mais il s'est élevé jusqu'à mille , tant l'établissement est renommé. J'ai vu beaucoup de livres précieux dans la bibliothèque, entre autres la Bible d'Anvers, les ouvrages de Calvin et la Bible française de Genève , dont on avait arraché le pre-
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mier feuillet. Le docteur Collado(i)> mon corn* pagnon , ayant voulu l'ouvrir » un Père le lui défendit avec colère, disant que c'était l'ouvrage d'un damné. On nous montra grand nombre de manuscrits destinés à être publiés contre Gdvin. Nous parcourûmes ensuite les dortoirs ^ le réfectoire, etc. Us sont toujours trente personnes à table, sans compter les pensionnaires. Les Jésuites n'ont pas abandonné cette maison, malgré l'arrêt de bannissement qui les a expulsés de presque toute la France.
Au sortir du collège , nous vimes le comte de Tournon à cheval , entrant en ville et se rendant au château. Nous y montâmes également après notre souper, avec M. Sarrazin et un bourgeois de Tournon. Le repas était fini et le bal commencé. Il y avait là le comte et sa femme, le colonel ou le maréchal Alphonse Corse (d'Ornano); M. de BeJlièvre, chancelier de France; M. de Fresne et sa femme ; le secrétaire du roi M. de Saint-Genis , qui dansa avec la petite fille du comte de Tournon ; le comte de Tonnerre , qui exécuta des voltes , des courantes , des gaillardes et d'autres danses étrangères; le prince de Joinville et beaucoup d'autres grands seigneurs et
(i) Théodore Collado de Bourges , qui alla pratiquer brillamment la médecine â Genève et qui avait fait ses études à Bâle , sous Fabrizio d'Aquapendente , Gaspard Bauhin et Félix Flatter. Primerose le range parmi les docteurs illustres de l'École de Montpellier.
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nobles dames. Le jeune comte de Toumon , âgé de 4 à $ ans, portait un grand panache et dansait avec sa petite sœur de 6 ans des pas charmants qui amusèrent beaucoup son père et la compagnie. L'orchestre n'était composé que de trois musiciens, mais excellents: un soprano, unt basse et un tinor ou vieux violon. La salle dans laquelle avaient lieu le souper et les danses , était ornée de riches tapisseries brodées d'or et d'argent et éclairée par quarante lampes ou flambeaux. Plusieurs seigneurs jouaient aux dés de gros tas d'or. J'étais émerveillé de tout ce luxe , d'autant plus que c'était la première fois que je voyais une cour française.
Le 24, nous arrivions à Valence à 10 heures du matin. Pendant l'arrêt du bateau j'eus le temps de visiter le Collège, car cette ville possède une Université où se font de nombreuses promotions de docteurs en toutes les facultés. C'est un édifice affreusement laid, n'ayant qu'une salle de cours (auditorium), près de la place Saint-Apollinaire. Les étudiants y sont en petit nombre.... Nous passâmes ensuite en vue de Soyon , petite ville ruinée, où les protestants des environs se réunissent pour célébrer leur culte ; de La Voulte, aujourd'hui résidence de M. de Ventadour, gouverneur du Languedoc ; du Pouzin , village du Vivarais qui appartient aux réformés, et de Baix sur Baix avec ses deux châteaux -forts. Un peu plus bas, nous aperçûmes Montélimart où ceux de
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notre religion sont en majorité. Enfin , nous descendîmes à Ancône , à l'hôtel du Cheml-hlanc, La nuit était venue et le vent soufflait avec violence.
Le lendemain 25 , nous étions en route avant le jour; et après avoir vu fuir successivement derrière nous Viviers, résidence de l'évèque du Vivarais, Donzère, et le bourg Saint-Andéol , jolie petite ville où j'aperçus pour la première fois des oliviers en plein champ et tout chargés de fruits, nous atteignions le Pont Saint- Esprit y sous lequel notre bateau passa avec la rapidité d'une flèche. C'est une manœuvre que les mariniers regardent comme un tour de maitre et que beaucoup n'osent pas tenter. L'hôtel de la Viole où nous voulions descendre était plein; nous logeâmes chez M. le capitaine Mars.
Le pont a dix-huit arches et douze cents pas de long que j'ai mesurés moi-même, sans comprendre les deux rampes qui y conduisent de chaque côté. Il est pavé de pierres carrées, bordé de parapets en cas d'accidents , et fermé de deux portes , car il est en dehors de la ville , près de l'église qu'on est en voie de reconstruire , à côté de l'hôtel du maréchal Alphonse Corse. Au milieu se trouve une chapelle dédiée à saint Nicolas, où brûle constamment une lampe. On m'a assuré que les deux arches du milieu n'étaient unies que par des poutres faciles à enlever en temps de guerre. D'autres racontent que le pont
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s'étant fendu jadis par le milieu , se rejoignit de nouveau tout seul, ce qui fit dire que cela s'était fait par l'opération du Saint-Esprit et lui valut le nom qu'il porte. La ville n'est ni bien grande ni bien peuplée.
Après diner, nous chargeâmes nos bagages sur des mulets et nous nous acheminâmes lentement vers Bagnols, qu'on appelle quelquefois la ville^re à cause de la couleur de ses toits. Elle sert de résidence au prévôt Augier, le premier du Languedoc; il y possède un beau château entouré d'un magnifique jardin de plaisance. C'est un homme de grand talent^ qui a commencé par être un pauvre étudiant de basse naissance, avant de devenir le grand et puissant seigneur qu'il est. Il m'a montré le plan d'après lequel le connétable, à qui appartient la ville , veut l'agrandir et la fortifier. Le pays est très-fertile: partout devant les maisons séchaient des raisins suspendus et des figues placées sur des planches ou des claies. Les grenades viennent dans les haies à l'état sauvage , mais on ne peut les manger ; elles ne servent qu'aux corroyeurs. C'est à Bagnols que je vis les premiers sabots appelés esclopSy chaussure fort commode en hiver dans le Languedoc, surtout chez les gens pauvres.
Le 26, faute de chevaux, il fallut se diriger à dos de mulets sur Uzès, dont je parlerai plus bas quand il sera question du séjour que j'y fis par la suite ; et après avoir traversé les villages
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de Dions y Calmet , Saint*Manunet , Montpezat , Souvignargues et Ville vielle, nous entrâmes^ deux bonnes heures après la tombée de la nuit, dans le faubourg de Sommières, à l'auberge de VÉcu de Franu. Nous avions fait ce jour-là onze milles de Languedoc. Sommières est une ville assez considérable où se fait un grand commerce de tannerie et se tiennent plusieurs foires importantes. C'était justement un jour de marché. M. de Bartissière de Montredon était alors gouverneur de cette place ainsi que d'Âiguesmortes et de quelques autres localités. U a été remplacé plus tard par M. le capitaine de Gondrin , qui a eu beaucoup de peine à la réduire , à cause du château-fort qui la commande.
Le 27 septembre , après déjeuner, nous montâmes sur des chevaux de selle que nous étions parvenus à louer , et nous pardmes dans la direction de Boisseron , Restinclières et Castries petite ville murée , bien en vue sur une hauteur, avec un château d'une, belle architecture, entouré de jardins élégants. Nous arrivâmes ensuite à un pont où se trouve une assez pauvre auberge isolée, appelée Salaison. A quelques pas de là, du haut d'une petite éminencc, on aperçoit au loin la ville de Montpellier. Nous y entrâmes à une heure de l'après-midi, ayapt atteint ainsi, grâces à Dieu, le terme de notre voyage. Je dt^scendis au Cheval-blanc. Le lendemain 28, j'entrai en pension chez M' Jacques Catalan, qui était absent le jour
de mon arrivée, et me donna une chambre dans sa maison. Quod felix faustumque sit.
Montpellier est une belle ville bien bâtie. Je n'ai pas vu sa pareille en France pour la beauté de ses maisons, construites généralement en pierres de taille , et renfermant des logements superbes. Les rues sont étroites , ce qui les garantit contre les ardeurs du soleil pendant les fortes chaleurs. A cette époque , on se tient au rez-de-chaussée, où Ton entretient la fraîcheur en arrosant les appartements et les rues.
La ville ne possède qu'une seule fontaine, celle qui est devant la porte Saint-Gély, du côté de Castelnau. Elle est à fleur déterre, et bonne en été seulement, car en hiver elle devient trop chaude. L'eau ne coule que par un seul conduit , mais gros comme celui de la halle au blé de Bâle. U y adu reste beaucoup d'excellents puits, soit dans les rues , soit dans les maisons ; on y puise au moyen de sceaux attachés à des cordes; les pompes, si communes chez nous, sont inconnues dans ce pays. Les citernes sont aussi fort nombreuses; on y fait couler l'eau des toits, préalablement lavés par la première pluie. Ce sont ces citernes qui donnent l'eau l.i plus agréable à boire durant l'été.
La ville est placée sur une éminence ; de là son nom de Monspessulanus , Monspelium ou Montpellier. Quelques-uns l'appellent Manspessulum ou Monspuellarum , à cause de la beauté
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des femmes. On l'a nommée aussi Agathapolis , ou la ville pieuse. Elle a la forme ovale , et n'est pas très-forte, malgré le mur d'enceinte en pierres de taille et le fossé à revêtement qui l'entourent. Il est vrai que dans ces dernières années on a construit , près des portes d'entrée , quelques bastions (espérons) qui la défendent un peu mieux. Elle diffère bien aujourd'hui de ce qu'elle était il y a cinquante ans. A cette époque , existaient encore les églises Saint-Pierre , Saint-Firmin , Sainte-Anne, Notre-Dame et une foule d'autres monuments religieux. Hors des murs se voyaient quantité de faubourgs populeux et de couvents entourés de beaux jardins; il ne reste plus maintenant pierre sur pierre de tous ces édifices , et dans l'intérieur de la ville, églises et clochers sont également démolis depuis l'an 1563. Saint-Pierre^ où les papistes s'étaient retranchés, a disparu. Il ne subsiste qu'un chœur à la Canourgue , dans lequel catholiques et réformés célèbrent leurs offices. C'était autrefois une prison appelée la Cour du Bayle , et qui consiste tout simplement en une grande salle garnie de nombreux sièges. On peut dire qu'aucun édifice destiné au culte n'est resté debout.
Il y a néanmoins dans la ville un évèque qui s'intitule Évêque de Maguelone. J'en ai vu enterrer un (i); on le porta processionnellement, sur
(i) Antoine de Subjet, mort le 8 octobre 1596. Son tombeau de marbre se voit encore dans la vieille église de
deux mules , de Montpellier à Maguelone, où il fut enterré dans le chœur. Ce fut une grande solennité à laquelle assistaient quantité de chanoines, de maîtres de chœurs^ etc., car la moitié de Montpellier .est encore catholique , surtout parmi le bas peuple et les gens de la campagne. Les réformés tiennent pourtant le premier rang ; c'est à eux qu'est confîée la garde de la ville , charge dont ils s'acquittent avec zélé , attendu que c'est une des places de sûreté que le Roi leur a données. Tous les Consuls et Conseillers de mon temps étaient de la religion ; mais plus tard il y a eu , soit à la Chambre des comptes , soit à la Cour des Aydes, des Présidents et des Conseillers des deux cultes. Beaucoup de villes ressortissent à la Cour de Montpellier, tandis que Montpellier lui-même relève du Parlement de Toulouse , où bien de la Chambre mi-partie de Castres , dans laquelle les deux cultes sont représentés; il y a, en effet , un grand nombre de réformés dans le Languedoc , comme en témoignent toutes les histoires de France.
Montpellier possède une grande et célèbre Université , fondée par le Roi de France et le Pape Urbain. Toutes les Facultés y sont représentées, surtout celle de Médecine, qui est la
Maguelone, restaurée tout récemment, avec auunt de goût que de sdcnce archéologique], par M. Fabrege , son propriétaire actuel.
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plus illustre du royaume. La beauté du pays, les palais et les monuments de la ville, l'affabilité des habitants, la fertilité du sol ont engagé beaucoup de médecins à y fixer leur résidence. D'autre party lors de l'expulsion des Sarrazins de l'Espagne, beaucoup d'illustres médecins arabes, disciples d'Avicenne et d'Averroës , vinrent s'y établir et formèrent le premier noyau d'une École de médecine. Les élèves y affluèrent bientôt de toutes les parties du royaume et jusque des pays étrangers. On compte en temps ordinaire plus de cent de ces derniers , attirés par les avantages qu'offre cette Faculté. L'un des plus précieux, est qu'on peut accompagner les professeurs et les médecins dans les visites qu'ils font en ville à leurs malades ; on peut suivre ainsi le diagnostic, les prescriptions et l'action des remèdes; c'est un grand honneur pour les médecins d'être escortés dans les rues par un grand nombre d'étudiants.
Voici la liste des professeurs de mon temps : Jean Hucherus, chancelier ; Jean Blasinus, doyen ; Jean Saporta, vice-chancelier; Jean Varandseus, François Ranchin, Jacques Pradillaeus (i). Pen-
^i) Huchcr, Saporta, Varanda, Ranchin, Richcr de Bdleval, noms trop illustres dans les fastes de notre école^ pour qu'ils aient besoin d'une annotation. Jacques Pradille était également un professeur distingué , omnium quos unquam audivi, dit Primerose, eîoquenHssimus, Q.uant à Barthélémy Cabrol, de Gaillac, il avait été revêtu de la charge de
dant mon séjour on nomma aussi un professeur d'anatomie et de botanique, qui devait mener les élèves herboriser en été; ce fut le docteur Richier, le même qui créa dans la suite, près de la ville, le magnifique Jardin du Roi, où il cultive des plantes de tous les pays , pour familiariser les étudiants avec la flore étrangère. Durant l'hiver, il fait les anatomies; si les corps des criminels font défaut, l'hôpital lui en fournit. Il y a, au Collège, une salle spéciale pour les dissections (Theatrum anatomicum ) , bâtie en pierres de taille, en forme d'amphithéâtre, afin de permettre à un plus grand nombre de personnes de voir les opérations. Le docteur qui préside l'anatomie commence par faire une leçon , pour expliquer ce que l'on va voir; ensuite le chirurgien du Roi (c'était alors M* Cabrol ) montre aux assistants les différentes parties du corps qu'il a disséquées avant le cours. S'il a trouvé quelque tumeur remarquable , il la déchire en présence du public. QjLiand il y a des dames parmi les spectateurs , comme j'en ai vu , elles ont grand besoin parfois de se cacher derrière leur masque , surtout quand on fait l'anatomie d'une femme.
Les promotions au doctorat sont fréquentes,
dissecteur royal, créée en 1 59$ par Henri IV. Pontanus et Gôlnitzîus le citent avec éloge dans leur voyage. Il a laissé un Alphabet anatomique imprimé plusieurs fois et traduit en diverses langues, de 1594 à 1648. Sa mort eut lieu le 30 loin 1603.
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surtout en médecine. On distingue la grande et la petite (commutti et tnagno modo). La première comporte plus de pompe. Le candidat est promené à cheval par la ville au son des trompettes. n donne , la veille de la promotion , à tous les docteurs, chirurgiens et apothicaires, une sérénade de trompettes, fifres et violons. J'ai vu faire ainsi celle de M. Dortoman, qui est aujourd'hui professeur. C'était un enfant de Montpellier; car il n'arrive pas souvent qu'un étranger veuille faire tant de dépenses pour son doctorat, à moins de viser à une chaire de professeur.
La petite promotion vaut exactement comme la grande. Pour l'une et l'autre il faut le baccalauréat et la licence ; après quoi l'on écrit une thèse, et l'on argumente publiquement contre les docteurs pendant plusieurs jours , et un dernier jour contre les étudiants.
Après la soutenance de la thèse, la promotion a lieu quand on veut , mais toujours isolément ; je n'en ai jamais vu faire deux le même jour Bien que dans la petite il n'y ait point de festin , les frais montent néanmoins à plus de cent francs, tant pour les gants et les cierges que pour les dragées et tous les gradus.
Le Collège n'est pas d'une belle construction. Il ne renferme qu'une salle de cours, et une salle de promotion. Une grosse cloche annonce les divers exercices ; elle est à peu de distance , dans une vieille tour, à côté d'une grande place où
se trouvait jadis une église , dans la direction de la rue Blanquerie.
L'Université possède une foule de privilèges, dont celui-ci n'est pas assurément le moindre : quand le professeur veut toucher son traitement , qui s'élève annuellement à deux cents couronnes de France , et qui lui est payé par la Cour des comptes royaux, il doit se faire accompagner par quelques étudiants , y compris un de leurs quatre conseillers, pour attester que les cours ont été faits régulièrement et avec soin. Le professeur est d'ailleurs obligé de terminer sa leçon ou son argumentation à la volonté des élèves. Dès qu'ils en ont assez, ils commencent à faire tapage avec les plumes , les mains , les pieds ; et pour peu que le professeur fasse la sourde oreille , ils se mettent à faire un tel vacarme , qu'il lui est impossible de continuer.
Défense est aussi faite à tout médecin ambulant, marchand d'onguents et de thériaque , de vendre ou d'exercer dans la ville ; la même prohibition atteint les docteurs étrangers , non munis d'une autorisation expresse de l'Université. Il est non moins sévèrement interdit aux apothicaires de donner des remèdes sans prescription de médecin, à l'exception de quelques drogues insignifiantes , comme suppositoires, clystères communs, contrevers, etc., selon l'énumération du Dispensaire montpelliérain de Joubert. Quiconque a été aidepharmacien , ne peut plus devenir docteur. Si
l'on surprend un médecin de contrebande , ou un marchand d'onguents en contravention , les docteurs et les étudiants ont le droit , sans autre forme de procès , de le placer à rebours sur un âne, avec b queue à la main en guise de bride , et de le promener par toute la ville au milieu des huées et des cris de la populace, qui le couvre de boue et d'ordures de la tète aux pieds. Il nous arriva d' en prendre un le 1 9 décembre 1595. Nous l'enfermâmes dans la salle d'anatomie pour le mettre sur l'âne. Mais sa fenmie courut partout, criant que nous voulions disséquer son mari tout vif. Le quartier s'ameuta , pris de pitié pour le pauvre diable, et nous l'arracha de vive force. On ne le revit plus.
Pour familiariser les élèves avec les remèdes, il y a un apothicaire spécial, appelé le droguiste. C'était, de mon temps, M^ Bemhardin. Le docteur Richier conduit chaque mois les élèves dans sa pharmacie, et fait un cours sur les préparations ; l'apothicaire les fait passer à mesure sous les yeux des élèves, et reçoit un tant pour sa peine.
Montpellier n'est pas moins célèbre , ni moins recommandable par ses chirurgiens et ses apo^ thicaires (i). Ceux qui ont séjourné dans cette
(i) Voir dans les Mémoires de TAcadémie ou de la Société archéologique de Montpellier, les deux travaux de M. Germain sur les Maîtres chirurgiens et VÈcoU de chirurgie de Montpeilier, et V Apothicainrie à Montpellier, sous Fancien régime.
ville sont estimés par toute la France. Aussi en voit-on beaucoup qui viennent se mettre en pension ici ; car il ne leur est pas facile de trouver des emplois au milieu de tant de maîtres distingues. Une chose précieuse pour eux , c'est qu'un professeur particulier fait un cours en français tant aux aides-chirurgiens qu'aux aides^pharmaciens, et préside une fois par semaine des thèses; c'est, d'ordinaire, le dimanche. Ces thèses sont imprimées en français, et soutenues avec un talent remarquable. J'en ai vu présider de mon temps par le docteur Ranchin , et plus tard par les docteurs Richier et Dortoman , en présence d'un grand nombre d'aides des deux sortes. Ceux-ci peuvent assister aux anatomies , moyennant rétribution.
La pronfotion d'un maître en chirurgie ou en pharmacie se fait également en grand appareil. J'ai assisté à deux de ces dernières: celles de Laurent Catalan et du fils aîné de M' Bernhardin. Us sont examinés , pendant trois jours, sur les remèdes , par tous les apothicaires , en présence des médecins. Ensuite , on leur donne à faire quatre chefs-d'œuvre, chez différents maîtres , et à leurs frais. C'est, par exemple^ Tabulas diacarthami , Emplastrum diachylon, Theriacam , Confec^ tûmes Alkermes, etc. Ils subissent, en outre, une foule d'autres épreuves et doivent justifier d'un stage dans diverses pharmacies. Enfin, après avoir donné des sérénades, avec trompettes et violes, à
tous les docteurs, chirurgiens et apothicaires , ils sont conduits le lendemain au Collège du pape Urbain , en grande pompe , escortés de tous les maîtres apothicaires en robe , musique en tête. Là ils prononcent un long discours^ et prêtent le serment; puis ils sont promus maîtres, en présence des docteurs et d'une grande affluence de peuple, ce qui leur coûte pas mal de dragées , soit avant ' soit après la promotion. Pour finir, on les ramène processionnellement chez eux, au son des instruments. Les Juristes ont aussi une salle de cours, non loin de Saint-Firmin (i); mais leur salle de promotion est près de Saint-Pierre. J'ai assisté à celle du docteur Sarracin. En philosophie il n'y avait rien de bien remarquable ; mais plus tard est arrivé M® Casaubon , et aujourd'hui ils ont Julius Pacius (2).
On distingue souvent trois Collèges dans l'Université : celui du Pape , fondé par Urbain V, et richement doté ; celui du Roi, créé par Henri de France, et le Collège du Vergier, qui fournit à de jeunes aides bien doués tout ce qu'il faut pour étudier et s'entretenir pendant dix ans.
(i) Le Collège Sainte- Anne, qui occupait le terrain de la place actuelle du Petit-Scel.
(2) Casaubon arriva à la fin de l'année 1596; Julius Pacius commença à professer dans la même ville , i la rentrée scolaire de 1602. — ( Voir Germain : Isaac Casaubon à Montpellier, et Kévillout : Le Jurisconsulte Julius Pacius, avatit son établissement à Montpellier. ( Mém. de TAcad. de Montp.)
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Les théologiens ont aussi leurs exercices de temps en temps , suivant le programme qu'en a fait imprimer le prédicateur M« Gigord (i), chea le nouvel imprimeur qui vient d'arriver à Montpellier (2).
La police du culte est d'ailleurs très sévère. Si quelqu'un assiste une seule fois à la messe , il hux qu'il se confesse devant toute la communauté comme s'il avait toujours été papiste , et qu'il demande à se réconcilier. Ceux à qui la communion a été interdite pour péché grave , sont également tenus à comparaître devant toute l'assemblée, pour obtenir leur grâce, faute de quoi la
(i) Thèses theoïogica, R. I. G., tn-8<^, de loi pp. — Jean Gigord fils d*André, notaire à Béxiers, né en 1564, mort le 12 janvier 1645 ^ un des plus célèbres ministres de l'Église réformée de Montpellier. U a laissé plusieurs ouvrages de polémique religieuse, imprimés presque tous dans cette ville.
(2) Jean Gilet , de Lyon. Il est inexplicable que Montpellier» avec sa vieille université et ses professeurs, dont les écrits étaient partout en grand renom , n'ait pas eu d'imprimeurs jusqu*à la fin du xvi'* siècle. On n*y trouve pat même la trace, avant cette époque, de ces imprimeries ât passage y qui dans beaucoup d*autres villes précédèrent la période âtàabUssenuni. La plus ancienne impression de Gilet est de 1 595 : Compendium sacra Tkeologia. . . per Lamhertum Danaum, etc. ManspeUi^ Giletus, 1595 , in*4<'; la plus considéraUe est la a^ édition du recueil du président Philippi : EâUs et orâomutnces du Roy conumant VautoriU et juridiction des Cours des Aydes, etc. Montpellier ^ Gilet, 1597 y in-fo).
Gilet était de la religion réformée. En 1614, les Consuls d'Orange lui promirent certains avantages pour qu'il allât
communion leur est refusée. Comme on ne célèbre la sainte Cène que quatre fois Tan , à la Noël, à Pâques, à la Pentecôte et en septembre, il est facile de contrôler et d'exclure ceux qui sont excommuniés. Quiconque veut approcher de la Table du Seigneur doit aller prendre chez son pasteur une marque consistant en une lettre de l'alphabet en plomb. Avant de la délivrer, le pasteur examine le postulant s'il ne le connaît déjà. En approchant de la Cène^ on dépose la marque dans une sébile tenue par un des anciens, nommé surveillant. Après avoir reçu le pain du prédicateur, on se rend à la table des anciens , qui vous présentent un verre de vin rouge. On rend le verre après en avoir bu une petite gorgée.
Pour permettre à tout le monde de communier dans la même matinée, le prêche commence deux ou trois heures avant le jour. Tout de suite
s*établir dans cette ville. L'essai fut fait, mais ne réassit pas. On perd sa trace à Montpellier vers 1618. Mourut-il plus tard pendant la peste, quitta~t-îl la ville avant ou après le siège? Nous n'avons pu rien découvrir. En 1622 il y avait à Nimes l'imprimerie d'une veuve Gillet,
Un autre imprimeur Lyonnais, Antoine Blanc {Antonius Candidus) était venu se fixer à Montpellier quelques années après Tarrivée de Gilet. 11 s'y maria, mais son séjour ne dut pas être long. On ne connaît d'autres impressions de lui que quelques tlièses de médecine et l'ouvrage introuvable dont voici le titre sïngaliei: Sonnets et çuatrains d'admiration ou sonnettes et sornettes dignes de risée, Montpellitr, Bîanc^ 1611, in-4<>.
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après le prêche a lieu la communion , pendant laquelle on lit en chaire quelques chapitres du Nouveau Testament. Quand les honmies, et ensuite les femmes ont communié, Tofficiant dit les grâces ; on chante , et tout le monde quitte Téglise , vers 7 heures. Aussitôt une seconde fournée y entre. Les chants recommencent , puis le prêche et la communion comme précédemment. Cela dure ainsi parfois jusqu'à 11 heures ou midi; car il faut du temps pour recevoir tant de marques. Il arrive souvent à Montpellier que quatre à six mille personnes communient le même jour, et la presse est telle, que l'église, en hiver, est comme si on l'avait chauffée. A la sortie, les anciens font une quête pour les pauvres. Pendant la communion, les pasteurs et les anciens portent le pain et le vin aux indigents qui attendent devant la porte. Les fonctionnaires royaux ont chacun leur place au temple. Leurs sièges sont couverts de tapisseries ornées de fleurs de lis jaunes. Le premier siège est celui de M. de Chastilion, gouverneur de la ville, qui habite un fort bel hôtel. Il n'a au-dessus de lui que le gouverneur général du Languedoc, M. le duc de Ventadour , qui est papiste , et qui fait remonter son origine jusqu'à la tribu de Lévy.
Les Marrans, Mœurs et industries locales. Les spongies. Récolte du hlé, du vin, des olives, etc* La grande et la petite Loge. Le Consulat, Protestants et catholiques.
L y a dans ce pays énormément de familles descendant des Juifs; elles sont venues de Mauritanie, en traversant l'Espagne, et se sont établies dans les villes frontières de Montpellier, Béziers, Narbonne, etc. Quoiqu'elles aient adopté les habitudes de tous les autres chrétiens, on ne laisse pas de les appeler encore du nom de maures , ou marrans , en souvenir de leur origine. Toutefois , ce nom est regardé comme une injure, et l'on s'expose à une forte amende en l'appliquant à quelqu'un, n ne se passe pas de carnaval sans qu'on ne représente les plus notables d'entre eux , par des mannequins rembourrés de foin et piqués de lard, qu'on suspend sur les places et dans les rues, parfois avec des suscriptions rimées. Le bourreau les enlève et les porte à l'Hôtel-de- Ville, où il s'en trouve une grande quantité. Aujourd'hui on en donne les vêtements aux pauvres. Chose remarquable , les principales lois sont rédigées à l'Hôtel-de-Ville , dans la langue de Catalogne , d'où sont venus les marrans ; le parler du Languedoc ne diffère pas d'ailleurs notablement du catalan , nouvelle preuve du grand nombre de marrans qui sont venus s'établir dans
ce pays. Et cependant, nul marran ni descendant de marran ne peut devenir consul , ni conseiller de ville, bien qu'il y ait beaucoup de familles dis* tinguées parmi eux. Ils sont soupçonnés de conserver les cérémonies juives. Quelques-uns s'abstiennent en effet de lard et observent le sabbat. li y a des marrans dans l'une et l'autre religion; ils sont toutefois plus nombreux dans le culte réformé.
Les habitants de Montpellier se distinguent par l'élégance et la recherche de leurs vêtements, de leurs danses, de leurs fêtes et de leur nourriture ; ils imitent avec empressement le luxe inventé par la vanité des cours d'Italie et d'Espagne, et malheureusement aussi les artifices et les fourberies qui s'y pratiquent. Ils sont ainsi devenus un peuple subtil et rusé, qui n'est pas en peine de faire des dupes , tant parmi les Français que parmi les étrangers. On voit ici quantité d'officiers et de soldats , gens non mariés , ne s'occupant que de danses , de chevaux et de jeux ( il y a sept jeux de paume en ville et un dans le faubourg ); et l'on se demande où ces gens prennent tout l'argent qu'ils dépensent. Le luxe n'est pas moindre chez les présidents, conseillers et avocats qui sont extrêmement nombreux. Car comme la ville possède une Cour des Aides et une Chambre des Comptes, où le Roi fait tenir les comptes des sels du Languedoc et de ses autres revenus , il se plaide une foule de procès , qui donnent de gros profits à tous les gens du palais. D'ailleurs,
le Languedoc y en long comme en large , a six journées de marche» et une grande partie du pays ressortit au tribunal et au gouvernement de Montpellier.
La campagne des environs est d'une merveil* leuse fertilité. La terre est de couleur rougeâtre et porte presque partout double récolte , cooune olives et blé^ olives et vin. Ce dernier est si fort, que l'on y ajoute deux tiers d'eau. Si vous demandez à boire , on vous apporte un verre presque rempli d'eau ; vous y versez le vin , et après avoir bu , vous rendez le verre , qui est replacé dans l'eau. On ne garde ni verre ni bouteille sur la table. Le vin reste doux jusqu'au carnaval ; il devient ensuite très-capiteux , mais passe difficilement l'année sans aigrir, parce qu'on ne le soutire pas. Lorsqu'il est tourné , on l'emploie à faire des spongies. Il est peu de maisons où Ton n'en fabrique; elles réussissent par&itement à Montpellier, tandis qu'il est impossible d'en faire dans les villages même les plus rapprochés ; ceb tient à une particularité de l'air ou du sol.
Voici comment on les fait : on place dans des terrines des couches alternatives de grappes de raisins secs et de feuilles de cuivre , et l'on verse par-dessus du vin , qui commence seulement à tourner. Au bout de quinze jours , les feuilles de cuivre se couvrent de vert-de-gris , qu'on enlève avec un vieux couteau. Les mêmes grappes et les
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mêmes plaques servent indéfiniment , jusqu^à ce que les premières pourrissent ; mais il faut les &ire sécher dans l'intervalle des deux opérations. Quand on a une certaine quantité de ce vert-degris en poudre , on le pétrit pour en faire une pâte y à laquelle on donne la forme d'un gros pain carré que l'on vend. Il suffit de vingt-quatre terrines pour qu'une ménagère gagne de quoi payer sa toilette et celle de ses filles , ce qui est un beau profit pour peu de peine. On tient les terrines dans les caveaux , au rez-de-chaussée , et l'on ne recueille le vert-de-gris que tous les quinze jours ; mais il faut aller vite , pour que le cuivre sèche en même temps que les grappes , et qu'il n'y ait pas de temps perdu.
^our les vendanges, il se fait à Montpellier un travail énorme, et tout marche au galop. Le raisin se transporte à dos de mulets ; chaque bête porte deux cornues, et va toujours au pas de course , surtout à vide. C'est aux passants à se garer, car le conducteur ne fait attention à rien ; aussi les accidents mortels ne sont pas rares. Quand le raisin a séjourné quelque temps dans la cuve , il est mis sur le pressoir. Il y a des gens qui font métier d'en louer de petits portatifs, allant d'une maison à l'autre , pour presser le raisin dans les rues. Le vin est mis dans des tonneaux, que les portefaix descendent dans les caves , avec une habileté surprenante. Ils se mettent ordinairement quatre , et souvent aussi
deux seulement pour un tonneau ; ils l'entourent de cordes , sous lesquelles ils passent des bâtons, dont chacun place un bout sur son épaule , et le descendent ainsi sans peine dans les caves les plus profondes. Les vendanges se font au mois d'août, car le climat est très-chaud.
L'hiver dure à peine les deux mois de janvier et février. Toute Tannée on voit des légumes dans les potagers. Chaque jardin possède un puits ou une citerne. Ces puits se trouvent sur une petite élévation de terre , et possèdent une ouverture très-large. Une roue, tournée par un cheval aux yeux bandés et garnie de pots de terre ou de seaux , puise l'eau et la verse dans un grand bassin d'où elle est conduite dans les platesbandes au moyen de petits canaux , et le jardin s'arrose ainsi tout seul.
Il est rare qu'il pleuve pendant les mois de juin» juillet et août; cela fait que la terre est assez dure pour qu'on puisse dépiquer le blé en pleins champs. On se sert pour cette opération de chevaux, de mulets ou d'ânes. Les gerbes de blé sont placées au centre et debout. Un homme monte dessus, tenant par une corde quatre, cinq, six chevaux ou plus , qui ont les yeux bandés et qu'il fait tourner en rond autour des gerbes , en les piquant avec une baguette. Plusieurs hommes armés de fourches poussent les gerbes sous les pieds des chevaux, et retournent la paille, jusqu'à ce que tout soit bien foulé et égrené. Sur le soir.
on jette la paille en l'air > contre le vent ; elle s'envoie et le grain retombe tout droit en un tas ; il est ensuite passé par un crible suspendu à on chevalet; les débris de paille restent dans le aible, la poussière est emportée par le vent , et le blé, arrivé à une grande pureté , tombe sur le sol. Cela va très-vite ; avec un petit nombre de gens et de bêtes , on nettoie un tas énorme par jour. Près de chaque domaine se trouve une aire, de vingt pas en tous sens ; c'est à côté de cette aire qu'on entasse les gerbes à mesure qu'on les coupe ; puis, en moins de huit jours, le grain est rentré. Avec huit chevaux on peut fouler cent quintaux de blé par jour. On ne sait pas ce que c'est que de battre le blé en grange.
Après la moisson viennent les vendanges , et puis la cueillette des olives, qui dure tout l'hiver. Dès les premiers jours de février, on retourne aux vignes, qu'on laisse ramper à terre, sans échalas. Les ouvriers se réunissent à deux heures du matin sur la place, pour se louer. On leur donne six repas par jour. A midi ils vont dormir , et reprennent leur ouvrage le soir à la fraîcheur. Ils portent des manteaux courts de couleur grise ou brune, principalement en hiver quand ils vont labourer. Quelques-uns ne les quittent même pas pour conduire la charrue.
Les oliviers sont plantés , soit dans les vignes, soit dans les champs de blé. L'olive verte est cueillie et salée, pour être expédiée comme
apéritif. En approchant de la maturité, elle devient rouge, puis noire. Elle mûrit en novembre. On les abat comme on fait chez nous pour les noix , mais on étend un drap sous les arbres. On les laisse fermenter, jusqu'à ce que la peau soit devenue sèche et ridée : c'est alors qu'elles donnent le plus d'huile, preuve évidente que la majeure partie de cette dernière ne vient pas de la peau ou de la chair, mais du noyau. On les écrase sous une grosse meule, tournée par un mulet. Cette meule , placée verticalement dans une cuvette en pierre , réduit chair et noyaux en une pâte qui est mise dans des cabas de joncs de forme ronde et munis d'un couvercle. Ces cabas sont empilés'et arrosés fréquemment avec de l'eau bouillante. Q.uand il y en a un certain nombre , ou les met sous le pressoir, en continuant de les arroser. L'eau et l'huile s'écoulent dans un bassin de pierre. Après avoir bien pressé, on remue la pâte dans les cabas , et l'on presse une seconde fois , en arrosant toujours avec de l'eau chaude. On verse ensuite celle-ci dans le bassin, et l'huile qui surnage est recueillie avec des cuillers de fer, pour être mise dans des jarres de terre, que l'on conserve dans les caves. La première huile qui coule s'appelle huile vierge. Elle a la couleur du miel et est douce ; on s'en sert dans les ménages en guise de beurre. La seconde qualité est vendue et expédiée au loin dans des peaux de chèvres.
Les moulins à huik travaillent jour et nuit, depuis la Noël jusqu'en avril. Le meunier vient chercher les olives à domicile avec une charrette qui circule à toute heure ; la nuit il y attache une grosse clochette pour avertir la garde ainsi que les habitants de son passage. Le travail ne s'arrête jamais, et la table doit rester constamment servie, car les ouvriers ont toujours besoin de manger. On s'appuie sur ce fait, pour soutenir que la digestion se Eût mieux en veiUant que pendant le sommeil. Ces ouvriers , en effet , dorûient peu ; ils s'étendent par terre pour sommeiller un instant, pendant que la presse opère. Leur salaire consiste en huile. En outre, quand celle-ci a été enlevée, ils font couler l'eau pour l'y laisser séjourner dans un trou qu'ils appellent l'enfer, et ils en tirent encore un bon parti, surtout par les temps froids , parce qu'alors la séparation ne se fait pas bien dans le bassin. L'huile est l'objet du principal commerce du Languedoc et de la Pro-* vence.
A côté des champs cultivés , il y en a d'autres , surtout du côté de la mer, réservés au pacage des moutons. La chair de ces animaux est trèssavoureuse, parce qu'ils ne mangent que des herbes aromatiques , thym , romanis , lavande (spica et stduhas ); leur laine est excellente, et les meilleurs tapis catalans viennent de MontpelUer. Le comtat de Catalogne n'est d'ailleurs pas bien loin. Sur ces terrains incultes, appelés
garrigues y on prend des lapins à la chair également parfumée , qui se vendent toute Tannée , à bon marché, soit sur la place, soit chez les pâtissiers. Il en est de même des perdrix , qu'on sert dans toutes les bonnes auberges , et dans tous les grands repas. On ne connaît ici que la grande espèce, aux pieds rouges ; la perdrix grise, qui est plus petite, est très-rare.
Il n'y a point de forêts autour de Montpellier; la plus proche est celle des Verreries de Saint- Paul, à trois bons milles, du côté de Celleneuve. C'est de là qu'on apporte en ville le bois à brûler pour le vendre au poids. L'on se demande où ils le prendraient si l'hiver durait longtemps , car ils en consomment énormément dans leurs cheminées, tout en grelottant à côté. Les poêles sont inconnus dans le pays; les boulangers chauffent leurs fours avec du romarin, du chêne kermès (Ikx couifera), et autres broussailles, tant le bois fait défaut , contrairement à ce qui se passe chez nous.
Au centre de la ville, à côté du clocher où l'on sonne les heures , et près duquel se tiennent les chevaux qui entrent en ville , et qu'on attache derrière l'église ruinée de Notre-Dame , dont le faîtage même est écroulé , se trouve une promenade ou place carrée, terre -plein où l'on monte de chaque côté par un escalier de trois marches. Elle s'appelle la Loge. Le pavé est formé de petits cailloux dépointés. C'est là que se réunis-
sent les marchands , les officiers et tous ceux qui ont à traiter d'affaires. On s y promène une heure avant le dîner ou le souper^ et la fouie est si compacte qu'il est presque impossible de circuler. A côte de la place il y a une vaste halle, remplie de boutiques. C'est la Loge couverte, où l'on se promène en temps de pluie. De l'autre côté , en face, est une petite salle ouverte, appelée la Petite Loge, où se font les enchères au petit cieige. On ne peut enchérir que pendant que le cierge brûle ; l'objet reste à celui qui a fait la dernière offre , avant qu'il ne s'éteigne.
Au-dessus de la Loge couverte se trouve une grande salle dans laquelle se fait, chaque année , en grande solennité , l'élection des Consuls, qui sont choisis , au nombre de six , parmi les Conseillers. Le premier est un gentilhomme d'épée ou un docteur de robe longue ; le second un bourgeois , c'est-à-dire un honmie qui peut vivre de ses rentes ; le troisième un marchand , un procureur ou un notaire ; le quatrième un marchand d'une classe inférieure, tel qu'épicier, etc.; le cinquième un artisan ; le sixième un vigneron ou un cultivateur, etc. Le premier Consul a toujours une escorte de sergents de ville , habillés aux couleurs de la ville et armés de hallebardes. A l'église et aux processions , tous les six portent de longues robes rouges , descendant jusqu'aux talons et un chaperon de même couleur, retombant sur l'épaule droite. Ce chaperon a la forme
d'un bas , garni à une extrémité d'un bourrelet , semblable à ceux dont , en effet , on borde souvent chez nous le haut des bas. Les Consuls sont tenus de le porter même les jours ordinaires, bien qu'alors ils n'aient que la robe noire. Cette espèce de coiffure représente, dit-on, une corde de potence ; la ville entière aurait jadis mérité la corde, et le roi , pour étemel souvenir, aurait imposé à tous les Consuls à venir l'obligation de porter sur l'épaule un carcan au bout d'un bas ; mais cette explication n'est pas bien certaine. Ce chaperon , je crois, signifie simplement qu'ils doivent être honorés d'un chacun à l'égal des femmes, qui ont le droit d'en porter un pareil.
Outre les Consuls que je viens de nommer, il y a quatre Consuls de mer, portant la robe violette , et s'occupant de tout ce qui concerne la marine sur le territoire de Montpellier. Ils sont renouvelés tous les ans , et choisis d'ordinaire parmi les riches commerçants.
La garde de la ville, qui se fait avec la dernière sévérité, est confiée aux réformés. Les papistes en étaient complètement exclus de mon temps et j'ai vu comme on renforçait cette garde pendant la nuit de Noël , alors qu'ils allaient à la messe de minuit : à l'entrée de chacune de leurs églises , nos soldats faisaient la haie , mèche allumée , et les papistes étaient obligés de passer entre leurs rangs. La ville n'avait plus alors que quatre portes : celles de la Saunerie , de Lattes , du Pila Saint-
Gély et du Peyrou ; encore n'en ouvrait-on journellement que deux, surveillées par un poste nombreux. Personne n'entrait sans donner son nom, afin que Ton connût toujours le nombre des étrangers qui étaient dans la ville. Pour tout dire en un mot, les deux partis sont en défiance; et bien que les papistes aient souvent produit des ordres du roi, les autorisant à participer à la garde des portes et à la direction des affaires, les orgueilleux montpelliérains, que le roi lui-même appelle ses petits rois de Montpellier , n'ont rien voulu entendre. Qu'ont-ils à craindre ? l'autorité royale est si loin! Il est même arrivé que, pendant la moisson , quand les chanoines ont voulu faire conduire la dime dans leurs greniers, des gens de Montpellier, à cheval et masqués, ont attaqué les paysans, et les ont forcés d'abandonner les voitures de blé , qu'ils ont ensuite emmenées où ils ont voulu. Les chanoines ont bien porté plainte, mais ils n'ont pu obtenir justice, parce qu'ils ne connaissaient pas les coupables. Tels sont les tours d'audace qu'on s'y permet.
Bien des choses curieuses méritent encore d'être dites sur Montpellier et sur ses coutumes; mais pour ne pas trop m'étendre , je raconterai d'abord les voyages que j'ai faits pendant mon séjour dans ce pays. Je rapporterai ensuite, jour par jour ce que j'ai remarqué d'extraordinaire dans la ville , ainsi que tous les événements qui s'y sont passés et dont j'ai gardé le souvenir.
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Excursions autour de Montpellier. BaJaruc. Le Pic de Site, Frontignan. Mhrevat. Lattes. Maguehne.
IX jours après mon entrée chez M. Jac« ques Catalan y c'est*à-dire le 13 octobre, après avoir assisté dans la matinée à la réception du docteur Varon, j'allai herboriser avec une vingtaine d'autres étudiants, sous la conduite du docteur Ranchin. Avant d'arriver au village de Fabrègues où nous nous arrêtâmes pour prendre un verre de vin , on traverse des garrigues couvertes de cistes , de chênes kermès et de toute espèce de plantes aromatiques des pays chauds; mais nous marchions trop vite pour pouvoir 7 faire attention. Le docteur Ranchin qui était à cheval avec quelques-uns des nôtres, avait pris une telle avance , qu'il nous fut impossible de le suivre. Nous arrivâmes à Balaruc à la nuit noire , sans avoir pu le rejoindre ; il fallut aller jusqu'à l'établissement de bains, situé à une demi-lieue plus loin, pour le découvrir enfin dans une mauvaise auberge, où nous fimes un maigre souper, composé d'une omelette ; et comme il n'y avait pas une seule chambre disponible, on nous mena coucher au grenier à foin. Les étudiants firent d'abord un peu de train , mais chacun finit par s'arranger tant bien que mal sur k paille, en corn* pagnie du docteur ; et bientôt , la grande fatigue aidant^ tout le monde dormit d'un bon sommeil.
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Balaruc est une petite ville murée, de quatrevingts à cent maisons, située à une demi-lieue endeçà de rétang de Thau. Le commerce y est nul ; la population se compose de pêcheurs , de bateliers , de vignerons et de cultivateurs. Les bains, que nous visitâmes le lendemain 14, se trouvent à une portée d'arquebuse de Tauberge où nous étions, et qui jadis était un couvent. L'établissement ( Therma Belilucana) n'est qu'une méchante bâtisse, car les sources changeant souvent de place, ainsi que j'ai pu m'en convaincre moi-même par l'inspection des lieux, on a dû renoncer à y élever des constructions importantes. Cela ne nous empêcha pas d'y trouver grande a£9uence de beau monde, venu de Montpellier, de Nimes, de Toulouse ou d'ailleurs , et se contentant forcément de cette mauvaise installation , car on était au fort de la saison des bains, qui est l'automne et le printemps, tandis qu'ils sont réputés nuisibles en hiver et en été.
Les eaux se prennent rarement en bains ; on les boit par six, huit et jusqu'à douze verres, coup sur coup, en commençant par un petit nombre et en terminant de même , comme il est d'usage pour les eaux minérales. Chacun agit à sa guise ou selon l'ordonnance des médecins de Montpellier, pour qui Balaruc est un bon revenu, rien ne s'y faisant sans leur prescription. Elles sont chaudes , fortement salées et d'un goût désagréable, rappelant celui d'un mauvais potage
trop relevé. Après avoir bu, l'on ùàt un tour de promenade dans la campagne. Les dames élégantes marchent en s'appuyant au bras de leurs domestiques ou de leurs cavaliers servants ; et comme l'eau agit promptement et procure d'abon* dantes selles , c'est un curieux spectacle de voir tout ce monde arquebuser en plein champ et à qui mieux mieux ; car il n'y a ni arbre ni abri pour se mettre à couvert, le maisonnage se trouvant au bord de l'étang. Au reste , les renseignements les plus complets sur l'efficacité de ces eaux, sur leur composition , sur le canal par où elles se déversent dans l'étang, toutes les particularités en un mot qui peuvent les concerner, se trouvent dans un petit volume in-8% écrit en ladn par M. Nicolas Dortoman , docteur en médecine de Montpellier. Il y a même joint uiie vue de l'établissement; mais dans ces quatre dernières années, on y a fiait beaucoup de constructions nouvelles. Un pharmacien y tient une officine ouverte pendant toute la saison ; à la même époque, on y voit un grand nombre d'étalages d^ marchands , et des jeux de toute sorte y sont installés, comme dans toutes les villes d'eaux.
Après avoir tout visité en détail , nous nous dirigeâmes sur le pic de Sète en traversant l'étang en droite ligne , dans un sorte de bateau appelé barque, et aussitôt arrivés à terre, nous nous mimes à gravir la montagne , qui s'appelle Cap de Site, en latin Caput Ceti ou Mons Setius. On y
rencontre des quantités prodigieuses de romarin, de thym, de lavande, d'arboussier, espèce d'arbre donnant des fruits semblables à de grossesfraises, et d'autres belles plantes rares du Languedoc, en particulier VAlypum numtis Ceti , fleur bleue qui ne se trouve que là. Du sommet de la montagne (il Ëiutune demi-heure pour y arriver), on jouit d'une vue très-étendue , soit du côté de la haute mer, soit du côté de la terre ferme. Nous redescendîmes par le versant opposé jusqu'aux grands rochers qui bordent la mer en cet endroit. Les Turcs se montrent parfois dans ces parages^ mais sans pouvoir débarquer, faute de port. C'est ce que nous a dit un guetteur logé tout au haut dans une petite maisonnette.
Il y a cinq ans environ , le prévôt Augier, agissant au nom du connétable , a commencé à construire sur le point le plus élevé une ville qui se nonmiera Mantmorenàette ; il a , de plus , le projet, au moyen d'une tranchée pratiquée dans la montagne, de faire communiquer la mer avec l'étang , de manière à former un port , ce qui créerait certainement une* ville de commerce considérable , car le Languedoc n'en possède pas un seul convenable. Entre CoUioure et Marseille, aucun vaisseau de fort tonnage ne peut aborder sur une étendue de quarante milles , malgré les quelques petits ports intermédiaires qui s'y trou* vent. Depuis deux ans, Cette en possède deux de ce genre , l'un sur la mer, l'autre sur l'éung ;
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mais on n'a pas percé l*isthme qui les sépare. On les ferme avec des chaînes.
Nous nous dirigeâmes ensuite vers la plage de sable, toute couverte de coquillages et de pierres brillantes. Il y pousse beaucoup de plantes marines à une faible distance du bord, et la mer de son côté en rejette un grand nombre ; par exem* pie , des mousses semblables à du corail rouge , jaune et blanc , des boules d'un feutre jaunâtre , et beaucoup d'autres curiosités, que j'ai recueillies et expédiées à Bâle. Le long de cette plage, l'eau ne devient pas profonde tout d'un coup comme au pied de la montagne. On peut s'y aventurer à plus d'une portée d'arquebuse sans perdre pied, sur un fond de sable uni , sans le moindre caillou. Les vagues sont parfois assez fortes, mais ne peuvent pas se comparer à celles de l'Océan. La Méditerranée n'a pas non plus ces marées de l'Atlantique dont je parlerai plus loin.
Notre récolte finie, nous revînmes à l'étang en traversant la plage , large tout au plus de deux portées d'arquebuse; et profitant d'un vent favorable qui permettait à notre bateau de louage de marcher toutes voiles dehors , nous arrivâmes à midi à Frontignan , à l'auberge du Grand Logis, tandis que le docteur Ranchin contmuait sa route sur Montpellier avec une partie des étudiants.
Frontignan est une petite ville située au bord de l'étang de Thau , qui s'étend de Marseillan à Aiguesmortes. Sa population se compose de
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pécheurs^ de mariniers et de vignerons. Du côté de l'étang est établi un chantier de radoub, qui , à ce moment , était plein de vaisseaux. C'est dans la banlieue de cette localité qu'on récolte le fameux muscat connu du monde entier. Les enseignes de Paris le désignent sous le nom de muscat dt Frontignan ; mais les villages voisins , Mirevaux par exemple, en produisent d'aussi bon , sinon meilleur ; seulement c'est à Frontignan qu'on l'embarque pour le transporter à Aiguesmortes , d'où il passe dans le Rhône , par un bras de ce fleuve nonmié la Robine, pour monter à Lyon ; même chemin que suit aussi le sel. De Lyon, on l'expédie en Allemagne , où il est connu sous le nom de muscat de Lyon, et vendu par les marchands pour du vin de Curs , qu'il vaut d'ailleurs parfaitement.
La pluie nous ayant retenu toute la journée à Frontignan , nous eûmes le temps d'en boire du vieux et du nouveau . Celui-ci est très-doux et très-sucré; tandis que l'autre est alcoolique, sans douceur, et d'un goût désagréable. Aussi n'en fait-on pas provision et vend-on chaque année la récolte tout entière. Le lendemain 15 octobre , nous aurions voulu retourner à Montpellier de grand matin, mais le mauvais état des chemins et la pluie battante nous retinrent jusqu'à midi. Comme il y avait à craindre que cette dernière ne continuât indéfiniment ( de fait elle tombait depuis huit jours et allait continuer
encore sans interruption jusqu'au 29 ) , nous profitâmes d'une ëdaircie, dans Taprès-dlnée , pour nous remettre en marche; mais à peine partis , les averses reprirent de plus belle jusqu'à la nuit.
Mirevaux , où nous fîmes halte pour boire un verre de vin , est une petite ville murée , moitié plus petite que Frontignan et produisant^ comme je l'ai dit, le meilleur muscat. On y fait sécher beaucoup de figues et de raisins au soleil, dont la réverbération en cet endroit-là est excessive. Après quelques instants de repos y nous reprîmes notre route, ayant parfois de l'eau jusqu'au dessus du genou. Les ondées faisaient rage ; c'étaient de véritables trombes. Trempés de pluie et couverts de terre, nous ne faisions plus attention ni au bon ni au mauvais chemin. Quelques-uns tombèrent dans des fossés ; d'autres perdirent leurs souliers dans la boue. Nous étions dans un état pitoyable ; sans compter qu'en arrivant à Montpellier il faisait nuit noire, et que les portes étaient fermées depuis longtemps. Il fallut nous sécher tant bien que mal dans une auberge du faubourg , où nous passâmes la nuit, seize dans une chambre à quatre lits , c'est-à-dire quatre par lit. Le lendemain 16 octobre , nous rentrâmes en ville de grand matin pour changer de vêtements. Les quelques plantes que nous rapportions étaient toutes détériorées par l'eau. La pluie ne cessa de tomber les jours suivants jusqu'au 29 ; elle durait depuis le 27
septembre , ce qui est un bit surprenant pour le pays.
Le 17 octobre, je me fis immatriculer à l'École de médecine , et j'acquitui les droits de l'apothicaire droguiste. Les cours commencèrent le 23 octobre.
Le 2 novembre , jour des Morts , les jeunes gens riches de la vide se travestirent avec des vêtements de femmes , et tinrent un jeu de bague non loin de la Saunerie, dans une ruelle étroite de la ville (i)> près de la Couple, Us étaient tous masqués; quelques-uns avaient garni leurs vêtements de plaques de cuivre , qui produisaient un grand bruit en courant.
Le 2 décembre y nous fîmes la dissection d'une femme morte à l'hôpital. Elle avait dans la matrice une tumeur (^molam) dure comme une pierre. L'autopsie fut achevée le 5, en présence de dames élégantes.
Le 15 décembre, j'allai herboriser avec plu-sieurs de mes camarades au port de Lattes , dont le nom renferme l'idée de porter y et vient du latin latus , ce qui signifie portant beaucoup de
(i) Singulier jour pour une mascarade ! Félix Flatter parle aussi de ce vieil usage dont la tradition est aujourd'hui complètement perdue. C'est dans ta rue où se tint ce jeu de bague que fut bâti en 1603 ^^ Petit Temple, démoli en 1670, et dont l'emplacement est aujourd'hui occupé par la place Saint-C6me. La vieille auberge de la Couple, disparue tout récemment, était au N^' 7 de la place.
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vaisseaux, n est traversé par le Lontes ou Lez ( en latin Ledus ou Ledum^, rivière qui prend sa source à une lieue derrière Montpellier, et fait tourner , à un quart de lieue de cette vUk , les moulins de Salicate , où tous les habitants vont faire moudre leurs grains. Elle passe ensuite sous le pont Juvénau, qui est construit en pierres, comme presque tous ceux du Languedoc, comr mence à être navigable à Lattes seulement et se jette dans Tétang. Les vaisseaux de moyen tonnage y arrivent par le port de Maguelone, appelé aussi port des Sarrasins, et par le grau de Mauguio. Après avoir reçu leur chargement , ils s'en retournent par la même voie. Lattes est un port très-commode pour Montpellier , car il n'en est qu'à la distance d'un mille, et les marchandises s'y transportent aisément à dos de mulet. On prétend que le fameux pont du Gard avait été destiné à conduire de l'eau jusqu'au Lez, dans le but de créer un canal de navigation entre Lattes et Nimes^ qui était une ville considérable du temps des Romains; mais beaucoup pensent que ce projet ne reçut jamais d'exécution; à peine parvint-on à rendre navigable le petit fleuve du Vistre , qui passe par Nimes et se jette dans la mer un peu au-delà d'Âimargues. Comme le Lez est souvent envahi à Lattes par les herbes et les ordures , une machine à draguer y fonctionne constamment. C'est un bateau portant de grandes roues munies de câbles et de râteaux de fer^ qui,
en tournant , retirent tontes les herbes de Teau , pour conserver an lit sa profondeur et ne pas intercepter la navigation.
Lattes est une ancienne petite ville ruinée , et presque inhabitée aujourd'hui. On n'y voit plus que des jardins et une auberge unique. C'était pourtant jadis , à ce qu'on prétend, une ville de commerce très-animée. Son mur d'enceinte subsiste encore, mais on ne ferme plus les portes. Elle appartient à ceux de Montpellier. Le Lez passe au pied des murailles , et le port touche une des portes de la ville (i). Je revins à Montpellier le même soir.
Le 15 janvier 1596, je retournai à Lattes, où j'avais été le 15 décembre précédent. C'était pour voir des vaisseaux pontés qui étaient arrivés de Marseille; je n'en avais encore jamais vu. La drague y fonctionnait toujours. Je suis presque persuadé que le premier dessin en fut donné à Genève, dans un recueil de gravures sur cuivre , où se trouvaient dessinées beaucoup d'autres machines , entre autres une voiture à voiles, n'ayant besoin d'aucun attelage et marchant avec la seule impulsion du vent. J'ai connu des per-
(i) Un débris massif de cette porte subsiste encore en face du port qui n^est plus aujourd'hui qu'une petite mare, envahie par la vase et les herbes, comme la roubine ou canal qui le faisait communiquer avec les étangs. La canalisation du Lez, à la fin du xvii® siècle , porta le dernier coup au commerce de Lattes.
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sonnes qui s'êeûetitscmvem servies de cette espèce de véhicule en Hollande.
Le dimanche matin i8 février, au soror dn prêche, je suis allé à Villeneuve avec feu Jacques Catalan, le pharmacien , mon patron , et M. Rodolphe Weis de Zurich.
Villeneuve n'a pas tout à fait la grandeur du Petit*B^e, mais c'est une place très*forte , grice aux fossés pleins d'eau qui l'entourent ; aussi les réformés n'ont-ils jamais pu s'en emparer , et les églises y sont-elles encore toutes debout. Un bateau que nous avions loué , tout en buvant on verre de vin , nous mena par un canal ou peut-* être une rivière canalisée, dans l'étang que nous traversâmes en droite l^e , pour aborder dans la petite lie où se trouve le fort et l'hôpital de Maguebne.
Cette ile est entièrement baignée par l'étang. A l'est se trouve le port des Sarrasins^ qui met ce dernier en communication avec la mer, et donne passage aux vaisseaux; à l'ouest et au nord se trouve l'étang lui-même, qui est salé dans le voisinage du port, à cause du mélange d'eau de mer. L'île s'élève à une certaine hauteur au-dessus du niveau des eaux ; elle est de forme ovale et couverte de gazon. Au centre s'élève le château^ du haut duquel on peut, avec une sarbacane , atteindre tous les points du rivage , ce qui peut donner une idée des dimensions de l'île. On y voit beaucoup de lapins , qui s'y multiplient
sans pouvoir en sortir et sans avoir à craindre les chasseurs étrangers.
Nous commençâmes par visiter l'hôpital , vieille ruine dont il ne reste plus que les murs extérieurs. Nous nous rendîmes ensuite au château , qui appartient à Tévèque et aux chanoines de Montpellier ; ils y entretiennent un capitaine et douze soldats, pour défendre le port et les envi* rons. Après nous être annoncés , on nous fit passer successivement par douze portes étroites et basses » toutes orientées différemment. Nous fûmes reçus à l'intérieur par le capitaine, qui nous fit monter un long escalier de pierre. Un long corridor voûté se croisant avec un autre et mis* selant d'humidité , nous conduisit à une vaste salle en mauvais état. Le capitaine nous mena ensuite dans sa chambre, qui était toute lambrissée, comme chez nous les salons de famille. Il nous servit une collation de toutes sortes de confitures et de conserves , préparées par sa femme de ménage , qui se montra fort gracieuse. Elle était mariée et mère de plusieurs enfants. Son mari s'appelait M. de la Garde ; mais le capitaine l'envoyait toujours en expédition ou en message afin d'avoir la femme pour lui seul , car il ne pouvait pas se marier, étant lui-même chanoine. U se nommait M. Jacques d'Arles (i). La dame
(i) Flatter donne indifféremment le titre de capitaine ou de gouverneur au chanoine majeur, chargé tous les six mois
nous invita à revenir, avec d'autant plus d'insistance qu'elle avait mis sa fille en pension chez M. Jacques Catalan.
Un soldat qu'on nous donna pour visiter le château , nous fit d'abord monter un escalier de pierre étroit et interminable qui mène sur le toit; nous y trouvâmes d'autres soldats allant et venant près de plusieurs pièces montées sur leurs afiuts et de grandes arquebuses placées sur des crocs doubles. Ils sont là pour sonner une cloche élevée servant à signaler les vaisseaux qui passent en mer. On leur demande où ils vont et d'où ils viennent, pour qu'ils ne puissent pas firauder le péage. Les signaux se font parfois aussi avec les canons ou les arquebuses. Le toit, couvert de dalles semblables à celles employées dans les maisons de Montpellier, n'est qjue légèrement incliné , ce qui permet d'y marcher facilement. Il est bordé tout autour d'un mur crénelé. On y jouit d'une vue superbe du côté de la mer et du côté de la terre , et l'on peut tirer les oiseaux des deux côtés.
En redescendant l'escalier, on nous fit traverser
et à tour de rôle du service de l'église de Maguelone. Outre son vicaire et six autres prêtres à gages , il avait encore sous ses ordres des gens de service et quelques soldats pour la garde de Tile. Et comme ce séjour n'était pas gai , un article de la Bulle de sécularisation de 1536 privait de leur traitement les ecclésiastiques qui refuseraient de s'y rendre.
des salles toutes délabrées ; car c'est une vieille construction où Teau suinte partout; on peut y trouver de la fraîcheur en été , mais en hiver il y doit faire des froids terribles. Au bas du château, après avoir redescendu le premier escalier de pierre , nous franchîmes à main droite une porte donnant accès dans l'église de Maguelone . Nous y vîmes à gauche, dans le mur, une retraite jadis murée , mais maintenant ouverte , où se trouvaient , dit-on , les corps embaumés de la belle Maguelone et de Pierre de Provence , assis à côté l'un de l'autre. Aujourd'hui tout a disparu. Un peu plus en avant se trouvent trois autels et devant celui du milieu l'on voit quelques tombeaux , en marbre blanc , d'évêques de Montpellier, qui s'appellent évèques de Maguelone, et aussi d'autres tombeaux renfermant des consuls de la ville : j'ai profité d'un moment pour copier l'épitaphe suivante :
Ilk ego sum quandam Magalona prasul Yzflrnus Quem genuit tniro Monspessulanus honore, Cujus in hoc tenerum corpus circumdedit urnd Barrière Albertus, fratris non immenwr hujus. Accipe, sancte parens, precibus siflecteris ullis Hanc animant, athereo sedeatque reposta cubili,
Obiit ii*» M cccc x^cvm , die vero xrx aprilis.
Plusieurs chapeaux de cardinaux sont suspendus dans l'église, et l'on y dit encore tous les jours messe et vêpres. Notre guide nous fit lire
dans un livre imprimé beaucoup de détails intéressants sur le château et l'hôpital , dont la fondation remonte très-haut, comme on peut le voir dans l'histoire charmante de la belle Maguelone et de Pierre de Provence, qui se sont rencontrés en cet endroit (i).
Tout en bas près du château , on nous montra aussi deuz puits> presque contigus. Le gouverneur nous affirma que le plus rapproché de la mer donnait une eau excellente , tandis que celui qui est le plus près de Tétang n'avait qu'une eau jaunâtre et non potable. Nous aurions voulu nous en assurer par nous-mêmes, mais il n'y avait ni seaux ni cordes. L'île possède encore assez près de la mer une troisième source ; c'est celle qui fournit l'eau pour les repas. Après avoir ainsi visité le château tout en détail , nous fClmes
(i) Tous ces bâtiments , décrits par Flatter et qui constituaient le fort ou château de Maguelone, étaient adossés â la façade nord de l'église. Ils disparurent en 1635 sous le coup des démolitions ordonnées par Louis XIII , et les matériaux furent employés â la construction du canal des étangs. U ne reste que les deux escaliers menant sur le toit de l'église et la haute et massive tour carrée , aux voûtes effondrées , qui cache partie de la façade principale. Sur un des angles de cette tour on aperçoit encore les assises de pierre en encorbellement qui supportaient la guérite du guetteur (hada) perdue en quelque sorte dans les airs. Il y montait par une échelle, et on lui faisait passer les vivres (vidualia) au moyen d'un panier ou d*une corbeille (cum honopaniiiro veî cophino)»
accompagnés jusqu'à notre bateau par le gouverneur et par son frère, qui avait pour finnine la fille légitime de la ménagère mtoe du gouverneur, Mlle, de La Garde d'Alès.
Une demi-heure plus tard, nous étions de retour à Villeneuve. Avant de souper, nous prîmes plaisir à regarder les danses et les branles qui se faisaient dans les rues ; puis nous allâmes nous coucher. D fallut se mettre quatre dans le même lit , car il n'y avait qu'une seule et mauvsdse auberge dans la ville, dont la population est composée uniquement de pêcheurs , de bateliers et de vignerons. Elle appartient à Tévèque et aux chanoines, ainsi que les droits du port, et la pêche des étangs.
Le lendemain 1 9 février, nous regagnâmes Montpellier, en passant près de plusieurs métairies ; et nous étions rendus pour Theure du déjeuner, après avoir fait un bon mille allemand.
Le 8 février, il tomba de la neige , mais elle fondit aussitôt.
Le 12 février, une femme qui avait tué son enfant fut menée, à travers les rues, jusque dehors des portes de la ville. Sur tout le parcours on la fouetta avec des verges et des lanières de cuir garnies de nœuds. Son dos n'était qu'une plaie, et elle mourut au bout de quelques jours.
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La Bigude blanebe tt h Pont de Lund. -^ Ninus. — Le Pont du Gard» — Viîlmeuve^'Avigmm.
E 22 février, le polonais Daniel Naborronius devait partir pour Lyon. Comme je n'avais pas encore vu Nimes ni Avignon, je résolus de raccompagner jusqu'à cette dernière ville. Après avoir bu le coup de Tétrier, nous sortîmes par la porte de Lattes , escortés par une foule d'Allemands. Arrivés à Castelnau, il fallut boire de nouveau le coup de la séparation que voulut payer Jacques Catalan. Une partie de la bande s'en revint ensuite à Montpellier : c'étaient le baron de Flodorf avec son précepteur Eckberg, M. de Karpf et Sébastien Rodtmûndt. Les autres , c'est-à-dire Jacques Catalan , M. Rudolf Simler^ Félix Rodtmûndt et Gaspard Thoman, voulurent nous accompagner jusqu'à la Bégude blanche, malgré la pluie, et bien que deux d'entre eux n'eussent que des escarpins. A une portée d'arquebuse de Castelnau, Jacques Catalan qui était connu dans tous les villages et toutes les fermes des environs , nous fit prendre une troisième rasade, et à Vendargues, village où son père possédait beaucoup de belles terres , que le fils a vendues , il nous fit servir à dîner par un de ses amis. A Saint-Brès , village à deux lieues de Montpellier , nous goûtâmes à l'enseigne du Us; enfin, en arrivant à Colombiers, un des cousins de
Catalan voulait encore nous faire boire; mais rheare pressait , les chemins étaient mauvais, et toutes ces haltes nous avaient déjà pris beaucoup de temps. Nous continuâmes donc tranquillement notre marche , en nous tenant par la main et en chantant pour oublier la longueur et les ennuis de la route : nous répétions d'abord trois fois chaque couplet , chacun faisant sa partie , avant d'arriver au refrain ; puis , sur un serrement de doigts de Catalan , nous nous taisions tous ensemble. Assez tard dans la soirée nous atteignîmes Iz Bigude blanche: on nomme ainsi deux auberges isolées y bâties à c6té l'une de l'autre ; celle que nous choisîmes et qui passe pour la meilleure du Languedoc , est placée sous la sauvegarde des ducs de Ventadour et de Guise. Par un billet écrit avec du charbon et du vin et remis à un chaudronnier. Catalan avait mandé à son domestique de lui amener un mulet. L'homme et la monture arrivèrent presque en même temps que nous, ce qui fut très -commode le lendemain pour Catalan. Nous fûmes , du reste , très-bien traités, dans une salle particulière. On commença par nous servir des perdrix, plat obligatoire alors même qu'on ne serait qu'une seule personne , et qui n'augmente pas le prix du repas. Vinrent ensuite des lapins et enfin des chapons , pour lesquels notre hôte était principalement renommé. Ces deux auberges sont sur la grande route , juste en face Je Lunel-Viel, village situé à quel-
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que distance de la ville même de LuneU Elles y furent établies quand on dut abandonner le chemin plus ancien qui menait à cette dernière , à travers un bois qu'on laisse maintenant sur la droite et qui était toujours infesté de brigands.
Le lendemain 23 février^ après la soupe du matin , nous laissâmes nos compagnons à l'auberge , pour nous diriger sur Nimes , Daniel Naborronius, Jean-Guillaume Leiniger de Heidelberg et moi. Â peu près à une demi-lieue de hBigtéde, on rencontre une église païenne, de forme hexagonale et toute en ruines. Mais les restes en paraissent si neufs et si bien conservés, qu'on la dirait construite depuis peu d'années (i).
Un peu au-dessus du sol , je relevai sur une pierre cette épitaphe assez difficile à déchiffrer :
KALEND. BOBRJJ | OBMCRIX EIVS COVS | SEJ JACOBJ AVEEVST I MACER RAJMVNDVS | DES CADAHL
Au bout d'un mille , nous passâmes ensuite le Vidourle , rivière qui vient du côté de Sommières
(i) D'après une note de M. Millerot, rérudit bibliothécaire de la ville de Lunel , il s'agit de la chapelle de Notre- Dame d'Assargues , bénéfice appartenant an chapitre collégial d^Aiguesmortes , et que M. Germer-Durand place  tort sur la rive gauche du Vidourle. Une croix fut érigée sur les ruines mêmes de cette chapelle, en 1714 , pour en perpétuer le souvenir, quand une ordonnance de l'Évêque de Montpellier en eut prescrit l'entière démolition ; elle est placée à cent vingt-cinq mètres de la route nationale actuelle.
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et se jette dans la mer près de Saint-Laurent. Le pont qui la traverse^ est en pierre , comme presque tous ceux de Languedoc , où je n'en ai guère vu de bois ; il est à mi-chemin entre Montpellier et Nimes. Un peu plus loin» avant d'arriver à Uchaud où nous bûmes un verre de vin à la Couronne, nous aperçûmes, à quelque distance de la route, le beau château de Vestric. Enfin, après avoir traversé Bernis et Milhau, nous arrivions à 4 heures du soir à Nimes , situé à huit milles de Montpellier.
Nimes.... était autrefois la capitak de vingt villages des Volces Ârécomiques et doit , comme Marseille , sa fondation aux Phocéens. Elle est pleine de monuments, d'inscriptions, de colonnes, de tours , de théâtres et d'édifices remontant à l'époque où elle était habitée par les Romains. J'ai vu quelques restes subsistant encore de ses remparts. Ses environs sont agréables , et tout complantés de figuiers, d'oliviers , de grenadiers et d'une foule d'autres arbres. La ville actuelle est de moitié moins grande que l'ancienne ; son mur d'enceinte n'entoure que ce qui était jadis le centre du vieux Nimes , qui renfermait , comme Rome, sept collines, étendue très-considérable dont j'ai pu me rendre compte moi-même , en examinant le pays du haut d'une de ces collines où se trouve la Tour maigne ou Tour massime , construction creuse à l'intérieur et revêtue extérieurement de petites pierres cubiques comme
celles qu'on voit à Augst, près de Bâle. Cette colline , formée d'une seule masse de rochers, se trouvait presque au centre de l'ancienne ville. La maçonnerie de la tour est si dure , qu'il est impossible d'en rien détacher ; à sa forme pyramidale, on reconnaît qu'elle a dû être très-élevée, et destinée peut-être à un poste militaire. Certains prétendent qu'elle avait six étages et faisait partie du mur d'enceinte , où l'on en aurait compté mille de pareilles.
En redescendant, nous visitâmes le Temple quelque peu ruiné de Diane ( ou d'Adrien , selon d'autres). Les murs sont construits en pierres de taille si blanches et si belles qu'on les admire encore malgré leur délabrement. Cette destruction remonte à peine à quelques années. La forme de l'édifice est carrée^ et d'une proportion irréprochable. Entre les colonnes se trouvent des fenêtres rondes et des niches où les païens plaçaient leurs dieux. On y voyait aussi des aigles, symbole de l'Empire romain; mais il n'en reste que quelques-uns, sans tête; cette mutilation est attribuée aux Visigoths, qui auraient ainsi voulu effacer les souvenirs de Rome, et montrer que l'Empire avait été décapité. L'autel à Diane subsiste encore.
Hors la ville nous allâmes voir aussi le bassin de la Fontaine, qui est intarissable, car elle reçoit plusieurs sources et fait tourner trois moulins à peu de distance les uns des autres. L'eau est dit-
on la meilleure de la contrée ; de là le proverbe : Aigua de Nismes. On m'a affirmé que Messieurs de la ville l'avaient fait sonder sans jamais atteindre le fond, et qu'un voiturier s'y était noyé avec son cheval et sa charrette, sans pouvoir être retrouvé. J'ai quelque peine à le croire : cependant en 1601, le laquais d'un conseiller y étant tombé avec un cheval qu'il menait boire , l'homme fut sauvé , mais la bête se noya. On la chercha longtemps et vainement avec des crocs de fer et des cordes munies de plombs, dont il y avait, d'après ce que m'a affirmé M. Jean Pistorius, témoin oculaire, un chargement de deux voitures au moins. Enfin, le neuvième jour, le cheval remonta à la surface quand le foie eut crevé.
Il y avait alors à Nîmes un artiste qui prétendait avoir regardé , au moyen d'un miroir, jusqu'à cent cannes (200 aulnes) de profondeur sans apercevoir le fond. Certains sont d'avis que cette fontaine vient du Rhône où de quelque autre fleuve ; car parfois elle grossit tellement , sans qu'il ait plu à Nimes , qu'elle menace d'inonder la ville entière. On voit sur le mur du Collège une entaille faite dans une plaque de marbre pour marquer à quelle hauteur les eaux s'étaient une fois élevées ; je pouvais à peine y atteindre avec la main . Elle porte cette inscription :
Anna post tcrcenta, undenaque lustra , secundo Septcmbris nono, hune merserat unda locum.
La pluie, cette fois, était tombée durant six jours sans interruption ; si on ne lui avait pas ouvert des débouchés , le désastre devenait général , car la moitié des rues était déjà envahie et les habitants avaient dû se réfugier sur les toits. Q.uand les eaux sont basses, le bassin ne déborde pas, et les moulins ne peuvent plus marcher ; quand elles sont hautes au contraire , elles s'écoulent par les fossés des remparts dans le Vistre , qui se jette dans les étangs non loin de Marsillargues. H est possible qu'on ait extrait de ce bassin les pierres du Temple de Diane ou celles du Tbeairum, ce qui expliquerait cette profondeur extraordinaire.
Nous voulûmes ensuite entrer dans la ville , mais sous la porte il fallut se (}uereller avec le gardien , qui voulait savoir à toute force ce que nous venions y faire, et qui nous connaissions dans Nimes. — «Nous voyageons pour notre plaisir, répondit Daniel, et pour visiter le pays. » — Là dessus, le gardien de s'écrier qu'il savait bien que les Allemands avaient l'habitude de gaspiller leur argent en promenades, mais que néanmoins il nous fallait nommer les connaissances que nous avions en ville, et les faire prévenir par nos laquais. C'était pour nous embarrasser, parce qu'il voyait bien que nous n'en avions pas. — « Envoyez-y le vôtre , riposta Daniel, qui s'était aperçu qu'il n'en avait pas plus que nous. » — Lorsqu'il vit que nous lui regardions le blanc des
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yeux , il saisit une hallebarde , mais les autres gardiens s'interposèrent. Nous nous rendîmes alors à une autre porte , et, une fois entrés, nous allâmes au Cheval blanc où vinrent nous rejoindre aussitôt plusieurs Allemands établis à Nimes depuis de longues années, M. Chrétien Pistorius de Heidelberg, recteur de l'École, M. Rulman , un maître de l'École, et encore un troisième .
Us nous menèrent aussitôt à l'amphithéâtre, édifice splendide , de forme ovale , construit sans mortier, mais avec un ciment particulier, dissimulé, dit-on entre les pierres : il se pourrait cependant que ces dernières, qui sont énormes, soient simplement posées les unes sur les autres. Dans l'intérieur se trouve une cour également ovale, appelée Campus Martius, où se réunissaient les Romains pour l'élection des magistrats. Pour utiliser ce grand espace , on 7 a élevé plusieurs maisons , dans ces derniers temps ; ce qui est regrettable , car on devrait veiller à la conservation de ce monument, dans son genre le plus complet qui existe , et qu'ont également respecté les Goths et les Sarrasins. L'arène est entourée de dix-sept rangées de gradins en pierres de taille hautes de deux pieds et larges de même. Du plus élevé , qui a 403 et, selon d'autres, 470 pas de périmètre , on aperçoit la ville entière. Naguère encore on pouvait en faire complètement le tour dans cette partie supérieure; mais, il y a deux mois, des pluies prolongées ont occasionné sur une Ion-
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gueur d^ 30 pieds, un ëboulement qui écrasa une maison fort heureusement inhabitée. J'estime que, restauré, Tamphithéâtre pourrait encore aujourd'hui contenir vingt mille personnes.
A l'extérieur, on voit sculptés en relief Romulus et Rémus allaités par une louve , et deux lutteurs. A l'extrémité opposée , J'ai vu aussi une grande figure taillée dans la pierre, portant de longs cheveux et semblant réunir trois personnes en un seul corps. Sur le fronton sont sculptées deux tètes de taureau et un triple priape volant, monté par une femme qui le mène par la bridç. Les pierres dont l'édifice est bâti mesurent en général dix pieds de long sur deux de large et d'épaisseur. Q}ielques-unes ont même une longueur de douze pieds et une épaisseur de six.
Cet amphithéâtre est tout près de la porte Saint- Antoine et contre le rempart. On l'aperçoit de bien loin quoiqu'il soit bâti sur un terrain plat conune toute la ville, qui est elle-même dans un bas-fond entre les sept collines qu'elle couvrait jadis. A côté se trouve l'auberge renommée des Arènes f et sur la partie du monument qui lui £ût face, on voit un taureau sculpté, non loin du basrelief de Romulus et Rémus.
Nous visitâmes ensuite la Maison Carrée, autre édifice antique, isolé, situé près de la porte de la Madeleine , non loin du rempart. Au temps des Romains il servait de Capitole, comme qui dirait aujourd'hui d'Hôtel-de-Ville. D'autres croient
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que ce Capteuil, comme on le nomme vulgairement , étsdt jadis un temple élevé par l'empereur Adrien en l'honneur de sa femme Plotine à qui il devait le trône. U a la forme d'un carré long , bordé de chaque côté de dix belles colonnes de pierre, avec six sur les petits côtés ; en tout trentedeux (i).
Il y a encore par là une grande tour d'où l'on jouit d'une belle vue. Le toit est formé , comme celui de Maguelone, de larges dalles de pierre sur lesquelles on peut Étalement se promener. Elle sert aujourd'hui de Maison de Ville , et un pauvre homme qu'on y loge est chargé de l'approprier. C'était il y a vingt ans la demeure du prédicant, mais elle menaçait tellement ruine , que, de peur d'accident, on le fit loger ailleurs. En y entrant , on remarque à droite une porte bardée de fer et ordinairement fermée, donnant, dit-on, accès dans un souterrain qui va jusqu'à Arles en Provence • à quatre milles de là. Poldo d'Albénas raconte, dans son livre des Antiquités de Nîmes , que les magistrats, voulant connaître sa direction, y firent entrer deux condamnés à mort, munis de lumières et de provisions , avec promesse de la vie sauve s'ils sortaient par l'autre bout. Us marchèrent long-
(i) Flatter faisait erreur tout-à-llieure en ne comptant que dix-sept gradins aux Arènes au lieu de trente-deux ; il se trompe également ici pour le nombre des colonnes de la Maison-Carrée , qui n'est pas de trente-deux , mais de trente seulement.
temps avec de l'eau jusqu'aux genoux , et débouchèrent enfin dans k campagne , ayant Arles en fsLce d'eux, de l'autre côté du Rhdne.
Dans une rue voisine se trouve une colonne érigée en l'honneur de Henri m (de François I*', selon d'autres) comme souvenir de sa venue à Nimes. Il y a, du reste , et nous avons vu dans beaucoup de maisons, grand nombre d'antiquités curieuses, telles qu'épitaphes , aigles , etc., rapportées par Poldo d'Âlbénas dans son livre que j'ai déjà cité sur les choses antiques de Nimes, et qui est, à mon avis, un ouvrage excellent...
Presque au centre de la ville , sur la place dite du Capitou où se tient le marché, et non loin des étaux de boucherie , s'élèvent deux hautes tours : l'une ( la vieille tour du Capitou ) est percée d'un grand nombre de fenêtres semblant avertir l'évèque, dont le logis est vis-à-vis et qui n'a pas autant d'yeux que la tour a d'ouvertures, qu'il a besoin de temr les siens bien ouverts pour surveiller et instruire son peuple. L'autre tour est carrée et renferme les cloches. Au bas on voit un grand nombre d'antiquités païennes.
En face , s'élève l'église de Notre-Dame des papistes , nouvellement construite par eux , car l'ancienne a été détruite par les réformés. Le pavé est formé de carreaux formant des dessins variés semblables à une page de musique. Elle est très ajournée et renferme beaucoup de signes et symboles anciens. Le temple des réformés est tout
récent aussi ; il est près de la Maison-Carrée. On y voit souvent communier dix mille personnes à la fois, munies, comme à Montpellier, de marques de plomb aux armes de la ville.
n y a quatre consuls à Nimes , tous de la religion : le premier est un noble ou un docteur, comme à Montpellier ; le second un bourgeois vivant de son revenu ; le troisième un marchand ou notaire ; le quatrième est toujours nécessairement un vigneron ou un laboureur. Les autres conseils sont mi -partie. La Sénéchaussée de Nimes est la plus importante du Languedoc. On y trouve aussi un Présidial et une Cour des conventions, ce qui fait que l'on y compte toujours dit-on , deux mille (?) avocats tous docteurs en droit; mais on n'y connsdt pas de procureurs comme à Montpellier.
Le lendemain 24 février, je visitai la place où tous ces gens se promènent; elle est pavée comme la Loge de Montpellier avec de petits cailloux équarris. Un peu plus loin, dans la direction de la porte de la ville, je vis sur une autre place un tilleul où Ton pend les malfaiteurs ; il n'existe pas d'autre gibet. Des cordes y étaient encore attachées pour cet usage. A Montpellier, on dresse aussi devant l'Hôtel-de-VilIe une potence en forme de F grec. C'est la coutume générale en France d'exécuter les criminels en pleine ville , et non au dehors .
Après avoir déjeuné chez un pâtissier, nous
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partîmes de Nimes et nous arrivâmes bientôt au bourg ruiné de Marguerittes , distant d'un mille environ; puis, prenant à gauche, nous atteignîmes un autre village situé au pied d'une montagne que domine un vieux château, et après une heure et demie de marche rendue très-pénible à cause du vent qui nous soufiBait droit dans la figure, nous arrivions, au bout d'une longue vallée, au château de Saint-Privat situé sur les bords du Gardon , et appartenant, conmie les moulins qui s'y trouvent, à ce gentilhomme si connu pour avoir planté, depuis son château jusque vers Beaucaire et sur un sol inculte, trente mille mûriers pour la nourriture des vers à soie. U a calculé qu'à la douzième année , chaque arbre lui rapporterait un franc , c'est-^-dire un revenu de trente mille livres. Ce beau résultat a décidé le roi régnant à prescrire à chaque propriétaire de Touraine de planter un nombre de mûriers proportionné à ses moyens , afin de naturaliser l'industrie des soies en France.
Une portée d'arquebuse plus loin , en longeant la rivière, nous arrivâmes au célèbre Paru du Gard, qui consiste en trois rangs d'arcades superposées , construites comme les arènes de Nimes , en belles pierres de taille , dont chacune mesure 12 pas de long. Le pont inférieur, qui sert déroute, est pavé en cailloux, avec deux parapets en pierre pour garantir les passants contre la violence du vent , si fort dans ces parages qu'une fois , à ce
qu'on raconte y il a enlevé un cheval avec sa voiture et les a précipités dans Teau.
Ce pont pavé a 112 pas de long et 8 pas de large ; il porte sur six arches , toutes baignées par le Gardon , quand il est gros ; mais en temps ordinaire les trois arches du côté de Nimes sont à sec ; en revanche , sous les autres l'eau con* serve une profondeur énorme. Chaque arche mesure 58 pieds d'ouverture^ et chaque pile a 18 pieds d'épaisseur ; la largeur du courant est donc de 456 pieds. La hauteur des arches inférieures est de 83 pieds.
Le pont du milieu, sur lequel on ne peut passer, a onze arches longues chacune de 26 pas, et portant sur des piles qui ont 6 pieds d'épaisseur. Sa longueur totale est de 746 pieds et sa largeur de 21 pas. Ces arches sont trés-élevées , car elles mesurent 67 pieds. Entre ces dernières et celles du troisième étage , il y a une épaisseur de 6 pieds 8 pouces. Le pont supérieur, haut de 6 pieds, possède encore trente-cinq arches entières ( quelques-unes sont écroulées du côté d'Avignon). Chacune à 8 pas d'ouverture et chaque pile une épaisseur de 6 pieds et demi. Le pont entier, depuis le sol jusqu'au sommet, mesure 182 pieds de hauteur. Au sommet passait un aqueduc haut de 7 pieds et couvert de dalles , sur lesquelles on peut marcher, mais on ne peut le traverser sans danger, quoiqu'il ait une largeur de 5 pieds, à cause de la grande violence du vent qui
souffle à cette hauteur. Aussi fûmes-nous obligés de ramper sur les pieds et sur les mains. J'ai pu compter jusqu'à quarante , avant qu'une pierre jetée d'en haut touchât l'eau. L'aqueduc étant destiné à relier deux montagnes rocheuses qui s'écartent à leur sommet, il s'ensuit que le pont inférieur est moins long que le supérieur, comme mon dessin le fait voir (i). Le plus bas a 112 pieds de long , celui du milieu 746 et le plus élevé 840.
Après avoir bien visité le monument, nous traversâmes le pont inférieur , et suivant la rive à peu près pendant une heure, nous primes sur la gauche pour arriver à Foumès, bourg muré bâti sur une colline, où nous dînâmes à l'auberge de la Croix; il était environ trois heures. Nous reprimes ensuite gaillardement notre route. Le soleil se couchait comme nous passions à Sase et il nous restait encore trois lieues à £dre pour atteindre Villeneuve d'Avignon. Nous y arrivâmes deux heures après la tombée de la nuit et nous allâmes loger au Coq d'Or : nous venions de fournir une traite de neuf milles.
Villeneuve est formée de trois quartiers séparés, appartenant tous au roi de France. Dans le premier, bâti au sommet de la montagne, et entouré de remparts, se trouve le pèlerinage de Saint-André , qui possède diverses reliques
(i) Le dessin se trouve en eflet dans le manuscrit.
saintes qu'on montre difEcilement et que je réussis cependant à voir, comme je le dirai plus loin. Le second, situé au bas de la montagne , forme une assez grande ville , murée, mais sans trop d'habitants. On y voit une très-belle église avec un bel orgue. A l'époque de la foire annuelle de Saint- André, qui dure plusieurs jours et qui, après celle de Beaucaire, est la plus renommée de la Provence, il y vient une foule de marchands étrangers. On dresse les boutiques non-seulement dans les deux villes , mais encore au dehors , et les auberges sont si pleines que les gens sont obligés d'aller coucher à Avignon. Le troisième quartier est une ville ouverte, située près du pont et possédant quantité de belles hôtelleries, ainsi qu'un relai de poste pour le service de la route nationale qui va de Languedoc à Lyon. On y voit aussi une fabrique de monnaies pour le compte du roi de France.
Avignon : Églises et palais. Mœurs locales. Processions et mascarades» Juifs d^ Avignon.
|£ lendemain 25 février, jour de dimanche, nous descendîmes la petite côte qui mène à la haute tour carrée bâtie à l'entrée du pont d'Avignon , et dans laquelle le roi de France tient toujours une forte garnison. Le pont lui-même lui appartient dans presque toute sa longueur; il est souvent occupé par
un poste français y à Tendroit ou son autorité s'arrête. Sa construction , une des merveilles du monde, est due à un berger , saint Bënëzety qui sous l'inspiration de Dieu , entreprit un travail que les Romains n'avaient jamais osé tenter, à cause de la rapidité du courant. La légende raconte de lui une foule de miracles. Il a sa sépulture sur le pont même , dans une chapelle qui est l'objet d'un grand pèlerinage annuel. Le pont est pavé de pierres taillées comme le pont Saint-Esprit , mais il n'est pas aussi droit à cause du coude qu'il fait au milieu. Sa longueur est de 1300 pieds; deux parapets assez élevés le bordent de chaque côté....
Arrivés de l'autre côté, nous trouvâmes un poste considérable de soldate italiens , les Avignonais ne se fiant pas trop aux Français , dont l'autorité s'étend jusqu'à leur mur d'enceinte. Interrogés d'où nous venions, M"^ Daniel le Polonais répondit que nous arrivions de Toulouse et que nous comptions rentrer chez nous par Lyon. On le reconnut pour avoir traversé récemment la ville. Il nous fit passer pour deux Allemands curieux de visiter le pays. Si l'on eut soupçonné ma qualité de Bâlois , je n'aurais pu entrer sans la caution d'un habitant. On me délivra sous le nom que j'avais pris de Thomas Grosman de Luren, un billet pour notre hôtelier, et nous allâmes descendre à Notre-Dame où le Polonais avait précédemment logé.
Avignon appartient aux papes, qui l'ont habité pendant soixante-quatorze ans, depuis Clément V jusqu'à Grégoire XL II est enclavé dans les possessions du roi de France et séparé de la Provence par la Durance, dont un bras, qui le traverse, fait sa richesse, en desservant ses teintureries de soie cramoisie et ses fabriques de papier.
La ville est toujours habitée par un légat ou par un vice-légat nommé à Rome. De mon temps , c'était un cardinal : nous le rencontrâmes vêtu de taffetas rouge, dans son carrosse capitonné de velours de même couleur. Il loge dans un grand palais, à côté de la belle église Notre-Dame, où se trouvent , entre autres choses précieuses , les reliques de saint Ruf , disciple des Apôtres , qui prêcha le premier l'évangile dans ces contrées. Près de la même église , il y a le Petit-Palais , résidence de l'évêque d'Avignon, situé sur un plan où Ton arrive par l'escalier montant de la place du Grand-Palais. Les portes de celui-ci sont gardées par douze Suisses bien équipés et bien payés. Os étaient presque tous de Fribourg. L'un d^eux , nommé Caspar, nous fit visiter les appartements, en l'absence du cardinal. Traversant, derrière la porte , une grande cour découverte , et prenant à gauche par un corridor, nous arrivâmes à une grande église transformée en jeu de paume, le plus grand que j'aie vu. Il y avait, en ce moment, plusieurs joueurs. Plus loin se
trouve un autre jeu beaucoup plus petit , à côté
duquel s'ouvre une immense salle sans colonnes ni piliers d'aucune espèce , dans laquelle on joue à la grande balle (hallum). Beaucoup d'autres endroits du palais sont encore consacrés à des jeux et à des divertissements de toute sorte.
Le suisse nous mena ensuite dans un grand nombre d'appartements magnifiquement tapissés. Dans l'un se trouvait le lit du cardinal , entouré d'une rampe en fer ; dans un autre nous vîmes le portrait du pape Clément et de plusieurs car* dinaux. De ces pièces, la vue s'étend au loin sur le Comtat Venaissin , car les deux palais , comme l'église , sont bâtis sur un rocher élevé. Derrière le château se trouve un beau jardin. Je vis au plus haut des murs une cloche qu'on me dit être en argent massif ; elle est de la grosseur des trois cloches de Saint-Pierre à Bâle , et sonne pendant vingt-quatre heures sans interruption, à la mort des Papes de Rome.
Quand le légat en titre ne réside pas à Avignon, il est représenté par un vice-légat. Plusieurs cardinaux habitent la ville ; on y voit aussi un magnifique couvent de chartreux, le plus riche, m'a-t-on dit^ de la France entière. Au sortir du château, nous entrâmes dans une église située de l'autre côté de la place : c'est là que tous les samedis un jésuite fait un sermon de pénitence aux Juifs , qui sont obligés , sous des peines sévères, d'y assister alternativement et par tiers, comme je m'en suis moi-même assuré. Et
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cependant, a-t-on jamais vu, de mémoire d'homme, un juif se convertir ?
Revenus ensuite au palais , et après avoir gravi un escalier élevé , nous arrivâmes à une grande promenade devant l'église Notre-Dame, d'où l'on domine une grande partie de la ville. L'église (elle était déserte en ce moment), possède un bel orgue et quantité de riches autels et de statues de Saints. Avignon est, du reste, tout plein d'églises et de chapelles où l'on dispense chaque semaine des indulgences papales. Ce ne serait pas superflu si c'était efficace; car, dans ce court intervalle , les gens commettent ici pas mal de gros péchés, en attendant le samedi soir ou le dimanche matin , où vous les voyez accourir en foule, à la chapelle de rémission. Us reprennent ensuite de plus fort leur vie pécheresse, comptant bien tranquillement sur l'indulgence hebdomadaire envoyée de Rome , et aussi sur les prières permanentes des congrégations d'hommes et de femmes qui foisonnent dans la ville.
Outre les paroisses, les couvents et les chapelles, on voit en ville une foule de monuments dont un seul suffirait pour illustrer une cité ! Ses fondateurs semblent s'être inspirés , pour l'embellir, du nombre de sept , qui est, dit-on , le chifire de perfection. Il y a en efiet sept églises paroissiales et sept hôpitaux, dont un, très-grand et très-riche, situé près T église Saint-François , possède une première salle pour les hommes , garnie de bons
lits, et au premier étage , une autre grande salle pour les femmes , contenant aussi une centaine de lits bien installés. A côté se trouve la chapelle où tous les malades peuvent entendre la voix du prédicateur. H y a aussi des salles particulières pour les enfants trouvés ainsi que pour les bâtards, dont j'ai vu plus de cent réunis, garçons ou filles ; car il en naît beaucoup à Avignon. On leur apprend à lire, à écrire, et on les élève jusqu'à l'âge où ils peuvent se suffire eux-mêmes ; alors on les renvoie. Avignon possède en outre sept couvents d'hommes, sept couvents de nonnes, sept collèges d'étudiants, sept portes d'entrée, sept places , sept palais seigneuriaux. Tous ces avantages sont dus à la résidence prolongée des papes et des cardinaux.
Après dîner, comme je me tenais devant la porte de mon auberge , située dans la rue la plus fréquentée qui mène au port, je vis défiler les mascarades du mardi gras. Chaque troupe était masquée et costumée diâféremment , en pèlerins, en paysans, en mariniers, en italiens, en espagnols, en alsaciens, etc. D'autres étaient habillés en femmes. En avant de chacune marchaient des musiciens avec des cymbales, instruments semblables à une espèce d'étrier muni d'un manche et qui, entrechoqué , rend un son très-clair s'accordant merveilleusement avec les instruments à corde. Ils avaient aussi des violes, des violons, des lyres, des flûtes, des fifires, et tout en courant jouaient
toute sorte de danses, telles que branles, gaillardes, courantes, voltes, etc. Quelquefois ils entraient dans une maison, ôtaient leurs masques, dansaient entre eux ou avec ceux du logis , et reprenaient leur course.
Le soir, ils exécutèrent dans la rue la danse des cerceaux, à laquelle prirent part beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles de la noblesse , vêtues de blanc et couvertes de bijoux. Chacun dansait tenant en l'air un demi cercle blanc et or. Us entrèrent dans Tauberge où je pus les regarder de près. C'était admirable de les voir passer et repasser sous ces cercles, s'enroulant, se déroulant et s'entrecroisant en cadence, au son des instruments à cordes. Ils ôtèrent ensuite leurs masques, dansèrent des voltes , et après avoir pris un verre de vin remettant leurs masques , ils retournèrent dans la rue.
Nous soupâmes avant la nuit, afin de trouver plus facilement place dans les maisons , pour assister aux mascarades. Un noble de Tarascon nous mena dans un riche hôtel, où se tenaient une foule de dames, assises dans une grande salle. Les troupes masquées y vinrent l'une après l'autre ; quelques-uns dansaient avec les dames ; les autres s'asseyaient comme ils pouvaient , à côté de leurs maltresses, causaient avec elles, puis repartaient à l'arrivée d'une autre bande. Parfois quelque masque emmenait sa maltresse avec lui. Chaque troupe était vêtue différemment , et pas
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une n'avait un costume que nous eussions déjà vu dans la journée. Le maître de la maison , pendant ce temps, jouait aux cartes avec quelques nobles ; d'autres jouaient aux dés , devant des tas d'or et d'argent. Cela dura ainsi jusqu'à minuit; après quoi chacun reconduisit chez elle la dame dont il avait été le cavalier.
Le lendemain 26 février, pendant que de nouvelles mascarades parcouraient les rues, dansant toujours au son des instruments et costumés différemment de la veille , nous allâmes voir, après déjeuner, au palais du légat, une belle procession, dans laquelle figuraient les Apôtres , les Évangélistes , des Saints et des Saintes, etc., chacun portant les attributs distinctifs du personnage qu'il représentait. Saint Pierre avait ses cle&, saint Laurent son gril , sainte Catherine sa roue ; quelques-uns allaient nu-pieds. Il y avait des jeunes garçons et des jeunes filles , les uns chantant, les autres poussant des gémissements ; ils marchaient trois de front , un Saint au milieu et deux hommes en blanc de chaque côté, portant des livres. Tous les costumes étaient superbes, couverts d'argent et de pierreries. C'étaient pour la plupart des prêtres ; le reste se composait de tout jeunes gens , garçons et filles de dix-sept à vingt ans. Q.uelques-uns étaient si jeunes qu'après la procession il fallut les ramener chez eux. On portait aussi de grandes couronnes et plusieurs niasses sacrées. Le cortège gravbsait le grand
escalier menant à Notre-Dame y où retentissait un beau carillon, pendant qu'on chantait vêpres ; ils entraient par la grande porte, faisaient le tour du grand autel et ressortaient par la porte latérale. Le défilé dura plus d'une demi-heure : ils visitèrent ensuite quelques autres églises, puis chacun s'en retourna chez soi. Pendant ce temps, les masques n'en continuaient pas moins leurs courses , et se rencontraient parfois avec la procession, mais lui cédaient le milieu du pavé : c'est bien le moins , si, comme on me l'a assuré, c'est pour obtenir de Dieu le pardon de leurs folies, que cette procession a été instituée.
Après souper, le même gentilhonmie de Tarascon nous conduisit dans quelques maisons honorables , où nous vîmes comme la veille des danses et des mascarades et toujours avec des costumes nouveaux , car aucune troupe ne parait deux fois dans le même travestissement. En chemin nous rencontrâmes les superbes carrosses du cardinal , capitonnés de soie , couverts et suspendus, portant quatre nobles personnages, vêtus en velours jaune et tout chamarrés d'or, d'argent et de pierreries. Â côté d'eux étaient assises les quatre plus belles demoiselles nobles d'Avignon , vêtues également de taffetas jaune , chargées de broderies d'or , d'argent et de perles, et le cou et la poitrine découverts , comme c'est l'usage dans cette ville. Elles n'avaient point de masques, non plus que leurs cavaliers. Avec leurs belles
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coiffures et leurs atours, on eût dit des déesses païennes.
Les carrosses étaient précédés par une troupe Diontée sur de beaux chevaux, et devant le cortège, comme derrière et sur les côtés, on portait quantité de torches , éclairant comme en plein jour et faisant reluire les pierreries de tous ces personnages. C'était un coup d'œil féerique.
 chaque maison où on les attendait, ils descendaient et les portes se fermaient derrière eux. Étant entré une fois à leur suite, je me trouvai dans une salle pleine de monde , mais avec un tel brouillard formé par la poussière et la fumée des torchères et des lampes , qu'on ne distinguait presque pas les danseurs. Je vis néanmoins qu'on exécutait un beau ballet. Après cela ils remontaient en voiture, pour se rendre dans un autre logis, et ainsi de suite jusqu'à minuit. On avait dépensé , me dit-on , pour ce ballet . plus de mille couronnes. Nous fdmts encore dans une autre maison, où l'on dansait sans masques; puis nous rentrâmes chez nous , à minuit passé.
Le 27 février, nous vîmes un mariage dans l'église de Sainte-Madeleine : c'étaient des gens du peuple. On leur tint un long voile blanc sur la tête , pendant qu'on leur faisait une lecture en latin. Nous entrâmes ensuite tout près de là, dans un jeu de paume, où un comédien français , avec sa femme et son petit garçon représentaient une pièce française , et exécutaient des danses et des
sauts surprenants. Les comédiens abondent à Avignon ; ils donnent leurs représentations dans les salles de paume qui sont très-nomkreuses.
Après déjeuner nous nous rendîmes à l'Hôtelde-Ville> pour faire viser notre billet de séjour. Nous y étions déjà allés , mais trop tard , le dimanche précédent. Après avoir inscrit nos noms sur un registre, on nous donna pour notre hôtelier un autre billet , qu'il devait rapporter dès que nous serions partis. C'est une mesure d'ordre pour connaître en tout temps les étrangers qui se trouvent en ville. L'Hôtel-de-Ville est sur une place à côté de la boucherie ; il est précédé d'une palissade en bols, et gardé par une sentinelle, comme à Lyon. Au-dessus de la porte se trouve une horloge, où l'on voit la mort frappant les heures, comme à celle de Soleure ; mais cette dernière est plus ancienne.
Nous allâmes ensuite au jeu de palmary, dans une très-longue rue, derrière le mur d'enceinte , du côté du Rhône. On le tient d'une propreté remarquable. Un maître particulier y est attaché , qui demeure sur la place , et n'a d'autre revenu que ce qu'il gagne en prêtant aux joueurs des mails et des boules , à raison d'un liard la partie ; c'est le prix fixé. Il en possède un grand nombre, tourne lui-même les boules et fabrique aussi les palmary (mails) dans son atelier.
De là, et tout en rencontrant encore des trou-
pes de masques et de musiciens, moins nombreuses cependant que la veille, nous nous dirigeâmes vers l'hôtel du général , vaste édifice toujours ouvert et traversé par deux allées où chacun peut promener à volonté. C'est le général qui commande en chef au nom du pape et place les gardes aux portes et aux tours de la cité ; il est italien comme tout son entourage. L'autorité est partagée entre le gens du pape et les premiers citoyens de la ville, dont les privilèges et les fonctions ont conservé la même considération que du temps des anciens comtes.
On joue tous les jours aux dés chez le Général, dans une grande salle où sont disposées en effet plusieurs tables de noyer. C'est continuellement plein de Français et d'Italiens , exposant jusqu'à minuit de fortes sommes d'argent ; aussi les tables reluisent--elles comme des glaces. Les gagnants payent une certaine redevance aux pages de la maison , pour l'entretien des lumières: c'est un gros revenu dont le général prélève une moitié ; l'autre reste aux pages nobles. Il se perd là, dans l'année, des sommes incalculables , et l'on y voit sans cesse monter de gros sacs d'or et d'argent. Les Français surtout se font remarquer ; car une fois passionnés y il ne s'arrêtent plus et jouent jusqu'à leur dernier écu.
Le 24 février, visite de l'église des Jésuites et de leur collège qui n'en est pas moins éloigné; ils sont tout près de l'auberge de la Villt de Paris.
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Nous parcourûmes toutes les classes et nous assistâmes à leurs conférences ( disputationes ). Les professeurs et les écoliers de tous les pays y sont en nombre très-considérable. U y a foule également, chaque matin, dans leur église. Avignon possède en outre une Université qui , au temps de la résidence des papes , était trèsflorissante.
Dans l'église de Saint-Augustin, qu'on était en train de réparei^ je vis un grand cheval de bois couvert d'une peau qu'on prétend être celle du cheval de saint Georges ; j'en ai rapporté un petit morceau avec des poils. J'y vis aussi l'enterrement d'un noble italien : on l'apporta de sa maison, en grand costume, couché tout vêtu de blanc dans une bière ouverte , la tète appuyée sur un coussin , et le visage découvert ; on le plaça près de son tombeau, après quoi chaque assistant alla, l'un après l'autre, le contempler une dernière fois en lui jetant de l'eau bénite.
Nous allâmes ensuite au Manège. Le maître , un italien , avait un certain nombre d'élèves , qui ne payent que six couronnes par mois , alors que dans d'autres villes on en paye vingt et plus , comme je le dirai plus loin.
Après dîner nous visitâmes la rue des Jui& , fermée par deux portes à ses extrémités. Ils sont environ 500, faisant le commerce des habits , des bijoux , des draperies , des armures , etc. , en un mot de tout ce qui sert à vêtir l'homme. Si un
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objet demandé leur manque , ils ont un tel crédit que les marchands s'empressent de le leur fournir secrètement: ils payent ce qu'ils emploient et rendent le reste. H ne leur est permis d'acheter ni maison , ni jardin , ni champ, ni pré , dans ou hors la ville; il leur est également interdit d'exercer une autre indpstrie que celle que j'ai dit, sauf le change. Us donnent un bon prix des vieux vêtements , et les payent au-delà de ce qu'on aurait osé demander; mais comme ils vendent très-cher ceux qu'ils vous fournissent , il en résulte que les vieux leur restent pour rien. Ils les réparent ensuite et les raccommodent ( presque tous sont tailleurs ), et finissent par les revendre comme s'ils étaient neu&, car leurs boutiques étant toutes au rez-de-chaussée et sans autre jour que celui venant des ciels<-ouverts , il y fait si sombre qu'on y voit à peine.
Bs nous conduisirent à leur temple. C'était un souterrain^ une vraie cave, prenant jour d'une salle supérieure à travers un châssis. Un rabbin aveugle y prêche aux femmes, en mauvais hébreu, car le dialecte des Jui& d'Avignon est mélangé de mots languedociens. Dans la salle d'en-haut, on prêche au contraire aux hommes, en bon hébreu ; il y fait clair, et le Saint des Saints est dans une enceinte grillée, où personne autre que le grandprêtre ne peut pénétrer. Au-devant, est suspendu un lustre avec plus de 100 lampes en verre remplies d'huile, qu'on allume seulement aux
jours de fête. Je reviendrai, du reste, plus tard sur leurs cérémonies.
En sortant de la rue aux Juifs nous nous rendîmes hors des portes du côté du pont. Les remparts sont si près du fleuve qu'une petite bande de terre les en sépare à peine , et qu'ils doivent être baignés par ses eaux quand elles sont grosses. Je n'en ai pas vu de plus beaux ni de mieux construits dans tout le Languedoc. Nous allions nous enquérir d'un bateau descendant vers Arles ou Marseille, et nous en trouvâmes un, en effet, pour le lendemain.
Beaucaire. Arïes et la Camargue. Retour à Montpellier par AigueS'Mortes et Pirols.
|E lendemain 29 février de l'année 1596 , qui était bissextile , nous nous embarquâmes sur le Rhône , et après avoir vu défiler sous nos yeux Aramon et Vallabrègue , petites places que M. de Crussol d'Uzès venait d'acheter à beaux deniers comptants , avec plusieurs autres villages , au duc de Bouillon , nous abordâmes à Beaucaire , véritable ville , dominée par un château assez fort et renommée dans toute la France, l'Italie et l'Espagne, à cause de sa foire , qui commence tous les ans le jour de la Madeleine. Cette foire est très-fréquentée parce que les bâtiments peuvent remonter le Rhône depuis Marseille, soit à la voile, soit par le
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halage , pour se rencontrer avec ceux qui descendent de Lyon, comme je Fai vu. Je traversai le Rhône en bateau pour aller voir Tarascon , qui se trouve en (ace , de l'autre côte. De là le proverbe :
Entre Beaucaire et Tarascon U ne paist brebis ni mouton.
Ou , comme disent d'autres :
Entre Beaucaire et Tarascon
Ne repaist brebis nyoyson
Non plus qu'entre Tain et Tournon.
Cette ville est située en Provence et appartient au roi. Elle n'est pas aussi grande que Beaucaire. On y voit un beau château et une rue belle et large , près de la porte qui donne sur le Rhône. Le mur d'enceinte est également remarquable. Cette visite faite , nous reprîmes notre bateau , et nous arrivâmes à Arles avant la nuit, à l'auberge du Faucon.
Arles (^Arelatum) possède un palais épiscopal qui donne sur le Rhône. ... Sa population se vante de payer bien moins d'impôts que d'autres provinces : le fait est que les nobles , dont le nombre est considérable en cette ville ( puisque , d'après un dicton , il y en a plus à Arles que dans tout le reste de la Provence ) , sont presque entièrement exempts de charges, et jouissent presque des avantages de la haute noblesse des autres provinces. Des quatre charges de Consuls
qui gouvernent la cité , ils en occupent deux, les deux autres sont pour la bourgeoisie. La ville est bâtie en partie sur une colline , limitée à l'occident par le fleuve , et à Torient par un grand marais; mais du côté du midi, elle possède un riche territoire. Le Rhône forme entre le petit bras appelé Robine et le grand bras, une île appelée la Camargue , c'est-à-dire , en ktin , Caii Marii ager ou Campus Marii. Cette île est très-fertile et traversée dans sa plus grande largeur par une dérivation de la Robine. Elle est peuplée de troupeaux de bœufs, de taureaux et de vaches, auxquels on ne donne aucun soin et qu'on se borne à marquer avec un fer rouge avant de les lâcher en liberté. C'est, dit-on, un spectacle intéressant, qui attire les curieux de tous les environs, et qui a lieu dans un espace retranché, formé avec des charrettes.
 Âigues - Mortes du reste et ailleurs , mais principalement dans la Camargue, les bouchers ont leur mode particulier de dompter les bœufs : ils leur donnent la chasse sur des petits chevaux très-légers et les poursuivent dans la campagne jusqu'à ce qu'ils tombent épuisés de fatigue. Alors ils les marquent avec leur fer chaud et les réunissent à leurs troupeaux , qui comptent plusieurs centaines de tètes , et se tiennent dans les petits bois. Us ont aussi de longues perches terminées par trois pointes de fer qu'ils enfoncent dans le mufle du bœuf, quand celui-ci veut
les attaquer; mais parfois ils se font renverser les quatre fers en Tair, ce qui les amuse beaucoup moins que les spectateurs.
C'est dans cette Ue que Marius avait établi son camp. Sa population a toujours été très-riche, à cause des blés recherchés qu'elle produit. Les Génois d'Italie et les Espagnols de Grenade viennent en chercher des chargements sur leurs vaisseaux.
Une foule de monuments attestent la haute antiquité d'Arles » en particulier les tombes de Saint-Honorat et surtout le grand amphithéâtre à l'entrée de la ville. Dans l'école pubUque se trouvent deux hautes et fortes colonnes faites d'une pierre inconnue, si bien qu'on s'imagine qu'elles sont en ciment. Elles appartenaient, à ce qu'on prétend , à une église située bien loin- de là et dont l'aire s'étendait jusqu'à cet endroit. C'est même, dit-on, à cette immense surface, que la ville devrait son nom : Ara lata, Arles. Ces colonnes supportaient un autel, sur lequel on sacrifiait à la Diane Ârlésienne, Diana Arelatcnsi. Elles sont tout près de l'amphithéâtre.
Ce dernier est de forme ovale, comme celui de Nimes, mais beaucoup moins vaste et moins bien conservé, en petit appareil, enfoncé dans le sol et obstrué de maisons. On n'y voit aucune inscription qui puisse renseigner sur son origine. J'y ai remarqué plusieurs grandes pierres de 12 pieds de long et 6 de large. H y a sur le pourtour
cinquante-neuf arcades et plusieurs tours; le vestibule a six ouvertures cintrées, espacées d*une toise. Sous Tamphithéâtre , est un superbe souterrain, comme il ne s'en trouve pas le pareil dans le reste de la ville.
En allant du côté des Carmes Déchaussés, il y a beaucoup d'anciennes inscriptions tumulaires dont voici la plus lisible :
NAVICULA I RIUS VICTORI | NUS VAL. SEVE | RINA CONJUGI I SANCnSS.
A THôtel-de-Ville , on voit les armes de la cité : un lion symbolique assis, avec cette devise : Abira leonis; et au dessous, l'inscription suivante qui peut se lire de gauche à droite et réciproquement : Sait rata referai Arelas.
La cathédrale, dédiée à saint Trophime , est un ancien temple païen. On remarque encore en ville , l'église Saint-Antonin , un bel hôpital, un très-bon carillon placé sur la tour d'une autre église au bord du fleuve, et la porte de laCavallerie, belle et robuste construction , flanquée de deux grosses tours , aux pierres taillées en pointe de diamant, et soutenue en outre , de chaque côté , par des bastions élevés d'où l'on jouit d'une belle vue sur le Rhône.
En dehors, à l'endroit appelé la Roquette, s'élèvent deux grosses colonnes faites, dit-on, avec du ciment et des cailloux concassés. Au sommet
se trouvait l'abominable autel consacré à Auguste, sur lequel étaient immolés tous lesans, au i" mai, pro salute totius provincia^ deux jeunes garçons, soigneusement engraissés aux frais de la cité, et dont le sang était répandu sur la foule des assbtants. On m'a montré , en allant vers l'église Saint-Honorat , une petite chapelle, avec Tautel qui servait à des sacrifices semblables. Sur le mur extérieur on voit encore deux enfants sculptés sur la pierre.
A côté de Saint-Honorat , où Ton arrive en sortant par la porte fortifiée du Mercat noau ou Marché nouveau , se trouve un cimetière plein de vieilles tombes, les unes romaines^ les autres chrétiennes^ sépultures des fidèles qui périrent sous Charlemagne dans les Champs-Elysées, in campis elyseis. Elles sont à fleur de terre et semblables à des coffres de voyage , avec leurs couvercles à pans inclinés. Dans quelques-unes, qui étaient ouvertes, il y avait encore des ossements. L'église, du reste, est remplie d'antiquités. On nous assura que la tète du grand Rodomont était enterrée sous l'autel, et que la tombe de marbre renfermant le corps tout entier du grand Roland , un ancien Pair de France, y était aussi, dans un souterrain voûté, reposant 'sur deux colonnes, a côté d'un autre cercueil destiné à un prince de Bavière , et qui est toujours plein d'eau , sans qu'on puisse savoir comment elle y pénètre. Dans la partie supérieure du chœur, dont l'entrée est décorée
de scènes sculptées , empruntées à l'ancien et au nouveau Testament , on voit le tombeau de marbre de saint Honorât ; et dans un coin obscur, celui d'un président d'Arles , qui était gouverneur de sept provinces: il est également en marbre et orné de statues. Un autre sarcophage, placé en avant , renferme le corps d'un duc de Saxe, mort dans cette ville. Nous vîmes aussi, dans la campagne, trois colonnes assez écartées les unes des autres^ et marquant , dit-on , les sauts prodigieux que faisait Roland.
Le 2 mars , après midi , nous nous rembarquâmes pour aller à Marseille assister au Triomphe qu'on devait célébrer en l'honneur du viguier ou lieutenant Libertat , qui avait assassiné le consul Casaulx. Mais la violence du vent nous força de rebrousser chemin, et le batelier, en remontant le courant , ne mit qu^un quart d'heure à faire le même trajet qui lui avait pris deux heures à la descente , car le fleuve étant très*large à cet endroit , il tirait des bordées en descendant , et allait d'une rive à l'autre, comme quand on danse la courante. La bourrasque menaçant de durer, nous nous dirigeâmes à pied vers la Robine , autre bras du Rhône creusé de main d'homme , par l'ordre de Marius , et qui va jusqu'à Aigues-Mortes. Il sert pour le transport du sel , du muscat et de l'huile , qui remontent ensuite jusqu'à Lyon.
G>mme il faisait nuit quand nous atteignîmes
l'antique village de Saint-Gilles , nous ne pûmes le visiter que le lendemain. On y trouve beaucoup de monuments anciens , quelques pans d'un mur d'enceinte et deux vieilles églises bâties l'une sur l'autre. Les rues sont pavées de cailloux. Ce village était, dit-on, un lieu très-considérable, du temps des Romains. Après dîner, nous reprîmes notre route pour aller coucher à Saint-Laurent, petit bourg qui n'oâFre rien de particulier. Le 5 mars , nous nous dirigeâmes sur Aigues-Mortes , où nous arrivâmes, sans nous hâter, sur le soir.
Aigues-Mortes, en latin Aqua Martua ou Fossa Mariana , ainsi nommée de ses eaux dormantes ou du canal qu'y fit creuser Marins , est à huit milles d'Arles. C'est là que le Vidourle débouche dans la Robine. Celle-ci est à un demi-mille des murs de la ville qu'elle baignait autrefois, dit-on ; et en effet on y voit encore un certain nombre de gros anneaux de fer: depuis lors elle s'est retirée à la distance actuelle. D'autres pensent que c'était une Colonie romaine, et que les terres, provenant du canal et apportées devant la ville pour l'emplacement du camp de Marins, comblèrent la mer et finirent par empêcher les vaisseaux d'approcher. Plus tard Marins aurait fait nettoyer de nouveau le port par ses soldats ; mais ce travail ayant été négligé depuis, ce port s'est de nouveau comblé.
La ville n'est pas grande , mois presque imprenable. M. le capitaine Gondrin y commande
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au nom du roi , et quatre consuls Tadministrent. Cest une place de sûreté (^ostage) des réformés. Les rues percées en droite ligne permettent d'apercevoir les remparts à chaque extrémité. Ceux-ci, plus hauts que les maisons y les prot^ent contre les boulets. Us sont si épais qu'on peut y promener en voiture ; une galerie couverte permet également d'en faire tout le tour à l'intérieur.
L'enceinte est défendue par dix-sept grosses et fortes tours portant chacune un nom particulier. La tour de la Reine renferme une superbe salle voûtée , pouvant servir d'habitation. Une autre s'appelle la tour de Saint-Antoine ; mais la plus belle et la plus considérable est celle de Constance, qui passe pour avoir été construite par cet empereur. Elle communique par un pont-levis avec la maison du gouverneur, située tout auprès.
Cette tour est bien ancienne , s'il est vrai , comme on prétend, qu'elle exbtait déjà avant la fondation de la ville , et qu'elle s'élevait, isolée à cet endroit , pour la protection du port. On la dirait néanmoins toute neuve , tant elle est bien conservée dans toutes ses parties, bâties en pierres de taille et pouvant défier les coups de canon. Pour y pénétrer, il nous fallut passer par huit portes, habilement orientées, et gardées par cinq sentinelles. Ensuite un étroit escalier tournant , de cent quatre-vingts marches, pratiqué dans l'épaisseur du mur, nous mena sur une plateforme occupant toute la surface de la tour, et où
Ton voit , d'un côté , une citerne pour recevoir l'eau de pluie, et de l'autre, deux énormes canons ornés de fleurs de lis et braqués sur la mer. Au centre de cette terrasse s'élève une petite tourelle ou cage de fer à plusieurs marches, portant une énorme lanterne de cinquante et quelques lampes , qu'on allumait jadis pendant la nuit , pour éclairer les nautonniers ; précaution aussi précieuse que rare dans ces temps-là.
En redescendant , on nous montra une belle salle où peut loger le gouverneur, en cas de besoin ; elle contiendrait facilement quatre lits. Les soldats ont leurs chambres dans les meurtrières de la tour qui sont assez spacieuses pour contenir un lit, les murs ayant vingt-un pieds d'épaisseur. Nous vîmes encore d'autres pièces, ainsi qu'une immense cave où se trouvait un moulin. La tour peut être approvisionnée pour plusieurs années et, même après la prise de la ville, elle pourrait longtemps résister avant de se rendre par famine. En certains endroits, des mâchicoulis permettent de se défendre avec des pierres, si l'ennemi parvenait à s'avancer jusqu'au pied de la muraille. Il y à, sur la plate-forme, une grande ouverture pour monter les provisions de la cave, dans le cas où l'escalier serait insuffisant. Le grand pont-levis inférieur est toujours levé, pour éviter toute surprise.
Cette tour se trouve à un des coins de la ville, qui est presque carrée et bâtie sur un terrain
marécageux^ comme le sont tous les environs ; de telle sorte qu'il serait difficile d'amener de la grosse artillerie, et que, d'autre part, on ne ferait rien avec des pièces légères, les tours et les murailles étant construites en pierres de taille de "toute solidité.
Nous fîmes ensuite le tour de la ville sur les remparts, en passant par toutes les tours. On aperçoit de là, des dunes de sable mouvant, dont les grands vents changent sans cesse la forme et l'emplacement. On voit aussi de loin le port qu'on appelle lou Grau , ainsi que ceux de Maguelone et de Mauguio ; car dans tout le Languedoc, il n'existe pas de véritable port de mer, excepté celui de Cette, creusé depuis peu de temps, à quatre milles de Montpellier.
En descendant des murs, nous visitâmes les églises et un cimetière où les corps se consument complètement, dit-on , dans les vingt-quatre heures, chair et os. C'est bien difficile à croire. Nous vîmes ensuite la halle couverte où se vend le poisson. Elle était pleine de flâneurs et de désœuvrés. Quel travail pourraient faire des hommes entourés de sables et de marais, qui rendent toute culture impossible ? Aussi, n'y voiton que des pêcheurs, des soldats et des sauniers. Ils sont exempts d'impôts , àla charge de garder la ville avec cinquante bourgeois armés. Ce sont, du reste, des gens sobres et pacifiques. Leur pays est presque stérile et tellement infesté de moustiques en été, que c'est pitié.
Le 4 mars, nous nous embarquâmes sur le canal qui mène à l'étang de Tau y et nous nous ren* dîmes à Pdraû (tn français Chaudron) y village qui n*en est éloigné que d'un quart d'heure et qui tire son nom d'une fontaine très-remarquable située à dix pas des maisons. Elle est toujours en ébuUition. Je l'ai visitée plusieurs fois , et toujours avec un étonnement nouveau. C'est im trou rond, d'un pas d'ouverture et d'un pied de profondeur, plein d'une eau bouillonnant comme si elle était d'une chaleur excessive et froide cependant quand on y plonge la main ; elle a le goût de l'eau de puits ordinaire. Jacques Catalan m'a dit plus tard , à Montpellier, avoir vu un soldat de la garde du connétable en boire un grand verre, sans la moindre incommodité. U y a, dans le village, un puits public, où hommes et bêtes s'abreuvent en hiver, et qui, malgré toute l'eau qu'on y puise , ne diminue ni n'augmente jusqu'en été , époque où l'eau disparaît tout d'un coup en même temps que celle du Chaudron.
En appliquant Toreille sur le sol, près de ce dernier, on entend un grand bruit et des espèces de bouillonnements. Mais il serait imprudent de s'y arrêter longtemps, car les animaux qu'on tient au-dessus de l'ouverture meurent rapidement : c'est une expérience que j'ai faite bien souvent. De vieux paysans m'ont assuré que les exhalaisons en ont été si pestilentielles, une fois ou deux , que les oiseaux, en volant au-dessus ,
A MOirrPBLLIBR. 26$
tombaient morts ; et eflfectivement on en trouve encore quelques-uns , de temps à autre , dans le voisinage. Un pigeon blanc étant tombé dans le puits du village alors qu'il était à sec, un paysan qui descendit pour le chercher tomba lui-même évanoui. Un second , voulant sauver le premier, eut le même sort; enfin un troisième réussit à les retirer, en s'enveloppant la tète de manière à ne pas respirer ces vapeurs mortelles. Elles ont beaucoup occupé les savants, et plusieurs pensent qu'elles proviennent d'une veine de mercure que l'eau traverse. Mais il y a tant de choses étonnantes qui sont encore sans explication ( Après déjeuner, nous retournâmes à Montpellier, par le plus court chemin.
Je restai en ville , sans la quitter, depuis le 4 mars jusqu'au 21 avril. Il s'y passa peu de choses, sauf l'entrée du duc de Ventadour qui marchait à cheval , tandis que sa femme était dans une litière traînée par deux mulets. Bs étaient accompagnés de beaucoup de gens de la noblesse, et descendirent chez un œntrerolleur^ dont la maison est à l'entrée du jeu de Palmary ( mail). Ce même jour, M. Jacques Catalan m'apporta la première lettre que m'écrivait monsieur mon frère , le docteur Félix Flatter. Après souper nous allâmes voir la cour du duc dans la maison du contrerolleur. Les uns jouaient, les autres dansaient.
Le 21 mars, je pris une purgation, de crainte
266 THOMAS PLATr£&
que les poissons et les mets étrangers que j'avais mangés pendant mon voyage , ne me causassent quelque indisposition ; eUe opéra sept fois , et je m'en trouvai à merveille.
Le 23, le marchand Rouvière se fit marier secrètement et sans témoins dans l'église d'un village voisin. C'est l'usage en Languedoc, pour empêcher de nouer l'aiguillette ; j'en parlerai du reste plus loin. Les noces se firent à Montpellier. Comme il demeurait aussi dans la maison de Catalan , je vis mener la nouvelle mariée dans sa chambre. Un jeune homme lui enleva la jarretière pendant qu'on la conduisait ; et quand elle fut assise dans son lit, en vêtements de nuit, tous les invités, hommes et femmes, jeunes et vieux, allèrent la trouver et Tembrassèren t sur la bouche, avec force compliments et souhaits.
Le 4 avril, les professeurs cessèrent leurs cours qu'ils avaient commencé le 23 octobre. Ainsi ils n'avaient pas duré tout-à-fait six mois. Pendant tout l'été, les cours ordinaires sont interrompus, mais les conférences, les promotions et les autres exercices continuent toujours.
Autres excursions autour de Montpellier : Pérols, Maguehne» les Verreries deS.-Paul, Frontignan, Balaruc, CetUetÂgàc,
|b 22 avril , je revins à Peiraû ( Pérols ) avec quelques Allemands : nous y passâmes la nuit^ et le lendemain, nous allâmes à Maguelone en nous embarquant sur l'étang de Tau. En abordant près du château , d'énormes dogues se jetèrent sur nous en aboyant avec fureur. Ds sont dressés pour la garde de l'île, et sans le secours des soldats , il nous eût été impossible de nous en débarrasser (i). Après être entrés dans la tour par plusieurs portes basses et étroites, nous gravîmes le long escalier de pierre qui a 37 marches, et nous arrivâmes à la grande salle donnant sur la mer. Cette salle a iio pieds de long sur 35 de large. A côté , se trouve l'appartement du gouverneur dont j'ai parlé plus haut , et également à côté, s'ouvre Tescalier de pierre menant sut le toit et qui a 43 marches (2).
(i) Gôlnitzîus en parle également dans son Ulysses Belgico-Gallicus , publié en 1631. <Remotiori via àburbc 11 nim. mil., siia est Magellona : Equis ivimus ad Villam novam cpidulumy cottducti àb bospitis nostri ( Catalan)/Jfo, quinoster, ut intromitteremur erat pararius. In Villa nova relinquntur equi ; ad hcum petuntur navigia, quïbus med, mill. irajidtur: sub adventum cave a canihus castelli custodibus; gïadiisque depositis ad area portant, ascende. Gratus noster prafecto arcis erat adventus ; affectum oblatione vini generosi signabat^ etc. »
(2) Flatter fait ici une confusion : c*est le premier escalier qui a 43 marches, et le second 37.
268 THOMAS PLATTER
En redescendant, la concubine du gouverneur, Elisabeth Quitarda , nous donna une collation , et nous pria de passer la nuit. Mais nous préférâmes remonter en bateau , pour retourner à Peiraû. Nous recueillîmes beaucoup d'^ifirofo^^ Gesneri, jolie pedte plante décrite par Gesner et qui pousse sur des pierres ou des coquillages au fond de l'eau. On dirait des liards de Bâle» attachés à la pierre par des fils. En plusieurs endroits où Tétang n'est pas profond , on peut les ramasser avec la main.
Comme il était encore de bonne heure en arrivant à Peiraû , nous allâmes à la mer, pour voir tirer le grand filet , qu'on appelle ici Jou Bauliige. On le place bien loin au large , et des deux côtés sur la plage , il y a une vingtaine d'hommes qui le tirent avec de pedtes cordes enroulées autour de la grosse corde du filet et passées sur l'épaule. Les deux escouades , trèsécartées d'abord, en commençant, se rapprochent à la fin , et c'est plaisir de les voir faire, car ils prennent souvent plusieurs quintaux de poisson d'un seul coup. Parfois aussi la pêche est maigre , et le filet ramène toutes sortes de plantes curieuses , mais qui ne sont pas bonnes à manger. Il y avait , cette fois , plusieurs boules grosses, blanches et gluantes , ressemblant à une grosse cappeskopf, et que je crois être des spertna. Il y avait aussi plusieurs poissons rares . dont j'achetai quelques-uns , pour les envoyer à Bâle.
A MOMTPELUER. 269
Vers le soir , nous traversâmes Tétang au gué, qui est toujours praticable , vu le peu de pro* fondeur des eaux , et nous allâmes coucher à Peiraû dans Tauberge la plus éloignée. Le lendemain 24 avril , de grand matin, nous rentrions à pied à Montpellier, par une chaleur aussi forte que celle de la canicule à Bâle.
J'en repartis le 29 avril, avec quelques étudiants et feu M. Jacques Catalan. Nous déjeunâmes à Celleneuve, et après avoir traversé un bois , nous atteignîmes , bien tard dans la soirée , la maison d'un pauvre chevrier, près de Saint-Paul, à quatre milles de Montpellier. Il fallut passer la nuit à côté du feu, dans un réduit dont le toit était formé de fagots sans planches , et où l'on sentait de très-près les parfums de l'étable. Notre hôte nous régala magnifiquement avec des œufs et du pain noir,* dur comme du bois ; en revanche il nous servit du lait, chose rare aux environs de Montpellier.
Le lendemain , de grand matin , nous allâmes visiter les verreries, à un quart de lieue plus loin. Nous y vîmes des gentilshommes , en vêtements de velours et de taffetas , se tenant devant les fourneaux et faisant le verre. En France, à ce qu'on nous dit, c'est un privilège exclusivement réservé à la noblesse ; ainsi les nobles ruinés se laissent employer à cette industrie , mais ils ont leurs gens et leurs domestiques qui préparent les matières premières , brûlent la plante appelée
Kali pour en extraire les cendres , et colportent le verre fabriqué par les villages et par les villes , pour le vendre. Les gentilshommes ne travaillent que devant les fourneaux ; avec un long tube de fer ils soufflent le verre qu'ils remettent ensuite devant le feu, jusqu'à ce qu'il soit à point. C'est un travail très-intéressant. Les cendres du kali donnent un verre très-fin^ et nous en avons fait faire devans nous de toutes les formes. On nous servit une bonne soupe d'excellent lait de vache , dont plusieurs mangèrent à se rendre malades, car on ne peut avoir à Montpellier ni beurre ni lait. Les nobles des verreries ont leur bétail y qu'ils font paître dans les forêts et les prairies des environs. Après déjeuner, nous reprimes le chemin de Montpellier, où, sans nous hâter, nous arrivâmes le soir.
Le 3 mars j'assistai à la promotion du docteur Dortoman ; elle se fit à la grande manière ( tnagno modo), avec les cérémonies dont j'ai déjà parlé. Le 7 mai, Laurent Catalan, le fils de mon patron, fut promu au grade de maître apothicaire , en grande solennité et dans la forme que j'ai aussi décrite plus haut.
Le 20 mai j'allai, avec plusieurs étudiants, herboriser à Celleneuve. Nous y trouvâmes des quantités incroyables de Capillus Veneris. Nous rentrâmes à Montpellier le même soir.
Le 25 mai , nouvelle herborisation du côté de Balaruc. Nous y arrivâmes de nuit ; le 26, nous
allâmes à rétablissement des bains, où je vis beaucoup d'étrangers, des baraques nombreuses de marchands, une pharmacie et toutes sortes de jeux et de divertissements , comme chez nous aux fêtes patronales. Les logements étaient trèsmal tenus ; mais j'ai su, depuis lors, qu'on en avait construit plus de cent soixante (?) bien installés. Nous nous fîmes ensuite conduire en bateau au Mons Sdius , pour y faire collection de plantes ; puis nous revînmes à Balaruc , où j'achetai des coquillages qu'on ramasse au bord de la mer et qu'on vend tout enfilés. De là , nous nous rendîmes à Frontignan, en longeant les bords de l'étang , sur lequel nous nous embarquâmes le 27, et passant entre Maguelone et Villeneuve, nous poussâmes jusqu'au canal ^ où un bateau nous remorqua j usqu'au vieux port de Lattes. Le soir nous revînmes à pied à Montpellier.
Le 14 juin , je fis avec quelques camarades une herborisation à Peiraû ; nous n'y n'arrivâmes que pour coucher , étant partis très-tard. Le lendemain, nous suivîmes les pêcheurs en mer. Us étaient six , maneuvrant chacun deux rames. Au bout d'une heure, nous trouvâmes les filets qu'ils avaient posés la veille , et auxquels était atuché un gros morceau de liège servant de repère. II fallut travailler une heure entière pour les lever. La pèche consistait surtout en écrevisses rouges et bleues, qu'ib appellent lingoustes et normands. Les bleues ou normands sont plus
grosses , et mesurent un pied et demi de long ; les rouges ont un demi-pied de moins. J'en ai envoyé des deux espèces à Baie. Il y avait aussi des écrevisses rondes qu'ils appellent crancas , des soles, des sepias , et d'autres poissons encore, particulièrement deux anges de mer, dont l'un avait six pieds de long; l'autre, que j'envoyai à Bâle , n'en avait qu'un et denû. Le grand fut simplement jeté au fond de la barque , car les rameurs se tiennent assb sur un banc trèsélevé , et les pieds arc*boutés contre un autre. Mais voilà que l'ange se redresse, comme un chien sur ses jambes de derrière , et s'élançant à trois pieds de haut , happe le mollet du patron, qu'il traverse de part en part avec ses dents. Impossible de lui faire lâcher prise ; nous fûmes obligés de l'assommer à coups de bâton. Le pauvre vieux pêcheur, à moitié mort de frayeur, nous dit que jamais pareille chose ne lui était arrivée ; il souffrait, du reste, cruellement, car les dents de ce pobson sont très-acérées. De retour à Peiraû, nous dinâmes , puis nous allâmes au Chaudron. Il n'y avait pas d'eau ; l'on entendait seulement les bruits souterrains. Je pris une poule bien portante , je la tins au-dessus du bassin à un endroit où il y avait un trou de la grosseur d'une noix. Le temps de dire un Pater noster, elle fut raide morte. C'est une expérience bien connue des gens du village. Le soir, nous revînmes tranquillement à Montpellier.
Le dimanche 23 juin , veille de la Saint-Jean, j'allai avec quelques camarades au village ruiné de Lattes. Ony tiraitau/^ro^t^. L'oiseau, qui est fort petit , est attaché à l'extrémité d'une perche, et les tireurs se placent à environ 12 toises avec leurs arquebuses. D'autres , avec des arcs tendus avec la main , comme font , dit-on , les Turcs , tiraient à une cible posée sur un petit tertre, et quand leurs flèches étaient épuisées , ils allaient se placer près de ce tertre pour tirer à une autre cible placée à l'endroit où ils se tenaient d'abord^ si bien qu'il n'y avait pas de temps perdu pour ramasser les flèches. Le soir, nous allâmes coucher à Peiraû ; il y avait des feux de Saint- Jean allumés devant toutes les portes ; on dansait autour ou l'on sautait par dessus , comme c'est l'usage dans le voisinage de Bâle, pour les feux de carnaval. Chacun ensuite emporte une pincée de ces cendres , qui passent pour posséder quantité de vertus.
Le lendemain nous passâmes l'étang en bateau pour voir les baigneurs. Une foule de gens vont en effet se plonger dans la mer la veille et le jour de la Saint-Jean , dans la conviction qu'ils sont ainsi préservés d'une foule de maladies, auxquelles ils n'échapperaient pas différemment. Nous fîmes comme eux et nous avançâmes à plus de deux cents pas sans perdre pied, en nageant vers Maguelone. Le nombre de femmes qui se baignaient était étonnant. Quand je voulus cesser de
nager je ne trouvai plus pied , j'avais de Teau jusque par-dessus la tète , et elle était abominablement salée. Je me dirigeai donc vers la plage, mais sans toucher davantage le fond , car il n'est pas partout également uni. Si le vent et les vagues étaient venus du bord , comme ils vendent du large» j'étais perdu ; je n'aurais pas eu la force de lutter contre le flot , ni même d'at* teindre la rive par une mer calme ; et malheureusement mes camarades étaient alors à plus de cinq cents pas de moi* Enfin la vague me porta vers le rivage, sur un fond de sable fin. Après nous être habillés , nous retournâmes à Peirau , pour y passer la nuit.
Le lendemain 25 juin , nous allâmes à Grammont. n y avait là jadis une église et un couvent ; aujourd'hui c'est une ferme , entourée de garrigues , où l'on trouve beaucoup de lapins sauvages, dont la chair est exquise à cause des plantes aromatiques qui leur servent de nourriture. L'église est encore debout mais sans ornements, et sert à remiser les instruments de labour. A côté se trouve l'habitation du fermier ou bayle, qui élève beaucoup de moutons. Nous y bûmes un coup, puis nous herborisâmes un instant dans ces garrigues qui abondent en Stachas, en Cistes et autres plantes de cette sorte. Le soir nous rentrâmes à Montpellier.
Le 29 juin sur le soir, je revins à Peirau pour accompagner le noble seigneur Jean -Casimir
comte de Nassau , avec son intendant Otho StreifF de Lovenstein et les gentilshommes de sa suite. La route se fit à pied. Nous passâmes la nuit sur des paillasses étendues à terre, sans nous deshabiller. Le comte ne voulut pas de lit non plus* Le lendemain^ de grand matin , nous allâmes en bateau â Maguelone pour visiter le château , puis nous revimmes le même jour à Peiraû.
Après déjeuner je menai Son Altesse au Chaudron, pour qu'il jugeât de ce phénomène physique. Nous avions apporté un vieux chat. Je lui tins le museau sur l'ouverture , pas plus grosse qu'une noix, qui est au centre du bassin. Celui-ci était alors à sec et l'on entendait un bruit souterrain. Le temps de dire un Credo, le chat laissa retomber la tête et se tourna sur mon bras. Nous le croyions mort , mais il revint lentement à lui; nous le mimes au bord, sur le gazon, où il conmiença peu à peu à se remuer, tout étourdi d'abord et tombant à chaque pas. L'ayant posé une seconde fois sur le trou , il fit un effort suprême pour ne pas respirer les exhalaisons et se sauva dans les champs. Nous le rattrapâmes , pour le placer encore une fois au-dessus du trou; mais avant qu'on eût pu compter jusqu'à seize , la pauvre bête était morte. Je vis en cette circonstance combien les chats ont la vie plus dure que les poules, puisque celles-ci mouraient instantanément. Nous en plaçâmes en effet trois
au-dessus de Torifice, en présence de Son Altesse ; elles expirèrent aussitôt et personne n'en voulut manger.
Après un léger goûter nous revînmes tranquillement à Montpellier, avec la fraîcheur du soir. Chemin faisant , le comte me raconta le malheur arrivé à mon compagnon de voyage, le gentilhonmie Nothhaft. Il avait voulu traverser à cheval un petit pont sur un ruisseau large tout au plus de dix pieds ; sa monture fît un faux pas et tomba avec son maître, qui fut noyé. Il fut enterré à Avignon , dans Téglise de Sainte-Magdeleine , et on lui mit une belle inscription tumulaire.
Le 2 juillet, je partis à pied de Montpellier avec Henri Scherler, pour faire une herborisation sur les bords de la mer. Nous primes par Fabrègues, Gigean et Balaruc où nous dînâmes, et au sortir de table , nous nous embarquâmes au port de Bouzigues, pour aller goûter à Mèze, petite ville grande comme Frontignan, possédant un excellent port et habitée par une population de pêcheurs. Pendant que nous longions les bords de Tétang, ramassant toutes sortes de plantes tant terrestres que marines, nous filmes surpris par un orage épouvantable. Ne sachant que devenir, car nous étions en plate campagne et trempés jusqu'aux os, nous allâmes chercher un abri dans le premier hameau que nous rencontrâmes ; on nous renvoya en disant
qu'il n'y avait pas d'auberge et qu'il nous fallait aller jusqu'à Marseillan. Nous eûmes beau pro* mettre de l'argent , personne ne voulut nous recevoir, tant les habitants de ces côtes sont sauvages. Force fut par conséquent de faire encore une lieue sous cette pluie battante , pour arriver en effet avec la nuit à Marseillan , petite ville guère plus grande que Mèze, ayant comme cette dernière un port sur l'étang et peuplée de pêcheurs et de cultivateurs. Nous logeâmes dans une auberge tenue par deux sœurs non mariées , qui en avaient hérité de leurs parents. Elles nous reçurent avec beaucoup de bonté, nous offrirent les vêtements de leur défunt père , pour nous permettre de sécher les nôtres à un grand feu qu'elles allumèrent, et elles étendirent des tapis catalans sur le pavé de nos chambres, dans le cas où nous aurions besoin de nous lever la nuit.
Le lendemain nous nous rendîmes à l'extrémité de l'étang. Elle est à une lieue de Marseillan, et à partir de là on peut aller à pied sec jusqu'au bord de la mer, chose impossible depuis les environs d'Âigues-Mortes , où l'étang commence. H a neuf milles de long et sa plus grande largeur est d'un demi-mille. Je le connais bien pour l'avoir parcouru dans tous les sens. U prend successivement le nom de tous les villages qui sont bâtis sur ses bords, mais s'appelle en général l'étang de Tau. Nous continuâmes de longer la
mer, et au bout d'une heure de marche nous arrivâmes à la ville épiscopale d'Agde, à huit milles de Montpellier. C'est un port de mer où les vaisseaux d'un fort tonnage arrivent au moyen d'un canal. La ville, à l'entrée de laquelle l'évêque possède un jardin magnifique , a un air fort ancien ; elle a été bâtie par les Grecs, deux cents ans après la fondation de Rome. La population est composée de mariniers et de commerçants.
A cme portée d'arquebuse environ , se trouve le cap d'Âgde, montagne élevée , assez semblable au cap de Sète , mais moins riche pour les herborisations, attendu que la majeure partie est plantée de vigues. Il y a également au sommet une maison où veille constamment un garde, car ta vue s'étend fort loin au large et sur le continent. On aperçoit de là le château-fort de Bresco , construit sur un rocher en pleine mer , et constamment occupé par une forte garnison pour protéger le port et le pays. En redescendant en ville , nous allâmes, après goûter, faire à deux une partie de balle dans un jeu de paume trèslarge, mais pas assez long. Et comme le fleuve Erault se jette non loin de là dans la mer, nous voulûmes le voir avant de regagner notre aubei^e de Marseillan, pour y passer la nuit.
Le lendemain, nous revînmes à la mer en contournant à pied l'extrémité de l'étang , et nous fîmes ample récolte de plantes et de coquillages.
Ea suivant la plage, entre la mer et Tétang jusqu'au cap de Cette, on peut ramasser beaucoup de coralines , espèces de plantes rouges , jaunes et blanches, ressemblant à du coraiL Cette bande de terre n'a que cinquante pas de large. Du côté de la mer, c'est , sur une largeur de trois pas, un sable fin où l'on trouve les coralines et tout ce que le flot rejette. En arrière de ce sable et sur une autre largeur de trois pas, viennent des coquillages de toute sorte. Plus en arrière encore se trouve une bande de vingt pas de large, composée aussi de sable, mais produisant des plantes marines rares. Le reste est formé d'une terre humide et grasse où poussent également des herbes, et surtout des kaliy dont les cendres servent pour les verreries. Nous vîmes aussi, à la hauteur de Marseillan , de nombreuses salines ; mais j'en ' parlerai plus loin à propos de celles de Peccais.
On rencontre sur la plage une quantité considérable de huttes de pécheurs, faites avec de la paille. Nous nous y rafraîchîmes à plusieurs reprises, car la journée était brûlante, mais le vin était si chaud et si mauvais qu'il nous dégoûtait, d'autant plus que le vin du Languedoc tourne et s'aigrit facilement. Certains d'eux possédaient des puits d'eau douce, à quelque distance de ces huttes qu'ils appellent des cabanes; malheureusement elle était aussi chaude que le vin. Ils nous donnèrent à boire et à manger, sans jamais vouloir accepter d'argent. Quelques-uns même nous
firent cadeau de poissons rares et de plantes marines, que j'ai envoyés plus tard à Bâle. Nous arrivâmes à Cette sur le soir, harassés de fatigue. Un bateau nous conduisit aux bains de Balaruc ; il ne s'y trouvait pas alors un seul baigneur, pour la raison que j'ai donnée plus haut. Nous n'y vîmes que l'aubergiste , se préparant pour le mois de septembre suivant^ époque où la saison des bains recommence. Ces eaux sont dit-on trèsnuisibles au cœur de l'été et de l'hiver, et cependant plusieurs Allemands y sont venus les prendre au mois d'août , sans s'en trouver plus mal. Nous allâmes passer la nuit à la ville de Balaruc, et le lendemain nous étions sur pied de bon matin pour retourner à Montpellier par Ggean et Fabrègues.
Voyage à THort-de-Dioù et retour à Montpellier ; le Cabinet de Laurent Joubert ; Menus événements ; Promenade à Lunei et à Marsillargues,
\E 14 juillet, nous quittâmes MontpeUier, Jean-Henri Scherler , M. Reneaume , aujourd'hui médecin de la ville de Blois, M* Bemier d'Auvergne et moi , pour aller herboriser dans les Sevennes. Cette contrée , qu'on nomme aussi le haut pays de Languedoc , est montagneuse , accidentée , complantée de châtaigniers, qui sont, avec le bétail, la^ principale ressource des habitants, et s'étend jusqu'à Mende,
confinant d'un côté TAuvergne et de l'autre le Bas-Languedoc. On l'appelle Sevennes , comme qui dirait les Sept-Veincs , parce qu'on y trouve les sept métaux.
Vers midi , nous dînâmes aux Matelles , petit bourg de cent maisons, situé au pied de la haute montagne du pic Saint-Loup (Morts Lupi), à quatre milles de Montpellier. Un peu plus loin nous primes un verre de vin au château de Saint- Martin Ç^castell sont Martin), et nous allâmes coucher à l'auberge isolée du Renard.
Le lendemain madn , par un mauvais chemin tout hérissé de pierres pointues, nous atteignîmes Saint'Bauzile , petite ville ( peuplée de papistes , m'a-tH>n dit), située sur l'Ërault ou Erhaud (en latin Ebauxeus), fleuve qui sort des monts du Gévaudan , passe à Ganges , la Roque^ Saint- Bauzile , Saint-Guilhem où il commence d'être navigable , et se jette dans la mer près d'Âgde. On y prend d'excellentes truites, dont nous avons goûté à Saint-Bauzile même. Sur le soir, nous arrivâmes à la Roque et ensuite à Ganges, qui n'en est qu'à deux portées d'arquebuse. C'est une place assez forte, très animée, possédant plusieurs faubourgs et dont la population est protestante. Pendant la persécution , beaucoup de religionnaires s'y sont réfugiés ; il ne s'y faisait alors aucun office papiste. Nous y causâmes avec un vieux médecin, qui s'était longtemps occupé de botanique et avait servi de guide bien des années
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auparavant au célèbre Lobel , dans ses courses à VHart-^Diaà ; aussi rappelait-on simpleoient le Dioscon. Son herbieri qu'il nous montra, renfermait surtout des simples qu'on vend aux apothicaires, conmie l'az^élique^ la gentiane^ etc. Cet homme avait cert^nement plus de quatre-vingts ans.
Nous reprîmes notre chemin après goûter, et nous entrâmes bientôt à Sumène, petite ville bâtie sur une rivière et pourvue aussi de plusieurs faubourgs. On y fabrique des tonneaux pour presque tout le Languedoc, mais ils sont plus petits que chez nous. Les plus grands conriennent environ neuf mesures de cinquante litres et beaucoup n'en contiennent que la moitié ou le quart. Le vin du pays ne se conservant pas audelà de deux ans, des futailles plus grandes seraient inutiles.
Non loin de la ville, à deux portées d'arquebuse du côté de Ganges, et tout contre la grande route , nous vîmes plusieurs mines d'or qu'on exploitait encore. C'est dans un terrain jaune et argileux ; les paysans les creusent à leurs frais , et en lavant la terre dans un petit ruisseau^ ils y trouvent des paillettes parfois grosses comme des petites feuilles d'arbre,d'un or qui tient très bien répreuve ; mais il faut tant de temps et de travail, que ces pauvres gens gagnent à peine leur vie : aussi le gouvernement ne s'en occupe»t-il pas. Il y a à Sumène beaucoup de protestants.
Le 16 juillet^ après déjeuner, nous nous dirigeâmes vers le Vigan, localité peu commerçante , située dans une vallée^ au bord d'une rivière qui fait aller plusieurs moulins. Les faubourgs sont plus grands que la ville et renferment les meilleures auberges. La majorité des habitants est de la religion réformée. Nous prîmes là tous les renseignements sur les chemins, menant à VHorP^Dioà et sur le meilleur mode de nous y transporter. Beaucoup de vieillards nous dissuadaient de notre projet, en nous représentant la hauteur et les dangers de la montagne, où l'on ne pourrait se procurer aucune nourriture.
Sans nous laisser effirayer, nous primes un guide du pays qui nous assura que les troupeaux de chèvres et de vaches étaient revenus des Alpes depuis quelques jours et retournés à VHort, où les pâtres nous donneraient de quoi manger. Nous nous mimes donc en route , au nom du Seigneur, et toujours en montant, nous arrivâmes le soir au hameau dit de YEspérou, c'est-à-dire de l'éperon , comme pour avertir qu'il faut donner un bon coup d'éperon pour atteindre la cime. Je remarquai qu'en cette contrée on conservait le vin, comme l'huile, non dans des tonneaux, mais dans des outres.
Le lendemain 17 juillet, nous continuâmes notre excursion, cueillant en chemin une grande quantité de plantes que j'envoyai plus tard à Bâle. Enfin, à midi nous arrivâmes au sommet, occupé
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par un immense pâturage , couvert de belles plantes toutes en fleurs qui répandaient un parfum délicieux. C'est ce plateau, grand comme le Pedt- Bâle, qu'on appelle particulièrement VHartus Dd, quoique d'autres étendent ce nom à toute la montagne. De ce point, peu éloigné de Mende, la vue s'étend au loin sur toutes les Sevennes , auxquelles nos monts du Valais sont seuls comparables y et jusqu'aux montagnes de TAuvei^e. Tout en mangeant un morceau , arrosé comme boisson par de la neige qu'on trouvait encore en certains endroits , nous ne pouvions nous lasser d'admirer ce panorama , favorisés par un temps magnifique qui permettait de découvrir au fond des vallées plusieurs hameaux ne paraissant pas plus gros , à cette distance , qu'une cabane de paysan.
Notre récolte de plantes achevée , nous regagnâmes sans nous presser notre gîte de la nuit, en rencontrant quantité de jolis ruisseaux dont l'eau me sembla amère. Deux fleuves prennent leur source à cette montagne^l'un se dirigeant vers la Méditerranée et l'autre vers l'Océan. Il étoit fort tard quand nous atteignîmes l'Espérou, que nous avions quitté le matin. On n'y voit que des charpentiers et des menuisiers fabricant des planches et toute sorte de boites qu'ils expédient dans les villes. Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée voûté , à cause de la quantité de neige qui les couvre pendant cinq mois de l'année.
Le lendemain, de grand matin, nous reprimes la descente par une autre route , afin de mieux connaître le pays. Mon compatriote Scherler se trouvant indisposé, je restai avec lui pour passer la nuit en cet endroit, pendant que les deux françds prenaient les devants. Les villageois nous voyant chercher des plantes se doutèrent que nous étions des médecins, et nous amenèrent plusieurs malades, particulièrement des gens a£9igés d'énormes goitres. Nous leur fîmes quelques prescriptions et ils nous donnèrent des châtaignes. Le pays en produit beaucoup, surtout de l'espèce dite Dauphinenque, qui est très-douce. C'est leur principale nourriture. On les mange cuites ou crues. Les premières, pelées et séchées, donnent une farine dont on fait un pain excellent. Il s'en exporte de grandes quantités en Languedoc et jusqu'en Italie.
Après déjeuner, Scherler se trouvant un peu mieux , nous nous acheminâmes lentement vers Sumène, mais à l'extrémité de la côte qui domine le faubourg de cette ville, il eut une nouvelle faiblesse. Tant bien que mal, nous arrivâmes enfin le soir chez le même aubergiste qu'en allant. Nos compagnons ne s'y étaient arrêtés que pour boire un verre de vin , et avaient continué leur marche.
Le 29 juillet, en repassant à côté des mines d'or, nous vîmes en haut de la montée un muletier menant plusieurs mulets et tenant par la
queue le dernier, dont la charge était moindre que celle des autres. C'était un chemin très étroit côtoyant la crête d'une vallée profonde (il y en a beaucoup de ce genre et qui deviennent impraticables en hiver). Tout-à-coup , en franchissant un mauvais pas, le mulet &it un écart avec son ârdeau, butte plusieurs fpis et tombe dans le précipice, entraînant son conducteur avec lui; Sans un arbre qui les retint à sept ou huit toises plus bas, ils périssaient infailliblement, car le ravin en avait plus de cent de profondeur. Nous aidâmes son camarade à retirer Thomme et la béte , avec des cordes. L'homme avait le cou , la figure et les mains déchirés par les ronces ; mus il était très-heureux d'en être réchappé avec son mulet.
Nous ne flmes que traverser Ganges, pour arriver quelques pas plus loin à Laroque , petite ville située au bord de l'Erault qui coule encaissé dans un lit de rochers. Elle en est séparée par un chemin permettant de la tourner sans y entrer ; c'est ce que nous avions fait en allant. On y voit trois châteaux appartenant à trois seigneurs différents. Les habitants sont tous papistes , tandis qu'à Ganges ils sont protestants.
Comme nous suivions la vallée que surplombent de chaque côté des rocs très-élevés, on nous montra sur l'autre rive, et à une certaine hauteur, l'entrée d'une caverne qui avait servi quelque temps de repaire au terrible capitaine Aragon et à
sa troupe. Ik guettaient de là, pour les rançonner, tous les voyageurs , commerçants , bouchers ou autres qui venaient passer le gué , à une petite distance de Ganges. Après les avoir questionnés sur le but de leur voyage et sur l'argent dont ils étaient porteurs , ils leur en prenaient la moitié seulement s'ils avaient répondu Branchement ; la totalité , s'ils avaient menti , et les tuaient s'ils faisaient mine de résister.
C'était le fils d'un forgeron de LuneL Sa force musculaire était telle que personne n'osait se mesurer avec lui. Plus d'une fois il lui était arrivé de trancher un âne en deux d'un coup de sa lourde épée , qu'il ne quittait jamais. H sou* levait ^ilemçnt un de ceâ animaux avec sa charge et le portait sur ses épaules. On m'a assuré qu'avec son poing il renversait sept hommes arebontés l'un derrière l'autre ; c'était un vrai géant.
En dernier lieu y il avait dévalisé un riche marchand sur la grande route non loin de Mont* pellier, ce qui décida le Connétable à le faire poursuivre en tout lieu ; mais grâce à son audace et à ses vaillants compagnons, il échappait toujours. Un jour enfin, qu'il était chez M. de Saint-Tibéry son ami, qui avait toute sa confiance, le Duc arriva pour s'en emparer. L'attaquer corps à corps eût été trop dangereux , à cause de l'arme redoutable qu'il avait à son côté. Alors le Connétable s'étant mis à table , M. de Saint- Tibéry pria le capitaine de l'aider à le servir en
quittant son épée, attendu qu'il n'était pas convenable de rester anné en présence du premier officier du Languedoc après le roi; d'ailleurs qu'avait-il à craindre chez son meilleur ami ? Aragon se laissa persuader. Aussitôt, des soldats qu'on avait cachés dans le château le saisissent par derrière et le garrottent. On raconte qu'il chercha seulement à reprendre son épée avant d'être maîtrisé et qu'il renversa un grand nombre de ses assaillants. Le Connétable le fit conduire à Montpellier, où il fut décapité (i),
En sortant de ces rochers , nous entrâmes à Saint - Bauzile , village formé d'une seule rue interminable. Après déjeuner nous reprîmes nos mulets ( que nous avions loués à Sumène d'où ils revenaient à vide ), et repassant par le mauvais chemin pierreux que nous avions pris en allant , nous arrivâmes à l'auberge du Renard , et ensuite au Gistel de Saint-Martin où nous râlâmes nos montures; et enfin après avoir traversé une rivière en bac , nous atteignîmes Montpellier bien tard dans la soirée. Je rapportais une grande quantité de plantes rares que j'expédiai ensuite à Bâle.
Le 9 août, le plus jeune des fils de M. Laurent Joubert me mena voir chez lui le cabinet de son père. Depuis la mort de ce savant, ses collections avaient été négligées et dilapidées. Le Connétable notamment, et M. de La Fin, d'Au-
(i) Sur ce capitaine Aragon ou Aramon , voir les Mémoires de Gâches, édit. Pradel, p. 200.
vergne, sachant que de son vivant, il avait fait venir à grands frais , beaucoup de choses curieuses de tous les pays, s'étaient appropriés, en échange de quelques cadeaux insignifiants , tout ce qui leur avait convenu , principalement en fait de pierres précieuses et d'antiquités , dont il avait réuni un grand nombre.
J'y vis encore néanmoins entre autres curiosités I® un grand onocrotalus blanc , suspendu au plafond. Cet oiseau possède sous son bec une grande poche contenant jusqu'à six litres d'eau , dans laquelle il conserve les poissons qu'il saisit en plongeant à la façon des poules d'eau. Sa pêche finie et son goitre rempli , il vient se repaitre de son butin sur le rivage. C'était un présent envoyé d'Alexandrie par la voie de Marseille . J'en ai vu un pareil représenté à L4icerne au Cercle deFrit^^, avec une inscription disant qu'il avait été tué sur le lac de Zurich; 2* deux oiseaux de mer, un alcyon et un cordilis ; 3® une concha anatifera , espèce de coquillage d'où naissent les canards sauvages ; 4® un caméléon , petit lézard ne vivant que d'air ; 5® un veau marin , aussi gros qu'un veau ordinaire ; 6* une tortue de mer ; 7* un poisson dit coqmarin ; 8® un autre petit poisson rouge, tout rond comme un limaçon , appelé rémora, capable, diton, d'arrêter un gros vaisseau en pleine mer: si peu qu'il touche une rame , celui qui la tient reçoit une telle commotion que son bras paralysé
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la laisse échapper. J'ai peine à croire le fait» bien qu'il m'ait été certifié par plusieurs personnes d'un âge respectable ; 9® un crocodile de dix pieds de long; 10® des avortons remarquables, notamment la tète d*un enfant de onze ans, ajrant quatre pans de tour; 1 1® un cochon à huit pattes, dont quatre à leur place ordinaire , deux sur la poitrine et deux sur le dos ; 12** une grande chèvre avec deux tètes ; 1 3® diverses plantes rares , entre autres , un homme de mandragore , qui pousse sous l'écha&ud : à mon sens , c'est simplement une racine de mandragore ou àttamus, façonnée en homme, avec des cheveux postiches ; 14** de la gomme sortie de la pierre du diamant ; 15^ de l'écume de mer desséchée; 16^ beaucoup de pierres d'aigle, tombant du ciel, d'après les on-dit; 17** de belles dents de lion ; 18^ plusieurs calculs gros , les uns comme un œuf, les autres comme une noix muscade, tirés de la vessie d'un vieillard ; 19® une grosse pierre blanche carrée extraite aussi des reins d'un homme après sa mort ; 20** le tibia d'un individu mort du mal français , et tombé tout vivant en putréfaction ; 21^ quelques petits os , attachés avec un fil de coton , et que les américains ou anthropophages enlèvent aux hommes qu'ils mangent, pour les suspendre ensuite au cou ou à la cuisse en guise de parure. On m'en fit cadeau de quelquesuns que j'envoyai à Bâle.
22^ Beaucoup de pierres précieuses , et plu-*
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sieurs portraits moulés en plâtre , représentant des personnages célèbres ; 23^ une paire de gants enfermés artistement dans une noix; 24* une vieille lampe dans laquelle a dû brûler une lumière étemelle d'église ou de tombe ; la mèche était en amiante ; 23® un manuscrit tracé sur une matière épaisse comme une carte à jouer, long d'une quinzaine de pans, tout couvert de caractères chaldéens et trouvé dans un corps embaumé. Il devait probablement contenir le récit des exploits du mort, car on en rencontre souvent de semblables dans les momies, à la place laissée libre par les intestins, quand on les a retirés ; 26^ un couteau semblable à ceu;c de chez nous qui se ferment ; mais celui-ci est tout d'une pièce. Un paysan des environs de Lunel , irrité contre son voisin qui lui faisait un procès , le lui avait fait avaler de force, en enveloppant la pointe dans un morceau d'étoffe, et le menaçant de le tuer sur place s'il résistait. Le malheureux, en proie à des douleurs terribles, fit appeler le docteur Laurent Joubert, qui refusait de croire qu'un objet pareil eût pu être avalé sans quelque maléfice du diable. Néanmoins, sur les pressantes instances du pauvre diable, il lui administra des purgations et des vulnéraires ; bientôt il se forma un abcès dans l'aine droite , et quand il creva . le docteur vit paraître le couteau , et le retira de sa propre main. Le paysan vécut encore bien des années en bonne santé. Je tiens ce fait du fils même de
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M. Joubert) qui l'a du reste consigné aussi dans ses Observationes. Il pense que le couteau sortit par le cœcum intesiinum, vu qu'il n'en resu aucune blessure ni hernie.
Au rez'-de-cbaussée étaient rangées plusieurs côtes de baleine, envoyées de Bordeaux , et dont plusieurs avaient vingt pans de long sur deux pans d'épaisseur. Je lui en échangeai une petite, longue environ de douze pans, que j'envoyai à Baie. A côté se trouvait suspendue une tortue de mer, aussi large qu'un dessus de table à six couverts. J'ai vu l'estomac d'un de ces animaux chez le docteur Richier à Montpellier (i). Il était rempli de dents aiguës et ressemblait , quand il était retourné, à un hérisson. Chez le même docteur il y avait aussi le squelette , monté avec art, d'une autruche, morte chez le Connestable. Ce même jour on me montra dans la maison de feu le docteur Fontanonus , un palmier ou dattier vivant, ayant la hauteur d'un homme.
Le 12 août, Henri Scherler, mon compatriote^ retourna à Bàle. Je lui fis la conduite et lui portai sa valise. Nous traversâmes le pont du Lez à Castelnau, le pont de Salaison, et enfin le village de Colombiers , avant d'arriver à l'auberge de la Bégude blanche dont j'ai déjà parlé. Le lendemain
(i) Pierre Richer ou Richier de Belleval, qui venait tout récemment de créer le Jardin des Plantes de Montpellier. Sur sa vie ou sur ses travaux, consulter les notices d'Amoreux» Dorthes, Martios, Planchon, etc.
tnadn j e l'accompagnai j usqu'au pont du Vidourle, à mi-chemin entre Montpellier et Mimes où il comptait être arrivé pour déjeuner. Nous nous quittâmes en cet endroit, et je m'en revins seul à Lunel, petite ville bâtie en plaine et entourée d'un fossé bourbeux , mais dont on pourrait faire une place très-forte. On raconte, pour rire , que les habitants ayant aperçu la lune dans une mare de fumier^ s'appelèrent les uns les autres tout ébahis de voir deux astres pareils l'un au ciel et l'autre sur la terre , ce qui valut à leur ville le nom de Lunel. Je logeai à la Pomme rouge , auberge trèsbonne quoique sans comparaison avec la Bégude blanche, dont la concurrence a fait tomber toutes les autres. Les environs de la ville sont trèsfertiles, et couverts de jardins.
Après déjeuner, j'allai tout promenant jusqu'à Marsillargues, autre petite ville de cent habitants au plus, située dans la plaine à une ou deux portées d'arquebuse et semblable plutôt à un village muré. Néanmoins le baron de Calvisson y possède une superbe habitation en pierres de taille, aussi belle qu'un château. Les rues sont si mal pavées qu'en temps de pluie elles sont presque impraticables. Le Vidourle la traverse , et le roi y a depuis peu établi un marché hebdomadaire. Le soir^ je revins tranquillement par Lunelàla^i^i^ blanche, qui n'en est qu'à un demi mille environ, et le lendemain matin 14 août, j'en repartais pour rentrer à Montpellier dans la journée.
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Le 24 , jour ^e saint Barthélémy, se tient à Montpellier une foire qui ne dure qu'un jour. On n'y vend que d:s oignons.
Le i" octobre , je quittai la pension de M* Catalan pour entrer chez la veuve Madonna de Gras , où logeaient beaucoup de Français. C'était pour £tre mieux à même d'apprendre cette langue.
Le 6 novembre , je fis la conduite à Rudolf Simler et à Jean Bui^auwer, tous deux maintenant recteurs en médecine (Seclores), et au gentilhomme Rudolf Meyss. Après les avoir accompagnés jusqu'à la B^ude hloticbe, je revins le même jour à Montpellier.
Le 18 décembre, mon excellent ami Félix Rodtmûnd, et le 23 décembre son cousin Laurent Rodtmand, tous deux de Saint-Gall , furent promus au grade de docteurs en médecine.