Félix Faure, intime
La première fois que M. Félix Faure prit contact avec la Presse, qui devait l'accompagner bien souvent dans la suite, ce fut au cours d'un voyage présidentiel de M. Carnot.
M. Carnot effectuait alors ce voyage de Corse qui fut l'un des plus étonnants et des plus gais. Par exemple, nous sommes quelques-uns à nous demander encore pourquoi on l'a fait, celui-là. Ou tout au moins, il nous a rendus fort sceptiques touchant l'utilité des tournées officielles, la fermeté et la fécondité des promesses présidentielles et ministérielles. Ainsi, il était entendu, à l'avance, que le Président visiterait la Corse pour se rendre compte, par lui-même, des moyens de défense de l'île, qui est considérée, dans le monde militaire, comme un point stratégique important et dont nous ne tirons pas assez parti. On devait s'y appuyer très solidement; cette île serait un centre de ravitaillement précieux, mais, dans l'état présent, elle est à la merci d'un coup de main. Et on pensait
FELIX FAUllE INTIME
qu'à cet égard un coup d'oeil du Président lui ferait du bien. Depuis lors, nous n'avons pas entendu dire que les choses aient changé et que la Corse soit défendue autrement que par sa faible garnison et le courage légendaire de ses habitants. De même, au point de vue industriel et commercial, on espérait quelques bienfaits du passage, à travers le pays, d'une véritable colonne de journalistes, de ministres et de députés qui, au retour, demanderaient routes, chemins de fer, travaux d'assèchement, etc. Ce n'était pas pour rien que tous ces gens éminents avaient hoché la tête à vingt reprises par jour, en disant d'un air entendu : « Ce qu'il vous faudrait ici, c'est une bonne voie... )) Autant en emporte le vent qui balaye le dernier couac de la dernière fanfare. La Corse est toujours un pays charmant, mais on y voyage peu en chemin de fer et davantage achevai, à la « va comme je te pousse )),.en zigzags ! . . .
Pour ma part, au fond, j'ai toujours cru que ce voyage de Corse avait été entrepris pour donner à la Presse l'impression — très justifiée — que si Emmanuel Arène n'est pas empereur de son île, c'est parce que le chapeau haut de forme à huit reflets convient mieux que la couronne à son élégance parisienne. S'il voulait monter sur un trône restauré pour lui, là-bas, certes, il le pourrait, sans révolution. Pendant cette tournée, il « n'y en eut que pour lui », et s'il laissa quelques ovations aux autres, — aux continentaux, au Président, — c'est encore parce qu'il est bon prince. Il a assez de pouvoir personnel pour m'avoir procuré l'honneur, durant un exquis séjour dans sa maison
familiale, de déjeuner en tête à tête avec un bandit. Celui-ci avait, à vrai dire, l'air d'un ouvrier terrassier de la plaine Saint-Denis qui, à table, tortille entre ses doigts sa casquette en poil de lapin et cherche instinctivement où il crachera, mais c'était un vrai bandit tout de même ; il avait abattu quelques gendarmes — et pourtant il avait passé inaperçu entre deux représentants de la force armée qui montaient une sorte de garde non loin de la porte du député! — C'est qu'il allait chez M. Emmanuel.
Que faire contre lui?
Et, sous la conduite d'Emmanuel, ces jours-là, j'ai également assisté à d'autres spectacles qui n'étaient pas moins suggestifs ; j'ai vu de braves femmes, tout de noir vêtues, comme elles le sont presque toutes, de ce noir qui leur donne un aspect uniforme de veuves et qui éloigne la moindre idée de galanterie; je les ai vues se jeter à genoux devant notre groupe, et, après le signe de la croix, tendre au député un placet. Elles étaient relevées aussitôt avec beaucoup de cordialité, et recevaient l'assurance que leurs vœux identiques — ■ l'obtention d'une place quelconque — seraient exaucés. Mais c'est égal, si l'on veut avoir une crâne idée de l'homme, qui a l'habitude de s'agenouiller devant la femme, c'est là qu'il convient d'aller la prendre, à condition, sans doute, d'avoir Emmanuel Arène pour cicérone.
M* Carnot, qui avait cette bonne fortune^ connut ces joies et toute la Presse également. Je dis bien la Presse, avec une majuscule, parce qu'une autre caractéristique de ce Voyage, fut qu'il n'y avait pas, derrière le Président, une
simple troupe de journalistes en promenade : il y avait un corps d'état, un corps expéditionnaire, la Presse enfin, avec toute sa majesté et son indiscrète agitation.
Dieu me garde d'égratigner, môme du bec de la plume, d'excellents confrères qui furent mes compagnons de route très aimables, et qui n'auraient pas demandé mieux que de travailler assidûment à transmettre, par télégraphe, les louanges du Président et de sa suite. Mais il se trouva que dès que la Presse eut mis le pied dans l'île, elle s'aperçut que ce pays béni ne possédait pour ainsi dire pas de relations télégraphiques avec le continent! Il existait un seul fil sous-méditerranéen; on y avait tant bien que mal rattaché d'autres fils, mais à partir du point d'immersion, les dépêches s'accumulaient et étaient transmises avec un retard de quarante-huit heures ! Ce que voyant, la Presse prit gaiement son parti d'un tel contretemps, et, laissant la parole au représentant de l'Agence Havas, M. Pognon, qui est le seul homme au monde sachant remettre sur pied l'improvisation d'un chef d'État, ladite Presse rentra ses crayons en poche, et afïecta des allures de touriste officiel, dégagé des soucis professionnels de ce bas monde. Elle fut, dès lors, parfaitement heureuse; Elle n'eut pas d'autres soucis que de conserver à peu près intacts le plastron de sa chemise et les revers de l'habit noir qu'Elle avait endossés à Marseille, — les valises de rechange étaient on ne savait où! — Puis, Elle but, mangea, étudia le pays, le goûta en artiste, donna son avis sur l'avenir économique de l'île; bref. Elle devint, aux yeux de tous les habitants, un personnage des plus consi-
dérables, que l'on fêta d'une façon inconnue môme dans l'ancienne Ecosse...
C'est dans ces conditions que la Presse fit connaissance de M. Félix Faure.
Elle était devenue, visiblement, si importante, qu'on pouvait se demander, à certains instants, si ce n'était pas Elle qui visitait l'île, au lieu d'un simple Président. Elle faisait, à toutes les heures, des recrues! Les représentants de journaux étaient partis de Paris au nombre de trente-cinq environ; ils étaient cinquante à Marseille. A Ajaccio, un matin, on remarqua, sur le quai de lagare, qu'ils formaient une colonne de cent habits noirs! Précisément, comme d'habitude, M. Garnot les passait en revue. Il y manquait rarement; il avait l'affabilité simplette et le sourire réellement doux; il s'approchait toujours, à chaque départ, de ses compagnons de voyage et demandait de leurs nouvelles, des nouvelles du temps. S'il pleuvrait?... Ne l'avait-on pas surnommé méchamment La-Pluie-quipréside?...
Il s'acquittait donc de ce devoir présidentiel, non des moindres, tout de bonne humeur, quand le bruit d'une altercation lointaine parvint jusqu'à lui. Il détacha un officier d'ordonnance qui, flanqué du syndic de la Presse (c'était M. Bertol-Graivil, aussi jovial que grave... et juste à l'occasion), se dirigea vers le théâtre de l'incident. Une rapide enquête fut faite : dans un groupe, un prêtre, paysan d'aspect, s'exprimait avec une volubilité tout italienne. Il avait voulu prendre place dans le wagon de la Presse, et celle-ci, tout d'un bloc, s'était révoltée. On
interrogea le prêtre. « Qui êtes-vous, Monsieur l'abbé? — Je suis journaliste! — Ah! mais, quel journal représentez-vous ? » reprit sévèrement M. Bertol-Graivil. Le preUrino cligna de l'œil et, malicieusement, répondit : « Le Siècle! » Un hourvari accueillit cette réplique trop audacieuse (si encore il avait représenté la Croix!) et on expulsa l'abbé, qui se réfugia dans le fourgon à bagages : il était le cousin du garde-frein.
Et la Presse reprit sa sérénité quotidienne. Or, quand l'officier d'ordonnance retourna auprès du Président pour lui exposer cette petite aventure comique, il passa tout auprès d'un gentleman et d'une dame qu'il salua avec une grande déférence. Ceux-là n'étaient pas de la Presse et n'en voulaient pas être, mais qui?... On s'informa.
Le gentleman, qui riait de l'incident tel que le lui contait l'officier d'ordonnance, était très grand, large d'épaules; il était vêtu d'un complet anglais de couleur; il portait un feutre tyrolien sur l'oreille; un monocle à cordon s'encastrait dans son orbite ou se balançait sur son gilet; il avait, enfin, des guêtres blanches! La dame était également de haute stature, la taille bien prise dans une redingote également anglaise, le feutre également tyrolien un peu incliné, la chevelure enveloppée d'une gaze bleue qui cachait ses traits.
Des globe-trotters?.... Un « parlementaire » renseigna tout le monde : (( C'est M. Félix Faure et M^^^ Félix Faure. )) Et après? Gela n'en disait pas tout à fait assez. On compléta. M. Félix Faure, député du Havre, ancien sous-secrétaire d'Etat aux Colonies. De son métier « armateur ». Notez que
FELTX FAURE INTIME
Ton disait armateur, ce qui marque bien une nuance, a Tanneur )) ou (( négociant en cuirs » ne sonne pas mal, dans ce pays où Fépicerie aspire justement à la Légion d'honneur autant que Tébénisterie, mais « armateur )) a quelque chose de plus cossu, qu'il doit peut-être au temps lointain où ce personnage entreprenant était frotté d'exotisme, cultivait les lettres et collectionnait les bibelots, les curiosités des sauvaiges.
Donc, l'armateur Félix Faure et sa fille, M^^^ Lucie, voyageaient, comme la Presse, avec elle, et ils avaient cette chance d'apprendre (leçon pour l'avenir) quel rôle elle tenait dans les préoccupations d'un chef d'État. Je crois qu'ils ne poussèrent pas plus loin cette expérience ce matin-là et qu'ils laissèrent la caravane auguste achever son excursion quotidienne ; ils allèrent au gré de leur fantaisie, en dilettanti, avec quelques amis. Ils faisaient partie, en effet, d'un groupe de Parisiens qui prenaient, du voyage, seulement ce qu'il offrait d'amusant. Ils étaient embarqués, au nombre d'une cinquantaine, sur le Duc-de-Bragance, où le directeur de la Compagnie transatlantique les avait invités, et ils descendaient à terre à leur convenance, selon l'attrait des cérémonies, puis ils se réfugiaient à bord ; mais, là encore, ils retrouvaient la Presse et c'était, de nouveau, l'occasion d'incidents parfois comiques. La Presse avait pris passage sur le Duc-de-Bragance sans bien savoir chez qui elle était : l'invitée du Président ou de M. Pereire? A sa louange, il faut dire qu'elle se montre, sur ce chapitre, très susceptible, et si ses promenades en corps ont un aspect trop majestueux parfois, elle témoigne aussi fré-
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quemment un juste désir de conserver son indépendance et d'être traitée avec des égards parfaitement mesurés. Or, sur le Bragance, on avait eu la fâcheuse idée de lui réserver tout l'arrière du bateau et de lui donner table à part; l'avant était occupé par les autres Parisiens, qui semblaient ainsi des privilégiés, des voyageurs d'une caste supérieure.
Cela, les journalistes le supportèrent très mal, et, au lever de l'ancre, au premier déjeuner, ils le donnèrent à entendre assez haut. Les « gens » de la proue, leur semblait-il, regardaient de travers ceux de la poupe! On discuta, on parlementa, bref, l'animation croissant, il fallut qu'à la fin du repas M. Pereire parût, en personne, à la table de la Presse et l'assurât de toute sa sympathie et de ses regrets de ne l'avoir pas tout entière logée sur l'avant. Les relations n'en restèrent pas moins un peu froides entre les deux camps. Et, un peu plus tard, en vue de Monaco, le différend renaquit : le prince de Monaco avait envoyé un aide de camp à bord pour transmettre ses invitations. (( Toutes pour l'avant », naturellement! Les journalistes étaient simplement admis à présenter leurs respects à Leurs Altesses et à perdre un louis à la noire et la rouge , sans plus. Ce fut un beau tapage! Et non sans raison, après tout. La Presse bouda l'Altesse avec un ensemble complet et si elle joua et perdit, ce fut « individuellement ». Toujours les nuances.
M. Félix Faure et M^^^ Lucie Faure virent ceci et cela, assistèrent, de leurs cabines de luxe, à ces pourparlers et à ces révoltes. Ils durent penser, dès lors, que ces gaillards-
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là étaient insupportables. Dix ans plus tard, ils avaient à compter avec eux...
Nous les vîmes à terre, pendant les quatre ou cinq
Pl.ot. Pirou.
M. Félix Faiire, Sous-secrétaire d'État au ministère des Colonies.
jours du voyage, à plusieurs reprises encore. Ils déambulaient rapidement, d'un pas léger de personnages parfaitement heureux de leurs loisirs, sans autre préoccupation que de regarder le bleu turquoise de la prome-
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nade des Sang-iiinaires, et de rechercher les innombrables souvenirs napoléoniens. Une après-midi, sur le Cours, leur incognito fut troublé par une de ces manifestations si originales dont la Corse est coutumière : ils virent, avec nous, en quoi consiste une ovation de « clients ». Emmanuel Arène parcourait à pied sa bonne ville ; quand il rencontrait un ami, après une poignée de main échangée, ou une embrassade, — car on s'embrasse à tout instant, — l'ami se rangeait derrière son député, et bientôt s'allongeait une interminable file de partisans qui faisaient cortège durant toute la promenade. De loin en loin, la cohorte s'arrêtait : le député adressait la parole à un personnage important, à M. Félix Faure, par exemple, qui cherchait vainement à s'effacer, et aussitôt les cris de a Vive Arène î vive Faure ! "» éclataient. Les premiers cris, peut-être, après ceux du Havre, les cris « familiers » ceux-ci... Encore un apprentissage! Ma foi, M. Félix Faure saluait déjà fort bien et il avait sur les lèvres le sourire de circonstance, avec un peu plus de liberté et de fantaisie qu'aujourd'hui, un sourire d'homme politique et de voyageur très « chic )), de dandy, pas de (( gommeux »... C'est ainsi qu'en somme, il apparaissait.
Quelques mois après ce voyage de Corse, le directeur de la République Française me manda à son cabinet ; c'était M. Joseph Reinach; grâce aune bienveillance' dont tous ses collaborateurs ont conservé un reconnaissant souvenir, j'occupais alors dans son journal un peu les fonctions de
maître Jacques; j'étais apprenti rédacteur politique, soussecrétaire de rédaction, chroniqueur et critique d'art, c'est-à-dire que, nul de mes collaborateurs ne s'en souciant, nul n'étant moins occupé que moi, je visitais gravement les Salonets et Salons ; avec la tranquille audace du jeune âge, je disais mon sentiment sur la peinture, la sculpture, la gravure ; j'attribuais à l'un un (( faire » délicat, à l'autre une patte étonnamment vigoureuse, et je concédais que le troisième enveloppait de tonalités chaudes les nacres éblouissantes des chairs féminines. C'est, malheureusement, ce que, dans la plupart des cas, on appelle « faire de la critique d'art ». Puisque « j'en faisais )) et que, après tout, mes épithètes et mes formules en valaient bien d'autres, mon directeur me confiait avec bonté l'éloge de tous ceux de ses amis qui lui avaient demandé quelques lignes dans la République. Cette fois, il me tendit, non pas une carte d'exposition, mais un petit livre, et me dit : a Voici une très gentille œuvre d'un de vos confrères. Rendez-en compte aimablement; ce confrère est une jeune fille qui vous en saura gré. ))
Je pris le livre ; c'était une brochure assez luxueusement imprimée, tirée à tout petit nombre chez un imprimeur du Havre ; elle ne portait comme signature que ces trois lettres : L. F. F. Cent pages en tout ; elle contenait des impressions de voyage, en Italie, et notamment à Florence. Je suis certain que « l'ouvrage », si le mot n'est pas trop gros, n'a pas été réimprimé; il n'était d'ailleurs destiné qu'à des intimes. J'en fis l'éloge en trois cents lignes ; il le méritait vraiment ; il contenait notamment, sur « Santa Maria dei Fiori », des
aperçus doctes et originaux, dénotant des lectures variées et un goût artistique personnel. Le tout écrit en français clair, juste assez maniéré pour se distinguer nettement des impressions banales de jeune fille qui écrit à ses amies.
Quand je remis ma prose à mon directeur, il la trouva peut-être, à part soi, un peu longue et lourde, mais, avec un aimable sourire, il dit : « Faites composer; vous allez ravir un excellent père de famille », et il me nomma M. Félix Faure; l'auteur était M^^*' Lucie Félix-Faure, notre compagne de voyage en Corse, qui, du maquis, avait passé en Italie avec son père, et avait achevé cette excursion en donnant l'attention la plus intelligente aux choses d'art qui se présentaient devant ses yeux.
Après la publication de l'article, je ne reçus pas le petit mot auquel les critiques sont habitués et qui n'a plus guère de prix à leurs yeux, sauf quand il est tracé, par exemple, par M"^^ de Martel, une amie de la famille Félix Faure, laquelle n'a garde de laisser passer l'impression d'un éloge pour Gyp, sans envoyer à l'écrivain une feuille de papier aristocratique, cachetée de cire blanche armoriée et oii elle a tracé ses compliments en caractères cunéiformes hauts d'un centimètre... Au lieu du petit mot traditionnel, je reçus une invitation à dîner.
Rue de Madrid... M. FélixFaure habitait là un petit hôtel décoré d'une façon peu ordinaire; dans le salon et le fumoir surtout, qui étaient au rez-de-chaussée, on trouvait quantité d'objets indo-chinois et indiens : bouddhas, soieries, statuettes dorées et multicolores, bronzes et laques
nacrées qui rappelaient, soit le passage de M. Félix Faure au sous-secrétariat d'Etat aux Colonies, soit ses voyages en Perse, en Asie Mineure, en Egypte. Dans ce milieu d'aspect exotique et qui contrastait heureusement avec les faux Tanagra ou les faux bibelots Empire à la mode, l'accueil était tout à fait cordial, en même temps que le choix des invités semblait, selon un cliché connu, a bien parisien ». Il y avait là des peintres, peintres élégants surtout, des littérateurs, pas trop de politiciens, ni de conseillers d'État. Au dîner, j'eus l'extrôme satisfaction de me voir placé à côté de l'auteur de la brochure sur Florence.
Ici, si j'étais un bon Dangeau, je ferais un portrait de mon aimable voisine et je cueillerais à son intention, dans mes souvenirs de critique d'art, un bouquet d'adjectifs point trop fanés. Mais ce ne serait pas digne de l'intelligence de M^^^ Lucie Félix-Faure, qui n'éprouverait aucun plaisir à voir écrire qu'elle est exquise, ou qu'elle est toute gracieuse, ou qu'elle est a quelque chose de mieux )). Je me bornerai à me rappeler que son regard me parut extrêmement mobile, inquisiteur, habile, semblait-il, à démêler la vraie physionomie des hommes et des faits ; elle donnait l'impression d'une personne qui observe, qui réfléchit et qui a son franc parler, sans pruderie, comme sans pédantisme. Et, à cet égard, notre conversation à bâtons rompus fut très curieuse.
De la brochure sur Florence, pas un mot, comme il convenait, mais, après un très petit nombre de banalités obligatoires sur les voyages, s'engagea bientôt un entretien très amusant sur le monde de la peinture et des lettres.
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A cet endroit, le malheureux critique d'art faillit bientôt perdre pied et ne s'avança plus qu'avec une prudence extrême. M^^*^ Lucie Faure n'avait pas seulement, comme on dit, des (( clartés )) de tout, faites de bribes des journaux du matin; elle montrait, par ses propos, qu'elle avait énormément lu, connu et retenu, et cela en tous les genres. Son admiration était prodigieusement éclectique ; elle allait des poètes et des peintres symbolistes aux dernières pièces delà Comédie-Française, du Sâr Péladanet de M. de Larmandie, un ami de la maison, à MM. Coquelin et Mounet-Sully. C'était une admiration bien nuancée, démêlant les originalités d'avec les pitreries et riant en toute franchise du bric-à-brac de la Rosef Croix, tout en s'efïorçant d'y signaler un effort (( d'âme inquiète » vers l'idéal. Puis, je ne sais comment, l'entretien s'étant égaré vers les questions religieuses, M^^^ Lucie Faure avoua très simplement que, de tous les Pères de l'Eglise, elle préférait saint Augustin dans ses Confessions; elle reconnaissait, en outre, un grand attrait à la lecture de la Somme de saint Thomas d'Aquin.
Les Confessions! Saint Thomas d'Aquin! Le critique d'art, surpris, effrayé^ laissa glisser sa serviette et réfléchit qu'avant de se risquer à faire l'éloge de telles jeunes filles modernes, les critiques d'art de son espèce feraient bien de compléter leur éducation religieuse ; il tourna avec prudence la conversation sur le prochain Salon.
Quinze jours s^étaient écoulés depuis cette controverse
sur les Pères de TÉglise. Après un déjeuner sur les boulevards, il faisait si beau, et les fiacres découverts étaient si tentants, avec leur drap tout propre et leur vernis luisant, que j'en hélai un au hasard et, m'étalant sur les coussins, je réfléchis qu'un but de promenade printanière tout indiqué était le petit hôtel de la rue de Madrid, où je déposerais une carte. Je roulai une cigarette et, l'adresse donnée, je sonnai bientôt à la porte de M. Félix Faure; j'avais encore ma cigarette, avec ma canne, dans la main gauche; dans la droite, un carton corné que j'avais préparé en pensant qu'à cette époque de l'année M™^ Félix Faure ne recevait plus.*La porte s'ouvrit brusquement toute grande, et je me trouvai en face de M^^® Lucie Faure qui descendait un escalier et allait entrer au salon. Je demeurai dix secondes abasourdi, tendant machinalement mon carton, et ne sachant que dire ; un éclair moqueur passa dans les yeux gris-bleu de M^^^^ Lucie Faure, qui avait toisé des pieds à la tête mon costume de boulevardier à grands carreaux, et qui ne pouvait s'empêcher de trouver plaisante la mésaventure de ce bon journaliste pris au piège mondain. Elle me tira tout de suite d'embarras avec beaucoup de bonhomie en me disant : (( Ma mère ne reçoit pas. Monsieur, mais elle est, par hasard, au salon. » Et je dus, dissimulant mon carton, plus embarrassé que jamais de ma canne et de mon canotier, entrer dans la pièce voisine, où M'"*^ Félix Faure tenait conversation avec deux personnes. Ce furent cinq ou six minutes embarrassantes, mais pendant lesquelles, heureusement, M"^*^ Félix Faure et sa fille s'ingénièrent à dissimuler mon supplice. M"^<^ Félix Faure, assez
forte, au visage calme, aux gestes rares, avec des airs de bourgeoise très cossue, parla sur un ton très doux, avei une voix presque maternelle, des Parisiens qui s'en vont à
Pliot. Boycr.
Mme Félix Faure.
la campagne, des obligations mondaines que les beaux jours suspendent, des théâtres qui ferment et des vacances toutes prochaines. Sa fille la seconda dans cette œuvre de
^harité, et quand le singulier visiteur que j'étais se retira, toujours empêtré de son carton et de sa canne, il
Mlle Lucie Faure.
Phot. Boyer.
fl^ murmura : (( Ce sont tout de môme de braves gens. ))
^ Je ne les ai plus revus depuis; par ma faute ; mais on
p m'a dit qu'ils n'avaient pas changé.
L'Élection.
On ne diminuera en rien les mérites de notre Président en disant qu'au mois de janvier 1896, il n'avait, dans la course vers FÉlysée, que les chances d'un « outsider ». — Un homme de sport, au surplus, ne peut se fâcher d'une telle comparaison. Elle est juste. Il faut se reporter au détail de cette singulière crise pour comprendre que le succès de M. Félix Faure fut une surprise, — longtemps inexpliquée et qui s'explique, pourtant, par la révélation de certains de ces petits (( dessous » qui marquent toujours l'ensemble de grands événements.
C'est un article de journal — une série d'articles plutôt — du Chambard, une feuille dite « satirique )), rédigée par M. Gérault-Richard, qui avait déterminé la retraite de M. Casimir-Perier, écœuré de n'être pas mieux défendu contre les insultes.
C'est un article de journal, mais un article d'éloges strictement mesurés, un article du Journal des Débats, qui assura l'élection de M. Félix Faure.
La démission deM. Gasimir-Perier avait plongé le monde parlementaire dans la stupeur, puis dans l'indignation. Les mots les plus sévères, les appréciations les plus dédaigneuses, se trouvaient dans toutes les bouches ou sous toutes les plumes. On rencontrait dans les rues des Joseph Prudhomme qui, hochant la tête, déclaraient que, pas plus qu'un soldat sa faction, un Président ne doit déserter le poste d'honneur où a l'a appelé la confiance du pays. Monsieur )). Et, aux extrêmes du parti, on parlait couramment de lâcheté !
Pauvre M. Gasimir-Perier, qui a laissé ronchonner Prudhomme, qui a laissé couler ce torrent de fureur subitement déchaîné — et qui, pourtant, ne méritait guère tant d'excitation ! Il n'a fait entendre qu'une parole un peu amère, d'une amertume très digne et très haute, au sujet de ces événements, et c'est tout récemment qu'il l'a prononcée. Il sortait, ces jours derniers, de la Gour d'assises, 011 il avait déposé avec une simplicité de ton et d'allure qui avait produit la plus forte impression ; il s'était présenté comme un bon citoyen, comme un citoyen — tout court, il n'aime pas les phrases — « à la disposition de la justice ». Et l'auditoire avait éclaté en bravos.
A la sortie, un ami rejoignit l'ex-Président et le félicita de cette ovation. « G'est, répondit M. Gasimir-Perier, avec un sourire demi-las, demi-attristé, la première fois que cela m'arrive ! »
Et, en effet, pendant les six mois de sa Présidence, le peuple de Paris ne l'avait pas gâté! On lui avait fait, d'emblée, une de ces impopularités qui reposent sur des
niaiseries. Il avait pourtant, dès ses débuts, donné la mesure de son courage personnel ; malgré les conseils de son entourage, qui avait quelques bonnes raisons, après le crime de Gaserio, de craindre pour sa vie, il avait tenu à suivre lui-même lé cercueil de M. Carnot et il avait traversé tout Paris, tête nue, en habit, exposé peut-être aux attentats. Il avait accompli cet acte de bravoure sans bravade, parce qu'il estimait que tel était son devoir. Mais on ne lui en avait pas tenu cornpte. Des remarques niaises ou désobligeantes d'abord, puis cruelles, l'avaient bientôt assailli. N'avait-on pas discuté longuement sur le point de savoir s'il convenait qu'un Président de la République continuât à porter des cols de chemise rabattus, qui ne sont point d'un aspect assez décoratif, assez « sérieux » ? Il faut des cols droits et roides à notre démocratie talons rouges ! Puis, on avait imprimé qu'il avait donné l'ordre de hausser les caisses des landaus, dans ses voyages, de telle façon qu'un assassin ne pût l'approcher, lui qui, certes, n'a jamais tremblé devant la mort; il l'a prouvé en 1870. Enfin, on avait trouvé, et c'est une grande faiblesse, toujours en démocratie, le moyen de le ridiculiser encore en le représentant avec le visage d'un chat fâché ou d'un dogue aux poils rudes, tombant en moustaches. La démocratie s'égaye de ces caricatures faciles et ne pardonne pas à qui en est l'objet. M. Gasimir-Perier, en deux mois, était devenu, disait-on, antipathique aux masses !
En outre, de cent autres manières, le Président était soumis à de rudes épreuves. On scrutait méchamment sa vie privée. (Le surlendemain de sa démission seulement, la
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nouvelle, mise partout en circulation, de son divorce était démentie !) On le montrait habitué à courir librement par la ville et ne s'astreignant pas à supporter la surveillance que son préfet de police faisait exercer sur lui... Bref on le torturait avec des procédés de sauvages qui dégustent le lent supplice de leur victime. Nul ne le défendait. Etait-ce possible? Était-ce utile? Peut-être. Mais il ne demandait rien à la Presse.
D'autre part^ la situation politique du Président n'était pas meilleure, pas plus « gaie )). Il avait commis cette faute, qui est la preuve de son désintéressement, de garder auprès de lui, au pouvoir, M. Charles Dupuy, qui avait été son concurrent et qui (on ne peut trop attendre de la générosité humaine) ne lui avait pas tout à fait pardonné son échec. Les relations entre ministres et Président étaient cordiales, en apparence, mais au fond elles étaient aigres, d'une aigreur déçue. En chaque séance du conseil cet état d'esprit se traduisait par des dissentiments. L'attelage du fameux char allait à hue et à dia.
On sait ce qui se produisit : M. Gasimir-Perier redevint (( libre citoyen )) et put continuer à porter très tranquillement ses cols de chemise rabattus. Il en est plus à l'aise.
C'est dans ces conditions tout anormales que s'ouvrit le Congrès de Versailles. Il s'agissait de remplacer un homme qui « en avait assez ». Les candidats, naturellement, ne manquaient pas. Tout le premier, M. Brisson. En sa faveur, les journaux radicaux laissaient entendre qu'il n'était pas aussi funèbre que le fait croire le hululement de sa voix
caverneuse, du haut du fauteuil. Il saurait rendre l'Elysée gai ((( ohé, ohé )), grognait M. Ferny au Chat-Noir) et il ne déplairait pas trop à la Russie, dont on se préoccupait déjà. Il savait faire visite comme un autre. Et on était garanti par la « sûreté de ses principes )) contre des coups de tête ou des fantaisies d'enfant volontaire.
Venait ensuite M. Waldeck-Rousseau, candidat d'une partie des républicains dits de gouvernement. Admirable talent, belle tenue de vie publique et privée, goûts artistiques, représentation élégante et discrète : un Président athénien...
Etenfm, tout d'un coup, M. Félix Faure, ministre de la Marine, candidat de l'autre fraction des républicains. Celui-là réunissait à peu près, à l'exception des dons oratoires de M. Waldeck-Rousseau, les qualités proclamées par leurs amis chez les deux autres... mais il n'était pas très connu, quoiqu'il appartînt depuis très longtemps au Parlement , c'est-à-dire qu'il s'était tenu à l'écart des intrigues de couloirs, en général, et il fallait un grand effort pour l'amener au but.
Cet effort, ce fut le Journal des Débats qui le donna.
Les renseignements recueillis çà et là, la veille du Congrès, les calculs de voix, indiquaient que les suffrages du centre, au Sénat et à la Chambre, détermineraient, au second tour, la majorité. Ces suffrages, le Journal des Débats pouvait les amener, car l'action parlementaire du doyen de la presse républicaine est, en ces circonstances graves, efficace.
Mais qui le Journal des Débats recommanderait-il ? On
Habitation de M. Félix Faure, rue de Madrid.
en délibéra le soir à la rédaction, et ce fut une scène historique curieuse.
Dans la grande salle, reproduite par le tableau de Jean
M. Félix Faure, dans son jardin au Havre.
Béraud, où ont causé et travaillé lesBertin, lesPrévost-Paradol, les Weiss, une salle toujours un peu sombre, solennelle, régnait une animation extraordinaire. A cette heure
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tardive où, d'habitude, le secrétaire de rédaction n'avait pour compagnons — à travers les vitres — que les gargouilles à tête humaine de Saint-Germain-FAuxerrois, une quarantaine de personnes étaient réunies. Un va-et-vient continuel se faisait; des députés, des sénateurs, que l'on ne revit jamais, entraient, discutaient, sentant bien qu'il y avait une force secrète dans le leader article qui allait se faire. Les rédacteurs littéraires eux-mêmes étaient présents et se passionnaient. On discutait les titres des candidats, bruyamment... Waldeck-Rousseau? Félix Faure? Le directeur du Journal des Débats, M. Patinot, était malade, alors ; il ne pouvait imposer, en quelques mots, tout d'un coup, ses vues toujours promptes sur la question du jour. La réunion tournait en parlotte, en conférence privée. On allait se séparer sans résolution, quand un député entra : il s'assit sur le bras d'un fauteuil et prononça pour M. Waldeck-Rousseau un vrai discours de parlementaire, avec des phrases émues sur la « situation » qui exigeait un « combatif )), sur le pays qui attendait la fin des scandales toujours réveillés (le Panama grésillait sous la cendre). Le discours était véhément, sans doute, mais, dans ce milieu, il produisit un tout autre effet qu'en réunion publique; il glaça tout le monde; il s'acheva dans le silence. On se regarda, on se sépara : il était minuit. Demeurèrent seuls le secrétaire de rédaction et le principal rédacteur politique qui remplaçait M. Patinot; celuici ne dit que ces mots : (( Vous ferez faire des bulletins au nom de M. Félix Faure, et vous les enverrez à Versailles. Je vais vous donner l'article. » Et, une demi-heure plus
tard, il faisait remettre à la composition les lignes suivantes :
Trois noms sont en présence.
L'un de ces noms est celui de M. Brisson. Sur celui-là il ne peut subsister aucun doute, aucune hésitation dans l'esprit des hommes de gouvernement, M. Brisson est le candidat radical. Il vient d'être porté au fauteuil de la Chambre, à deux reprises, par une coalition radicale et socialiste, dont les plus violents révolutionnaires formaient l'appoint. En 1893, il a associé sa signature, pour protester contre la fermeture de la Bourse du Travail, à celles des partisans de la Commune. Son avènement à la Présidence serait considéré partout, à juste titre, comme un nouveau triomphe de ceux qui travaillent, par les moyens que l'on sait, à détruire la Constitution, l'ordre public, les bases mômes de la société. Aucun modéré, aucun libéral ne votera pour lui.
Les deux autres noms sont ceux de M. Félix Faure et de M. Waldeck-Rousseau. On verra plus loin leurs titres. Entre eux, l'hésitation serait permise. Mais notre choix est fait, et nous allons expliquer pourquoi. Les rares qualités de M. Waldeck-Rousseau, sa merveilleuse éloquence, la lucidité de sa parole, font de lui, avant tout, un homme de tribune. Sa place est plutôt au banc du gouvernement, en face de l'opposition, au plus fort de la mêlée parlementaire, que dans une fonction dont le titulaire doit, d'après la Constitution qui nous régit, être un homrne de conseil et rester muet. Voilà pourquoi, aujourd'hui qu'il s'agit de nommer le chef de l'État, nos préférences sont acquises à M. Félix Faure, et pourquoi nous serions heureux d'applaudir à son élection.
Cela dit, — et nous tenions à le dire, — nous nous empressons d'ajouter que celui des deux candidats modérés qui paraîtra, au moment du scrutin, devoir réunir les plus grandes chances de succès, sera celui sur lequel devront se porter les bulletins de nos amis. Les différences de détail qui existent entre eux deux sont, après tout, secondaires. L'essentiel, ce qu'il faut obtenir à tout prix, c'est que, dans la crise si grave où nous sommes, le malheur de l'élection d'un Président delà République appuyé par les socialistes soit épargné à ce pays.
Le lendemain, à Versailles, ces lignes portaient fruit : « L'homme de conseil » l'emportait sur (( l'homme de tribune )) : M. Félix Faure distançait, au premier tour, M. Waldeck-Rousseau : il avait eu les suffrages du centre gauche, grâce au Journal des Débats qui avait feint de prendre au sérieux cette combativité attribuée, bien à tort, à M. Waldeck-Rousseau, et qui, conscient d'autres dangers, l'avait appliquée... à l'opposition, au lieu de l'appliquer à l'exercice d'un pouvoir supérieur, pouvoir serein et conciliateur...
L'élection, cependant, n'alla point toute seule. La séance du Congrès de Versailles fut assez chaude. Elle fut présidée admirablement, avec un réel sang-froid, par M. Ghallemel-Lacour, dont la dignité hautaine décourageait les manifestants; sans quoi, elle eût été marquée par des scènes violentes. On en vit quelques timides essais. Des partisans de M. Brisson, très confiants avant et pendant le déjeuner de l'Hôtel des Réservoirs, s'exaspérèrent au fur et à mesure que les chances de leur candidat diminuaient, après le désistement de M. Waldeck-Rousseau en faveur de M. Félix Faure. Il y eut autour de la tribune et à la tribune même quelques incidents dont le président, immobile, le visage sévère avec sa barbe argentée d'ancêtre, semblait ne pas daigner avoir connaissance.
La cérémonie du vote, dans ces congrès, est fort curieuse : on vote par lettres alphabétiques et des pancartes sont apposées et changées au long de la tribune pour indiquer la lettre qui va voter. Cela rappelle les numéros de café-
concert qui annoncent une nouvelle « diseuse ». Certains votants ne purent se résigner à déposer tranquillement leur bulletin dans l'urne; ils poussèrent une exclamation selon leur goût, en accomplissant cet acte qui paraît, pourtant, ne pas fournir matière à de bien grandes démonstrations d'audace individuelle. Mais chacun a Taudace qu'il peut, et, cette fois, celle des différents manifestants se résuma en divers cris au sujet desquels on peut se demander de nouveau à quelles extrémités le désir de se faire remarquer conduit la bête humaine. Que penser, par exemple, de ce M. d'Hugues qui, en votant, s'exclama : « A bas les voleurs! » Et de M. Baudry-d'Asson qui hurla : a Vive la France catholique! vive le Roi! » Puis, de temps à autre, des voix grondaient, du côté de l'extrême gauche : on réclamait M. Mirman, le député-chasseur à pied à qui l'autorité militaire n'avait pas donné de permission; on réclamait M. Gérault-Richard qui était en prison, et des inconnus, qui croyaient jouer, pour l'histoire, les grands hommes de la Montagne, glapissaient : « Vous êtes pis qu'au Deux- Décembre! )) Enfin, des socialistes aboyaient qu'ils s'abstenaient et invectivaient le président, qu'ils traitaient de (( vieux filou, vendu, dégonflé, ancien communard... Vive la sociale! »
Mais M. Challemel-Lacour continuait de négliger, comme Neptune les petites vagues, ces turbulences qui restaient sans effet, et à 4 h. 10 il proclamait M. Félix Faure élu par 430 voix contre 361 à M. Brisson, puis il levait la séance sans permettre qu'on profitât de l'occasion d'une réunion à Versailles pour agiter la revision, cette casserole
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que chaque radical-socialiste traîne derrière soi... « Vive la sociale! Vive M. Brisson! )) Trop tard le tonnerre!...
M. Félix Faure, se trouvait, pendant le scrutin, dans un des salons attenants. Il n'avait avec lui que deux ou trois amis intimes. Quand la porte s'est ouverte et qu'une voix triomphante l'a nommé : « Monsieur le Président )), il a certainement éprouvé une vive émotion, mais il ne l'a point laissé beaucoup paraître, et les reporters n'ont point enregistré une de ces scènes, dites historiques, un peu sentimentales, qui furent contées à propos d'élections précédentes. Se souvient-on des pleurs que versa, malgré son énergie, M. Casimir-Perier? qui semblait recevoir un calice, et c'était vrai. Se souvient-on de l'entretien attendri entre M. Carnot et son père, des félicitations, de l'allégresse du bon vieillard, de ses embrassements tendres? Pour M. Félix Faure, rien de pareil. Quelques embrassades peut-être, — plutôt de vigoureuses poignées de mains, le shake hand anglais qui, dans sa vigueur sèche, révèle une âme fortement trempée, prête joyeusement mais résolument au devoir. Puis, aussitôt, les compliments officiels : lecture du procès-verbal de la séance, allocution de M. Charles Dupuy et de M. Ghallemel-Lacour, qui exprima l'espoir « que la nouvelle Présidence assurerait le rapprochement de tous les hommes de paix et de bon sens, le triomphe des idées de solidarité et de liberté » ; — courte réplique de M. Félix Faure, tout à fait maître de soi, — et enfin entrée du flot des sénateurs et des députés. Combien accouraient là, main tendue, visage souriant, lèvres mielleuses, qui avaient mis dans l'urne un bulletin
au nom des concurrents, mais qui se rapprochaient du soleil levant! M. Félix Faure les accueillait tous avec une égale bonne grâce, et bientôt, d'une voix ferme, il prononça Fallocution suivante :
Je suis ému, au delà de toute expression, du grand honneur que l'Assemblée nationale vient de me faire.
La haute mission dont vous m'avez investi, je ne l'ai pas recherchée; j'en accepte néanmoins la charge avec une profonde reconnaissance et avec le sentiment des devoirs qu'elle m'impose. Vous me connaissez, vous ne doutez pas que j'apporte à l'accomplissement de ma lourde tâche toute mon énergie et tout mon dévouement.
Je cesse dès à présent d'appartenir à un parti pour devenir l'arbitre entre tous. C'est dans cet esprit que je fais appel, sans distinction d'opinions républicaines, au concours de tous les représentants de la nation.
Nous nous rencontrerons toujours dans un effort commun qu'inspireront l'amour de la Patrie, le dévouement à la République, le souci de la justice et la préoccupation du sort de tous nos concitoyens, surtout des petits et des humbles.
M. Félix Faure disait vrai en affirmant qu'il n'avait pas « recherché cette haute mission » : il n'avait point posé en personne sa candidature. La veille seulement, le mercredi, vers 3 heures, il avait appris, au Ministère de la Marine, que son nom était prononcé à la Chambre et que le parti modéré paraissait s'y rallier : il avait fait savoir alors que, tout en ne posant aucune candidature, il était prêt à céder aux sollicitations de ses amis, si l'intérêt du parti l'exigeait, puis il n'avait pas cru devoir se rendre à la Chambre et il avait passé tout le reste de l'après-midi au Bois.
Cependant, un groupe d'hommes politiques s'était
rendu au Ministère de la Marine, et, en l'absence de M. Félix Faure, avait annoncé son retour pour 9 heures du soir. C'est dans cette réunion, à laquelle assistaient, entre autres, MM. Trarieux, Krantz, Delpech, Lourties, Delaunay, de Lasteyrie, Fleury-Ravarin, qu'il avait été reconnu que les circonstances exigeaient que M. Félix Faure posât franchement sa candidature; mais, avant de se rendre aux démarches personnelles de ses amis, le ministre de la Marine avait voulu être assuré que M. Dupuy ne se présenterait pas. M. Lourties s'était rendu place Beauvau, et était revenu bientôt, assurant que non seulement le président du conseil n'était pas candidat, mais qu'il se ralliait pleitiementà la candidature de son collègue, (( heureux, disait-il, si, à la romaine, il pouvait, le lendemain, l'appeler Félix ».
Et ce souhait, sincère cette fois, s'était réalisé comme on l'a vu.
Cependant, les dernières poignées de main échangées, le Président n'avait plus rien à faire à Versailles, qui allait retomber dans sa somnolence de nécropole. On organisa le retour à Paris. Tout était bien préparé cette fois. Pour M. Casimir-Perier, au dernier moment, on s'était aperçu que la voiture destinée au Président était une abominable calèche poussiéreuse, extraite d'un garde-meuble provincial, et on avait dû lui donner, comme remplaçante, un landau quelconque. Dès le début, la Présidence de M. Félix Faure ne devait pas connaître ces malechances. Ce devait être — et c'est — une Présidence correcte où le hasard n'exerce point sa maligne influence... Le cortège prési-
èb
Phot. Letrouvé et Lalouettc.
M. Félix Faurc, commandant des mobiles de la Seine-Infdrier.rc.
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dentiel est tout prêt : il est 8 heures ; un landau attelé de quatre chevaux d'artillerie attend dans la cour d'honneur du Palais, entouré de deux escadrons de dragons. La nuit est profondément noire ; un brouillard tombe sur un dôme de parapluies. La foule est cependant assez considérable et très calme; à l'apparition du Président, des cris de : « Vive la République! vive Faure! vive Félix Faure ! . . . )) — des cris : « Vive Brisson ! » se font entendre. Le Président monte en voiture avec le président du Conseil et les colonels commandant au Sénat et à la Chambre; et il répond amicalement aux vivats par des saluts qui ne sont point gauches et qui, encore, le montrent très en possession de son naturel. A 8 h. 15, il prend place, avec M. Ch. Dupuy et d'autres ministres, dans un train spécial, et à 9 heures, en descendant dans la gare Saint-Lazare, il accomplit son premier acte de Président généreux : il fait remettre incontinent 500 francs aux employés du train. Il n'y a pas de petits moyens et la « popularité )) est, en.partie, ainsi faite...
Autour de la gare Saint-Lazare, on remarquait le déploiement habituel des troupes et des gardiens de la paix. Le public n'était ni énervé, ni bruyant. Il connaissait l'élection depuis 6 heures, par les éditions spéciales des journaux, et il l'avait accueillie avec bon sens comme une transmission régulière de pouvoir, comme le présage d'une période de tranquillité et de bonne « marche des affaires )). Quand, après les saluts échangés sur le quai de la gare, M. Félix Faure monta dans la voiture qui devait le conduire à l'Elysée, on n'entendit que peu de cris. Aussi
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bien on ne savait encore que crier : « Vive Félix Faure ! vive Faure ! ou vive Félisque Faure ! )) comme clamaient les g-amins. Il fallait « s'y habituer »... Cela s'est fait... Le cortège prit donc, sans encombre, la route de l'Elysée : la capote du landau avait été rabattue et on apercevait très distinctement la belle prestance, la figure avenante du nouveau Président qui continuait à saluer. « Vive le Président ! vive le Président ! » Les clameurs grossissaient, chemin faisant, jusqu'au Palais. Là, M. Félix Faure fut reçu par M. Gasimir-Perier, avec lequel il eut un entretien d'une dizaine de minutes, et, à minuit enfin, il revenait au Ministère de la Marine, oii Tattendaient, avec ses amis personnels, M"^^ Faure, M^^® Lucie Faure, son gendre et sa seconde fille, M. et M"^« Berge.
Selon le mot de M. Charles Dupuy, il était Félix.
A travers la Presse.
Le lendemain de son élection, M. Félix Faure eut une (( bonne presse )), mais une presse assez mal documentée. Elle fut (( bonne )) parce que la grande majorité des journaux rendit hommage à la droiture, à l'intelligence, aux qualités aimables du nouveau Président, et parce qu'aussi les socialistes lui décochèrent quelques injures. En outre, à l'étranger, l'impression que donnèrent les journaux fut réconfortante. Ils constatèrent d'abord que la transmission des pouvoirs dans notre République se fait avec un ordre et une régularité parfaits, puis ils louèrent le choix même fait par le Congrès à Versailles, en félicitant ce dernier d'avoir porté ses suffrages sur un homme qui paraissait doué au plus haut degré de qualités conciliantes et de qualités pratiques... Hors de France, le (( praticisme )) est tout.
Quant à la a documentation )), elle fut, en vérité, un peu mince, dans les feuilles parisiennes, parce que cette
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élection n'étant pas préparée de longue main, les cartons et notes personnelles, et les carnets de souvenirs se trouvaient vides.
On se tint, le premier matin, dans les généralités. Les Dictionnaires des Contemporains avaient été fouillés et on n'en avait extrait qu'une très petite quantité de renseignements biographiques, dans le genre des suivants (Journal des Débats) :
M. Félix Faure est né à Paris le 31 janvier 1841.
M. Félix Faure est le fils de ses œuvres; il a longtemps travaillé de ses mains dans les tanneries de la Touraine, et ce n'est qu'à force de labeur qu'il a créé et conduit à la prospérité sa maison de commerce du Havre.
Adjoint au maire de cette ville pendant la guerre franco-allemande et commandant des mobiles de la Seine-Inférieure, il conquit alors la croix de la Légion d'honneur. Révoqué par M. de Broglie, en 1874, de ses fonctions d'adjoint, il se consacra avec plus d'activité que jamais à toutes les œuvres philanthropiques, de secours mutuels et d'enseignement, au développement desquelles il avait pris dès l'origine une part très efficace. Candidat des républicains pour la première fois en 1876, élu en 1881, par l'accord de toutes les nuances du parti, et toujours réélu depuis, il a constamment pris la part la plus active aux travaux du Parlement. C'est grâce à lui, en partie, on s'en souvient, que fut opérée la réforme des tarifs de chemins de fer.
Depuis son entrée à la Chambre, M. Félix Faure a occupé une place importante dans la plupart des principales commissions. Il s'est fait remarquer par la clarté de sa parole, sa haute compétence dans les questions d'affaires, la droiture de son caractère, la fermeté de son libéralisme.
M. Félix Faure a fait partie du gouvernement, à plusieurs reprises, comme sous-secrétaire d'État des Colonies. Il était viceprésident de la Chambre lorsqu'il prit, dans le cabinet Dupuy, le portefeuille de la Marine. 11 est inutile de rappeler son attitude
loyale et correcte lorsque, sollicité de toutes parts, il refusa de laisser poser sa candidature à la présidence de la Chambre.
On remarquera l'imprécision de cette biographie, dans un journal qui aurait eu de bonnes raisons d'en dire plus long. Mais M. Félix Faure, pendant toute sa carrière politique, n'avait pas beaucoup fréquenté les salles de rédaction et son existence intime surtout n'était guère divulguée par lui ou ses proches. Cependant, on observera que, dès ce moment, est faite une allusion au (( travail manuel » du Président. C'était le début, en public, du Petit Tanneur.
Les reporters s'exercèrent sur ce thème pendant toute une semaine et ils complétèrent les dictionnaires biographiques d'une large façon : ils se mirent en devoir de découvrir et de révéler les origines du Président, et cette chasse aux informations offrit tous les incidents habituels, enquêtes, contre-enquêtes, démentis, etc.
D'abord où était né le Président? A Paris, on l'a vu. Mais où? Deux ou trois quartiers de la cité le réclamaient, à cette heure, comme (( leur enfant )). Montmartre même était sur les rangs ; — cela rappelait la lutte pour la naissance d'Homère. Enfin, aux archives de la préfecture de la Seine, on déterra l'acte de naissance que voici :
PRÉFECTURE Extrait du registre des Actes de Naissance
DU de Vannée 1841
Département de la Seine
L'an mil huit cent quarante et un, le premier février, à onze heures et demie du matin, par-devant nous, Barthélémy- Benoît Decan, chevalier de la Légion d'honneur, maire du troisième
Maison où est né M. Félix Faure, faubourg Saint-Denis.
arrondissement de Paris, faisant les fonctions d'officier de l'état civil,
A comparu Jean-Marie Fauve, fabricant de fauteuils, âgé de trente et un
Phot. de M. (le Rodliain
La maison du père nourricier de M. Félix Faure.
ans, demeurant à Paris, rue du Faubourg-Saint-Denis, numéro 71, lequel nous a présenté un enfant de sexe masculin, né avant-hier, à onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant et de Rose-Adélaïde Cuissard, son épouse, auquel enfant il a donné les prénoms de François- Félix.
Ce fait en présence des sieurs Jean-François Rousselle, proprié-
taire, âgé de cinquante-cinq ans, demeurant à Paris, rue du Faubourg-Saint-Honoré, numéro 144, grand-oncle par alliance de Tenfant, et Claude Luet, ouvrier en fauteuils, âgé de trente-cinq ans, demeurant à Paris, rue du Faubourg-Saint-Denis, numéro 71, ami. Et, ont, le père et les témoins, signé avec nous, après lecture. Signé : Faure, Rousselle, Luet, Decan. •
Délivré conforme au registre par nous, maire du troisième arrondissement de Paris, le vingt-quatre novembre mil huit cent cinquante-neuf.
Decan.
En marge on lit :
Admis par la commission. (Loi du 12 février 1872.) Le membre de la commission,