‹ Félix Faure, intimeChapitre 15 sur 16 · I^E^HH · texte numérisé non relu

I^E^HH

A la Petite-Tiirra.

218 FELIX FAUKK INTIME

Ce voyage, enfin, était à tons égards caractéristique.

Les quelques idées que je me suis formées alors sur M. Félix Faure, voyageur politique, je les ai conservées, telles quelles, après sept ou huit autres voyages. J'avais eu là, en effet, l'occasion de le voir sous maints aspects divers et dans des attitudes très significatives.

Premier élément de succès du Président, devant les foules : sa belle tenue.

Second élément : la crânerie du Président.

Lyon , quand nous y allâmes cette première fois, était troublé d'une confuse inquiétude. La mémoire du sombre événement de juin 1894 y était très vivace encore. Plus d'un Lyonnais, en son for intérieur, redoutait que sa ville fut devenue pareille aux tragiques cités antiques, qu'opprimait une inéluctable fatalité, à Mycènes, oii les murs suggéraient le crime. On tremblait. La sûreté arrêtait des anarchistes ou des vagabonds prétendus tels. On se murmurait le soir, au télégraphe, h l'heure de la copie, des nouvelles sinistres : l'un des quelques individus arrêtés dans le Midi, un Italien, aussi, portait sur lui la photograpliie de M. Félix Faure! Que sais-je encore? L'idée sinistre nous hantait comme un cauchemar.

M. Félix Faure demeurait souriant ; nulle inquiétude ne l'effleurait, c'était visible. Au banquet de gala que lui offrit la ville, il prononça un délicat éloge de Sadi-Garnot ; sa première pensée fut pour le grand citoyen tombé là, « rencontrant, héros du devoir, une fin digne de sa vie )). Et il louait dans son prédéces-

FELIX FAURE INTIME 21î)

seur regretté des qualités qui, disent ses familiers, sont les siennes : « La sévérité et le calme, dont un grand orateur a su dire qu'ils constituent des qualités supérieures chez un chef d'État, parce qu'ils sont les plus sûrs auxiliaires de la raison et conservent au jugement sa lucidité et à la volonté son ('quilibre. )) Les applaudissements furent très enthousiastes. Le gros nuage noir était dissipé.

De cette crânerie conquérante, M. Félix Faure donnera d'autres preuves dans des circonstances moins solennelles. Plus tard nous le verrons, en août 1897, entreprendre cette harassante tournée en montagne, à la suite des alpins. Les routes, quoi qu'on ait fait pour les améliorer, sont mauvaises, pénibles à suivre; tels itinéraires, même, sont hérissés de difficultés jusqu'au danger. Ce sont précisément ceux-là qu'il choisira. C'est ainsi qu'un jour il redescendra à Moutiers par le col de la Vanoise, à 2.600 mètres d'altitude, tandis que les populations accourront de Modane à la sous-préfecture, saluer au passage le train présidentiel vide. Et, quoi qu'on en dise, l'ardent désir de coiffer, une journée, le béret de laine des petits chasseurs suffirait mal à expliquer cette fantaisie de belle allure. Il fit mieux encore, le lendemain de cette même équipée, en montant à la Traversette, sous une pluie diluvienne, par une journée atroce, en voiture découverte, pour remettre des médailles d'honneur à l'officier et aux soldats survivants de la catastrophe du 3 février 1897, où trois alpins trouvèrent la mort. La cérémonie fut émouvante entre toutes. Les deux ou trois

journalistes qui y nssislèront — h quoi prix! — avaient des sanglots dans la voix en nous décrivant le soir ce tableau : dans un site désolé, parmi les nuages bas s'effîlochant aux crêtes des monts, le groupe ruisselant des officiers, la main droite au képi, les héroïques petits soldats immobiles, présentant les armes, et, devant le funèbre roc chargé de drapeaux et de couronnes, le Président découvert, de grosses larmes lui perlant sur les joues... Mais aussi quelle impression dans les chalets des environs, et jusque dans la ville prochaine, bourdonnante de foule. Ah ! je vous jure qu'il n'eût pas fait bon émettre par les rues une opinion désobligeante sur le Président!

Je reviens à notre voyage du Midi.

La suite en fut charmante comme promenade, et de bon apport comme reportage. Que d'incidents nous eûmes à télégraphier! J'ai dit que trois des ministres, MM. Bourgeois, président du Conseil, Mesureur, et l'amiral Lockroy, suivaient le chef de l'État. Non, j'en ai peur, en spectateurs désintéressés. Peut-être, au nombre des joies du voyage, avaient-ils escompté celle « d'embêter un peu l'Exécutif », qu'on me pardonne la trivialité de l'expression. C'était, je l'ai rappelé ci-dessus, le temps du grand conflit entre le ministère radical et le Sénat. Nous marchions de manifestations- en, manifestations : « Vive Bourgeois ! A bas le Sénat ! Vive la sociale ! » — Comme j'ai l'honneur de vous le dire! Les potaches, leurs pions, les francs-maçons, les agents de police s'en mêlaient.

A Marseille, ville outrancière s'il en fut, le maire, M. Flaissières, saluait, après le Président, le « grand

homme » — il s'agissait de M. Bourgeois — a (jii'il avait si heureusement choisi pour lui confier la direction des affaires ». On se félicitait de l'action vigoureuse du Gouvernement pour (( précipiter l'évolution sociale ». Le Président de la République ne pouvait plus se montrer à un balcon d'hôtel: de ville, pour répondre aux acclamations de la foule, sans qu'aussitôt M. Bourgeois s'y précipitât à son tour, un sourire au coin des lèvres, le binocle goguenard, pareil à Méphistophélès, ombre de Faust. J'ai plaint à plus d'une reprise M. Félix Faure. Lui, conservait toujours l'impartialité du Président modèle. Il présentait aux hurlements antisénatoriaux des membres des cercles démocratiques le même visage aimable qu'aux frais (( welcome » des misses blondes, qu'aux vivats sonores des brunes Sud-Américaines de Menton, de Monte- Carlo ou de Nice, alors que les roues de son landau broyaient, par bottes, les mimosas, les violettes et les saignants œillets. Il fut d'un stoïcisme tout constitutionnel.

A part, d'ailleurs, ces menus inconvénients, à part quelques « revendications » un peu trop impérieuses qu'il lui fallut subir çà et là, le programme du voyage comptait de jolis numéros : réception h Cannes de M. Gladstone, à Nice du Prince de Monaco et du Césarewitch; à Menton de l'Empereur d'Autriche, et visites à rendre à ces illustres personnages, à la duchesse de Leuchtenberg sur son yacht, à la princesse d'Oldenbourg en sa villa de Nice : beaucoup d'occasions de se montrer gentleman accompli, sous Toeil rigoriste de M. Philippe Crozier,

sanglé dans son cordon rouge des jours de soleil. M. Félix Fauren'y faillit pas. Il déploya dans ces diverses entrevues toute la bonne grâce dont il est capable; il dépouilla sans humeur l'habit noir pour endosser la redingote, afin de recevoir, à riiôtel de ville de Menton, le descendant des Habsbourg, François-Joseph, en grand deuil, grave et belle figure, meurtrie d'une inconsolable tristesse; de rendre, plus tard, sur les hauteurs de La Turbie, visite au César ewitch, frêle et timide adolescent blond courbé sous la maladie, et de déposer, en passant, ses hommages aux pieds de l'Impératrice d'Autriche, dans le petit salon tendu de cretonnes claires de l'hôtel du Gap Martin, d'où l'on voyait, à l'horizon, par les fenêtres entr'ouvertes, le décor voluptueux de Bordighera, assoupi dans la tiédeur limpide de l'après-midi.

, De toutes ces visites cérémonieuses, la plus cérémonieuse fut celle rendue au prince Albert de Monaco, dans le cadre opulent du séculaire palais Grimaldi, tout historié de fresques italiennes. Il lui fallut essuyer là une étiquette sévère, la plus intransigeante peut-être qu'ait conservée une cour européenne. Il avait dû, en route, se résigner à reprendre, dans une cahute de douaniers, au bord du chemin, rirréprochablo habit noir. Pour la première fois, le Président de la République française était en terre étrangère. Ne riez pas! Un décret spécial du Prince avait été nécessaire pour que les quelques cuirassiers qui composaient l'escorte de M. Félix Faure franchissent les frontières de la principauté, où la roulette chômait en son honneur! Et pareillement, depuis Charles-Quint, en

1545, c'était la première fois que les souverains héréditaires de Monaco recevaient, officiellement, et sans doute avec le même cérémonial immuable, la visite d'un chef d'État. Ce fut fort imposant. Dans la cour du palais, entourée de péristyles, des grenadiers en uniforme rose et vert pomme présentaient les armes, la musique de la garde d'honneur du Prince jouait, — non pas de l'Offenbach! L'escalier portant sur chacune de ses marches de marbre blanc deux laquais en grande livrée aux couleurs des Grimaldi, rouge et argent, en bas de soie roses à coins d'argent, en tricorne et en poudre, avait très bel air, et le prince Louis, l'héritier présomptif, attendait au haut, sur le perron, entouré des grands dignitaires, évêque, gouverneur général, le visiteur, — car, pour le seul François-Joseph, me suis-je laissé conter, le prince régnant lui-même, héritier d'une famille qui remonte à l'an onze cent et tant, sort au seuil de sa demeure. Eh bien, devant le trône de velours au baldaquin couronné d'or, au milieu des ancêtres peints par van Loo, par Rigaud, Largillière ou La Tour, comme, plus tard, dans les salles trop dorées de Peterhof ou du Palais d'Hiver, le chef du grand État démocratique fit bonne contenance et représenta la France avec dignité, à son honneur et au nôtre.

Voilà ce qu'est le Président dans les grandes circon-^ stances, Je voudrais vous le montrer maintenant sous un aspect moins solennel un peu.

Nulle part, je crois, M. Félix Faure n'est plus à l'aise que, comme il le dit lui-même, parmi ses pairs, à quelque réception de (Commerçants, à quelque banquet de chambre

(le commerce. « Nous parlons, déclarait-il un jour en pareil milieu, le même langage. )) Or, c'est un langage de raison et de bon sens, le langage même des affaires. Ce dont il félicite les négociants qui l'entourent, à Lyon, c'est de leurs œuvres de prévoyance, d'assistance,

d'enseignement ; ce à quoi il les encourage, c'est aux grandes initiatives, aux entreprises qui auront pour but d'étendre leur champ d'action, de porter loin, plus loin, le renom industriel et c o m m e r cial de la France. Plus tard, à Valence, il jette à ses auditeurs, presque tous grands usiniers, filateurs, chefs d'importants comptoirs, du haut de la table d'honneur qu'il préside, une éloquente invitation au voyage : « Je connais certains, débouchés que vous avez pu laisser prendre. Vous avez des enfants, envoyez-les au dehors,

A lairontière italienne.

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faites-leur voir du pays. » Et toujours cette saine maxime et cet avertissement : a Aidez-vous, l'Etat vous aidera. Les temps sont rudes. Combattez. Dans la bataille, nous vous viendrons en aide. » Il sait à merveille les paroles qu'il faut dire pour fouetter un peu les énergies, et, qu'il s'agisse d'un discours préparé, d'une réponse improvisée à l'allocution de bienvenue d'un chef de groupe, du président d'une délégation, il trouvera presque toujours le mot juste. Il a, de l'orateur, au moins la présence, d'esprit, le sens de la riposte précise, et d'effet sûr. Hors les cas où il lui fallut, à toute force, faire la sourde oreille, ne pas entendre des récriminations hors de propos, ou feindre de n'avoir pas entendu des revendications trop exaltées, cette présence d'esprit l'a plus d'une fois mis en bonne posture, et lui a valu des succès personnels flatteurs. Et que de réclamations intempestives, souvent embarrassantes, n'a-t-il pas à subir !

Les Dracénois souffrent de n'avoir plus de garnison. La ville déborde d'une amertume qui se traduit par des cris véhéments de : a A bas le Sénat ! )) Le maire est acide :

...Rends-nous nos citadelles !

Nos burgs qui ne sont plus que des nids d'hirondelles !

(( Certes, répond aimablement le Président, rien de ce qui touche Draguignan ne m'est étranger !... Seulement, il y a le ministre de la Guerre, seul compétent. )) Et Draguignan, flatté de tenir une place dans les préoccupations du chef de l'État, pétitionnera à la rue Saint- Dominique.

228 FELIX FAtJRE INTIME

A Marseille, le lendemain, le maire réclame, pour tout de suite, la République sociale, — pas moinssel — Que répondre, pour le calmer, àce démocrate échevelé?M. Félix Faure lance un couplet de belle humeur et de chaude sympathie :

Je me suis d'autant plus attaché à Marseille, que je sors des rangs les plus modestes de la démocratie, et je suis fier de le dire dans votre ville, parce que c'est une ville de travailleurs; c'est peutêtre la raison pour laquelle elle m'a reçu comme un des siens!

Ce (( grand homme » de M. Bourgeois en est abasourdi et passe au rang des tièdes.

Sans parler des revendications irrecevables. A Lorient, par exemple, un groupe ouvrier se présente à la Chambre de commerce, où le Président est en visite. Son chef porte un long factum qu'il entend lire. On Ten empêche : l'usage, les règles établies. Les hommes s'en vont, maugréant. M. Félix Faure les fait retenir à la porte; puis, la réception officielle terminée, en sortant, il s'avance vers le chef du groupe : « Mon ami, envoyezmoi une note. Il se peut que vos réclamations soient justes; je les examinerai avec le plus vif intérêt et je les transmettrai au gouvernement. Mais le moment était mal choisi pour les présenter. C'est de cette façon qu'on perd les meilleures causes. Mais je ne veux pas qu'il y ait de malentendu entre la démocratie et le Président de la République. ))

Et, par là-dessus, une vigoureuse, une franche poignée demain. La foule, autour, applaudit! C'était facile ; mais

il fallait le trouver. L'esprit le plus inutile, le plus vain, est bien l'esprit de l'escalier.

Je disais tout à l'heure combien M. Félix Faure est chez lui parmi les commerçants et les industriels. Eh bien, il est, je crois, deux milieux où il se sent, s'il est possible, mieux à l'aise encore, où son succès personnel est plus vif : c'est dans la traditionnelle visite aux hôpitaux, et parmi les marins, a bord.

La visite aux malades, aux déshérités, est invariablement inscrite au programme du voyage présidentiel, dans une ville quelconque. La légende veut que, dans telles cités trop heureuses, il ait été fort difficile de réunir des malades; on cite Menton. En général, quel rayon de joie n'apporte pas le passage du cortège présidentiel, conduit par les médecins, à travers la longue enfilade des lits blancs, et quelles lueurs de reconnaissance, d'affection, sillonnent ces pauvres figures désolées par d'interminables, d'atroces souffrances ! Plus d'une fois il m'est arrivé, à de certaines paroles entendues, le Président passé, de ne pouvoir retenir mes larmes. Les scènes touchantes que j'ai vues ainsi ! Oh ! la remise, à l'hôpital maritime de Lorient, d'une médaille à un malheureux quartier-maître devenu aveugle à la suite d'un accident de manœuvre, la main tremblante du Président accrochant l'insigne à la vareuse de laine bleue, et le geste affreux du pauvre gars tâtant, pour être bien sûr qu'elle est sur son cœur, cette médaille qu'il ne verra jamais !

Et c'est dans ces visites aussi que se révèle, en M. Félix Faure, une bonhomie que l'étiquette masque trop sou-

vent. A Lyon, visitant l'hôpital de la Groix-Roiisse, dont les infirmières portent un si pittoresque costume moyenâgeux, il distribue aux femmes devant les lits desquelles il s'arrête les fleurs que les ouvriers lui ont jetées de leurs fenêtres, au cours de sa promenade dans les tristes rues grises du quartier populeux. A Brest, une fillette lui sourit, avec de grands yeux bleus, des cheveux blonds comme l'épi. Il s'approche, lui tapote la joue. Le regard des yeux d'aube est doux comme une caresse.

— Que voudrais-tu, mignonne, en souvenir du Président de la République?

La petite, les mains jointes, réfléchissait. Elle balbutia, avec ce tranquille aplomb des innocents :

— Une croix d'argent.

Et elle l'eut, avec, je pense, une poupée en plus.

Un peu plus loin, à Brest toujours, une vieille femme :

— Mon fils, dit-elle, mon Président, a donné la main pour vous conduire de votre bord à terre.

Ce fils est marin, en effet, embarqué sur le Dupuy-de- Lôme, qui a amené M. Félix Faure.

— Il n'est pas venu vous voir? demande le Président.

— Pas encore 1

— Qu'on aille le chercher.

Les marins! la mer! Voilà l'une des prédilections de M. Félix Faure. Il est resté toujours un peu ministre de la Marine, et j'incline à croire que les meilleures heures de ses voyages sont celles qu'il coule à bord de quelque navire de l'escadre. Je l'ai vu — et je l'ai regretté quelquefois — passer indifférent devant des paysages enso-

leillés dont la vue était un repos, une délectation pour Tâme; il n'a jeté qu'un coup d'œil distrait aux admirables portes de la cathédrale d'Aix, qu'on avait, en son honneur, sorties de leur gaine protectrice; les clochers bretons, mangés de lichens d'or, qui fusent si allègrement vers le ciel gris, ne l'ont pas fait lever les yeux, et tandis que M. Méline visitait l'église admirable de Pleyben, lui, que sa grandeur attachait au rivage, haranguait je ne sais quels rustres en bragou bras. Eh bien, tout cela, je l'oublie en présence de l'amour qu'il témoigne pour la mer. Pas de bon voyage présidentiel pour lui qui ne s'agrémente d'une traversée en escadre.

Une gravure, publiée par un illustré, le représenta sur je ne sais plus quel cuirassé, assis en un rocking, embossé dans son pardessus, le col relevé, à l'abri des embruns, et — horresco! — fumant une pipe! oui, Monsieur Crozier, fumant une pipe. Et je jurerais que, dans ce moment-là, il ne songeait pas aux harangues qui se préparaient, aux flux de niaiseries ou de lieux communs qui le menaçaient, pour le soir ou le lendemain, et qu'il ne regrettait ni les causeries mesurées du salon diplomatique, ni l'habit noir, ni le cordon rouge!

Avec quel amour il parle de la mer ! avec quelle bienveillance il parle aux marins! Pour louer leur indomptable courage, leur abnégation à toute épreuve, iltrouve des accents d'une empoignante sincérité. La conviction donne à ses paroles une chaleur communicative qu'elles n'ont pas toujours quand il lui faut se traîner dans les arides sentiers de la politique, oii errent tant de lourdauds à gros

FÉLIX FAITRE INTIME

sabots. Je ne crois pas qu'il ait été jamais mieux inspiré que dans le discours qu'il prononçait à Brest, le soir du 6 août 1896.

Aussi c'est auprès des marins, que M. Félix Faure a trouvé la plus imposante, la plus émouvante ovation

qui, à ma connaissance du moins, lui ait été faite dans ses déplacements officiels , cette extraordi nairc , cette formidable manifestation du hall Fautras, à Brest, toujours, où, mêlés aux ouvriers, aux sous-offîciers de l'armée de terre, les officiers mariniers formaient la grande majorité, etoii, tout à coup, à l'entrée du Président, aux accents de la Marseillaise, une foule immense, très calme une minute auparavant, se levait frémissante, ivre d'enthousiasme, et acclamait de hourras sonores, roulant comme un fracas d'orage sous le haut plafond vitré, la République et Félix Faure, têtes

Déjeuner à la Grande-Casse.

découvertes, des milliers de mains tendues au ciel. Ah ! ce voyage à travers la chère et dolente Bretagne ! nul autre n'est entouré dans mon souvenir d'un charme si pénétrant.

J'avais vu, dans le Midi, M. Félix Faure au milieu des pompes codifiées des réceptions diplomatiques; je l'avais vu, à Nice, à Cannes, à Menton, acclamé par le Pérou et le Nicaragua, vibrant de sonores acclamations, par de blondes misses criant

« hourra » à briser leurs voix argentines, dans une atmosphère embaumée où les effluves des fleurs jonchant la voie triomphale montaient vers les cieux comme des fumées d'encens; je l'avais vu, à Arles, oii la ferrade rassemblait les filles aux arènes, salué par un parterre d'idéales beautés en chatoyants atours. Je devais le voir, depuis, faisant faire les premiers pas, sur la terre

Passage du Doron.

de France, à l'épouse auguste du tsar Nicolas, si idéalement belle, ce soir d'octobre; plus récemment hôte adiilé d'un monarque puissant, il marchait sur les rives de la Neva d'ovations en ovations. J'étais là. Eh bien, dans la capitale du Tsar omnipotent, à Cherbourg, par l'après-midi pluvieux et venteux, comme sur les iVlpes froides, partout et toujours, je me suis rappelé avec un émoi délicieux notre Bretagne en fête, et son demi-sourire des grandes joies; je me suis rappelé, sous le ciel mélancolique où le jour, à chaque heure, semble prêt à mourir, la foule de Paimpol, foule de vieux, foule de veuves et d'esseulées, foule de tout petits que la mer attend, dont les vivats avaient des sons de sanglots qui s'exhalent ; et encore, sur les grandes routes serpentant entre les guérets dorés par les chaumes ou blancs de la neige des sarrasins, notre promenade à travers la farouche Gornouailles, de Garhaix à Ghâteaulin, avec la cavalcade galopante des gars en vestes bleues ocellées de broderies naïves. Plus de fleurs, plus de cris, plus de flamme, plus d'arcs emplis de radieuse lumière, mais, sur le bord des chemins, loin des petits villages blottis dans la pénombre des vieux chênes, des hommes recueillis, tête nue, muets, des femmes agenouillées, le chapelet à la main, priant comme à l'église, pour cet homme qui passe, rapide, qu'ils ne reverront jamais plus, et qui représente la France.

UApothéose.

Ce que fut le voyage du Tsar et de la Tsarine à Paris, ce serait temps perdu de le redire. Le couple impérial passa devant les yeux de trois millions de Français comme une éblouissante vision, — or, argent, diamants — dans le fond des carrosses archaïques, oubliés depuis 1870. A l'Hôtel de Ville, à l'Opéra, sur les boulevards, aux Invalides, partout enfin, il laissa la même impression : la stupeur joyeuse d'avoir enfin, tout près de soi, ces hôtes espérés depuis longtemps. — La photographie, la gravure, la peinture, ont reproduit tous les actes de cette grande (( pièce patriotique )) en cinq journées. Elle est dans toutes les mémoires.

Mais plus encore que cette visite des Souverains russes, le déplacement du Président de la République française dans le domaine des autocrates Romanofî — la Russie n'est rien d'autre — surexcita nos foules. On imprima notamment « que ce fut une apothéose ».' On écrivit que

236 FELIX FADRE INTIME

« du Nord au Midi, la France entière suivait le chef de rÉtat dans ce voyage oii il emportait les vœux de la Nation; que M. Félix Faure mettait Tune dans l'autre les mains des deux peuples ; que cet événement fut l'un des plus considérables du xix^ siècle; qu'il a fait battre à l'unisson cent mille cœurs de patriotes; et qu'enfin les deux nations allaient marcher côte à côte dans la voie de l'honneur, pour le maintien de la paix ))... On a agité des drapeaux de toutes couleurs, on a pavoisé, on a embrassé des marins, des soldats, des cosaques, et l'on a acclamé le Président et montré le poing rageusement à la triple alliance.

Soit. A la longue, un peu lassé que nous sommes par le patriotisme trop encombrant des journaux chers aux camelots et des couplets de revue et de cafés-concerts, nous ne nous sentons plus la force de refaire un morceau dans ce sens, et do discuter ou d'apprécier la valeur exacte de ces phrases, dont l'enthousiasme s'excuse, non plus qu'il ne nous convient d'examiner si ce mot d' « apothéose » doit s'appliquer aujourd'hui à la personne du Président, ou plutôt, à la politique sage et bien avisée suivie par les deux nations mêmes durant et depuis ces journées mémorables.

Aussi bien, nous pouvons à cette heure, et c'est préférable, constater déjà quelques résultats de cette politique; nous pouvons apprécier que cette apothéose n'a pas été un brillant bouquet de feu d'artifice.

Si la Russie nous doit le raffermissement de son crédit financier, nous lui devons dès maintenant une aide morale

dans les différents grands événements internationaux qui viennent de se dérouler devant nous : il est certain que le sentiment qu'a l'Europe de notre alliance avec la Russie a eu une influence très importante sur le maintien de la paix lors du conflit gréco-turc, qui se serait terminé si facilement en conflagration universelle; il est certain aussi que l'entente des deux chancelleries a pesé de quelque poids dans le différend qui vient de s'élever en Chine entre tant d'ambitions si diverses, à peine dissimulées.

Des esprits amers déclareront que dans ces circonstances et dans d'autres encore, la France s'est cantonnée, pour plaire à la Russie, dans un rôle pondérateur, et que ce rôle n'est digne ni de ses traditions de gloire, ni de son rayonnement intellectuel, ni de son autorité de puissance chrétienne. Mais à ceux-là on peut répondre que nous en avons fini des expéditions de don Quichotte et que « le Pays », le fameux pays des camelots qui trouvent déjà

Général Hagron, Chef de la maison militaire du Président de la République.

bien dure la charge militaire des vingt-huit jours, n'entend pas jouer les tranche-montagnes et préfère la sécurité honorable d'une alliance défensive, aux glorioles des grandes pensées d'un règne... Quel règne!... celui des équipes de la rue du Croissant ! . . .

En outre, cette « apothéose », puisque apothéose il y a, nous a rendu le service de nous débarrasser des criailleries un peu comiques, mais agaçantes tout de même, d'une bande de patriotes soupçonneux et malins, qui réclamaient à tout instant qu'on leur montrât, pour affermir leur joie et consolider leur conscience, « l'instrument diplomatique ». (0 mânes de M. Duclerc! Quel service rendu aux foules par cet homme d'Etat en leur révélant ce mot d'argot de chancellerie, qui leur donne l'air de s'y connaître ! . . .)

Il ne se passait pas de semaine sans qu'on demandât la production, presque l'exhibition, au public, en une châsse d'or, à la tribune de la Chambre, puis sur le parvis de Notre-Dame et devant les bureaux de Y Intransigeant, de cet instrument sans lequel ces Thomas ne pouvaient croire à leur bonheur.

Il leur fallait à tout prix un parchemin, un texte de traité, scellé, paraphé, selon toutes les règles d'étiquette des cours. Depuis « l'apothéose », c'est-à-dire depuis son point culminant, qui fut la scène du Pothuau où le toast de l'alliance fut porté, ces inquiétudes naïves et intéressées se sont calmées,- et on ne nous parle plus de l'instrument, qui est allé rejoindre le bric-à-brac diplomatique dans le magasin des accessoires de guerre... M. Félix Faure et le Tsar Nicolas en soient loués !

FELTX FAURE TXTTME 2BÎ)

Enfin, s'il plaît quand même à quelques-uns de discutailler sur ce mot a d'apothéose » appliqué au Président en personne, on éprouve quelque satisfaction à voir aujourd'hui, avec le recul des événements, d'après maints petits faits qui se sont produits, que le Président, dans ces conjonctures difficiles, s'est conduit en homme de tact, en Français de la vieille roche dont l'affabilité mesurée et sincère conquiert définitivement les sympathies. Dans les milieux boulevardiers ou mondains, ainsi que dans les bureaux d'opposition, on a pris comme thème de mots d'esprit ces relations subites entre l'ancien tanneur et le descendant des Romanof. On a représenté, tantôt un Félix Faure bizarrement enorgueilli, jouant à la façon d'Henri IV avec la petite impératrice Olga, joli sujet de pendule ou de caricature; tantôt un Félix Faure mal à l'aise, exagérant sa raideur et commettant des impairs que Je Prince de Galles, arbitre des élégances internationales, ne commettrait même pas chez Paillard. Le Président, a-t-on dit dans le Faubourg, n'a-t-il pas été assez peu au courant des délicatesses souveraines pour se présenter devant le Tsar et la Tsarine en paletot sur son habit noir!...

En paletot sur un habit, en Russie!... N'y a-t-il pas là de quoi remplir de vent et faire siffler d'elles-mêmes toutes les clefs que les chambellans impériaux portaient jadis dans le dos? Et ceci, et cela, et ceci encore. Or, il faut remarquer que, depuis que M. Félix Faure est revenu de Russie, il a conservé avec le couple impérial des relations, dont la cordialité presque personnelle s'est tra-

duite par des envois de télégrammes en des occasions qni dépassent l'ordinaire moyenne des témoignages de bonne entente échangés entre alliés que guident seulement les intérêts matériels.

Il est probable que s'il eût forcé la note d'une intimité

consentie et si l'apparition de son pardessus malencontreux avait laissé quelque impression défavorable, dans l'esprit de ses hôtes, ceuxci n'auraient pas saisi plus tard la moindre occasion d'assurer à M. Félix Faure la persistance de leurs agréables souvenirs; ils n'auraient pas mis dans les négociations diplomatiques, no-

M. Le Gall,

i'iiut. iJuycr.

Directeur du Cabinet du Président de la République.

tamment dans celles qui ont présidé au changement d'ambassadeur, tant de « liant ». Enfin, ils n'auraient pas fait savoir à diverses reprises que leur désir était de revoir, en compagnie de leur visiteur de Peterhofï, ce Paris où ils ont été tant fêtés et où ils sont espérés en 1900. On a si longuement et avec de si nombreux détails

Ite-

Phot. P. Petit.

FELIX FAUPvE TXTTME 248

raconte ce voyage en Russie, qu'en le racontant à nouveau on s'expose à de fastidieuses redites. Il suffît, semble- t-il, d'en rappeler les dates principales et de mettre en lumière deux ou trois faits les plus importants où s'est affirmée la volonté bien arrêtée de l'Empereur d'être personnellement agréable à son hôte, en honorant en lui (( la nation amie ».

Le voyage s'est accompli du 18 au 31 août, sur lesquels l'aller et le retour ont pris plus d'une semaine.

Quinze jours à l'avance , dès que la décision du Président et du Conseil des ministres eut été connue, dès que l'on eut fait taire les réjouissantes susceptibilités de quelques (( parlementaires )) qui voulaient que les « baromètres )) des délégations de la Chambre et du Sénat indiquassent l'état exact des esprits en Russie, après qu'on eut limité aux proportions voulues par le Tsar cette manifestation de sympathie, la presse ne parla plus guère d'autre chose que de ce voyage. On étudia à l'avance, on passa au crible tout le programme; on décrivit par le menu l'installation faite pour le Président à bord du Pothuau, installation qui comprenait, entre autres choses surprenantes pour des polémistes verveux, une baignoire. (Elle n'était pas d'argent, heureusement !) On énuméra le nombre de chemises, d'habits, de chapeaux hauts de forme qu'emportait le Président, on interviewa même son premier maître d'hôtel, et on apprit de lui, pour l'imprimer aussitôt, a que M. Félix Faure est un bon patron, mais qu'il faut que tout marche, sans quoi il rouspète »; bref, l'opinion indiqua à sa façon, cette façon bizarre que lui inculquait le reportage,

qu'elle ne consacrerait désormais son attention qu'à ce qui se passerait sur les bords de la Neva.

En fait, M. Félix Faure partit avec un apparat convenable, mais sans plus.

Il n'est pas sans intérêt de donner la nomenclature sommaire de la suite du Tsar.

Cette suite se compose de 57 aides de camp généraux, dont 2 feld-maréchaux, 1 grand amiral, 42 généraux en chef, 10 lieutenants généraux, 2 généraux majors. La suite de l'Impératrice comprend : 7 généraux majors, 33 aides de camp, parmi lesquels figurent 17 colonels, 4 capitaines, 3 capitaines en second de cavalerie, 7 lieutenants, 2 cornettes.

Notre Président, lui, quitta Le Havre, s'embarqua à Paris, puis à Dunkerque, avec M. Hanotaux, et ses secrétaires, l'amiral Gervais, le général Hagron, M. Le Gall, le commandant Bourgois, M. Blondel, les commandants Meaux Saint-Marc, de La Garenne et deux attachés du Protocole (encore ceux-ci se trouvaient-ils sur le trop fameux Bruix). M. le général de Boisdefïre, envoyé extraordinaire, et M. Mollard attendaient à Saint-Pétersbourg. En plus du Pothuau et du Bruix, l'escadrille française comportait un troisième bateau, le Sur œuf.

Précédemment, l'empereur Guillaume était venu dans les mêmes eaux russes avec une très nombreuse escorte de généraux empanachés et des forces navales imposantes.

On conviendra que dans ces conditions modestes, si le petit groupe de Français qui nous représentaient ont consolidé l'alliance, ils l'ont dû en grande partie à leurs

qualités personnelles autant qu'à des considérations d'État. ■ Le départ de l'escadre do Dunkerque, le 18 août, à 3 heures de l'après-midi, donna lieu à une manifestation populaire très chaleureuse. A 5 heures, l'escadrille avait disparu ' dans le lointain. Sa traversée ne devait être marquée que par le sot accident du Bruix, auquel on remédia aussitôt par l'envoi du Dupuy-de- Lôme. On ne saurait guère, en dehors de cela, ce qui s'y est passé, si quelqu'un, qui ne s'est pas nommé, n'avait eu l'aimable précaution de tenir, pour la postérité, un livre de bord très minutieux. Ce document a paru dans le Figaro; il est amusant par sa sincérité et son ton de respect trop méticuleux. En voici quelques passages pittoresques, gastronomiques, etc., « miettes de l'histoire» :

Ayant répondu d'un dernier coup de chapeau aux souhaits de bon voyage qu'on lui crie de toutes parts, M. Félix Faure se fait

l'iiol. Nailar.

M. Blondel, Chef du Secrétariat particulier du Président de la République

246 FELIX FAUKE INTIME

indiquer ses appartements où, dix minutes plus tard, on lui envoie, sur sa demande, les cartes marines dont il sera fait usage durant la traversée, et un atlas.

M. Hanotaux, déjà en complet bleu et casquette de yachtsman (casquette que le Président lui envie), pose nombre de questions à un officier qui, lui, n'a pas encore eu le temps de quitter la grande tenue.

Le Président arbore un mou de couleur claire, sa coiffure habituelle dans les précédents voyages, en mer du moins, d'après les dessins de V Illustration, et endosse un léger pardessus noir, car la fraîcheur du large commence à se faire sentir. Il se promène lentement, comme heureux de sentir sous ses pieds le pont d'un bateau et de marcher au tangage et au roulis avec l'aisance d'un vieux matelot.

M. Hanotaux se fait apporter une chaise et se met tranquillement à lire, dans un coin bien abrité; on jurerait qu'il a ses habitudes à bord depuis bien des jours.

A 7 h. 30, le Président, en smoking, se met à table entre M. Hanotaux (qui porte l'uniforme de petite tenue du corps diplomatique) et le général Fréedéricksz.

Le contre-amiral de Courtilhe, commandant les navires de l'escorte, lui fait face, ayant à sa droite l'amiral Gervais et à sa gauche le général Hagron. Les autres convives sont M, Le Gall, le capitaine de vaisseau Germinet, commandant du Pothuau; les capitaines de frégate Dartige du Fournet et Poidloue, le commandant Bourgois, de la maison militaire; M. Bertrand, secrétaire du ministre des Affaires étrangères, et quatre officiers invités par le Président.

Tous les officiers sont en épaulettes.

Le Président est servi dans de la vaisselle plate marquée d'un 0 et d'une ancre, le tout fourni par le ministère de la Marine; l'argenterie date vraisemblablement du second Empire, car elle porte une couronne. Le service, fait par des valets de pied de la Présidence, est dirigée par M. Clair^ aussi impassible et corrt^-ct qu'à l'Elysée ou à la villa du Havre. Les craintes que l'on avait eues sur la résistance du personnel ne sont pas fondées, du moins jusqu'ici.

Le menu représente l'avant d'un canot portant pavillon présiden-

FELIX FAUIIE INTIME 247

tiel aux initiales F F. Un matelot, la gafïeà la main, se tient debout et comme prêt à accoster la rive.

Potage pointes d'asperges

Caisses parisiennes

Tourte Grau

Dindonneau rôti

Homard en bellevue

Petits pois à la française

Suprême, Fruits

Sauterne, Romanée

Le Président boit un petit verre de curaçao blanc, qu'il affectionne.

L'excellente musique des équipages joue pendant tout le temps du dîner.

Celui-ci terminé, le Président demande sa pipe et monte s'asseoir sur le pont, où se continue, dans une demi-obscurité et d'une façon tout à fait simple, la conversation commencée à table.

— C'est un homme qu'a navigué, disent les matelots, y fumerait pas la pipe sans ça.

Ce symptôme ne les trompe pas.

A 10 heures, le Président se retire, les autres personnes de la suite l'imitent presque aussitôt.

Jeudi 19. — Mer mauvaise. Orage.

Le Président, levé de bonne heure, la baignoire étant un peu courte pour sa taille, prend une douche dans le cabinet de toilette attenant à sa chambre à coucher, déjeune sommairement de thé; puis il va sans retard respirer l'air matinal. Il est en cronstadt, pardessus, gants blancs et guêtres blanches, cravate noire avec épingle reproduisant F F en argent, et fait une promenade solitaire d'une heure sur le spardeck, où nul ne se rend sans une invitation expresse de sa part.

A 11 h* 3O5 déjeuner, qui dure très peu de temps*

Melon glacé

Œufs à la Polignac

Rouget grillé maître d'hôtel

Epaule de mouton jardinière

Jambon — Salade

Flageolets sautés

Vin blanc

Cidre — Bordeaux

Le Président est en redingote bleu marine, gilet blanc. A peine sorti de table, le Président s'en va fumer un cigare en regardant faire des sondages qui semblent l'intéresser beaucoup. Il interroge les amiraux sur le régime des vents en cette saison, celui des courants ; tout est matière à questions, jusqu'aux petits vapeurs pêcheurs de harengs que l'on aperçoit entre les grains.

Longue conversation sur les espèces diverses de poissons qu'on trouve en ces mers. Puis il gagne le banc de quart, où tous les organes de manœuvre (compas, barre, portevoix) sont groupés sous les yeux de l'officier de service.

On vient d'augmenter un peu l'allure et le Président désire voir comment se comporte le navire dans ces nouvelles conditions. Il demande ce qu'on dépense de charbon . 70 tonnes par jour. 11 retourne ensuite dans son salon et n'en sort que pour aller de

ftlOl. DOVl

Colonel Ménétrez.

De l'a Maison militaire du Président de la République.

temps à autre faire les cent pas sur la galerie qui épouse les formes de la poupe et donne sur le salon.

L'après-midi est interminable. Après le dîner, piquet du Président, à 10 heures, extinction des feux. M. Hanotaux et le général Fréedéricksz a s'oublient jusqu'à minuit à regarder les étoiles »

Vendredi 20. — Belle journée, en vue des côtes danoises.

Il fait si beau que le Président ne peut se résoudre à vivre ailleurs qu'au plein air.

On lui apporte un rocking-chair et il engage avec M. Hanotaux un entretien qui dure une partie de l'aprèsmidi. Vers 5 heures , une table à jeu est dressée près de la tourelle du canon de 19; le commandant Bourgois et M. Le Gall viennent faire le whist du Président et, au moment où le soleil, d'un rouge intense, disparaît derrière les terres de l'île Seeland, la partie dure encore.

Samedi 21. — Quand le Président quitte ses appartements, vers 10 heures, l'île de Gotland est signalée. On passe rarement dans

Pliot. Boycr.

Commandant de La Garenne, De la Maison militaire da Président de la République.

l'ouest de Gotland. C'est pour obéir au désir du Président que ce léger crociiet a été fait. Il veut savoir des nouvelles du Dupuy-de- Lôme, envoyer ses compliments au roi de Suède et se mettre en communication avec le gouvernement français. M. Le Gall prend ses ordres pour le télégramme à expédier que le président lui dicte en se promenant. Quelques alouettes de mer voltigent, en poussant de petits cris. Deux ou trois valets de chambre en livrée (coifïés d'un béret basque en dehors de leurs heures de service, ce qui, avec la livrée, produit un effet des plus bizarres) font remarquer de loin aux matelots les miettes de pain que le Président a fait placer sur une plate-forme, dans l'espoir d'attirer les oiseaux de mer. Plusieurs se risquent et fondent brusquement sur l'objet de leur convoitise, s'enfuyant ensuite à tire-d'aile.

Dimanche 22. — C'est aujourd'hui dimanche et les ofTiciers passent une inspection détaillée du navire. Pendant ce temps, les marins restent alignés et la musique joue des airs variés, Touverture de la Vie pour le Tsar I^ la Tsarine, etc., morceaux tout à fait en situation. Par une de ces attentions délicates qui vont au cœui: des hommes, le Président fait appeler le chef de musique Souin (qui ne s'y attendait nullement), et lui remet les insignes d'ofïicier d'académie, appréciant de quelques mots flatteurs sa valeur professionnelle.

MENU DU DÉJEUNEE

Hors-d'œuvre

Tctc de veau vinaigrette

Chateaubriand béarnaise

Pommes de terre sautées

Poulet rôti

Salade

Haricots verts à l'anglaise

Vin blanc — Cidre — Bordeaux

Lundi 23 août. — Très beau temps et bonne nouvelle.

Le Dupuy-de-Lôme, qui nous a rattrapés dans la nuit, est en ligne avec le Surcouf, et c'est lui qui a répondu au salut de vingt et un coups de canon fait à 6 heures du matin par l'escadre russe de la mer Baltique, qui navigue maintenant en avant-garde.

Le Président prie le contre-amiral de Courtilhe de témoigner au

capitaine de vaisseau Valéry la satisfaction qu'il éprouve pour la façon brillante dont le Dupuy-de-Lôme a exécuté les instructions reçues au départ de Dunkerque. Ce croiseur a marché à 17 nœuds pendant quatre jours.

L'escadrille française est arrivée sur rade de Gronstadt le 23 août vers 10 heures du matin; le yacht impérial Alexandria et le yacht' Strela sont venus au-devant du Pothuau, à bord duquel est monté le grand-duc Alexis pour souhaiter la bienvenue au Président; celui-ci s'est rendu sur V Alexandria, où l'attendait le tsar Nicolas, en costume de capitaine de vaisseau. Accolade, présentation, puis en route pour Peterhof , où de nouvelles présentations ont été faites. Le Président a été conduit immédiatement dans ses appartements, qui occupaient une partie de l'aile gauche du palais, où il s'est reposé pendant quelques instants.

La première journée du Président fut consacrée aux visites officielles ; l'Impératrice rappela très gracieusement à M. Félix Faure le plaisir qu'elle avait éprouvé à Paris, l'émotion qu'elle avait ressentie au contact de nos foules vibrantes. Le soir, grand dîner au Palais Impérial : 170 couverts; premier toast, où il est déjà question, du côté du Tsar, des liens d'amitié, de sympathie profonde, qui unissent la France et la Russie; du côté du Président, (( du cœur des deux peuples qui bat à l'unisson dans une même pensée de fidélité réciproque et de paix )). Puis, la soirée s'achève dans un de ces galas de cour qui semblent avoir laissé une inoubliable impression dans la mémoire de ceux qui y ont assisté. Il y eut une dizaine

de journalistes français dans ce cas ; les journalistes russes, eux, n'avaient même pas le droit de parler de toutes ces fêtes le jour même : il leur fallait attendre le contrôle de la censure!

La seconde journée fut une journée populaire, une journée passée entièrement par le Président au milieu du peuple russe. La physionomie paraît en avoir été très curieuse. Il convient de ne pas oublier, à son sujet, que Fempire russe est terriblement autocratique et que les (( grands courants )) d'opinion ne s'y dessinent, ne s'y étalent qu'avec l'autorisation, sinon même sur l'invitation du souverain. Un sujet du Tsar n'ornerait pas, sans cela, sa fenêtre d'un drapeau ; son concierge, qui est un fonctionnaire agréé par la police, ne le tolérerait point. Aussi, cette fois, comme toujours, le signal des réjouissances avait été donné d'en haut : le « Journal de Saint-Pétersbourg )) avait publié l'avis suivant :

Le jour de l'arrivée dans notre capitale de M. le Président delà République française (12 août), toutes les maisons de la ville seront pavoisées de drapeaux aux couleurs nationales russes et françaises. Les travaux de décoration des façades, perrons, balcons et fenêtres, commenceront à partir d'aujourd'hui 9 août. La pose des drapeaux ne commencera que le 11 août de très grand matin.

C'est bref et impératif.

Tout à coup, le samedi, dans l'après-midi, un petit mouvement se dessine. Autour des marquises qui précèdent presque chaque porte de maison, des andrinoples, des étamines bleues, des calicots semés de lambeaux d'étoffe noire, commencent à s'étaler autour des colonnettes

de fonte, des banderoles tricolores s'enroulent ; les dvorniks (portiers), à qui les instructions du ministère de la police ont été directement notifiées, sont affairés, vont et viennent, et lavent et astiquent. Au bandeau de Tare de triomphe qui donne accès sur l'esplanade du Palais d'Hiver, se détache en or sur un fond pourpre le vœu : a Bojé tsara krani! » A l'angle des rues Michel et Newski, une colossale statue de la Paix s'érige, et, le dimanche, les premiers drapeaux font leur apparition, les mâts rouges se multiplient, des bustes de plâtre, des effigies peintes se laissent voir derrière les vitres ; des écussons s'accrochent, flanqués de faisceaux de drapeaux. Une floraison inespérée s'est épanouie aux fenêtres, aux portes, aux devantures, à la galerie des tramways, à la main des passants, aux boutonnières, aux chapeaux; partout du bleu, du blanc, du rouge, les couleurs russes, les couleurs de France. Et les yeux des Français enchantés s'amusent de tout, des cocardes, des chapeaux, des bustes du Tsar, de l'Impératrice et de M. Félix Faure, qui sourient, en plâtre neuf, à certains balcons, au milieu de véritables reposoirs de calicot, de verdure et de fleurs, et des inscriptions délirantes, répétées à tous les coins de rue : « Vive la France! Vive la France! Soyez les bienvenus ! Salut à nos hôtes ! » On distribue — par quels soins? — des myriades de petits drapeaux. Des marchands de cocardes circulent péniblement, entourés, bousculés, harcelés de demandes. On prend d'assaut leur fragile éventaire. Le décor est au point : arcs triomphaux, guirlandes de sapins verts, banderoles, festons aux trois couleurs.

254 FELIX FAURK INTIME

Çà et là, les Français qui sont reconnus sont comblés de prévenances, d'ovations souvent gênantes — et même désagréables. On veut les porter en triomphe, et c'esten vain qu'ils se débattent. Si la foule russe est, obligatoirement, lente à s'émouvoir, quand elle en a reçu la permission, elle égale, elle surpasse en violences de démonstrations amicales nos foules parisiennes. C'est un feu, — un feu de paille, car il ne dure que juste le temps calculé, accordé, — mais un feu très ardent... On se souvient des aventures et mésaventures de ces mathurins transportés de bras en bras jusqu'au cabaret, gorgés d'eau-de-vie, embrassés, échangeant bérets contre casquettes, ratant, le soir, la rentrée du bord et revenant — quelques-uns — en France un mois après le départ du Pothuau. Patara et Bredindin, les bons matelots, ne reconnaissent certainement pas à qui que ce soit dans la flotte le droit de (( savoir bosser », s'il n'a pas été à Pétersbourg!...

M. Félix Faure se promena en voiture, de midi à 5 heures, au milieu de cette foule. C'est en passant en revue, au départ, sa garde particulière d'honneur qu'il lui adressa, pour la première fois, le fameux salut (( Zdorowo, molodtzi » - « portez-vous bien, mes braves » qui a défrayé les gaietés des (( cinq à sept », ici — et qui, là-bas, ne semble point avoir produit mauvais effet.

Le programme de cet après-midi comprenait en outre une visite au tombeau d'Alexandre III, oii le Président retrouva les couronnes françaises, notamment celle qu'il avait envoyée lui-même, à l'époque de la mort du Grand Tsar; il y déposa une superbe branche d'olivier en or,

FBLTX FAT^RK INTIME 255

puis il se rendit à ]a maison de Pierre le Grand, et enfin il rejoignit le Tsar sur les bords de la Neva, pour l'inauguration du pont Troïky. Cérémonie fort grandiose, mais gâtée par la pluie. Au retour, le Président, seul maintenant en voiture, fit une traversée triomphale de la ville jusqu'au Palais d'Hiver, oi^i il reçut le corps diplomatique, les maréchaux de la noblesse, les notables de Saint-Pétersbourg, qui lui lurent une adresse et lui offrirent des présents. « Il en pleuvait )), comme disent les mathurins, de tous les points de l'Empire!... Le soir, le Président offrit un dîner à l'ambassade de France, que M. de Montebello avait décorée majestueusement. Et jusqu'à minuit, les Pétersbourgeois criaient « Vive la France! » dans les rues illuminées.

La troisième journée fut celle de la revue de Krasnoié-Selo.

Il pleuvait encore ; cependant un rayon de soleil a percé les nuages pendant le défilé qui a montré au Président une armée alliée très solide, avec une cavalerie de tout premier ordre. A noter un seul incident, la présence, à la tête du régiment de l'Impératrice, du prince Louis-Napoléon, qui a fait le salut le plus correct; puis, la distribution par M. Félix Faure des brevets et des médailles françaises aux premiers offîciers-élèves sortant des diverses écoles. Enfin, au déjeuner, des toasts encore : le premier porté par le Président, qui fait l'éloge de Tarmée russe et lui exprime, au nom de l'armée française, (( ses sentiments de réciproque confiance et de confraternité »; le second toast, porté par l'Empereur,

« en l'honneur de ses camarades de F armée russe ». Le soir, nouveau dîner, nouveau gala.

On remarquera que, dans ces toasts, la cordialité va en

croissant. Cependant, le voyage touche à son terme et les agences télégraphiques n'ont pu encore transmettre aux deux mondes le mot que chacun espère, en France, le mot d'alliance. C'est dans l'après-midi de cette troisième journée, dit-on, que le Tsar résolut qu'il serait prononcé.

On raconte qu'il eut avec M. Félix Faure et M. Hanotaux et M. de Mouraview un entretien décisif, dont il avait lui-même pesé la portée car, dans tout ceci, il semble avoir agi de sa pleine autorité, dédaignant souvent l'étiquette, décidant, par exemple, d'aller au-devant de son hôte, à bord de YAlexan-

M. Crozier, Directeur du Protocole.

dria... Bref, le quatrième jour, au matin, quand il se rendit s-ur le Pothuau, avec Tlmpératrice, pour assister à un déjeuner que le Président ofîrait à Leurs Majestés, (( l'alliance » était faite dans son esprit et allait être révélée solennellement. A l'heure des toasts, le Pré-

Au débarcadère de Peterhof.

sident de la République se leva le premier et, après des remerciements tournés en langage diplomatique, mais qu'on sent néanmoins émus, il dit la phrase célèbre : les fêtes ({ ont rapproché des mains qui se tendaient, et permis à deux nations amies et alliées, guidées par un idéal commun de civilisation, de droit et de justice, de s'unir fraternellement dans la plus sincère et la plus loyale des étreintes )).

Au milieu de l'émotion intense des convives, le Tsar à

son tour se leva, et, comme M. Félix Faure, il lut le texte de son toast ; sa voix forte et bien timbrée appuya un instant sur ces paroles : « Votre séjour parmi nous crée un nouveau lien entre nos deux nations amies et alliées également résolues à contribuer par toute leur puissance au maintien de la paix du monde dans un esprit de droit et d'équité. »

C'était fait. Il était 2 heures de l'après-midi, à 3 heures et quart à Paris dans les bureaux de rédaction, l'Agence Havas téléphonait le texte de ces discours qui étaient la conclusion fructueuse de tant de pourparlers, de tant d'aménités jusqu'alors sans résultat pratique en appa-. rence. Ce fut, dans le monde pourtant sceptique de la presse, une grande joie, et ce fut surtout dans Paris comme un soulagement, un allégement de toutes les préoccupations patriotiques sincères. Le lendemain, les journaux commentèrent le fait avec une juste fierté, mais, heureusement, sans rodomontades. Pour la première fois peutêtre depuis longtemps, il n'y eut presque pas ce qu'on nomme, dans la presse, la note discordante.

Les derniers adieux échangés, l'escadre française reprit le large et, le 31 août, le Président débarquait à Dunkerque. Comment il y fut reçu, comment, le soir, il fut accueilli à Paris, nous n'avons pas besoin de le redire. Ces événements sont très près de nous; on se rappelle l'organisation du comité du commerce et de l'industrie, les ovations de la foule, la fête de l'Opéra, et enfin, plus tard, le banquet de la Bourse du Commerce. Le peuple de Paris, ou plutôt le peuple de France entier, qui, dans les plus

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petites villes, a pavoisé et illuminé, a prouvé dans ces circonstances qu'il appréciait à son juste prix la grande œuvre de sécurité nationale que le Président venait d'achever avec tant de bonheur et tant de dignité.

Ma foi, c'était bien « l'Apothéose ».

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