L. Claudin, vicaire
Quoi encore? — La nourrice? On découvrit que M. Félix Faure avait été envoyé par son père au hameau de Ducourt, qui dépend de la commune de Saint-Gervais, près Magny-en-Vexin. Il fut confié aux soins d'un excellent homme, le père Goulet, et il ne Ta pas, par la suite, oublié, car, même étant ministre de la Marine, il s'est rendu à Ducourt, dans la petite maison villageoise où il a bégayé en compagnie des douze ou treize enfants du père Goulet!...
On s'occupa enfin de Félix Faure collégien, car on le
46 FELTX FAUKE INTIME
suivait pas à pas. On avait « insinué )) qu'il avait fait ses études au collège de Beauvais, mais bientôt on apprit qu'il n'avait passé que peu de temps dans ce collège, qu'il était ancien élève d'une école spéciale, très estimée dans le commerce parisien, l'École Pompée, à Ivry-sur- Seine.
Cette école a l'aspect extérieur le plus original, à coup sûr, de toutes les maisons d'éducation de France et de Navarre.
On dit communément que c'est un ancien rendez-yous de chasse de Louis XV. C'est parler par respect. En réalité,, la construction, bâtie sur les ordres de Louis le Bien-Aimé, était destinée à abriter ses amours. Les chasses avaient lieu à Choisy-le-Roi, et, le soir venu, le monarque, abandonnant là ses meutes et ses piqueurs,, filait discrètement — nous dirions aujourd'hui à l'anglaise — dans la direction d'Ivry, où l'attendait M"^^ de Pompadour. La galante retraite comprenait un vaste corps de bâtiment à trois étages, avec, à droite, des communs servant de remises et d'écuries, surmontés de deux colombes en fer forgé qui y palpitent encore. Tout le premier étage était réservé au roi; les autres comprenaient les logements de la domesticité. Cette différence de destination est soulignée par les nuances de l'ornementation. Autant les appartements du premier sont embellis de moulures et de peintures, dans le plus pur style de l'époque, autant les autres sont simples. La rampe de l'escalier, ouvragée jusqu'à la porte du monarque, se continue sans aucune fantaisie jusqu'aux combles.
A ce premier étage se trouvaient, à main gauche, la salle de bain de la favorite, à main droite, une grande pièce servant de chambre à coucher. Par un singulier hasard de conservation, cette pièce, qui forme actuellement le principal dortoir de Técole, se trouve, sauf la vétusté, dans le même état que lors de sa construction. On y voit encore, au fond de la cheminée monumentale, les armes de la royale courtisane, la glace encadrée de sa bordure rocaille, les trumeaux élégants des portes et trois immenses peintures murales destinées à faire naître des idées plutôt aimables. Elles représentent un triomphe d'Amphitrite, les aventures d'Antiope et les mésaventures d'Actéon. Tous les personnages, de grandeur nature, sont dans le traditionnel costume de la mère Eve avant le premier péché. Au point de vue artistique, ils ont été peints un peu hâtivement, comme cela est excusable pour l'embellissement d'un pied-à-terre sans conséquence. Mais, tels quels, ils doivent encore singulièrement embellir les rêves. On prétend (c'est M. Guy Tomel, à qui j'ai emprunté ces détails, qui Taffirme) que M. Félix Faure reposait à l'angle nord de ce bizarre dortoir, sous l'œil d'une Diane couronnée, dont les jambes ont disparu, mais dont le buste continue à être plein de séduction...
Cette amoureuse retraite du roi Bien-Aimé était, sur le derrière, pourvue d'un parc de plus de 40,000 mètres, également conservé dans son état primitif et oii se promènent aujourd'hui maîtres et élèves. Vendue comme bien national, elle eut, pendant la Révolution, le poète Parny comme locataire, puis elle redevint propriété privée
jusqu'au jour où le a père Pompée )) y transporta ses pénates.
Le système d'éducation du père Pompée vaut la peine d'être analysé, parce qu'il dut, sans aucun doute, exercer
Phot. Boycr.
La villa du Havre.
une forte influence sur l'esprit et, probablement, sur la destinée du futur Président de la République.
Le père Pompée, à l'époque du Coup d'État, était considéré comme un réformateur hardi. Adversaire déclaré de l'enseignement purement classique, tel qu'il se professait alors, il avait formé le projet d'y substituer, pour la grande masse de la jeunesse, une éducation basée sur l'étude du français, des langues vivantes et des sciences, avec, pour
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M. Félix Faure, juge au Tribunal de Commerce du Havre.
objectif, la préparation des élèves au commerce et à l'industrie. Ce programme était, on le voit, celui de l'enseignement secondaire spécial qui, après des vicissitudes sans nombre, a fini par triompher et par engendrer l'enseignement classique français. Le père Pompée fut donc un précurseur et il n'est point surprenant qu'on se soit adressé à lui pour organiser à Paris l'école Turgot, première tentative faite dans cet ordre d'idées.
Mais à peine était-il à l'œuvre que l'Empereur réclama de lui le serment qu'il exigeait de tous les fonctionnaires républicains. Pompée refusa. Dans les vingt-quatre heures, il fut révoqué. Voilà notre homme sur le pavé. Il résolut alors de tenter, avec ses seules forces, l'application de son système, et il ouvrit à Ivry-sur-Seine l'institution privée dont il traçait le programme en ces termes :
« L'éducation y est entendue de manière à former d'abord des hommes intelligents, honnêtes, laborieux; en outre les études y sont combinées et dirigées pour faire apprendre promptement, complètement et solidement tout ce qui peut être utile dans toutes les professions où la connaissance du latin et du grec n'est pas indispensable. »
Le succès de l'établissement se manifesta dès les pre-^ mières années, au point que M. Victor Duruy, devenu mi^ nistre de l'Instruction publiquCj et partisan comme on sait de l'enseignement spécial, qu'il voulait rendre orthodoxe, ne crut pas pouvoir se passer d'un collaborateur tel que Pompée. Il fit les premières avances et parvint à convaincre ce dernier qu'en s'absorbant dans une opposition politique sans issue, il stérilisait ses efïorts. Si Paris valait bien une
messe, le triomphe de l'éducation moderne valait bien un serment. Bref, il y eut réconciliation, ou tout au moins Pompée désarma devant César, et il put être chargé par le ministre d'aller fonder, en province, toute une série d'écoles professionnelles conçues sur le plan dé celle d'Ivry. C'est ainsi que la maison d'éducation où étudiait le futur Président de la République fut la mère Gigogne (jui enfanta tous les établissements similaires du second Empire.
Depuis lors, — toujours d'après M. Guy Tomel, ce maître fureteur, — le programme des cours y a peu changé. Il comprend quatre années élémentaires destinées à parfaire l'enseignement primaire supérieur, et quatre années de leçons techniques à l'issue desquelles l'élève peut entrer de plain pied aux Écoles d'Arts et Métiers d'Aix, de Châlons ou d'Angers, s'il ne préfère pas se placer librement tout de suite, en qualité de contremaître ou d'ingénieur-mécanicien, dans quelque grande industrie française ou étrangère.
Ajoutons, — ce qui ne peut qu'être agréable à l'excellent directeur actuel, M. Manoury, — qu'il peut devenir aussi... Président de la République.
L'élève Félix Faure, entré dans cet établissement en 1854, c'est-à-dire à l'âge de treize ans, y resta jusqu'à seize ans, en. 1860.
Fut-il bon élève? Bon camarade? On n'a pas négligé de
s'en informer. Voici, à ce propos, une note amusante du
Gaulois :
Tout de suite le jeune Faure fut classé parmiles meilleurs élèves de Pompée; il mangeait, faveur enviée, à la table du directeur.
Quant à ses camarades, le même interviewer du Gaulois, M. Marcel Hutin, en cite deux, le jeune Tronquoy, son voisin, qui habitait au n° 93 du Faubourg-Saint-Denis et dont le père était ancien professeur à FÉcole Polytechnique, à Turgot et aux Arts et Métiers. Un autre de ses camarades était le jeune Léon Chapron, le fils de Fépicier du coin de la rue des Petites-Écuries et du Faubourg-Saint-Denis.
M. Tronquoy a affirmé, au surplus, que M. Félix Faure était toujours mis avec beaucoup de recherche et, tout enfant, d'une coquetterie extrême. Toujours premier en mathématiques, en histoire, en géographie et en français, il n'avait le 2« prix qu'en dessin...
Mais voici qui est mieux que ces billevesées, auxquelles s'intéressa bizarrement le public; c'est cette déclaration du même ex-camarade du Président :
Jamais il n'a oublié ses anciens camarades de Pompée. Pour vous le prouver, lisez la lettre qu'il m'écrivait hier.
« Viens me voir un matin; nous causerons de choses et d'autres. En attendant, mon vieux camarade, crois que je ne t'ai point oublié et ne me donne pas plus d'oubli que je ne t'en donne moimême.
« Amitiés. ' « Félix Faure. »
C'est bien le meilleur et le plus important document que l'on ait exhumé pendant cette course aux nouvelles.
Il resterait à montrer ce qu'a été l'histoire du « petit tanneur )), mais, étant données nos curiosités de concierges^ ce doit être un chapitre à part.
Le petit tanneur.
Il y a des légendes qui « prennent )) et d'autres qui ne (( prennent » pas. — Celle du a petit tanneur )) a admirablement (( pris ^); elle a été acceptée sans discussion, sans trop de moqueries; elle n'a pas eu, comme consécration, Tunique gloire des calembours faciles, l'auréole de la sentimentalité populaire, traduite en chansons patriotiques, en vignettes, ornements de la chaumière : — « Vous l'avez connu, grand'mère, vous l'avez connu. » Et à personne, elle n'a semblé ou ne semble plus ridicule.
Pourquoi? Quantité de gens ont appris, dans leur jeunesse, un métier manuel et ont passé quelques mois ou quelques années d'études pratiques dans un établissement industriel, sans que, plus tard, l'opinion s'en préoccupât. M. Garnot, lui-même, avait été placé par son père, saintsimonien convaincu, devant un établi de menuisier; il avait poussé le rabot et manié la scie au point de pouvoir presque gagner sa vie plus tard. On en parla à peine, au
FELTX FAURE INTIME
moment de la mort de ce père prévoyant. Il est vrai que M. Garnot avait vite quitté la menuiserie d'amateur pour entrer en mathématiques spéciales, tandis que M. Félix
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L'Institution Pompée.
Faure a exercé un commerce qui se rapprochait de ses essais d'apprenti. A faux menuisier, demi-tanneur.
La raison première du succès de la légende d'Amboise fut que la « démocratie française » y trouva son compte. M. Félix Faure n'y est certes pour rien; mais il est évident que dans l'esprit de beaucoup de Français, hommes simples ou fanatiques des Principes, chose vague, abritée solen-
FELIX FAUKE INTIME
nellement sous un grand P, la magistrature du nouveau Président devait contraster en tous points avecle a règne )) de son prédécesseur. A M. Casimir-Perier, l'opposition,
Le dortoir de l'Institution Pompée.
qui se dit seule démocratique, avait fait une réputation d'aristocrate ; — (( réactionnaire )) ne suffisait plus. Elle lui reprochait injustement ses alliances, ses relations, sa naissance ; elle oubliait qu'il sort de cette branche du peuple qui est une des forces du pays, la bourgeoisie enrichie par l'épargne...
Quand on rappela à l'opposition que M. Félix Faure
VEIAX FAUIIE INTIME
avait passé par l'atelier, on y vit une aggravation de condamnation des attitudes et des amitiés prêtées à M. Gasimir-Perier ; h l'hôte des salons du faubourg Saint- Germain, elle fut heureuse d'opposer le fils du fabricant de fauteuils du faubourg Saint-Denis, — au « gentilhomme », l'ex-petit tanneur. Elle pardonnait h ce dernier d'être devenu, par la suite, un gentleman, et elle couvrait la légende de la protection de ses Principes.
En outre, la légende avait ces qualités — estimables celles-là — d'être modeste, à ses débuts, et d'être exacte.
Modeste, car elle fut présentée au public sans fla-fla, à la bonne franquette. Les familiers de M. Félix Faure, qui fréquentèrent les rédactions de journaux, n'y insistèrent point, quand on les sollicita de parler de leur ami; les premières notes publiées demeurèrent discrètes, sur un ton de sincérité point larmoyante, et nul alors ne tressa de couronnes ou n'écrivit d'odes. La volonté, les actes de M. Félix Faure n'y furent point étrangers; jamais, même dans les milieux ouvriers où il se trouva, il n'a cédé à la tentation, qui pourrait être excusable, de dire à ses auditeurs « qu'il les aimait parce qu'il avait peiné comme eux )). Un démocrate n'y aurait pas manqué.
Exacte aussi, la légende l'était à tous égards, et c'est parce qu'on en eut la preuve immédiate qu'elle prit si bien racine.
En efïet, au nombre des premières adresses qui furent envoyées au Président, au lendemain même de son élection, figura celle-ci :
Monsieur le Président,
Nous soussignés, au nom de la tannerie Dumée, nous avons l'iionneur de venir vous féliciter de votre élévation à la haute dignité de Président de la République.
Soyez persuadé, Monsieur le Président, que nous faisons des vœux pour que la France conserve longtemps à sa première magistrature l'homme intègre et dévoué dans lequel le Parlement, réuni en Congrès, a mis toute sa confiance.
Nous sommes, Monsieur le Président, vos très dévoués et sincères
serviteurs.
Signé : Joly, Marbeau, Briskaj. Pour copie : L. Jousset, . Chauffeur-mécanicien.
Les signataires étaient les ouvriers de la liaison Dumée, d'Amboise, où M. Félix Faure avait fait son apprentissage ; on remarqua que leurs félicitations étaient cordiales et respectueuses, et qu'elles ne décelaient aucune réclame. Le Président lui-même bénéficia de leur bon goût.
On se contenta presque de cela, dans la Presse. Les interviewers montrèrent moins d'acharnement qu'auprès des habitants du faubourg Saint-Denis. Tout au plus deux ou trois se rendirent à Amboise, pour obtenir des renseignements supplémentaires.
M. Dumé^-Mesteil, l'ancien patron du Président, est mort en 1871, mais ses deux fils vivent encore et continuent à diriger la tannerie qui est située quai des Marais, sur les bords de l'Amasse. L'aîné des frères, M. Léonide Dumée, reçut les journalistes avec une bienveillance joyeuse ; il ne s'enorgueillit point de la bonne fortune qui lui échéait d'attirer l'attention sur sa maison, d'être le camarade d'établi du Président; il dit « ce qu'il savait )),
on phrases courlcs de brave homme. Parmi les résumés de ses propos, voici le plus pittoresque, peut-être; il a été rédigé par M. Jean de Bonnefon, pour le Journal :
— En 18G2, M. Faure père habitait 78, rue du Château-d'Eau. C'était un rude travailleur, maigri par le labeur, ridé par les veilles. Sous d'énormes moustaches, il cachait un bon sourire, et, satisfait de sa vie de labeur, il songeait à préparer celle de son fils.
Félix — je ne peux pas appeler autrement mon ami, même chef d'État — Félix était un long ouvrier, mince comme une allumette, très pâle, sans barbe ni moustache, un peu courbé au physique, mais, au moral, droit comme une lame et solide d'amitié comme un bâton noueux.
On l'avait envoyé en Angleterre pour y apprendre la langue ; il y était resté deux ans, à Surrey, près de Londres, vivant « au pair », c'est-à-dire donnant son travail en échange de leçons d'anglais. Mais les brouillards d'outre-Manche ne lui convenaient pas.
... Il était entré à Paris, et son père lavait placé, comme apprenti, rue Mauconseil, chez M. Origet, commissionnaire en cuirs tannés ; le jeune homme — qui avait le goût du métier — voulait apprendre la vraie tannerie. Son patron était un ami de mon père. Il fut décidé que Félix viendrait à Amboise terminer son apprentissage, puis travailler en ouvrier.
Il débarqua donc un beau matin, et plut tout de suite par sa franchise et sa gaieté. Le père Dumée était dur aux jeunes. Félix, qui habitait une petite chambre en ville, arrivait à 3 heures du matin, travaillait jusqu'à 7 heures, avait un quart d'heure pour boire avec les camarades un verre de vin blanc. A 10 heures, on avait une heure pour déjeuner, et le reste du jour, jusqu'à 7 heures, en toute saison, était pour le travail.
En dix-huit mois, Félix avait appris tous les détails du métier. Il avait travaillé des peaux depuis le moment où l'on enlève le poil, jusqu'au moment où Ton peut en faire des souliers.
Ces connaissances techniques ont aidé sa fortune, car jamais les marchands de cuir n'ont pu tromper ce commerçant sur la qualité d'une marchandise qu'il avait préparée de ses mains.
Peu à peu, rintelligence ouverte du jeune homme nous avait tous conquis, et quand Félix nous quitta pour entrer dans une maison au Havre, nous crûmes, ouvriers et patrons, perdre un frère.
C'est tout : il n'y eut — en plus de l'adresse des ouvriers — ni députation à l'Elysée, ni harangues, ni palmes vertes, ni plaques commémoratives. Et le (( petit tanneur » fut partout accepté comme l'avait montré sonamiDumée.
A ce séjour à Amboise se rattache un des événements les plus importants de la vie de M. Félix Faure, son mariage. N'étant qu'apprenti, il avait donné son cœur à une jeune iîlle qui semblait fort au-dessus de sa condition, une jeune fille aux traits délicats, aux cheveux noirs, aux yeux très doux. C'était la nièce de M. Guinot, maire d' Amboise, qui fut, plus tard, sénateur d'Indre-et-Loire. Cette union ne paraissait alors appartenir qu'au cercle des rêves de la vingtième année ; mais M. FélixFaure, tout jeune, éttîit persévérant autant que fidèle à ses affections. Quand il eut quitté le pays, il ne cessa d'entretenir commerce d'amitié avec la famille Guinot, et quand il eut conquis, au Havre, une petite situation personnelle, il se hâta de revenir à Amboise : il fît sa demande et fut agréé : sa force de volonté et son assiduité au travail avaient comblé l'apparente « distance sociale ».
Il n'appartient à personne de dire combien cette union a été heureuse et calme, quel appui M. Félix Faure a trouvé en sa femme, qui s'unissait aussi bien à ses préoccupations commerciales qu'à ses ambitions politiques. Pourtant, on ne peut arrêter ici ce chapitre, parce que, au bout de trente
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ans, les haines les plus violentes se sont jetées sur la famille du Président, et une « campagne », selon le terme à la mode, a été menée contre elle. C'est en octobre 1895 que les phases, fort brèves du reste, s'en sont déroulées. Le Président refusant de s'écarter de son rôle constitutionnel et de (( faire luire » ce qu'on appelait « la lumière )) sur le Panama, l'instigateur de cette affaire, M. Delahaye, publia, dans la Libre Parole, un article où il voulait couvrir de boue les parents de M™° Félix Faure. Il espérait obliger le Président à démissionner : l'entreprise échoua. La Presse laissa M. Delahaye poursuivre seul sa méchante besogne, et, au lieu de l'y encourager, elle prit, en bloc, la défense d'une femme outragée. Nous ne referons pas, à ce propos, les articles indignés qui ont été publiés; nous nous bornerons à citer un des plus éloquents, celui de M. Hugues Le Roux, qui écrivit ce qui suit dans le Figaro :
Au mois de mars 1841, une jeune fille d^Amboise, M"*^ Guinot, épousait un M. Belluot, avoué. Beaucoup de personnes s'étaient interposées pour hâter les conclusions de ce mariage. Elles ne tarissaient pas d'éloges sur le compte du fiancé. La confiance des parents fut surprise; car ils mariaient leur enfant sous le régime de la communauté des biens.
On les avait trompés cruellement. Celui qui, près de leur fille, avait joué la comédie de l'amour, ne devait pas tarder à se faire connaître. Moins de quatre mois après le mariage, le lo juillet 1841, il abandonnait son foyer après avoir dissipé, avec la dot de sa femme, les fonds qu'il avait entre les mains. Il laissait derrière soi sa femme enceinte.
On devine quelle fut la mélancolie de cette vie de jeune femme jusqu'à la date du 21 février 1842, où, sept mois après son abandon, elle mit au monde la petite fille qui devait être un jour la femme
FELIX FAUKE INTIME
respectée de M. le Président de la République. M'^'^ Belluot avait obtenu la séparation au mois de janvier.
Par un acte en date du 2 février 1842, elle renonçait « à toutes les reprises dans la communauté ».
Ce fut dans la maison de son grand-père, et plus tard — après la mort de sa mère — dans la maison de son oncle, M. Charles Guinot, que la petite fut élevée. Le fils après le père, les Guinot s'étaient succédé à la mairie d'Amboise, de 1848 à 1893. On aime à jaser, en province, mais les cœurs y sont restés droits. La persistante fidélité de ces électeurs-là avait, dans l'occasion, une signification singulièrement précieuse pour cette famille si éprouvée; dans son infortune, elle était une marque de l'estime publique.
M"° Guinot venait d'atteindre ses vingt ans quand, pour la première fois, elle rencontra dans son chemin un jeune homme qui avait presque le même âge qu'elle :
vingt et un ans. Il était, lui, employé dans une fabrique de la ville. Tout de suite les jeunes gens s'aimèrent. Mais M. Félix Faure, fils de ses œuvres, ne pouvait songer encore à se bâtir un foyer. Pour demander la main de celle qu'il aimait, il attendit que le succès de son travail lui permit de se fonder une
Deux ouvriers de la tannerie Dumee, contemporains de M. Félix Faure.
famille. Il avait été s'installer au Havre; il y prospéra. En juillet
1863, il put enfin épouser celle qu'il aimait.
Avant de donner le consentement, les honnêtes gens qui avaient élevé l'orpheline avertirent le prétendu qu'ils avaient quelque chose à lui confier...
Je ne sais pas ce qu'auraient fait dans l'occasion les bons Français qui me lisent, mais, je m'en porterais garant, pas un galant homme ne résistera à donner mieux que son estimeau jeune homme qui répondit alors :
— Que m'importe...
Je ne vais pas faire retomber sur une innocente une faute commise par d'autres avant sa naissance... c'est à la tendresse de réparer toutes les injustices, de guérir toutes les douleurs.
Le voilà donc au jour, ce secret dont les ennemis de M. le Président de la République l'ont averti qu'ils le menaçaient. Sans doute ils espéraient quelque marché? Ils voulaient troquer leur silence contre les
Le petit tanneur.
D'après une pliotograpliic.
FELIX FAUKB INTIME
complaisances dont ils ont besoin, à moins qu'ils n'aient seulement cédé à cette rage d'envie qui impose à ceux qu'elle envahit des gestes de fous ou de criminels. Vraiment ces éclats de haine laissent après soi une grande trislesse. Il faut qu'elle obscurcisse singulièrement les esprits où elle s'installe, pour qu'on ait
Pliot. Gaulrou.
La tannerie Dumée, à Amboise.
espéré nuire au premier magistrat du pays en lui reprochant une action qui l'a honoré quand il était simple citoyen.
Ce sont là des leçons qui ne devraient pas être perdues. Elles avertissent notre bourgeoisie que sa coupable inaction a laissé le champ trop libre aux audaces mauvaises et que l'honneur français est vraiment en péril, si sans que l'opinion s'émeuve, des diffamateurs peuvent employer de tels moyens, poursuivre de tels buts.
Pour ce peuple dont le Président s'honore de sortir, ce peuple
qui connaît la femme au visage de douceur qui vient vers les siens avec d'affectueuses paroles, quand il saura quelle marque d'estime et de tendresse M. Félix Faure a donnée autrefois à sa fiancée, il aura une minute d'honnête émotion; il dira simplement : — Nous savions bien que cet homme-là était un honnête homme.
Ajoutons qu'à Amboise même on a élevé, sous la présidence de M. Félix Faure, un buste à la mémoire de son oncle, M. Guinot.
Au Havre.
C'est au Havre, comme bien on pense, que l'élection de M. Félix Faure fut accueillie avec le plus de chaleureuse joie. Les Havrais avaient adopté depuis longtemps ce « Parigot )) et l'avaient placé au premier rang parmi eux. La ville illumina, la Bourse du Commerce fut fermée, le conseil municipal tint une séance extraordinaire et nomma une délégation chargée de porter des fleurs à ^me Félix Faure et une adresse au Président; la Chambre de Commerce et différentes associations havraises s'associèrent à ces manifestations et, dans toute la région, on releva le même sentiment d'allégresse. A Bolbec, par exemple, les sentiments de la population furent particulièrement touchants; dans leur adresse à leur ancien député, les électeurs rappelaient a avec un légitime orgueil que leurs premiers succès républicains étaient liés aux débuts de M. le Président dans la carrière politique ». Il y avait là une note toute spéciale, que l'on n'apprécie
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bien que si l'on a vécu et lutté dans ces pays autrefois réactionnaires et lentement conquis à la République. Les (( liens )) dont il est question plus haut demeurent indissolubles; ce sont ceux des heures d'espérance.
M. Félix Faure, d'ailleurs, s'était assez mêlé à la vie commerciale et politique du Havre pour qu'il y fût aimé. Sa maison de commerce, tout d'abord, était fort importante; elle était située rue de la Bourse; — depuis, elle a été transférée, sous une autre raison sociale, « Bergerault et Gremer », à l'angle des rues Franklin et Doubet. D'aspect imposant à Textérieur, cette maison était intérieurement divisée en salles spacieuses et bien éclairées oii de nombreux employés expédiaient la correspondance.
Le cabinet des associés ne se distinguait en rien des cabinets commerciaux que l'on rencontre d'ordinaire. A gauche de la pièce, sur une console/ un buste du roi de Grèce, drapé à l'antique (M. Gremer, ex-associé de M. Félix Faure, est consul de Grèce). On remarquait là, également, une photographie de M. Félix Faure, en costume d'ouvrier tanneur. Il porte le large tablier de cuir à bavette, des sabots, un pantalon serré au bas des jambes par des ficelles, sans gilet, les manches de la chemise relevées, laissant passer des bras vigoureux, le col ouvert dégageant la poitrine. M. Félix Faure, à dix-huit ans, a l'air d'un maître ouvrier. Derrière lui, sur une chaise de paille, a été jeté un instrument employé dans la tannerie.
Derrière le bâtiment des bureaux, se trouvaient les magasins, qui exhalaient une odeur caractéristique de peau tannée. Tel était l'ensemble de la maison oii M. Félix
Faure fit sa fortune, qui ne doit pas dépasser de beaucoup un million, d'après les Havrais consultés à cette époque...
Car on en consulta, certes, des Havrais! On en a interviewé autant qu'on en rencontrait et on est allé les relancer à domicile. M. Maurice Leudet, du Figaro, a trouvé un des plus « intéressants » : c'est M. Asselin, le premier patron du Président, auquel celui-ci, venant d'Amboise, fut adressé avec une lettre de recommandation ; il le prit comme volontaire.
M. Asselin est un vieillard de soixante-dix ans. Il est retiré des affaires et sa maison est tenue maintenant par ses deux fils. Voici ce qu'il dit à M. Leudet :
(f Je ne me souviens plus aujourd'hui quel est l'ami qui me recommanda Félix Faure . Mais je me rappelle parfaitement que mon employé d'alors, c'était en 1863, ne me donna que satisfaction par sa bonne conduite et son assiduité au travail. Sa besogne était dure. Je l'avais chargé d'assister au débarquement de nos marchandises et d'assister au classement et au conditionnement des cuirs. Non seulement il était exact à son devoir, mais il le remplissait avec zèle. Par la précision de ses rapports, par les renseignements qu'il me donnait, je voyais que mon commis, avec ses qualités d'attention laborieuse, était appelé à occuper un jour une place importante dans le commerce. Il avait le désir, et il savait le réaliser, de faire mieux que bien et il témoignait d'une activité et d'une volonté rares chez un jeune homme de son âge. Jamais il ne se plaignait d'être trop occupé; il aurait plutôt été enclin à réclamer du travail supplémentaire, tellement il avait d'ardeur à se montrer indispensable et à prouver son intelligence et son initiative.
« Je n'ai pas été étonné quand, après quelques mois de slage dans ma maison, il est venu m'annoncer qu'il s'établirait à son compte. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il excita de nombreuses jalousies en arrivant à conquérir une des premières situations commerciales sur la place du Havre. C'est la loi de la concurrence. Mais, par son
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affabilité, par sa nature généreuse, il a su bientôt vaincre toutes hostilités et de ses concurrents se faire des amis. »
Ce n'est pas sans émotion que M. Asselin m'a parlé de son ancien employé. Il se réjouit, bien entendu, de sa nomination à la plus haute magistrature de l'État.
« Nous pouvons tous nous vanter, m'a-t-il déclaré en terminant, d'avoir à la tête de la République un brave homme, ayant au plus haut degré le sentiment du devoir. »
Lorsque M. Félix Faure s'établit pour la première fois, en 1865, il eut pour associé M. van Harten, un Hollandais. M. van Harten était commis en même temps que lui chez M. Asselin. La raison sociale de la maison était : « van Harten et Faure», et, d'après ce qui m'a été dit au Havre, c'était M. van Harten qui avait apporté une commandite de 23.000 francs. La maison dura ainsi jusqu'en 1867. A cette époque, M. van Harten se retira et M. Félix Faure eut pour nouvel associé M. Bonvoisin. La raison sociale Faure-Bonvoisin dura jusqu'en 1886.
A cette époque la maison s'est transformée de nouveau et est devenue la maison F. Faure et G''. C'est depuis cette date surtout qu'elle a pris une grande extension.
Voilà pour le « tanneur », ou plutôt pour le « négociant en cuir n. Venons au « Havrais » homme politique, candidat, député, etc. Son histoire est fort agitée, fort occupée par mille et un soucis. Elle offre d'abord une période militaire assez belle: — je passe sur les débuts d'habitant du Havre, quoique dès 1863 M. Félix Faure ait fait de constants et utiles efforts pour développer les œuvres de mutualité et créé notamment une société de secours mutuels qui est des plus riches de France.
J'arrive à 1870. M. Félix Faure est adjoint au maire pendant la guerre, il collabore activement aux mesures de défense; il signe, le 4 août 1870, les notifications relatives à la formation des compagnies de gardes natio-
naux; puis, le 21 octobre 1870, il se rend aux avantpostes pour constater la situation et les besoins des compagnies de tirailleurs havrais et des mobiles qui ont été armés par son intermédiaire, sur réquisition que lui a adressée Gambetta; — un décret du 18 novembre le nomme chef de bataillon commandant le dépôt de la Seine-Inférieure (nous l'avons vu au Salon de 1896 et on le retrouve à FElysée sous ce costume martial); — enfin, en mai 1871, il part pour Paris, avec un détachement de sapeurs-pompiers volontaires, afin de combattre les incendies de la Commune; en témoignage de satisfaction, le colonel Willermé garde ses volontaires à Paris les derniers. Le 21 mai 1871, sur la proposition de l'amiral Mouchez, M. Félix Faure est nommé chevalier de la Légion d'honneur pour faits de guerre.
Il ne l'avait a pas volé », dit-on autour de lui, et dès lors sa popularité havraise était bien assise.
Il était adjoint au maire, quand, en 1874, M. de Broglie le révoqua. C'était à prévoir; il faisait depuis longtemps de la propagande républicaine. Mais cette révocation eut pour résultat de le désigner comme candidat aux élections législatives.
M. Félix Faure, dans sa profession de foi, déclarait qu'il resterait sur le terrain du centre gauche, qu'il voulait la République libérale, tolérante, ouverte à tous, garantissant tous les droits et protégeant tous les intérêts, qu'il ne séparait pas la démocratie de la liberté, ni la liberté de V ordre.
Le résultat du scrutin ne fut pas favorable à M. Félix Faure, qui avait pourtant fait — mais un peu tard — une
campagne électorale énergique : non élu, il n'en continua pas moins à combattre, et, la veille des élections du 14 octobre 1877, qui suivirent la dissolution delà Chambre par le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, il adressa
Pbot. Boycr.
Le Havre. — Vestibule de la villa.
h un de ses amis du Havre, dans une lettre datée d'Amboise, que presque tous les journaux républicains reproduisirent, un appel pour l'envoi à la Chambre « d'une forte majorité républicaine, d'une majorité qui, prouvant que le pays est avec elle, lui donnera cette force morale
qui permettrait d'assurer les institutions républicaines contre toute nouvelle conspiration, d'où qu'elle vienne )).
De 1877 à 1881, M. Félix Faure voyagea et travailla : ses rapports à la Chambre de commerce, à la Commission supérieure de la marine marchande, en font foi. — Puis, en 1881, il se présenta à Timproviste dans la 3® circonscription du Havre, douze jours avant les élections^ pour y tenir le drapeau républicain que M. Siegfried, tombé grièvement malade, était forcé d'abandonner. Il fut élu le 21 août, par 5.876 voix, contre M. Levaillant du Douët, réactionnaire, qui en obtenait 5.612.
Le 4 octobre 1885, M. Félix Faure fut réélu au scrutin de liste au premier tour, le troisième sur 12, par 80.559 voix, comme député de la Seine-Inférieure. Le plus favorisé de la liste réactionnaire que patronnait M. Pouyer-Quertier, n'obtint que 60.000 voix. Enfin, M. Félix Faure fut réélu dans la 2^ circonscription du Havre, en 1889, au premier tour, député par 8.285 voix, contre M. Raoul Ancel, conservateur boulangiste, et en 1893 par 10.048 voix, sans concurrent.
Il est, maintenant, « prophète en son pays d'adoption », cas assez rare, et chacune de ses visites au Havre, pour ses parties de chasse ou de villégiature, est l'occasion de démonstrations très sympathiques.
J'ai ouï dire toutefois qu'on regrette de ne pas l'avoir aussi (( près de la main )), depuis qu'il a maison militaire, escorte, etc., et que sa villa n'est pas tout à fait le bon gîte d'autrefois. Celui-ci consistait en une villa modeste sise sur le boulevard Maritime; — le Président, en entrant
FELIX FAIJjtlE INTIME
à rÉlysée, Fa louée à des amis et il en a acheté une autre, très vaste, sur la Côte.
C'est, maintenant, une demeure « présidentielle », ayant bel air : elle a vue, par devant, sur la mer. Derrière, s'étendent un parc et un potager. A droite de la grille d'entrée, où veille la garde d'honneur, s'élève un pavillon normand, qui est affecté au logement des officiers; à gauche, les écuries. Quant au corps central du bâtiment, il est disposé de façon à recevoir délégations, visiteurs, invités privés, princes, pompiers et fanfares. Il y a grande salle à manger, grand salon de réception, cabinet de travail, etc., tout ce qu'il faut enfin pour ne point passer des vacances absolument tranquilles.
Et les Havrais déplorent, assure-t-on, que M. Félix Faure, ainsi installé, ne soit plus, surtout, leur (( concitoyen )).
L'Elysée.
L'Elysée fut, à certaine époque, un « bastringue ».
Sous cette forme plaisamment outrée, l'évocation d'un fragment de passé fournirait matière à différentes réflexions, — railleries ou ronronnements philosophiques. Des réactionnaires, si toutefois l'avalanche des ralliés en a laissé subsister, diront que (( plus ça change, plus c'est la même chose )), oubliant qu'avant les Présidents de la République actuelle, des têtes couronnées se sont fort bien accommodées de ce changement. Les Joseph Prudhomme se livreront à des considérations pompeuses sur (( l'ironie des faits ». Pour la masse du public, elle fera bien de se contenter de ce jugement sommaire et juste, à savoir que l'Elysée est une vilaine bâtisse, mal appropriée aux besoins qu'elle doit satisfaire. Elle constitue pour nos chefs d'État une trop petite et trop modeste demeure, et, si le régime des douzièmes provisoires auquel nous sommes assujettis, c'est-à-dire la pauvreté
78 FELTX FAURE INTIME
de nos ressources financières et les mauvaises habitudes du Parlement, nous en laissaient la possibilité, il faudrait qu'on lui donnât une remplaçante. Mais nous en sommes loin.
L'Elysée, en soi, ou du moins à ses origines, ne fut point laid. Ce fut, et ce serait encore, si on n'y avait fait de nombreuses et souvent maladroites adjonctions, un palais de style Louis XV dont la façade, en certaines de ses parties, au centre, a conservé des proportions et des lignes élégantes. Il fut construit vers 1718, par l'architecte Mollet, pour le comte d'Évreux, apparenté à" la famille royale. Il s'éleva à l'extrémité de la chaussée du Roule, sur des terrains encore marécageux qui confinaient au dernier lot des chasses à tir avoisinant directement ce côté de l'ancien Paris; on en trouve mention dans Saint-Simon, comme d'une résidence de villégiature, très agréable. Le roi Louis XV l'acheta pour ^me jg Pompadour. — Voilà, Monsieur Prudhomme, votre ironie des faits! — La favorite l'habita assez longtemps et elle augmenta le jardin aux dépens des Champs-Elysées, alors en formation, dans le sens de l'avenue Marigny. M^^ de Pompadour, en mourant, restitua ce don à son royal amant, qui s'en débarrassa au profit du financier Beaujon, dont on retrouve le nom dans tout ce quartier. C'est de cette époque que date, à l'Elysée, l'édification d'un petit pavillon donnant sur le jardin, qui s'appelle encore le (( boudoir d'argent )).
Sous la Révolution, l'Elysée fut confisqué comme bien national, et c'est alor^: qu'il eut cette étrange fortune d'où
FELIX FAUKE INTIME 79
peut découler rirrévérencieuse formule inscrite en tête de ces notes: il devint un a bastringue )). On le loua à ce qu'on appelait des entrepreneurs de plaisir public, à des restaurateurs, qui y établirent des cabinets particuliers, qui dressèrent des tonnelles sous les arbres, qui donnèrent à danser, à manger et le reste. Il y a quelques années, en détruisant des boiseries, sans intérêt d'ailleurs, on découvrit derrière l'une d'elles une carte de restaurateur avec l'indication des plats et de leur prix, le tout surmonté de la devise : a Liberté, Égalité, Fraternité, ou la mort. ))
Cette destination bizarre de l'ancien domaine du comte d'Evreux ne dura naturellement que le temps de la Révolution; en 1803, Murât se rendit acquéreur du palais, et quand il devint roi de Naples, Napoléon le lui racheta.
L'Empereur y séjourna; dans sa correspondance, on trouve différents décrets qui y ont été signés. Joséphine y passa le mois qui précéda son divorce, et enfin on l'aménagea pour Marie-Louise. C'est encore là que Napoléon vint se réfugier avant sa seconde abdication; il y resta trois jours et signa, dit-on, son acte de renonciation dernière sur une petite table en mosaïque de Florence que l'on peut voir dans le boudoir d'argent du financier Beaujon.
Sous la Restauration, l'Elysée appartint au duc et à la duchesse de Berry; il ne fut guère habité après la mort du duc et il entra jusqu'en 1830 dans ce qu'on peut appeler une période de sommeil; de temps à autre, on y logeait un ambassadeur ou un souverain de passage. En
1849, le prince Louis y établit sa résidence et il y demeura jusqu'en 1852. Il faut croire qu'il y avait trouvé quelques charmes, car il en entreprit la réfection, et il fît, notamment, presque entièrement construire l'aile gauche où
À pi
Le Havre. — Cabinet de travail du Président,
habitent aujourd'hui les Présidents de la République; on le destinait à servir de palais au Prince impérial, mais celui-ci n'y fut jamais installé. En 1867, on l'affecta de nouveau au logement des souverains qui étaient les hôtes de l'Empereur; c'est ainsi qu'y défilèrent, durant quelques
semaines, le Tsar, le Sultan, l'Empereur d'Autriche, le Roi de Suède, le Roi des Pays-Ras, etc.
En 1870, nouvel avatar : d'un côté, s'installe l'étatmajor de la garde nationale avec Clément Thomas; de
Phot. Bover.
Le Havre. - La salle à manger de la villa.
l'autre, la Société de secours aux blessés; puis le général Ladmirault en fait le siège de son état-major. M. Thiers y vient en 1872, puis en 1873, pour un mois, et c'est là qu'il forme son dernier cabinet.
Le maréchal de Mac-Mahon, Président de la République,
résidait à Versailles, mais il se fît autoriser à donner des fêtes à l'Elysée, oii il reçut le Schah de Perse, et enfin, en 1874, il y fît son installation défînitive, amenant avec lui M"^^ la maréchale deMac-Mahon, ses trois fîls et sa fille, M"^*^ de Pienne. Nous trouvons ensuite M. Grévy, avec son gendre M. Wilson et dans le jardin son canard favori Bébé, M. Carnot, M. Casimir-Perier et M. Félix Faure. C'est surtout pendant ces dix dernières années que l'Elysée prit sa physionomie d'aujourd'hui. M. Grévy n'aimait pas beaucoup recevoir, surtout en un palais si mal approprié à de grandes fêtes ; il ne goûtait que les joies du billard, partagées avec quelques intimes, et M. Wilson se contentait des plaisirs de sa salle d'armes et de son cabinet d'affaires; néanmoins, M. Grévy, se résignant, fit construire le jardin d'hiver qui fut inauguré le 1^^ janvier 1880. M. Carnot, plus hospitalier, jugea bon d'agrandir à son tour le palais, mais il eut peut-être le tort de dresser ses plans lui-même, en ingénieur ; c'est à lui que l'on doit l'aile droite intérieure, édifiée complètement en fer, façon École Centrale et Polytechnique, qui sert de salle de danse, et surtout la marquise en verre de la cour d'honneur, que l'on a baptisée irrévérencieusement du nom de « palais des singes )). Tout cela est solide sans doute, mais n'agrémente guère l'œuvre de l'architecte Mollet.
Actuellement, M. Félix Faure, non plus que M. Casimir- Périer, n'y ayant touché dans les grandes lignes, l'Elysée se présente comme un ensemble de constructions d'inégale hauteur et d'inégale importance qui ne donne guère une impression de majesté. On en tire parti le mieux qu'il
est possible, mais ce n'est qu'un pis aller. On a attribué tout le rez-de-chaussée aux cérémonies officielles, ainsi que l'aile droite intérieure (sur le jardin) ajoutée, comme on l'a vu, par M. Garnot ; ce sont des salons, au nombre d'une dizaine, qui prennent jour en avant sur la cour d'honneur; au-dessus, se trouve la partie des appartements du Président de la République où il reçoit en « demi-cérémonie », et enfin, à gauche, sont les bureaux, bien connus des solliciteurs, et les appartements privés.
Le rez-de-chaussée a, heureusement, assez grand air, parce que l'inspecteur général des palais nationaux qui est chargé de l'Elysée, M. de Gourlet, en homme de goût, très lettré et très artiste, familier du logis (il y réside depuis 1864), a su former une collection d'objets d'art ou de souvenirs historiques qui ont une valeur intrinsèque. Au nombre de ceux-ci figurent, au premier rang, les tapis et les tapisseries, qui sont de toute beauté. On y remarquera toutefois, et plus que partout ailleurs, cette note comique, que les différents habitants du palais de l'Elysée ont eil pour préoccupation d'effacer le souvenir de leurs prédécesseurs, et ils ont procédé à cette exécution en véritables barbares. Ainsi, tel tapis a subi parfois trois ou quatre modifications; on a enlevé tour à tour : les fleurs de lis, les armoiries composées de décorations françaises, les aigles, les N couronnés, pour les remplacer par des morceaux rapiécés, par les emblèmes du jour! Et le même travail a été fait souvent dans les plafonds, dans les corniches, où des R F remplissent maintenant les cartouches précédemment ornés de différents attributs réputés sub-
versifs. C'est grand dommage et on devrait comprendre qu'on ne détruit pas l'histoire avec un badigeon de peinture, une pelote de laine ou une poignée de plâtre.
Quelques salons du rez-de-chaussée présentent des particularités artistiques qu'il est intéressant de signaler en un rapide compte rendu de visite, car, dans le tohu-bohu des fêtes officielles, on ne les remarque guère. On trouvera, dans le salon de Murât, du plus pur style Empire, deux grands tableaux de Carie Vernet, retraçant des épisodes de la vie du brillant roi de Naples, et, entre les fenêtres, une peinture qui représente la colonne Vendôme ' telle qu'elle fut en 1807, c'est-à-dire avec la vraie statue de l'Empereur, que Louis-Philippe, plus tard, fît habiller différemment. On notera aussi, dans l'ancienne salle à manger, contiguë à la serre qui est le buffet des bals, tout au fond, un grand groupe représentant .des paons que le sculpteur Cain envoya à l'Exposition de 1878. Il fut exécuté, en biscuit de Sèvres, et, sauf la « difficulté vaincue », il ne peut qu'inspirer une médiocre admiration pour les produits modernes de notre grande usine artistique. A noter enfin de ce côté, dans la salle nouvelle des fêtes, plafonnée de peintures de Guillaume Dubufe, des tapisseries qui retracent superbement des épisodes de l'histoire de Jason; c'est dans cette salle, aussi salle de danse, que l'on donne les grands dîners, sur une seule table de cent dix couverts. '
Un peu plus loin, en revenant sur la gauche, un des salons, dit de l'Hémicycle, qui fut sans doute la chambre à coucher de Napoléon, renferme une autre tapisserie du
FELIX FAUKE INTIME
plus grand prix : c'est un jugement de Paris, d'après les cartons de Raphaël ; mais elle a été abîmée sur les ordres de M'"^ de Maintenon, qui fit vêtir les trois Grâces, quelle estimait trop nues. On distingue très bien les vêtements ainsi ajoutés. Dans cette même pièce, on sourira, si l'on veut, devant un échantillon de tapisserie de nos jours, du Beauvais : c'est un devant de feu où est représenté un lion de Gérôme, avec des fleurs de Gesbron. On arrive, tout auprès, dans la salle du conseil des ministres, avec sa table classique, ses douze buvards en toile chagrinée, porte-plumes, crayons, accessoires et ornements banaux; au bout de la pièce, un buste, de la République, qui regarde d'un œil vide une collection de portraits, assez beaux ceux-là, des souverains de l'Europe sous le second Empire.
Au premier étage, les appartements de (( demi-cérémonie )) sont le salon de M°^^ Félix Faure, une salle de billard, une salle à manger, le salon de M^^^ Félix Faure, l'un des cabinets du Président, orné de différents portraits de lui, d'un portrait du Tsar, d'un portrait du petitfîls du Président peint par Roll, etc., etc. Les invités aux bals officiels ont tous pu visiter cette partie du palais.
Enfin, pour ne rien oublier, je mentionnerai simplement les appartements privés, qui occupent toute l'aile gauche, et où sont aménagés, avec les petits salons d'attente, les cabinets de MM. Le Gall et Blondel, du général Hagron, des officiers de service, du Président luimême, ce dernier cabinet étant le cabinet a officiel », c'està-dire réservé aux audiences cérémonieuses; il est orné
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d'une tapisserie dite des quatre éléments et renferme un admirable bureau Louis XV.
Il ne reste, pour compléter cette description, qu'à signaler, dans l'aile gauche, tout près des grands salons, au rez-de-chaussée, la chapelle, qui date du second Empire : elle est toute petite, mais disposée de façon, l'autel étant placé en contre-bas, que, du vestibule, un assez grand nombre de personnes peuvent assister aux messes qui y sont dites, par un prêtre de la paroisse de la Madeleine, quand, par exemple, il y a remise de barrette à un cardinal.
Si l'Elysée n'est pas une résidence très agréable pour le Président, par contre, M. Félix Faure doit avoir toute satisfaction à Rambouillet, qu'il a choisi comme lieu de villégiature, dédaignant Compiègne et abandonnant Fontainebleau. Ce sont, sans doute, ses goûts de chasseur qui l'ont guidé.
Le château de Rambouillet a, en effet, un air agreste; il est bien plus « intime » que le château de Fontainebleau, tout entier cérémonieux et bon, semble-t-il, à étonner surtout les bandes de touristes, de bicyclistes et d'Anglais qui déambulent, au trot, à travers ses innombrables salles.
A Rambouillet, rien de semblable; peu de visites, peu de curiosités publiques; un grand charme de liberté comparable à celle que peuvent goûter les lords dans leurs immenses domaines. De l'eau, beaucoup d'eau, — excellente chasse en bateau, — des tirés giboyeux, un potager magnifique et des bosquets, des avenues (superbe.
l'avenue d'entrée) qui ont quelque chose d'imprévu, de capricieux, loin du type a palais national )).
Il est évident que, dans cette nature moins travaillée par l'architecte et le jardinier que Gompiègne ou tant d'autres demeures historiques, la villégiature est charmante, pour qui aime les sports et les choses du plein air, et ainsi s'explique facilement pourquoi le Présieent préfère, pour les chasses plus intimes, Rambouillet à Marly. Dans les tirés de Marly, le rendez-vous est plus officiel, il n'y a rien de laissé à l'imprévu, tandis qu'à Rambouillet la chasse est plus accidentée et plus fantaisiste. Ajoutons que d'excellents amis de M. Félix Faure sont eux-mêmes locataires ou propriétaires de chasses voisines et qu'en leur société, le Président retrouve un peu les réunions d'Autriche, à Efferdingen.
Du reste, au point de vue artistique, le palais est encore assez intéressant. Si des merveilles n'y sont pas accumulées, comme ailleurs, il a bon aspect « moyenâgeux )) avec son corps principal construit à demi en briques et flanqué de cinq tours. La cour est petite, le rez-dechaussée peu élevé, il n'y a que deux étages, dont le second bien près d'être mansardé, — mais de différentes pièces, telles que la salle à manger, on a un coup d'œil admirable sur la pièce d'eau de 40 hectares, semée d'îles, tout enveloppée, en septembre, d'une brume qui s'élève lentement, accrochée par lambeaux aux arbres séculaires. — Joies des gens qui goûtent la campagne pour y avoir longtemps vécu.
L'origine de ce château est très ancienne. Il appartint
d'abord ;mx comtes de Toulouse; François P^ y mourut; Julie d'Ang-ennes l'habita. Il a été très peu modifié et, pour sa part, en s'y installant, M. Félix Faure a seulement fait meubler la salle à manger, ornée de boiseries admirables, un cabinet de travail, deux salons, quelques chambres à coucher.
Il n'est là qu'en (( déplacement », réellement. Et il s'y donne « du mouvement )). Les photographes qui l'ont guetté en savent quelque chose...
Une journée du Président.
On a fait plusieurs fois ce chapitre d' « une journée du Président », et invariablement on l'a commencé ainsi : (( Quel est le citoyen français qui ne rêverait d'habiter un palais, de ne recevoir que des ambassadeurs, des ministres et des gens huppés, d'être toujours et partout le premier et de toucher pour cela 1.200.000 francs par an? Hélas! cette situation si en vue n'est, en réalité, qu'un esclavage doré. »
Ce cliché a besoin de quelques retouches et, tout au moins, le mot d' « esclavage doré » est loin de correspondre à la réalité; il faut se garder de s'extasier, comme on prétend que le font tous les Français, sur l'indemnité annuelle que touche M. le Président de la République. Ces 1.200.000 francs, qui chargent la part de chaque contribuable de trente-trois centimes par an environ, sont alloués au Président moitié à titre personnel, moitié à titre de représentation, et, sans pouvoir, ainsi que le disent les gens
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du peuple, (( compter avec eux )), on est en droit de croire que ces sommes suffisent à peine à l'entretien des Présidents de la République.
Sans doute, M. Grévy fit des économies, il acheta des maisons et laissa à sa fille un peu mieux qu'une honnête aisance, mais la famille de M. Garnot n'est certainement pas plus riche, si ce n'est moins, qu'à son entrée à l'Elysée; quant à M. Gasimir-Perier, on a imprimé dans les journaux que ses six mois de pouvoir lui ont coûté 200.000 francs de son avoir personnel; il agissait toujours en grand seigneur et acquittait de ses deniers quantité de dépenses qu'il aurait pu attribuer au chapitre des réceptions. Enfin, il est probable que M. Félix Faure agit de même, car il est généreux, et on a vu qu'à sa descente du train qui l'amenait de Versailles, il avait immédiatement fait remettre 500 francs aux employés qui l'avaient conduit. Ge n'était qu'un début ; le lendemain, il envoyait 20.000 francs à l'Assistance publique de Paris, 500 francs au bureau de bienfaisance des cinq ports militaires, 200 francs au bureau de bienfaisance des ateliers de la Marine, 15.000 francs au bureau du Havre, etc. Et ce n'était pas la fin. Depuis lors, le Président n'a presque jamais quitté le palais de l'Elysée, pour une inauguration ou une cérémonie publique, sans que le compte rendu mentionne à la fin un don de quelque importance. Au bout de l'année, cela doit faire un fort total et les 1.200.000 francs en sont quelque peu écornés. Ge n'est donc pas le (( richard )) que les Français peuvent envier en la personne du Président de la République !
Par contre, il n'est nullement prouvé que M. Félix Faure soit « à l'attache )) et que son existence ne puisse sembler après tout très enviable; mais c'est parce qu'il a su l'organiser, y conserver une indépendance relative, et surtout parce qu'il est doué d'une force incroyable de résistance. Sauf à l'occasion de son récent voyage à Nice, on n'a jamais dit qu'il ait été malade depuis son arrivée à l'Elysée, et pourtant il accumule fatigues sur fatigues et les supporte avec une énergie extraordinaire. Il a eu l'art et la force de réserver une part à la vie intime dans sa vie officielle, et à certaines heures il se reprend en quelque sorte, en redevenant tout simplement « M. Félix Faure », et en bannissant, semble-t-il, avec une remarquable aisance d'esprit, les préoccupations de son rôle officiel.
Le Président est, par exemple, très matinal, et tous ceux qui ont travaillé avec lui, ses secrétaires et ses amis, l'ont appris à leurs dépens, comme on l'a dit de M. Thiers. Rue de Madrid, il donnait des rendez-vous de 6 heures du matin à 8 heures, et, à ces heures peu familières aux Parisiens qui se lèvent volontiers tard, on le trouvait dans son cabinet de travail, préparant des rapports en fumant une courte pipe. A FÉlysée, il est debout tout aussi tôt et, si l'on connaît le palais, on peut apercevoir à 6 heures du matin, l'hiver, au coin de la rue de l'Elysée, des fenêtres brillamment éclairées ; ce sont celles des appartements particuliers du Président, de sa chambre à coucher où il s'habille rapidement, après avoir pris — nous ont dit maints historiens de ses voyages — une
immersion d'eau glacée, le tub des Anglais, qui le suit jusque dans ses déplacements et que l'on dut installer à bord du cuirassé qui l'emmena en Russie.
Cette chambre à coucher du Président est d'aspect fort simple. On affirme, d'ordinaire, qu'il en est ainsi de toutes les chambres d'hommes en vue, et que ceux-ci éloignent volontairement de leur home tout ce qui pourrait éveiller dans la curiosité publique des idées de mollesse, et de farniente. C'est possible ; admettons cette petite manie « d'homme en vue )), encore qu'une chambre à coucher soit un lieu assez éloigné des indiscrets; mais, pour M. Félix Faure, on peut l'expliquer aussi, très vraisemblablement, par une fidélité qui ne coûte rien, à des habitudes de jeunesse austère, de premières années tout entières vouées au travail dans l'atelier ou le bureau. En tous cas, voici, dans la chambre à coucher du Président, le traditionnel lit de fer, presque le lit de campagne des (( grands capitaines )), le lit aux pommes de cuivre. Auprès, une chaise longue, deux ou trois fauteuils; sur la cheminée, une pendule bourgeoise avec des flambeaux également bourgeois; au mur, une tenture sombre et dessus une dizaine de cadres qui contiennent des portraits intimes, ceux de M"^® et de M^^® Lucie Faure, etc.. C'est bien la chambre d'un homme matinal.
Aussitôt habillé, le Président passe dans un de ses cabinets de travail; cette pièce^ située sur le jardin, est meublée, non pas avec recherche, mais avec un goût sobre, ornée au mur de portraits, parmi lesquels on i*emarque celui du tsar Alexandre III. M. Félix Faure
FELIX FAUllE INTIME
retrouve là, dès cette heure, soit une des personnes de sa maison civile avec laquelle il travaillera aussitôt, soit l'officier de semaine qui vient prendre ses insti'uctions.
Le Président est beau cavalie-, depuis longtemps il monte à cheval et aime les chevaux; avec raison, il ne s'est pas cru obligé, parce qu'il était mis à la tête des affaires du pays, de se priver d'un sport oii il excelle; il a donc dans ses écuries de très belles bêtes de selle qui sont confiées, comme le reste de ses équipages, au piqueur Montjarret, cet important personnage qu'il a trouvé dans l'héritage de M. Gasimir-Perier et qui fit rire tout Paris, le jour 011 on l'aperçut pour la première fois dans son costume archaïque et coquet, le couteau de chasse sur la cuisse, en avant d'une superbe daumont. Depuis, on s'y est habitué, et, la popularité du maître y aidant, on lui trouve grand air !
S'il fait beau, si seulement le temps est supportable, le Président décide de faire un tour au Bois avec l'officier plus spécialement chargé de la direction supérieure de sa cavalerie et de ses chasses, M. le commandant de La Garenne, qui est, lui aussi, un cavalier consommé. Le départ du palais se fait sans solennité : le pioupiou de garde présente les armes et le Président prend place avec le commandant de La Garenne dans un coupé attelé d'un cheval qui file aussitôt vers l'Arc de Triomphe et s'arrête au rond-point des cavaliers, dans une contre-allée de l'avenue du Bois. Là, se trouvent Montjarret et un groom qui tient en main le cheval favori du Président, un bel
FELIX FAUKE INTIME
alezan. Quelquefois, outre le commandant de La Garenne,
le général directeur du cabinet militaire, le général Tournier ou le général Hagron maintenant, accompagne également le Président, et tous trois, le Président un peu en avant, le groom très loin derrière, sur un cheval donné par l'Empereur du Maroc, s'enfoncent au petit trot dans le Bois, qu'ils parcourent en tous sens.
Il est fort amusant, au printemps, de croiser ou de suivre à distance ce groupe présidentiel ; c'est la distraction des bicyclistes des deux sexes qui, à cette époque de l'année, sont (( chez eux » au Bois. Le Président a une belle tenue de cavalier, bien en selle, d'allure élégante et encore souple; il paraît prendre un
Pbot. Boycr.
Le Havre. — A travers champs.
plaisir extrême, très visible, à cette promenade sans trop d'étiquette — on est tenté d'écrire à cette « ballade » — qui le mène de ci, de là, dans les petites allées sombres, au gré de sa fantaisie. Il sourit même quelquefois — cela s'est vu
Phot. Bover.
Le Havre. — Chambre à coucher du Président.
— en apercevant des bicyclistes, jupes et culottes, qui se sont donné rendez-vous pour pédaler à perdre le souffle et qui, l'ayant perdu ou non, se sont tranquillement assis à son approche. Il doit rencontrer là, souvent, dans ses escapades, des personnages qu'il connaît bien — et non des moindres, peut-être. Certains, embarrassés, comme
en bonne fortune (et c'est fréquemment le cas), tournent ou baissent la tête; d'autres, prenant bravement leur parti et comptant sur l'indulgence du Président, se lèvent brusquement, poussant du coude leur compagnon en jupe qui se lève aussi; tous deux saluent gauchement, avec un sourire effaré, auquel répond un clignement d'yeux malin. Puis, un temps de galop, le Président est passé. . . Plus loin, il est accueilli au détour d'une allée par le retentissant ((Vive Félix Faure! )) d'un faubourien, ou d'un va-nupieds qui a passé la nuit sous la feuillée; l'alezan a fait un écart, vite ramené d'une main ferme, et voilà le Président à son endroit favori, à Bagatelle, où manœuvre la cavalerie. Le Président est pris là par sa passion des exercices militaires, qu'il étudie toujours avec intérêt; longtemps, il regarde évoluer les escadrons, il commente les manœuvres avec ses officiers d'ordonnance ; quelquefois^ il échange quelques mots et compliments avec un des officiers supérieurs qui dirigent ces exercices et qui est venu lui présenter ses respects, puis, après une dernière chevauchée, souvent jusqu'à Suresnes, les cavaliers reviennent au rond-point, où le même coupé attend M. Félix Faufe et le ramène à l'Elysée; il est 9 heures : dans Paris, bien des gens songent à se lever.
Maintenant c'est le Président de la République qui, après avoir prestement changé de costume, entre en scène; de 9 heures à 10 heures chaque jour, le Président dépouille ia correspondance privée et officielle dans son cabinet du rez-de-chaussée, auquel sont attenants ceux de MM. le général Hagron et Le Gall, directeur du cabinet civil. Le
courrier, déjà débarrassé du reste de toutes les lettres qui ne paraissent présenter qu'une minime importance, est très considérable; il comprend notamment tous les projets de lois et de décrets soumis à la sig-nature et les demandes d'audience émanant de hauts personnages, des requêtes de toute espèce. Le Président examine tout en détail et ne laisse rien à l'imprévu; il se fait exposer toutes les affaires et ne donne sa signature qu'à bon escient. A 10 heures, la première partie de la besogne présidentielle est terminée; deux fois par semaine, les lundi et jeudi, il y a réception ouverte, c'est-à-dire sans lettres d'audience, pour les ministres, les ambassadeurs et conseillers d'État, les procureurs généraux, les généraux, les archevêques, évêques, hauts magistrats, etc. Pour le « commun », il faut, quelques jours auparavant, écrire au directeur du cabinet civil ou au secrétaire général de la Présidence, et à son tour d'inscription on est introduit dans le cabinet du Président, dont l'abord est très affable, avec juste la réserve qui convient mais qui est mitigée par une très visible attention de l'exposé de l'objet de la visite. On voit tout de suite que M. Félix Faure écoute, et qu'il désire savoir exactement ce dont il s'agit; souvent il arrive qu'il possède aussi bien que son visiteur la question traitée, et c'est surtout dans les questions coloniales, maritimes et militaires qu'apparaît son extrême sûreté de documentation personnelle. Mettez-le, par exemple, sur la question d'Afrique, et vous verrez qu'il est peu de personnes, même dans le monde des explorateurs, qui la possèdent aussi bien.
Au reste, dans sa bibliothèque, où souvent le matin vient s'enfermer le Président avec ses livres, les affaires coloniales tiennent une place importante : on y trouve les ouvrages de MM. Paul Leroy-Beaulieu sur la Colonisation chez les peuples modernes, les ouvrages de MM. de Lanessan, J. Ferry, Rocher, Ghailley-Bert, Henri d'Orléans, etc., sur le Tonkin et l'Indo-Ghine; ceux de Camille Rousset, Burdeau, Hugues Le Roux sur l'Algérie, de d'Estournelles sur la politique française en Tunisie, d'Aubanel et de Gadot sur Madagascar, de Reveillaux sur le Canada, de Stanley sur le Congo, de Moser sur l'Asie centrale, etc., etc.
En dehors des jours d'audience, deux fois par semaine, les mardi et samedi, M. Félix Faure préside le Conseil des ministres, dans la matinée également; on connaît la physionomie de ces séances tenues autour d'un tapis vert, le Président du Conseil étant assis en face du Président de la République et les ministres au hasard ou selon leur préférence. Elles se prolongent jusqu'à midi ou midi et demi; on n'en apprend pas le détail; une note est communiquée aux journalistes, au ministère de l'Intérieur, par les soins de M. Barthou, accueillant, cordial, très « Parisien »... mais réservé. Elle indique seulement les points principaux de la délibération ; il est rare que des indiscrétions soient commises et l'on peut même assurer — c'est passé en axiome dans les journaux — que lorsque la note dit simplement (( que le conseil s'est, occupé des affaires courantes )), la discussion a été assez vive et a porté sur des questions considérables. On ne sait la résolution prise que
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plus tard, avant ou pendant une séance de la Chambre. Il est donc difficile d'indiquer dans ces conditions quels sont le rôle et l'attitude du Président au conseil des ministres.
On peut seulement noter, d'après la succession des événements politiques depuis 1896, que M. Félix Faure paraît se tenir exactement, à la lettre, dans les limites du programme qu'ont tracées son allocution au Parlement après son élection et son message présidentiel. Il a compris son personnage comme celui d'un arbitre supérieur des querelles des partis et il entend ne pas laisser deviner, par une orientation de la politique du pays, son opinion personnelle. Il est même resté si fidèle à cette conception, que son premier soin, on se le rappelle, a été d'appeler à l'Elysée, pour former son premier ministère, M. Léon Bourgeois, qui paraissait désigné pour le pouvoir par les incidents parlementaires qui amenèrent la chute de M. Gasimir-Périer. A ce propos, les républicains modérés rappelèrent assez vivement à M. Félix Faure qu'étant simple député, il avait prononcé au Havre son principal grand discours politique, dans lequel, précisément, il repoussait cette concentration dont M. Léon Bourgeois était l'apôtre. Mais M. Félix Faure ne s'en émut pas et quand, plus tard, M. Bourgeois put enfin, cahin-caha, former un ministère, il le soutint jusqu'au jour où le Sénat le mit en minorité. Alors M. Félix Faure (suivant le (( jeu régulier de nos institutions ))), se retourna du côté des modérés et appela M. Méline à la présidence du conseil. Deux ans se sont écoulés depuis lors, et on n'a
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pas ouï dire que la bonne entente ait été troublée entre Président et ministres.
De même, dans les récentes affaires qui viennent d'agiter si vivement l'opinion, M. Félix Faure a réussi à demeurer à l'écart de toute agitation et nul n'a pu citer de lui, à bon droit, un mot qui décelât son avis propre, bien que la lettre de M. Zola lui fût adressée et qu'il eût pu, dans un mouvement d'expansion ou d'humeur, laisser échapper une phrase qui aurait éclairé le public sur sa conviction ou sur ses vœux. Vainement a-t-on essayé, par quelques notes dans les journaux où il était mis directement en cause, d'appeler un démenti de propos ou d'actes significatifs, tel que l'envoi de félicitations au général de Pellieux. Tout ce qu'on est en droit de croire, c'est que ses sympathies étaient, d'une façon générale, pour l'armée, car il témoigne à celle-ci un intérêt très vif, qu'il montre en assistant à toutes les revues ou exercices militaires, même des moins importants, en présidant les séances du conseil supérieur de la guerre, en recevant, le plus souvent possible, les généraux de passage à Paris. Pour le reste, M. Félix Faure veut être, dans toute la force du terme un peu banal, « le gardien fidèle et vigilant de la constitution ».
Et, jusqu'à ce que cette constitution ait été changée, on ne peut que l'en louer.
Un seul jour de la semaine, il n'y a ni réception, ni conseils : c'est le mercredi : ce jour-là, M. Félix Faure pourrait prendre un peu de repos, mais c'est la dernière
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des choses à laquelle il songe; il consacre cette matinée, régulièrement, à des visites d'hôpitaux, d'établissements de bienfaisance, de casernes, etc., et partout il laisse l'impression réconfortante de quelques paroles, simples et cordiales, qui le montrent intéressé par tout ce qu'il voit, ému souvent par les misères humaines qui s'étalent devant lui.
Le Président déjeune toujours à l'Elysée; assez souvent, il déjeune en famille, c'est-à-dire avec M"^^ et M^^^ Félix Faure, avec M. et M"^^ Berge et leur fils. Ce dernier est un gentil enfant, — M.Jacques, — âgé de cinq ans; il joue assez souvent dans le jardin de l'Elysée avec son grand-père qui, alors, n'est pas (( Président » du tout.
Le déjeuner en famille est assez rapide, encore que ce soit peut-être pour le Président un des meilleurs moments de la journée, celui oii il se retrouve absolument son maître ; mais très souvent aussi le Président retient à déjeuner des amis ou quelqu'un des personnages qu'il a reçus en audience ou qu'il a honorés d'une invitation spéciale. Dans ce cas, l'officier de service, des membres de la maison militaire et civile, assistent au repas qui, confortablement et correctement servi, dure une heure; après quoi, le Président et les invités passent au fumoir, car M. Félix Faure a introduit à l'Elysée le cigare et même la pipe, qui n'avaient pas le droit d'entrée sous M. Grévy ou M. Carnot.
A 2 heures, reprise de la tenue officielle : le Président reçoit les ambassadeurs qui lui remettent des lettres de créance, des princes, qui sont les hôtes de Paris, ou,
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accompagné du secrétaire général de la Présidence, il rend à ceux-ci leur visite. Quelquefois encore il préside une inauguration d'exposition de beaux-arts, généralement au profit de souscriptions pour des statues de grands artistes, ou bien encore il visite les Salons et les Salonets de cercle, les expositions particulières, où il fait preuve de curiosité pour les choses d'art. Enfin, il fait un tour de promenade à pied dans les Champs- Elysées.
Quelques audiences encore, plus particulières celles-là, achèvent l'après-midi, et pour la troisième ou quatrième fois, peut-être, après le dîner, M. Félix Faure change de costume et revêt l'habit : il faut que le Président reçoive lui-même ou paraisse dans tel bal, Saint-Gyr, Polytechnique, l'École Centrale, l'Hôtel de Ville, où il est toujours chaleureusement accueilli. Il arrive aussi que le Président désire connaître une pièce nouvelle et assiste à une première représentation, mais il ne choisit que les théâtres que le Protocole doit appeler du « genre noble )) ; tout au plus l'Odéon trouve-t-il grâce devant sa sévérité et on a considéré comme exceptionnelles les soirées qu'il a passées, l'une au Vaudeville, l'autre à la Porte-Saint- Martin. Dans ce dernier théâtre, il applaudit leDuGuesclin de M. Déroulède, mais cela n'a pas porté bonheur à l'auteur...
A minuit enfin, le Président peut regagner ses appartements privés, les portes de l'Elysée se referment.
« Esclavage doré? » Non. Mais rudes fonctions, tout de même...
Réceptions et fêtes.
Nous voici en plein domaine du Protocole. Aimez-vous cette (( institution séculaire )) ? On en a mis beaucoup, presque partout, dans notre République. Ses défenseurs disent qu'elle est indispensable, qu'elle continue — c'est évident — la tradition des maréchaux de cour, des grands seigneurs qui réglaient l'ordre des petits levers, veillaient à la répartition des tabourets, qui indiquaient à qui revenait l'honneur de faire le whist du souverain ; — on dit malicieusement que, dans quelques familles aristocratiques qui ont l'honneur de recevoir le Président de la République, cette dernière coutume aurait subsisté ; — mais c'est le seul, des actes incriminés plus haut, qui ait eu la vie si dure et, vraiment, même réduit comme il est, aux proportions d'une sorte d'intermédiaire entre le chef d'Etat et ses visiteurs, couronnés ou non, le Protocole est bien considérable. Le temps, qui arrange tout, le balayera sans doute et fera qu'un ministre plénipoten-
tiaire de Franco, tel M. Philippe Crozior, ne sera plus obligé de frayer chemin à un cortège, gourmandant les huissiers et écartant la foule. « A la Maison-Blanche, soupireront de vieilles barbes républicaines, les Présidents des États-Unis ne sont pas protégés par tant de dorures ! )) Soit, mais les États-Unis ne sont pas, comme la France, un État essentiellement traditionnel. Quand on nous livre à nousmêmes, nous protocolons. Est-ce que M. le directeur de rOpéra ne va point, les jours de gala, chercher le Président avec un flambeau à la main? Le lui a-t-on ordonné? Nous l'ignorons; — en tout cas, il a pu retrouver cette prérogative dans les cahiers des charges, — les vieilles charges! — et il en use. Ainsi du reste. Protocolons donc, en attendant une modification des mœurs présentes.
Et à rÉlysée, en conséquence on protocole... Ce service compte cinq ou six attachés, un directeur, un sous-directeur ; il a pour attributions, outre la représentation en public, en tête des défilés de ministres, le règlement de toutes les questions d'étiquette que comportent l'échange des correspondances, la désignation des places dans les cérémonies, le respect des formules de toute sorte... Et ce n'est pas une petite affaire, paraît-il; un rien suffît pour égratigner le Protocole.
On raconte qu'il y a quelque temps, un soir où les ministres étaient invités à dîner à l'Elysée, l'un d'eux se trouva indisposé; tout naïvement il empoigna son téléphone et, par ce moyen ultra-moderne, prévint qu'il ne pourrait assister à la fête; les palmes d'or se héris-
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sèrent sur les habits du Protocole et il fallut une heure d'échange de courriers, contre-courriers, etc., pour réparer la gaffe ministérielle !
Le Protocole ne sévit pas heureusement sur les réceptions de M"^^ Félix Faure, qui reçoit tous les samedis, dans son salon du premier étage, dont elle fait les honneurs avec beaucoup d'affabilité, à un très grand nombre de visiteurs. Le Protocole épargne également les réceptions particulières que tous les mercredis soir le Président donne, de 5 à 7, à ses amis du Parlement, réceptions où règne une agréable cordialité, mais on retrouve les redoutables broderies dans toutes les autres circonstances où le Président se montre en public, sauf encore dans ses visites aux hôpitaux, aux casernes, aux expositions, où il n'est accompagné que du général Hagron ou de M. Le Gall.
A part cela, dîners et fêtes sont réglés très minutieusement. On donne à l'Elysée six ou sept grands dîners de cent dix couverts par an; les uns, aux bureaux des Chambres, aux officiers généraux, etc., les autres, aux artistes, littérateurs, gens de lettres, à l'approche des Salons. Il y a, d'autre part, deux bals chaque année. C'est l'occasion d'un grand remue-ménage à l'Elysée; on en modifie tout le rez-de-chaussée, pour y installer des vestiaires, et l'embarras que causent ces constructions se prolonge, pour les habitants du palais, pendant près de six semaines.
On lance, pour chacune de ces fêtes, sept ou huit mille invitations, qui sont adressées de plein droit dans les ministères, dans les états-majors, les grandes administrations
judiciaires, financières, etc.; il faut y ajouter une certaine quantité d'autres invitations, accordées sur demande expresse, souvent apostillée par un député, un sénateur. Les unes et les autres arrivent à domicile, contre reçu du concierge, et portent, avec la mention : « strictement personnelle », cette note a que l'on doit expressément les renvoyer si l'on n'en fait soi-même usage ». C'est une précaution très sage qui a été prise pour éviter que ces bals de l'Elysée eussent plus longtemps l'aspect de bals de l'Hôtel de Ville qu'ils ont eu sous M. Grévy; celui-ci fut attristé, on s'en souvient, par la fameuse manifestation des cravates rouges.
En fait, grâce au tact déployé par M. le colonel Ménétrez, par M. Le Gallet M. Blondel, qui ont la charge d'organiser ces fêtes, celles-ci ont fort bon aspect; on y rencontre bonne compagnie, et si les toilettes des dames ne sont pas toutes très riches, si l'on aperçoit çà et là deux ou trois robes montantes qui s'expliquent difficilement, du moins l'ensemble des invités a de la tenue, et les salons, bien décorés, ornés de plantes et magnifiquement éclairés, offrent, de 11 heures du soir à 1 heure du matin, un amusant et joli spectacle.
On sait trop, pour qu'il soit nécessaire d'y insister, quel est le cérémonial de ces bals; je rappellerai simplement qu'après avoir stationné assez longtemps dans des voitures qui prennent la file, sur trois rangs, dans les Champs- Elysées (et ce stationnement dure une heure en moyenne pour le simple bourgeois qui n'a pas de coupe-file, les ambassadeurs, les parlementaires, les journalistes, etc^j
passant les premiers), on pénètre dans les vestiaires où, maintenant, toutes les mesm^es d'ordre sont admirablement prises. On remet ensuite son invitation à un huissier, qui dévisage chacun avec un soin scrupuleux ; il n'est pas rare de voir faire demi-tour à des personnes qui ont emprunté des cartes et qui se sont troublées devant une question discrètement posée. Cet examen subi, on attend son tour d'entrer, sur les marches de l'escalier, et enfin, une longue file de couples s'engage dans les salons, à l'entrée desquels un huissier jette les noms d'une voix retentissante. Bien des jeunes dames éprouvent à ce moment une hésitation assez amusante : feront-elles un salut de cour? Gomment se présenteront-elles? C'est pourtant assez aisé; il est vrai que le Président est là, debout, ayant auprès de lui M"^^ et M^^^ Félix Faure, puis tout son étatmajor civil et militaire, mais il a une contenance aimable, point raide du tout, et son sourire ou sa poignée de main tendue spontanément, s'il connaît les invités, rassure vite les plus timorés. Il suffît, si l'on n'a pas l'honneur d'être en relations avec lui, de s'incliner et de passer rapidement. Jusqu'à 11 heures et demie le Président voit ainsi défiler cinq ou six mille personnes; à ce moment il se rend dans le salon réservé au corps diplomatique, oiise forme un cortège comprenant : ministres, ambassadeurs, etc., qui parcourent tous les salons du rez-de-chaUssée. La fête est alors j comme l'on dit, (( dans son plein », c'est-à-dire que l'on s'écrase au buffet et qu'une température de 45 degrés règne dans la salle de danse, mais on peut trouver un peu de fi*aîcheur et des aperçus de vie pai^isienne pittoresques en
s'écartant de cette étiive et en parcourant, dans Taile gauche, les appartements du premier étage où, vers 1 heure et demie du matin, on sert, dans la salle à manger privée, un souper debout qui, pour quelques-uns,' n'est pas le
Phot. Courtellemont.
L'Elysée. — La petite salle à manger.
moindre attrait de la fête. Celle-ci ne se termine que vers 3 heures ; depuis longtemps déjà le Président s'est retiré chez lui; mais on assure que le lendemain, comme d'habitude, il est dans son cabinet à 6 heures.
En fait d'autres réceptions curieuses qui ont lieu à l'Elysée, il faut mentionner les remises de lettre de
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créance des ambassadeurs, qui ne varient jamais : elles ont lieu l'après-midi vers 3 heures : une escorte va chercher à domicile le nouveau représentant du souverain étranger; elle l'amène au palais, où le Président l'attend dans un salon du rez-de-chaussée; deux allocutions sont prononcées, puis après une courte conversation entre M. Félix Faure, les diplomates et les ministres présents, l'ambassadeur est reconduit aussi solennellement par un peloton de cuirassiers ou de dragons.
Dans le même genre et avec plus de cérémonial encore il faut rappeler les remises de barrettes cardinalices, qui se font le matin.
Les landaus de gala, conduits par des cochers ei* culottes courtes et bas de soie, vont prendre à leur hôtel le Nonce apostolique et sa suite, et les nouveaux cardinaux, qu'accompagnent un ablégat, un garde-noble et le secrétaire de Fablégat. Un bataillon d'infanterie, musique en tête, est rangé dans la cour de l'Elysée, toute remplie des brillants uniformes des officiers de la maison militaire en grande tenue. Le Nonce est conduit, avec son entourage, dans un salon d'apparat où il salue le Président de la République, le Président du Conseil, le ministre des Affaires étrangères. Les nouveaux cardinaux revêtent la pourpre dans un petit salon voisin, puis ils se rendent à leur tour auprès du Président, auquel ils adressent le discours d'usage, qui se faisait naguère en latin et qui est maintenant rédigé en français. Le Président répond par quelques paroles « quelconques )), puis le cortège se rend à la chapelle et, après l'office, auquel tout le monde a assisté, — dames comprises.
— le Président place lui-même la barrette cardinalice sur la tête du prélat agenouillé devant lui. Enfin, un grand déjeuner est servi et, à 1 heure, les invités sont reconduits avec la même pompe.
Pliot. Courtellcmont.
L'Elysée. — La salle de billard.
II reste enfin à noter quelques réceptions qui sont plus agréables que les soirées précédentes, parce qu'elles sont plus (( choisies ». Ce sont les dîners suivis de concert, donnés en l'honneur d'un visiteur royal, par exemple, le Roi de Serbie, le Roi des Relges ou le Prince de Bul-
garie. On n'y invite que cinq ou six cents personnes, et le programme de la représentation théâtrale, qui a lieu dans la salle de danse, est composé de façon à plaire à nos hôtes illustres, en les traitant comme de vieux Parisiens. C'est ainsi qu'on a pu applaudir, le même jour, à l'Elysée, M^^® Suzanne Reichenberg, que le Prince de Bulgarie déclarait toujours jeune, M. Berr, M^^^ Auguez, Rosita Maury et M^^^ Gléo de Mérode.
On voit que, malgré tout, il est des accommodements avec le Protocole.
Les chasses.
L'unique distraction d'un Président de la République ne peut être, en dehors des promenades à cheval, que la chasse, car je n'imagine pas qu'on range au nombre des plaisirs les visites aux expositions et les déplacements officiels.
M. Grévy chassait peu, du moins autour de Paris ; il poursuivait pendant les vacances un lièvre problématique dans ses montagnes du Jura, mais c'était une jouissance de solitaire, d'ancien paysan qui décroche son fusil de la charrue. A M. Garnot la chasse ne réussit guère; elle fut un sujet de plaisanteries sur lesquelles il est inutile de revenir ; M. Gasimir-Périer chassait, mais flegmatiquement. M. Félix Faure chasse avec passion.
Quand il n'était que simple député et négociant en cuirs,
le Président aimait à ce point la poursuite du perdreau et du faisan que, ne se contentant pas des chasses du Havre ou de la banlieue parisienne, il se donnait le luxe d'une chasse au Tyrol. Il était venu' pour la première fois à
PUût. Courtcllemont.
L'Élysée. — Chambre à coucher du Président.
Vienne au mois d'août 1892. Il avait avec lui quelques amis, et M. Camille Barrère, alors ministre de France à Munich, l'attendait à la gare. M. Félix Faure et ses compagnons de voyage descendirent à l'hôtel de l'Archiduc Albert. Ils ne restèrent à Vienne qu'un jour, pendant lequel
ils visitèrent les curiosités de la ville. Le lendemain ils partaient pour chasser. M. Félix Faure, l'année suivante, affermait, avec le comte de Montebello, MM. Camille Barrère, de Kerjégu et quelques autres amis, une chasse très étendue située sur le territoire du villag'ed'Efîerdingen,près
L'Elysée.
Phot. Courtclleinont.
Petit cabinet de travail du Président.
de Wels, dans la Haute- Autriche. Ils vinrent à Efïerdingen deux fois dans le courant de cette année-là, et chassèrent chaque fois pendant dix jours.
Pendant leur séjour à Efîerdingen, M. Félix Faure et ses compagnons habitaient la modeste auberge du village,
OÙ le Président de la République, assis dans la salle commune, savourait une chope. La première chasse à Efîerdingen eut lieu au mois de septembre 1893. La seconde eut lieu au mois de décembre de la même année. M. Félix Faure se montrait toujours gai, plein d'entrain. Deux ou trois fois, pendant son séjour, il fît de petites excursions dans le Salzkammergut. Il en revint enchanté.
Au mois de décembre 1893, au cours d'une chasse au perdreau, il fît part de son intention d'amener avec lui, l'année suivante, sa fille pour lui faire voir le Tyrol, le Salzkammergut et Vienne.
Au mois de septembre de Tannée d'après, les chasseurs français, fidèles au rendez-vous, se trouvaient réunis tous à Efïerdingen. Seul, M. Félix Faure manquait. Ses devoirs de ministre de la Marine l'empêchaient de venir. Il avait déclaré toutefois à M. de Kerjégu qu'il comptait venir au mois de décembre, persuadé qu'il était que le ministère dont il faisait partie serait renversé à cette époque.
Cette assurance du ministre de la Marine provoqua les rires de ses compagnons. Décembre vint et le ministère était toujours debout. M. Félix Faure, retenu par ses devoirs, manqua de nouveau au rendez-vous. Et depuis... il n'en fut naturellement plus question.
Actuellement, M. Félix Faure a toute facilité pour se livrer à son sport favori, et il n'y manque pas : depuis l'ouverture, c'est-à-dire depuis le commencement de septembre, jusqu'aux derniers jours de janvier, quelque temps qu'il fasse, tous les dimanches, le Président chasse, et souvent même il accepte ou il fait des invitations en semaine,
FELIX FAUEE INTIME 123
quand il veut avoir pour compagnon un prince ou une altesse royale de passage à Paris. C'est donc, l'hiver, dans l'histoire du Président, une rubrique spéciale que les journaux doivent avoir et que l'Agence Havas alimente régulièrement en faisant connaître les noms et qualités de tous les invités, avec le compte rendu du tableau.
Ces invités sont, chaque année, les mêmes, il y a pour cela un protocole comme pour les réceptions diplomatiques; tout est minutieusement réglé; en plus de quelques amis personnels qui forment une série à part, sont conviés tour à tour : les membres du bureau des parlements, les amiraux, les généraux commandants de corps d'armée, les conseillers à la Cour de cassation, les conseillers d'Etat, les membres de l'Institut, etc. Le secrétaire général de la Présidence se joint généralement à eux, avec M. le commandant de La Garenne, qui, aidé d'un inspecteur des forêts, dirige la chasse.
C'est à Marly et à Rambouillet que ces déplacements ont lieu, par train spécial. A Marly surtout, la chasse est merveilleuse; elle s'étend de Louveciennes à Saint-James, sur une douzaine de kilomètres, mais on a spécialement aménagé depuis longtemps des tirés, dits tirés de Marly, où tout le gibier est en quelque sorte concentré ; ils forment un anneau de bois à demi rasés, tenus très bas, qui entoure le (( Trou d'Enfer ». Une douzaine de gardes y exercent une surveillance incessante et renouvellent le gibier, qui consiste principalement en faisans, lapins et chevreuils; on trouve peu de perdreaux, une douzaine tout au plus par battue. Le centre d'élevage pour le renouvellement de
ce gibier est à Rambouillet, où l'on fait pondre des faisanes et 011 Ton élève les faisandeaux.
Les tirés sont coupés par une vingtaine de layons ou sentiers très découverts dont chacun est attribué à un invité; au milieu se trouve le layon du Président, derrière lequel, comme derrière toutes les autres personnes, se tiennent un valet de pied qui recharge les fusils et un garde qui pointe le gibier tué.
Le Président est ce que Ton nomme un (( beau fusil » ; on voit qu'il chasse pour le plaisir de chasser, tout entier à cette occupation, sans autre souci. Il est vêtu d'ordinaire, assez simplement, d'un costume du genre anglais avec la culotte courte, les bas de laine; sur la tête, la casquette qui a remplacé le tyrolien. Il se sert ordinairement d'une arme du calibre 16, ou parfois d'un 20 très léger; il manque très rarement, et, le soir, la moyenne des tableaux est de 500 à 800 pièces; on en a vu de 1200; dans ce total, la part du Président est toujours la plus considérable; il est généralement (( roi de la chasse ». Une bourriche de gibier est envoyée, le soir, à tous les invités et aussi dans Paris à quelques personnalités du Parlement; on imprime également dans les journaux que des envois de gibier sont faits. aux malades des hôpitaux, mais il doit s'égarer chez les directeurs ou les surveillantes, car je n'ai jamais ouï dire (le Président, s'il le sait, doit en avoir regret) qu'un malade en salle commune ait goûté du faisan de Marly. Les surveillantes doivent déclarer que cela ne vaut rien pour lui.
Les chasses de Rambouillet sont absolument semblables à celles de Marly, avec cette différence seule que l'on dîne assez souvent au château.
Enfin, le Président chasse aussi fréquemment aux
PUot. Gourtelloiuont.
L'Élysée. — M}^^ Lucie Faure dans son salon.
environs du Havre, et ce sont sans doute les chasses qu'il aime le mieux, parce qu'il les fait en bon bourgeois du pays, tout droit devant lui, avec ses deux chiens, qui sont un setter gordon et, comme retreaver, un très beau braque allemand. Là, il n'y a plus que très peu d'éti-
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quette : le Président part du Havre dans une voiture spéciale, une chaise de poste de couleur jaune à rechampis rouges, et il s'en va chez ses amis MiM. Dubosc, Rispal, Latham, puis chez son gendre, M. René Berge. Qu'il pleuve ou qu'il vente, rien n'arrête M. Félix Faure; il chasse comme à vingt ans.
La charité.
S'il est un chapitre utile à faire connaître, dans le budget présidentiel, c'est bien celui de la charité. Les (( notes aux agences )) le passent sous silence, parce que la charité, pour être bonne, doit s'exercer en secret, mais combien de personnes qui connaissent une infortune digne de pitié songent qu'elles seraient très heureuses d'y intéresser, parmi les « généreux donateurs )) bien connus, les hôtes de l'Elysée! Elles hésitent, souvent. S'occuperat-on réellement de leurs protégés et leurs requêtes ne se perdront-elles point dans l'amas de papiers de toutes sortes qui s'entasse dans les cartons? A ces personnes, quelques indications précises rendront certainement service. Il est vrai qu'elles auront aussi peut-être pour effet d'accroître le nombre de demandes de secours adressées à M. le Président de la République, mais cette tâche n'effrayera assurément personne dans le palais de l'Elysée.
Donc, on est toujours certain de trouver, rue du Faubourg-Saint-Honoré, un accueil bienveillant si on y recommande quelque pauvre. Il y a pour cela, non seulement des crédits prévus, — et sans limite presque, —
L Elysée. — Le salon de M^^ Faure.
Pliot. Courtcllemonl.
mais aussi un bureau spécial oii l'activité n'est pas moins grande que dans les autres. C'est, au rez-de-chaussée, à côté du cabinet de M. Blondel, une petite pièce où, sur une longue table, entourée de bibliothèques et de cartons, sont disposées des boîtes contenant des fiches.
Autant de fiches, autant de personnes secourues, et on en compte plus de 20.000. Voici comment elles sont composées et comment on s'en sert :
M. le Président de la République, non plus que M"™^ ou M"^ Félix Faiire, n'a d'œuvres attitrées, auxquelles une subvention régulière soit attribuée annuellement, d'une façon fixe. Sans doute, leur patronage est accordé h quantité de sociétés à la tête desquelles leurs noms figurent comme présidents ou membres d'honneur : ]\|me Félix Faure est présidente d'honneur de l'Association des Dames françaises et de la Société des Femmes de France; elle porte également un vif intérêt à toutes les œuvres hospitalières concernant l'enfance et elle rend visite à maints asiles, crèches, etc. ; en les quittant, elle y laisse toujours un souvenir de son passage, de même qu'en entrant, elle se fait accompagner d'un domestique qui porte des joujoux, gâteaux ou vêtements. Mais ce sont là autant de manifestations de charité tout accidentelles, tout éventuelles, peut-on dire; l'Elysée n'a pas — selon le mot, trop fréquent, des mauvais riches — ses (( pauvres et ses œuvres ». Et c'est bien mieux ainsi : l'espoir reste ouvert à tous.
Le plus simple, pour un quémandeur, est d'écrire directement au secrétariat particulier du Président. Une trentaine de lettres de ce genre sont mêlées, chaque matin, au courrier. M. Blondel les dépose dans un carton et les porte à M.^^ Félix Faure, qui les examine rapidement. On n'écarte guère que celles qui ont trait à des projets chimériques ou insensés, lettres de prétendus savants.
d'inventours méconnus, qui sollicitent l'aide pécuniaire nécessaire à la réalisation de leurs plans, lettres d'amoureux qui supplient qu'on leur avance l'argent dont ils ont besoin pour « couronner leur bonheur )). Et encore, pour les premières, si elles ont un semblant de sérieux, on ne les déchire point, tout de go; maints « cerveaux fêlés )) sont dignes, au moins, de compassion, et si une aumône déguisée ne fait pas avancer d'une ligne la découverte de la pierre philosophale, elle arrive souvent à temps pour empêcher un suicide.
Quant le tri est ainsi achevé, il reste, entre les mains de M. Blondel, une forte liasse de correspondances douloureuses; on les fait tenir au service de la sûreté, qui, immédiatement, procède à une courte enquête. Les noms, adresses, qualités, antécédents, sont relevés et portés sur ime fiche, jointe à celles des jours et des mois précédents. Puis, selon les résultats de l'enquête, auxquels peuvent s'ajouter des références particulières, le montant du secours est fixé. On l'envoie à destination par mandat postal ou on glisse sous enveloppe une pièce d'or.
L'utilité de ces fiches n'est pas de former un vain répertoire de la misère parisienne, sous toutes ses formes, pour toutes les classes sociales, et ce n'est point à titre d(^ curiosité qu'on les conserve. Elles permettent d'abord de savoir exactement à quelle époque et comment un solliciteur a été secouru, afin de renouveler les secours, s'il y a lieu — et le fait est très fréquent. En outre, chaque année, à l'approche du premier janvier, les boîtes sont
l'objet d'une sorte de travail de (( revision » qui corres-
pond à de nouveaux besoins.
En effet, c'est
une tradition Dans le jardin de l'Élysée.
élyséenne de témoigner, à ce moment, un intérêt spécial à une catégorie de pauvres qui paraît, à cette date, mériter
l'UUl. lAHlrU'llllUUIlt.
d'autant plus de compassion parce que les riches s'amusent, échangent des cadeaux et choient leurs enfants. Auprès du poêle et du buffet vides, la veuve de l'ouvrier ou du petit employé perçoit, désespérée, les échos lointains de cette joie générale à laquelle ne peuvent participer ses petits. Aussi, après M"^^ Carnot, M™^ Félix Faure songe à ces malheureuses, de préférence à tous autres, dès que les devantures des boulevards s'encombrent de bibelots coûteux et de chocolats indigestes. Il leur faut, à elles, du pain, des vêtements, des chaussures, un peu d'argent pour jeter un rayon d'allégresse dans la mansarde glaciale. C'est ce qu'on peut appeler l'œuvre des veuves. Au lieu de recourir au système de la bienfaisance officielle, qui s'exerçait par l'intermédiaire des mairies, M'"^ Félix Faure fait rechercher, dans les fiches de l'année, les noms des femmes qui lui ont adressé une supplique, et d'elle-même, sans attendre une nouvelle demande, elle leur fait remettre le nécessaire — et, sous forme d'argent, un peu de superflu.
Ces notes sur la charité présidentielle doivent se compléter par quelques détails sur une œuvre dont M^^^ Félix Faure a pris l'initiative, la Ligue fraternelle des enfmits de France. Elle a été fondée le 8 décembre 1895; elle a pour but de créer les liens d'une véritable fraternité entre les enfants, les jeunes gens et les jeunes filles des familles aisées et les enfants pauvres, orphelins ou abandonnés. Elle comprend des membres actifs et des membres honoraires ; on demande aux premiers une cotisation modeste de deux francs; on leur demande aussi de donner à l'œuvre a un peu de leur pensée et de leur cœur », car il ne s'agit
pas uniquement de distribuer des -aumônes, de subventionner des asiles, de recueillir des orphelins, sans distinction d'origine ou de religion; la fondatrice de l'œuvre désire qu'on mette aussi en pratique, chez l'enfance et chez la jeunesse, les sentiments de solidarité, les idées de bienfaisantes initiatives qui se traduiront à l'occasion par un appui moral, par l'envoi de livres, par un échange de correspondances affectueuses. Au surplus, on ne peut mieux faire connaître cette œuvre qu'en reproduisant la conclusion de la très littéraire allocution que M^^^ Félix Faure prononça, le jour de la constitution de la Ligue à l'Elysée.
Ce que nous avons de plus précieux à donner est toujours ce qui vient de notre cœur ; c'est toujours avec 16 cœur, bien plus qu'avec les fonds, qui ne sont pourtant pas à dédaigner s'il. s'agit de charité, que se sont créées les grandes belles œuvres, pour l'amour de Dieu et pour l'humanité. C'est de sentir le fraternel intérêt d'un cœur qui leur ressemble que doivent avoir besoin tant de cœurs d'enfants, de pauvres petits cœurs isolés ! En donnant de l'argent, on donne un peu de bien-être ; en donnant de son cœur, on donne de la joie ; il n'est pas de plus grande solidarité que celle du bonheur, et l'on ne peut en donner sans en recevoir soi-même. Sainte Elisabeth de Hongrie, sans le vouloir peut-être, nous a laissé une belle maxime ; elle avait distribué de l'argent à beaucoup de malheureux ; le soir venu, des vieillards, des enfants trop faibles, ne pouvaient s'en retourner ; elle leur offrit l'hospitalité pour la nuit. En disant : « Je veux qu'ils aient une belle fête! » elle leur fit servir un repas et allumer des feux. Ses hôtes ravis chantaient pour célébrer leur bonne chance, et, avant d'aller les rejoindre, Elisabeth, qui les écoutait de sa chambre, murmurait : « C'est bien cela 1 11 faut rendre les hommes aussi heureux que possible. » Disons : « Il faut rendre les enfants aussi heureux que possible », et ce possible, accomplissons-le de notre mieux.
Notre Association n'a donc pour but aucune œuvre particulière : elle voudrait seulement envoyer un nouveau souffle, un nouvel esprit d'aflection, de tendresse et de charité, avec quelques nouveaux moyens d'action, aux Œuvres déjà existantes qu'elle salue et qu'elle admire.
Ces touchantes paroles ont trouvé écho dans beaucoup de cœurs, et la Ligue, qui a son siège à FÉlysée, est très prospère; elle a obtenu, en 1897, une médaille d'honneur de la Société d'encouragement au bien.
L'orateur au Parlement.
Plus quo do rechercher, très jK'niblement, en quelle maison du faubourg Saint-Denis est né le Président, il est intéressant de s'enquérir des qualités d'homme politique qui ont amené M. Félix Faureà la direction des affaires publiques, — car cela n'a pu (( se faire tout seul ))...0r, cette enquête n'a tenté personne dans la presse. Elle est pourtant instructive, mais elle est longue; elle s'étend sur une période de seize ans. Il est nécessaire, pour la mener à bien, de compulser le Journal Officiel jour par jour. — J'y ai été aidé, très obligeamment, par un des journalistes qui connaissent le mieux le Parlement, M. Eugène Ripault. Nous avons étudié là « l'orateur parlementaire », — mais nous ne pouvons dire l'orateur « sous tous ses aspects )), car, en vérité, M. Félix Faure n'en eut qu'un, celui d!un debater, d'un orateur d'affaires, parlant pour dire quelque chose et le disant nettement, sans phrases.
On ne trouve guère de lui de grands discours politiques
traitant des questions générales, en un langage fait de formules parlementaires, solennel. Il n'a, à notre connaissance , prononcé de harangue de ce genre qu'une seule fois, au Havre, en 1893 (le 4 novembre) ; mais, cette fois, il a prouvé que, s'il avait voulu donner cette note, il y eût certainement réussi : son discours énonçait un programme de gouvernement qui arrivait à son heure et où l'on remarquait autant de netteté de pensée que de justesse d'expression. J'en citerai un fragment, pour donner une idée de cette (( manière oratoire )), peu habituelle au Président.