Félix Le Dantec (1869-1917)
Félix Le Dantec naquit à Plougastel-Daoulas (Finistère) le 16 janvier 1869, quatrième enfant d’une famille qui comptait déjà un fils et deux filles, et devait par la suite s’accroître encore de deux garçons. Son père, le D’* Le Dantec, ancien médecin de la marine, avait quitté le service encore jeune, et pris prématurément sa retraite, pour s’établir dans son pays natal et faire de la clientèle.
• Le jeune Félix passa ainsi ses toutes premières années dans ce petit bourg de Plougastel, un des bijoux de notre vieille Armorique. Mais bientôt, pour assurer à ses enfants une instruction d’un niveau plus élevé que celui de la simple école, le D'‘ Le Dantec se résolut à gagner la ville : la famille s’installa à Lannion, et Félix fut mis au collège.
C’était un enfant d’une vivacité d’esprit et d’une précocité extraordinaires; studieux et appliqué avec cela, mais qui réussissait facilement en tout, et à qui le travail ne coûtait aucune peine. Toujours le premier de sa classe et distançant de loin ses camarades, il pouvait, au milieu de l’année scolaire, passer dans la classe supérieure : il s’y retrouvait bon premier. A six ans il avait commencé le latin ; à douze, il avait terminé ses' classes, et les professeurs du collège n’avaient plus grand chose à lui apprendre.
On décida de le mettre au lycée de Brest ; et, comme il devait y entrer comme interne, on l’envoya passer le concours des bourses à Quimper. Il fît l’étonnement de ses examinateurs, confondus de trouver chez un aussi jeune enfant à la fois une telle vivacité d’intelligence et une telle maturité de raisonnement; par curiosité, ils l’entraînèrent en dehors du programme, à des questions de difficulté croissante, sans arriver aie désarçonner. Et, comme il l’avait été au collège, Félix Le Danteg fut de loin le premier au lycée.
Pendant les vacances, il revenait à Lannion, et accompagnait souvent son père dans ses tournées professionnelles. C’étaient alors de longues causeries à travers la campagne ; et, tout en marchant, le Le Danteg instruisait son fils en médecine et en botanique. Encore adolescent, Félix s’orientait déjà couramment dans la détermination des plantes. Parmi ces promenades instructives, il en était une particulièrement aimée, celle qui conduisait chez Ernest Renan, dont la maison de villégiature était voisine de Perros-Guirec. Le D" Le Danteg était le médecin de Renan ; et le doux philosophe s’était pris d’amitié pour ce jeune homme à la fols débordant d’enthousiasme et d’une maturité déjà assez réfléchie pour qu’il pût aborder avec lui les plus graves sujets de conversation. Plus tard, à Paris, Le Danteg continua à être intimement accueilli dans la famille de Renan. Toute sa vie, il garda de ses entretiens de jeunesse avec ce sage, une impression profonde; il avait voué à Renan une respectueuse amitié; et quand, en 1903, un monument fut élevé, sur la place de Tréguier, à son illustre compatriote, il tint à aller porter à la mémoire de son vieil ami le témoignage public de sa reconnaissance et de son affection.
Au moment où Le Danteg sortait bachelier du Ivcée de Brest, se fondait à Paris le lycée Janson-de-Sailly ; et, pour faire briller d’emblée dans les grands concours le nouvel établissement parmi ses rivaux de la capitale, on
s’efforça d’y recruter une élite, en y appelant les élèves les plus remarqués des grands lycées provinciaux. Félix Le Danteg y fut le délégué de Brest, et il y arrivait, en mathématiques spéciales, à la rentrée d’octobre 1884. Il eut la bonne fortune d’y rencontrer comme professeur un maître incomparable, Emile Lagour, que j’eus moi-même le bonheur d’avoir quelques années plus tard, à Saint-Louis. Lacour, à l’encontre debeaucoup de professeursde spéciales, ne sacrifiait rien aux exigences artificielles du concours de l’Ecole Polytechnique; on pouvait s’y préparer dans sa classe, mais lui-même n’y préparait pas; j’entends qu’il n’avait pas la préoccupation de satisfaire la marotte de tel ou tel examinateur, ou de donner une ficelle pour se tirer d’une colle sans intérêt. 11 avait de son enseignement une idée plus haute, et cherchait à former à une méthode impeccable les jeunes esprits qui lui étaient confiés. Aussi, bien loin d’escamoter les difficultés, mettait-il tout son soin à les mettre en lumière; on consacrait une classe tout entière, deux s’il était nécessaire, à élucider pleinenement un point délicat; et on ne passait point à un autre sujet avant que tous les élèves fussent rompus à un langage irréprochable, ne laissant place à aucune ambiguïté. Questions de limites, nombres incommensurables, continuité, convergence des séries, définition des dérivées, etc., étaient autant de sujets où s’appliquait ce souci philosophique d’exactitude méticuleuse, ce scrupule de rigueur poussé à l’extrême, qui caractérisait aussi à l’École Normale les leçons de Jules Tannery. L’enseignement d’Émile Lagour eut sur l’esprit de Le Daaïeg une influence décisive, dont il eut toujours conscience de garder l’empreinte; et il avait voué à son ancien professeur de spéciales un véritable culte d’affection et de reconnaissance; il tint à lui en adresser publiquement le témoignage en lui dédiant son livre sur Les Influences ancestrales : (c A un âge où on est encore curable, lui écrit-il, vous m’avez guéri de la métaphysique héréditaire;
vous m’avez appris à redouter l’emploi des mots qui ne sont pas parfaitement définis, et à prendre toujours comme point de départies éléments mesurables des choses. Enfin, secret auquel bien peu furent réellement initiés, vous m’avez fait toucher du doigt la différence qu’il faut établir, dans l’étude de toutes les questions, entre le point de vue scientifique et le point de vue humain. » Et en toute occasion Le Dantec aimait à reporter le mérite de sa
méthode aux leçons autrefois reçues d’Emile Lacoür.
Au bout d’une seule année de spéciales, Le Dantec se trouvait assurément de plain-pied avec l’entrée de l’Ecole Polytechnique; mais il n’avait encore que seize ans, et le Conseil de l’École lui refusa la dispense de deux années nécessaires pour se présenter au concours. L’Ecole Normale fut moins formaliste, et il y entra en 1885, le premier de sa promotion. Parmi les maîtres qui firent à ce moment sur lui l’impression la plus vive, il faut citer au premier rang Ch. Hermite. L’enthousiasme concentré de l’auguste vieillard avait quelque chose d’une extase religieuse, et si peu enclin au mysticisme que fût Le Dantec, il en avait ressenti une émotion et un respect qui sont toujours restés au nombre des empreintes les plus fortes de sa vie. Dans le milieu plus intime de l’École, Le Dantec se sentit particulièrement attiré vers Jules Tannery. L’estime fut d’ailleurs réciproque, et malgré l’antinomie des tendances philosophiques de ces deux esprits, une vive amitié les unit, dont les liens devaient aller se resserrant avec les années.
Après avoir,, suivant l’usage, consacré la première année
d’Ecole à la préparation des licences d’analyse et de chimie. Le Dantec se décida brusquement à faire des sciences naturelles, et il eut encore la chance de rencontrer à cet instant décisif un initiateur incomparable, Alfred Giard. Alors âgé de quarante ans, Giard venait d’être appelé à Paris, encore plein d’ardeur juvénile; c’était la période la plus féconde, et aussi la plus combattive de sa
carrière, où il mettait toute sa vigueur de polémiste à propager par la parole et par la plume les doctrines évolutionnistes contre le dogmatisme alors régnant parmi les pontifes de la zoologie française. Giard exerça sur Le Dantec, comme sur tous les élèves qui l’ont approché, une vive séduction, et il contribua puissamment, par l’exemple de sa critique impitoyable, à le vacciner à jamais contre l’influence pernicieuse du principe d'autorité.
Le Dantec, qui, dès le mois de novembre de sa seconde année d’Ecole, avait passé sa licence es séiences naturelles, renonça, sur les conseils de Giard, à préparer l’agrégation, et se mit aussitôt aux recherches originales qui devaient le conduire à sa thèse de doctorat. Pasteur, qui avait remarqué sa vive intelligence, et lui témoignait un intérêt tout particulier, se l’attacha comme préparateur dès sa
sortie de l’Ecole (1888). Pendant près de quatre années, Le Dantec fut ainsi l’un des témoins immédiats des travaux de toute une pléiade de savants attirés par la gloire de Pastsiür, et qu’il inspirait de son génie. Et cette période, consacrée à l’étude des microbes, eut une influence prépondérante dans la formation de l’esprit de Le Dantec; de cette époque datent les fondements de la doctrine biologique qu’il devait ensuite consacrer toute sa vie à construire.
La bactériologie ne suffisait d’ailleurs pas à alimenter sa dévorante activité. Breton passionnément épris de sa province, il voulut en connaître la langue, que son père seul parlait dans la famille, et qu’il n’avait guère apprise élant enfant. Il se mit donc à l’étude du breton, qu’il apprit à fond, avec tous les dialectes des diverses régions de la Bretagne; comme il ne s’arrêtait jamais à moitié chemin de son enthousiasme, ce furent bientôt toutes les langues celtiques qu’il voulut savoir; et, dans la mesure de ses moyens d’alors, il dépensa beaucoup d’argent à réunir toute une petite bibliothèque de livres rares, d’ouvrages curieux imprimés en irlandais, en gallois, etc.
11 se serait privé de manger pour acheter un livre, et il se demanda un moment s’il n’abandonnerait pas la biologie pour s’adonner exclusivement aux études celtiques.
Entre temps, Le Danteg avait atteint en 1889 l’âge militaire. Tandis que ses camarades, plus âgés, avaient bénéficié de la loi accordant aux universit'aires une dispense totale, lui se trouvait par son âge être des premiers à tomber sous le coup de la loi de. 1889, astreignant les normaliens à un an de service. Peut-être auraiton pu discuter sur son cas, mais il ne voulut pas faire de démarches pour demander une faveur, et prit gaiement son parti de l’entrée â la caserne. 11 faut dire que les relations de sa famille dans l’armée allaient lui permettre d’accomplir son devoir militaire d’une façon peu banale : il fut incorporé dans l’infanterie de marine, et expédié au Tonkin, où son cousin, le général Bégiv commandait alors la division d’occupation d’Indo-Chine. Voir du pays, quand on a vingt ans, c’est un rêve; et, pour un jeune naturaliste, cette escapade en Extrême-Orient avait un attrait tout particulier. Et il est â peine besoin de dire que, cousin du général en chef, Félix Le Dantec n’avait pas tout le temps les caporaux, ni même les adjudants à ses trousses.
Or un jour que sur les bords du Grand Lac d’Hanoi il s’amusait à pêcher des bestioles dans la vase, il fut abordé par un promeneur, intrigué de voir ce jeune homme si absorbé dans l’examen à la loupe de ses captures minuscules, et qui lia conversation avec lui. Ce promeneur était M. iVuguste Payie, le célèbre voyageur qui a consacré plus de vingt ans à parcourir en tous sens l’Indo-Chine, en explorateur et en savant, et don-t les relations et les cartes constituent un monument incomparable pour la connaissance de notre colonie d’Extrême-Orient. Attentif à recruter pour ses travaux de sérieux collaborateurs, M. Pavie songea tout de suite à s’attacher Félix Le Dantec, et lui proposa de l’accompagner dans le voyage qu’il allait
entreprendre vers le Laos. Notre jeune marsouin accepta d’enthousiasme; grâce au général il n’y eut aucune
diflicLilté à le faire adjoindre à la mission Pavie; Félix quitta donc sa caserne d’Hanoï; et, avant que la nouvelle eut eu le tem ps d’atteindre sa famille, il était déjà en route pour le Laos avec ses compagnons. Ce voyage fut un enchantement. La mission, partie d’Hanoï le 15 février 1890, remontait le cours de la Rivière Noire, affluent du Fleuve Rouge, d’abord en vapeur, puis sur des bateaux plats construits par les pontonniers militaires, enfin sur des pirogues indigènes. Le Danteg rivalisait d’ardeur avec ses jeunes compagnons, toujours prêt à faire, sur les côtés de l’itinéraire, des escapades dans la brousse, et voulant escalader toutes les montagnes. 11 faisait la joie de tous par son entrain et sa gaieté.
Cependant la nouvelle de son départ avec la mission Pavie arrivait en Europe; sa famille s’effraya des dangers qu’elle s’imaginait de cette exploration en pays inconnu, loin de la surveillance tutélaire du général Bégin, et elle mit tout en œuvre pour faire revenir Félix à Hanoï; si bien que le 17 avril il était touché par un ordre du général, le rappelant auprès de lui. Ce fut de part et d’autre une séparation pénible, entre compagnons qui s’appréciaient, et étaient déjà devenus des amis. Le Danteg espérait du moins que ce serait un simple malentendu, et qu’aussitôt après avoir touché Hanoï et rassuré sa famille, il pourrait de nouveau rejoindre la mission à Luang-Prabang et reprendre part à ses travaux. Les circonstances en décidèrent autrement; et la mesure que les parents de Le Danteg avaient sollicitée pour apaiser leurs inquiétudes, faillit avoir les conséquences les plus funestes. Obligé de redescendre, seul avec un indigène, dans une pirogue peu stable, le cours de la Rivière Noire, Le Danteg fut loin de voyager dans les mêmes conditions de sécurité et de confortable qu’il avait eues à l’aller en compagnie de ses camarades; par deux fois, sa pirogue chavira dans les
rapides; il arriva épuisé à Hanoï, et fut obligé d’y entrer à riîôpital, atteint d’une fièvre bilieuse qui mit sa vie en danger. Et au bout d’un mois il fut embarqué sur un transport pour être rapatrié. Il était à peine convalescent; et, fortement éprouvé par les fatigues d’une longue traversée, il n’inspirait pas grand espoir aux infirmiers chargés de le veiller : un jour il les entendit qui, le croyant assoupi, parlaient entre eux de la cérémonie prochaine, où on le filerait par-dessus bord, dans une toile à voile, avec un boulet aux pieds. Mais sa vigoureuse jeunesse eut, contre les pronostics des médecins et des infirmiers, raison de la maladie et des fatigues de cette traversée misérable : il débarqua vivant, et il guérit.
Sa collaboration à la Mission Pavie, qui eût pu être féconde, se réduisit, on le conçoit, dans ces conditions, à quelques observations sommaires, qu’il consigna dans deux articles, sur << La Rivière Noire » et « Les Peuples de la Rivière Noire », publiés en 1892 par les Annales de Géographie. Du moins subsista-t-il toujours entre Le Danxeg et son ancien chef de mission M. Pavie, la plus intime et la plus solide amitié.
Aussitôt rétabli, Félix Le Dantec reprit son emploi de préparateur auprès de Pasteur, et, peu de mois après, il soutenait devant la Sorbonne sa thèse de doctorat. Recherches sur la digestion intracellulaire chez les Protozoaires (14 mars 1891). Dans ce travail, fait sous l’inspiration de Metchnikoff, et qu’il dédiait à Pasteur, Le Dantec utilisait avec beaucoup d’ingéniosité le virage d’un réactif colorant très sensible, l’alizarine sulfoconjuguée, à mettre en évidence une faible sécrétion d’acide dans les vacuoles digestives des Amibes et des Ciliés. Les conclusions de ce travail devinrent aussitôt classiques, et le jeune docteur — il avait tout juste vingt-deux ans — obtenait presque aussitôt la promesse d’une chaire magistrale, étant nommé pour la rentrée suivante chargé de cours à la Faculté des Sciences de Dijon.
Mais on ne lui laissa pas le temps de rejoindre son poste. Pasteur le fît immédiatement mettre en congé, et l’envoya en mission au Brésil, pour fonder et diriger un laboratoire d’études bactériologique à Saô-Paulo. Pour les bactériologistes, le Brésil présentait un intérêt à la fois mystérieux et redoutable, comme patrie endémique de la fièvre jaune. C’était bien là un sujet digne d’enthousiasmer le jeune disciple de Pasteur; mais, il faut le dire, avec les connaissances bactériologiques que l’on possédait en 1892, le moment était encore prématuré pour la découverte du virus amaril, que l’on devait plus tard reconnaître comme un microbe invisible, parasite du sang, et transmis par la piqûre d’un moustique. Le Danteg n’eut d’ailleurs guère le temps de se consacrer à des recherches de bactériologie. Suivant l’impulsion de son cœur il se consacra tout entier à soigner des malades. Se dévouant jour et nuit pour veiller un ami, il finit par payer luimême son tribut à la fièvre jaune; sa robuste constitution lui permit de triompher de ce mal redoutable; mais la nécessité d’une nouvelle convalescence l’obligea à écourter sa mission et à rentrer en France.
Il fut alors envoyé comme maître de conférences de zoologie à la Faculté des Sciences de Lyon (ISOS) et participa en cette qualité à la mission d’exploration des fonds océaniques, que le Professeur Koehler dirigea dans le golfe de Gascogne (1895), à bord de l’aviso de notre marine nationale le Caudan.
Ce séjour à Lyon fut aussi pour Le Danteg l’occasion de compléter les recherches de sa thèse en étudiant les manifestations vitales des Gromies. Ces Bhizopodes à protoplasme diffluent, qu’il trouvait en abondance dans un étang de la Bombes, lui fournirent un type nouveau de digestion assimilatrice, sans formation de vacuoles liquides interposées entre le protoplasme et les particules ingérées. Mais à Lyon, malgré les Gromies, Le Danteg regrettait la capitale ; comme il était dénué de toute ambition, il n’hésita
pas à sacrifier momentanément l’avenir tout tracé de sa carrière universitaire; et, par une permutation volontaire, il accepta de revenir à Paris dans une situation subalterne, comme simple préparateur au P. C. N. (1896).
C’est de cette époque que date notre rencontre et notre amitié. J’entrais à l’École Normale, dans la section d’histoire naturelle; lui venait de publier ses premiers livres de doctrine, La Matière vivante et la Théorie nouvelle de la vie^ qui avaient fait sur mes camarades et sur moi une vive impression; Le Danteg était dans notre petit groupe une célébrité naissante, à qui nous donnions d’avance toute notre sympathie. Et dès les premières rencontres, il se montra en toute simplicité le meilleur des camarades, et nous donna franchement son amitié. Je le vis surtout intimement à l’autre bout de la rue d’Ulm, à ce vieux laboratoire d’Alfred Giard, où régnait une cordialité si vraie, une camaraderie si égalitaire entre le « Patron » dénué de toute morgue, elles disciples élus qui constituaient là comme sa famille^scientifique, Jules Bonnie i et Philippe François. Le Danteg était un des habitués de ce petit cénacle d’amis; il venait bénévolement aider aux séances de travaux pratiques; et après les cours on s’y réunissait pour causer. Les longues heures que j’ai passées là, avec ces excellents amis, sont parmi les plus heureux souvenirs de ma vie. Ce ne sont plus, hélas ! que des souvenirs. En peu d’années, tous ont disparu ; avec Le Danteg s’en va le dernier de ces compagons de ma jeunesse; et le vieux labo lui-même est condamné; sans la guerre, un nouveau palais, de poutres d’acier et de briques froides, abriterait déjà nos laboratoires rajeunis; et le chantier d’une grande maison neuve abattra demain les ais disjoints et les plâtras branlants de la vieille masure où tient encore tant de notre cœur.
De temps en temps nous consacrions le dimanche, mon camarade Noël Bernard et moi, à faire avec Le Danteg une excursion dans les environs, à Lardy, Montlhéry, ou dans
la vallée de Chevreiise. Le Dantec avait conserv’é depuis son enfance l’amour de l’herborisation, et il avait plaisir à nous montrer les stations qu’il connaissait de plantes rares ou intéressantes. A la traversée d’un village on achetait un pain, une botte' de radis ou de cresson, et assis par terre au coin d’un bois, on prenait une collation frugale en causant des grands problèmes de la biologie. C’étaient naturellement les sujets préférés de Félix Le Dantec, et nous aimions à l’entendre développer avec un enthousiasme d’apôtre ses théories de biologie chimique, ou <( amorphe » comme nous l’appelions entre nous, en raison du dédain qu’il professait pour les questions de puce morphologie.
Enfin j’ai eu l’occasion de vivre avec Le Dantec d’une manière encore plus intime pendant un séjour que je fis chez lui en Bretagne, où je reçus dans sa famille un accueil dont je garderai toujours le souvenir. Après ses lointains voyages autour du monde, c’était à sa terre natale que Le Dantec trouvait encore le plus de charme ; et tous les ans, il consacrait ses longues vacances universitaires à retourner à son cher Ty Plad. C’est, au nord de Lannion, sur le territoire de Pleumeur-Bodou, à peu près à la limite entre la lande et la grève, une maison isolée, un cube de maçonnerie dont loin à la ronde on repère comme un amer la tache blanche et l’arbre isolé qui abrite son seuil. Malgré le voisinage de Trégastel et de Perros, c’est une région peu fréquentée parles baigneurs, et favorable aux rêveries solitaires La lande qui, après la fête dorée des ajoncs en fleurs, semble un désert gris sous le ciel brumeux; la grève, semée d’écueils, d’où l’on découvre au large les silhouettes basses des Triagoz et des Sept lies, donnent à la fois une impression de mélancolie poignante et de douce poésie. Le Dantec connaissait à fond tout le pays : flore des champs et des rochers, population des mares, pierres druidiques cachées sous les ronces, mythes païens ou légendes chrétiennes, il savait tout ce qu’on
pouvait dire sur chaque coin de cette terre qu’il aimait passionnément ; et il fut pour moi un guide incomparable aux rochers de Ploumanac’li, aux moulins à mer, à Notre- Dame de la Clarté, au petit oratoire de Saint-Guirec, léché par les vagues, où les filles viennent planter des épingles dans une statue de bois pour obtenir un mari dans l’année; ou encore aux terriers où nichent les macareux au nez grotesque, aux dernières stations où le chou maritime étale ses feuilles glauques à la poussière salée des embruns. Au cours de ces promenades, Le Dantec conversait en breton avec tous les paysans que l’on rencontrait. Il avait avec eux cette simplicité affable à laquelle sont si sensibles les humbles de la part de ceux dont ils savent et sentent la supériorité. Dans toutes les fermes et jusqu’aux moindres chaumières il était connu comme le bon conseiller et le bienfaiteur discret auquel jamais on ne s’adressait en vain ; et tous dans le pays ne l’appelaient que (( An rotrou Félix » voulant marquer ainsi l’affection toute familiale qu’ils avaient pour lui. Il les aimait comme il en était aimé, et dans sa conversation comme dans ses livres, souvent une allusion se présentait à sa chère Bretagne, témoignant qu’elle était toujours présente à son esprit et à son cœur.
L’époque où Le Dantec revint de Lyon à Paris marque aussi à peu près le début de cette fécondité exceptionnelle avec laquelle il publia, à raison presque de deux par année, toute une série de volumes qui, suscitant à la fois la curiosité des savants et des philosophes, firent rapidement connaître son nom dans le monde entier. Mais toujours modeste, et aussi incapable d’intrigue que dénué d’ambition. Le Dantec restait toujours simple préparateur au P. G. N. Le Collège libre des Sciences sociales lui avait bien offert une modeste tribune, où il venait deux fois par semaine exposer les conclusions sociologiques de ses réflexions sur la biologie générale; mais il lui manquait encore l’investiture officielle, lui peùmettant d’atteindre
à une large influence sur les étudiants proprement dits.
Ce fut seulement en 1899 qu’on lui confia un cours complémentaire d’embryologie à la Sorbonne. Son enseignement, éminemment original et d’une admirable lucidité, eut le plus vif succès. Sans aucune préoccupation d’examen, des auditeurs fidèles, anciens habitués de ses conférences du Collège des Sciences sociales, le suivaient assiduement d’année en année, et vouaient à leur professeur autant d’amitié que d’admiration. Certains même, en dehors des leçons, correspondaient avec lui, ou venaient à son domicile causer et discuter avec lui les problèmes qui les avaient passionnés.
Enfin en 1902, grâce à l’influence de notre regretté Recteur M. Liard, qui le tenait en particulière estime. Le Dantec prenait rang à la Sorbonne par la création, faite spécialement pour lui, d’un cours d’Embryologie générale à la Faculté des Sciences. En 1908 le titre de cet enseignement fut changé en celui de cours de Biologie générale. Et pendant quinze ans, devant un public toujours aussi fidèle, il exposa avec le même enthousiasme et le même succès le résultat de ses réflexions, non point seulement, en efPef, sur l’embryogénie, mais sur la biologie tout entière. En même temps il atteignait, en France et à l’étranger, un public de plus en plus vaste en écrivant une série ininterrompue d’ouvrages où se trouvaient reproduites les idées maîtresses et les thèses de son enseignement. 11 se voua avec toute son ardeur à ce double apostolat de la parole et de la plume jusqu’au jour où, après une longue lutte contre une maladie implacable, son énergie dut s’avouer vaincue.
Les premières atteintes du mal auquel il devait succomber remontent à l’année 1900. Un amaigrissement rapide, suivi d’une pleurésie grave avait été pour ses amis l’occasion de vives inquiétudes, et pour lui-même un sérieux avertissement. Mais quelques semaines de repos
complet et de cure rigoureuse au sanatorium d’Hauteville l’avaient remis sur pied; il avait repris, avec de l’embonpoint, une mine de santé magnifique. Et les longues heures d’immobilité avaient encore été pour lui l’occasion d’un livre. Le Conflit^ relation de ses entretiens et de ses discussions sur la religion et l’athéisme avec un prêtre, son voisin de chaise longue dans la galerie du sanatorium. Pendant près de quinze ans on put le croire guéri; lui-même, tout en s’astreignant à quelques petites précautions d’hygiène, avait repris sa vie ordinaire; il pouvait penser qu’il avait définitivement séquestré ses bacilles, et qu’avec une tolérance mutuelle, il vieillirait longuement avec eux. Un accident rompit brusquement cet équilibre trompeur.
Au moment où la guerre éclata. Le Dantec était seul à Ty Plad; il y prit un gros refroidissement, qu’il négligea de soigner, et revint au bout de quelques semaines à Paris, dans un état de maigreur qui effraya les siens; lui-même, reconnaissant la nécessité de soins énergiques, entra de nouveau au sanatorium d’Hauteville , mais il fut bientôt pris par la nostalgie de la Bretagne et voulut retournera Lannion. Bien que libéré de toute obligation militaire, et malgré son état de santé précaire, il voulut encore consacrer tout ce qui lui restait de force à l’intérêt public; et pendant trois mois, il fit, comme infirmier volontaire, du service à l’hôpital militaire de Lannion. Puis l’hiver arrivant, il se laissa ramener à Paris; mais ce ne fut pas pour prendre le repos dont il avait tant besoin. Il sollicita d’entrer au Yal-de-Grâce, dans le service de sérothérapie anlityphique du professeur Vincent, et y consacra pendant deux ans la plus grande partie de son temps. En 1915 même, se croyant en meilleur état de santé, il voulut s’engager pour partir aux tranchées; mais le conseil de révision refusa de l’accepter; et il se résigna avec peine à cet insuccès. Ln 1916, toujours esclave du devoir, il voulut reprendre en plein hiver ses cours de la
Sorbonne et sa santé chancelante en fut définitivement ébranlée. Les derniers mois furent particulièrement pénibles; affaiblissement croissant qui le clouait sur sa chaise longue, nuits sans une minute de sommeil; et, dans la fièvre, il travaillait toujours; dans deux derniers livres. Savoir et Le Problème de la morL il a donné comme son testament philosophique; et sans répit il écrivait encore, comrne si sa pensée ardente ne~ pouvait se résoudre au grand sommeil inéluctable qu’elle sentait approcher . Le Dantec supporta stoïquement son martyre; épiant d’un œil averti les progrès du mal implacable, il cherchait à suggérer aux siens des illusions dont il savait la vanité; jusqu’au dernier moment soigné par une femme admirable, qui lui avait donné tout l’amour dont il était digne, il s’ingénia à la leurrer d’une dernière lueur d’espoir, et à l’empecher de regarder en face le déchirement qu’il savait prochain. Après une agonie tragique, il expira le 6 juin 1917. Peu de jours auparavant la nouvelle était arrivée que le corps de son frère Jules, chef de bataillon d’infanterie, porté disparu depuis deux mois, venait d’être retrouvé, criblé de balles, dans les réseaux de fil de fer, en avant de nos positions de Craonne. Et refoulant sa douleur muette, continuant par un pieux mensonge ce qui avait été son espoir, sa mère entretenait Félix dans l’illusion que Jules avait été fait prisonnier au cours de la reconnaissance d’où il n’était pas revenu.
Ce n’est point ici le lieu d’examiner en détail l’œuvre scientifique de Le Dantec, ni même d’énumérer les titres de ses ouvrages, plus de vingt volumes publiés en vingt ans, sans compter une multitude d’articles, parus dans les périodiques spéciaux, les recueils techniques ou de vulgarisatiou, les revues littéraires ou philosophiques. Mais sa production intellectuelle fut pour lui-même une
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part si importante de sa vie, l’expansion et la vulgarisation, par le livre ou par l’article, des idées qui lui étaient chères, était pour lui un besoin si impérieux, que je ne crois pas pouvoir me dispenser de caractériser en quelques mots la nature même de son esprit et la tendance de tous ses travaux.
Passionné pour les questions de biologie générale. Le Dantec fut essentiellement un esprit mathématique. Dans ses premiers travaux il avait vu, chez les Amibes ou les Gromies, la fonction digestive réduite à ses rudiments les plus simples, et l’assimilation vitale se produire par une sorte de simple addition, au protoplasme déjà existant, du résultat de la digestion d’un corps étranger, emprunté au milieu extérieur. Son passage à l’Institut Pasteur l’avait familiarisé avec des êtres vivants plus simples encore, les microbes, dont l’extrême petitesse nous dérobe à peu près tout détail morphologique de structure, et pour lesquels la description des phénomènes vitaux se réduit à peu près à dire : un bâtonnet minuscule s’allonge, puis se coupe en deux; ses moitiés s’allongent, se scindent à nouveau; et ainsi de suite indéfiniment. Mais, en même temps que la bactérie pullule dans son milieu de culture, l’analyse chimique nous permet de déceler dans ce milieu la disparition de certaines matières, d’aliments, que la bactérie a dû absorber pour constituer sa propre substance, et l’apparition au contraire de déchets qu’elle y a rejetés. Et, de même que les géomètres, réduisant au minimum les emprunts de l’esprit humain aux données de l’expérience, en constituent les définitions et les axiomes qui servent de point de départ à leur science, de même Le Dantec, se proposant une étude générale de tous les phénomènes de la vie, prend comme donnée ce fait particulièrement simple d’un être vivant rudimentaire, pour lequel nous pouvons faire abstraction de toute morphologie particulière, et dont l’activité se réduit à accroître spontanément, par des synthèses internes, sa propre
substance, tout en modifiant chimiquement son milieu. C’est là le phénomène premier, susceptible d’être figuré par les symboles d’une équation chimique; c’est ce que Le Danteg appelle \ équation de la vie élérnentavre manifestée et il dit, à la manière des mathématiciens, que la vie élémentaire est définie par cette équation.
Les substances qui interviennent dans cette relation sont d’ailleurs infiniment plus variées et plus complexes que celles de la chimie ordinaire. Il faut concevoir que chaque espèce vivante a son protoplasme particulier, dans la constitution duquel interviennent des substances qui lui sont propres; et la forme vivante est nécessairement liée à cette composition protoplasmique : dans le milieu où elle est adaptée à vivre, c’est-à-dire à assimiler, à augmenter sa masse, une substance vivante prend nécessairement la forme spécifique correspondante. Et l’hérédité elle-même, qui semble souvent si mystérieuse, se réduit à la transmission directe de cette substance spécifique des parents à l’œuf, et par l’œuf au nouvel individu.
De ce point de départ, Le Dantec s’est efforcé de reconstruire la biologie tout entière par une méthode d’exposition déductive, et dans le langage objectif de la chimie, de façon à éliminer rigoureusement toutes les erreurs anthropomorphiques que l’on s’est si souvent laissé aller à introduire inconsciemment, en employant notre langage humain à raconter la vie d’organismes très différents de nous. Le système que Le Danteg développe ainsi, dans un langage précis, ne laissant place à aucune équivoque, est une construction logique, uniquement astreinte à être cohérente’ avec son point de départ et avec elle-même. Elle n’a pas la prétention de découvrir la biologie, mais de la retrouver. Lorsque dans la série des déductions, on arrive comme conclusion à un fait expérimental d’autre part connu par l’observation, c’est un repère qui légitime la méthode de raisonnement suivie ; et le chemin parcouru
montre un lien logique entre ce fait et celui qui a été pris comme point de départ. Ainsi, dit-il, « si l’on fait un usage convenable du langage darwinien, on peut établir en partant des seuls faits d’observation que j’ai signales (multiplication et variation) , les deux principes de Lamarck, celui de l’adaptation et celui de l’hérédité des caractères acquis^ ».
Si cette méthode de raisonnement ne peut guère, semble-t-il, conduire à découvrir un fait nouveau, elle peut du moins montrer l’absurdité d’une théorie, d’une conception généralement admise, en montrant qu’elle est logiquement incompatible avec les prémisses adoptées. C’est ainsi que Le Dantec a été conduit à sa loi de r«5sz-milaiion fonctionnelle, une de ses idées auxquelles il attachait le plus de prix. C'est une opinion reçue parmi les physiologistes, développée eii particulier par Claude Bernard que les organismes se fatiguent et s’épuisent à vivre, comme une machine s'use à fonctionnner. Le Dantec s’attacha à montrer que cette notion est incompatible avec la définition de la vie élémentaire et fut amené à en prendre le contre-pied : le protoplasme s’accroît en même temps qu’il vit; vie et accroissement ne font qu’un, c’est le repos qui est l’iisure, la destruction et la mort. Et cette proposition à laquelle il était d’abord arrivé par l’absurde, il montra plus tard qu’elle pouvait être établie comme conséquence de la sélection naturelle de Darwin, appliquée aux cellules de l’organisme^
Ap rès avoir consacré une série de volumes à traiter les questions de biologie dans le langage de la chimie. Le Dantec en consacra une seconde à les traiter dans le langage de l’énergétique, et, s’éloignant encore davantage des points de vue habituels des morphologistes, à considérer les êtres vivants comme des portions de l’espace où
s’opèrent incessamment des transformations d’énergie, en