‹ Félix Le DantecChapitre 5 sur 9 · Flammarion · texte numérisé non relu

Flammarion

pessimiste ni à la tristesse. Il confessait volontiers que la vie lui avait été douce, et qu’il se sentait pleinement heureux. Il trouvait une profonde satisfaction à se donner à lui-même une explication du monde vivant conforme à la conception d’ensemble qu’il se faisait de Timivers, et aussi tolérant qu’il était ardent et passionné, il se consolait aisément de laisser sans les convaincre beaucoup de contradicteurs. Tous d’ailleurs s’accordaient à rendre hommage à sa magnifique sincérité.

L’œuvre de Félix Le Dantec restera à la fois comme un modèle de méthode et de clarté et un effort hardi pour libérer la biologie de tout verbalisme trompeur. Il a rendu à notre génération un inoubliable service par sa critique pénétrante des erreurs anthropomorphiques, causées par l’emploi d’un langage mal défini et si souvent téléologique, dans l’explication objective des phénomènes de la vie.

Il me reste à dire ce que fut, dans la vie pratique de tous les jours, ce contempteur de toutes les traditions et de tous les devoirs sociaux, ce mécaniste raisonneur qui poursuivit inlassablement, avec une sorte de fureur d’iconoclaste, la destruction de toutes les illusions spiritualistes. Car, à le juger sur ses livres, on aurait une idée singulièrement fausse de ce que fut Félix Le Dantec; et seuls ceux qui l’approchèrent de très près purent estimer l’étendue de son cœur. Ce sceptique désabusé fut un modèle de toutes les vertus altruistes. A un âge où les jeunes gens gaspillent volontiers leur argent de poche à des plaisirs égoïstes, il dépensait en aumônes souvent jusqu’à son nécessaire; et ayant inconsidérément épuisé en largesses aux pauvres la totalité de ses ressources, il lui arriva de devoir mettre sa montre au Mont-de-piété pour finir son mois. A Ty Plad, je l’ai déjà dit, il était la providence de tout le pays; une pauvre vieille aveugle était sa voisine :

tous les jours il s’astreignait à aller lui faire en breton la lecture de son journal. Parmi les savants, les littérateurs, les artistes. Le Danteg s’était fait un choix d’amis dont l’affection fut une des grandes joies de sa vie; et pour eux aussi il ne songeait qu’à se dévouer : les frères Bonnier, Charles Le Goffic, Georges Flé, le peintre Théo van Rysselberghe, qui nous a conservé son image en traits impérissables; tous l’adoraient pour sa vive intelligence, son inflexible droiture et sa rude franchise, son ardeur enthousiaste et son inépuisable bonté. Le Danteg de son côté leur avait donné tout son cœur et je crois répondre à un vœu qu’il eût pu exprimer, en associant à sa mémoire les noms de ceux qu’il a tant aimés.

Vis-à-vis de sa famille, ce ne serait pas assez dire qu’il fut le modèle des fils; il fut véritablement l’esclave de son dévouement aux siens, ne songeant qu’à rendre service à tous, en s’oubliant lui-même. Pendant les dernières années de la vie de son père, Félix se consacra à lui avec une abnégation touchante : le Le Danteg venait à la Sorbonne, suivre les cours de son fils; mais il était devenu assez dur d’oreilles, et bien des points lui échappaient; la leçon finie, Félix ramenait son père à la maison, à petits pas en lui donnant le bras, et pour lui tout seul il répétait son cours; tous les jours il le promenait, à la maison il lui tenait compagnie, s’ingéniant à le distraire, le couvant de soins pour ainsi dire maternels. Son mariage avec une femme qui l’adorait ne fut pour lui qu’une occasion d’étendre à sa nouvelle famille le champ de son dévouement inlassable et de son infinie bonté. Mais il n’abandonna point les siens pour cela : sa famille continuait à habiter la même maison que lui, et il lui consacrait une grande partie de son temps.

Félix Le Danteg a employé sa vie à faire le bien avec un dévouement sans bornes, discret et toujours désintéressé; on a dit de lui que ce fut un saint laïque; et, en effet, cet athée convaincu, ce rationnaliste impénitent, avait

l’enthousiasme d’un grand mystique, l’ardeur conYaincue d’un apôtre, l’abnégation d’un martyr. Stoïque dans sa longue souffrance, envisageant d’une conscience calme le terme qui approchait, il ne s’apitoyait que sur la douleur des siens, sur le vide immense qu’il allait laisser au milieu d’eux, sur le désespoir de sa mère, de sa femme, qu’il ne ■pourrait plus consoler. Sa vie reste un admirable exemple et un singulier réconfort pour ceux qui, détachés comme lui de toute croyance métaphysique, pensent que la plus haute tenue morale et la pratique des plus grandes vertus peuvent se concilier avec le culte exclusif de la Science et la recherche austère de la Vérité.

Ch. Pérez.

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