AVERTISSEMENT
Il nous a paru intéressant d'étudier Félix Mendelssohn-Bartholdy après Franz Schubert. Dans notre précédent travail, nous avons montré que, sous le Schubert des Quarante mélodies, seul à peu près connu autrefois en France, il y avait un Schubert inconnu, prodigieux par sa fécondité, par Timmensité de son œuvre, par la diversité de son génie. Ce Schubert était aussi un poëte plein de feu et d'imagination : il avait écrit ses Reise briefe et peint, dans un langage ému, une contrée que traversa un jour, en courant, Mendelssohn. Il était mort, à trente et un ans, presque ignoré. Peu de jours avant de mourir lui-même, Beethoven avait appris l'existence de Schubert, lu quelques-unes de ses œuvres, et s'était écrié : c Quel bruit cet artiste fera dans le monde ! et combien je regrette de ne pas l'avoir connu plus tôt. t Beethoven disait cela en 1827 ; en 1828, Schubert n'était plus !
La correspondance de Mendelssohn vient d'être en partie traduite et offerte au public français. Cette correspondance fait entrer le lecteur dans la vie intime du musicien ; elle le fait connaître, non plus seulement comme un grand compositeur, mais encore comme un lettré de premier ordre, un philosophe, un érudit, un dessinateur habile, un penseur accessible à toutes les beautés de l'art et de la nature.
Il y a dans la vie de Schubert et dans la vie de Mendelssohn, à côté d'analogies frappantes, des contrastes douloureux.
Tous les deux ont une rare instruction littéraire ; Schubert est quelque peu poëte ; il compose le texte de plusieurs mélodies ; il laisse des fragments en prose, des lettres pleines d'intérêt. Mendelssohn, à dix-sept ans, traduit en vers allemands, dans le mètre de Toriginal, VAndrienne de Térence ; il lit couramment la langue d^Homère ; il sait à fond son Hegel.
Nous trouvons chez l'un et chez Tautre les mêmes admirations. Schubert avait mis en musique presque toutes les poésies de Gœthe, pour lequel il professait un culte. — Beethoven était pour lui presque un Dieu. Mendelssohn est présenté à Gœthe à l'âge de douze ans, et l'influence de ce grand homme domine toute sa vie. C'est après l'avoir revu en 1830 qu'il part pour l'Italie, et il ne voit l'Italie qu'à travers les idées de Gœthe. Quant à Beethoven, son nom revient sous sa plume à chaque page de son journal. A côté de ces dieux, Gœthe et Beethoven, il en adore un troisième, le Titien, qui, de tous les peintres italiens, est celui qui l'émeut davantage.
Schubert est allemand du fond de l'âme; Mendelssohn, sous le ciel d'Italie, reste toujours allemand, et, dans les compositions qu'il écrit pendant son voyage, on ne remarque aucune trace de Tinfluence italienne.
Comme Schubert, Mendelssohn réussit dans le lied, la symphonie, le quatuor, mais il échoue dans Topera.
Gomme Schubert^ Mendelssohn meurt à la fleur de l'âge. Voilà pour les analogies. Passons aux contrastes.
Mendelssohn, comme Schubert, aime le voyage; il se plaît à contempler la nature sous des climats divers. Seulement, Mendelssohn est un des favoris de la fortune. Fils de parents opulents, il est libre de satisfaire tous ses goûts; il jouit du présent sans crainte de compromettre l'avenir.
c Va, lui avait dit son père, visite l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, la France, l'Angleterre ; étudie ces différents pays, choisis, pour t'y
fixer, celui qui te plaira le mieux ; fais aussi connaitre toh nom, montre ce dont tu es capable, afin que, là où tu t'établiras, on te fasse bon accueil et qu'on s'intéresse à tes travaux. > Et Mendelssohn part, remplit le programme de son père ; dans tous les pays qu'il visite, il est reçu à bras ouverts, choyé par la meilleure société ; il ne trouve que des amis, des admirateurs ; la vie lui est douce, facile ; la gloire le suit comme une compagne fidèle.
Schubert, pauvre et malade, nevoyagequedans un espace restreint. Sa fortune ne lui permet pas de franchir les limites du petit pays de Salzbourg et d'admirer, sur une plus vaste étendue, cette nature dont il est affolé; il chemine à pied sous le soleil et la pluie. Mendelssohn est le grand seigneur, Schubert est le prolétaire. Tandis que Mendelssohn, riche et bien portant, jette, du haut de sa berline de voyage, un coup d'œil complaisant sur le sol riant de la belle Italie, c'est à travers les ardentes émotions de son cœur, les tristesses de sa pensée que Schubert contemple, d'un œil ému, les cimes neigeuses de l'Untersberg.
Schubert meurt jeune, ignoré, avec cette conviction douloureuse qu'il n'a pas assez fait pour sa gloire, et que les œuvres qu'il laisse ne sont, tout au plus, qu'une préparation à des travaux plus sérieux et plus vastes.
Mendelssohn meurt d'apoplexie, sans souffrances, au milieu de ses parents, de ses amis, en pleine possession de sa renommée.
Vous admirez Mendelssohn avec son génie calme, souriant; vous l'admirez alignant ses idées avec une régularité parfaite, ciselant son œuvre, maître de lui, maître de sa pensée comme il l'est de son cœur; vous Tadmirez, vous le respectez, mais vous sentez qu'il est trop fier pour devenir jamais votre ami. On éprouve le même sentiment en présence de Gœthe, qui fut pourtant le plus grand des poètes.
Mais on aime Schubert avec ses passions, son incohérence, sa
fièvre lente et continue ; on Taime parce qu'il est pauvre, malade, isolé, et qu'il meurt de travail et d'émotions.
Cependant, il est bon de dire que si, dans Mendelssohn, le puritain, le gentleman irréprochable n'attire pas toujours, le musicien est digne d'admiration et de respect. La chaleur, qui parfois semble manquer à l'homme, se retrouve dans son œuvre. Un vin généreux remplit l'amphore de marbre ; nous en avons goûté de cette noble liqueur ; elle nous a pénétré de ses chaudes effluves. C'est donc avec bonheur que nous avons étudié Tœuvre laissé par Mendelssohn, et que nous essayons d'en tracer une rapide esquisse.
A MON AMI E. IMER.
« Chanter est le plus saiu de tous les arts et « le meilleur des exercices; il n'a rien de (( commun avec les choses du monde, avec les « questions de chicane. Tout homme qui chante « n*a point l'esprit chagrin, et les soucis ne « s'arrêtent point sur sa demeure. »
LUTHKR.