‹ Félix Mendelssohn (Bartholdy): sa vie et ses œuvresChapitre 3 sur 18 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Dans l'antiquité classique et même en des temps plus proches, un biographe entendu ne se serait jamais permis de raconter les faits et gestes de son héros sans avoir préalablement recherché ses titres et établi la lignée de ses aïeux. Jules César descendait, parles Jules, du grand Énée, fils d'Anchise et de la déesse Vénus ; Saint-Simon se

vantait de descendre de Charlemagne , et, par Charlemagne, rien n'eût été plus facile que de rattacher son origine à celle de Francus, fils d'Hector, qui, lui-même, passait pour fils d'Apollon et d'Hécube. Chacun de nous, en consultant suffisamment sa vanité, se sentirait, sans nul doute, issu d'un héros ou d'un dieu. Mendeissohn, le plus grand artiste de son temps, fut cependant de souche obscure; mais, pour avoir commencé dans l'indigence, sa race n'est pas sans avoir fourni d'illustres rejetons.

11 y avait à Dessau, dans les premières années du xviii* siècle, un pauvre écrivain public nommé Mendel; il copiait la Bible et les actes de la communauté juive sur les rouleaux de parchemin, dont on se sert dans les synagogues; il tenait aussi une école primaire. Mendel eut un fils appelé Moïse, qui, dés sa plus tendre enfance, se livra à l'étude avec une ardeur excessive ; à dix ans, atteint d'une fièvre nerveuse, il devint difforme, faible de constitution, maladif et sensible à l'excès.

En 1742, à treize ans, il quitta son père qui ne pouvait plus le nourrir, et vint à Berlin, ne possédant pas une obole, mais sachant par cœur le Talmud. Des personnes charitables le recueillirent, lui assurèrent un logement et du pain. Il devint copiste chez le rabbi Frœnkel, qui lui fit lire les ouvrages de Maïmonide et éveilla, dans cette jeune intelligence, Tamour de la philosophie. Moïse eut le bonheur de rencontrer sur son chemin des hommes éminents qui s'intéressèrent à lui et le guidèrent. Ce fut d'abord Israël Mosès, un de ses coreligionnaires de Gallicie, philosophe et mathématicien, une singulière et attachante figure de ce temps, un libre penseur pourchassé de ville en ville comme suspect d'hérésie, partout malheureux, persécuté et destiné à mourir dans la plus affreuse misère. Ce fut lui qui prêta à Moïse un Euclide traduit en hébreu et l'initia aux mathématiques.

Ce fut ensuite un étudiant en médecine, Kisch, qui lui enseigna le latin, sans dictionnaire et sans grammaire, trop indigent pour se procurer des auxiliaires aussi coûteux.

Quoi de plus admirable que ces pauvres faisant à un autre pauvre la seule aumône qu'ils puissent faire, celle de leur savoir, et diri-

géant les premiers pas de rhomme illustre dont tonte TAUemagne bientôt honorera le génie !

En 1748, Moïse Mendelssohn {Moïse fils de Mendel) fait connaissance avec Salomon Gumpertz, savant médecin Israélite, qui le met en rapport avec une foule d'hommes distingués. En même temps la fortune semble lui sourire; il est d'abord précepteur dans une riche maison, puis employé dans une fabrique où on lui donne 1,000 il. d'appointements.

En 1754, Lessing vint à Berlin ; le docteur Gumpertz lui parle du jeune Mendelssohn et de son habileté au jeu d'échecs. De là une liaison intime entre ces deux hommes célèbres. Mendelssohn, qui s'est perfectionné dans les langues modernes, apprend le grec sous la direction de Lessing et lit bientôt, avec son maître, Platon dans l'original.

A partir de ce moment, sa réputation ne fait plus que grandir.

Mendelssohn a été surnommé le Platon allemand. Épris, dès sa plus tendre enfance, d'un vif enthousiasme pour la poésie lyrique des Hébreux, il avait été, en même temps, ému du reproche fait au judaïsme, de toucher trop peu aux notions d'une vie future; aussi dirigea-t-il particulièrement son esprit vers les idées de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Tâme.

Son œuvre capitale est le Phédon, conçu sur le plan du fameux dialogue de Platon. Un discours préliminaire contient la vie de Socrate, qui est représenté comme initié à tous les arcanes des pythagoriciens ; dans le premier entretien, le philosophe expose la métaphysique des Grecs en suivant d'assez près son modèle ; dans le second entretien, consacré à l'immortalité de l'âme, il présente sous une forme rajeunie les arguments de Platon ; dans le troisième enfin, il a recours aux modernes et fait parler son Socrate presque comme un penseur du xvni* siècle ; ce sont les arguments de Leibnitz et de Wolff que Mendelssohn met dans la bouche de son héros.

Cet ouvrage eut un grand retentissement dans toute l'Allemagne. Les étrangers de distinction qui passaient à Berlin venaient visiter le philosophe. Lavater fut très-étonné de le trouver pesant de la marchandise dans le magasin de soieries où il était employé. Gomme ils

étaient seals, on caasa religion, et Lavater fut suipris, dit-il, d'entendre le penseur juif t parler du caractère moral de Jésus-Christ avec une grande vénération. >

Beaucoup espérèrent la conversion de Mendelssohn à la religion chrétienne; Lavater, Bonnet tentèrent de le pousser dans cette voie. Il répondit avec franchise et douceur qu'il ne voulait pas abandonner la religion de ses pères. Quelques Juifs obstinés lui en voulaient cependant, et, le croira-t-on, cet homme excellent eut des ennemis pendant sa vie, parce que, voyant toutes choses à la lueur sereine de sa calme intelligence, il avait entrepris de faire descendre la paix et la concorde dans les cœurs. Attaquant d'anciens préjugés, il voyait, dans l'Ancien Testament, les éléments de la religion naturelle et s'efforçait de rapprocher les Juifs et les chrétiens. Joignant même les actes aux préceptes, il avait formé et dirigé un établissement où des Israélites pauvres étaient instruits dans les sciences modernes.

Parmi les ouvrages de l'aïeul de Mendelssohn , il faut encore citer ses Lettres sur le Sentiment, son opuscule sur Pope métaphysicien, son Code des lois et des rites juifs, publié, en 1778, sur la demande du gouvernement prussien, sa Traduction de la Bible en allemand, imprimée en caractères hébraïques, sa Traduction des Psaumes; enfin son dernier ouvrage, les Heures du matin, considérations philosophiques adressées à ses enfants et à ses amis sur l'existence de Dieu, ainsi intitulées parce que sa faible santé ne lui permettait de travailler que dans les premières heures du jour.

Devenu d'une faiblesse extrême, Mendelssohn s'éteignit le 4 janvier 1786, à la suite d'un refroidissement.

Les haines s'évanouirent sur son cercueil. Les Juifs de Berlin fermèrent leurs boutiques comme pour la mort de leur grand rabbin. Mendelssohn était petit et bossu, mais sa physionomie était pleine d'expression et de vivacité. Ses yeux étaient noirs, son front élevé. Il était modeste jusqu'à la timidité, d'une humeur égale et douce; ses amis l'adoraient.

Moïse Mendelssohn laissa deux filles et trois fils. De ses deux filles, l'aînée, mariée en secondes noces avec Frédéric Schlegel, se

convertit, avec son mari, à la religion catholique. La pins jeune ne se maria pas, se voua à l'enseignement et devint comme la seconde mère de la fille unique du général Sébastian), la malheureuse duchesse de Praslin (1).

L'ainé de ses fils, Joseph Mendeissohn (1770-1848), a laissé des ouvrages de critique littéraire et d'économie politique. Ce fut lui qui fonda, avec son frère, Abraham Mendeissohn (mort en 1835), la célèbre banque Mendeissohn et C**, de Berlin , que continuent aujourd'hui les fils de ses fondateurs.

Le troisième fils de Moïse Mfendelssohn, Nathan, se livra à Tétude des sciences d'application.

La famille Mendeissohn n'a jamais cessé de produire des hommes distingués : Georges, fils de Joseph (né en 1794), professeur à l'Université de Rome, publia une belle édition des œuvres de son grandpère, un remarquable travail intitulé : VEurope germanique, et des études sur la monarchie constitutionnelle.

Mais c'était au fils d'Abraham Mendeissohn, au célèbre compositeur Félix Mendeissohn, qu'il était réservé, dans ces derniers temps, de faire rejaillir sur la famille la plus grande somme d'illustration.

Dans presque toutes les biographies de Félix Mendeissohn, on le fait naître à Berlin. C'est une erreur qu'a rectifiée la Gazette musicale de Leipzig. Abraham Mendeissohn était banquier à Hambourg lorsque son fils naquit dans cette ville, le 3 février 1809. Abraham était un homme d'une instruction solide, d'une bonté rare, un connaisseur expert et délicat en matière d'art et surtout en musique. Il avait ajouté à son nom celui de sa femme, fille du banquier Bartholdy. C'était une belle et gracieuse personne, riche et instruite, d'un esprit charmant. L'enfant fut élevé sous le toit paternel, dans

(1) Biographie générale {T'irmln Diclot).

un intérieur où le mérite seul et l'amitié avaient accès. Le père avait embrassé la religion luthérienne. Les enfants partagèrent sa foi.

Le talent était, pour ainsi dire, un don naturel dans la famille Hendelssobn. Sur quatre enfants, tous d'une intelligence remarquable, deux se distinguèrent de bonne heure par roriginalité et la profondeur de leur génie musical, Félix et sa sœur aînée, Fanny, dont nous aurons à reparler.

Ce fut M"* Mendelssohn qui enseigna à son flls les premiers éléments et lui mit les mains sur le clavier. Gonflé aux soins de Berger pour cet instrument et à ceux de Zeltfer pour l'harmonie et le contrepoint, il fit de si rapides progrès, qu'à Tâge de huit ans il était déjà capable de lire toute espèce de musique et d'écrire correctement de l'harmonie sur une basse donnée. Il jouait de mémoire les fugues les plus compliquées de Bach et de Haendel. Nous insistons sur ce détail, parce que l'admiration de Hendelssobn pour le génie de ces vieux maîtres ne se démentit jamais, qu'elle resta en lui comme une sorte de religion et que, dans les œuvres les plus diverses qu'il a composées par la suite, on discerne, sous les formes les plus capricieuses, une trame sévère qui procède directement et toujours de ces deux géants des premiers temps de la musique.

Zelter était très-fier de son élève. Il l'emmena avec lui, en 1821, dans un voyage qu'il fit à Weimar, et le présenta à Goethe. On se ferait diflicilement aujourd'hui une idée de l'ascendant extraordinaire que cet homme prodigieux exerçait autour de lui et du prestige qui l'entourait comme d'une auréole. Goethe avait alors 72 ans. Sa gloire remplissait TÂllemagne ; on ne parlait de lui qu'avec le respect dû à un dieu. Son immense génie avait abordé toutes les régions accessibles à l'intelligence humaine. Pas une renommée établie qui ne se courbât sous la supériorité de ce géant, pas une renommée naissante qui ne vînt lui demander le baptême. Le temps semblait avoir glissé sur lui. Sa charpente était solide et droite, son front n'avait pas une ride ; sa tète ne se dépouillait pas ; ses grands yeux bleus avaient encore tout leur éclat. En 1809, on l'avait vu éperdument épris d'une enfant, Minna Herzlieb, qui servit d'original à l'Ottilie des Affinités électives; à 74 ans, en 1823, il se pas-

sionna pour M"* de Lewezow, au point de vouloir l'épouser. C'était lui qui régnait à Weimar. Il n'allait plus que rarement à la cour, mais la cour venait chez lui. Un jour il présenta l'un à l'autre, à son foyer, le grand-duc Charles-Augusle et un étudiant d'Iéna, sans ostentation et comme s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde.

En 1821, Goethe venait de publier les Années de voyage de Wilhelm Meister. Il préparait l'impression de ses écrits sur la morphologie; il étudiait la mythologie grecque, la littérature anglaise et l'art gothique. Son activité infatigable embrassait tout. Sa femme Ghristiane était morte ; il venait de marier son fils avec Ottilie de Pogswisch. Sa beile-fiile s'était chargée des soins de sa maison, et par ses aimables qualités savait charmer sa vie. Goethe l'aimait comme sa fille.

Quand Mendeissohn pénétra dans cet intérieur, il n'avait que 13 ans, et jouait déjà en maitre les fugues de Bach et les sonates de Beethoven. Goethe se plut à l'entendre et lui témoigna une vive affection. Cette visite à Weimar laissa de profondes traces dans l'esprit du jeune virtuose, qui revint chez lui, ravi et rempli d'admiration pour son hôte illustre.

La musique est chose particulièrement sérieuse en Allemagne ; c'est une des routes honorées où peut cheminer l'intelligence humaine, et elle y chemine avec conviction et droiture, respectant la tradition des vieux maîtres tout en cherchant, s'il se peut, des voies nouvelles. La musique élève l'esprit, échauffe le cœur; elle inspire des idées saines et nobles; revêtant toutes les formes, elle évoque tous les sentiments : l'hymne patriotique empiit rame du guerrier d'une sainte colère, tandis que, sous la chaumière du paysan, la douce chanson se glisse comme un rayon de bonheur. Le grand et bon Luther Tavait bien compris quand il recommandait au peuple de chanter : t Les soucis ne s'arrêtent pas sur la demeure de l'homme qui chante. > Chez nous, un grand musicien a peine à se faire accueillir des hommes soi-disant graves ; en Allemagne, un grand artiste est respecté à l'égal d'un prince.

La vocation de Mendeissohn reconnue, ses parents firent tout au

monde pour renconrager, le diriger dans le pins droit chraiin, ini faciliter ses voies. Cette famille intelligente fut récompensée an centuple par les saccès de l'enfant et par l'amour et la recc»D> naissance inaltérables qu'il lui Toua pour toujours. A Tingt-sii ans, maitre de ses actions, directeur du théâtre de Dusseldorf, Hendeissohn tenait son père au courant de ses dépenses et n'osait acheter un cheval sans son autorisation. De Rome il écrivait à ses frères et sœurs pour leur recommander de bien veiller sur leur père et de lui éviter la plus minime contrariété.

L'intérieur de la maison paternelle s'ouvrait, de temps à autre, pour des hommes distingués. Un jour, Hummel y improvisa avec cette prodigieuse lucidité de pensée et cette élégance d'harmonie et de modulation qu'on a si souvent admirées en lui. On voulut entendre ensuite le petit Mendelssohn ; mais l'enfant, conscient de son infériorité, refusa obstinément de jouer après le célèbre artiste. Il avait déjà le respect de lui-même. Sa mémoire était prodigieuse. Les impressions les plus fugitives, une fois reçues, même dans l'improvisation , se gravaient dans sa tète, et il pouvait les reproduire plusieurs années après. Il accompagnait de souvenir des opéras entiers et savait par c<Bur Bach, Haendel, Mozart et Beethoven.

A l'âge de 14 ans, Félix fit un voyage à Paris avec sa sœur aînée, et y fut introduit chez une pianiste alors célèbre pour la manière dont elle interprétait la musique classique, M"* Bigot. Plusieurs artistes se réunissaient chez elle et la secondaient dans ses efforts pour vulgariser les œuvres des maitres. Le jeune Mendelssohn puisa dans cette maison d'utiles enseignements et y conçut l'idée d'une perfection de style toute nouvelle. Ghembini consentit aussi à donner quelques leçons de contrepoint au jeune artiste, après avoir vu ses premiers essais et l'avoir entendu improviser.

La famille de Mendelssohn était venue se fixer à Berlin. Cette ville avait alors la prétention d'être l'Athènes de l'Allemagne. On y cultivait beaucoup les choses de 1 esprit, et quoique le succès ne couronnât pas toujours les efforts des modernes Athéniens, Berlin plus que Hambourg, ville exclusivement mercantile, pouvait offrir des ressources à un jeune homme désireux de sMnstruire.

c Félix Mendelssobn était devenu un charmant adolescent. On remarquait le type robuste et méridional de sa beauté juvénile, dit M. Camille Selden dans l'intéressante notice qu'il a consacrée au compositeur allemand ; — deux prunelles d'un bleu sombre jetaient des lueurs ardentes, à travers les longs cils noirs, sur les lignes pures d'un visage olivâtre, où rayonnait une puissante expression de calme, et le front uni se dégageait souriant sous une masse de boucles soyeuses, sombre et charmante parure, à laquelle l'imagination involontairement entremêlait des lauriers. Des membres nerveux et souples, un buste de jeune athlète supportaient cette tête de médaillon antique et le rendaient singulièrement apte à tous les exercices du corps. Il excellait dans la lutte, à la nage, était le meilleur cavalier et n'avait pas son égal à la salle d'armes et au gymnase. » Il savait peindre et dessinait avec goût et correction.

Ses progrès en musique étaient surprenants. Zelter, son maître, un vieil ami de Goethe, rendait compte à ce dernier des essais de son élève. Dans une de ses lettres, il lui décrit la représentation, entre intimes et dans le cercle de la famille, d'un opéra de Mendelssohn, le quatrième, dit-il, et l'enfant n'avait pas quinze ans ! — « Pour mon compte, je n'en reviens pas d'étonnement , c'est de la musique vraie, originale, nouvelle, dramatique, pleine de grandeur, de caractère ».

Ce n'est pas tout ; le jeune artiste apprenait, en même temps, les mathématiques, les langues modernes, le latin, le grec. Â dix-sept ans, sous le voile de l'anonyme, il publiait, dans le mètre de Toriginal, une traduction de VÀndrienne de Térence, En outre, il suivait les cours universitaires et venait de prendre ses inscriptions d'étudiant à Berlin quand Hegel, alors à l'apogée de sa gloire, vint y faire son fameux cours d'esthétique.

Il est à remarquer que la plupart des grands artistes allemands ne se renfermaient pas exclusivement dans leur art; ils s'attachaient, encore, très - sérieusement à l'étude des lettres. Beaucoup furent poètes en même temps que musiciens; presque tous, au courant des progrès intellectuels de leur temps , se préoccupèrent des grands problèmes philosophiques que soulève le mystère impénétrable de

notre destinée. Cette connaissance de toutes choses, cette multiplicité de travaux imprime à Tart allemand une grande élévation de pensée, une forme sérieuse et noble. Quand Tesprit plane de haut dans toutes les directions, l'expression grandit et s'épure. Quand, au contraire, préoccupé d'un objet unique, il rétrécit son horizon, il est rare qu'une certaine vulgarité dans la forme ne soit pas la conséquence de ce système.

En 1824, Mendelssohn publia ses premiers essais. Nous trouvons, sous les n*** 1 à 3 de ses œuvres, trois quatuors pour piano, violon, alto et violoncelle. Nous aurons à revenir sur les débuts du jeune maître. Disons seulement que, si dans les deux premiers quatuors on aperçoit les tâtonnements d'un talent qui n'est pas encore maître de lui-même, dans le troisième (celui qui est dédié à Goethe), on sent que Mendelssohn se révèle, et trouve des voies^nouvelles, profondément originales. Il faut en dire autant de sa sonate pour piano et violon (op. 4), qui est une œuvre hors ligne.

De 1824 à 1827, Mendelssohn publia plusieurs pièces de piano (op. 5 à 7) et vingt-quatre lieder;;d'une rare distinction (op. 8 à 9).

En 1828, il aborda des travaux d'une plus grande importance ; il fit représenter à Berlin un opéra en deux actes sur le sujet des iVoce* de Gamache {die Hochzeit des Gamacho). Le succès ne répondit pas à son attente et à celle de ses amis. Mendelssohn retira son ouvrage de la scène et se contenta d'en publier une partition réduite au piano.

En 1829, Mendelssohn entrait dans sa vingt et unième année: son père, dit M. Rolland, traducteur d'une partie de sa correspondance, son père, homme aussi distingué par l'intelligence que par le cœur, résolut de lui faire faire un voyage c qui marquât, pour ainsi dire, l'époque où le jeune homme prenait sa robe virile. » Mendelssohn

partit donc, muni de lettres de recommandations pour toutes les contrées de l'Europe, riche d'argent et d'espérances. Il se rendit d'abord à Londres dans le mois d'avril et y fit entendre sa première symphonie {ut mineur, op. 11).

Le monde aristocratique accueillit Mendelssohn avec une grande affabilité. Son extérieur agréable, son esprit cultivé, sa position indépendante, tout se réunissait pour lui assurer les plus brillants succès. Mendelssohn conserva toujours, de l'Angleterre et de la vie anglaise, le meilleur souvenir. 11 jouit dans ce pays d'une grande renommée; avec Hsendel, c'est le compositeur le plus populaire. En quittant l'Angleterre, Mendelssohn visita l'Ecosse. Il rappoVta de ce beau pays des souvenirs poétiques dont on trouve l'empreinte dans sa belle ouverture des Hébrides, et dans une de ses symphonies qu'il voulait intituler symphonie écossaise.

Mais là n'était pas le terme de ses voyages. Comme tous les hommes Oe race germanique, il se sentait attiré vers les contrées heureuses où c fleurissent les citronniers. » L'Italie l'appelait; avant de franchir les Alpes, il alla prendre congé d'un homme qui, lui aussi, avait été attiré par l'Italie, qui l'avait visitée, qui en avait rapporté de splendides chefs-d'œuvre.

Mendelssohn refit le pèlerinage de Weimar. Ce fut le 24 mai 1830 qu'il revit Goethe. Le vieillard avait alors 81 ans; son activité semblait redoubler, à mesure que les années s'accumulaient sur sa tête. La mort de la grande-duchesse Louise (février 1830) avait été un coup douloureux pour lui ; il avait cherché des consolations dans un travail obstiné. Il révisait ses écrits scientifiques et surveillait la traduction française de sa Métammphjose des Plantes.

Il complétait Faust et travaillait à la seconde partie qui, on le sait, ne fut achevée qu'en 1831 . Il écrivait la préface de la Fie de Schiller par Carlyle, et surtout se préoccupait de la grande querelle philosophique débattue à Paris entre Guvier et Geoffroy Saint- Hilaire sur la question d'unité de composition du règne animal. Le 1^' août 1830, la nouvelle de la révolution de Juillet étant parvenue à Weimar, une personne amie de Goethe se présenta chez lui pour la lui apprendre avec certains ménagements.

€ Eh bien ! s'écria-t-il, que pensez-vous de ce grand événement T Le volcan a fait éruption enfin, tout est en flammes !

— C'est une terrible aventure, répondit Tinterlocuteur ; mais que ne devait-on pas attendre avec un semblable ministère ?...

— Nous ne nous entendons pas, mon bon ami, dit Goethe; je ne vous parle pas de ces gens-là, mais de tout autre chose; je vous parle du débat si important pour la science , de Cuvier et de Geoffroy SaJnt-Hilaire. >

Cette anecdote, que raconte, d'après Eckermann, M. Alfred Bédouin dans son beau travail sur Goethe et son temps, peint l'activité féconde de ce vieillard de 81 ans. Son fils était alors malade en Italie, où il devait mourir le 28 novembre. Ottilie était restée près de son beau-père; elle lui lisait Plutarque, Niebuhr, Béranger, Vieor Hugo, Walter Scott et Carlyle. D'illustres visiteurs venaient, de tous les points de l'Europe, rendre hommage à son génie, et il recevait avec un plaisir tout particulier les Anglais. *

Mendelssohn, qui rapportait d'Angleterre les habitudes anglaises et un grand amour de ce pays, n'en fut que plus affectueusement reçu par le vieillard. Ottilie était attristée de l'état maladif de son mari : c Je la trouvai délicate, dit Mendelssohn, et se plaignant de temps en temps. Elle s'est montrée à mon égard aussi bonne, aussi aimable que toujours. Ulrique (sa fille) est maintenant plus gracieuse, plus attrayante que jamais. Les deux petits garçons, Walter et Wolf, sont vifs, agissants et enjoués. Rien n'est plus amusant que de les entendre parler du Famt de grand-papa. Quant à Goethe, je ne trouvai , physiquement, rien de changé en lui. Je dînais chaque jour à sa table. Il me fallait lui parler de l'Ecosse, d'Hengstenberg(l), de Spontini et de l'esthétique de Hegel. Je lui jouai du Bach, du Haydn, du Mozart. > Une lettre datée du 25 mars 1830 est particulièrement intéressante. Félix écrit de Weimar à sa sœur Fanny pour lui annoncer le prochain envoi d'une symphonie ; il lui donne des détails sur Goethe. Ce n'est plus le génie plein de spontanéité d'autrefois : les goûts scientifiques le dominent, il aime à se rendre rai-

(1) ThéologicD prolcstaot.

son de toutes choses. Quand il demande à Mendelssohn de lui jotier delà musique, il faut que celui-ci lui fasse une sorte de cours, interprétant, par ordre chronologique, des morceaux des différents maîtres et lui expliquant comment ils ont fait progresser leur art.

Goethe ne voulait pas mordre à Beethoven, dit Mendelssohn, et cela se conçoit. Beethoven fut, en musique, une personnalité aussi immense que Goethe dans le domaine de la littérature. Beethoven, tout en admirant le profond génie de Goethe, n'avait pas voulu courber son front sous le joug universel ; il avait résisté. Goethe Tavait compris, et tout en admirant lui-même le génie du musicien, il lui en voulait un peu de s'être posé comme son égal dans l'entrevue qu'ils eurent à Vienne, c Je me mis un jour à lui jouer la symphonie en ut mineur qui lui fit une impression tout à fait étrange. Il se tenait assis dans un coin, sombre comme un Jupiter tonnant et ses yeux lançaient des éclairs. Il commença par dire : Mais cela ne produit que de Tétonnement et ne m'émeut pas du tout. C'est grandiose. Il murmura encore quelques mots entre ses dents ; puis, après une longue pause, il reprit : C'est très-grand et tout à fait étourdissant ; on dirait presque que la maison va crouler.... Mais que serait-ce donc si tous les hommes ensemble se mettaient à jouer cela? >

Mendelssohn prit congé de Goethe au bout de quelques jours. Le grand homme lui demanda son portrait et lui remit en échange un feuillet de son manuscrit de Faust, au bas duquel il avait écrit : € A mon jeune et cher ami F. M. B., le puissant et doux maître du pianOy souvenir amical des agréables jours de mai 1830. J. W. Goethe* >

Le 6 juin 1830, nous trouvons Mendelssohn à Munich, où il entend une détestable représentation de Fidelio : c Marceline enjolive son rôle, Jaquino est un lourdaud, le Ministre un niais, et lorsqu'un Allemand comme Beethoven a écrit un opéra, un autre Allemand comme Stunz ou Poizl ou n'importe qui en retranche la ritournelle ou autres inutilités; un autre Allemand met des trompettes dans ses symphonies; un troisième dit que Beethoven est surchargé, et voilà un grand homme au diable ! »

Mendelssohn parcourt ensuite en courant le district de Salzburg et

plusieurs cantons de la Haute-Autriche, ceux où Schubert passa les plus belles années de sa vie et dont il nous a laissé la description dans de si admirables lettres. On ne peut s'empêcher de remarquer ici le contraste douloureux de deux destinées rapides, dont Tune fut sombre et tourmentée, l'autre gaie et souriante. Dans les lettres de Mendelssohn, on sent l'homme riche, bien portant, heureux, jetant un regard plutôt satisfait qu'ému sur les choses extérieures, observant les hommes avant la nature, ne se livrant presque jamais. Schubert se donne tout entier; il vibre au moindre souffle, il participe en quelque sorte à la vie universelle, il s'y absorbe. Pendant que l'un ne voit dans les choses que des sujets variés où s'exercera son imagination , l'autre donne son cœur, et son cœur se brise. Schubert est un panthéiste; il obéit, en les exagérant, aux tendances de sa race, la race indo-germaine; chez Mendelssohn, Allemand enté sur un Juif, perce un vif sentiment de la personnalité. S'il nous était permis de parler ici le jargon de la métaphysique, nous dirions qu'en Schubert, le moi et le non-moi ne sont jamais parfaitement dé. limités ; en Mendelssohn ils ne sont jamais confondus.

Dans les derniers jours de septembre 1830, Mendelssohn assiste, à Presburg, au couronnement du prince héréditaire comme roi de Hongrie. Nous engageons nos lecteurs à parcourir, dans l'élégante traduction de M. Rolland, les pages étincelantes consacrées à ce récit par le musicien. Cette lettre de six pages est un petit chef-d'œuvre littéraire. Il y règne de l'entrain, de la finesse dans les aperçus, une vive compréhension des choses; elle en dit plus que de gros volumes sur cette race hongroise, aristocratique et militaire, venue d'Orient et gardant, au milieu des races européennes auxquelles elle refuse de s'assimiler, l'esprit et les mœurs de l'Orient.

Au mois d'octobre Mendelssohn est en Italie. Italial Italial La voilà donc, la terre de ses rêves ! Son cœur se dilate. Il écrit à ses

parents pour leur communiquer sa joie. Il voudrait quMIs fussent auprès de lui pour la partager. II leur adresse une lettre collective, à son père, à sa mère, à ses sœurs Rébecca et Fanny, à son frère Paul, à son beau-frère Hensel, peintre et poète. Je retrouve quelque chose des impressions de Goethe descendant en Italie dans le cours de Tannée 1786. c Les aspirations de Goethe vers la patrie de Mignon, raconte M. Alfred Bédouin, s'étaient développées au milieu des souvenirs de son enfance et des ambitions de son âge mûr, au point de le rendre malade d'une sorte de nostalgie anticipée. Il en était arrivé, quelque temps avant son départ, à ne plus pouvoir regarder un paysage italien ni même ouvrir un livre latin. Ce sentiment italien ne pouvait être guéri que par l'aspect du ciel et de l'art italien et par le son des voix italiennes. Aussi ce voyage fut-il pour Goethe comme une renaissance. L'ardent et continuel désir de sa vie se trouvait enfin réalisé, et, en traversant les routes bordées d'orangers et de vignes, les villes garnies de statues, de tableaux et de monuments, il se sentit « chez lui et non plus exilé dans le vaste monde. » Et cependant son Voyage en Italie nous désenchante; il semble qu'une fois arrivé à la satisfaction de ses désirs, le grand homme se soit refroidi. Il passe à Vérone sans donner une pensée à Roméo et à Juliette; à Ferrare sans accorder plus qu'un mot à l'Arioste et au Tasse; à Venise il reste indifférent à l'aspect de la mer qu'il voit pour la première fois. C'est que la vie domine la pensée durant tout ce voyage. Une seule chose Ta envahi : le sentiment d'une vie plus intense, plus étendue, plus lumineuse. Il ne faut pas chercher le critique, le poète, l'artiste dans le voyage en Italie; il faut y voir ce qui s'y trouve : une grande félicité, un bien-être infini de l'âme, où toute préoccupation spéciale de l'esprit disparait comme noyée. »

Ce beau passage de M. Bédouin nous a frappé parce qu'il peut s'appliquer aux Reise-briefe de Mendelssohn.

Sa lettre de Venise déborde d'enthousiasme; il voudrait avoir dix sens pour tout voir, tout sentir, tout admirer : les théâtres, les palais, les canaux, les musées ; il voudrait tout embrasser d'un seul coup d'œil. Les peintres, surtout le Titien, le plongent dans des ravissements infinis. Mais, ce premier moment passé, notre Germain

reprend possession de lai-même» il recouvre son sangfroid, il ne se livrera plus; même il lui échappe cette phrase, qui est comme un désaveu de son enthousiasme : c Je m'étais toujours figuré que la toute première impression produite par l'Italie devait être quelque chose de saisissant, qui vous frappe et vous transporte. Je n'ai rien éprouvé de pareil. J'ai seulement senti dans l'air je ne sais quoi de chaud, de doux, de caressant; j'ai éprouvé un bien-être, un contentement inexprimable, qui se répand ici sur toutes choses. > Oui ! c'est bien là ce qu'avait ressenti Goethe, le sentiment d'une vie plus intense, plus étendue, plus lumineuse; c'est désormais tout ce qu'éprouvera Mendelssohn. Le naïf enthousiasme des lettres de Venise ne reparaîtra plus. A plus forte raison ne trouvera-t-il pas, en présence de la nature, les lyriques accents par lesquels Schubert épanchait les émotions de son âme troublée. Ce que nous allons trouver, c'est un observateur spirituel et sagace, maître de lui, raisonnant son admiration quand il admire, mais surtout un railleur impitoyable pour les ridicules qu'il rencontre.

Ne soyons pas injustes cependant, et disons qu'une chose a le don de passionner Mendelssohn: la peinture. L'éclat, la magnificence du Titien le jettent dans de véritables extases, c Ce Juif, a dit Scudo,cet enfant d'une race qui n'a jamais su rire, ce musicien rompu à la dialectique du contrepoint, ce disciple de Sébastien Bach, ce contemporain de Hegel, nourri de métaphysique, s'éprend de toutes les forces de son âme pour le grand peintre de l'école vénitienne, « cet homme vraiment divin, > comme il l'appelle. > Mais, à part la peinture, rien ne trouble l'harmonieuse limpidité de sa pensée. La nature, il a dit son opinion sur elle, il n'en démord plus. Je prends une de ses lettres au hasard : « L'impression est toujours la même ; tous ces sites n'ont rien de frappant; ce n'est pas cette beauté saisissante que Ton se figure; mais quelque chose de calme, de bienfaisant à l'âme, tant l'ensemble, la lumière, les détails , sont parfaits. >

Quant aux Italiens, le compositeur a pour eux ce mépris injuste que professent généralement les hommes du Nord pour les méridionaux : c Les gens qui m'entourent sont si affreusement nuls et liber-

tins, que cela tourne mon esprit vers les choses spirituelles. » Et il songe à arranger pour orchestre les chants d'église de Luther. « Croiriez-vous que les pianistes ne m'ont pas joué une seule note de Beethoven ! et comme je leur faisais observer qu'il y avait cependant du bon chez lui et chez Mozart : — Vous êtes donc, me direntils, un amateur de musique classique? — Oui, répondis-je. >

Le pur Germain reparait ; il entre à Florence en déclamant le poëme de Goethe : Wo blieb die Erde ? c J'entrai dans Florence en voiture découverte, et bien que je fusse malpropre et inondé de poussière, je n'en pris aucun souci; je passai sans aucune honte à travers une foule d'élégants équipages, d'où les plus gracieux visages de ladies anglaises me regardaient en souriant : Riez, Mesdames, riez, me disais-je; cela ne vous empêchera pourtant pas de serrer bientôt la main de ce roturier que vous regardez maintenant avec un dédain si superbe ; ce n'est qu'une question de linge blanc et autres accessoires. >

mon jeune Anlisthène! une pointe de vanité ne percerait-elle pas à travers les trous de votre manteau? Et ces pauvres paysans italiens, comme vous les traitez ! Vous entrez vous reposer, le soir, dans un cabaret isolé; on vous met un banc sur la pierre du foyer ; debout autour de votre siège, toute une bande de rustres se chauffe sans mot dire. Vous trônez magnifiquement c au milieu de cette canaille, » et, le lendemain, vous avez besoin d'aller à la Tribune contempler les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture pour pouvoir oublier ce spectacle. Vous visitez les jardins du palais Pitti ; mais là il vous échappe un mot en faveur duquel je vous pardonne, parce qu'il vient du cœur : t Ces innombrables cyprès, ces énormes myrtes, ces immenses lauriers, tout cela est admirable; mais je trouve nos hêtres, nos tilleuls et nos sapins dix fois plus beaux et plus pittoresques. »

Il est temps d'entrer à Rome avec notre héros. Notons encore une communauté de pensée avec Goethe qui nous frappe. La révolution de 89 avait suivi de très-prés le retour d'Italie, et ce grand événement n'avait laissé dans Tesprit du poète qu'une parfaite indifférence. Goethe fut, toute sa vie, « un fils de la paix. » Toute secousse, toute violence répugnait à sa nature. En matière politique, il était convaincu que le progrès ne peut venir que de la culture intérieure, et il craignait les troubles qui le rendent impossible. Les violences de la Révolution lui déplurent. Lés fraudes et les duplicités des royalistes le révoltèrent. Ses idées sur la liberté étaient étranges : c II suffît au citoyen de se livrer en toute sécurité à ses affaires, de gouverner à son gré sa maison, ses enfants, et de se mouvoir librement dans son petit cercle. »

Le voyage de Mendelssohn en Italie coïncide avec la Révolution de 1830 qui la précède de quelques mois seulement. Rien, dans ses lettres, ne témoigne qu'il ait attaché le moindre intérêt à cet événement, dont le contre-coup se fit sentir dans l'Europe entière et faillit amener contre nous une nouvelle coalition. L'Italie, pour sa part, avait été profondément agitée par une révolution dont elle attendait sa délivrance.

Le jeune Mendelssohn circule au milieu de ces événements, de ces passions, avec la plus parfaite indifférence. L'insouciance à l'égard des choses politiques était permise à Goethe. C'était un génie exceptionnel, habitué à contempler l'idéal , à sonder les problèmes de l'absolu, à planer de haut sur les événements humains. Le présent n'était pour Goethe qu'un point mouvant dans la majestueuse évolution de l'histoire. 11 jugeait les révolutions du temps comme aurait pu le faire un juge impartial à la distance de plusieurs siècles. De plus, il était détourné des passions politiques par une immense eu-

riosité scientifique. SMl étudiait Thomme, c'était bien moins dans ses rapports avec ses semblables que dans les rapports mystérieux de la loi morale avec les lois naturelles.

Mais il est singulier de voir un jeune homme de vingt ans traverser avec une majestueuse indifférence le grand mouvement des esprits qui agite son époque. Presqu'au même moment, un autre Allemand, devenu célèbre, lui aussi, par la suite, apprenait à Helgoland la Révolution de 1830. Il faut voir avec quel enthousiasme Henri Heine accueillait la bonne nouvelle : « Tout cela est encore comme un rêve pour moi ; surtout le nom de Lafayette résonne à mes oreilles comme une tradition de ma première enfance.... Comme cela doit être beau de voir chevaucher, à travers les rues, le citoyen des deux mondes, le noble vieillard... De son regard il salue les petits-fils dont les pères combattaient jadis avec lui pour la liberté et Tégalité. Voîlà déjà soixante ans que, revenu d'Amérique, il a rapporté la Déclaration des droits de Thomme, ces dix commandements de la nouvelle religion... Sur les tours de Paris flotte de nouveau l'étendard tricolore. Partout retentit la Marseillaise. — Lafayette! le drapeau tricolore ! la Marseillaise 1..* Je suis comme enivré. Des espérances audacieuses surgissent dans mon cœur. C'en est fait; je n'aspire plus au repos; je sais de nouveau ce que je veux, ce que je dois faire... Moi aussi je suis fils de la Révolution... même les pauvres pêcheurs de Helgoland poussent des cris de joie, bien qu'ils ne

comprennent que par instinct les événements qui se passent. Le batelier qui m'a conduit hier à la petite île de Sable m'a dit en souriant : € Oui I les pauvres gens sont vainqueurs I >

H est de mode aujourd'hui de déprécier Henri Heine ; Proudhon rinsulte, Lamartine le fiétrit. Henri Heine n'en fut pas moins un grand poëte, le plus grand peut-être de notre temps. Sa forme railleuse cachait des trésors de sensibilité. H eut le double baptême du génie et de la souffrance.

Mendelssohn se borne à remarquer que le courrier du gouvernement qui fait un service régulier, a besoin d'être constamment protégé par une escorte militaire qu'on double la nuit. Plusieurs fois il se vit confisquer des manuscrits et des lettres contenant de la musi-

que, parce que la police y voulut voir une correspondance secrète, une écriture en chiffres !

La première œuvre musicale que Mendelssohn entendit à Rome fut une œuvre allemande, la Mort de Jésus, de Charles Graun (1701- 1769), musicien dont les compositions théâtrales sont oubliées aujourd'hui, mais qui a laissé de bons morceaux de musique sacrée, notamment cette Mort de Jésus, qui lui assure une place honorable dans l'histoire de Fart. Le premier soin de notre jeune compositeur fut de s'installer d'une manière confortable et de s'entourer d'excellentes relations. Une jolie chambre sur la place d'Espagne, un bon piano, des partitions, des livres ! Le sentiment de la vie déborde en lui : c Je me sens heureux et dispos... Lorsque, le matin, de bonne heure, en entrant dans ma chambre, j'aperçois mon déjeuner qu'un soleil éclatant dore de ses rayons, j'éprouve un sentiment de bienêtre inouï. » — Voyez-vous, le sybarite! Rien ne manque à son bonheur : la fille de son hôte possède une magnifique voix de contralto; il pourra lui faire essayer les nombreux lieder qu'il se propose de composer. A l'étage supérieur loge un capitaine prussien avec lequel il pourra causer de la patrie absente; s'il veut parcourir Rome après son travail, il aura pour guides les peintres Bendemann et Hubner, le sculpteur Schadovr, l'illustre savant et diplomate Bunsen. Un vieil abbé mélomane, le plus excellent des hommes, l'abbé Santini, met à sa disposition les trésors d'une immense bibliothèque ; tous les musées lui sont ouverts.

Il parcourt Rome, le Voyage de Goethe à la main ; il remarque avec plaisir que Goethe est arrivé le même jour que lui ; qu'une fois arrivé à Rome, il s'est senti, comme lui, calme et dans des dispositions d'esprit tranquilles; qu'il a éprouvé les mêmes impressions; que, comme lui, il a admiré Titien entre tous les peintres, au point de le préférer presque à Raphaël. Notons cependant un point capital par lequel ils diffèrent : Goethe, au sein de ce calme puissant, de ce tranquille bien-être qu'il rencontre en Italie, oublie complètement l'Allemagne: « Que je suis heureux, dit-il, dans les Élégies romaines, lorsque je pense au temps où, dans le nord, un jour grisâtre m'enveloppait, où le ciel, trouble et lourd, s'appesantissait sur ma nuque.

Le monde gisait là sans couleur et sans formes... Maintenant l'éclat du pur éther inonde mon front. Phébus, le dieu, évoque formes et couleurs. La nuit resplendit, étoilée, résonne de molles chansons et la lune m'éclaire, plus vive que le jour du nord. > — Les œuvres composées par Goethe en Italie, sont antiques par la forme. Il se transformait suivant les milieux où il se trouvait. Mendelssohn ne dépouille pas le vieil homme. A Florence, il regrettait les sapins du nord. A Rome, il joue gravement aux abbés romains des fugues de Sébastien Bach, et leur explique comme quoi il serait possible d'exécuter la Passion. Il dit à sa sœur : « Je t'envoie, ma chère Fanny, pour le jour de ta naissance, une composition que je viens d'achever. C'est un psaume pour chœur et orchestre. Maintenant, je vais terminer une ouverture qui est sur le métier depuis longtemps; puis, si Dieu me prête vie, j'aborderai une symphonie. Je projette aussi le plan d'un concerto de piano que je réserve pour le public de Paris.» L'ouverture à laquelle il fait allusion est l'ouverture des Hébrides ou de la Grotte de Fingal, conçue en Ecosse; la,symphonie était la symphonie en to, celle dont le finale est celle vive sallarelle, seul morceau de Mendelssohn où Ton trouve un souvenir local, un écho napolitain enfoui sous l^s formules de l'art allemand.

Mendelssohn, au milieu des pompes de l'art catholique, met en musique, pour la semaine sainte, quelques-uns des psaumes de Luther. Il veut cependant envoyer, sans se faire connaître, à deux nonnes françaises dont il a remarqué les voix, un morceau de musique religieuse, t L'idée d'entendre chanter par deux pieuses catholiques la composition d'un barbare Tedesco me fait sourire. »

En religion, du reste, Mendelssohn, élevé dans les traditions de son aïeul, montre une grande tolérance. Il reconnaît ce qu'il y a d'imposant dans les cérémonies du culte catholique. Il y a dans ses lettres un passage presque ému sur Saint-Pierre de Rome, qu'il trouve au-dessus de toute description. Il est plein d'indulgence pour la « séquelle monacale et ecclésiastique > qui couvre la Péninsule. Il trouve qu'elle fait bien dans le paysage, f De Castel-Gondolfo à Albano, on longe la mer sous une belle et ombreuse allée de chênes toujours verts. Il y a là des moines de toute espèce qui animent la

contrée. Près de la ville, deux moines mendiants allaient à la promenade et nous rencontrâmes ensuite toute une troupe de jeunes jésuites. Là un jeune et élégant ecclésiastique était couché à Tombre d'une touffe d*arbres ; deux autres se tenaient dans les bois à quelque distance et, fusil en main, guettaient les oiseaux. Plus loin se trouve un couvent autour duquel sont rangées une masse de petites chapelleB. Ce couvent, à première vue, semblait abandonné ; mais il en sortit bientôt un gros capucin lourd et crasseux, tout chargé d'énormes bouquets de fleurs. Il les déposa à la ronde devant les images des saints... Deux vieux prélats se livraient, plus loin, à une conversation des plus animées. — A Àlbano, nous trouvâmes, au milieu d*un groupe de jeunes filles avec leurs cruches sur la tête, un moine de la Passion qui retournait à Monte-Gavo. Il était noir comme char bon, et c'était un spectacle étrange que de voir ce personnage sombre et muet mêlé à cette foule bruyante d'où s'échappaient mille cris divers. Les moines ont pris possession de tout ce magnifique pays, et répandent une teinte singulièrement mélancolique sur ce tableau si animé, si vivant, si éternellement gai que présente ici la nature. Il semble qu'en présence de ces riants paysages, les hommes aient besoin d'un repoussoir !» — Le tableau n'est-il pas charmant et d'une finesse pénétrante !

Mendelssohn, du reste, se révèle dans ses lettres comme un écrivain de premier ordre ; il juge d'autant mieux les choses qu'il les juge de sangfroid. Ses descriptions sont pleines d'intérêt, surtout par leur exactitude. Ce n'est pas un Allemand ordinaire que Mendelssohn. Il n'a aucune tendance au mysticisme ; l'extase lui est inconnue* Si un tableau de Titien lui inspire quelque sentiment de vague rêverie, ce n'est que momentanément; il revient vite à la réalité; il poursuit son chemin, observant, jugeant, racontant. Cette maturité d'esprit est d'autant plus singulière que l'artiste a vingt ans, l'âge des illusions, des émotions vives, des grands enthousiasmes. Rien n'est plus curieux que la façon dont il parle de la mort du Souverain-Pontife : « Le pape est mourant ou déjà mort. Nous allons bientôt en avoir un nouveau, disent les Italiens avec une parfaite indifférence ; et, comme sa mort ne nuit en rien au carnaval ; comme les cérémo-

nies de TÉglise avec leurs pompes, leurs processions et leur belle musique ne discontinuent pas ; comme enfin il y a, en plus, d'autres solennités, telles que les messes de Requiem, l'exposition du corps à Saint-Pierre, la mort du pape leur va très-bien, pourvu qu'elle n'arrive pas en février. >

Mendelssohn juge sévèrement les Italiens ; à ses yeux, ils sont devenus complètement étrangers à tout sentiment artistique : < Les concerts se donnent au piano ; il n'y a pas d'orchestres, et dernièrement, comme on voulait essayer d'exécuter la Création, d'Haydn, les instrumentistes déclarèrent que c'était impossible à jouer. Quant aux instruments à vent, ils jouent d'une façon dont on n'a pas d'idée en Allemagne. Pour les autres arts, c'est pis encore : lorsqu'on voit une partie des loges de Raphaël grattées pour faire place à des inscriptions au crayon ; quand tout le commencement des arabesques est détruit parce que des Italiens y ont gravé avec des couteaux leurs pitoyables noms; quand, devant le Jugement dernier, de Michel-Ange, on élève un autel si grand qu'il cache une partie du tableau; quand on voit les stalles de la villa Madame dont les murs sont ornés de fresques peintes par Jules Romain, servir d'étables et de magasins à fourrage, c'est quelque chose de pire encore que de mauvais orchestres. Ce peuple est profondément démoralisé. Il a une religion à laquelle il ne croit pas, un pape et des supérieurs dont il se rit, un passé qu'il ne comprend plus ; est-il donc étonnant que l'art ne le touche plus puisqu'il est indifférent à toutes les choses les plus sérieuses... Par bonheur, la nature, l'air tiède de décembre, la ligne gracieuse des monts d'Albano qui s'abaissent doucement jusqu'à la mer, tout cela n'a pas changé. Les Italiens ne peuvent graver, sur ce divin tableau, leurs noms et leurs inscriptions plus ou moins ingénieuses. >

Mendelssohn revient souvent sur cette décadence de l'art italien : < Il ne faut pas songer à faire exécuter quelque chose ici : tout manque, les musiciens et le sens musical. En fait de chanteurs, il n'y a plus que des caricatures. J'ai compris clairement que j'étais en présence d'un mal sans remède, tant qu'il y aura ici un ciel si bleu et des hivers si doux. Les Suisses aussi sont incapables de peindre de

beaux paysages parce qu'ils eu ont tous les jours sous les yeux. Les Allemands, dit Spontini, traitent la musique comme une affaire d'État; pour moi, j'en accepte l'augure et je reste fidèle à notre drapeau ; il est assez honorable. > Et il se remet avec ardeur à la composition ; il termine enfin son ouverture des Hébrides. Il écrit une quantité de lieJer et de chants religieux; il dessine à Tencre de Chine. Ce qu'il fuit avant tout à Rome ce sont les Italiens et la musique italienne. Il recherche les étrangers; il se lie étroitement avec le grand sculpteur Thorwaldsen, avec la famille Vernet, avec Léopold Robert; il se met en relation avec les peintres allemands : Koch, Cornélius, Owerbeeck, dont il visite les ateliers. Citons textuellement la lettre charmante où il parle des Vernet : « Avant-hier, j'allai pour la première fois, en petit comité, chez Horace Vernet, et il fallut m'y faire entendre. Il m'avait dit à l'avance que Don Juan était sa musique de prédilection. Cette confidence m'avait plu beaucoup et m'avait donné la mesure de son âme. J'improvisai donc sur des motifs de Don Juan. Il fut ravi et notre connaissance se trouva aussitôt plus intime. Quelques instants après, il s'approcha tout à coup de moi et me dit à l'oreille : — Il faut que nous fassions un échange; moi aussi je sais improviser... J'ai là une toile tendue, j'y veux peindre votre portrait que vous conserverez en souvenir de cette journée. Vous la roulerez et l'enverrez à vos parents. — Je consentis de très-grand cœur. Le soir, on dansa et vous auriez pu voir Louise Vernet danser avec son père la saltarelle... Lorsqu'elle fut obligée de s'arrêter, elle prit le grand tambourin. J'aurais voulu en ce moment être peintre. J'aurais fait, je vous assure, un superbe tableau. Sa mère est la plus charmante femme du monde, et, ce soir, son grand-père. Carie Vernet, dansa une contredanse avec tant de légèreté, qu'on ne regrettait qu'une chose, c'est qu'il eût 72 ans. Il fatigue chaque jour deux chevaux ; il peint, dessine, et, le soir, va en société. >

C'est en ce moment que Mendeissohn reçoit la nouvelle d'une grave maladie de Goethe, c Je ne saurais vous dire l'effet que m'a produit cette nouvelle. S'il meurt, l'Allemagne artiste va prendre une autre face; je n'ai jamais songé à l'Allemagne sans être fier que

Goethe y vécût. Ce qni vient après lui parait généralement si faible, si malingre, que cela inquiète et désole. > — Cette indisposition du grand poète fut peu de chose. L'heure n'était pas venue où il devait disparaître du monde.

Le 8 février 1831, on couronna un nouveau pape. Grandes fêtes auxquelles assiste notre musicien et qu'il décrit avec beaucoup de verve. Mais à quoi songe-t-il au milieu de toutes ces pompes et de toutes ces magnificences? Il songe à la première nuit de Sainte Waldpurge^ de Goethe, qu'il veut mettre en musique. Pendant qu'aux balcons, les masques joyeux lancent des confetti, il rêve aux cris des bibous, au bruit que font les veilleurs armés de fourches et de manches à balais, au vacarme des sorcières, aux druides, aux sacrificateurs ! Les lettres écrites de Rome en mars 1831 sont pleines d'humour. Rien de plaisant comme les passages où il raconte les frayeurs des peintres allemands au bruit de Tinsurrection des Romagnes. L'exécution d'un psaume de Marcello par les artistes de la chapelle papale est un petit tableau de genre d'un comique achevé. Écoutez l'appréciation du cardinal Albani sur la musique de Meyerbeer : « Tout cela, voyez-vous, dit le prince de l'Église qui, lui aussi, se pique de composer, tout cela est si artificiel, si pauvre en mélodie, qu'on s'aperçoit tout de suite que c'est l'œuvre d'un Allemand ; car, mon ami, les Allemands ne sedoutent pas du tout de ce que c'est que la mélodie. — ... Oui! lui dis-je. — Dans mes partitions, poursuivit Son Éminence, tout chante, non-seulement les voix humaines, mais le premier violon chante, le second violon chante, et ainsi de suite jusqu'aux cornets et même à la contrebasse. >

Mendelssohn se fait montrer, à la promenade , toute la famille Buonaparte, et il déclare < qu'il en a eu bien vite assez. > 11 trouve Mizckiewicz ennuyeux. Il est cruel pour un musicien français de grande valeur qui, pour s'être trompé quelquefois, n'en est pas moins une des grandes figures de l'art, c *** est une vraie caricature, sans l'ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant le créateur d'un monde nouveau. Avec cela, il écrit les choses les plus détestables et ne parle, ne rêve que de Beethoven, Schiller et Goethe. Il est, de plus, d'une vanité incommensurable, et traite Mo-

zart et Haydn avec un superbe dédain ; de sorte que son enthousiasme m'est très-suspect. » — Paroles amères et injustes qui contrastent avec Tappréciation chaleureuse que fait Berlioz de la personne et des œuvres de Mendelssohn dans son Voyage musical en Allemagne. Mendelssohn fut aussi injuste pour Meyerbeer, dont il méconnut le génie.

Il réserve toute son admiration pour les Vernet. Il a sur eux un mot charmant : « En entendant le vieux Carie Vernet parler de son père Joseph, on éprouve du respect pour ces gens-là, et je prétends, moi, qu'ils sont nobles. >

Dans une longue lettre à son professeur Zelter, Mendelssohn s'étend beaucoup sur la musique pontificale pendant la semaine sainte. Cette appréciation toute technique n'offre pas un très-grand intérêt. Nous préférons l'épitre dans laquelle il décrit, à ses sœurs, les cérémonies et l'effet qu'elles ont produit sur lui. Il est certain que l'artiste a été un instant remué par les pompes du culte, et, à cet égard, il lui échappe une phrase qui atteste sa parfaite tolérance : c Ce serait un malheureux être que celui sur lequel le recueillement et le respect d'une grande réunion d'hommes ne produiraient pas un effet communicatif, lors même que ces hommes adoreraient le veau d'or, et celui-là seul peut briser l'idole qui a quelque chose de mieux à mettre à la place. > — Cette émotion ne fut cependant que passagère; elle n'eut pas la durée et l'intensité que semble lui assigner M. Scudo. A part le Miserere d'Allegri, Mendelssohn trouve que toute la musique que l'on exécute à Rome est détestable. Il découvre bien vite le côté grotesque des cérémonies : < Le samedi matin, des païens, des juifs, des mahométans, tous représentés par un petit enfant qui piaillait, furent baptisés à Saint-Jean de Latran; après quoi de jeunes séminaristes reçurent les ordres mineurs. Le dimanche, le pape officia au Quirinal. Il donna sa bénédiction au peuple et tout fut uni. >

Mendelssohn était las de Rome et des Romains. Le lendemain il partait pour Naples : < J'ai mon passeport; ma voiture est commandée et je m'en vais au-devant du printemps. >

Mendelssohn écrit à sa sœur Rebecca et lui raconte soo voyage de Rome à Naples. La vue de cet admirable pays lui inspire toujours le même sentiment, sentiment de calme et d'apaisement : < Vous ne sauriez vous imaginer combien on se sent heureux au milieu de cette riche et puissante nature. > — Les descriptions de Mendelssohn sont simples, naturelles, exactes; les saillies qui, de temps en temps, lui échappent, montrent que le Germain ne dépouille jamais l'écorce originaire; il voit étinceler comme de l'or au milieu du feuillage : < Ce sont des gibernes et des sabres. Le roi passe une revue à Sainte- Agathe, et, des deux côtés de la route, défilent des soldats que je trouve doublement bien, d'abord parce qu'ils ressemblent aux soldats prussiens, ensuite parce que je n'ai vu depuis longtemps que des soldats du pape. > — Et l'on dit que le chauvinisme est le privilège des Français !

En arrivant à Naples, notre compositeur est pris de paresse : < Tout ce que je vois m'invite au far niente de corps et d'esprit, et le seul exemple de tant de milliers d'hommes vous pousse irrésisti- ' blement à les imiter. Il se plait à visiter les environs de Naples, les bords de la mer. La vue des iles Procida, Ischia, Gapri évoque en lui les souvenirs classiques de l'antiquité. Il décoche, en passant, un trait au peuple napolitain : c Ce que je n'aurais jamais imaginé, c'est la superstition profonde et la mauvaise foi de ce peuple essentiellement trompeur. >

La vue de Pompeï lui inspire une belle page : « Hier, nous avons été à Pompeï; cela ressemble moitié au théâtre d'un incendie, moitié à une habitationqu'on vient de quitter. Pompeï m'a fait l'impression la plus triste que j'aie éprouvée jusqu'ici en Italie. Il semble que les habitants viennent de partir. Cependant, d'un autre côté, presque tout vous indique une autre religion, une autre vie. Et maintenant,

Français et Anglais vont et viennent snr ces ruines, grimpant par * tout d'un air insouciant et prenant même des croquis. G*est toujours la vieille tragédie du passé et du présent que je retrouve à chaque pas dans la vie. » Il voit Pestum, la grotte bleue de Capri, dont il fait une charmante description; Procida, dont les femmes s'habillent à la grecque. Il a sans cesse à la main les œuvres de Goethe : < Je m'intéresse aux pièces qu'il a écrites à Naples, comme Alexis et Dora, Dieu te bénisse, jeune femme; je crois reconnaître les lieux où elles lui furent inspirées... Je n'ai pas besoin de parler de la chanson de Mignon. N'est-ce pas quelque chose d'insensé que Goethe et Tbornvfraldsen étant encore vivants et Beethoven n'ayant cessé de vivre que depuis peu d'années, on soutienne que l'art allemand est mort ! > — Suit une tirade contre le prétendu art italien : < La nature, le beau ciel bleu, les ruines, c'est là seulement que réside l'art en Italie, et il y résidera tant que le Vésuve sera debout, tant que dureront la mer, les arbres et cet air si doux. Quant à la musique, elle n'est plus; il n'y a plus d'orchestre ; les chanteurs sont détestables. Il fut un temps où tout Italien était musicien en venant au monde. Ce temps est passé : les Italiens modernes traitent la musique comme un objet de mode quelconque, avec froideur et indifférence. Donizetti bâcle un opéra en dix jours. Les peintres font des tableaux d'un mauvais goût incroyable; les architectes construisent des édifices absurdes. »

Les premières lettres de Naples sont charmantes. Il est à remarquer que chez Mendelssohn la première impression est toujours assez vive ; puis elle se refroidit. Naples ne tarde pas à paraître insipide à notre jeune compositeur : « Ce climat est parfait pour un grand seigneur qui se lève tard, ne va qu'en voiture, fait la sieste et se rend le soir au théâtre, où il ne trouve aucune occasion de penser, mais des visites à faire et à recevoir. Ce climat est également trèsconvenable pour un individu en chemise qui, bras et jambes nus, n'a pas besoin, non plus, de se mouvoir, mendie quelques grani s'il n'a pas de quoi manger, fait la sieste sur le pavé, dort le soir où il se trouve. Il ne vaut rien pour les hommes du nord. « Les hommes c du nord, dit Goethe, veulent toujours faire quelque chose, pour-

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< snivre un but. > Un Italien me conseillait de ne pas tant penser, attendu qu'on n'y gagne que des maux de tête. > — Mendelssohn en arrive à regretter Londres, « ce taudis enfumé, » qui est encore, malgré tout, son séjour de prédilection.

Il remonte vers le nord; il traverse Rome, non sans un certain plaisir. Le 25 juin 1831, il entre à Florence après des tribulations qu il raconte de la manière la plus amusante. Son voiturier est un véritable tyran qui le rançonne, le fait mourir de faim, le fait brûler par le soleil; il y a dans Tintérieur trois jésuites, dans le coupé une Vénitienne hors d'âge. S'il veut échapper à cette dernière, il lui faut, dans l'intérieur , entendre l'éloge de Charles X. On lui explique que l'Arioste aurait dû être brûlé comme dangereux et immoral. L'essieu rompt; il faut neuf heures pour le réparer. Enfin, après mille déboires, on touche au terme du voyage. Mendelssohn court, sans désemparer, au Musée, et là, en présence de tant de merveilles, il sent un indicible bonheur. L'enthousiasme du musicien pour la sculpture et la peinture ne se dément jamais, c Jamais, dit-il, je n'ai senti aussi vivement le bonheur que l'on peut goûter dans une grande collection de chefs-d'œuvre. » — Il passe de longues heures à la Tribune, et les réflexions qu'il fait sont belles et profondes :

c Tandis que je pensais à tous ces hommes disparus déjà depuis si longtemps, et dont la pensée tout entière est encore là devant nous, j'entrai par hasard dans les salles où se trouvent les portraits des grands peintres. Je ne les avais envisagés précédemment que comme de précieuses raretés ; car il y a plus de trois cents de ces portraits faits presque tous par les peintres eux-mêmes, de sorte qu'on voit en mémo temps l'homme et son œuvre. Mais aujourd'hui ils se sont révélés à moi sous un aspect nouveau. J'ai été frappé de la ressemblance qu'il y a entre eux et leurs ouvrages, et je suis convaincu que chacun, en se peignant lui-même, s'est reproduit tel

qn'il était. On fait là leur connaissance personnelle, et cela vous explique beaucoup de choses. Le portrait de Raphaël est peut-être le plus touchant de ceux que j'ai vus de lui jusqu'ici. An milieu d'une grande et riche paroi couverte de portraits du haut en bas, il y en a un plus petit, tout seul, sans rien de particulier qui le distingue, et pourtant il attire de suite vos regards : c'est Raphaël. Jeune, pâle et Tair très-souffrant, sa physionomie annonce une telle aspiration au progrès, il y a dans sa bouche et son regard une telle expression de désir et de langueur, qu'il semble qu'on plonge dans son âme. Sur cette figure blême, ardente et triste, dans ces yeux noirs et profonds, sur cette bouche douloureusement contractée, on lit qu'il ne peut pas encore exprimer tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent ; que le sentiment de cette impuissance le force à marcher sans cesse en avant, et qu'il mourra jeune. Cela vous donne presque le frisson ; et puis, comme contraste, il vous faudrait voir, au-dessus de lui, cet affreux Michel-Ange à la physionomie méchante et brutale, cet homme d'une énergie sauvage, nerveux, musculeux, plein de vigueur et de santé; et, de l'autre, côté, Léonard de Vinci, tête grasse, calme et puissante comme celle d'un lion. C'est splendide ! J'allai ensuite contempler la Niobé; puis je rentrai de nouveau à la Tribune. Je sortis enfin en traversant les corridors où les empereurs romains, avec leurs mines d'illustres coquins, semblent toiser les passants, et, devant la porte, je dis aux Hédicis un dernier adieu. >

Hendelssohn entre à Milan en lisant alternativement la Jérusalem délivrée et le Tasse de Goethe. Les principaux passages du poëte italien lui rappellent sans cesse les vers que lui prête le poëte allemand. Ils sont, comme ceux du drame, délicats, rêveurs, et leur harmonie fait du bien à son âme. Il apprend qu'à Milan habitent le général Ertmann et sa femme, célèbre pianiste que connut Beetho-

Yen et à laquelle cet artiste avait dédié sa grande sonate en la majeur. « M°** Ertmann me reçut de la façon la plus gracieuse, se montra fort aimable et me joua presque aussitôt la sonate en ut dièze mineur de Beethoven; puis celle en ré mineur.... Quelquefois, lorsque, entraînée par l'ardeur de son jeu, elle trouvait que les notes de son instrument ne rendaient pas suffisamment la pensée du maître, elle s'accompagnait de la voix, de cette voix dans laquelle son âme passait tout entière. Pendant les repos, le général raconte sur Beethoven les plus jolies anecdotes. Un soir queM""^ Ertmann faisait de la musique, Beethoven, qui l'écoutait très-attentivement, se servit des mouchettes en guise de cure-dents. >

Dans la maison du général, Mendelssohn fait la connaissance du fils de Mozart : c II doit ressembler à son père comme nature, car il lui échappe souvent de cqs expressions simples et naïves qui sont si touchantes dans les lettres de son père... Il est musicien dans l'âme quoique fonctionnaire, et défend avec un soin jaloux la gloire et la réputation de son père. 11 me demanda de lui jouer l'ouverture de Don Juan, celle de la Flûte enchantée, et prit, à les entendre, un plaisir d'enfant. J'ai enfin terminé la Nuit de Sainte -Waldpurge, et Mozart est le seul qui la connaisse jusqu'à présent. >

Mendelssohn, en quittant Milan, visite les îles Borromées ; un batelier lui demande « s'il sait ce que c'est gu'un instrument à vent. — Je répondis que oui en toute sécurité de conscience. Tandis que je me promenais dans l'Isola Madré, un Italien me dit : < Voilà un endroit où il faudrait venir avec celle qu'on aime pour y jouir de la nature. — Ah ! oui, lui répondis-je en poussant un tendre soupir. — Aussi, reprit mon Italien, je me suis séparé de ma femme depuis environ dix ans; je lui ai monté, à Venise, un petit commerce de tabac, et maintenant je vis ici à ma guise. Vous devriez faire comme moi. >

€ Le vieux batelier qui nous passa nous dit qu'il avait aussi conduit sur le lac le général Bonaparte, et il nous raconta plusieurs histoires sur lui et sur Murât. Murat> disait-il, était un drôle d'homme. — Je ne sais pourquoi, mais ces petites anecdotes me font mieux voir l'homme qae beaucoup de livres d'histoire, >

Avec les lettres de Milan finit le voyage d'Italie. A la fin de juillet 1831, Mendelssohn est en Suisse.

Mendelssohn reste deux mois en Suisse. Ses lettres changent ici de caractère. Les lettres d'Italie sont froides^ posées ; celles de Suisse sont vives, enjouées, scintillantes. En Italie, en présence de la mer, sous un beau ciel toujours bleu, sous un climat délicieux, il éprouve un sentiment de bien-être physique, et c'est tout. Son âme est peu émue ; son esprit reste calme et libre; et puis il n'aime pas les Italiens; il méprise même un peuple qu'il déclare déchu, démoralisé, étranger à tout sentiment artistique. Pendant tout son séjour en Italie, nous le voyons faire sa société d'Allemands, lire Goethe avec délices, n'observer les hommes et les choses qu'à travers les idées de Goethe, ne composer que de la musique allemande ; puis enfin la lassitude arrive.

La bonne humeur le reprend, au fur et à mesure qu'il remonte vers le nord. A-t-il franchi les Alpes î foule-t-il le sol presque allemand de la Suisse ? c'est presque une délivrance : on ne reconnaît plus le froid Mendelssohn dans les lettres de Suisse ; Tex-sybarite se décide à voyager à pied, le sac au dos, le bâton à la main. Il éprouve des joies qu'il n'a jamais goûtées. Il subit un efiF)royable orage , et quand il arrive à son auberge, mouillé, crotté, méconnaissable, il avoue naïvement qu'il se sent parfaitement heureux. II s'enthousiasme enfin en présence de la nature; il escalade les monts; il boit, danse et chante avec les villageois. Il lit Schiller, il veut mettre Guillaume TeU en musique. Son cœur a besoin de s'épancher : partout où il rencontre un orgue, il improvise, il émerveille ces braves gens. Il dessine les sites magnifiques qu'il a sous les yeux ; il reproche à Goethe de n'avoir conçu, en Suisse, que des poésies faibles, des lettres plus faibles encore. Il trouve tous les hommes bons et

honnêtes. < Lorsqu'on revient d'Italie, on se sent ému jusqn'aux larmes en voyant que Thonnéteté trouve encore ici un refuge, et qu'elle n'a pas entièrement disparu de ce monde. On est heureux de n'y plus rencontrer de mendiants , d'employés bourrus , bref d'y trouver tout le contraire de ce qu'on voit ailleurs parmi les hommes. > Ses chers Anglais, qu'il recherchait et trouvait charmants en Italie, il les trouve ridicules en Suisse : « Ils semblent être de bois; depuis deux jours que je suis le même chemin qu'eux, je ne les ai pas entendus dire une seule parole, si ce n'est pour se plaindre qu'il n'y ait pas de cheminées ni sur la Grimsel ni ici ; quant aux montagnes qui s'y trouvent, ils n'en ont pas soufflé un mot; tout se passe à gourmander le guide qui se moque d'eux, à se quereller avec les aubergistes et à bayer de compagnie. Tout ce qui les entoure leur parait commun, parce que tout est commun en eux. >

Le cœur même, le cœur de notre bel inditTérent se fond un beau jour, et je soupçonne fort la belle Pauline, cette villageoise à laquelle il consacre une longue et charmante lettre, d'avoir fait une douce impression sur lui : « Jamais je n'oublierai mon voyage avec Pauline ; c'est une des plus jolies filles que j'aie rencontrées de ma vie, et, avec cela, brillante de santé, pleine de sens et d'esprit naturel. >

Bienfaisante influence d'un pays et d'un peuple libre ! Voilà que notre égoïste se préoccupe de politique : il se plaint de ne pas avoir, de nouvelles de l'héroïque et malheureuse Pologne ; il trouve que la Parisienne est indigne d'un peuple qui se réveille à la liberté : < Il lui faut des accents plus mâles; la Marseillaise était un chant plein d'un enthousiasme vrai ; la Parisienne est une misérable copie triviale. > Et à cette occasion il lance à l'auteur des invectives parfaitement injustes.

Ce n'est évidemment plus le même Mendelssohn, et c'est celui que nous préférons. Il semble que son caractère se soit légèrement modifié : un peu satisfait de lui-même en Italie, il devient modeste en présence de cette nature grandiose qui Técrase. En quittant l'Italie il écrit à son ami Devrient : c Tu me fais des reproches parce que, ayant déjà 22 ans, je ne suis pas encore célèbre; je n'ai à cela qu'une

chose à répondre : c'est que si Dieu avait voula que je fusse célèbre à 22 ans, il est probable que je le serais déjà. Hais moi je n'y pois rien, car je n'écris pas plus pour devenir célèbre que pour devenir un maître de chapelle. Si l'un et l'autre voulaient m'arriver, ce serait très-bien; mais tant que je n'en serai pas précisément réduit à avoir faim, mon devoir est d'écrire ce que je sens et comme je sens, m'en remettant, pour Teffet que cela pourra produire, à celui qui veille à bien d'autres et plus grandes choses. Mon unique et incessante préoccupation, c'est d'exprimer sincèrement, dans mes compositions, les sentiments de mon cœur, sans m'inquiéter de rien autre, et lorsque j'ai écrit un morceau en m'abandonnant à l'inspiration, je crois avoir fait mon devoir ; que cela me rapporte ensuite de la réputation , de l'honneur, des décorations et des tabatières, je n'ai pas à m'en occuper; mais si tu penses que j'aie négligé quelque chose pour perfectionner mes compositions en me perfectionnant moi-même, dis-moi d'une façon nette et catégorique ce que c'est et en quoi cela consiste. Ce serait assurément un reproche grave. Tu veux que je n'écrive que des opéras... A cela je réponds : Mets-moi dans les mains un texte convenable. Car écrire un opéra, c'est mon désir de tous les jours. Si tu connais un homme capable de me faire un livret, indique-le moi pour l'amour de Dieu ; je ne cherche pas autre chose. > — Composer un opéra! tel était, en effet, l'ardent , désir de Mendelssohn ; mais il ne devait jamais y arriver : le bon ttbretto, cet oiseau rare, lui fit obstinément défaut... et, peut-être, son génie se prêtait-il peu à ce genre de composition, où ses essais ne furent qu'honorables.

Je trouve ce charmant passage dans une lettre de Suisse du 10 août : « J'ai sur le chantier un certain nombre de morceaux. Malheureusement je suis complètement incapable de juger mes productions nouvelles. Je ne sais pas si elles sont bonnes ou mauvaises. Gela tient à ce que, depuis un an, toutes les personnes à qui j'ai joué quelque chose de moi m'ont dit tout simplement que c'était admirable, et ce n'est pas là-dessus que l'on peut asseoir un jugement. Je voudrais trouver quelqu'un qui me critiquât raisonnablement, ou, ce qui serait encore mieux, qui me donnât des éloges raisonnes. Je

ne serais pas alors sans cesse à me censurer et à me défier de moimême. Il faut pourtant bien, en attendant, continuer à écrire. >

A mesure que Mendelssohn s'éloigne d'Italie, son amour exclusif pour l'art allemand se réveille. En lisant Schiller, il s'écrie : « Il n'y a tout de même aucun art comparable à notre art allemand. » — Dans une lettre à Taubert il épanche ses rancunes contre les Italiens. 11 est ravi de trouver en Taubert un musicien sérieux et sincère. « Vous ne sauriez croire combien j'en suis heureux, moi qui reviens d'un pays où la musique ne vit plus parmi les hommes. Je croyais ce triste résultat impossible en Italie au milieu de cette riche et luxuriante nature. Cette cruelle désillusion a failli me rendre hypocondre, car je ne trouvais aucun plaisir à entendre toutes les bouffonneries des compositeurs italiens, et cependant je voyais une masse de gens sérieux, de bourgeois bien posés y donner leur assentiment. >

Mendelssohn quitte la Suisse; il arrive à Munich, la tête pleine de souvenirs, ses cartons pleins de beaux dessins de la Suisse et de magnifiques compositions musicales. Il peut enfin se faire entendre : il a à sa disposition des amis dévoués, un excellent orchestre ; il est précédé d'une immense réputation. Il donne un concert qui réunit onze cents auditeurs. Son concerto en sol mineur, sa symphonie en ut mineur, le Songe d'une Nuit d'été obtiennent un succès étourdissant. Lui-même est applaudi avec frénésie comme exécutant de premier ordre. Ce beau voyage se termine par le plus beau triomphe que l'artiste puisse rêver. Il ne lui reste plus qu'à venir à Paris, cette autre t moderne Athènes » , chercher le baptême définitif de la célébrité.

Les lettres écrites de Paris sont intéressantes parce qu'elles contiennent une foule de renseignements sur les hommes et les choses du temps. Le sentiment qui domine Mendelssohn est celui d'une

immense curiosité. La chambre des pairs, la chambre des députés, les théâtres, les concerts, les artistes, les hommes politiques, les poëtes , il voudrait tout voir, tout connaître, et, sur chaque chose et chaque homme, il porte un jugement du plus pur germanisme. Au milieu de cette effervescence, il poursuit toujours sa chimère :

il voudrait.un livret d'opéra Mais où en trouver un? Les textes

français lui semblent absurdes. « J'ai été mécontent du sujet de la Muette, une muette que Ton séduit; de Guillaume Tell, qui est fait d'une manière artistement ennuyeuse. Quand^ dans Bobert le Diable, les religieuses viennent, Tune après l'autre, essayer de séduire le héros, jusqu'à ce qu'enfin l'abbesse y réussisse; quand le héros, grâce à un pouvoir magique, pénètre dans la chambre où est couchée celle qu'il aime, et la jette à terre en formant avec elle un groupe que le public applaudit ; quand elle chante un air où elle lui demande grâce; quand, dans un autre opéra (1), une jeune fllie se déshabille en chantant une chanson danslaquelleelleditque, le lendemain, à la même heure, elle sera mariée, tout cela fait de l'effet, mais je n'ai pas de musique pour de pareilles choses, parce que cela est vulgaire, et si notre époque veut absolument des effets de ce genre, eh bienl j'écrirai de la musique religieuse. > Ce dernier passage est extrêmement remarquable, et nous verrons par la suite combien il explique tout Mendelssohn.

La politique 1 assourdit; il remarque que beaucoup de gens se lamentent parce qu'ils ont perdu leur place; que beaucoup se réjouissent parce qu'ils en ont attrapé une; que M. Mauguin a un grand nez, et que, dans la rue , on chante des chansons politiques avec accompagnement de guitare. Telle est sa manière d'envisager la Révolution de 1830. Il se présente chez Henri Herz ; il voit sur la maison : Manufacture de pianos de Henri Herz . — Marchande de modes et de nouveautés. « C'étaient deux enseignes différentes; j'avais cru tout d'abord qu'elles ne faisaient qu'un. Tous les pianos de Herz portent : Médaille d'or, Exposition de 1827. Cela m'imposa. De là j'allai chez Érard ; tous les instruments portaient : Médaille d'or.

(1) fWi Diavolo.

Exposition de 1827. Je rentrai chez moi ; j^onvris mon piano de Pleyel; j'y vis : Médaille d'or. Exposition de 1827. C'est quelque chose comme notre titre de conseiller aulique. On dit que la Chambre doit discuter prochainement la proposition suivante : Tous les Français du sexe masculin ont, dès leur naissance, le droit de porter l'ordre de la Légion d'honneur. On ne rencontre presque personne sur la rue qui n'ait un ruban à sa boutonnière.» — Remarquez, je vous prie, que nous n'étions alors qu'en 1831 !

Mendelssohn retrouve à Paris la famille de M'"'' Bigot, l'artiste qui lui avait donné des leçons en 1816; ilvoit F. Hiller, le peintre Gérard; il va souvent chez Baillot, dont il admire le talent. On joue, chez Baillot, son quatuor en mi bémol. Il exécute, avec le maître, des sonates de Bach; il fait connaissance avec Bertin de Vaux, Girod de l'Ain. Dupont de l'Eure, Tracy, Sacy, Passy; il entend Dupin faire des calembourgs; il résiste à l'appel des saint-simoniens, qui veulent l'attirer dans leurs rangs: « P... m'a adressé un appel qu'il adresse à tout le monde; il y fait sa profession de foi et invite chacun à donner aux saint-simoniens une part de sa fortune; il engage les artistes à consacrer dorénavant leur art à la religion nouvelle, à faire de meilleure musique que Beethoven et Rossini, à bâtir des temples de la paix et à peindre comme Raphaël et David». — Mendelssohn trouve l'idée saint-simonienne monstrueuse : « Dimanche, j'ai assisté à une de leurs assemblées : les pères étaient assis en cercle; vint le père suprême, qui se fit rendre des comptes, distribua le biime et l'éloge, parla au peuple assemblé et donna des ordres; cela m'inspira presque une sainte horreur! »

Mendelssohn constate combien la musique est en décadence à Paris; on est sur le point de fermer les concerts du Conservatoire pour une discussion fiscale; — l'Opéra-Comique fait relâche; — on ne joue, au grand Opéra, que de petites pièces; — l'institut de Choron n'existe plus; — la chapelle du roi s'est éteinte; — dans tout Paris, il est impossible d'entendre une messe accompagnée autrement que par des serpents.

Enfin on joue Robert à l'Opéra. Mendelssohn n'est que médiocrement émerveillé de Tœuvre de Meyerbeer. Ce qu'il appelle la stu-

pidité da livret l'empêche de saisir les admirables beautés de ce chef-d'œuvre.

Mendelssohn est» à Paris, comme étourdi . NotreAUemand» puritain et paisible ne peut se faire au tumulte, au chassé-croisé des docrtrines politiques , littéraires et artistiques. Les Français lui paraissent bruyants ; leur bavardage politique le dégoûte des idées libérales, à tel point qu'il ne voit plus que très-peu Henri Heine, c parce qu'il donne entièrement dans les idées libérales >. Les saintsimoniens lui font horreur. Il voit l'esprit de rancune et de révolte se manifester, même dans les plus petites pièces : « tout a trait à la politique. Le soi-disant romantisme a infecté tous les Parisiens, à tel point qu'ils ne veulent plus voir autre chose, sur le théâtre, que peste, potence, diables et accouchements. C'est à qui surpassera l'autre en atrocité ou en libéralisme. Jusqu'à l'honnête Kalkbrenner qui se fait romantique et écrit des morceaux en fa dièze mineur >.

Mendelssohn ne pardonne aux Parisiens qu'en faveur de M^^'''' Mars etTaglioni, qu'il déclare deux Grâces; de Lablache et de Rubini, dont il préfère la voix à celle de M. Odilon Barrot se chamaillant avec le ministère ; il rend également justice à Léontine Fay et à quelques autres.

Ahuri par la politique, l'artiste se réfugie dans la musique. Les concerts du Conservatoire se sont rouverts enfin. Mendelssohn écrit à son maître Zelter pour lui rendre compte de la première séance, c Les artistes exécutent admirablement bien et d'une manière si intelligente, que c'est un vrai bonheur; comme ils prennent euxmêmes plaisir à ce qu'ils jouent, ils ne s'épargnent pas la peine. Leur chef (Habeneck) est un musicien accompli et d'une habileté consommée ». — On joue au Conservatoire l'ouverture du Songe d'une Nuit d'Été, qui obtient un succès extraordinaire, ainsi que le quatuor en la majeur, exécuté par Baillot, Sauzay, Urhan et Norblin. 11 joue lui-même le concerto en sol majeur, de Beethoven, d'une façon admirable, en présence de la cour et au milieu des trépignements de l'auditoire. Baillot fait exécuter, dans les classes du Conservatoire, ses quatuors et surtout son grand Otetto, Les éditeurs de musique arrivent en foule auprès de lui.

Mais, au milieu de cet enivrement , la pensée du compositeur se reporte de plus en plus vers la patrie ; il veut rester Allemand en Allemagne. < J'ai rempli la première partie de ton programme, écrit-il à son père : je me suis fait connaître. Quant à la seconde partie, concernant le choix du pays où je dois m'établir, je Tai réalisée, au moins d'une manière générale: ce pays,c'est l'Allemagne. Je n'ai pas cherché ici à faire un opéra, c'est en Allemagne que je veux commencer. D'ailleurs, l'Opéra-Gomique est tout à fait tombé et plus mauvais que pas un théâtre allemand. Quand on demande à Cherubini pourquoi il ne permet pas qu'on y donne ses opéras, il répo d : Je ne puis donner des opéras sans chœurs, sans orchestre, sans chanteurs et sans décors > .

Mendelssohn avait été frappé, à Paris, par de tristes nouvelles. Son ami intime, le violoniste Rietz, était mort : c Je ne puis, écrit-il à ce sujet, je ne puis songer à rien qui ne réveille en moi le souvenir de ce pauvre ami... c'est ma jeunesse quHl a emportée, avec lui >. Mendelssohn disait vrai. De retour en Allemagne, il devait dire à la jeunesse un éternel adieu... On ne la reverra plus, cette naïve insouciance, cette égalité d'humeur avec laquelle il jugeait toute chose. Sa vie sera absorbée désormais par les préoccupations exclusives de l'artiste, le soin vigilant de la renommée. La jeunesse de Mendelssohn est tout entière dans les belles lettres de 1830 à 1832. Passé ce temps, l'âge mûr commence, et dans quinze ans Mendelssohn ne sera plus.

Goethe vient de mourir : c Désolante nouvelle ! et combien elle change pour moi la physionomie de la France ! Paris éveillera toujours en moi ces tristes souvenirs que ne pourront effacer ni le bruit, ni l'agitation, ni les plaisirs de la grande ville, ni la bienveillance qu'on m'y témoigne >.

On nous saura gré de reproduire ici le récit dramatique que, dans son Essai sur la vie et les cBUvres de Goethe, M. Alfred Hédouin fait des derniers instants de ce grand homme : c ...Le repos était proche pour lui : le 16 mars 1832, son petit-fils Wolfgang, en rentrant comme d'habitude dans la chambre de Goethe pour déjeuner avec lui, le trouva encore au lit. La veille il avait pris froid en traversant

le jardin au sortir de la chambre. Le médecin le trouya saisi d'une sorte d'épidémie qu'on appelle, à Weimar, la fièvre nerveuse. Grâce à quelques médicaments, Goethe se remit le soir et se montra gai et causeur; le 17 mars il se trouva assez bien pour écrire une longue lettre à M. de Humboldt. Toute crainte de danger avait disparu ; mais, pendant la nuit du 19 mars, Goethe se réveilla, après un paisible sommeil, avec les pieds et les mains glacés, avec une douleur et une oppression violentes dans la poitrine ; il ne voulut pas qu'on dérangeât le médecin, parce que, disait-il , il y avait souffrance, mais

non danger.

c Le matin, le médecin constata chez Goethe un terrible changement. Ses dents claquaient de froid ; sa douleur de poitrine lui arrachait des plaintes et parfois des cris; il ne pouvait demeurer en place; il s'agitait dans son lit et il cherchait vainement à trouver une position supportable. Son visage était gris de cendre ; ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, étaient sombres, et son regard dénotait la conscience des approches de la mort. Au bout de quelque temps, ces symptômes effrayants se dissipèrent; on put sortir Goethe du lit et on le plaça dans un fauteuil . Vers le soir, il retrouva un calme parfait et il se mit à causer avec clarté et intérêt de choses diverses. Il apprit avec plaisir que sa recommandation en faveur d'un jeune artiste avait été accueillie, et il signa d'une main tremblante Tallocation d'une pension à une jeune personne de Weimar à laquelle il s'intéressait.

c Le lendemain, l'approche de la mort était évidente. Les symptômes douloureux avaient disparu ; mais le sentiment commençait à échapper à Goethe. Assis tranquillement dans son fauteuil, il causa tendrement avec ceux qui l'entouraient et se fit apporter l'ouvrage de M. de Salvandy : 16 Mois, ou la Révolution et les Révolutionnaires^ qu'il lisait au. moment où il était malade. Mais, après Favoir feuilleté, il laissa tomber le livre, se sentant trop mal pour lire. Il demanda la liste des personnes qui étaient venues prendre de ses nouvelles, et recommanda de ne point lui laisser oublier ces marques de sympathies lors de son rétablissement. La nuit venue, Goethe envoya coucher tout le monde et ne permit pas même à son vieux dômes-

tique de le veiller; il insista pour qu'il allât prendre le repos dont il avait besoin.

c Le 22 mars 1832, au matin, Goethe essaya de marcher un peu dans sa chambre ; mais, après quelques pas, il se trouva trop faible pour continuer. Il se remit dans son fauteuil et causa gaiment avec Ottilie de l'approche du printemps qui, certainement, le rétablirait. Il n'avait nulle idée que sa fin fût si proche. Le nom d'Ottilie revenait souvent sur les lèvres de Goethe. Elle était assise prés de lui et lui tenait les mains dans les siennes. Ses idées commençaient à se troubler : « Voyez , s*écria-t-il , la tête de cette charmante femme avec des cheveux noirs si admirablement peints sur un fond sombre > . Puis, apercevant un morceau de papier par terre, Goethe demanda pourquoi on laissait ainsi traîner les lettres de Schiller. Il s'endormit ensuite, et, à son réveil, il demanda le croquis qu'il venait de voir dans son rêve. Les assistants attendaient, dans une anxiété douloureuse, sa fin qui approchait si visiblement. Sa parole devint de moins en moins distincte. Les derniers mots qu'il prononça d'une manière perceptible furent : c Plm de lumière I » Goethe continua, dès lors, à s'exprimer par signes et en dessinant des lettres dans l'air avec l'index, tant qu'il en eut la force. Lorsqu'elle lui manqua, il se mit à tracer lentement des chiffres sur le châle qui lui couvrait les jambes. A midi et demi, il se blottit dans le coin de son fauteuil; Ottilie posa un doigt sur ses lèvres pour indiquer qu'il était endormi. — Goethe ne se réveilla pas >.

Avant de retourner dans sa chère Allemagne, Mendelssohn veut revoir Londres, où l'appelle, pour ainsi dire, un devoir de reconnaissance : c'est le pays où sa personne et ses œuvres ont toujours reçu le plus sympathique accueil. Il part donc , et le voilà dans la cité enfumée qui, à ses heures, veut être artiste. L'aristocratie lui ouvre ses palais; tous les artistes se mettent à sa disposition.

Quoique ému et fier de cette universelle sympathie, Mendelssohn recherche avant tout les Allemands; ils sont, dit-il, c le centre de son existence. > Il est étroitement lié avec le compositeur Klingemann, l'orientaliste Rosen, le pianiste Moschelès. « Nous nous voyons tous les jours, et je ne puis dire quel bonheur j'éprouve à me retrouver au milieu d'hommes sérieux, qui sont en même temps de bons et vrais amis, devant lesquels je n'ai pas besoin de m'observer et d'être sans cesse sur mes gardes » .

Un jour, il entredans la salle de la société philharmonique pendant une répétition; après la symphonie pastorale de Beethoven, pendant laquelle il s'était tenu dans une loge, il voulut descendre dans la salle pour dire bonjour à quelques vieux amis. A peine fut-il aperçu, que tout le monde se leva et applaudit en disant : There i$ MendéUsohnl Voilà Mendelssohn! Wekome to himl qu'il soit le bienvenu !

Dans la première quinzaine de mai, on joua son ouverture des Hébrides à la Société philharmonique. Elle marcha admirablement et fut bien accueillie, c Mon ouverture, dit Mendelssohn, faisait un effet étrange au milieu de toutes sortes de morceaux italiens ». Il fit entendre nombre d'autres œuvres qui, toutes, eurent un grand succès. 11 se fit entendre lui-même comme pianiste et exécuta un concerto de Mozart, au concert de Moschelès.

Plus que jamais, cependant, il était pris de nostalgie.— Survient la mort de son vieux professeur Zelter. Mendelssohn peint sa douleur à son père et ajoute : c Cher père, j'ai une prière à t'adresser. Il s'agit des cantates de Sébastien Bach que possédait Zelter. Si tu peux trouver quelque moyen d'empêcher que l'on en dispose avant mon retour, fais-le; car je désire à tout prix les voir encore une fois en- ^ semble avant qu'elles ne se dispersent > .

Avec cette dernière lettre de Mendelssohn à son père finissent ses lettres de voyage, si élégamment traduites en français par M. A. Roi-

land (1) ; ces lettres forment un tout complet ; elles racontent les années (ï apprentissage du jeune artiste : comme Wilhelm Meister,. Mendelssohn a voyagé, vu, réfléchi. Le voilà de retour au pays natal : il s'y retrouve plus Allemand que jamais. De l'Italie il n'a rapporté qu'uneprofonde admiration pour ses peintres, un profond dédain pour ses musiciens. La Suisse Ta saisi davantage : les grands spectacles de la nature Tout ému, et rien n'est charmant, nous Tavons dit, comme les lettres écrites de cette poétique contrée. La France, trop occupée de politique, lui a semblé un immense Pandémonium où s'agitent les factions les plus désordonnées. Il se plairait davantage au milieu de la société anglaise, aristocratique et cérémonieuse; mais son cœur est toujours resté à l'Allemagne, et il le rapporte au pays, pur de toute infidélité.

La seconde série des lettres de Mendelssohn n'a pas encore été, au moment où nous écrivons ces lignes, traduite en français, et c'est au texte germanique que nous allons avoir recours désormais. Ces lettres n'auraient certainement pas chez nous le succès qu'ont eu les premières. Elles sont graves, sérieuses; elles abondent en détails purement techniques. Mendelssohn se livre exclusivement à son art. C'est surtout le musicien qui, désormais, apparaît en lui ; mais on y voit encore l'homme profondément honnête, respectueux des autres et de lui-même, le fils et le frère dévoué, le confrère bienveillant, l'homme désintéressé. Si l'on a éprouvé un grand charme à suivre, dans les Reise-Briefe, les pensées et les impressions d'un jeune cœur et d'une fraîche imagination, il n'y en a pas moins peut-être à reconnaître, dans les lettres de 1833 à 1847, les sentiments d'une âme grande et éprouvée, toujours guidée par la forte idée du devoir, sûre d'elle-même et de la voie qu'elle veut suivre.

Voici donc Mendelssohn à Berlin, cherchant, mais en vain, à y obtenir la place de directeur de l'Académie de chant. Il ne paraît pas se plaire à Berlin, et il se préoccupe de bonne heure de trouver, en Allemagne, une autre résidence. Il cherche, et enfin, le 6 septembre 1833, il écrit de Coblentz à son ami le pasteur Julius Schubring,

(i) Publiées à Paris par l*édilear Hetzel.

qu'il a trouYé momentanément le lieu d*élection où il pourra se reposer quelques années et terminer ce Paulas qui semble avoir été la grande idée de sa vie, et dont en ce moment il est fort préoccupé : c Écris-moi quelques mots à Berlin, où je vais voir mon père qui m'avait accompagné en Angleterre, et qui, là, avait été dangereusement malade... Puis j'irai à Dùsseldorf diriger les fêtes musicales. Je profiterai de cette occasion pour m'y fixer pendant deux ou trois ans. J'y dirigerai la musique religieuse, la société chorale et vraisemblablement un nouveau théâtre qui va se fonder; mais en réalité j'y resterai pour composer tranquillement, à mon aise. Le pays me plaît et les gens encore plus.... »

Située sur la rive droite du Rhin, dans un site découvert où viennent converger les plaines de la Westphalie et celles des Pays-Bas, la ville de Dùsseldorf semble destinée, par la nature même, à former une sorte de compromis entre le génie de l'Allemagne et celui de la Néerlande. C'est là que prit naissance une célèbre école de peinture, qui se fit un grand nom en Allemagne et qui est connue dans toute l'Europe sous le nom d'école de Dùsseldorf. Cette école, au rebours de celle de Munich, est constituée sur les principes de l'indépendance absolue et de l'exacte imitation de la nature. A l'époque où Mendelssohn vint se fixer à Dùsseldorf, le directeur de l'académie était le célèbre W. Schadow. Hubner et Bendemann, deux peintres d'un grand mérite , avaient jeté et jetaient encore un grand lustre sur l'école. Une jeune et ardente phalange se groupait autour de chefs respectés. M. Fortoul, qui visita Dùsseldorf à peu près à la même époque, donne les plus intéressants détails sur ce centre artistique : « Le palais des Électeurs palatins, qui est devenu la résidence de l'académie, a été transformé par les artistes qui l'habitent en une sorte de couvent, où tous les ateliers sont dans une communication incessante, où les étrangers ont un libre et continuel accès. Qui que vous soyez, dès que vous avez franchi le seuil, vous êtes un hôte auquel ni le plus célèbre ni le plus timide ne songent à rien déguiser ; avant que vous ayez parlé, on vous demande votre avis avec une simplicité qui témoigne du désir de s'y soumettre; sans que vous ayez besoin d'insister, on vous découvre ce que partout ailleurs la

pensée et le portefeuille garderaient mystérieusement. Tandis que vous passez d'une cellule à l'autre, vous voyez les groupes se former devant un chevalet, les anciens conseiller et louer les plus jeunes, ceux-ci reconnaître ce service par leur franchise ; partout la touchante fraternité des âmes aider libéralement aux progrès de Tart.... » Ce que M. Fortoul admirait tant, dans l'école de Diisseldorf, c'était € cette association libre des intelligences et des cœurs'dontjl regrettait de ne plus retrouver la trace chez nous ». — Le livre de rirt en Allemagne est daté de 1841.

On a beaucoup reproché à Técole de Dûsseldorf son goût exagéré pour les symboles et les allégories. Qu'il nous soit permis, à ce sujet, de traduire une lettre de Mendelssohn à sa sœur Rébecca, datée du 28 octobre 1833 et écrite de Diisseldorf: t Chère petite sœur, voici rhistoire de ma vie pendant la semaine dernière ; elle n'a pas été sans charmes. Dimanche j'assistais à la cérémonie religieuse. Le chœur était plein de tapis et de rameaux verts ; l'organiste fit d'horribles quintes; la messe d'Haydn fut massacrée. La procession sortit pendant qu'on exécutait ma marche solennelle en mi. Les musiciens des basses redirent la première reprise pendant que ceux des parties hautes continuaient. Cela alla mieux à la fin, et les musiciens de l'église me demandèrent une nouvelle marche pour la prochaine fête, ce qui ne fut pas pour moi un mince honneur. Il y eut ensuite une scène émouvante : la musique que l'on a faite ici, jusqu'à présent, est inqualifiable. Un chanoine vint me porter ses doléances; le bourgmestre me dit que son prédécesseur était un évangéliqw auquel cet état de chose plaisait; mais lui, il tenait à accompagner la procession, à condition, toutefois, que la musique fût meilleure.

Pour faire un exemple, on fit comparaître un vieux musicien, sale, déguenillé, qui jusqu'alors avait battu la mesure. On lui signifia que désormais on voulait que la musique fût excellente et que tout marchât bien. Il répondit que la musique était suffisamment bonne, qu'elle avait été ainsi de tout temps, et qu'il ne pouvait ni ne voulait en faire de meilleure. Ce me fut pénible de lui voir enlever sa place, et je me vis, en pensée, dans cinquante ans d'ici, appelé devant un aréopage, obligé de m'expliquer, recevant ma semonce, ayant une

robe usée et sale, convaincu de ne pas savoir ce qu'il faut faire pour que tout aille bien. Mon cœur se serra à cette idée.

Il me fut impossible de trouver» chez les marchands de musique du lieu, une seule messe supportable. Rien des vieux maîtres italiens, toute musique moderne. Je résolus de parcourir mes domaines à la recherche de bonne musique. Je montai en voiture après la réunion. Je fus à Elberfeld, d où j'emportai les Impropères dePalestrina, le Miserere d'Allegri et Baï, la partition et les parties séparées de la fête d'Alexandre. A Bonn, je fouillai la bibliothèque. Le pauvre Breidenstein était malade ; ne pouvant se lever, il me confia les clefs et mit tout à ma disposition. Je trouvai là des choses précieuses: six messes de Palestrina, une de Lotti, une de Pergolèse et des psaumes de Léo, Lotli, etc. Enfin je pris à Cologne les pièces des meilleurs maîtres italiens, notamment deux admirables motets i'Orlando Lasso, et, dans un genre plus sérieux, deux crmifiwusie Lotti, dont je compte faire exécuter un au prochain vendredi-saint. Le jour suivant, dimanche, je manquai le bateau à vapeur et pris la poste pour revenir à Dûsseldorf, où je me savais indispensable. Les gens s'agitaient de tous côtés sur la chaussée. Ce n'était qu'arcs de triomphe et lampions. Personne ne voulut entendre parler de mon gros paquet; il n'était question que du prince royal; il arriva enfin au milieu des arcs de triomphe, des illuminations, au bruit des cloches, du canon, escorté par la garde bourgeoise, entre deux haies de soldats, au son d'une musique militaire, et se rendit à la maison de chasse.

Le lendemain, il y eut grand dîner. J'y fus invité et m'y plus beaucoup; j'étais à une petite table avec Lessing, Hûbner et plusieurs

gais compagnons. Le prince fut très-amical, me serra la main, me reprocha d'avoir quitté Berlin et m'appela son cher Mendelssohn.

Je veux vous parler de la fête qui lui fut donnée ; rien n'y manqua, transparents avec devises, tableaux vivants, enfin l'oratorio Israël en Egypte. La scène avait été dressée dans la grande salle de l'académie; en avant, divisé en deux demi-cercles, le double chœur se tenait autour de mon piano anglais (90 chanteurs en tout) ; après, venaient des sièges pour 400 auditeurs. R... fit, en costume moyen-

âge, l'exposition du sujet et sut, en vers iambiques et d'une façon très-habile, relier ensemble des sujets fort disparates. Il montra trois transparents : en premier lieu, la Mélancolie, d'Albert Durer, pendant que, dans le lointain, des voix d'hommes disaient un motet de Lotti ; ensuite, Raphaël voyant en rêve la vierge Marie pendant que les chœurs chantaient le : Sanctissima, mélodie qui généralement fait pleurer les âmes sensibles ; troisièmement enfin, le saint Jérôme dans sa cellule sur un lied de Weber : t Hœr uns Warheit. > — Telle fut la première partie.

Nous arrivons au plus important de la fête. Nous chantâmes Israël en Egypte. Tu connais bien le premier récitatif; tu sais comment le chœur s'élève peu à peu : d'abord les hautes-contre, puis progressivement les autres voix grandissant sans cesse jusqu'à l'accord unique : « Sie schrien, schrien in ihrer harten Knechtsqhaft, » en sol mineur. Là le rideau se lève et on voit le premier tableau : les enfants d'Israël en servitude, composé par Bendemann; — sur le devant. Moïse abîmé dans ses pensées; — à côté de lui, un vieillard pliant sous son fardeau, pendant que son ûls s'efforce de le soulager; — au fond, des personnages les bras levés; — en avant, des enfants en pleurs; le tout plein de mouvement et d'animation. Le tableau resta jusqu'à la fin du premier chœur. La toile se baissa ensuite et l'on chanta les Plaies d'Egypte : la grêle, les ténèbres, la mort des premiers nés, etc.. sans tableaux; mais au chœur c Aber mit seinem VoOie, > le rideau se releva : Moïse s'avance le bâton levé, et, derrière lui, dans un joyeux désordre, toutes les figures que l'on avait vues dans le précédent tableau; elles s'avancent portant des vases d'or et d'argent, notamment une ravissante jeune fille qui, à un moment donné, sort des coulisses et traverse la scène avec son bâton de voyage à la main (toujours d'après Bendemann). Vinrent ensuite, sans tableaux, les chœurs < Aber die flûthen, Er gebet es die tiefe deckte sie, Deine Rechte, ô herr ! » et enfin le récitatif c Vnd Mir^ jam die prophetin ! > après lequel commence le solo de soprano. Avant l'entrée, on vit le dernier tableau : Mirjam avec son tambourin chantant les louanges de l'Éternel; d'autres femmes avec des harpes et des cithares ; — derrière, quatre hommes avec des trom-

pettes, regardant les différents points de l'horizon. Le solo de soprano est dit derrière la scène, et, an moment où le chœnr entre forte, les trompettes et trombones placés sur la scène éclatent comme un tonnerre. Hsendel a évidemment indiqué cette disposition en laissant reposer ces instruments depuis l'entrée jusqu'à la fin en ut majeur, où ils reparaissent pour clore la partie. Le dernier tableau était de Hûbner; il me plut beaucoup, mais pour des raisons particulières, je n'ai pas à vous en entretenir.

Nous eûmes ensuite un tableau vivant réglé et organisé par Schadow : Laurent de Médicis entouré des génies de la poésie, de la sculpture, de la peinture, que lui présentent Dante, Raphaël, Michel- Ange, Bramante, avec allusions au prince royal; puis un chœur final, et enfin les scènes comiques du Songe d'une nuit d'Été, exécutées par les peintres...

A la fin de cette lettre intéressante, je lis ces mots : c Dis-moi, chère Rébecca, si je dois me remettre au grec; j'y aurais bien du plaisir, mais je crains de ne pas réussir. Suis-je en état de comprendre Eschyle? Dis-le moi franchement. > La sœur de Mendelssohn avait appris le grec en même temps que lui. On voit par là combien, dans cette famille, l'étude des lettres marchait de pair avec celle des arts.

Mendelssohn ne trouva pas à Dùsseldorf tous les contentements qu'il avait rêvés. Il s'était associé avec son ami le poète Immermann pour réorganiser le théâtre. Ils avaient donné un certain nombre de représentations qu'ils avaient intitulées représentations modèles. Le public s'effaroucha de ce titre et trouva que les deux associés manquaient de modestie; comme, d'autre part, on avait augmenté le prix des places , le mécontentement fut assez grand. Dans une lettre à son père, Mendelssohn raconte les déboires qu'il eut à l'occasion de la représentation de Don Juan.

Tout cela ne l'empêche pas de travailler, de composer, d'étudier les maîtres; il s'intéresse à tout ce qui se publie. A propos A' Ali- Baba, de Gherubini, qui vient de paraître, il écrit à Moschelès : c J'ai le nouvel ouvrage de Gherubini, et si je l'admire en maintes parties, je déplore que, dans certaines autres, il ait sacrifié au mau-

vais goût du public en abusant des instruments à vent. Où sont les clairs et spirituels ouvrages de sa première manière, Lodofiska, Médée, etc. T Après cela, traite-moi, si tu le veux, de rococo et de perruque, etc.. >

Sur ces entrefaites, il reçoit le diplôme de membre de la classe de musique à l'académie des arts de Berlin, c Us viennent, dit-il à sa sœur Fanny, ils viennent de m'envoyer un diplôme de membre de Tacadémiè de Berlin, missive accompagnée d'une lettre très-flatteuse, et dans laquelle on m'accable de compliments pour m'engager à y retourner, me disant que l'on saura reconnaître mes efforts et en apprécier la valeur. Belle raison, vraiment ! encore s'ils avaient eu l'esprit de mettre : revenez , parce que, à coup sûr, Berlin est l'endroit où vous devez vous trouver le mieux, la ville où vivent le père, la mère, la sœur, rue de Leipzig, n^ 3 ! »

Le 23 mai 1834, il raconte à sa mère qu'il a été passer les fêtes de la Pentecôte à Aix-la-Chapelle ; il s'y est trouvé avec Hiller et Chopin, dont il apprécie le talent dans les termes les plus flatteurs. Au mois de novembre suivant, il a, à peu de chose près, terminé son PwuUiis, et il se préoccupe de la vente de sa partition à Breitkopf et Haertel, ainsi que de l'exécution. Ses efforts pour relever le théâtre de Dûsseldorf ont été infructueux ; c'est en vain qu'il a fait un voyage en Allemagne pour recruter des sujets; son père lui-même n'approuve pas la manière dont il conduit l'entreprise.

Dès avril 1835, il entre CB pourparlers pour diriger les concerts de Leipzig. Du 18 mai au 6 octobre, plus de lettres; la correspondance offre une lacune. En octobre Mendelssohn est à Leipzig.

Frédéric-Auguste qui, sur le trône de Saxe, s'occupa de recherches scientifiques et sut concilier les exigences du rang suprême avec les labeurs du savant et de Tartiste, avait résolu d'attirer Mendelssohn à Leipzig. Le monde artistique connaît les réunions célèbres organisées sous le nom de concerts du GewaThdrHatAS, et ces autres séances plus remarquables encore qui ont lieu à Téglise de Saint-Thomas, séances où des jeunes gens s'exercent deux fois par semaine à conserver vivantes les grandes traditions de Sébastien Bach. Leipzig manquait encore d'une école proprement dite, lorsqu'un legs fait au souverain le décida à y fonder un établissement public. Mendelssohn , avec l'emploi de directeur, devait être chef d'orchestre de la société des concerts.

La première lettre écrite de Leipzig est fort intéressante, et nous la donnons à nos lecteurs comme nous avons donné la première, datée de Diisseldorf :

« Ghers parents, depuis une semaine je cherch e une heure où je puisse vous remercier de vos lettres. Mon voyage à Londres, le départ d'Hensel, une foule de circonstances m'en ont ôté le loisir. Le jour même où j'avais accompagné Hensel à Delitsch, Chopin vint. Il me consacra un jour entier, pendant lequel nous fîmes de la musique. Je ne puis taire à la chère Fanny que ses jugements sur cet artiste manquent d'équité; peut-être n'était-il pas disposé, ce qui lui arrive souvent, lorsqu'elle l'a entendu. Son jeu m'a ravi, et je suis persuadé que, si vous l'aviez entendu dans ses dernières œuvres, il vous eût ravi comme moi. Il est si maître de son clavier, si magistral, que je le considère comme un virtuose accompli ; comme toute espèce de perfection m'est agréable, je déclare que cette journée a été pour moi enchanteresse. J'étais heureux de voir un musicien méthodique, conséquent avec lui-même; je déteste ces demi-virtuoses, demi-classiques, qui peuvent unir en musique c les honneurs

de la vertu et les plaisirs du vice > (en français dans le texte). Lui a sa direction merveilleusement tracée, et quoiqu'elle soit extrêmement différente de la mienne, je passe là-dessus.

c Le dimanche soir fut bien amusant ; je lui fis entendre mon oratorio. Des curieux s'étaient faufilés en cachette pour apercevoir Chopin ; il fallait voir leurs yeux étonnés quand, entre la 1" et la 2' partie, il joua ses nouvelles études et son nouveau concerto ; je me remis ensuite au Pau/iw; c'était absolument comme si un Cafre et un Iroquois eussent conféré ensemble ; il me promit sérieusement de revenir dans le cours de l'hiver si je composais une nouvelle symphonie, que je ferais exécuter à son intention. Nous primes des témoins et nous verrons bien si nous tiendrons mutuellement notre promesse. Au moment où il allait partir, me parvinrent les œuvres de Haendel, qui causèrent à Chopin une vraie joie d'enfant. Trente-deux grands in-folio reliés à l'anglaise en grosse peau verte, avec le titre général et le contenu sur le dos de chaque volume. Sur l'extérieur du premier volume, les mots suivants : Au directeur F.M.B.Je comité des fêtes de muMque de Cologne, en 1835, avec une lettre flatteuse signée des membres du comité. J'ouvre au hasard : en tête de Samsonie trouve un grand air que personne ne connaît, quoiqu'il ait frappé Mosel et qu'il égale en beauté tout ce qu'a fait Hœndel. Je vais marcher de surprise en surprise, et vous ne pouvez pas vous figurer ma satisfaction. Vint ensuite Moschelès; il me joua, à mon grand contentement, son a*' cahier de lieder sans paroles; il n'est pas changé; il est aussi gai qu'autrefois et joue très-bien. C'est un autre genre que Chopin, mais c'est encore un virtuose accompli.

€ Avant-hier au soir, j'ai commencé mes fonctions de directeur de musique à Leipzig. Je ne saurais vous dire combien je suis content de mon début. L'institut existe depuis 56 ans , et cependant on m'accueille, moi et ma musique, avec la plus exquise bienveillance. L'orchestre est bon et intelligent. Je réponds que dans six mois il sera meilleur encore. Mes observations sont religieusement écoutées et instantanément suivies. A la seconde répétition, on eût dit qu'un autre orchestre jouait. Il y a quelques vides dans le personnel, mais ils se combleront peu à peu. J'espère pouvoir donner une série

d'agréables soirées et de bonnes exécutions. J'aurais voulu que vous eussiez entendu, au commencement du concert, l'introduction de ma Mer calme. Il y avait, dans la salle et dans l'orchestre, une telle attention, que les plus fines nuances étaient perceptibles. Vadagio fut joué magistralement. Mais, dans VaUegro, les musiciens, habitués à un mouvement très-large, traînèrent un peu. Le finale, au contraire, qui commence par un quatre-temps fortissimo, réussit à merveille. Les violons attaquèrent avec une telle furie que j'en fus effrayé et le public transporté; les pièces suivantes : air en mi, de Weber ; concerto de violon, de Spohr; introduction A'AlûBabaf allèrent moins bien; les répétitions n'avaient pas été suffisantes. Le concert fut terminé par la symphonie en si bémol, de Beethoven, qui fut magnifiquement exécutée. L'orchestre se surpassa par son zèle et son attention ; — Sie passten aufwie schiessvœgd, — aurait dit Zelter.

« Après le concert, l'orchestre me fit et je lui rendis une foule de congratulations ; après l'orchestre, les jeunes gens de Saint-Thomas, puis Moschelès, une foule de dilettantes, les rédacteurs des deux journaux de musique, etc., etc.. Vendredi, concert de Moschelès; je dois jouer avec lui son morceau à deux pianos; il jouera mon nouveau concerto; on jouera mes Hébrides. Aujourd'hui, à midi, Moschelès, Clara Wieck et moi jouons le triple concerto de Bach en ré mineur. Combien Moschelès est bon pour moi ! combien il s'intéresse à ma situation ! combien je suis heureux de voir qu'il m'approuve ! comme il joue admirablement, et mieux que moi-même, mon rondo en mi bém>ol I Nous mangeons à midi à son hôtel et le soir il vient à mon thé. Nous pouvez juger de tout cela, car vous le connaissez, et surtout mon père.... »

On le voit, Mendelssohn avait pris possession avec ravissement de sa position nouvelle. Il avait trouvé le bonheur, le repos, la satisfaction légitime de ses rêves. Un malheur imprévu vient tout à coup le frapper; il le supporte d'une façon stoïque; mais la blessure est profonde, inguérissable ; Mendelssohn chérissait son père : son père meurt.

c Cher Schubring, écritril le 6 décembre 1835 à son ami, tu sais le coup funeste qui m'a frappé moi et les miens. C'est le plus grand

-Gide tons les malheurs. Je me demande encore si je pourrai on non supporter une pareille épreuve. Voici trois semaines écoulées et la douleur est aussi vive qu'au premier jour. Ce que je vois le plus clairement, c'est qu'il me faut ou renoncer à toutes choses ou recommencer une vie nouvelle. Mon passé s'anéantit. Gomme consolation et comme exemple, nous avons notre mère qui supporte sa perte avec une merveilleuse grandeur d'âme; elle reporte toute son énergie vers ses fils, ses petits-fils, cherchant à combler l'abîme. Mes sœurs font tout ce qu'elles peuvent; j'ai été passer dix jours à Berlin pour que ma mère fût au moins entourée de tous les siens... Ce qu'ont été ces jours, tu le devines et ta pensée ne m'a sûrement pas abandonné pendant cette sombre période. Dieu a exaucé la prière que lui avait souvent adressée mon père. Sa fin a été paisible, douce et rapide. Mercredi 18, il était encore au milieu de sa famille ; le soir il se coucha tard; le jeudi matin il se plaignit un peu: à dix heures et demie il était mort. Les médecins ne savent quel nom donner à sa maladie. Mon oncle m'a dit que mon grand-père Moïse était mort ainsi, sans maladie apparente, dans le calme et la plénitude de sa raison. Depuis bien des années, mon père était pour moi comme un ami plein de bonté. Mon cœur lui était tout dévoué, et pendant mon absence, je n'ai pas vécu une heure sans songer à lui. Tu l'as connu dans notre maison, tu l'as vu au milieu de nous tous, tu dois concevoir mon aflQiction! Il ne me reste plus qu'à faire mon devoir, et j'y consacrerai toutes mes forces; il le désirait, vivant; mort, je lui obéirai comme s'il pouvait me voir... Je ne pensais pas, lorsque je tardais tant à répondre à ta dernière lettre, que ma réponse serait telle. Merci de ton amitié. Quelle inspiration pour le beau texte du Patdus : c Der du der Rechte Vater bist. » J'ai le chœur dans la tête; je vais l'écrire. Je vais hâter la terminaison du /^aft^u^avec une ardeur fiévreuse. Dans sa dernière lettre, mon père me pressait et attendait la fin de mon travail avec une vive impatience. Je vais donc tout mettre en œuvre pour terminer aussi bien que possible. J'ai commencé aujourd'hui et je veux continuer tous les jours.. . » Il n'y a aucun commentaire à ajouter à cette lettre, qui est celle d'un honnête homme et d'un homme fort.

Le père de Mendelssohn était un homme éminent, instruit en toutes choses, et qui, ne se laissant pas éblouir par la gloire de son fils, savait lui donner, en musique, d'excellents conseils, lui signaler recueil quand il faisait fausse route; il avait su discerner avec un tact infini les défauts qu'aujourd'hui encore il est impossible de ne pas apercevoir dans la musique de Mendelssohn, une harmonie trop touffue, un abus des formules scolastiques, un excès de notes; il est à regretter qu'en regard des lettres de Félix à son père, on n'ait pas publié les lettres d'Abraham Mendelssohn à son fils. On eut ainsi appris à connaître un homme aussi éminent par le cœur que par l'esprit. Une seule lettre a trouvé grâce ; elle est datée du 10 mars 1835. Après avoir fait connaître à son fils ses idées particulières sur la musique religieuse de Sébastien Bach, et notamment sur l'emploi des chorals figurés qu'il critique dans de certaines limites, il rend compte d'une des dernières matinées musicales de sa fille Fanny :

c A la dernière matinée musicale de Fanny, des voix choisies ont exécuté le motet de Bach : le temps divin est le meilleur et ton Ave Maria. Une grande partie du milieu de cette dernière pièce, ainsi que la fin, m'ont paru trop travaillées, trop difficiles, pour être utiles aux simples. Le style en est trop catholique. Rébecca m'assure cependant qu'il y a eu dé la confusion dans l'exécution du milieu de VAve Maria et que j'ai pris cette confusion pour de la difficulté. Gela prouve peut-être que je suis un ignorant, mais ne prouve pas que le final ne soit péniblement modulé! Pour la pièce de Bach, je la trouve merveilleuse, surtout l'introduction, que Fanny a parfaitement bien chantée et qui m'a saisi d'une façon étrange. Je songeais à risolement de Bach, à son éloignement du monde contemporain, à sa simplicité, sa bonté, sa force incomparable, sa clarté céleste. J'ai ressenti les mêmes émotions en entendant les autres pièces : Dresse ta maison, C'est la vieille alliance, sauf réserves pour l'air de basse avec alto solo. Ce qui m'était apparu clairement par la Passion, à savoir que Bach est le représentant musical du protestantisme, m'est encore apparu d'une manière positive par l'audition de ces deux dernières pièces. J'en ai aussi la preuve, pour ainsi dire négative, par l'audition d'une messe à l'académie : rien de plus anti-ca-

thûUque que cette messe. Malgré ses grandes beautés, elle présentait

à mon esprit une contradiction insoluble et pénible; on eût dit un ministre protestant chantant la messe dans un temple. Par là m'ap-

paraissait également avec clarté Timmense service rendu par Zelter, qui a réellement restitué Bach à TAllemagne. Avant lui, il n'en était plus question ; à peine parlait-on encore un peu du Clavecin bien tempéré. Ce fut Zelter qui projeta la vraie lumière sur Bach, en faisant connaître ses autres œuvres au complet et en les révélant aux vrais artistes. Ses exécutions musicales du vendredi sont une preuve que rien de ce qui est entrepris sérieusement et continué avec un calme non interrompu, ne peut rester sans succès. lî m'est prouvé du moins que, sans Zelter, ta direction musicale eût été tout autre. »

c Ton projet de restaurer Haendel dans son état primitif m'a suggéré quelques pensées sur l'instrumentation de ses œuvres... » Suivent des remarques aussi justes que profondes du père de Mendelssohn sur cet autre géant de la musique. En terminant sa lettre, cet homme excellent déplore la publication récente de la correspondance de Goethe avec un enfant. « Je la considère comme une lamentable et pernicieuse profanation de la presse. C'est ainsi que, vite et toujours plus vite, se détruisent les illusions , sans lesquelles la vie est une mort anticipée. Vis, mon enfant, avec des illusions, et conserve-moi ta tendresse filiale. Ton père. »

A partir du coup terrible qui vient de frapper toute la famille, on voit Mendelssohn accepter valeureusement sa situation, redoubler de tendresse envers sa mère , chercher dans le travail un oubli de sa douleur. II tient sa famille au courant des incidents artistiques de Leipzig; il cherche à égayer ses sœurs; il leur fait un récit humoristique du concert donné par le célèbre Gusikow : « Un vrai phé-

nomène, nn gaillard qui se pose, en expression et en agilité, comme régal des plus grands virtuoses du monde, et qui, sur son instrument de paille et de bois, lui a fait plus de plaisir que bien des pianistes ; il leur parle de Merck, le premier de tous les vioUmceUistes vivants, avec lequel il doit jouer en public.

On lui offre d'aller à Francfort diriger plusieurs concerts du Cœcilien-Verein (Association de Sainte-Cécile). Après beaucoup d'hésitations, il accepte, et se réjouit d'y rencontrer son ami Hiller. «Depuis que je suis fixé à Leipzig, dit Mendelssohn, je sens que j'ai posé un pied ferme sur le sol de la patrie allemande; je ne songe plus à voyager hors de mon pays. »

Le 14 juillet, Mendelssohn est à Francfort; il écrit à sa mère et à sa sœur Rébecca : c ... Je suis dans la maison de mon ami Schelble. Mon ami et sa femme sont en Souabe, et ils ne reviendront pas pendant mon séjour. Il n'y a, dans la maison, que la belle-mère de Schelble avec une femme de chambre. De mon côté, je suis seul avec deux sacs de voyage et un carton à chapeau... Je me réjouis d'être venu ici : accueil amical, bon piano, beaucoup d'excellents musiciens, repos et tranquillité, toutes choses que je n'eusse pas trouvées à l'hôtel : vue admirable de ma fenêtre : le Mein est splendide en été avec ses nacelles, ses trains, ses barques, ses rives éclatantes, le vieux fanal qui montre le sud, les montagnes bleues; j'étais venu avec la ferme intention de travailler, et voilà que je ne puis faire autre chose que repaître mes yeux de cette vue. La paresse m'envahit. Je suis couché sur un sofa; je lis les entretiens d'Eckermann avec Goethe ; je me plonge dans mes souvenirs ; je crois voir les gestes, entendre la voix du vieux maître. . .

c Je vais cependant commencer les répétitions et essayer du Bach; j'ai revu Hiller; c'est un phénomène pour moi et nous avons des discussions interminables: il n'est pas assez exclmif. Par nature il adore Bach et Beethoven avant tout; il voit l'art du côté sérieux; mais, avec cela, il se plait à Rossini, à Auber, à Bellini ; il n'y a pas d'exemple de multiplicité pareille. Nous disputons sans cesse ; mais il ne m'en est pas moins cher.

Hier, de bonne heure, je vais chez lui; qu'y vois-je? Rossini, gros

et gras, en belle humeur du dimanche. Je ne connais pas d'homme plus amusant et plus spirituel qu^nd il veut. Nous passâmes tout le temps à rire. Je lui ai promis de lui faire entendre, au concert de CcdcUien-Verein, la messe en te mineur et quelques autres pièces de Bach : ce sera joli si Rossini adniire Bach. Il parle très-sérieusement; il veut hurier avec les loups; il est fou de FAllemagne, et quand il a épuisé la carte des vins du Rhin, il faut que le garçon lui montre sa chambre, qu'il ne trouverait pas sans cela ; il raconte sur Paris, sur les musiciens, sur lui, sur ses compositions, les choses les plus risibles et les plus gaies. Il témoigne aux hommes qui sont ici un si incroyable respect , qu'on serait tenté d'y croire si l'on n'avait pas d'yeux pour apercevoir son visage fin. Esprit, vivacité, pointe dans chaque geste, chaque mot! qui ne le tiendrait pas pour un génie n'a qu'à venir l'entendre, il partira convaincu du contraire. »

€ Je viens de lire avec ravissement le premier volume de Dichtung und Wahrheit. Depuis mes années d'enfance, je n'avais pas rouvert ce livre. Il ne m'avait pas plu; aujourd'hui que je connais toutes les localités dont il parle, il m'enchante; cela console des pauvretés littéraires et artistiques qui nous inondent aujourd'hui. >

La pensée de Goethe, on le voit, n'abandonne jamais Mendelssohn; le souvenir de ce grand génie s'impose à lui dans toutes les circonstances décisives de sa vie. Nous touchons, en eifet, à un moment solennel de son existence.

c Je suis dans une disposition d'esprit toute spéciale, écrit-il à sa sœur Rébecca le 22 août 1836 ; je ne puis ni dormir, ni composer, ni jouer du piano... à peine puis-je dessiner à bâtons rompus...» C'est que le cœur de Mendelssohn a enfin parlé ; il va mettre le comble au bonheur constant de sa vie par son union avec une femme digne de lui. c Elle lui semblait destinée d'avance, dit un biographe, par son nom d'abord : elle s'appelait Cécile, comme la patronne de la musique; et bien des fois en poète, en rêveur délicat et tendre, il dut le prononcer tout bas, ce nom d'une douceur harmonieuse et pénétrante, dont le bruissement rappelle les murmures légers qui reviennent avec le printemps et agitent la verdure transparente des jeunes feuilles. »

Tel était peut-être le charme magique qui retenait Mendelssohn à Francfort. Son bonheur une fois assuré, il ne songe plus à diriger les concerts du Cmliet^-Veretn. L'association manque d'énergie, de but déterminé; elle se disloque, personne ne veut de la place de directeur ; Neukomm la prend un moment pour se retirer bien vite. Hiller va passer une saison en Italie ; elle va rejster aux mains de Ries, qui, malheureusement, < manque de respect pour les grandes œuvres d'art » . Bref, Mendelssohn revient au plus vite à Leipzig avec sa jeune épouse. Il y est accueilli à bras ouverts par tous ses amis. Son retour coïncide avec les fêtes de Noël ; de là une charmante description de ces fêtes de famille si chères aux Allemands. < Cadeaux de noël, poésies de toute sorte ; on chante le mariage du compositeur sur umtonde romance; il faut qu'à son tour il compose : les jeunes dames lui apportent du papier, un crayon ; il improvise sur sa serviette pendant que les convives mangent des gâteaux. Il termine son lied à quatre voix en même temps que disparait le dernier anana. Alors, chacun prend sa partie et l'on chante l'œuvre du compositeur con amore et d'une façon si sentimentale, que la société entière est dans la joie et l'attendrissement. >

Vers le milieu de juillet, Mendelssohn va passer quelques mois à Bingen. On est frappé, vers cette époque, de la recrudescence du sentiment religieux protestant chez le compositeur; il lit la Bible; il se préoccupe d'un nouvel oratorio, un Petrm, dont il voudrait faire le pendant de son PatUtis.

Il écrit à sa mère le 13 juillet : c Je vais passer quelques mois à Bingen... La vue de ma fenêtre est, à elle seule, un charmant voyage. Mon hôtel est sur le Rhin, auprès de la forêt; à gauche la tour des Rats, à droite le Johannisberg. Aujourd'hui, enfin, j'ai reçu une Bible et un piano ; ce n'a pas été sans peine, car à Bingen, on est anti-musical et catholique ; on ne veut entendre parler ni de piano ni de Luther. J'ai bien à travailler, car je n'ai pas mis une note sur le papier, et pourtant on m'écrit de Birmingham que les fêtes musicales sont décidées et que l'on compte sur la présence de la reine Victoria.

€ Nous avons ici les deux Schadow et leur famille. Il faut voir

avec quel enthousiasme le vieux Schadow parle de Fanny , et quel portrait il eu fait, lorsqu'elle accompagne au piano !...

€ Je veux écrire un nouvel oratorio pour les fêtes de Dusseldorf, puisqu'il m'est impossible de trouver un texte d'opéra. Je dessine; Schadow m'a appris à faire de petits bonshommes, des soldats, des bossus, des polissons... J'ai dessiné l'évéque Hatto dévoré par les rats, magnifique sujet. Adieu, chère mère; pardonne-moi mon incohérence. >

Le lendemain, il écrit à son ami, le pasteur Julius Schubring, la lettre qui suit : c Un conseil, cher Schubring, pour une entreprise qui me touche et qui te touchera aussi, j'en suis convaincu. Je connais l'intérêt que tu me portes et j'en ai des preuves. Il s'agit du choix d'un oratorio ; — je n'oublie pas que c'est de toi que me sont venues les meilleures indications pour le texte de mon PauUus. Beaucoup de raisons militent dans mon esprit en faveur d'un Petrtis; avant tout la destination de l'ouvrage aux fêtes de la Pentecôte de Diisseldorf et le grand rôle que la Pentecôte joue dans le sujet. J'aimerais, en rapprochant cet ouvrage projeté du Paulm, à voir figurer dans ces deux oratorios, les deux plus grands confesseurs, les deux grands étais de la religion chrétienne. J'ai à te demander, — et tu peux me répondre mieux que personne, parce que tu as toutes les connaissances du sujet, qui me manquent, — si les données de la Bible, abstraction faite de la grande situation donnée à Pierre par les églises catholique et protestante, en qualité de premier martyr, de premier pape, etc.. si ces données sont sufQsantes pour servir de base à un oratorio symbolique, —je dis symbolique, car, à mon avis, le sujet ne devrait pas être traité à la manière historique, comme cela était possible dans le Paulm; dans un travail historique, le Christ doit apparaître aux premiers temps de la vocation de Pierre, et, s'il parait, Pierre ne peut plus occuper la première place. Il suffirait de mentionner les points historiques, la trahison, le repentir, les clefs données par le Christ, la Pentecôte, etc.. mais par allusion, en manière de prophéties. C'est du moins ainsi que je le conçois. L'important est de savoir si l'entreprise est possible. Écris-moi à ce sujet dès que tu le pourras. Je crois qu'il y aurait à diviser l'on-

vrage en deux parties ; la première irait de rabandon des filets an Tu es Petrm; la seconde comprendrait la retraite au désert, la mort du Christ, le discours de Pierre, et se terminerait par la descente de TEsprit-Saint.., >

Mendelssohn ne réalisa jamais ce projet d'un Petrus; mais il est intéressant de voir quelle importance il accordait aux questions de texte, et combien de grandes et hautes idées s'agitaient dans son esprit.

Ici trouve sa place une lettre intéressante qui a trait aux compositions de sa sœur Fanny. Cette jeune femme , mariée au peintre Hensel, était la sœur préférée du compositeur; elle avait un véritable génie musical et parait avoir laissé un assez grand nombre de compositions; mais elle avait un éloignement très-grand pour la publicité ; rien ne put jamais vaincre ses répugnances à cet égard. Le nom de son frère était trop grand pour qu'elle osât faire figurer le sien sur les catalogues de musique, et, il faut bien le dire, Mendelssohn ne Tencouragea pas à sortir de cette prudente réserve, c Tu m'écris, ditil à sa mère, au sujet des nouveaux morceaux de Fanny, et tu me dis que je dois lui conseiller de les publier ; tu en fais en même temps l'éloge, ce qui est superflu, parce que je suis convaincu moi-même de leur excellence. Si elle se décide à les mettre au jour, je lui faciliterai les moyens de publicité de manière à lui épargner toute peine; mais, quant à lui conseiller de publier quelque chose, je n'en ferai rien. Ceci serait contraire à mon inébranlable manière de voir. Je tiens la publicité pour quelque chose de très-grave (elle devrait l'être, du moins), et il ne faut s'y résoudre que si de la vie d'auteur on veut faire toute sa vie... Fanny, comme je la connais, est une femme du monde; elle est, en même temps, une femme d'intérieur, soigneuse de sa maison; elle ne songe pas encore au public, au monde musical, ou, du moins, cette nouvelle vocation n'a pas encore pris la place de la première. La lancer sur la voie de la publicité serait peut-être troubler sa vie... Donc, je ne dirai rien. Mais si elle se décide, soitde son propre mouvement, soit pour plaire à Hensel, à publier quelque chose, mon secours lui est acquis... >

Dans la dernière édition du Dictionnaire de la Conversation de

Brockhaus (vol. 7, 1853), on lit ces mots : Fanny M... sentait une profonde répulsion pour la publicité, si bien que, par plaisanterie, son frère laissa paraître ses compositions sous son nom... On pourrait croire, par là, que toutes les œuvres de la sœur ont été publiées sous le nom du frère. Cela est inexact. « Pour éclairer l'opinion et réduire cette croyance à sa juste valeur, dit M. Jules Rietz dans sa Notice sur les œuvres de Mendelssobn, il est bon de faire savoir que Mendelssohn a compris, dans les quatre premières livraisons de ses lieders, six lieders avec paroles composés par sa sœur Fanny ; ce sont les lieders : Nostalgie n"" 2, Italie n"* 3 ; Svkika et Hakem, duetto, n** 12 dans l'œuvre 8; Désir n° 7, Perte n"" 10, la Religieuse n* 12, dans l'œuvre 9.

Les fêtes de Birmingham eurent lieu aux approches d'octobre. Mendelssobn s'y rendit et assista à Texécution de son Paulus. Il y fut l'objet des démonstrations les plus enthousiastes. « Jamais je n'avais eu pareil succès. Applaudissements, rappels; j'avais beau me cacher, il m'était impossible de m'y soustraire... > Au milieu de son triomphe , une seule chose l'afflige, l'ingratitude des Anglais pour Neukomm, un homme dont la personne et les œuvres étaient jusqu'alors prisées par-dessus tout, qu'on appelait « le roi de Birmingham », et qu'on traite d'une façon outrageante; on ne joue qu'une pièce de lui, une seule, et encore, en commençant, à la place la plus défavorable. On l'écoute à peine... C'est un affront véritable pour un homme jusqu'alors placé sur un piédestal imposant...! Ce procédé lui donne à réfléchir sur le cas qu'il faut faire .des enthousiasmes du public; et, rendant hommage aux grandes qualités de Neukonlm, il ajoute : < Je l'ai trouvé charmant, affectueux pour moi, et franchement, en mille choses, je ne saurais mieux faire que de suivre son exemple. Calme, finesse, franchise, il réunit tout; c'est un vrai et consciencieux ami. > Ce passage est honorable pour Neukomm et pour Mendelssobn.

Ce dernier ne fit qu'un très-court séjour en Angleterre. Le 4 octobre il était revenu à Leipzig, reprenant son bâton de commandement. Tout le monde sait l'excellente direction que Mendelssobn avait su donner aux concerts de Leipzig. Disons seulement

qu'il se doHûait une peine infinie, que le choix des morceaux était toujours excellent, que le monde musical doit à Mendelssohn la connaissance ou, pour mieux dire, l'exhumation d'œuvres classiques admirables, presque inconnues, et qui, sans lui, seraient res* tées dans Téternel oubli. Il admettait aussi les œuvres modernes, mais à condition qu'elles fussent sérieuses, consciencieuses, importantes. 11 donnait parfois des concerts qu'il intitulait historiques, et dans lesquels il produisait des morceaux de différentes époques, par ordre chronologique. C'est dans un de ces concerts qu'il fit figurer la symphonie du Départ, d'Haydn, c œuvre curieuse et mélancolique, dit-il; chaque musicien s'en va l'un après l'autre en éteignant sa bougie ; il ne reste à la fin que le 1'' violon devant son pupitre, et c'est lui qui termine. Cette symphonie réjouit extraordinairement le public. »

Le travail de direction auquel se livrait Mendelssohn le fatiguait beaucoup. < Deux mois de direction, disait-il, me fatiguent plus que deux longues années données au travail de la composition. > Et pourtant, pendant cette période, sa vie semble avoir été parfaitement heureuse. En décembre 1837, il écrit i son ami Ferdinand Hiller, alors à Milan :

c Penses-tu un peu à Leipzig, au milieu des plaines lombardes? Écris-moi bien vite une longue lettre avec toutes sortes de détails. Tu ne saurais croire combien elle m'intéressera. Dis-moi où tu demeures, ce que tu écris, ce que font Pixis et Rossini ; parle-moi du Dôme blanc, du Corso... Rien ne me plaît davantage que ce beau pays. Ne crains pas d'écrire et garde-toi bien de dédoubler tes feuilles. Te plais-tu en Italie aussi complètement et aussi sincèrement que je l'ai fait moi-même? respires-tu l'air avec délice?... Écris-moi vite, bien vite. — Quant à moi, veux-tu savoir si je suis heureux? Je suis marié; j'ai une maison propre, nette, commode, avec une belle vue sur des jardins, sur des champs... Depuis le temps où je résidais sous le toit paternel, je ne me souviens pas d'avoir eu autant de bonheur. Je suis dans un milieu agréable et personne ne contrarie mes goûts ni mes désirs... Eu vérité, je me surprends à penser : cette position ou pas d'autre, etc.. >

Il est pourtant une chimère qu'il poursuit sans pouvoir Tatteindre : un bon poëme d'opéra, c j'en ai là, dit-il à sa sœur Rébecca, quatre, tous plus risibles les uns que les autres ! Je me vois forcé d'écrire de la musique inslrumentale en attendant un poète inconnu qui loge peut-être à deux pas de moi, peut-être à Tombouctou, que sais-je! »

C'est cependant à cette époque qu'il conçoit la pensée de son oratorio Hélias. Nous trouvons plusieurs lettres de lui où il consulte son ami le pasteur Schubring sur le sujet et le plan de cette œuvre nouvelle.

Mendelssohn profitait des loisirs que lui laissait sa position pour aller, pendant la belle saison,' se recueillir dans quelque jolte petite ville sur les bords du Rhin ; il choisissait un appartement bien éclairé, avec de grandes fenêtres donnant sur le fleuve; il avait sa Bible, un bon piano, des livres, ses cartons. Les belles pensées lui venaient en foule. Il travaillait avec plaisir et avec fruit. Dans une lettre datée de Goblentz et adressée à Garl Klingemann, un de ses

plus cbers amis, il décrit le programme invariable de ses journées : c Le matin je travaille; puis, je me baigne, je dessine; dans le milieu de la journée, je joue de l'orgue ou du piano ; le soir, je vais me promener dans les bois; et enfin, je vais soit en société» soit chez moi où se réunissent d'excellents amis. C'est une vie parfaitement heureuse. > Dans la même lettre, il révèle une particularité intéressante : c Lorsqu'il y a deux ans je fus en Angleterre, ma femme tenait un petit journal qu'elle avait commencé depuis notre mariage, et, pendant mon voyage, elle m'avait laissé, chaque jour, une page blanche afin que je pusse mettre mes pensées à côté des siennes. Cela m'a donné la pensée d'en faire autant, et depuis quelque temps, sur le petit' livre vert que tu m'as donné en 1832, j'écris journellement mes notes et mes observations » .

Que de précieuses indications ne trouverait-on pas dans ces pages sincères ! Mais on comprend quel sentiment de réserve et de respect a interdit de les livrer à la publicité,

Mendelssohn s'intéresse à tout ce qui se publie, à tous les grands hommes de l'art. À Moschelès, ildemande ce que fait Onslow : c A-t-il écrit quelque chose de nouveau? Et le vieux Cherubini? quel gaillard unique {einsiger kerl) ! J'ai là ses Abencérages ; je ne puis cesser de m'extasier à ce feu pétillant, à ces tournures spirituelles, à cette élégance et à cette finesse extraordinaire avec laquelle tout est écrit. >

En automne, 1839, Fanny Hensel va faire un voyage en Italie ; elle demande quelques indications à son frère, et il lui écrit les deux lettres suivantes, notes rapides et humoristiques jetées au courant de la plume, et qui sont comme un écho lointain de ces belles années de jeunesse pendant lesquelles le compositeur avait, lui aussi, parcouru le doux pays où fleurissent les citronniers. Les voici textuellement :

c Leipzig, le 14 septembre 1839.

€ Chère Fanny, tu me demandes de longuement t'écrire ; en conséquence je fouille mes vieilles notes ; elles sont fort incomplètes. Hensel, mieux que moi, te servira de guide. Mais, pour tenir ma promesse, voici ce que j'ai à te dire :

€ Isola Bella. — Monte sur la plus haute cime ; regarde à droite, à gauche, devant, derrière; toute l'île et tout le lac sont à tes pieds.

€ Venise. — Visite la Casa Pisani avec le Paul Véronèse, et la galerie Manfrini avec une merveilleuse Joueuse de lyre^ de Giorgione, avec un non moins merveilleux Ensevelissement du Titien (Hensel va rire de moi) ! Compose quelque chose pour la Joueuse de lyre. Je l'ai fait moi-même. Songe à moi devant V Assomption de Marie. Vois combien la tête est sombre, comme elle se détache sur le ciel clair. La tête parait brune et il en résulte une expression d'enthousiasme et de béatitude inouïs. On ne peut se figurer cela si on ne l'a vu. Si., devant le ciel d'or éclatant qui est derrière Marie, tu ne songes pas à moi, que tout soit fini entre nous. Tu verras aussi deux têtes d'anges

devant lesquelles un lourdaud même comprendrait ce qu'est la vraie beauté ; et si la Présentation de Marie et la Marchande d'omfs ne te plaisent pas, je ne suis qu'un c pfefferkom » (1). Devant les lions de l'Arsenal, songe aux vers de Goethe : « Stehn zwei altegriechische lœwen, etc.. (2) Promène-toi le soir en gondole; remarque les autres gondoles noires et rapides ; pendant qu'elles glissent doucement, si tu ne songes à toutes les histoires d'amour dont parlent les poètes, dis que je suis un « cheval de paysan » {Bauempferd).

« Florence. —Je trouve ce qui suit, dans mes notes sur la galerie des portraits. Dis-moi si tu trouves mes observations exactes : ici l'on peut comparer la tête et son produit, l'œuvre et l'extérieur, le portrait et l'artiste : Titien puissant et royal ; — Dominiquin, net, clair, judicieux, enjoué; — Guido, blanc, distingué, magistral, tranchant; — Lanfranc, une caricature; — Leonello Spada, fanfaron, sac-à-vin; — Annibal Carrache, inquiet et cherchant autour de lui ;

— les deux Carrache, réunis comme d'habitude ; — Caravage, commun, figure de chat; — Le Guercin, mignard, affecté, mélancolique;

— Bellini, cheveux roux, visage austère ; — Giorgione, chevaleresque, fantastique, lumineux et calme ; — Léonard de Vinci, un lion;

— au milieu, le maladif et céleste Raphaël; — au-dessus, Michel- Ange, laid, énergique, méchant; — Carlo Dolci, un fat; — Gérard Dow, un accessoire de ses instruments de cuisine, etc.. —Regarde dans la grande galerie, à gauche de la Tribune, un petit tableau de Fra Bartolomeo, à peine grand comme cette feuille de papier, divisé en deux compartiments, délicieusement peint. Incline-toi devant le buste desMédicis, qui ont fondé tout cela. La Tribune est admirable. Avant tout, visite toutes les vieilles églises : Maria-Novella, Santa- Annunciata, San-Marco, et, tout auprès, l'Académie, etc..

€ Si la place du Dôme, où est la statue de Brunelleschi, ne te plaît pas, il est évident que je ne suis qu'un mauvais guide.

€ Milan. — Promène-toi sur le dôme. Tu seras entourée de millions d'aiguilles et tu auras une vue délicieuse.

(1) Intraduisible.

(3) c Là se tiennent les deux lions grecs, etc. . . •

< Gènes. — Visite la villa Negri, si tapasses auprès, le soir.

c Entre Gènes et Florence, tout est à voir. Ne néglige, à aucun prix, l'église de Saint-François-d'Assises. — Même recommandation pour tout ce qu'il y a à Pérouse.

c Bois à Florence un flacon d'Aleatico, puis un autre de Yino- Santo pour comparer.

Rome. — Semaine sainte: ennuie-toi pendant toutes les psalmodies; ce ne sera pas dommage; passe encore, si les chanteurs entonnent, à la fin, le Benedictus Dominw Israël, à quatre voix, et à l'unisson, fortissimo en ré mineur; cela résonne pompeusement. Écoute les remarquables modulations que fait le hasard s'il arrive qu'un prêtre non musicien prenne un livre pour un autre ; pendant que l'un finit en ré mjajmr, l'autre commence en simineur. Observe tout à la Sixtine. Écris quelque mélodie ou quelque autre chose pour ton F. M. B. Salut de ma part au vieux Santini. Jouis du beau coup d'œil de la chapelle, au dimanche des Rameaux, alors que les cardinaux, somptueusement attifés, marchent avec des palmes, chanteurs en tête du cortège. Les Impropères, en si majeur, pour le vendredi-saint, sont fort belles. Remarque, quand le plus vieux cardinal entonne le Credo, au premier jour de Pâques, combien la cérémonie est animée, alors que le canon tonne, que toutes les cloches résonnent, etc.. Va à la Grotta-F errata, c'est charmant et entièrement peint par le Dominiquin. N'oublie pas l'écho de Cœcilia Metella. La tour est à gauche du chemin; dans cette direction, environ à cinquante pas plus loin que le chemin, entre de vieux fragments de murailles et de rochers, est le plus bel écho que j'aie rencontré de ma vie. On ne peut se lasser de l'interroger. Au delà, tout est affreux, et il faut revenir. Apprends à distinguer toutes les différentes espèces de moines.

Naples. — Sur la voie Chiatamone, quand la mer gronde et se brise, songe à moi. Loge-toi près de la mer; j'ai logé à Sainte-Lucie, n** 15, je crois; c'est très-beau. Va de Castellamare sur le mont Saint-Ange à Amalfl ; c'est le plus beau chemin de toute l'Italie. Va d'Amalfi à Atrani, et là, visite l'église ; de la hauteur tu embrasseras un panorama splendide.

c Ne l'échauffé jamais trop, c Ne te chagrine pas.

Ne te réjouis pas trop, parce que cela agite. « Sois incroyablement raide et hautaine ; cela dans ton intérêt. Mange du broccoli en salade avec du jambon; dis-moi si ce n'est pas un régal friand; c'est du moins mon avis. En voilà assez pour aujourd'hui. Porte-toi bien, chère Fanny, toi et toute la famille Hensel. Nous songeons à vous constamment. Vos joies seront les nôtres.

€ Félix. >

c Leipzig, 4 janvier 1840.

« Ces petites feuilles tont à Rome

« Te souhaiter le bonheur pour le doutoI au. »

c Je commence ma lettre en style de chanteur ambulant, et je rirais bien si tu la recevais au milieu du Golysée. Où demeures -tu à Rome? as- tu mangé du bon broccoli avec du jambon, ou encore de la zuppa inglese?Le cloître Saint-Jean-et-Paul est-il toujours debout? Le soleil se lève-t-il toujours pour toi sous la forme d'un petit pain beurré? J'ai joué à Ferdinand Hiller tes caprices en si majeur, sol, mi, fa, et nous les avons, tous deux, admirés. Nous avons voulu y chercher le galop du cheval, mais il n'y était pas; ceci en manière de plaisanterie. Je te jure de rompre mon opiniâtre silence. Pardonne-le moi. Voici mes excuses ; le baptême d'abord, et par suite, l'arrivée de ma mère et de Paul ; dans l'intervalle, commencèrent les concerts d'abonnement. Ma mère se mit en route; Paul quatorze jours après; puis vint Hiller, qui voulut demeurer à la maison; il comptait rester huit jours; il assista à quelques répétitions, et, finalement, s'enferma pour tout l'hiver, afin de terminer son oratorio de Jérémie, qu'il compte faire représenter ici en mars. Puis vint un affreux catarrhe qui me garda trois semaines, en partie au lit, en partie dans ma chambre, et me mit, tout le temps de fort méchante humeur. Ensuite arrivèrent Breitkopf et Haertel pour me demander le manuscrit de ma seconde livraison de lieder à quatre voix, qu'ils ont maintenant, et celui du trio qu'ils n'ont pas encore ; ensuite

vint le copiste, qui me demanda la partition du nouveau psaume qu'avant-hier, au commencement du premier concert de la nouvelle année, nous avons glorieusement exécuté. Arrivée de cent seize amis; dans l'intervalle, venue de M"^ Pleyel, qui compte pour deux cent seize, et qui a très-bien joué du piano; puis fêtes deNoëlet cadeaux qu'il m'a fallu faire : musique, dessins, cadeaux sérieux, cadeaux enfantins, etc.. Puis concert au bénéfice de M"* Meerti, tel est l'abrégé de mon histoire universelle depuis ma dernière lettre.

Mais pour Tamour de Dieu, que cherches-tu à Rome?— c Ce qu'il c y a de plus beau, > disait le général L..., c c'est de sortir de ce ( trou > . Il se trompe ; car il y a de belles courses à faire à l'intérieur. Que dis-tu des pifferari que les peintres représentent avec tant d'amour? As-tu ressenti la sensation désagréable que leur musique vous fait éprouver, dans le nez, par ses vibrations? Et la musique d'église à Saint-Louis des Franciscains ou ailleurs, je voudrais bien avoir ton avis à son endroit? Connais-tu enfin tous les cardinaux par leur nom rien qu'à voir leur cape et la queue de leur robe ? Si, devant une certaine dame du Titien, au palais Sciarra, et deux autres dames de lui encore au palais Borghèse (l'une nue, mais non l'autre, malheureusement), ou encore devant la Galathée de Raphaël, tu n'as pas songé à moi et désiré mon séjour à Rome, je te souhaite d'être la marquise Muti Papazurri, qui est plus large que haute, et qui a cinq pieds six pouces.

< Un bon conseil : va au mont Testaccio ; prends gîte dans un des bouchons qui s'y trouvent. Tu verras Rome tout entière comme si

tu y étais.

t Vois et revois VAurore, du Guide : pardonne les horribles quintes que font les chanteurs en considération des ornements dont ils les enjolivent. Promène-toi ; va au Monte-Pincio ; mange au milieu du jour ; compose beaucoup ; on avance merveilleusement à Rome; écris-moi prochainement une longue lettre ; regarde à la fenêtre d'un cloître qui est dans les environs de Saint-Jean-de-Latran, tu verras les montagnes d'Albano ; tu compteras les maisons de Frascati à la clarté du soleil. C'est plus beau que toute la Prusse et toute la Po-

logne. Pardonne cette folle lettre; prends-la pour ce qu'elle vaut; porte-toi bien, chère Fanny. Dieu vous garde. Bon voyage, bonne année.

« Votre affectionné Félix. »

Listz vint se faire entendre à Leipzig à la iSn de mars 1840. c 11 a passé quatorze jours ici, dit Mendelssohn, et a fait un scandale du diable. Je le tiens cependant, au fond, pour un galant homme, un artiste très-fort. Il joue mieux que tous les autres, c'est indubitable. Cependant Thalberg, avec son sang-froid, son jeu contenu, a bien aussi sa valeur; et puis, il me faut avouer que les compositions de Li^tz se mettent à Tabri de sa merveilleuse exécution ; elles ne sont dirigées que vers la virtuosité. Dans une fantaisie de Thalberg {la Donna del Lago, par exemple), nous voyons une accumulation des effets les plus finis et les plus recherchés, une progression étonnante de savantes et élégantes difficultés ; tout cela combiné, raffiné, exposé avec sûreté et science, plein du goût le plus délicat. Ajoutez que rhomme a une force incroyable dans le poignet, et que, malgré cela, il joue avec une légèreté de doigts inouïe. Listz possède, de son côté, une souplesse et une habileté de doigts très-grandes ; il a, de plus, un tact musical qu'on ne trouve chez personne; en un mot, je n'ai vu, chez aucun musicien, un tel sentiment musical répandu jusqu'au bout des doigts; il jaillit spontanément, et grâce à cette spontanéité, grâce aussi à une technique, une pratique énormes, il distancerait tous les autres, si les pensées originales n'étaient pas, après tout, la grande affaire; or, du moins jusqu'à présent, la nature semble les lui avoir refusées, tellement qu'à ce point de vue, la plupart des virtuoses modernes l'égalent ou le surpassent. A part ces restrictions, il est indubitable que Thalberg et lui tiennent le pre-

mier rang parmi les pianistes. Listz, malheureusement, s'est mal posé devant le public. »

Le célèbre pianiste, on le sait, ne voyageait jamais qu'accompagné d'un factotum à qui Ton reprochait des allures trop mercantiles. On douta du désintéressement de l'artiste ; on le soupçonna de vouloir escompter d'avance la curiosité du public. Le prix des places ayant été haussé, les assistants s'irritèrent, firent payer au maître les fautes du serviteur, l'accueillirent avec dédain.

Mendelssohn, toujours bon et généreux, entreprit de réconcilier Listz avec son public, et d'obliger son auditoire à lui rendre justice. Il loua à ses frais la salle du Gewand-Haus et y donna, en l'honneur de Listz, une soirée splendide à laquelle il invita toutes les notabilités de Leipzig. Il joua à quatre mains avec le virtuose^ exécuta, avec lui et Hiller, le triple concerto de Bach... A Tabri de cette noble hospitalité, Listz gagna sa cause, et, ne voulant pas se trouver en reste avec son hôte, il versa généreusement dans la caisse des musiciens pauvres le produit d'un magnifique concert qu'il donna quelques jours après.

Mendelssohn fit une petite excursion à Londres, dans l'automne de 1840, et revint à Leipzig à peu près à Tépoque où sa sœur Fanny revenait de son voyage d'Italie. Ce lui est une occasion de célébrer, dans une sorte de dithyrambe, les charmes de la bonne vie domestique àU&mande: « Voyager, c'est beau ; mais comme il est doux de retrouver son foyer, la vie douce et paisible, les bonnes mœurs antiques, le travail consciencieux et honnête ! >

Nous touchons à la fin de cette année 1840, si pleine de rumeurs politiques, pendant laquelle, comme le disait spirituellement Henri Heine, < ses compatriotes s'imaginèrent que les Français n'en voulaient pas seulement aux couronnes des roitelets germa-

niques> mais bien aussi aux pommes de terre de leurs sujets, et qu'ils désiraient posséder les provinces rhénanes pour boire leur bon vin du Rhin (1). >

Un médiocre poète, Nicolas Becker, composa, à cette époque, une chanson que toute TAUemagne chanta avec un enthousiasme qui tenait du délire: c Ils ne Vcmrontpas, le libre Rhin allemand... > Avec sa fine ironie, Henri Heine riait de cette furie gallophage, et en signalait tous les ridicules. Dans son poème de Germania, il fustigeait le pauvre Becker, en même temps qu'Alfred de Musset rimait sa mordante et belliqueuse réponse :

c Nous TavoDS eu, votre Rhin allemand ; ff II a tenu dans notre verre.... >

Mendelssohn, dont on ne saurait suspecter le patriotisme, jugeait la chose au même point de vue que Henri Heine. Il ne croyait pas à la guerre, et s'exprimait ainsi sur la malencontreuse chanson^ dans une lettre datée de Leipzig, le 20 novembre 1840 :

c Toute la ville retentit d'un lied, qui a une tendance politique contre les Français, et que les journaux voudraient, à toute force, rendre populaire. Grâce à la pénurie de la vie politique, ils y réussissent, et toutes les gens parlent du chant* du Rhin ou la Colognaise (2), comme ils rappellent. La chose est caractéristique. Les premiers vers sont : c Hs ne doivent pas l'avoir, le libre Rhin allemand; > et ces paroles reviennent à chaque strophe. Je cherche l'opportunité de cette chanson. Si encore on disait : c Nous voulons le conserver ; — mais on dit : t Hs ne doivent pas l'avoir. » Cela me parait stérile. N'est-ce pas une puérilité, en effet, quand on possède quelque chose fort et ferme, de crier et de chanter qu'aucun autre ne doit l'avoir ! Et voilà ce qu'on chante à Berlin et ici dans les palais, dans les casinos, dans les clubs, et, naturellement, tous les musiciens espèrent conquérir Timmortalitè en mettant ces paroles

(1) Henri Heiae, Lutéce. Lettres écrites à la Gautte d'Augibourgf de 1840 à 1843. » Préfoce.

(S) Par opporition au chant national firançais, ia Marseillaise.

en musique. A Leipzig, seulement, il a paru trois mélodies, et n'ose-t-on pas impudemment annoncer, dans les journaux, qu'il va en paraître une de moi, quand je n'y ai jamais songé^ même en rêve ! »

Et plus loin : c Hsertelme promet que, si je veux mettre c le libre Rhin » en musique, il vendra six mille exemplaires en deux mois... Non, vraiment, je ne ferai pas une pareille chose ! »

Mendelssohn demande des jouissances plus nobles et plus pures à la composition et à Texécution de ses grandes œuvres musicales ; il rend compte à sa mère de la seconde exécution du Lob-gesang, à Leipzig, à la fin du mois d'octobre :

€ Tu as appris, par les journaux, que nous avons, pour le roi de Saxe, fait exécuter le Lob-gesang dans un concert extraordinaire, et que tout s'est comporté magnifiquement. Il y avait un ensemble musical qui m'a comblé de joie. Le roi, pendant une suspension, m'a fait appeler. J'ai dû franchir un double rang de dames (tu connais la disposition de la salle) pour arriver à Tendroit où il se tenait avec sa suite. Il s'est longtemps et amicalement entretenu avec moi, et a parlé musique en connaisseur. Le Lob-gesang a été ensuite exécuté; à la fin de la seconde partie, comme j'étais encore à mon pupitre, j'ai entendu dire partout autour de moi : < C'est maintenant le roi qui vient; » et, en effet, c'était lui qui, à son tour, franchissait le rang des dames pour venir à moi (tu comprends la joie générale). Il me parla si chaleureusement et d'une façon si noble que ce me fut un grand plaisir et un grand honneur. Il me cita les passages qui lui avaient plu davantage ; il complimenta l'orchestre, les chanteurs, les chanteuses. C'était, dans la salle, un enthousiasme, un tumulte à se croire dans l'arche de Noé ! >

Le roi de Prusse. Frédéric-Guillaume IV, était un protecteur éclairé des arts. L'histoire lui pardonnera beaucoup en faveur de cette protection presque passionnée dont il entourait les peintres , les musiciens et les statuaires. Frédéric - Guillaume aimait réellement les arts et en parlait savamment» Il adorait surtout la musique. De plus, il avait une profonde estime pour le talent et le caractère de Mendelssohn. Il eut la pensée de Tenlever à son confrère de Saxe. Il avait besoin du concours de l'artiste pour la réalisation d'un projet considérable, éclos dans sa royale cervelle : il s'agissait de créei;^ à Berlin, une académie des beaux-arts, divisée en quatre sections : peinture, sculpture, architecture et musique. Il y aurait eu un directeur pour chaque section, et chacun, à tour de rôle, aurait eu la direction générale de l'académie tout entière; on avait jeté les yeux sur Mendelssohn pour être directeur de la classe de musique. Cette classe eût été une sorte de conservatoire, en même temps qu'une pépinière pour le grand théâtre royal. On avait également en vue de grands concerts publics, où Ton aurait exécuté, tour à tour, de la musique religieuse et de la musique profane.

Le roi tenait à Texécution de son plan avec une obstination toute germanique.Le conseiller privé, de Massow, reçut de pleins pouvoirs pour négocier avec l'artiste qui, de son côté, était vivement sollicité par sa famille d'accéder aux vœux de Frédéric-Guillaume.

Mais Mendelssohn était depuis longtemps habitué à traiter d'égal à égal avec les puissances royales. L'hôte de la reine Victoria, l'ami du roi de Saxe, crut devoir réfléchir longtemps avant de prendre un parti. Il est curieux de lire, dans sa correspondance, les documents consacrés i cet incident. Ce ne sont que mémoires, protocoles, préliminaires, tout l'attirail, enfin, des négociations diplomatiques : on dirait d'un potentat traitant avec un a]^tre potentat de la cession d'une province.

Mendelssohn juge le projet mauvais. Il ne croit pas à son exécution possible; le plan d'académie, tel qu'il est conçu, est irréalisable ; le réaliserait-on, que Tentreprise n'aurait pas chance de vie. Il ne se décide cependant pas tout d'abord à refuser la mission qui lui est proposée ; il vient passer quelques jours à Berlin ; il veut apprécier par lui-même les ressources musicales de cette ville; il voit tout en noir; il croit reconnaître que l'influence longtemps exercée par Spontini sur les choses de la musique n'a pas été bonne; il regrette qu'un autre artiste, Spohr, par exemple, n'ait pas été appelé à réparer, par son énergie, son savoir, ses hautes capacités, les mauvais effets de cette direction. Il n'ose pas dire tout haut ce que disait une femme spirituelle, et ce qu'il pense lui-môme, injustement peut-être, à savoir, que c les Prussiens sont un grand peuple excessivement désagréable. » Bref, rien ne l'attire dans la capitale de la Prusse; et il revient, une première fois, à Leipzig, sans avoir rien décidé.

Nous n'en finirions pas, si nous voulions décrire tous les incidents de cette négociation qui dura bien près de quatre ans ; disons cependant qu'un jour la résolution de Mendelssohn fut inopinément ébranlée, et, cela, au moment où il était plus dégoûté que jamais du séjour de Berlin, et sous le coup pénible du demi-succès de ses chœurs A'Antigone. On sait que ces chœurs avaient été écrits pour le théâtre de Potsdam. S'inspirant du caractère simple de Tart antique, Mendelssohn avait inauguré des formes inusitées. La nécessité d'employer le chœur suivant l'esprit de la tragédie antique, comme un personnage collectif qui prend part à l'action , lui avait donné l'idée d'une récitation à l'unisson, dont l'effet parut d'abord original, mais qui, bientôt, sembla monotone.

La musique de Mendelssohn, accouplée à la traduction littérale du chef-d'œuvre de Sophocle, ne réussit pas, ou du moins n'obtint qu'un succès d'estime. Mendelssohn, habitué , jusqu'alors, à des succès d'enthousiasme, vit là un échec sérieux, et demanda, peu de temps après, une entrevue au roi, dans l'intention de se dégager d'une manière complète.

Frédéric le reçut avec une affabilité parfaite, et le compositeur,

qui s'attendait à Yoir un visage irrité, fat fortement ému de la délicatesse des sentiments exprimés par le prince : < Je ne pais pas vons forcer à rester, Ini dit-il, mais je tenais à vous dire combien votre résolution me fait peine : elle renverse tons les plans que j'avais édifiés sur votre séjour à Berlin; elle fait un vide que je ne saurais combler. Si, encore, je connaissais un homme capable de réaliser ce que j'attendais de vous ! Mais je n'en connais point... — Eh bien ! j'ai songé à autre chose : créer, auprès de moi, comme une sorte de petite chapelle, un petit chœur de trente chanteurs et chanteuses, un petit orchestre pris dans l'élite des théâtres. Les dimanches et jours de fêtes, je ferai exécuter de la bonne et grande musique^ la vôtre, si vous y consentez. Comme musicien, est-ce qu'il ne vous serait pas agréable d'avoir un excellent instrument pour en jouer à vos heures ?

C'est cet instrument que je vous offre; c'est moi qui m'occuperai de sa formation, de sa composition; vous n'aurez rien à faire, sinon à apporter, de temps en temps, de belles œuvres, que vous ferez exécuter sous vos yeux et sous les miens... »

Mendelssohn revint de cette entrevue touché jusqu'aux larmes; le roi montrait tant de discrétion, il renonçait à ses rêves avec tant de bonhomie, que le compositeur fut sur le point de se livrer à la discrétion du royal interlocuteur. Cependant, tant ému qu'il soit, un Allemand a toujours, dans un petit coin de son cerveau, une case raisonneuse, et cette case disait à Mendelssohn : c Leipzig! ta liberté! Cet auditoire dévoué, cet orchestre d'élite que tu as façonnés, qui te chérissent, qui t'acclament ! ce milieu qui est devenu ta vie! Y pourras-tu renoncer sans aliéner la meilleure partie de tes joies d'artiste? » Voilà ce que la case raisonneuse disait à Mendelssohn. — Il s'en tint donc uniquement aux dernières propositions du roi : pas de séjour obligé à Berlin, pas de conservatoire, réserve pleine et entière de sa liberté d'action, promesse, seulement, de revenir, de temps à autre, faire exécuter dans la capitale de la Prusse certaines œuvres composées exclusivement pour Berlin et d'après les indications royales.

C'est ainsi que Mendelssohn revint définitivement à Leipzig, dans

sa fidèle Saxe, revêtu du titre de maître de chapelle de S. M. Frédéric-Guillaume IV.

Nous devons signaler ici une lettre de Mendelssohn, écrite à un critique de Berlin, précisément à Tépoque du succès contesté des chœurs à'Antigone. Ce critique lui proposait ses services pour un compte rendu élogieux de son œuvre. Voici en quels termes lui répondit le compositeur : c J'ai reçu vos gracieuses propositions, et je vous prie d'agréer l'expression de ma reconnaissance ; quoique je prévoie, avec vous, que mes chœurs à'Antigone seront Toccasion d'une foule de comptes rendus biscornus et malveillants, je ne puis me résoudre à les éviter par le moyen que vous me proposez si amicalement. Je me suis imposé une règle inflexible, celle de ne jamais écrire, dans les feuilles publiques, quoi que ce soit ayant trait à la musique, ni publier, directement ou indirectement, un article sur mes propres œuvres ; et, quand je considère à quel préjudice immédiat pourrait me conduire toute autre façon d'agir, je ne puis me départir d*une résolution à laquelle je suis toujours resté étroitement fidèle. » Mendelssohn dédaignait la réclame; — elle lui semblait une inutilité et même un danger.

Sa vie était toujours fort active. Les lettres de 1841 sont très-nombreuses; il avoue qu'en deux jours il en a écrit trente-cinq. Beaucoup ont trait à la négociation entamée avec le roi de Prusse; beaucoup d'autres sont des réponses à des compositeurs allemands qui lui envoient leurs œuvres, espérant qu'il les jugera dignes d'une exécution aux célèbres concerts de Leipzig. Ces réponses sont toujours gracieuses et dignes; Mendelssohn loue sincèrement quand Fœuvre le comporte; il signale les défectuosités, quand il y a lien, sans faiblesse, mais toujours avec bienveillance.

Une lettre du 2 janvier 1841 témoigne de ses préoccupations littéraires ; il reproche gravement à son frère de lire Diderot, dont le bourbier {mislpfuht) lui soulève le cœur ; il tance vertement « l'outrecuidance française > , maudit Voltaire et jette l'anathème au pauvre Heine, son compatriote. Le puritanisme de Mendelssohn, dans les dernières années de sa vie, devenait parfois étroit.

Malgré Tamour profond da compositeur pour c la patrie allemande, » TÂDgleterre ne cessait de l'attirer ; il avait laissé, dans ce pays, de nombreuses amitiés; sa popularité y était sans bornes; sa musique y excitait une admiration sans égale. Était-ce un enthousiasme sincère? les Anglais goûtaient-ils réellement les produits de la muse de Mendelssohn? ou bien, voyant en lui le favori de l'aristocratie, le parfait gentleman, faisaient-ils acte de courtoisie en accueillant, de leurs frénétiques hourras, Thôte de la reine et des plus illustres lords de la Grande-Bretagne ? — Il est de fait, cependant, que, dans ce pays, la vogue de la musique a survécu à la vogue de Fauteur, et, même aujourd'hui, Hsendel et Mendelssohn sont les compositeurs préférés de l'Angleterre.

La lettre suivante témoigne de Taccueil extraordinaire qui attendait Mendelssohn toutes les fois qu'il passait le détroit. La lettre est du 21 juin 1842. La femme du musicien Tavait accompagné.

c Chère mère, ta lettre d'hier nous a tellement comblés de joie, que je veux, aujourd'hui, t'en remercier tout au long, ce que je n'avais pu faire pour la précédente, qui était comme un vrai kaléidoscope de la vie berlinoise. Ta description si vraie, et, pourtant, si neuve, nous a ravis; puisses-tu éprouver le même plaisir au récit des belles choses que nous voyons tous les jours. Malheureusement, j'ai été tellement hébété pendant la dernière semaine, que ma pauvre cervelle est troublée et que j'ai dû, pendant quelques jours, rester étendu sur un sopha, lisant Wilhelm Meister, et ne sortant, le soir, que pour courir les champs avec Klingemann, pour reprendre un peu mon assiette.

c Ma lettre d'aujourd'hui se ressent de mon état ; j'ai été vraiment surmené. J'ai d'abord touché l'orgue à Christ-Church, Newgate- Street ; j'ai cru, un instant, que j'allais étouffer, tant était grande l'afiQuence autour de moi. Quelques jours après, j'ai joué, à Exeter-

HaUy devant trois mille personnes qui poussaient des hourras, agitaient leurs mouchoirs, trépignaient à faire crouler la salle. Puis j'ai été reçu par la charmante et gracieuse reine Victoria, si aimable^ si bienveillante, si modeste, et, en quelque sorte, si virginale ; elle parle allemand à ravir et connaît toutes mes œuvres, entre autres, les quatre livraisons de lieder sans paroles, les lieder avec paroles, ma symphonie, mon Lob-gesang ! C'est hier au soir que je fus chez la reine; elle était presque seule avec le prince Albert ; elle s'est assise près du piano et m'a fait jouer, d'abord, sept lieder sans paroles, puis la Sérénade ; enfin des improvisations sur le Rvle Brita/nnia, la Chasse sauvage de Lutzow, le Gaudeamus igitur. Ce dernier thème était un peu difficile à traiter ; mais, comme ils me l'avaient indiqué, il fallut bien m'en tirer sans faire de remontrances. On prit le thé dans la belle galerie du palais Buckingham, où il y a des tableaux d'animaux de Paul Potter et d'autres toiles qui m'ont beaucoup plu. Puis j'ai joué ma symphonie en la mineur qui leur a fait grand plaisir; ils m'ont témoigné leur satisfaction dans des termes qui dépassent tout ce qu'on peut attendre de la plus exquise hospitalité. Tout cela m'a tourné la tète, et j'ai besoin de me recueillir pour ne pas la perdre complètement. »

22 juin. — c Je suis assez calme pour reprendre ma lettre; l'avouerai-je : ma fatigue est passée; je suis frais et dispos. Hier au soir, j'ai joué mon concerto en ré mineur et dirigé mes Hébrides à la Société philharmonique. Je me retrouvais au milieu de vieux amis qui interprétaient ma musique avec amour. J'étais bien heureux. A la fin, il s'est fait un vacarme qui m'a assourdi. Mon concerto a été applaudi, acclamé, pendant dix minutes. 11 a fallu recommencer les Hébrides. La semaine prochaine, les directeurs me donnent un dîner à Greenwich ; on veut descendre la Tamise en corps, faire des speechs, et ils parlent de faire représenter Antigone à Covent-Garden, dès qu'ils auront une traduction convenable.

c Dernièrement, j'allais à un concert à Exeler-HaU, avec Klingemann, en flânant; j'entre au milieu de la première partie ; il y avait trois mille personnes présentes. A peine ai-je franchi le seuil, qu'on se lève * on applaudit, on crie ; je ne savais à qui cela s'adressait ;

arrivé à ma place, je m'aperças, enfin, que cette ovation me concernait. J'étais auprès de sir Robert Peel et de lord Wharncliffe, qui applaudissaient aussi. Je me confondis en remerciments. En vérité, j'éprouvais un orgueil infernal de ma popularité en présence de Robert Peel.

c Mistress Butler a lu chez Ehorley , Antoine et Cléopûtre, de Shakspeare. Nous sommes toujours dans d'excellentes relations depuis notre rencontre d'il y a douze ans (elle était alors miss Fanny Kemble). Elle a lu en mon honneur et admirablement bien; il y avait là lady Morgan, Winterhalter, mistress Jameson et Duprez. Ce dernier a chanté deux romances françaises : dans Tune, il s'agit 'un vieux mendiant qui a faim; dans l'autre, d'un jeune insensé ui répète à chaque couplet : c Le vent qui vient à travers la ontagne me rendra fou. > — c Sweet! » disaient les dames, Moschelés, et Benedict, et Grotes, et tous les autres. — Ce soir, à t heures, diner chez Bunsen. Nous ne savons pas où nous passes notre soirée. Peut-être irons-nous, vers les onze heures, chez ries Kemble. Nous souperons à minuit. Le temps est invariablet beau. Nous avons visité, ces jours derniers, la Tour, les Docks atherine, le Tunnel ; nous avons mangé du poisson à Blackwall, à Greenwich; — nous sommes revenus par Peckam. Nous été à pied, en voiture, en wagon, en barque, en bateau à va- Après-demain , nous devons aller passer deux jours à Man- La semaine prochaine, nous retournons à Francfort. J'ai rela fête musicale de Haag, quoiqu'il m'en coûte de ne pas ndre mon Lob^esang ; mais pendant toute cette semaine, plus qu'on me parle musique. J'aurais encore à parler à a collection de Bridgewater, où il y a des peintures et des ensel, de celle de l'hôtel Sutherland, de celle de l'hôtel J'aurais voulu pouvoir entretenir Rebecca du meeting e de Manchester. Malheureusement, je n'ai pu m'y rendre. ,é Whewel, Jacoby et Encke, qui devaient y être.... >

me [aire jenev Fanny dessin Grosve scienti J'ai man

1841, une partie de 1842, furent pour Mendelssohn une période de sérieux labeurs. La direction de ses concerts, la composition d'œuvres importantes, sa correspondance absorbaient tout son temps. Le travail était devenu, pour lui, un besoin, une seconde nature. Il n'estimait pas le travail facile, c La nature, disait-il à son ami Charles Eckert, la nature donne le germe. C'est à l'homme de le féconder par le travail, par des efforts constants, par un continuel désir de mieux faire, par une direction inflexible dans le sens du vrai et du bien. C'est là ce qui constitue le caractère. Sans talent, on ne fait rien. Avec le talent sans caractère, on ne fait pas grand chose. Ce qui m'a fait concevoir pour vous une sincère affection dès les premiers jours de notre connaissance, c'est votre caractère joint à votre talent. Croyez-moi, travaillez toujours et sans cesse ; ne vous lassez jamais de revoir, de corriger, d'améliorer. C'est le seul moyen de créer des œuvres dignes de respect. >

Pour se reposer de ses fatigues, il fit, en famille, un petit voyage en Suisse, et nous trouvons deux lettres à sa mère qui prouvent avec quel plaisir et quel sentiment vrai de la nature il avait revu ce délicieux pays.

c Chère mère, » écrivait-il d'Interlaken, le 18 août 1842, c te rappelles-tu cette jolie hôtellerie que nous avions habitée, il y a vingt ans, avec les gros noyers (que j'ai dessinés), et cette jeune et jolie hôtesse? J'y revins dix ans plus tard, mais ce jour-là, on me refusa un gite : je voyageais à pied, misérablement. Ce fut le seul souci de mon voyage. J'y suis encore, — homme fait, celte fois. — La Yungfrau, avec ses cornes d'argent, se dessine toujours, élégante et dentelée, sur un ciel pur et limpide. Mais l'hôtesse a vieilli ; je ne l'ai reconnue qu'à sa démarche et à son costume. J'ai de nouveau dessiné les noyers, mieux qu'autrefois, moins bien qu'il ne faudrait encore. C'est toujours par la poste d'Untersée qu'arrivent les lettres.

Il y a beaucoup de maisons Douvellemeut bâties. L'Aar, comme jadis, tantôt gronde, tantôt faiblement murmure, bleu toujours, — € Time is, time was, lime i$ passed. > — Je n'ai rien de plus à Rapprendre, sinon que nous allons tous bien, que nous songeons tous les jours à toi. Il n'y a plus de description de la Suisse à faire, et, au lieu de rédiger un journal comme autrefois, je dessine avec rage. Je m'assieds devant la montagne ; j'essaie de la reproduire. Je ne cesse que lorsque le tableau est fini. Je mets tous les jours un paysage en portefeuille. Qui n'a pas vu la Gemmi ne connaît pas la Suisse, et c'est la parole que chacun prononce en voyant quelque chose de nouveau dans ce délicieux pays. 11 en est comme des beaux livres : toutes les fois qu'on les reprend, on trouve quelque nouvelle page qui les fait trouver plus beaux encore. Ainsi, avec ma femme à mes côtés, j'ai trouvé des impressions tout autres que celles que j'avais ressenties la première fois. Il me prend de folles envies de parcourir toutes les montagnes, toutes les vertes vallées que je rencontre. Je voudrais y rester, y habiter de longs mois. Il me passe par la tête des résolutions soudaines de me fixer ici avec tout ce que j'aime et tout ce que je possède, de ne revenir vers le Nord qu'après que la dernière feuille sera tombée. Au premier jour, nous nous dirigerons vers rOberland. Je me réjouis à la pensée de voir le clair de lune à Lauterbrunn. Par la Furka et le Grimsel, nous nous dirigerons vers le lac des Quatre*Cantons, au Righi; puis, de pays en pays, il nous faudra songer à revenir en Allemagne, ce qui n'a rien de pénible en soi. En vérité, il y a des jours où l'univers me semble une belle et bonne chose ! »

Zurich, 3 septembre 1842. c Notre beau voyage touche à sa fin... Ghâlets, glaciers, rochers, lacs bleus, maisons blanches, parterres émaillés, fraîches collines, il faut vous quitter et la Suisse avec vous. C'était bien beau et nous en avons bien joui. Belle humeur, bonne santé, beau temps. C'était un merveilleux plaisir que de voyager ainsi. Pendant une partie des derniers jours, cependant, nous eûmes de la pluie, des nuages. Cette circonstance nous empêcha de voir, tout à notre aise, le Righi et la chute du Rhin à Schaffouse. A ces deux exceptions près, nous avons tout vu, aussi bien que nous pou-

viODs l'espérer. Je snis surtout ravi d'avoir pu trayerser, par une belle matinée, le terrible glacier chanté par Schiller. Mais à Engelberg, la pluie commença. Je traversai tout TUnterwald avec mou parapluie ouvert... J'ai retrouvé mon guide de l'autre fois. Nous nous sommes mutuellement reconnus avec une grande joie. Il est maintenant aubergiste à Meiringen, à la Couronne. Envoie tous tes correspondants, chère mère^ à l'homme et à son hôtel. Sérieusement» je veux écrire à Londres, pour que Murray, dans son prochain guide rouge du voyageur en Suisse, fasse l'éloge de Croum in Meiringen. Je puis le faire en toute conscience. Michel a une bonne maison, une femme charmante, cinq jolis enfants, pour lesquels j'ai acheté, à Untersée, des habits et des soldats de bois. Nous nous souvînmes agréablement d'il y a onze ans. Il me proposa des paroles pour un lied en sol majeur, que je chantais alors et dont je conservais la mélodie avec l'intention d'y adapter des vers, si j'en trouvais.— Comme je parlais, devant lui, de grimper au Grimsel : — « Mais, avec moi, avec moi, » dit-il. Il confia à un ami la présidence de sa table d'hôte et le lendemain matin il était prêt avec son bâton de voyage, sa veste de guide, des montures pour tous. . . c Tu ne pourras donc jamais renoncer aux excursions! > lui disaient les moissonneurs. — U m'avoua, qu'ayant femme et enfants, cela était impnident, en effet; on ne savait pas ce qui pourrait advenir. Nous fûmes donc, au Grim^ sel, où je dessinai encore. Kûcken était avec moi. Il va à Paris. Il compose un opéra, dont un Viennois a écrit le texte, et qu'il doit faire exécuter à Berlin. Nous avons parlé du Faulhorn, de Meyerbeer, deDonizetti, du Conservatoire de Berlin, du Grimsel, de la Furka et des Neiges. Mais je mets fin à mon griffonnage. Au revoir et à bientôt! >

A la fin de 1842, nous retrouvons Mendelssohn à Leipsig, au milieu de ses amis, conduisant de nouveau son orchestre d'élite. < Tu

n'as pas idée, écrit-il à sa mère, des travaux qai sont accumulés sur ma table : mes chœurs d!Antigom à revoir, la partition et les parties séparées de ma symphonie en la mineur à corriger, une masse de lettres à écrire. Raupach m'a envoyé le premier chœur à'Athcdie à mettre en musique. Je médite, dans ma tête, les chœurs d^Œdipe.Je veux compléter la partition du Songe d'une Nuit d'été. Je rêve une symphonie-cantate. Je veux terminer la Sonate pour piano et violoncelle. Il y a trois jours, concert Schrœder ; j*ai joué et dirigé l'ouverture de Ruy-Blas. Ce soir, concert de Dœhler, etc.. Au dernier concert d'abonnement, j'ai joué le concerto en sol majeur, de Beethoven, mon grand cheval de bataille, et jamais je n'avais si bien joué... Le monument du vieux Sébastien Bach marche à merveille. Avanthier, Bendemann est venu pour le voir. On avait enlevé les échafaudages; colonne, colonettes, volutes, bas-reliefs étaient à découvert et quand le soleil est venu éclairer la perruque du vieux maître, j'ai senti, dans mon cœur, une joie soudaine (1). >

C'était sur la demande formelle du roi de Prusse que Mendelssohn s'occupait de mettre en musique Athalie et Œdipe. Ce prince, à son titre de maître de chapelle, venait d'ajouter celui d'inspecteur général de la musique religieuse dans le royaume de Prusse. Le compositeur songeait aussi à son Hélias, la seconde de ses grandes compositions religieuses.

< Mendelssohn, > ditM. Fétis, c avait une organisation AeCantor du xYii'' siècle. Il se plaisait aux grands ouvrages, et les traitait sérieusement, magistralement. Ses oratorios sont des œuvres de grandes dimensions, où l'esprit de Stœlzel, de Telemann, et surtout le genre de Sébastien Bach, semblent revivre sous des formes rajeunies. Le plan de ses ouvrages paraît avoir été tracé par la main de ces vieux maîtres, et, comme eux, Mendelssohn y fait intervenir le chant choral. >

Chaque fois que Mendelssohn se préoccupait d'un de ces grands

(i) Lorsque, en 1841, il avait été questioo de ce monument, Mendelssohn ayait donné, à cette intention, à lui tout uul^ an Concert d'orgue dans réglise de Saint-Thomas. — Le monument a été éle? é en face de Técole de Saint-Thomas, sous la fenêtre de Tappartement qu'avait habité SébasUen Bach.

sujets d'histoire religieuse, il prenait les conseils de son ami, le pasteur Julius Schubring.Le 16 décembre 1842, il lui envoie le texte de VHélias, lui demandant s'il le trouve bien conforme aux données bibliques, si la figure d'Hélie est bien suffisamment en relief, si elle n'est pas étouffée par les figures secondaires. — Hélie doit-il chanter en remontant au ciel? etc.. — Mendelssohn attachait à la vérité du texte une importance capitale. En dénaturer le caractère lui eût paru un sacrilège. Dans sa pensée, VHélias devait être une sorte de WaMpurgiss-^nacht biblique , et en étudiant cette partition, nous verrons, en effet, qu'il y a des situations qu'il est facile de rapprocher.

En 1842, le compositeur perdit sa mère. Cet événement lui causa une peine profonde, quoiqu'il y ait, dans sa correspondance, peu de lettres consacrées à cet événement.

Nous voyons, par une lettre du 13 janvier 1843, adressée à son ami Charles Klingemann, à Londres, que, de même qu'après la mort de son père il s'était fiévreusement plongé dans la composition du PaïUtLs, de même, frappé d'un nouveau malheur, il demande à son art l'oubli et la consolation :

< Je vois tous les jours de plus en plus combien l'art est un don du ciel, et combien sont fous ceux qui le considèrent comme chose inutile ou secondaire. Je remercie tous les jours mes parents de m'avoir lancé dans cette voie. Quand l'art nous parle au fond du cœur, il nous transporte hors de la cité, hors du pays, hors du monde. C'est une bénédiction de Dieu! Pendant ces jours où je suis resté seul, seul avec ma douleur, sans même avoir autour de moi, comme consolateurs, les doux visages de ma femme et de mes enfants, j'ai trouvé une diversion salutaire dans le travail, même purement mécanique. J'ai recopié toute la partition, toutes les parties séparées du Walâpûrgiss-nacht ; j'ai complété la musique du Songe d'une Nuit d'été. Je remercie Dieu tous les jours, pour m'avoir donné la musique comme art consolateur ! »

Il lit aussi du Jean Paul et s'y complaît : < C'est un bonheur de lire et de comprendre de telles œuvres. Quand une fois on les a com-

mencées, on les lit d'une haleine, sans pouvoir s'arrêter. Qui ne connaît pas l'histoire de Siebenkas, les années d'école buissonnière {flegdiahre), se prive d'une grande et pure jouissance. >

Nous trouvons dans la correspondance de Mendelssohn trois lettres concernant M. Niels Gade, compositeur danois; elles offrent un grand intérêt. M. Niels Gade, né vers 1819, à Copenhague, a occupé après la mort de Mendelssohn, à Leipsig, la place de directeur de la Société des Concerts. La succession de l'auteur de Pavlm et du Songe d'tme Nuit d'été, fut, pour ce jeune maître, d'autant plus flatteuse et honorable, que ce fut Mendelsshon qui le désigna pour son héritage. M. Henri Blaze» si compétent en ce qui touche l'art allemand, fut un des premiers à signaler au public français, la personnalité de M. Niels Gade, dont certaines œuvres ont été, tout dernièrement, entendues aux Concerts populaires de musique classique, de Paris.

Voici en quels termes s'exprimait M. Henri Blaze, dans un article qui fait aujourd'hui partie de son recueil intitulé : < les Musiciens Contemporains. »

€ Né à Copenhague, il était dans Tordre des choses que M. Gade cherchât, au début, à se créer, au cœur même de l'Allemagne, un point de départ d'où il se ferait ensuite victorieusement reconnaître dans son pays, lequel, selon l'antique et solennel usage de tous les pays de ce monde, avait besoin, pour croire à la valeur d'un de ses enfants, que des étrangers l'en eussent informé. Découragé du peu de sympathie qui se montrait autour de lui, ennuyé d'attendre vainement cette heure glorieuse du succès qui menaçait de ne jamais devoir sonner à l'horloge de la paroisse de Copenhague où il végétait assez pauvrement, M. Gade prit le parti d'écrire droit à Mendelssohn et ne laissa pas que de joindre à l'épitre sa meilleure symphonie. Mendelssohn lut la lettre et surtout la symphonie dont il fut charmé. >

Ge n'était pas la première fois, nons Favons yn, que M endelssohn était appelé à se prononcer sur des œuvres contemporaines, n est impossible de ne pas reconnaître que, dans cette circonstance, il éprouva un entraînement sincère, et nous n'en voudrions pour preuve que la lettre qu'il écrivit à sa sœur Fanny, avant même d'avoir répondu au musicien.

c Chère Fanny (13 janvier 1843), nous avons essayé hier une nouvelle symphonie d'un Danois nommé Gade, et nous devons l'exécuter publiquement le mois prochain. De longtemps, je n'avais rien entendu de cette force; c'est un talent de premier ordre, et je voudrais que tu entendisses celte symphonie danoise ; elle est sérieuse et originale. Je ne t'écris que ces quelques lignes. Je ne sais rien de l'auteur, sinon qu'il habite Copenhague et qu'il a 26 ans. Je vais lui écrire immédiatement pour lui témoigner ma joie et le remercier. »

Suit la lettre au compositeur, lettre des plus flatteuses dans laquelle Mendelssohn loue l'œuvre sans restrictions, et offre ses services pour la faire répéter, exécuter, pour la populariser, pour aider à sa publication.

Le 3 mai, il rend compte dans les plus grands détails de l'exécution, qui se fit au milieu de l'enthousiasme général. Le succès de M. Gade fut immense, et Mendelssohn ne peut cacher la joie sincère qu'il en éprouve : «Vous commencez, lui dit-il, par où j'ai fini. »

Les applaudissements prolongés de tout ce que Leipzig avait de connaisseurs, s'en tendirent de Copenhague, et, de ce jour, les Danois proclamèrent leur compatriote un grand maître (1). L'Allemagne le disputa plus tard à sa patrie. Quand mourut Mendelssohn, la ville de Leipzig voulut avoir M. Gade à la tête de ses concerts, et c'est dans ce poste qu'il s'établit, jusqu'au moment où la première guerre du Sleswig le rappela en Danemark.

(I) Voyez, dans le livre de M. Henri Blaze, une appréciation intéressante des œuYres et da style de M. Niels Gade, Let Muticlent contemporains^ page 97 et suiTantes.

On se rappelle que, grâce à an legs fait au roi de Saxe par un particulier généreux, on avait fondé à Leipzig une école de chant que Mendelssohn dirigeait avec un soin digne d'éloges.

c Notre école de musique, écrivait-il à Moschelès, le 30 avril 1843, commence à marcher merveilleusement; tous les jours le nombre des élèves augmente et les leçons prennent plus d'importance. Mais, il y a deux sortes de maladies contre lesquelles je suis obligé de lutter des pieds et des mains. La direction veut s'agrandir outre mesure ; elle parle de bâtir, de louer des maisons, tandis qu'à mon avis, pour la première période de dix ans, les deux salles que nous avons et dans lesquelles on peut enseigner à la fois, doivent amplement suffire ; de plus, les élèves veulent tous composer, tandis qu'à mon avis encore, c'est dans Tétude pratique, dans l'exécution irréprochable, dans la connaissance parfaite des bons maîtres qu'est le point capital que l'on peut et doit atteindre ; là est tout ce qu'on peut enseigner : le reste n'est pas une chose d'enseignement, mais bien un don de Dieu. »

Puis, il surveille avec un soin jaloux les publications qui se font

des œuvres des grands maîtres. Il apprend que l'éditeur Simrock prépare une édition de la Flûte enchantée, dans laquelle le texte allemand primitif doit être modifié : c C'est une profanation, lui écrit-il, que de substituer un nouveau texte à l'ancien. C'est un devoir que de l'offrir au public dans son intégrité native. — Quand, au bout de quelques générations, les jeunes musiciens verront, sous un air de Mozart, les paroles : c So reizend hold, so zaubrisck sckùn, > substituées à l'ancien texte : c dies Bildniss ist bezaubemd schùn, > auront-ils une idée exacte de la pensée de Mozart? — Je vais plus loin : là où le texte primitif est mauvais, il n'est pas bien de le modifier, puisque Mozart a trouvé bon de composer sur sa donnée.» 11 use noblement de sa position honorifique près du roi de Prusse

pour lui recommander des artistes malheureux, c Sire, lui dit-il, entre la foule des compositeurs de ce temps, je remarque un tout jeune homme d'un talent vrai dont les œuvres sont comme une oasis dans le désert. Il a composé des lieder ravissants et de belle musique religieuse. Mais il manque des moyens nécessaires pour achever ses études musicales : deux cents thalers lui seraient d'un grand secours. — Et le Roi satisfait non moins noblement à ce vœu.

Pauvre roi de Prusse ! — Calypso royale ne pouvant se consoler du départ d'Ulysse. — Mendelssohn lui avait promis bien des travaux; mais ces travaux ne s'achevaient guère. Œdipe se terminait avec une lenteur désespérante; tous les jours, M. de Massow transmettait au compositeur les augustes doléances du roi^ et puis, on voulait autre chose, une trilogie complète : Agamemnon, les Choëphores, les Euinénides. — Mendelssohn impatienté partit pour Londres, afin, peut-être, de mettre la mer entre lui et l'amateur couronné (1).

De Londres, le 27 mai 1844, il écrit à M. Jules Stem, à Paris, pour le remercier de l'exécution qui avait été donnée au théâtre de rodéon, des chœurs d'Antigone. Depuis l'époque où, tout jeune et revenant de son voyage d'Italie, Mendelssohn avait fait admirer à la Société parisienne, son beau talent de pianiste, on peut dire que sa musique, en France, n'avait pas généralement réussi.

En 1842, le Paulus avait échoué complètement ; le Stabat de Rossini, qu'on jouait alors, avait nui à sa fortune.

Henri Heine faisait ainsi le parallèle des deux œuvres : < Le Stabat de Rossini a été le grand événement de la saison passée; la discus-

(i) En 1845, Menddssohn envoya aa roi GuiUaume sa démission de toutes les fooctions qtt^il était oensé remplir auprès de ce priace.

sion de ce chef-d'œuvre est toujours à Tordre du jour, et justement les reproches qu'au point de vue de l'Allemagne septentrionale on élève contre le grand maestro, attestent d'une manière frappante l'originalité et la profondeur de son génie : — l'exécution est trop mondaine, trop sensuelle, trop folâtre pour ce sujet idéal; elle est trop légère, trop agréable, trop amusante. —Telles sont les plaintes chagrines de quelques aristarques lourds et ennuyeux qui, s'ils ne feignent pas à dessein une spiritualité outrée, se sont du moins approprié, par des études stériles, des notions très-bornées et trèserronées de la musique sacrée. Gomme chez les peintres, il règne aussi chez les musiciens une idée toute fausse sur la manière de traiter les «Djets religieux. Les peintres pensent que les sujets vraiment chrétiens doivent être représentés avec des contours stables et exigus et sous des formes aussi étiolées et aussi décolorées que possible;— les dessins d'Overbeck sont leur prototype à cet égard. Pour contredire cet aveuglement par un fait, je rappelle ici les tableaux de saints de l'école espagnole: là domine l'ampleur des contours et la vivacité de la couleur, et cependant personne ne disconviendra que ces peintres espagnols respirent le catholicisme le plus spiritualisé et le plus idéal, et que leurs auteurs n'étaient certainement pas moins imbus de la foi que les maîtres célèbres de nos jours, qui ont embrassé à Rome le christianisme afin de pouvoir peindre les symboles sacrés avec une ferveur et une spontanéité ingénue que donne, selon leur idée, seulement l'extase de la foi. Le véritable caractère de l'art chrétien ne réside pas dans la maigreur et la pâleur du corps, mais dans une certaine effervescence de l'âme, que le musicieui non plus que le peintre, ne saurait s'approprier ni parle baptême, ni par l'étude, et, sous ce rapport, je trouve au Stabat de Rossini, un caractère chrétien plus véritable qu'au Paulus de Félix Mendelssohn-Bartholdy, oratorio que les adversaires de Rossini préconisent comme un modèle du genre chrétien.

c Dans la masse du public, la comparaison n'a pas tourné à l'avantage de notre jeune compositeur. — Sous le rapport du talent, je trouve une grande ressemblance entre M. Félix Mendeissohn et

M"* Rachel Félix^l'artiste tragique. Ce qui leur appartient en propre

à tous deux, c'est une grande sévérité, un sérieux très-sérieux, un penchant prononcé à s'appuyer sur le marbre imposant des modèles classiques, le don du calcul le plus fin et le plus spirituel, une grande pénétration et enfin le manque total de naïveté.— Mais, le génie dans l'art n'est-il pas toujours accompagné de la naïveté? Jusqu'à ce jour, nous ne l'avons pas rencontré sans cet accompagnement obligé.»

Nous n'avons pas ici à discuter ce jugement; nous l'offrons comme aperçu de l'opinion parisienne d'alors sur les œuvres du compositeur.

Le 25 avril 1844, le même critique écrivait à la Gazette d'Àugs-bourg : c Quel homme réglé et sensé est, à côté de ce fou de génie (Berlioz), notre compatriote Félix Mendelssohn-Bartholdy, que nous mentionnons aujourd'hui surtout à cause de sa symphonie, composition qui a été exécutée cet hiver dans la salle des Concerts du Conservatoire. Quoique cette symphonie de Mendelssohn y ait été trèsfroidement accueillie, elle mérite cependant l'approbation de tous les vrais connaisseurs. Elle est d'une véritable beauté, et c'est un des meilleurs travaux du jeune maestro que toute TÂllemagne admire. Hais comment se fait-il que cet artiste si méritant et si favorablement doué, n'ait pu, depuis Texécution de son oratorio, Paulus, cueillir aucun laurier sur le sol français ? Comment se fait-il qu'ici tous les efforts échouent, et que le dernier moyen désespéré du théâtre de l'Odéon, Texécution des Chœurs d'Antigone, n'ait produit également qu'un résultat déplorable? Mendelssohn nous offre toujours l'occasion de réfléchir aux plus hauts problèmes de l'esthétique, et nous fait surtout souvenir constamment de cette grande question: quelle est la différence entre l'art et le mensonge? Nous admirons de plus, chez ce maître, son grand talent pour la forme, pour le style, son aptitude à s'approprier les choses les plus extraordinaires, sa belle et ravissante facture, sa fine oreille de lézard, ses sensibles et délicates antennes d'escargot, ainsi que son indifférence sérieuse, je dirais presque passionnée... Si nous nous enquérons d'un phénomène semblable dans un art analogue, nous le trouvons dans la poésie et il s'appelle Louis Tieck. Ce maître aussi a toujours su reproduire les choses les plus excellentes^ soit en écrivant, soit en récitant de

vive voix ; il s'entendait même à fabriquer des traits naïfs, et, cependant, il n'a jamais rien créé qui ait subjugué les masses et soit resté vivant dans leur cœur. Mendeissohn, dont le talent surpasse celui de Tieck, réussirait plutôt à créer quelque chose d'éternellement durable; mais ce ne sera pas dans le chant, qui exige, avant tout, la vérité et la passion, c'est-à-dire sur la scène; Louis Tieck n'a jamais pu, non plus, malgré son désir le plus ardent, arriver à faire quelque chose de bon pour le théâtre • . . »

Mendeissohn, quoique les chœurs d'Ânligone n'aient que médiocrement réussi à Paris, rendiC pleine justice aux efforts généreux de M. Stern; il écrivit aussi une lettre des plus chaleureuses à M. Auguste Morel (1), qui s'était dévoué d'une façon toute particulière à une tentative, qu'en dépit de ses efforts, le succès n'avait pas couronné autant que l'on était en droit de Tespérer.

Voici cette lettre, qui est écrite en français, et dont l'original nous a été communiqué.

Londres, 27 mai 1844.

Monsieur ,

Une lettre de M. J. Stern vient de m'apprendre la grande influence que vous avez eue sur Texécution de mes chœurs de VAnligons , et la part bienveillante que vous avez bien voulu y prendre. Il me dit que la manière dont ma musique vient d'être exécutée sous votre direction n'a rien laissé à désirer.

Permettez-moi donc. Monsieur, de venir vous remercier de toute la peine que vous avez eue, de Tintérèt que vous avez témoigné pour l'ouvrage d'un inconnu. J'espère qu'un jour vous nous enverrez de votre musique en ma pairie et qu'alors j'aurai Toccasion de vous prouver ma reconnaissance mieux que par des paroles. Et quand on a blâmé notre art de ce qu^il ne peut être produit que par le secours d'autres artistes, j'ai trouvé, de l'autre côté, que c'est un bien grand bonheur de rencontrer par là des artistes amis où l'on n'attendait trouver que des étrangers, et je vous remercie bien sincèrement de ce que vous m'avez confirmé dans celte manière de penser I

(1) Aujourd*liui, directeur da Conserval6ire de Marseille.

M. Stern me parle aussi avec enthousiasme de la manière dont M. Bocage a donné le rôle de Gréon. Veuillez lui exprimer tous les regrets que j'éprouve de n'avoir pas pu assister à ses nouveaux triomphes, et de ne pas avoir vu ce rôle comme je me Tétais toujours imaginé et comme lui seul doit pouvoir le rendre. Et encore une fois, Monsieur, acceptez mes remerclments les plus sincères et croyez à la bien haute considération avec laquelle je serai toujours,

Monsieur,

Votre très-dévoué

Si Mendelssohn était froidement accueilli en France, il n*en était pas ainsi en Angleterre, où sa personne et sa musique recevaient, au contraire, Taccueil le plus empressé et le plus distingué.

c Dans les deux mois de mon séjour ici, écrit-il à son frère, j'ai fait plus de musique qu'en deux ans ailleurs. On a dit ma symphonie en la mineur deux fois, le Songe d'une Nuit d'été trois fois, le Paulus deux fois, le trio deux fois. Pendant ma dernière soirée à Londres, on a exécuté ma Nuit de Watdpûrgis avec un succès incroyable. J'ai fait entendre au public mes variations à quatre mains et mon quatuor. On a dit également les quatuors en ré mineur et mi mineur deux fois. J'ai joué le concerto de Beethoven, en sol majeur. Ajoute à ceci la direction des concerts de la Société philharmonique et autres sociétés, la publication à'Israël en Egypte pour la Société de Haendel ; enfin, la composition de l'ouverture d'Athalie, qui me cause beaucoup de tracas et de trouble (1).. . Tu rirais bien si je te disais que j'ai été invité à aller recevoir à Berlin le titre de docteur de l'Univer-

(«) Aihillc ne fut représentée âi Berlin que le i*' décembre 1849 <

-loi -

site. Morgan John O'Gonûell voulait me donner une lettre pour son oncle qui est en prison... »

Pour se remettre de tant de fatigues, Mendelssohn vient se reposer à Soden, près de Francfort, dans un site ravissant. Sa femme et ses enfants viennent Ty retrouver. « Cécile, dit-il, est un peu brunie par le soleil; mes enfants sontnoirs comme de petitsMaures; tout ce monde va bien. Je suis à ma fenêtre, je les vois jouer avec leur cher Jean (1). i Il écrit à son ami Charles Klingemann, à Londres, pour le remercier de ses bons offices : c Je t'écris devant ma fenêtre, en vue du fleuve qui serpente entre les forêts ombreuses, les rochers, les vignobles. Je vois d'ici les pampres du Johannisberg, les vieilles tours créne^ lées qui se dessinent sur le pur horizon. J'entends les voix rieuses de mes enfants chéris, qui jouent dans le jardin, au milieu des fleurs. Le beau pays, la douce vie! Gomme je vais enfin me reposer, c'est-à-dire composer à mon aise. Des fraises des bois le matin, avec le café au lait ; à deux heures, à diner, encore des fraises. Des fraises encore le soir à souper, à neuf heures. A dix, tout le monde estendormi. Je griffonne à la hâte sur un petit carré de papier que me donne Cécile. J'ai vu Hoffmann de Fallersleben ; il porte mainte* nant un ruban à la boutonnière, et se laisse appeler monsieur le conseiller intime. — Je ne pourrai plus guère maintenant te parler que des pommiers et des poiriers qui foisonnent dans le pays, et dont les fruits sont détestables; des montagnes bleues, des barques qui glissent sur le Mein et le Rhin; du confiseur qui, avec les meilleures tartes, vend aussi du fil et des boutons de chemise ; de la fontaine n* 18, qu'on appelle la Fontaine de Champagne; Ae M. le conseiller médecin Thilenius (tout le monde ici est conseiller) ; de la liste des baigneurs qu'on publie tous les soirs, comme chez vous le Punch; du messager qui se présente deux fois par semaine et toujours à la même heure, pour s'informer si l'on a des commissions à lui donner; de la marchande de cerises, qui a trouvé une si bonne pratique en mon petit Paul, de quatr^ ans. Âi-je tout dit?... Eh, j^oubliaisle meilleur, l'air béni du pays, le souffle pur de ces contrées heu-

(i) Domestique de Ifendelssohn,

reases, ceje nesais quoi qui enchante le cœur et s'appelle TÂllemagne. »

Tout ce séjour à Soden est charmant. C'est une petite idylle. On voit que c'est une des périodes les plus heureuses de la vie de Mendelssohn. Ses lettres sont pleines de gaité ; une surtout, adressée à sa sœur Fanny, renferme des détails devant lesquels il est impossible de tenir son sérieux : c Demain, je veux aller à pied jusqu'à Wiesbaden, voir Fonde Joseph, et après-demain, encore à pied, assister au concert de Dœhler, à Hômbourg. Prume doit venir me prendre pour y aller. J'ai entendu Dœhler et Piatti à leur dernier concert à Londres. Je les ai rappelés et applaudis, comme les autres. Il me va falloir encore recommencer. Gela tourne un peu à la plaisanterie. Avant-hier, je fus à Eppstein ; c'était la fête de l'église, l'inauguration d'un nouvel orgue. L'association des chanteurs de Francfort, Wiesbaden et Mayence, voulait chanter à cette fête. Vint une lettre qui interdisait la réunion. Les chanteurs partirent alors et se rendirent à Hofheim (tu connais la jolie chapelle blanche d'où l'on aperçoit tout le pays). Le soir, nous traversions Hofheim avec les danfes et tous les enfants. Nous vîmes toutes les têtes se montrer aux fené* très de l'hôtellerie. Ils étaient tous, je crois, un peu lancés, et m'accueillirent par des hourrahs ! J'engageai les dames à ne pas entrer dans l'auberge, comme nous en avions Tintention. Nous achetâmes seulement des gâteaux pour manger en voiture. »

On voit que Mendelssohn était poursuivi par les ovations, aussi bien à Londres que dans les villages. Ayant été, quelques jours après, à Zweibrûcken, diriger je ne sais quel concert, il fut, à son retour, l'objet d'une manifestation des plus risibles.

€ Mon retour de Zweibrûcken, dit-il toujours à sa sœur Fanny, fut tout une odyssée. Mon maître d'hôtel me conduisit [k la première station dans son équipage. Là, je trouvai M. le conseiller provincial de Pirmasens, qui m'attendait avec un déjeuner et le meilleur vin de sa cave (il était 8 heures du matin) ; puis, il me conduisit dans sa voiture à la station suivante, dans un beau et vieux château. Il fallut dînera midi sur la montagne. On avait pointé des canons en face de ous les échos. On but du Champagne et, à chaque toast, on tirait le

canon. Il me conduisit ensuite une station plus loin. Là, le propriétaire de Saint-Johan nous attendait. Il nous offrit un asile pour la nuit et toujours du Yin de choix. Le lendemain matin, un autre habitant de Zweibriicken me prit dans sa voiture, et nous bûmes encore un peu d'excellent vin. Nous allâmes ainsi jusqu'à Deidesheimi où nous attendait M. Buhl, dans sa cave, c Ici, nous touchons au sublime !

€ La cave était illuminée. Outre les foudres, on y voyait une société, parée comme les personnages du Décaméron de Winterhalter. Les jeunes filles qui, à la récolte, trient les graines dans les treilles , avaient de petites ailes d'amour collées dans le dos. Qui n'a pas vu M. Buhl et sa cave, n'a rien vu. Nous n'avions ni faim, ni soif. II fallut manger cependant, puisque la table était dressée. Après le repas, M. Buhl nous conduisit dans son phaëton à Diirkeim, en dix minutes, de manière à ne pas arriver trop tard pour le souper. Diirkeim était en pleine fête musicale. Partout des guirlandes de raisins, des inscriptions à la gloire de la treille. Malheureusement, nous ne pûmes pas boire; nous étions à bout de forces. Pendant ce temps, on chantait partout l'air du Chasseur palatin. C'est l'air national du Palatinat. Les postillons le jouent sur leur cor; la musique des régiments ne joue pas autre chose; il se met en marche, en sérénade, et si un habitant du Palatinat vient te voir, pour peu que tu tiennes à lui être agréable, il faut le lui jouer ; mets-y une grande expression et beaucoup d'abandon... »

La gloire est souvent lourde à porter; il ne faut pas croire cependant que Mendelssohn souffrit outre mesure de ces naïves expressions de l'admiration populaire.

Ces ovations ne lui faisaient pas négliger ses travaux sérieux. Il complétait ses œuvres commencées; il en méditait de nouvelles.

c Envoie-moi, dit-il à sa sœur, la pièce d'orgue en la majeur que j'ai composée pour ton mariage. J'ai promis à un éditeur anglais un volume de pièces d'orgue. Je veux remanier ce morceau, dont j'aime beaucoup le commencement, mais dont le milieu et la fin me déplaisent tout-à-fait. J'ai terminé cinq pièces d'orgue et trois lieder. La nouvelle symphonie marche lentement. J'ai composé aussi un psaume.

Quel merveilleux séjour pour composer ! Plus d'orchestre à diriger. Je suis mon maître. Je puis rêver à loisir sous les pommiers et les chênes. Seulement, il me faut, de temps à autre, prier le berger de mener ses porcs sous un autre arbre, afin de ne pas être dérangé. Je suis, du reste, dans d'excellentes relations avec les cochons et les vaches. Je suis aussi dans de bons termes avec mes semblables. Je vois Hoffmann de Fallersleben , Freiligrath, Lenau. Nous parlons politique ; nous prévoyons le rôle futur de l'Angleterre ; nous prophétisons aussi le beau temps, la pluie. Il faudra bien qu'en septembre j'aille à Berlin. Je crains que le vieux roi ne me fasse une tout-à-fait mauvaise figure. J'attends une lettre du petit Sébastien. Qu'on le laisse écrire seul et que personne ne lise sa lettre. >

Au commencement du printemps, Mendeissohn est à Francfort. A sa sœur Rebecca, qui voyage en Italie, il écrit le 25 mars 1845 :

< C'est aussi un beau spectacle de voir, sous les ponts, jaillir, se précipiter, bondir, remuer confusément les blocs et les carreaux de glace, et de leur dire: Brisez-vous, empilez-vous, fuyez, c'est maintenant la fête du printemps. N'est-ce pas proclamer que, sous la glace, coule encore de la force et de la jeunesse qui peut, à un moment donné, jaillir comme au premier jour. Qu'en penses-tu? Les ponts, les quais sont noirs de monde. C'est un beau spectacle qui ne coûte rien; le soleil aussi luit gratis... Hier, nous fûmes à une soirée mélangée de musique et de punch. J'ai joué la sonate de Beethoven, op. 106. On a bu 212 verres de punch! En revenant , nous avons chanté, sur l'avenue de Mayence, le duo de Faust. Il faisait un clair de lune magnifique, et, ce matin, j'ai mal à la tête. J'apprends qu'à Dùsseldorf, le second jour des fêtes de musique, on doit jouer le Requiem de Mozart, la Nuit du Wcdpûrgis et, finalement, la symphonie avec chœurs de Beethoven. tempora 1 6 mores I »

Au mois de mai, le compositeur est de retour à Leipsig. 11 reçoit

dtt célèbre Baûer, an livre sur les origines de rÉglise.Nous ne mentionnerions ce fait, insigniûant en apparence, si nous ne trou-, vions , dans la réponse de Mendelssobn, un témoignage de sa circonspection extrême, en ce qui touche aussi bien les opinions religieuses que les opinions politiques. Il évitait de se prononcer sur ces matières : c J'ai reçu votre lettre amicale, en même temps que votre livre, avec une bien grande joie. J'ai retardé ma réponse de plusieurs semaines, parce que je n'ai eu que peu de temps à consacrer à la lecture. Or, pour un laïque comme moi, un livre comme le vôtre ne se lit pas vile. Ceci vous explique mon remerciement tardif. J'ai lu la plus grande partie de votre ouvrage. C'est, à proprement parler, le premier aperçu que j'aie lu sur l'histoire de l'Église. Mais vous vous trompez à mon endroit, si vous supposez que, par lettres ou verbalement, je vous donnerai mon avis sur votre œuvre. Sur une semblable question, je ne suis qu'un écolier, et, avant de donner son avis, il faut préalablement avoir étudié, etc.. »

Le compositeur met la dernière main à son Hélias, non sans avoir consulté de nouveau son guide en matière d'oratorio, Julius Schûbring. A la fin d'août 1846, il se rend à Birmingham pour faire exécuter son œuvre. Cette fois] encore un succès éclatant couronne ses efforts.

c Tu t'es tellement intéressé, dès le début, à mon oratorio i'Hélias, écrit-il à son frère Paul, que c'est à toi le premier que je veux rendre compte de son exécution. Jamais composition de moi n'avait été encore rendue avec une pareille perfection, et accueillie avec un enthousiasme aussi complet. J'avais bien jugé, à Londres, lors de la première répétition, que tout irait bien. Mais l'exécution définitive a surpassé mon attente; il y avait là deux mille auditeurs : tout a été parfait, on a bissé quatre chœurs, quatre airs ; un jeune ténor anglais a chanté le dernier solo d'une manière merveilleuse...*

Le prince Albert, sur le livret-texte qui lui avait servi à suivre l'exécution de l'oratorio, inscrivit de sa main les paroles suivantes à l'adresse du maitre :

c Au noble artiste qui, en pleine idolâtrie de l'art vocal, a réussi, par le travail et le génie, à sauver, comme un autre Hélie, le culte de

l'art vrai ; à celui qui, une fois de plus, a ramené nos oreilles, étourdies par un tourbillon de notes frivoles et vides, aux sons d'une harmonie sincère, profonde et sympathique ; au grand maître dont les pensées, dans leur courant tranquille, nous révèlent aussi bien les doux murmures que le déchaînement des éléments, ce souvenir reconnaissant est adressé par

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