CONCLUSION
Nous avons cherché Mendelssohn dans sa correspondance, dans ses œuvres musicales. Nous ne pouvions pas le chercher ailleurs. Sa vie calme, pure, consacrée au travail et aux joies intimes du foyer, n'est pas fertile en incidents qui puissent émouvoir ses contemporains. 11 était très-réservé, très-contenu dans les choses de la religion et de la politique. Croyant sincère, il était néanmoins d'une extrême tolérance, et jamais il ne chercha à blâmer ceux qui ne pensaient pas comme lui, pas plus qu'il ne songea à manifester bruyamment ses convictions. A l'inverse de Beethoven, qui était passionné en politique, il était d'une indifférence calme en pareille matière. 11 lui suffisait que la société fut tranquille et ^ien administrée, sans qu'il se demandât par qui. Son éducation, sa tendance le portaient à éviter les froissements en toute chose. Sa vie coula doucement comme une eau paisible ; — on n'en saurait rien ou presque rien s'il n'avait pris le soin de la retracer dans cette correspondance destinée à rester secrète et dans laquelle il se peint luimême avec une sincérité admirable.
11 est impossible d'imaginer une vie plus paisible, plus chaste, plus sérieuse que ne fut celle de Mendelssohn. Dès sa jeunesse, on dirait un homme fait sur lequel les passions n'ont point prise. Son père l'abandonne à lui-même à une époque de son existence où la liberté est pleine de périls. Il arrive sous le climat énervant de la belle Italie, au sein des vices aimables, d'une religion complaisante qui pardonne aisément les faiblesses en faveur de la foi. Loin de succomber, il se raidit. L'immoralité italienne lui soulève le cœur; il la condamne sans pitié. Aux brises amollissantes d'un ciel enchanteur, il préfère le vent glacé du nord, l'âpre saveur des pins de sa patrie.
Il songe avec orgueil à rAUemagne, à ses vertus domestiques, à sa foi robuste et sincère. A Fltalie, il préfère la Suisse, le commencement de rAllemagne; il y respire enfin; il y trouve comme un parfum d'honnêteté. En France, au contraire, il est choqué par notre légèreté et notre inconséquence ; les discussions politiques lui brisent le tympan : il a horreur du mouvement philosophique et social représenté alors par le Saint-Simonisme. Il se plaît encore en Angleterre où l'aspect décent et réservé de la société le séduit.
Les années d'apprentissage terminées, il revient au pays natal. La carrière de compositeur devient pour lui une tâche sérieuse, le but unique de toute sa vie, le point où convergent toutes ses méditations, un sacerdoce enfin. Il aspire à être un grand prêtre de Tart protestant, comme l'avait été, avant lui, Jean-Sébastien Bach. 11 poursuit d'une haine inflexible le charlatanisme. C'est la seule chose à laquelle il ne pardonne pas : si on le trouve quelquefois intolérant c'est pour ce défaut qu'il ne peut supporter. 11 a horreur de la réclame, du travail facile. Il aborde en tremblant la publicité; il retouche dix fois, vingt fois, les œuvres avant de les lancer. Il laisse en, portefeuille, à sa mort, une multitude de compositions qu'il n'a pas eu le temps de réviser et qu'il n'avait pas encore jugées dignes d'être publiées. Dans ses conseils aux jeunes gens, il leur répèle sanscesse: c Travaillez, travaillez toujours, ne vous endormez pas dans la satisfaction de ce que vous avez produit, — vous ne ferez jamais rien de durable qu'en méditant, en revoyant, en corrigeant à mille reprises, ce que vous avez produit d'un premier jet.»
Dans la vie extérieure, il est toujours irréprochable. Son maintien aristocratique semble a quelques-uns de la raideur. Il se livre peu; son exquise politesse tient les gens à distance. Avec les grands, il traite d'égal à égal comme un homme qui a la conscience de sa valeur. Cette façon d'être lui réussit : les rois, les reines, les princes le respectent parce qu'il a su leur faire comprendre qu'un grand artiste vaut une tête couronnée, ce qui est rigoureusement vrai.
Ces façons d'être de Mendelssohn ont fait croire que c'était une nature froide. Pour persister dans ce jugement, il faudrait 'n'avoir pas lu sa correspondance, n'avoir pas médité ses œuvres. Men-*
deissohn était ane nature ardente et chalenreose. De retour en Allemagne, il fit un mariage d'amour; la mort de son père» celle de sa mère portèrent à son moral et à sa santé des coups funestes; il mou* rut du coup qui enleva sa sœur Fanny. Dans sa musique, il y a par instants, une fièvre intense, un sentiment éperdu. Mais deux choses font obstacle à ce que ces pensées ardentes se manifestent avec évidence aux observateurs superficiels.
Pour ce qui est de la vie du cœur, des impressions intimes» des émotions du foyer, Mendelssohn professe un principe immuable. L'homme qui se respecte ne doit rien manifester au dehors; le toit domestique est un temple et la vue du sacrifice est interdite aux profanes. L'homme fort garde pour lui ses douleurs et ses joies. Son cœur est-il brisé, il faut que personne ne le devine sous son air calme et riant ; même ses joies les plus pures doivent se dissimuler sous un masque d'indifférence. Son mariage, il n'en parle à ses proches qu'avec une réserve pleine de chasteté. La mort de son père qui le déchira, il la raconte sobrement, sans déclamation, avec stoïcisme i quelques amis bien chers; il se contente de dire : c Je vais g^^^^r maintenant vivant, au fond de mon cœur, son souvenir, celui de ses exemples et de ses préceptes et je vais rendre hommage à sa mémoire en terminant aussi bien que je le pourrai ce Paulus auquel il s'intéressait pendant sa vie.» Quand sa mère meurt, sa mère qu'il aimait si tendrement, il en est ainsi et il dépose sa douleur dans cette partition de VHélias si fiévreuse et si passionnée. Quand la mort de sa sœur vient porter le dernier coup à son organisation nerveuse et usée par l'effort, il s'enfuit en Suisse cacher sa douleur aux yeux indiscrets et il meurt quelques semaines après.
Tel il fut dans sa vie, tel il fut dans sa musique. Nous l'avons dit et redit bien des fois, Mendelssohn est un artiste passionné ; mais, épris des préceptes de Bach, adorateur de la règle, de la forme, il emprisonne dans des murs étroits la passion dont il déborde, et sa musique est ce qu'a été sa vie, passionnée, mais contenue.
Et maintenant, si nous voulons caractériser d'un mot cette singulière physionomie d'homme et d'artiste, nous dirons que Mendelssohn fut un PURITAIN. Et c'est ce qui explique sa vogue en Angleterre,
dans r Allemagne du Nprd, le peu de succès dont il a joui longtemps en France.
Le puritanisme est né avec la réforme de Luther; il est mort en France avec le protestantisme , les guerres civiles, la chute de La Rochelle, la révocation de Tédit de Nantes; les dragonnades ont eu raison de ces hommes rigides qui préféraient aux faciles moyens de purification qu'offrent les pratiques extérieures le témoignage d'une bonne conscience; qui exerçaient sur eux-mêmes un contrôle sévère et qui ne se manifestaient extérieurement que par une attitude grave, austère, commandée par des scrupules d'un rigorisme un peu étroit peut-être. Le jansénisme voulut, aune certaine époque, réaliser au sein de la société catholique, le type du puritain. Cette tentative échoua. Les races que l'on appelle latines sont hostiles au puritanisme, et la société française du xvii® siècle donna sa préférence et ses sympathies aux adversaires aimables qui opposèrent leurs doctrines complaisantes aux austères préceptes du jansénisme.
Il n'en est pas de même dans les pays germaniques et anglosaxons voués au protestantisme. Le puritanisme règne encore et régnera longtemps dans l'Allemagne septentrionale, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord, au sein de ces races respectueuses d'ellesmêmes, fières et honnêtes. Ce n'est que dans ces pays-là que l'on voit des artistes puritains.
Rien n'égale la vogue dont Mendelssohn jouit en Allemagne et en Angleterre. A Leipsig on en parle comme d'un second Beethoven, comme d'un Gœthe, comme d'une des plus grandes individualités artistiques. A Londres, il suffisait qu'il parût pour que tout le monde se levât en l'acclamant. Sa personne, sa musique y étaient l'objet d'ovations incroyables, et ses œuvres y sont encore jouées de préférence à toutes autres. En France, il n'y a pas longtemps qu'elle est universellement admise; elle a été longtemps contestée. Mendelssohn était à peine connu chez nous, lorsqu'en Allemagne il jouissait d'un renom colossal ; et quelle que soit la sympathie qu'aujourd'hui sa musique inspire, elle n'est pas destinée à pénétrer profondément parmi nous parce qu'elle ne répond pas à nos tendances qui sont ailleurs.