SCÈNE V
Les PRÉCÉDENTS, EXCEPTÉ LE SHÉRIF ET LE GEÔLIER.
Féux (conduisant Béchard sur le devant de la scène). —Je crois, mon cher Béchard, que nous avons grande chance de suivre
bientôt le pauvre Card:nal et le pauvre Duquette, et de partir par la même route. .,
Bécuann.—Le fait est que je suis loin d’être rassuré. Le gouvernement se venge, et puisqu'il y est décidé, il fera sa vengeance la plus cornplète possible. Je ne sais vraiment quel démon inspire ceux qui conduisent les affaires du pays.
Féux.—Vous avez toujours plus de chance de vous en tirer que moi; vous n'avez pas assermenté trois miile hommes, et surtout vous n'avez pas chanté vos affaires à tout le monde,
Bécaarn.—C'est vrai; mais on peut avoir de moindres chances que toi, et en avoir encore d’assez belles.
Féux,—Vous croyez douc que c’est uue affaire faite puur moi?
Bécuanp.—Pour te dire la vérité, mon cher, nons sommes des hommes et nous pouvons la supporter, je suis même surprisqu’on n’ait pas commencé par toi.
Féux.—Diable ! vous n'êtes pas consolant,
Bécaarp.—Que veux-tu? Nous aurions tort do nous faire illusion ; il vaut mieux se tenir prêt à tout.
Feux.—C'est vrai, et après ce qui vient d'arriver, je ne puis m'empêcher de me dire que c’en est fait de moi. Cela fait penser … Tenez, il y aurait pourtant un moyen...
Bécaarp.—Un moyen de quoi faire ?
Féuix.—Un moyen de sauver ma tête.
BécHarp.—Hum !... j'en doute fort.
Féux.—Dites-moi, Béchard, vous êtes plus âgé que moi; avezvous jamais entendu dire qu’un fon ait été pendu ?
Bécaarn.—Non ! mais nous ne sommes pas des fous, je suppose.
Féux.—Non, sans doute, mais on peut faire semblant d’être fou.
BécHarp.—Bon, perds-tu la tête? faire semblant d’être fou, . mon cher ; je t’assure que c’est plus difficile que tu penses. Une demi-heure, passe encore; mais des semaines ; mais des mois peut-être... C’est une chose impossible, vois-tu ; il n’y a pas un homme qui puisse soutenir un pareil rôle. Comment s'empêcher de rire seulement? car c'est précisément là le ciractéristique de la folie, et le plus difficile. Si tu manques seulemeut une fois au sérieux de La figure, tu es perdu. Ah! tu peux y renoncer, va, ton idée même est une folie.
Féuix.—Ecoutez-moi, Béchard, vous êtes le seul homme au monde à qui j'oserais faire une pareille confidence ; je vais vous dire ce qui m'a mis ce projet en tête. Pendant la nuit qui précéda mon arrestalion, je rêvais que j'étais pris et qu’on faisait mon procès. On allait mc condamner à mort, quaud un juge, plus humain que les autres, s'avisa de dire que j'étais fou, et qu'il fallait me mettre en liberté. Depuis ce temps-là, cette idée ne m'est pas sortie de lu tête ; et, nou cher, je ferai le fon, je ferai toutes les extavagances imagirsables et je nerirai pas ! Pour tenir mon sérieux, j'en snis sûr. Voyons, Béchard, tel que vous me voyez là, je suis,
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en bon canayen, ce qu'on appelle flambé. Si l’on découvre ma fraude, je ne serai pas pendu deux fois pour cela. Ainsi je risque. 1 y a longtemps que j'y pense, et je crois qu’un bon moyen de sauver sa vie vaut la peine d’être essayé.
Béctiarp.—Je ne venx certes pas t'en empêcher, mais je w'ai pas confiance dans ton idée. Tant mieux si tu y réussis, car tn sauves ta tête; mais pour croire que tu seras si longtemps sans rire, jamais Dans tous les «as, quand tu sentiras l'envie de rire s'emparer de toi, pense à la corde ; ‘cela pourra peut-être en effet te rendre sérieux.
Féux.—C'est cela ; eh bien, avant qu'il soit longtemps, je serai fon, et tout de bon, vous- pouvez en être sûr. Ah! par exemile, prenez garde, ne metrahissez pas. Ilfaut que vous ayez l'air de me croire bien fou an moins.
Bécuarn.—Ah! pour cela, sois tranquille. Une fois la chose convenue, jet'aiderai de mon mieux; car franchement tu n’as pas d'autre moyen que celui-là.