‹ Felix ZiemChapitre 3 sur 3 · P Ê C II E U H DE CAPE A M A ZO R BE · texte numérisé non relu

P Ê C II E U H DE CAPE A M A ZO R BE

enthousiasmé ; mais l'esthète et le coloriste sont complétés chez lui par un intellectuel, — si je puis m'exprimer ainsi, — parce qu'il considère que si sa carrière d'artiste est une mission sociale, son devoir d'homme lui impose une mission humaine.

Voilà pourquoi, lorsqu'on étudie Ziem, il n'est pas permis d'omettre que chez lui le philosophe égale le peintre. Nul plus que lui, ni mieux, ni avec plus d'intelligence des textes, n'a interrogé l'œuvre des moralistes et des historiens d'autrefois, surtout celle des hommes de l'antiquité. Con-

fucius, Épictète, Platon, Plutarque, Aristote, Sénèque, Hérodote, Tacite, Lucrèce, Pline, Horace, sont les compagnons de ses veillées ; il a relu leurs écrits, en des livres qui sont ses livres^ de chevet ; il en a extrait des

Turcs a Venise (1860).

pensées, qui répondaient à son entendement, et il s'est constitué pour son usage personnel un système de philosophie d'une haute raison et d'une fière sagesse. N'ayant pour juge que sa conscience, il peut regarder toute sa vie et demeurer le front levé. A l'écart des coteries, il a poursuivi son œuvre, aussi simple et aussi naïvement heureux aux heures où la gloire lui vint, qu'au temps où, débutant, il avait seulement confiance dans l'avenir, sans prévoir que le succès lui ferait escorte sans tarder. Jeune, lancé dans

Marchandes de pastèques (1863).

pour la noblesse et la droiture de son caractère, autant qu'on l'admirait pour son talent, il ne s'est pas grisé de ces incidences heureuses où d'autres eussent puisé de l'orgueil ; il ne s'est pas départi des principes essentiels de dignité et de libre arbitre auxquels il demandait une direction morale,

et il atteint au soir de la vie, plein de sérénité, recueilli sur lui-même et affectueux pour les privilégiés admis en son intimité.

Car il a un culte pour la bonté. Sans jalousie, sans haine, dédaignant

les petits esprits qui ne furent pas toujours à son endroit ce qu'ils eussent dû être, il a été bon autour de lui, indulgent même, pour les ingrats. Parfois, quand il s'était produit, en réponse à un acte généreux de sa part, une de ces défaillances que l'on impute à toute l'espèce humaine, comme si, au lieu de généraliser, il n'était pas plus simple d'en laisser toute la honte, et — il faut l'espérer — tout le regret, à une individualité considérée comme exceptionnelle, Ziem élevait sa pensée vers une spéculation métaphysique qui l'emportait bien loin d'une contingence pénible ; il tournait ses -regards vers la contemplation des étoiles, et là, en savant et en poète, il demandait leur secret aux mondes jetés par la main divine clans l'immensité de l'infini ; il cherchait à pénétrer le mystère lumineux qui roulait, silencieux, au-dessus de lui, plus loin, plus loin encore que son rêve ; et lorsqu'il sentait la solution se dérober toujours, il redescendait alors sur la terre, et notait, en des feuillets rapides, une pensée où il condensait, en une synthèse précise, toutes

Croquis (Venise, 1865)

les questions qui venaient d'agiter son âme de philosophe. J'ai là sous les yeux un de ces feuillets : il mérite d'être rapporté ici.

« Inutile, s'écrie-t-il, de parler et d'expliquer les choses qui appartiennent au sentiment pur, et que la science ne saurait définir, pas plus que les miracles multiples et incessants qui s'accomplissent sous mes

Le Grand Canal (1864).

yeux. Que Dieu, suprême, veuille, daigne, nous pardonner, si nous l'avons offensé. C'est en tremblant que j'écris ces lignes, tellement une pensée surhumaine me semble osée, hardie ! Je m'incline dans la poussière et offre en holocauste mes peines, mes souffrances, mon désir de bien faire moralement et physiquement, mes nobles et incessants travaux à la recherches de la beauté, et prouvant par tant d'attaches, l'incommensurable de l'Infini, mais scindé, mesuré, chiffré, à chaque pulsation de notre être. »

N'est-ce pas là la confession d'une pensée haute ? N'entend-on pas,

dans cet acte d'humilité et de foi, le cri d'une conscience qui ne redoute aucun juge ! N'explique-t-il pas, par cette préoccupation de l'Inconnu, l'angoisse qui l'étreint au souvenir de ses amis disparus ? Car Ziem ne passe guère de jours sans s'entretenir mentalement avec les mémoires qui lui sont chères : d'abord la bien-aimée, sa mère, morte depuis si longtemps, et qu'il évoque comme la sainte protectrice de sa vie, avec des paroles de pieuse tendresse ; puis Chopin, puis Ricard, puis Théophile Gautier, et tous les autres, tous ceux qui eurent une place à son foyer, tous ceux dont le destin, cruel, parfois tragique, a interrompu l'existence, laissant pour chacun, au cœur du vieux peintre, une blessure vive, que l'oubli jamais n'a cicatrisée !

Aussi, comme il faut l'aimer, ce grand artiste ! comme il mérite d'être aimé et respecté ! Certes, on ne le rencontre pas dans les salons où la mode prétend qu'il est nécessaire d'être rencontré ; on ne l'aperçoit pas trônant au milieu d'une salle de première, se mêlant à ce fameux Tout- Paris, qui est tout, excepté Paris; il ne dépense pas vainement son temps en papotages stériles, en médisances basses ; il ne pose pas au chef d'école et ne marche pas au milieu d'une haie de courtisans, de clients ou de flatteurs ; il ne sollicite pas les votes, par où s'ouvrent les jurys, au prix parfois de promesses complaisantes ; ce patricien de l'art est d'une extraordinaire simplicité, d'une presque timidité ; il n'accepte l'éloge que s'il le sait réfléchi, et il l'accepte avec une modestie qui n'a rien d'affecté, et qui étonne toujours ses admirateurs.

Avec un tact très fin, il discerne là où est la sincérité, là où se cachent l'hypocrisie et la sottise. Et comme il sait encourager un plus jeune que lui ! Comme il sait marquer à un débutant, en qui il trouve une promesse d'avenir, une camaraderie de bon aloi, qui, tout de suite, le grandit et lui donne confiance ! Ce n'est pas ici la place d'abuser des anecdotes, mais on pourrait citer beaucoup de ses confrères ignorés qui sont venus chercher auprès de lui le viatique qui les a poussés vers la gloire et la fortune.

S'en souviennent-ils toujours ? Se souviennent-ils de ces propos si attachants sur la technique des maîtres d'autrefois, qu'il a étudiés, copiés, analysés à ce point de vue spécial, Véronèse, Rembrandt, Velazquez? sur sa technique propre, si parfaite, si savante, qu'on est tenté parfois de voir en lui une manière d'alchimiste qui a tout essayé pour arriver à mettre

L k po n ï de la Paille et le pont des S o u p i r s (Dessin).

sur sa palette ces lapis-lazuli, ces rouges, ces verts et ces ocres, dont l'éclat ne se rencontre que dans ses tableaux? car Ziem, quand il s'agit de l'art, n'a pas de secrets ; il a fait des découvertes, au bénéfice desquelles il admet tous ceux qui sont venus chercher des conseils près de lui ; il n'a

Marchande de légumes (Venise, 1865).

pas pris de brevet ; il n'est pas associé dans une fabrique ; il a agi comme ces novateurs illustres qui livrent à tous le fruit de leur savoir, se trouvant suffisamment rémunérés de fournir une défense de plus aux misères de l'humanité.

Je serais tenté maintenant de m'arrêter devant les chefs-d'œuvre de Ziem, qui sont l'orgueil des musées et des collections particulières : devant celle (Miorme quantité de tableaux, variés à l'infini, marquant en des sujets

identiques la gamme la plus complète d'impressions qu'un œil, éperdument épris de couleur, et sensible jusqu'à l'excès au jeu des nuances, soit capable de percevoir, nés enfin de l'effort le plus heureux à se dépenser, le plus infatigable à la tâche ; je serais' tenté de passer cette revue des pages triomphales de ce vaillant , qui , dans deux siècles d'ici , seront admirées, comme nous admirons aujourd'hui certaines merveilles de Guardi et de Carialetto ; ce me serait une occasion de remarquer combien l'État se montra indifférent envers le maître qui depuis cinquante ans a tant fait cependant pour la gloire de Fart national ! Mais je m'écarterais ainsi clu plan que je me suis tracé. Je n'ai voulu que saper certaines légendes qui faussaient le véritable caractère de l'homme et de l'artiste, légendes dont Ziem, qui n'est pas sans les avoir entendu raconter, se rit spirituellement, avec sa belle conscience de philosophe intègre, mais dont ses amis ne supportent pas, sans un froissement pénible, les petites vilenies et la sottise trop souvent acceptée du public crédule; je n'ai voulu que dire toute l'admiration, toute la vénération, toute la tendresse dont il convient d'entourer ce vieux peintre, à l'effort si constant et si noble, à la foi si sûre, à l'âme si généreuse et si haute !

GETTY RESEARCH INSTITUTE

Page 1