‹ Felix ZiemChapitre 2 sur 3 · L . ... .= ■. . ... " -x k~sf ' J · texte numérisé non relu

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Levantins a Venise.

des détracteurs et pour provoquer, par contre, dans le camp adverse, des défenseurs osés, pleins de passion.

Ziem fut de ces hommes-là, de ces vaillants, de ces sincères, de ces emballés. Lorsqu'il vint pour la première fois à Venise, il vit la vieille cité encore vivante du souvenir des doges, attachée à ses rites datant de plusieurs siècles, toute belle de sa civilisation d'autrefois, qui avait échappé au progrès moderne, implacable niveleur de caractères; il la vit, lui qui avait l'âme romantique, avec sa parure de Reine de l'Adriatique, d'autant mieux

qu'à certaines fêtes le Bucentaure sortait encore pour la cérémonie coutumière : la vérité ici tenait du rêve ; ou mieux, le rêve enchanteur se réalisait pour le peintre, et ce rêve, dont il avait trouvé l'appareil étincelant en pleine fonction dans la glorieuse ville, ce rêve, il le rencontra incessamment varié, partout, que ce soit sous la chaude gaîté du soleil ou sous la tendresse mélancolique des reflets lunaires, partout où son esprit en quête de sensations neuves le força de voyager avec ses crayons et ses couleurs. En Italie, en Grèce, en Turquie, en Asie, en Afrique, pendant des années, on le vit partout, grisant ses regards des spectacles offerts à sa vue, découvrant des ensembles et des harmonies de beauté là où d'autres, moins éveillés à la sensibilité contemplative, fussent passés indifférents; classant dans sa mémoire prodigieuse, jamais lassée de collectionner des images et toujours présente à les rapporter, l'orchestrale splendeur des tons que la lumière faisait jouer sur toutes choses, afin de pouvoir semer comme une poussière de l'eu, d'ambre et d'or, sur ses tableaux, les gemmes et les diamants que son pinceau éveillait sur sa palette inépuisable.

Et quelle allégresse ce fut pour lui, que ce travail sans relâche — qu'il continue encore aujourd'hui, à quatre-vingt-deux ans ! Ses fatigues, ses efforts, la longue recherche scientifique qui l'amena à une sûreté de technique que seuls connurent les maîtres les plus illustres de la Renaissance, rien de cela ne compte pour lui quand il songe à son bonheur de peindre, de dire avec ses couleurs, en ses tableaux que le temps revêt de vieil or, et en ses aquarelles d'une prestigieuse virtuosité, tout ce qui l'émeut, tout ce qui le ravit, tout ce qui l'enchante.

On sait que Ziem s'est occupé fréquemment des aveugles ; il a pour eux une pitié faite de tendresse, et les institutions qui leur sont consacrées connurent bien souvent les effets de sa générosité sans bornes. Un jour, un ami lui demanda pourquoi il s'intéressait à cette infirmité plus qu'à toute autre : « C'est que, répondit-il, ce n'est là qu'une restitution. Si, depuis si longtemps, j'ai pu jouir de ma vue comme si j'avais vingt paires d'yeux, c'est sans doute parce qu'il y a des malheureux qui en sont privés ! Il n'est donc que juste que je les aide un peu. »

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On a quitté le petit salon du rez-de-chaussée ; nous voici dans le grand atelier du premier étage, à l'extrémité duquel se trouvent le laboratoire du maître et la bibliothèque. Sur un fond de tapisseries anciennes, voici toute une collection de tableaux, terminés ou à l'état d'esquisses, mais des esquisses comme Ziem sait les faire, des esquisses si complètes, si par-

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Trabacco au large (Venise, 1882).

faites, si heureuses d'harmonie, qu'il serait fâcheux d'y ajouter un coup de pinceau. On est si absolument conquis à ce régal de couleur, à ce jeu de soleil, à cette symphonie de ciel en azur majeur, qu'on a à peine le souci de remarquer ici des velours brochés, là des armes anciennes et des étendards autrefois rapportés de Tanger par Eugène Delacroix ; à côté, des in-folios aux reliures de maroquin armoriées, des reliures précieuses, revêtant de précieux livres qui, après avoir flatté le faste de fermiers généraux, seraient capables de donner de l'orgueil aux bibliophiles les plus difficiles.

Sur des chevalets, deux ou trois panneaux qui n'attendent plus que

l'état de sécheresse propice au vernis ; sur le plancher et appuyés contre des tabourets, d'autres tableaux qui n'attendent plus que la bonne disposition d'un moment pour se voir achevés.; car Ziem a toujours plusieurs tableaux en train ; il lui arrive bien, avec cette fièvre de travail toute juvénile, que d'autres, plus jeunes, ignoreront leur vie durant, il lui arrive bien d'exécuter une œuvre d'un même jet d'inspiration, « de génie et sans préparation», comme on l'a dit de certains écrivains. Mais, le plus sou-

vent, il butine dans son chantier selon le caprice de la lumière et de la température ou selon l'état d'esprit où il se trouve. A-t-il lu le soir, avant de s'endormir, quelques pages de Y Histoire de la république de Venise, qui le passionne à l'égal d'un roman ; le lendemain matin, dès six heures, il attaquera, aidé de ses souvenirs, — j'en parlerai plus loin, — quelque rentrée de pécheurs sur l'Adriatique ou quelque procession de Saint-Jean sortant du porche magnifique de l'église Saint-Marc, dans lu pavois des étendards qui claquent au vent. A-t-il, au contraire, fait choix pour sa lecture d'un chapitre du Sahara d'Eugène Fromentin, le voilà qui esquisse largement une fantasia de cavaliers fougueux, brûlant au ciel embrasé la

Gardes du Doge, coiffés de la « salade »

poudre de leurs fusils crépitants, en avant d'une mosquée, ou une Gléopâtre à la robuste nudité, alanguie sur des coussins, à l'ombre d'un massif de palmiers géants, bercée par la lente rapsodie de ses compagnes assises autour d'elle, rafraîchie par l'écran de plumes d'autruche qu'une esclave balance au-dessus de sa tête, et regardant avec une mélancolie un peu lasse la cime des arbres dont les feuillages sont comme des ciselures de vieille orfèvrerie d'or, sous le ciel incendié du jour qui s'achève.

Que de pages admirables ai-je vues passer ainsi dans cet atelier, les unes après un stage d'une saison, les autres commencées, prises, laisséesau repos, puis reprises au cours de plusieurs années : le Lavage des filets en rade de Chiozza; les Navires à sec dans le port de Venise, par une matinée d'automne; Saint-Georges-Majeur, vu de l'entrée du Ganale Grande, le soir; le Palais des Doges, l'été; le Vieux port de Marseille, par un après-midi d'avril, à l'instant où un navire autrichien lève l'ancre ; le Jardin public , à Venise, avec des arbres tout en fleurs, qui se mirent dans l'eau bleue; l'Appareillage d'une grande tartane , sur le Ganale Grande , un matin de mai; l'Arrivée d'une frégate aux voiles blanches, dans le port de Venise ; le Retour des bragosi et des toppi-pécheurs, à la Chiozza, en juin ; le Bateau de l'école des mousses jetant l'ancre à Marseille, devant la Canebière ; le Soleil couchant sur le C anale Grande; le Déchargement de la pêche, au quai des Esclavons ; le Grand Canal vu de Saint-Erasme,

en juin, au lever du soleil; Eaux douces d'Europe; les Brigantins dans la passe de Malacco ; les Trabaeco à sec, à midi, sous le soleil éclatant ; le Bucentaurè se rendant au Lido pour la cérémonie du mariage avec l'Adriatique, tandis que sur le quai, une foule immense et bariolée s'agite, se presse, se rue en une cohue de fête, acclamant le doge Pisani ; la Fantasia précédant les croyants qui sortent de la mosquée, à Gonstantinoplc,

Cheval husse.

etc. Que de chefs-d'œuvre ! On en pourrait citer encore, si ce n'était abuser.

Mais j'ai hâte d'arriver à une autre partie du bagage artistique de Ziem, qui offre, à mes yeux, un intérêt exceptionnel. J'ai parlé déjà de ses études peintes et de ses tableaux ; je voudrais m'arrèter à ses crayons, à ses aquarelles, à ses dessins.

Je me demande si, des heures que j'ai passées près de lui, les plus suggestives n'ont pas été celles où il voulut bien, devant moi, feuilleter

ses cartons et ses albums ; il me semble qu'en ouvrant ces trésors, il me mit plus complètement clans l'intimité de son art, clans la communion de son idéal ; et chacune de ces séances fut l'occasion de révélations auxquelles j'étais loin de m'attendre . C'est au cours de l'une d'elles qu'il me laissa choisir les documents si précieux, si caractéristiques, qui ont permis d'illustrer ce travail , comme jamais ne le fut aucune étude à lui consacrée.

Nous voici tous deux assis côte à côte : devant le maître, sur un tabouret, un carton est placé sur le champ, l'un des plats tenu presque verticalement contre un guéridon, l'autre plat abattu sur les genoux; et j'explore ces feuilles, placées là sans ordre, au hasard ; lui, le noble artiste, revit le passé, avec une émotion à peine

dissimulée ; un jour, ce sont les études faites, les coins notés, les silhouettes rencontrées et indiquées en un curieux procédé de synthèse, en 1848; un autre jour, c'est le carton cle 1854; puis ceux de 1850, cle 1865, de 1870, de 1842, de 1880, et vingt autres, attrapés à l'aveuglette, dans le débarras, afin qu'il nous soit réservé une sorte d'imprévu, cette volupté du ressouvenir auquel on n'est pas préparé.

Dans ces cartons, des dessins à la mine de plomb ou à la plume, des

Clair de lune Sun la Piazetta (18621

lavis, des aquarelles, dignes d'être classés dans une collection, des crayons Conté, des fusains, avec des rehauts de blanc d'une extraordinaire appropriation, des sanguines, et des pensées jetées sur un chiffon de papier, d'une plume alerte ; des études de femmes , où il exalte en passant la beauté de la forme et le rythme gracieux des lignes, des portraits où il montre qu'il eût été, s'il l'eût voulu, un étonnant lecteur d'âmes ; des arbres, dont la structure est étudiée comme par un botaniste ; des fleurs,

La «Paula», frégate-école (Venise. 185 7).

des fruits, des ciels, qui ont arrêté le promeneur, pour leur splendeur et leur inédite instantanéité ; des sites étudiés dans leur ensemble ou repris pour le détail, vallées fleuries, bords de rivières aux eaux frissonnantes, horizons sur lesquels se dresse le gigantesque caprice des montagnes, plaines immenses où paissent des troupeaux ; des animaux dont il s'agissait de préciser la race, des pierres aux déchirures traduites avec une attention intelligente à deviner les lois de leur architecture de hasard, des figures d'individus croquées hâtivement, pour un morceau de costume ou une allure particulière, des caricatures même, le rire de la vie, permettant au crayon d'écouter le rire de l'art; tout un défilé de choses infiniment variées, étonnantes, superbes, amusantes, spontanées, attendries, vécues, rêvées,

que sais-je ! la notation primesautière d'un cerveau qui voit tout, qui sent tout, qui comprend tout, et qui a su interpréter avec une facilité apparente, mais avec l'effort certain d'un talent chaque jour plus solide, plus vigou-

Quai de l'Arsenal (1852).

reux, plus sûr de lui, et plus infatigable à sa tâche, sa palpitation immédiate.

Et ne croyez pas que la vue seule ait tout le bénéfice de ces promenades à travers une des carrières les mieux remplies qui soient. A mesure qu'un feuillet apparaît, le maître l'explique, le commente, le rend plus

vivant encore par le souvenir qu'il évoque. Les endroits, les personnes, les choses parlent à sa mémoire, ce livre toujours ouvert à la page qu'il faut, et, en même temps qu'il raconte le dessin, c'est sa vie à lui, ce sont les étapes de sa conquête d'art, ce sont ses voyages à travers les continents, ce sont ses contemporains, ce sont des peuples, des races qu'il raconte ;

L A T OU» L É AND li E A C 0 K S T A N T IN 0 Pl. E (1839).

parfois même, escaladant les siècles, dans une envolée superbe, c'est l'histoire qu'il ressuscite, puisqu'un jour, à propos d'un bout d'aquarelle, daté de la campagne de Rome, 1848, il me rappelait une page de la Vie de César, de Plutarque. Et quelle verve! quelle ingéniosité de pensées! quelle sûreté de jugement ! quelles images éclatantes de couleur dans l'expression ! Pendant des heures, sans fatigue, tour à tour grave et enjoué, allant d'un sujet à un autre, par les associations d'idées les plus imprévues, il vous tient sous le charme, il vous conquiert à ce qu'il croit, il vous entraîne à sa suite. « Le peintre Ziem parfois s'emballe, écrivait J. de

FÉLIX ZIE'M: 29

Gôncourt en 1886, mais sa parole est toujours toute pleine d'inattendu et de trouvailles originales. » Et de fait, si l'on pouvait écrire tout ce qu'il dit, dans les entretiens familiers où il s'abandonne, on composerait de ses libres propos le livre le plus amusant, le plus divers, le plus étincelant, le plus profond aussi qui se puisse imaginer.

Contrairement à beaucoup d'artistes, qui deviennent dissemblables des autres hommes par les qualités qui les font peintres, et plus encore,

Un bal au Palais-Royal (1866).

a écrit un philosophe, « sous l'influence du métier même, par assujettissement inévitable aux habitudes professionnelles», Ziem ne s'est pas enfermé dans un monde particulier et limité de sensations; il n'est pas demeuré indifférent à l'infinité d'objets qui sollicitaient sa vue, en dehors de son art. Il a vu dans la vie autre chose que des arrangements artificiels, et ses nerfs répondent à d'autres sollicitations que des vibrations de lumière. Sa science n'aboutit pas qu'à voir, et il n'est pas moraliste que pour son crayon ou sa palette ; je dirai pourquoi plus loin.

Pourtant, il tient de sa qualité de peintre une façon spéciale de voir, ou mieux de comparer : il pourrait écrire, lui aussi, ces lignes que je trouve dans une lettre d'Henri Regnault, lettre datée de février 1870 :

« Je monterai d'enthousiasme en enthousiasme; je m'enivrerai de merveilles jusqu'à ce que, complètement halluciné, je puisse retomber dans notre monde morne et banal, sans que mes yeux perdent la lumière éclatante qu'ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir, je n'aurai qu'à fermer les yeux..., et tout l'Orient m'apparaîtra de nouveau... Oh! quelle ivresse, la lumière! ...»

Devant la nature, que ce soit dans l'Orient doré ou dans le nord, en Italie, en Grèce, en Asie-Mineure, ou en Hollande et en Russie, Ziem s'est

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