LES ORIGINES
DU MOUVEMENT FÉMLNISTE
Messieurs,
Nous remarquions Tan dernier, à propos d'une question grave entre toutes, celle de l'éducation et de Tinstruction de nos fils^, combien la période historique que nous traversons se fait voir, en tout ce qui touche aux principes sociaux, hésitante et mobile. C'est une époque de fermentation et d'études fiévreuses; on y jette au creuset les idées les plus disparates ; on agite violemment leur masse; mais des solutions nettes, on en trouve moins que de vérités éparses et sans lien, que d'aperçus et de systèmes personnels, sans rien de ces belles clartés qui se répandent sur un travail de doctrine bien conduit, en dépendance de principes directeurs puisés aux véritables sources.
Nous entendons invoquer de toutes parts la
1. Cf. La Famille et l État dans l'Éducation, Lecoffre, 1007.
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science; mais comme la science n'a opéré juniju ici qu'un travail fragmentaire, on y peut prendre à volonté, chacun dans le sens de ses tendances individuelles, de son tempérament, desinfluoncesde groupe qu'il subit, des lectures qu'il fréquente. On n'en répète pas moins : La science ! — 0 science, que de sottises on proclame en ton nom ! pourrait-on dire, adaptant une formule fameuse.
Un des sujets qui ont le plus donné lieu, en ces derniers temps, à ces discussions confuses, c'est bien celui que nous abordons.
La femme ; les droits et les devoirs de la femme ; le rôle de la femme dans le monde contemporain; ses rapports avec le travail, le savoir, le mariage qui se croit renouvelé; la politique, qui évolue rapidement dans le sens d'une participation de tous aux grands rôles : c'est plus qu'il n'en fallait pour susciter des débats mouvementés, à défaut de solutions sages.
Nous reprenons une fois de plus ce thème brûlant. Je n'ai pas besoin d'avertir que je le traiterai non en légiste, non en politique militant, mais en moraliste. Le christianisme nous fournit les principes directeurs; nous les confronterons avec ceux que peut fournir la raison, quand elle se tient au contact des faits et des réalités naturelles.
En vue de nous procurer ce contact et d'introduire une étude si complexe, je crois utile de jeter un rapide regard sur la façon dont a grandi chez nous — car elle n'y est pas née tout à fait — la préoccupation féministe.
Que le problème existe, et qu'on ne le puisse résoudre, ainsi que le voudraient quelques-uns, par les moyens faciles du persiflage, non plus que par les violences déclamatoires et les moyens de révolution, c'est ce que je voudrais voir ressortir de cet examen.
Faisons-le comme nous ferions un examen de conscience personnel. Tout nous est personnel de ce qui intéresse si profondément les générations de nos frères. La solidarité humaine et chrétienne qui nous lie à travers le temps doit nous faire éprouver comme des remords ou comme des joies intimes tous les efforts de vérité et toutes les chutes d'erreur qui furent ou qui sont aujourd'hui le lot de nos devanciers ou de nos contemporains sur la terre.
Le féminisme, au sens où nous prenons aujourd'hui ce mot, ne peut compter, avant Quatrevingt-neuf, que sur des unités ; nul groupe, nul mouvement important ne le manifeste. Le xviii" siècle lui-même, en dépit de son opposition facile aux croyances et aux institutions du passé, ne s'inquiète que fort peu de ce qui lui fournirait pourtant une belle matière. Jean-Jacques a peu de contradicteurs, quand il déclare la femme faite tout exprès « pour plaire à l'homme ». Seul Condorcet prend nettement position en proclamant l'égalité des sexes et en affirmant que de la
reconnaissance de cette vérité dépend en grande partie le perfectionnement social.
En 1789, parait le Catéchisme du genre humain^ de Boissel, où la thèse socialiste qui rattache la question féminine à la question de la propriété, s'étale déjà dans tout son lustre. « On s'est partagé les femmes, dit-il, comme les terres, d'une manière aussi antinaturelle », et il propose des solutions qu'il croit sans doute naturelles. Il suffit de dire qu'il repousse le mariage pour savoir comment il comprend la nature.
Il se trouve cependant des femmes pour adhérer, soit en le modérant, soit en Je dépassant, à ce triste programme ^
Peu de succès répondent à leurs efforts. Trois décrets de la Convention signés le même jour (8 prairial an III) défendent aux femmes de s'assembler plus de cinq, les excluent des assemblées politiques, etdécidentde faire passer en jugement celles qui feront de l'agitation dans le peuple. Ghaumette met le comble à cette brutalité par un discours qui retentit encore aux oreilles féministes.
Quelques décrets de la Constituante avaient cependant fait participer la femme aux sentiments de liberté en cours. C'est ainsi que la
1. Les féministes aiment à citer Olympe de Gouges, directrice du journal V Impatient; M"^ Tallien, qui réclame les droits politiques pour son seie; Rose Lacomb**, fondatrice de la Société des femmes républicaines et révolutionyiaires ; Théroigne de Méricourl, qui demande à délibérer au club des Cordeliers; voire les Tricoteuses, qui assistent, on sait dans quel esprit, aux séances de la Convention.
suppression du droit d'aînesse et de masculinité dans le partage des successions (8 et 15 avril 1791) se présentait pour elles comme une victoire Un décret du 20 septembre 1792 leur concédait le droit de témoigner dans les actes de l'état civil, droit qui sera vite supprimé et rétabli seulement après plus d'un siècle, le 7 novembre 1897.
De là il faut passer à 1848, pour retrouver solidement établies les préoccupations féministes. On pense que Bonaparte y avait peu versé! Ses successeurs royaux firent de même. 1830, avec Fourier et Saint-Simon, vit cependant éclore des thèses où tout n'était pas à rejeter, mais que leurs exagérations rendaient folles, et que le ridicule tua.
Le socialisme de Quarante- huit, comprimé quelque temps par l'Empire, n'en développa que mieux ses racines. Il reparut vivace avant la fin de ce règne incohérent, et en 1867 on voit se fonder, sous ses auspices plus ou moins reconnus, une Ligue du Droit des femmes, que préside de loin Victor Hugo ; à laquelle de très grands esprits, en France et à l'étranger, prêtent le concours de leur influence.
Il est curieux de voir combien ce mouvement, qui est aujourd'hui l'une des puissances du monde, s'est montré inconscient le plus souvent de ses origines réelles, en tout cas des origines de sa force.
ïl se croit avant tout philosophique ; il pense que ce qui amène à lui des adeptes nombreux et
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ardents, c'est le règne de « l'Idée », la montée du <( Progrès », la conscience haute, dans l'abstrait, de la dignité et du rôle de « la Femme ». Eh bien non; son extraction est plus humble. C'est la question du pain, qui fait le triomphe du féminisme.
En parlant ainsi, je ne le méprise pas; je n'entends ni méconnaître ses aspirations élevées ni rétrécir indûment son ampleur. Je dis seulement que la vie et ses nécessités primordiales sont ici à la base de l'idée, la soutiennent dans l'opinion, la portent. Sans cela, on dirait aujourd'hui ce qu'on disait hier : Utopie ! révolte d'écolières! dans le meilleur cas : Idéologie!
Le pain, il n'en faut pas médire. Messieurs. Même devant Dieu nous en pouvons parler sans rougir. C'est à lui qu'on le demande, dans cette prière sublime : le Pater. S'il nous le mesure dans une balance parcimonieuse, c'est, nous devons le croire, en vue d'un meilleur bien; mais il ne faut pas s'étonner, en ce qui concerne celui-là, du sursaut que produit dans un groupe humain la menace ou la réalité d'une crise. N'est-ce pas d'ailleurs notre âme aussi bien que notre corps, qu'une pareille crise atteint, puisqu'elle inquiète Tamour, puisqu'elle alarme le dévouement du père pour l'enfant; puisque d'ailleurs toujours, en ce monde mouvementé, l'âme et le corps se mêlent, les intérêts matériels et les intérêts spirituels se montrent solidaires, et que sous la rafale des faits qui se précipitent de plus en plus violemment dans la masse humaine, tout flot engage
tout flot, jusqu'aux confins de la mer bouleversée.
C'est donc la crise économique issue de la transformation profonde opérée dans les moyens de production, d'échange, de circulation et de consommation des biens, qui est le secret du féminisme.
Le machinisme, qui arrache au foyer ses moyens d'existence sédentaires; qui appelle à l'usine et à l'atelier la fileuse et la tricoteuse, la brodeuse et la dentelière d'antan ; qui ouvre, en sillonnant la terre et la mer, des voies nouvelles aux activités, comme des horizons aux esprits, comme des paysages aux yeux ; qui par là donne essor aux grandes administrations financières, commerciales, industrielles, aux grands services publics qui peuvent utiliser la femme, mais qui, avant de l'utiliser, l'ont jetée à la détresse en disloquant le foyer, en amenant la perturbation et l'instabilité des fortunes, en abaissant le taux de l'argent et en augmentant les exigences vitales au point de réduire à la pauvreté ceux qui, jadis, avec le même fonds, vivaient au large; en bouleversant par là les conditions anciennes du mariage, le rendant impossible à beaucoup, tout en ne donnant à ces laissés pour compte du foyer que des moyens insuffisants pour soutenir leur vie solitaire. Pardessus tout cela et provenant en partie des mêmes sources, la crise morale déchaînée, les appétits surexcités, les prétentions accrues, les habitudes de bien-être et de confort, l'indispensable d'au-
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jourd'hui rejoignant le luxe d'hier. Et puis enfin la crise politico-religieuse où la femme se trouve entraînée par la publicité, fille, elle aussi, du machinisme ; et rinstruction plus développée, grâce aux facilités que le progrès économique lui fournit : telles sont les causes du féminisme.
La preuve que tel est bien le fond de tout, c'est que, partant de là, tout s'explique : et le moment où le féminisme éclate, et le personnel qui se met à son service, et les formes spéciales qu'il revêt.
Son personnel, c'est la petite bourgeoisie urbaine. Non que les hautes classes ne lui aient fourni des adhérentes, soit par snobisme, soit, ce que j'aime mieux, par solidarité fraternelle. Non que les classes paysanne et ouvrière n'en soient largement les clientes^ ainsi que chacun le sait. De ce dernier fait, le mouvement socialiste fournirait à lui seul une explication plausible. Officine d'erreurs folles en ce qui concerne la question féminine, le socialisme a rendu néanmoins ce service de la faire considérer au point de vue des grandes masses. Il y trouvait son intérêt; il suivait, ce faisant, la logique de ses sources. La révolution intellectuelle du xviii* siècle, unie à des causes multiples, avait produit la révolution politique de Quatre-vingt-neuf; celle-ci, menée par la bourgeoisie, a fait appel, pour combattre la contre-révolution, aux forces du prolétariat; celui-ci enfin, ayant pris conscience de sa force et réclamant sa part, invoque, pour l'obtenir, l'aide puissante de la femme. D'où le féminisme socialiste. Mais que nous fait un égoïsme
qui n'est pas sans mélange de grandeur? U faut regarder au fait; or, quant au fait, la préoccupation des masses n'est ici comme partout qu'une justice. Que de conservateurs raisonnent sur les femmes comme Balzac en un de ses livres célè bres % je veux dire de façon à ne compter comme telles que certaines créatures de serre dont le groupe représente à peine le centième de leur sexe. Ce n'est point là poser le problème féminin. Humainement et chrétiennement, la femme, ce sont toutes les femmes, et non pas — je disais pour Balzac le centième, mettons le dixième environ que représente la femme noble ou bourgeoise.
Mais si les masses sont les clientes et les hautes classes une pépinière possible du féminisme, toujours est-il que ni les unes ni les autres n'ont rien fait de bien sérieux pour le propager, moins encore pour le faire naître. Pourquoi? Parce que sans doute elles étaient plus faibles, moins outillées, et que leur voix était trop lointaine ; mais aussi parce qu'elles n'étaient affectées qu'indirectement par la grande crise que je viens de décrire. La classe moyenne, au contraire, en recevait le choc immédiat. C'est elle dont la fortune en devenir voyait arrêter son essor par l'écrasement du petit commerce, de la petite industrie, du petit atelier sous le poids des grands rouages économiques, et c'est elle aussi dont la fortune atjquise, généralement limitée, voyait diminuer sa puissance d'utilisation, sa valeur de vie par