La Physiologie du mariage
la baisse du taux de Targent, par la hausse du nécessaire.
Le moment où le féminisme éclate, c'est celui où les effets économiques décrits battent leur plein : c'est la deuxième moitié du xix' siècle. L'Amérique et l'Angleterre, livrées plus tôt au machinisme, se trouvent livrées plus tôt au féminisme. J'ajoute que leur formation par ticulariste se prêtait mieux que la nôtre à ce mouvement, kl femme s'y trouvant moins solidement encadrée, moins dominée par des coutumes.
Enfin, les formes du féminisme et ses revendications principales s'expliquent sans peine, si le point de départ que nous lui attribuons est le sien. Ce que veut plus ou moins consciemment le féminisme, ce qui le passionne, en tout cas ce qui passionne la grande masse dont la rumeur donne écho à sa voix et la fait retentissante, c'est l'ascension aux carrières lucratives, non pour ellesmêmes, non pour lutter avec l'homme et développer en dehors de lui la fameuse autonomie individuelle, mais pour lutter avec moins de désavantage contre la dureté de la vie moderne; pour augmenter, si Ton est mariée, les ressources de la famille ; si on ne Test pas, pour attendre plus patiemment le mari, comme en naufrage on attend dans une barque le passage d'un vaisseau ; ou enfin, si le vaisseau se laisse attendre et si le mari ne vient pas, pour essayer de se passer de lui et, ne pouvant vivre en femme, vivre tout court, fût-ce en vivant en homme.
Nous savons bien ce qui a créé chez nous le fonctionnarisme. Ce n'est pas sans doute le désir d'être esclave, ni celui de vieillir sur un rond de cuir dans des locaux sans air, sans lumière, et bâillant d'ennui. C'est le désir d'assurer son pain en dépit de l'insécurité générale, au milieu des débris des anciennes situations qui ne donnent plus ou risquent de ne plus donner, avec la dose d'efforts qu'on y veut mettre, ce qu'elles donnaient jadis à nos pères dans de plus paisibles conditions. Or le fonctionnaire étant peu payé serait bien aise, se mariant, de trouver une belle dot ; mais les filles n'en ont point, et cela pour les raisons mêmes qui font qu'on la recherche. De part et d'autre, il y a donc une égale difficulté au mariage ; de part et d'autre il y a difficulté de vivre, qu'on se marie ou non. Mais combien plus, en ce dernier cas, pour la jeune fille! Car contrairement au jeune homme, pour qui le célibat représente le minimum de charges et à qui le mariage est lourd, la jeune fille, elle, trouverait dans le mariage le port, tant qu'il sera convenu — j'espère que ce sera pour longtemps
— que c'est à l'homme de nourrir sa famille. Le célibat, au contraire, c'est pour la femme la lutte contre le flot; peut-être — et de plus d'une façon
— le naufrage.
En Suède, on le contait récemment, c'est le sort des vieilles filles délaissées qui émeut les premiers féministes ; c'est le poids dont les femmes, filles ou non, pèsent sur leurs familles, quand elles en ont une, qui décide celles-ci à se-
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conder leurs efforts. Quelques-unes font semblant de se poser en hommes, affichent des airs indépendants, disent qu'elles prennent des carrières pour se créer une âme libre et lui donner valeur autrement que par un mari ; mais quelqu'un qui les connaît bien, puisque c'est une femme qui s'est consacrée à elles corps et âme, disait à une Française qui Tinterrogeait sur les motifs réels de leur attitude : Parmi toutes ces femmes que je vois travailler avec succès, il n'y en a pas une qui ne soit prête demain à renoncer à sa carrière pour Vamour et pour un foyer ^
Qu'on ne se laisse donc pas duper par les mots : c'est la question du pain qui fait le fond du féminisme. Tout le reste en ressort ou s'y greffe. Les greffes, d'ailleurs, peuvent valoir indépendamment du tronc; elles peuvent valoir plus que le tronc; elles ont, chacune à part, sa teneur et son allure propre ; mais c'est le tronc qui les porte, c'est lui qui les nourrit.
Sans la tourmente économique, nous n'aurions pas de féminisme.
Il est facile de voir, par exemple, qu'à l'effort féminin pour l'accès aux carrières se rattachent immédiatement la question de l'émancipation féminine dans le mariage, celle de l'égalité de salaire et de l'égalité de traitement que réclame la femme à l'égard de l'homme, celle du droit de vote et d'admission aux charges pu-
1. Cf. A travers le Féminisme suédois, par Marc Hélys. Paris, Perrin, p. 323.
bliques, dont plus ou moins la vie économique dépend. Tout cela se rattache à la lutte pour la vie et avant, et après : avant, pour écarter les obstacles; après, comme conséquence de ce fait que les femmes arrivées à se suffire sont portées naturellement à revendiquer leur indépendance morale, sociale, politique tout autant que Findépendance économique qu'elles acquièrent. « Payez, et vous serez considéré. » Ayant prouvé son aptitude, la femme ne veut plus de sujétion. Du moins, elle exigera des formes, et elle imposera des limites. Si le code Napoléon soumet la femme, c'est parce qu'elle a besoin de protection. Mais si elle se protège elle-même? Quand l'enfant peut se suffire, il n'est plus un mineur, et il ne souffre plus d'être traité comme tel. Ainsi la femme.
Je ne pais montrer maintenant toute la fécondité de ce point de vue ; nous y reviendrons bien des fois; mais j'ai cru devoir l'indiquer d'abord, afin de tracer la route. Qui connaît l'origine d'une chose en déduit facilement la nature et se trouve bien près d'en juger la valeur, les limites, les relations naturelles, toutes les lois.
Du reste, j'insiste à dire que je ne réduis pas la question féministe à n'êlre, en soi, qu'une revendication matérielle ; à n'être même qu'un déploiement des conséquences, quelque lointaines qu'elles soient, issues de ce thème fondamental. Il y a autre chose, et des questions plus générales, valables pour tous les temps ; des intérêts humains et divins supérieurs à la crise présente se trouvent
liés à ce qui en sortira. Autre chose est de dire : Voilà d'où est sorti le féminisme, voilà ce qui le porte; autre chose est de dire : Voilà ce qu'il contient exclusivement. En France surtout, on a tôt faut d'élargir les questions. Aussi, partant du besoin pour s'élever à la théorie pure; prenant conscience de soi et de son milieu vital; jetant un regard plus large, quelquefois plus profond sur la condition humaine, sur le rang qu'y tient la femme, sur le rôle qu'elle y joue, sur la valeur qu'elle représente et sur l'appoint qu'elle peut fournir pour l'ensemble de l'évolution humaine, on est venu dire, soit femme, soit parlant au nom de la femme : Nous constatons qu'au point où nous en sommes du progrès civilisateur, la femme n'a point obtenu encore la place qui revient à ses qualités, à ses titres, à ses droits.
On a dit cela, et l'on a pu y mêler bien des injustices, des erreurs et des revendications folles; mais qu'on l'ait dit dans des milieux dont nous ne pouvons pas suspecter la hauteur morale plus que la compétence, c'est une raison pour qu'on y regarde. Nous le ferons amplement, et ce que l'on doit penser d'une telle proposition générale, c'est ce qui ressortira des études de détail que nous devons instituer. Mais dès maintenant je dois marquer la place des jalons qui permettront de situer nos solutions ultérieures par rapport au développement général de la vie humaine.
Est-il possible qu'il y ait aujourd'hui encore des modifications à introduire dans la condition
particulière de la femme? L'expérience du passé ne condamne-t-elle pas comme illusoire un changement de front qui ne pourrait s'opérer, ce semble, qu'en tournant le dos à la nature et à la vérité de la vie?
Répondre à cette question, ce sera vaincre une difficulté qui arrête une foule d'esprits; qui les arrête d'autant mieux qu'elle s'impose comme une évidence, dédaignant de fournir des preuves, dédaignant même de se formuler clairement. Or que cette évidence soit trompeuse et que le débat reste ouvert, c'est tout ce que je prétends établir. La suite de nos études fera le reste, pour peu que votre attitude chrétienne me seconde, et si Dieu le permet.
Beaucoup de gens du commun, ou de journalistes, ou de politiques, ou de soi-disant penseurs, quand on parle devant eux féminisme, sourient, et insinuent avec grâce que cela ne tire pas à conséquence ; qu'on en a vu bien d'autres ; que cela passera. « Une bucolique pure », disait un sénateur; « le plus léger des bâtons qui aient jamais flotté sur l'insondable océan de la sottise humaine. » J'ai peur que cette façon d'aborder un sujet ne prédispose aux solutions faciles, et que l'insondable océan de la nature humaine n'ait encore des bâtons à l'usage des sénateurs.
Si l'on allait au fond de cette attitude, on y
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découvrirait deux choses. D'abord une incapacité regrettable de traverser la couche superficielle des événements pour voir, à travers les excès et les ridicules, les grands courants qui portent loin; ensuite, une inconscience parfaite de la façon dont se comporte la vie sociale, dont s'étagent ses progrès. Car à prêcher ainsi qu'il n'y a rien à faire pour la femme ; qu'elle possède sans conteste au milieu de nous la part qui lui revient; que toute prudence sociale en ce qui la concerne consiste à conserver soigneusement un état de choses voulu par la nature et établi en son nom par la sagesse des siècles passés : à raisonner ainsi, on donne à entendre qu'on estime terminée l'œuvre morale que le Créateur nous a donné à accomplir sur la terre. Et c'est faire peu d'honneur à l'homme, mais c'est presque injurier Celui qui a remis l'homme aux mains de son propre conseil, comptant sans doute en faire un ouvrier plus fidèle et moins facilement satisfait de son travail.
On parait croire que l'état actuel des choses, pour la femme, — comme pour l'ouvrier, comme pour le serviteur, comme pour le petit à l'égard du grand, comme pour tous ceux qui ne peuvent s'imposer et régler leur situation par eux-mêmes, — nous est acquis par expérience, après de longs essais, avec, au point de départ, une bonne volonté dont la raison eût été le guide. Or qui ne sait combien une telle conception est fautive ! La raison, ni la bonne volonté ne sont jamais absentes de la vie sociale; il faut blâmer ceux qui
ne voient dans le passé que mœurs de cannibales et qu'obscurantisme; mais que penser de ceux qui n'y voient qu'idéal et que vertu !
Il est de fait que les relations de l'homme et de la femme ont été réglées au début par la force; non pas toujours par la force abusant du droit, et c'est en quoi beaucoup de féministes ont la vue trop courte ; mais tout au moins par la force envisagée plus ou moins sincèrement comme un droit. Le mieux qu'on en puisse dire, c'est que la force, dans les sociétés primitives livrées à la guerre, avait une telle importance sociale qu'on pouvait de bonne foi et avec quelque raison la considérer comme le fondement d'une justice. La femme comptant moins sous ce rapport — les amazones ont toujours été rares — on comptait moins aussi avec elle ; elle devenait chose, au lieu de personne; elle était butin de guerre, objet de commerce, objet de service extérieur ou intime, objet de plaisir, mais elle n'était jamais l'égale. Plus tard, l'importance des facteurs moraux étant apparue et des influences diverses étant venues corriger l'antique barbarie, les relations entre représentants des deux sexes ont profité de l'amélioration générale introduite dans les relations humaines.
Mais qui ne voit que ces deux choses marchant de pair, Tune, aujourd'hui, ne saurait être achevée plus que l'autre? Des historiens ont cru pouvoir adopter comme signe suffisamment probant de l'état des mœurs à diverses époques, la place occupée par la femme dans les institutions so-
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ciales. Si celte loi est exacte, on ne pourrait dire •. La femme tient le rang qui convient à son rôle et à sa valeur, que si l'on pouvait dire d'abord : La société est établie désormais dans sa forme parfaite. Nous en sommes loin ! Nous sommes donc loin aussi d'un idéal de vie féminine.
Je ne saurais trop insister sur ceci que ce qui marque le niveau de la civilisation, c'est le sort qu'elle fait à tous ceux qui n'ont de défense que dansles sentiments élevés, la justice etune compréhension supérieure de la vie humaine. La femme étant de ce nombre, elle ne saurait avoir sa place définitive que si le niveau de la civilisation se trouvait à son maximum. Qui oserait dire que cela soit!
Songez, Messieurs, qu'il y avait encore des esclaves en Europe il n'y a pas quarante ans ! Ni l'effort de la pensée antique, ni nos longs siècles de christianisme n'avaient réussi encore à vaincre tout à fait ce fléau. Il parait abattu maintenant; mais je vous disais un jour — je crois que je le prouvais : Il en reste des traces. J'en faisais voir et dans nos contrats du travail, et dans la domesticité, et — je le notais déjà — dans la condition de la femme.
Il y avait des motifs pour que l'émancipation de la femme se fît plus tôt, à cause des sentiments qu'elle inspire ; mais il y en avait aussi pour qu'elle se fit plus tard. Car si les sentiments plaident pour elle, sa faiblesse et plus d'une circonstance particulière à son rôle aggravent son
cas, par rapport à celui de son compagnon de vie terrestre.
La femme en général est plus faible à l'égard de l'homme que tel groupe d'hommes à l'égard de tel autre. Sa sujétion est d'un caractère plus intime ; elle devait être à cause de cela plus tenace ; car tandis que les sujétions politiques ou économiques restent soumises aux actions du dehors, aux coalitions, aux révolutions, chaque femme étant liée à chaque homme, dépendra de lui d'autant mieux que l'intérêt de sa vie et celui de ses enfants l'invite à garder la faveur d'un époux ; à son défaut, de l'opinion que les époux ont fondée, et la met, en cas d'oppression, dans une complète impossibilité de résistance.
Je disais l'an dernier : Pas d'émancipation prolétarienne, si les hautes classes n'y donnent la main, parce que cela même qui rend l'émancipation nécessaire la rend également impossible. Ainsi je puis dire : Pas d'émancipation féminine, si les hommes ne s'y prêtent. Les féministes le savent bien; elles ont plus de joie à convertir un homme à leur cause qu'à y enrôler dix femmes. Elles ont raison. La présence des hommes dans leurs groupes et dans leurs congrès soutient les femmes à l'égard d'elles-mêmes, de leurs pareilles moins avancées, de leurs maris, de leurs frères, et de l'opinion publique. Elles feront bien de travailler à en conquérir toujours plus. Mais par elle-même, la femme ne saurait s'affranchir, car tirer sur sa chaîne pour essayer de la briser, c'est, pour elle, enfoncer les anneaux dans sa
chair, et la rendre plus douloureuse. Elle ne peut être heureuse que si elle plaît; or réclamer ses droits, c'est déplaire : on voit le cercle vicieux! Bien difficilement on prendra la tangente.
De plus, comme la femme abstrait peu, les femmes heureuses sont portées à trouver leur état acceptable en droit, parce qu'il a bien tourné en fait. C'est là cependant un pur sophisme.
Une situation n'est pas mauvaise uniquement parce qu'elle tourne mal; elle est mauvaise aussi quand elle peut tourner mal sans qu'il y ait faute de ceux qui la subissent. C'est par égoïsme, un égoïsme peut-être imprudent, que les femmes heureuses refuseraient de s'associer aux justes revendications de leur sexe.
C'est cependant ce que l'on voit. Il est remarquable que l'opposition au féminisme, non seulement en ce qu'il a d'abusif, mais quant à ce qu'il a de meilleur, ne vienne pas exclusivement des hommes; bien des femmes y résistent de leur mieux et le tournent en ridicule. Je viens d'en fournir deux motifs : l'impuissance à abstraire, l'envie de ne pas gâter son cas; il y en a d'autres. Il y a l'habitude, qui agit ici comme partout. Je soupçonne que c'est elle, bien plus encore que l'égoïsme masculin ou féminin, qui apporte ici des entraves. Le milieu, en créant l'individu, crée aussi l'opinion qu'il a de lui-même autant que celle qu'on a de lui. La force des traditions cristallise en principes dans des cerveaux qui se targuent volontiers de fonctionner librement, mais qui de fait subissent le poids
des générations et le pli qu'elles imprimèrent à chaque mentalité issue d'elles. Il en est qui s'en affranchissent, mais il est rare que ce soit autrement qu'en éclairs. Une lueur passe et laisse entrevoir l'avenir ; mais le rideau du présent, dont le passé tisse la trame épaisse, est vite retombé ; les conséquences font peur; les demi-mesures satisfont et endorment.
Et puis, il y a, dans certains groupes — je concéderai qu'ils sont les moins nombreux — un sentiment dont je ne puis avouer qu'il honore celles où il se montre : je veux dire le sentiment de l'esclave corrompu qui aime son esclavage. La femme qui n'est plus une personne, mais qui s'est réduite elle-même au rang d'une jolie chose , cette femme-là n'éprouve plus le besoin d'être respectée et traitée comme personne. L'habillage et le babillage, la médisance et le flirt lui suffisent. Le rôle d'idole est rempli par elle avec délice, en attendant que les rides de son front n'éloignent d'elle les adorateurs, et que le vide de son âme ne pouvant supporter le poids de l'âge qui a vaincu sa chair, la laisse choir de son piédestal. Que de femmes, dans ce monde étroit et fermé qui s'appelle le monde — je ne voudrais pas descendre plus bas — se trouvent ainsi heureuses de n'être rien d'humain au sens élevé de ce terme. Les compliments captieux et les manœuvres égoïstes des hommes les ont grisées. Elles n'ont plus rien de la femme aide de l'homme; elles ne sont plus que l'oiseau, et en même temps le piège. Leurs filets servent à
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deux : elles y sont prises d'abord, et y périssent. Je ne veux pas insister maintenant sur l'énumération de ces misères. Tout ce que je veux dire, c'est que les répugnances de la femme, non plus que les résistances de l'homme, ne prouvent rien contre le bien ou le mal fondé des revendications féministes. Il faudra voir. Avec prudence, mais aussi liberté d'esprit, il faudra examiner chaque espèce, et dans l'ensemble, on peut être très sûr qu'il y a lieu à révision, dans celui de nos rapports sociaux qui, étant le plus fondamental, peut le mieux démontrer où nous en sommes d'un progrès toujours long à venir.
Faut-il que je note, puisque j'en suis à supputer le poids du passé, que nous ne devons pas priser plus que lui ce qui ne fait que le refléter, je veux dire les dictons et les paroles c< lèbres.
J'ai vu des gens qu'impressionnaient très fort, contre le féminisme, les sentences bien connues des grands hommes. Il est de fait que nombre de ceux-ci ont cru devoir aiguiser contre une moitié du genre humain des satires plus ou moins piquantes; qu'en général ils se font voir peu épris d'un changement en mieux dans le rang social qui lui est attribué. iMais cela prouve tout au plus que les faits imposent les théories ; que le génie est sujet du temps. Et cela prouve aussi, quand il s'agit de sentences, que les plus grands ne savent pas se défendre contre cette démangeaison de médisance à laquelle donne lieu
la rivalité des sexes. On attaque la femme, chez les hommes, comme certains attaquent aujourd'hui l'ouvrier ou le patron, le miiit aire ou le (( pékin >), et cela est innocent fort souvent, quelquefois regrettable, mais cela n'apprend rien et ne saurait remplacer une bonne observation précise.
Vous étonnerai-je en disant qu'il se trouve des sentences de ce genre jusque dans la Bible? Je devrai dire ce qu'elles y veulent signifier; mais elles ne m'impressionnent point; car elles ne peuvent prévaloir contre l'esprit général du Saint Livre, qui est justice et égalité des âmes, progrès moral engageant toute la vie et tendant à utiliser dans leur plénitude toutes les ressources humaines.
Que dire maintenant des vices et des excès que manifeste aujourd'hui le féminisme? Doivent-ils nous arrêter et nous fixer au sol des deux pieds, comme des soldats en formation de défensive? Ce serait là une attitude peu chrétienne. En tant que le féminisme invoque un idéal, nous devons être avec lui ; en tant qu'il voudrait l'altérer et nous jeter aux fondrières, nous devons le combattre. Mais de parti pris, nous ne devons pas en avoir. Tout grand mouvement entraîne avec soi des scories ; toute escalade peut être une chute. Quiconque s'écarte des voies tracées pour s'étendre vers l'avenir s'est placé par là même dans une situation dangereuse ; les cadres du passé ne le préservent plus ; l'espace, li-
bre d'entraves, est libre aussi de garde-fou> on s'égare, on s'engage à faux, on bute et Ton culbute avec une facilité merveilleuse. Est-ce une raison pour rester éternellement immobile?
Le féminisme a connu l'absurde, le déti quement, l'aberration d'êtres qui, pour s'émanciper, cessent d'être eux-mêmes et naturellement ne sont plus rien. iNi femmes, ni hommes : tel fut le cas de beaucoup, notamment au début, parmi les militantes féministes.
La race n'en est pas éteinte ; nous la rencontrerons sur le chemin; mais ne la confondons pas avec celle d'âmes trempées au feu des générosités graves. La gravité du caractère et la clarté du regard, telles sont ici les sauvegardes. Il est facile de dire : Tout va bien — ce qui n'est pas vrai; ou : Tout va mal, donc renversons tout, — ce qui est fou. La mesure exacte du jugement et de l'action, voilà le difficile. Ne nous étonnons pas de le trouver difficilement, et ne prouvons pas une fois de plus cette difficulté en jugeant précipitamment, fût-ce au sujet du féminisme.
Une chose qui doit prédisposer en faveur de cette action, c'est qu'en dépit des tares que nous aurons à y relever, sa moralité générale va croissant, par l'adhésion de chrétiennes que la divine charité préserve des égoïsmes, et aussi — il faut rendre justice à chacun — par l'adhésion de nobles femmes qui ne veulent pas dire : Je crois, mais qui sont dignes de l'estime des croyants,
parce que, sous la poussée d'un esprit qu'elles ignorent ou qu'elles méconnaissent, elles savent dire : J'aime, et agir mieux, souvent, que des croyantes.
Je dirai sans détour que sous ce rapport, la femme contemporaine se fait voir à mes yeux supérieure à l'homme. Celui-ci, sous l'empire des mêmes causes oppressives, élève aussi des revendications. Il y introduit une dose d'idéalité et de moralité qu'on ne m'accusera pas de méconnaître. J'ai fait à ce sujet des déclarations que quelques-uns ont trouvées d'une bienveillance choquante *. Je ne m'en repens pas. J'aime mieux choquer les esprits que les cœurs, et j'estime la bonne foi et la bonne volonté plus dignes de ménagements que la critique. Pourtant, il faut convenir qu'au point de vue de la valeur morale, le mouvement du prolétariat masculin se place moins haut que l'effort d'ascension de la femme. 11 s'y mêle plus d'égoïsme, de matérialisme jouisseur et souvent de grossièreté. La femme comprend plus facilement et accepte mieux une action désintéressée, conçue en vue du bien commun, et amplement humaine. Elle cherche son bonheur, c'est son droit, c'est même au fond son devoir; mais elle veut que son bonheur fasse le bonheur de l'homme, et combien d'ouvriers partisans de la lutte des classes sont loin d'avoir les mêmes sentiments à l'égard de ceux qu'ils combattent! Pour beaucoup d'entre eux,