‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 36 sur 40 · La Femme studieuse · texte numérisé non relu

La Femme studieuse

collaborateurs, toujours des êtres à niveau, s'intéressant en commun à des objets de valeur qui écarteraient les querelles mesquines; se prêtant en toutes choses l'appui et l'encouragement éclairé que se doivent des époux que lie l'amour. Plus vous donnerez d'aliment à la flamme du foyer, plus elle flambera. Et cela ne sera-t-il pas plus heureux, aujourd'hui que la constitution de la vie permet à l'homme cultivé de vivre à la maison davantage ? Quand on lit les livres d'autrefois, l'époux et l'épouse y paraissent des étrangers. Tous les passe-temps virils sont au dehors, souventpassablement grossiers, en tout cas exclusivement masculins. L'égalité accrue de la femme et de l'homme a déjà en partie corrigé ces mœurs; l'instruction féminine en s'élevant leur donnerait le coup de grâce.

A l'égard des enfants, il sera encore beaucoup plus heureux de voir la femme en possession d'un bagage intellectuel au complet, parce que ce bagage lui permettra de faire route avec ses fils, au lieu de les laisser partir, dès quinze ans, loin des points de vue qu'elle aimerait à lui conserver, mais qui ne peuvent lui suffire. Pour exercer sa maternité complète, la femme a besoin de n'être pas la mère poule qui a couvé un œuf d'une autre espèce, et qui regarde avec un étonnement impuissant le nouvel être prendre un essor où elle ne peut le suivre, où elle ne pourra donc le garder des dangers. Que de mères se trouvent désarmées devant un gamin

de fils qui commence sa philosophie et dont le droit très évident, pense-t-il, est de dédaigner qui ignore, narguant du haut de quatre idées mises en tas des sentiments qui ne sauront pas se défendre.

C'est un désordre etun malheur qu'une mère en soit réduite là, obligée d'abdiquer sa supériorité pour subir celle d'un fils qui se fait si facilement écrasante. Conserver son action, c'est son devoir; la mettre en état de la conserver, c'est donc le devoir de ceux qui l'élèvent elle-même.

Il est des femmes qui apprennent le latin et le grec pour suivre de plus près les études de leurs fils : combien plus faudrait-il qu'elles fussent munies des connaissances générales qui commandent notre vie actuelle, soit au point de vue religieux sur lequel j'insiste, soit au point de vue social qui est occasion pour nous de tant de conflits.

Une instruction solide, mise au service de son cœur, serait pour la mère une force immense; elle l'emploierait comme le père ne le peut point, absorbé par les soins du dehors et n'ayant pas le secret de l'action intime.

Guider, élever, préserver, c'est le rôle de la mère; or, guider, élever, préserver, c'est savoir.

Et il appert ainsi que le devoir qu'on dit capital pour la femme et en faveur duquel certains voudraient l'écarter de l'instruction, est précisément celui qui appelle l'instruction de la façon la plus impérieuse.

Pour être ce qu'on veut qu'elle soit, la femme

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a besoin de devenir ce qu'on ne veut pas qu'elle soit.

Disons maintenant ce que doit être cette culture : ses qualités, ses formes, l'esprit qui doit y présider. Là où une chose est requise, la perfection de cette chose est requise. La vie se chargera d'abaisser l'idéal à sa taille. Visons à l'astre, qui est le fanal de Dieu.

Dans les Femmes savantes, la thèse absurde et surannée du bonhomme Chrysale est corrigée par Clitandre, qui prêche les clartés de tout.

Clartés de tout, soit! à condition que les clartés soient suffisamment vives.

Au temps de iMolière et au gré de Fénelon, l'instruction technique de la femme semblait devoir se réduire habituellement à la lecture, à l'écriture, à la grammaire et aux quatre règles de l'arithmétique. Le reste, les « clartés », serait fourni par les conversations et les lectures, par le frottement quotidien des esprits, d'où partiraient ces courtes flammes.

Notons bien vite que ces solutions-là sont relatives aux mœurs d'une époque; ce n'est pas un programme éternel. Le frottement des esprits comme moyen de clartés féminines, c'est le feu obtenu par des bâtonnets, ou par le choc du briquet : on s'en contente faute de mieux, mais

ni Molière ni surtout Fénelon ne proscrivent éventuellement l'allumette.

Aujourd'hui, les programmes féminins se sont considérablement étendus. Us ont suivi ceux de l'homme. J'ose dire qu'ils les ont suivis trop et que la femme se trouve ainsi invitée à « faire l'homme » non seulement dans le sens d'humanité supérieure que nous avons fixé, mais dans le sens abusif qui sous-entend, entre l'homme et la femme, au lieu de V égalité, qui est réelle, une similitude qui ne Fest plus.

Toutefois, disons d'abord que l'étendue des connaissances est pour la femme une nécessité relative. Tout se tient, dans les sciences, comme tout se tient dans la vie. Pour en faire voir les liens, qui seront le point de départ de jugements sages, il faut évidemment marquer les centres, détailler quelque peu les spécialités, épanouir le spectre lumineux aux riches nuances dont la reconcentration donnera la belle lumière blanche symbole de rectitude d'esprit.

Au bagage ultra-léger confié par Fénelon à sa pupille, il faut joindre aujourd'hui, pour une route plus accidentée, des ressources nouvelles. A côté de ce qu'on sut depuis toujours, il faut placer ce qu'on a découvert, ce qui inquiète les esprits et ce qui gouverne les faits, soit dans l'ordre privé, soit dans l'ordre social auquel nous voulons intéresser la femme.

A vrai dire, je ne vois pas de science, parmi les sciences maîtresses, qui de près ou de loin ne

doive attirer son regard, lui fournir une notion, lui éviter une erreur ou une ignorance déprimante.

Comprenez bien que je ne prêche pas pour cela un programme encyclopédique. Je suggère un programme où Tcncyclopédie moderne se refléterait comme dans un lac se reflètent les grandes lignes d'un paysage. Une silhouette générale suffit à indiquer le caractère d'un pays, sans engager ni exclure les recherches ultérieures du géographe, du géologue, du botaniste, bref du spécialiste.

Pourtant je noterai au passage une spécialité qui en est si peu une qu'elle me semble être appelée à jouer le rôle capital dans le savoir synthétique que je souhaite à la femme contemporaine. Je veux parler de la philosophie.

Nous avons actuellement des jeunes filles qui suivent nos cours de philosophie à l'Institut libre de Paris et qui s'y comportent fort bien. Quelques-uns s'en étonnent naïvement : c'est une découverte! Pourquoi, je vous prie, la femme studieuse serait-elle inférieure à une discipline sévère, j'en conviens, mais si profondément humaine? En regardant bien, on verrait peutêtre que la recherche des causes élevées, bien que plus difficile à la femme par le côté où elle engage l'abstraction, lui est plus sympathique, plus naturelle et, bien réglée, plus profitable aussi qu'à la plupart des hommes.

Pour juger des questions formidables que porte

en ce moment l'esprit public; pour se défendre et défendre les siens contre les théories empoisonneuses qui circulent, ce n'est pas trop, peut-être, de ce réactif universel faisant rôle d'antidote.

L'homme n'a que trop haussé les épaules en face de la simplicité féminine. Il a ri de sa piété; il a ri de ses scrupules; il Ta accablée facilement, en religion et en beaucoup d'autres choses, d'un ascendant qu'elle n'a pu contrôler. Au nom de quoi parlait-il? Au nom de la « philosophie moderne » ; au nom de la « science » érigée en philosophie; au nom de « l'histoire » interprétée sous l'influence de cette philosophie et de cette science. La femme n'a pas compris, n'a pas su débrouiller ou trancher cet écheveau de perfidie. Elle a perdu confiance en elle. Si elle a gardé sa foi, elle a dû la reléguer en ce fond obscur de l'âme où l'instinct règne encore, mais où la vérité n'entre pas. C'est un malheur pour elle et c'en est un pour d'autres. Elle ne pourra ni se défendre ni persuader. Alors, venons au secours de sa double indigence. Armons-la de principes sûrs, dont une philosophie en raccourci est seule maîtresse.

Aux « clartés » acquises là, on rattachera facilement les notions courantes de droit, de législation, d'économie sociale et même, j'y insiste avec fermeté, de théologie élémentaire que personne aujourd'hui ne peut ignorer impunément. La femme en parlera nécessairement ; elle y pensera par force; si elle n'est avertie, elle en parlera sottement et y pensera daugereusement : je de-

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maiule qu'on la mette en état, si possible, d'en parler et d'y penser intelligemment.

Étendue suffisante, telle est donc la première condition. La seconde est indiquée par les restrictions que contenaient nécessairement nos paroles. Étendue, oui; dispersion, non; mais au contraire concentration, et souci permanent de Tutilité prochaine.

Nous avons reconnu entre l'homme et la femme des dilTérences d'esprit et des dilTérences de rôle qui doivent avoir ici leur sanction. Il s'agit de développer la femme, il ne s'agit pas de la changer. Or, le développement, pour chaque être, consiste à devenir davantage soimême — soi et son rôle — en épanouissant ses ressources.

Une connaissance réfléchie, plutôt que détaillée; synthétique, plutôtque spécialisée, c'est ce qui semble convenir aux aptitudes de la femme, c'est ce qui convient en tout cas à sa vocation.

Non pas — je tiens à le redire encore — que je veuille limiter arbitrairement la vocation de la femme. Je ne trouve nullement mauvais, à l'égard de telle ou telle, le parti pris de s'engager dans des recherches, de se hausser aux rôles savants, d'aborder la technique. Mais on m'accordera que pour le moment tout au moins, ceci est exceptionnel. En général, les femmes ne se proposent pas de doubler le nombre des savants; elles se proposent de se développer, d'abord pour élargir leur \de personnelle, puis pour se mettre à la hauteur du milieu où elles

vivent : milieu social et milieu familial, de telle sorte qu'en épousant un homme elles puissent épouser en même temps son travail; qu'en élevant un enfant, elles puissent marcher à ses côtés sinon toujours dans chacun des sentiers qu'il prendra, du moins sur la grand'route d'une culture générale de même ordre. Or, pour ce résultat, ce qui est requis, ce n'est pas la multiplicité, ni l'étalage d'une érudition pédantesque, c'est une solide formation de l'intelligence.

Ce que la femme a besoin de savoir, c'est moins le détail des choses que la moelle des choses. « L'âme n'est pas un vase qu'il faut remplir, a écrit Plutarque, c'est un foyer qu'il faut réchauffer. » Ce mot est surtout vrai de celle qui devra échauffer à son tour, et non pas remplir, les chères âmes que lui destine la Providence.

On n'a pas jusqu'ici tenu compte suffisamment de ce fait, dans l'élaboration des programmes. Ceux-ci sont en général surchargés. Cette surcharge s'explique en partie par la course aux places et par la nécessité des « éliminatoires » ; mais ce n'est pas une excuse. On peut éliminer en tenant compte des valeurs, au lieu de s'en fier aux tours de force. Pourquoi ne pas dire aussi qu'on recevra aux examens celles qui pourront porter tant de kilos de livres? Surcharger la mémoire ou surcharger les bras, je n'y fais quant à moi aucune différence.

Donnons donc à la femme des résultats condensés et utilisables.

Je dis résultats, et j'entends par là deux choses : premièrement ce qui, dans les notions capitales, est certain; deuxièmement et surtout le degré de valeur, de probabilité de ce qui n'est pas certain, afin que le jugement ne s'égare point dans le maquis d'opinions où tant d'esprils contemporains trouvent leur perte.

Nous vivons actuellement sur un lot d'hypothèses, de théories hasardées, auxquelles un clan immense — ce n'en est pas moins un clan — s'attache d'autant plus désespérément que de chères négations en dépendent. L'avenir ventilera tout cela : le présent a déjà ventilé beaucoup de choses qui étaient « la Science » d'hier. En attendant, les esprits se dévoient et les âmes souffrent. Nombre d'âmes féminines sont déjà atteintes. Elles lisent des livres, elles écoutent des leçons publiques où l'on tranche, où l'on hache ce que leur enfance a reçu comme un patrimoine sacré; où l'on résout le problème religieux et les problèmes historiques ou sociaux qui lui sont connexes avec de hauts axiomes, comme si ces axiomes prétendus ou ne passaient pas à côté de la question, ou n'étaient pas éminemment discutables. Il faut garder l'âme féminine contre la contagion des fausses certitudes qui du domaine des sciences passent sur celui de la religion et de la morale. Elles ne sont faites que pour ce passage; il faut le leur interdire en les ramenant au néant d'où elles viennent ou à la part d'existence qu'on leur doit.

L INSTRUCTION FEMININE. 3o3

J'ai parlé ensuite de résultats condensés. Ce n'est pas à dire comprimés, à la façon de pastilles indigestes. Je voudrais voir tout ramener à l'essentiel, au trait égyptien qui contient en sa pureté exquise toutes les richesses de la forme.

Il y a des résumés qui disent tout, comme il y en a qui ne disent rien, parce qu'ils ont pour talent : étiqueter tout, et ne montrer en rien la substance.

Et je dis enfin : résultats utilisables, par où je n'entends point ceux qui servent au pot-au-feu. Je ne dédaigne pas ces derniers : j'y reviendrai. Pour l'instant, je désigne ceux qui aideront la femme à juger et à former le jugement de ses enfants. Or, pour que des résultats soient utilisables, il faut que le meilleur d'eux ne soit pas négligé, je veux dire la façon dont ils sont obtenus, je veux dire les méthodes. Il faut montrer aux esprits qu'on veut ouvrir — plus qu'on ne veut les remplir — comment naissent les vérités et comment elles meurent; quels obstacles les guettent; comment le progrès en chaque branche s'est trouvé arrêté ou promu ; quelles étapes sont parcourues; quels chemins d'avenir restent à prendre. Ce procédé, qui engage quelque peu l'histoire, serait d'un intérêt parfois passionnant, et fixerait dans les esprits des notions claires, vivantes, assimilées dans la, joie de l'organisme mental, et par là, comme toujours, fécondes.

Telle est, à le prendre de haut et sommaire-

ment, la formation féminine qui convient. C'est déjà la meilleure pour les hommes, en tout ce qui n'est pas spécialité; pour les femmes, qui d'ordinaire ne sont pas et ne doivent pas être spécialistes, c'est la seule. Je la résume en cette antithèse verbale : Culture générale, quoique précise ; précise en sa généralité ; exempte de vague autant que de complications.

Voilà le but.

Le moyen, ce serait la supériorité des maîtres, une domination de leurs sujets qui leur permit de verser de haut, en larges nappes, ce que beaucoup ne peuvent que distiller au compte-goutte, au grand ennui et au grand détriment de leurs élèves.

Ce serait ensuite de faire travailler les élèves par elles-mêmes, bien entendu sous la direction des maîtres, afin que l'assimilation du savoir se fit selon les lois de la vie. C'est la spontanéité, non la passivité moutonnière qui donnera aux études cette fécondité joyeuse dont elles ont besoin pour ne pas accabler de leur poids lourd, plus encore que celle de nos jeunes gens, l'âme de nos jeunes filles.

L'esprit d'observation, les enquêtes immédiates sur tous les menus faits, à propos de tous les bruits qui arrivent à leurs oreilles, après ou pendant toute lecture, à l'occasion de tout événement : ce serait aussi une formation adaptée merveilleusement à l'àme féminine, qui épargnerait un temps et des peines mieux employés ailleurs.

Et j'insiste à dire que c'est dans l'ordre religieux gu'il faudrait surtout procéder de la sorte.

Beaucoup d'éducatrices se plaignent de n'avoir pas le temps d'instruire religieusement leurs élèves. Les programmes sont là; il faut marcher, il faut courir. Je propose ce remède — heureux l'éducateur, l'éducatriçe dont le cœur se hausserait assez pour que dans leurs mains ce remède pût agir en sa force ! Vous n'avez pas de temps à donner à l'instruction religieuse? Donnez-lui tout. Imbibez tout de l'idée chrétienne. Soyez-en pénétrés vous-mêmes, et qu'il doive y paraître ou non au programme, à propos d'histoire, de littérature, de philosophie ou de simple conversation amicale ou studieuse, enseignez Dieu; « ouvrez les Écritures », comme le sublime pèlerin d'Emmatis, en parcourant les routes humaines. Et vous verrez, si pour votre humble part vous avez le cœur divin, comment le cœur de vos disciples sera lui aussi « tout ardent » î

J'aimerais à reprendre en chacun de ses détails chacune de ces indications trop rapides. Ce n'est pas dans un discours qu'on peut prétendre dégager en vue de la pratique les aspects si variés d'un pareil sujet. Du moins voudrais-je vous avoir convaincus que la religion, soit au nom de la justice, soit au nom de son propre intérêt qui se reverse en le nôtre, ne pourra qu'applaudir à des initiatives qui de toutes parts s'organisent en vue de l'instruction supérieure de la jeune fille. Celle-ci n'y perdra rien de ce que nous voulons

tous sauvegarder en clic. La femme y gagnera à regard de ce que tous nous lui reconnaissons de rôles à jouer. Pour soi, pour son mari, pour ses enfants, pour l'entourage dont toute famille est solidaire, elle se trouvera munie de meilleurs instruments d'action.

Me sera-t-il permis pour finir de reprendre un rêve qui nous a paru en harmonie avec l'avenir qu'on peut souhaiter et peut-être prédire pour bientôt à la femme?

La femme est mère du genre humain, disionsnous. Or, cela ne veut pas dire seulement qu'elle met au monde et qu'elle élève les petits : les grands aussi doivent être bénéficiaires des trésors que Dieu a déposés en son âme.

Même jeune, — de beaux exemples nous le prouvent, — elle peut faire rejaillir au delà du foyer quelques étincelles du feu de charité qu'attise son zèle. Mais plus tard, ce qui serait normal, c'est que le principal de son activité se reportât au dehors, et que son cœur s'élargissant, son esprit le suivit, pour diriger l'application de nouveaux efforts maternels.

La femme actuelle, après avoir achevé son œuvre éducatrice et ses enfants établis, voit bien souvent sa vie s'étioler et moralement s'éteindre. L'activité débordante des débuts fait place à l'isolement. Si elle veut le rompre, elle est à charge à des enfants qui ont pris des routes neuves; si elle se résigne, elle souffre, elle tombe aux petites manies. La charité qui lui reste ouverte est une charité étroite que ne peut soutenir

une formation intellectuelle et morale qui lui manque. Elle a été une mère médiocre, elle devient grand'mère nulle; elle retombe au néant comme ces insectes que la nature sacrifie dès qu'ils ont engendré. C'est un être fini à peu près, dont la disparition sera presque inaperçue des siens et tout à fait indifférente au groupe. Il y a mieux à souhaiter pour celles qui, s'étant élevées elles-mêmes à élever leurs enfants, sont devenues capables et dignes selon Dieu d'une large maternité sociale.

Éducatrices au second degré, elles pourraient apprendre la vie à ceux qui vivent autour d'elles, après l'avoir apprise à ceux qui naissaient d'elles. Patriarches et docteurs bienveillants, conseillères écoutées, administrateurs sages, élaboratrices de projets que saurait mûrir leur expérience, inspiratrices du devoir et organisatrices du bonheur, elles seraient, comme la Vierge âgée au milieu du groupe des disciples, la ressource suprême et comme le point d'attache de la vie. Elles représenteraient le passé divin de l'existence, comme son avenir immortel. Attachées de cœur à Celui pour qui l'œuvre des générations est une flamme destinée à monter toujours, elles en seraient les vestales. Et toutes ensemble, elles et leurs jeunes sœurs, égrenant les privilèges unis en leur modèle, Marie, elles feraient voir dans la femme chrétienne de demain : la vierge, l'épouse, la mère, la protectrice, la rédemptrice en second de la famille universelle, la gardienne du foyer de Dieu.

Messieurs,

Fréquemment nous sommes revenus sur cette pensée que l'effort d'un féminisme intelligent, au lieu de s'user en revendications tapageuses, doit se porter avant tout vers la constitution de plus hautes et de plus nombreuses valeurs féminines.

Ce ne sont pas tant les codes, ce ne sont pas tant les institutions, ce sont les personnes, qui importent; car les personnes changées changent tôt ou tard les institutions, et en attendant les utilisent ; les institutions changées seules ne changeraient rien.

Vous entendez que parlant ainsi je ne prétends pas retirer ce que j'ai accordé à maintes reprises au sujet d'améliorations législatives nécessaires. Il s'agit du principal. Or, si le principal est relatif aux personnes, il va de soi que l'action concernant les personnes, et avant tout celle qui aide à les constituer, je veux dire l'éducation.

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est de toutes la plus importante. C'est pourquoi nous avions réserve jusqu'ici, pour en traiter à loisir, cette capitale question de l'instruction et de Téducation féminine.

L'éducation, prise au sens général, comporte l'instruction; en un sens plus spécial elle s'en distingue ; de toute manière elle la dépasse ; car l'instruction à elle seule ne serait qu'un outil à tout faire ; disons plutôt à mal faire, car la culture intellectuelle, quand elle n'est pas contenue par une force morale, nous égare et nous perd.

« Il est constant, écrivait Fénelon, que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes. » Nous savons ce que fait celle des hommes : nous serons invités à comprendre ce que fait celle des femmes et ce que peut faire aussi son contraire, quand nous songerons que les femmes, à coup sûr, ont de lintelligence; mais que leur génie est dans leur cœur.

Il n'est plus nécessaire d'affirmer après Montaigne que pour une part difficilement mesurable, notre avenir « est aux mains de nos nourrices ». Plus encore peut-être que le garçon, la petite fille est en état de goûter longtemps et heureusement l'intimité maternelle. Là surgissent les premières impressions, là les premiers powquoi. La réponse qui sera faite à ces furtifs éveils de conscience est d'importance souve-

raine. Les essais hésifants de la nature morale en nous sont comme les pas titubants du jeune âge : ils ont besoin de lisières. Faute de guide et d'appui, l'organisme spirituel de l'enfant déviera; il pourra s'atrophier, se nouer. Bien aidé, il aura chance de développer plus tard toutes ses ressources. Le commencement est la moitié du tout, dit le proverbe. C'est au sommet, que Tangle prend son ouverture; c'est dans la graine, que l'arbre inaugure sa valeur.

C'est donc dès la poupée, qu'il faut former l'âme de nos jeunes filles.

Je dis la poupée, et de bon cœur je le prendrais au sens propre. Cette fille artificielle, quand une mère la donne à sa fille, volontiers je demanderais qu'elle s'en fit la grand'mère, en ce qu'elle veillerait aux soins, aux enseignements que prodigue à son cher objet la petite éducatrice en symbole.

On ne sait pas l'importance de ces balbutiements de vie. On croit que laisser habiller une poupée en coquette, la laisser négliger, jeter en un coin, puis reprendre, bref, traiter en caprice, au lieu de lui faire mener, sous une surveillance souriante, une vie sage et heureuse, cela ne fait rien. C'est une erreur. Les symboles, pour l'enfant, sont des réalités; la poupée vit : faites-en un modèle de vie, et que tout, même ce jeu, contribue à l'avenir qui vous presse.

Mais si vous êtes grand'mère d'une poupée, ô éducatrice, et vous aussi, éducateur, de grâce, n'en soyez pas les père et mère. Que votre fille

ne soit pas votre poupée à vous, Tôtre de fantaisie qu'on habille, qui babille et dont le gazouillement vous plaît, sans que vous preniez la peine de juger ce qu'il porte. Ah! dans cette officine de la vie, que vous formez, faites régner le sentiment du travail; sentez peser les responsabilités; voyez Dieu, qui se dit « Père de toute paternité », faire planer son Esprit sur vous, comme il planait sur reffort des Genèses, dont vous êtes les continuateurs.

Tout doit pousser par vous, dans le jeune être.

La santé, dont il semble inutile que je parle, j'en parle, parce que le moral porte sur elle et s'y confond pour une part. Une enfance maladive risque de jeter sur la vie entière un voile d'impuissance. L'égoïsme y trouvera des excuses; la faiblesse, déconseillère d'action, créera des habitudes d'indécision, suscitera les hum'>urs chagrines, et en accoutumant à dépendre d'autrui, émoussera le vouloir.

La souffrance, quand c'est Dieu qui l'envoie, peut être sanctifiée et utilisée. Venant de notre incurie, elle en portera la marque. Elle ne sera plus couleur du ciel. La couleur, c'est beaucoup, quand il s'agit d'azur ou de terre d'ombre.

Trêve donc aux imprudences, trêve aussi au dorlolage. Suffisance d'exercices, au lieu d'une formation en serre chaude qui peut aider à plaire, mais n'aidera point à vivre et à vouloir vivre. Le bronze manque à l'âme de la femme, a-t-on dit : le fer manque à son sang. Métallisez ce moule fragile de la race. Q«iand vous

l'aurez établi en vigueur, vous aurez pour l'effort moral une base ferme.

Pousser celui-ci est évidemment le principal de la tâche. Que de pères et de mères l'ignorent ou paraissent l'ignorer ! Dans certaines familles, l'éducation d'une fille est comme une culture d'orchidée. Il s'agit d'obtenir une fleur plus délicate, plus rare. L'âme n'est comptée qu'à titre d'arôme de la fleur. L'unique rôle des idées semble être d'aviver le regard, celui des sentiments d'affiner le sourire. Toutes les leçons quotidiennes, dont le but se marque ainsi en caricature, pourraient tenir en ces quelques phrases. Pour le matériel : « Tiens-toi droite. — Marche plus posément. — Salue avec grâce. — Ne fixe pas les gens.

— Ne touche pas ta figure... » — Pour le moral : «Viens que je t'embrasse. — Dis bonjour. — Comme tu es désagréable aujourd'hui!... » En dehors de ces horizons, plus rien. Les grandes admirations vont aux petits succès de toilette et de babillage; les réprimandes insignifiantes ne savent pas même rencontrer les vices.

Voyez dans un compartiment une famille qui voyage. C'est l'image de l'enfance; c'est l'image de la vie. L'enfant questionne sans cesse. C'est merveille de voir cette jeune âme en travail! Elle est toute comme une terre de printemps où des milliers d'aiguilles vertes pétillent. Que répondent les parents? Rien, ou des riens. « Tu me fa ligues ! — Tu m 'ennuies ! — Joue avec ta poupée.

— Vois les arbres qui marchent... » Pourtant, il y

aurait là matière à initiation permanente, combien heureusement facile! Que de pensives, de sentiments ne pourrait-on pas glisser sans effort dans la petite àme épanouie, en ces mille occasions qu'elle-môme crée! Mais il faudrait avoir soi-même une âme, une âme pleine.

Le grand souci, en ces débuts de vie morale, ce devrait être de former dans l'enfant le caractère, c'est-à-dire, au sens où le prennent les artistes, la valeur propre du sujet, son originalité débarrassée de ses tares; ou, pour parler en chrétiens, ce qu'on peut supposer que Dieu veut de lui, ce qu'il en attend, étant donné le bilan de ses ressources. Or, je crois pouvoir dire que l'immense majorité des éducateurs ne sait pas encore ce que pèse cette condition. Ils ignorent ce que c'est qu'un être humain; comment cela se développe ; comment cela doit être respecté autant que guidé, poussé en son sens propre en même temps qu'émondé.

Qui donc, parmi les mères, regarde son enfant comme une plante d'une espèce définie, qu'il faut d'abord s'efforcer de connaître, afin de la cultiver selon sa nature à elle, non selon l'idée ouïe caprice de l'horticulteur; à laquelle il faudra donner l'atmosphère et les soins qu'elle appelle, le degré de chaleur et d'humidité, d'exposition à l'air ou de préservation, bref le milieu propre à son épanouissement harmonieux et libre? C'est pourtant là le principe tout premier

de Féducation; mais on ne sait, ou Ton oublie, et l'on tâtonne.

Redisons donc que le but final, c'est de créer à la femme une individualité; de mettre en elle de quoi réaliser, avec la grâce de Dieu, une destinée qui lui appartienne, et pour cela de lui apprendre aussi tôt que possible à penser, et à bien penser; à vouloir, et à bien vouloir ; à se conduire, et à se bien conduire par elle-même; je veux dire par des motifs jugés, Tâme s'étant mise en peine de vivre pour son compte ou de revivre, quand elle Ta reçue d'autrui, la pensée ou l'inclination morale qui la guide.

Il faut donner aux enfants le noble orgueil de se sentir quelqu'un, le plus noble désir de devenir quelque chose. Cette sorte de fierté, qui n'exclut aucunement l'humilité vraie, sera la source d'énergie qui donne le courage de se vaincre, pour avoir le droit de continuer à s'estimer.

Si d'ailleurs quelque excès s'introduit par cette porte, qu'on le corrige, je le veux bien ; mais qu'on prenne garde d'entamer les réserves de l'âme. « Soyons sévères pour les lâches plus que pour les indisciplinées », dit une éducatrice. Bravo! La crainte doit être bien plus grande de voir l'enfant abdiquer que de le voir se révolter. Abdiquer, fût-ce entre nos mains, c'est ne plus être. Se révolter, c'est faire mauvais emploi de ce qu'on est. Choisissez, entre une existence déviée plus ou moins, et le néant.

Les prétendus éducateurs qui enveloppent leur pupille dans le réseau serré de leur propre péris.

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sonnalité, ne laissant rien déborder, croyant que l'enfant sera parfaite pourvu seulement qu'elle leur ressemble, devraient bien regarder au-dessus d'eux le grand exemple éducateur que Dieu donne. Dieu nous régit par nous. Il nous remet (( entre les mains de notre conseil ». Il ne refuse ni les inspirations du dedans ni les suggestions du dehors; mais c'est notre liberté qui répond. Nous sommes plus maîtres de nous sous son action que nous ne le serions sans elle, car elle nous constitue en liberté, au lieu de nous vaincre. Artisan de destinée, l'éducateur qui collabore avec Dieu à la plus élevée de ses œuvres ne doit-il pas se modeler sur ce respect?

Que l'enfant se développe sous votre conduite, au lieu que ce soit vous qui, d'une main indiscrète et nécessairement profanatrice, pèserez sur son développement, qui ne sera plus alors le sien, mais le vôtre ; de sorte que vous aurez étendu votre domination, quand vous deviez prêter simplement votre action, et qu'au lieu d'élever, vous aurez absorbé, donc détruit.

Comme conséquence de cette maîtresse loi, vous devez comprendre combien sont dans l'erreur ces parents et ces maîtres qui font agir l'enfant par affection ou par crainte, au lieu de l'aider à agir par raison. La crainte est parfois nécessaire, je dis à titre momentané. L'affection est une aide non négligeable, en ce qu'elle ouvre le cœur aux leçons et amollit cette terre vivante, au lieu qu'elle soit le rocher sur lequel la semence

glisse OU rebondit avec un grésillement hostile. Mais l'adjuvant ne doit pas devenir le motif; sans quoi vous obtiendrez sans doute qu'on agisse, mais ce sera pour un temps, et l'outil naturel de l'action, qui est une volonté amie du bien, demeurera sans puissance.

Il faut que l'enfant agisse par devoir. Au lieu que ce soit vous, éducateur, éducatrice, qu'il voie penché sur son épaule quand il écrit au livre de sa vie, il faut que ce soit Dieu. Encore ! non pas le Dieu gendarme qu'on évoque quelquefois, épouvantail qui impressionne sans former; je dis le Dieu père du bien, incarnation de l'idéal qu'on suggère.

Et pour cela, faites en sorte'que l'enfant, quand il reçoit le joug du devoir, ne le sente pas peser seulement sur lui, mais sur vous. L'obligation que vous lui en faites, que ce soit clairement un ministère. D'où il suivra que vous en prendrez votre part, et que l'exemple sera pour vous, aux yeux de l'enfant, l'argument suprême.

L'exemple est un pouvoir dont personne n'a de peine à montrer les œuvres. Les psychologues connaissent ses moyens. Il formule pour les yeux les tendances heureuses dont nous avons le germe; il recouvre les autres. Il fait monter à la pleine lumière de la conscience ce qui risquait de s'y ensevelir. Il justifie ce qu'il porte en le jetant à l'être. Il démontre faisable et bon à faire ce qu'il nous montre fait. Il renverse un obstacle, ouvre une route, sollicite l'esprit et le cœur à es-

quisscr le geste intérieur qui nous engage. Les parents dont les exemples accompagnent les enseignements créent un courant où la jeune vie est portée sans effort. Elle peut dévier; mais les chances du départ sont acquises; il n'y a plus qu'à prier, et à faire que l'enfant prie.

J'arrive ainsi à la vie religieuse.

Il y aurait crime à la négliger; il y a grand malheur à ce qu'elle soit généralement mal conduite.

Vous comprendrez que je ne veux ici offenser personne. Les exceptions sont si nombreuses et de si grand cœur je leur rends hommage que je ne risque d'attrister qui que ce soit, paraissant méconnaître des bons vouloirs qui de plus en plus se mettent à l'œuvre. Mais dans l'ensemble, je suis obligé de dire que les traditions sur lesquelles nous avons vécu se font voir insuffisantes. Et la première critique que je leur adresse, c'est que précisément ce sont des traditions, c'est-à-dire, selon la teneur du mot, des choses qu'on se passe et qu'on risque de se passer sans les vivre.

Il faut bien que nous recevions la religion ainsi que nous recevons tout le reste. Nous ne la recevrons jamais assez tôt. Je trouve absurde la thèse de Rousseau, d'après laquelle on ne devrait initier religieusement la jeunesse qu'à l'âge de seize ans. Mais s'il est nécessaire et dans le rôle naturel des parents de faire vivre chrétiennement leur enfant même avant la liberté pleine, encore faut-il que cette vie soit une vie, au lieu d'être une rou-

tine, un lot de formules, sous lesquelles on ne sait ménager nulle substance.

Cherchez combien de familles sont un milieu vraiment religieux, où Fenfant pourra respirer Dieu ; ou des convictions lui seront transmises autrement que dans la paresse de l'esprit ; où des sentiments vrais se traduiront pour lui en des leçons chaleureuses, soulignées d'exemples.

Cherchez combien de pensions savent continuer ou suppléer en ce point la famille chrétienne. Dans beaucoup de nos écoles, la religion joue le rôle d'un cadre gothique qu'on aurait mis à une gravure dix-huitième siècle. Les ornements pieux n'y manquent pas : il y a la prière, la messe, les premières communions, les pâques; il y a parfois médailles et scapulaires, bouquets à la Vierge et retraites à huis clos. Mais cherchez le Sermon sur la Montagne ! Demandez où sont les convictions fermes, éclairées, généreuses!

On fait appel aux imaginations, à une certaine ardeur sentimentale qui n'est pas toujours sans danger; qui en tout cas n'est qu'un trompe-l'œil; car pour la jeune fille dont le cœur chante, il s'agit simplement d'anticiper en faveur de Dieu sur le mari et les enfants. Viennent ceux-ci, on se hâtera d'oublier Celui à qui l'on n'avait demandé que des services provisoires et qu'ainsi, inconsciemment, on avait blasphémé.

Ce qu'il faut prêcher à nos jeunes filles, ce n'est pas un Dieu de banderoles et de rubans; moins encore un dieu-terme, qui garde l'abord du bâtiment et permet d'inscrire sur la porte :

Pensionnat chrétien, mais au prix d'une sorte de profanation, puisque le Dieu du cœur au rùle surhumain est réduit au rôle d'enseigne.

Dites à vos jeunes fdles que Dieu est cette réalité profonde qui porte la nature et qui jaiUit aux sources de l'âme ; cet Idéal qui, à travers tous nos ohjets, suhsiste et se fait pressentir; ce Sauveur qui, par son Christ, s'est révélé à nous en forme humaine; qui a illuminé notre vie ; qui continue sa visibilité et ses services par TÉgHsc, et qui nous guide ainsi, soit individus, soit familles, soit peuples, par les chemins du devoir, vers la fm de toute chair. Je ne veux pas dire la mort! mais ce qui fait de la mort, au lieu de la chute qui annulerait la vie, l'apothéose qui l'amplifie et l'éternisé.

C'est par ce côté réel, profond, sérieux de tout le sérieux de l'existence, qu'il convient d'aborder le problème religieux. Les pratiques y viendront à leur place, les dévotions aussi, seulement pénétrées de sens et vivifiées de leur vraie vie, au lieu de n'être qu'une superfétation illusoire.

De toute manière, religieusement, moralement, il faut créer dans nos familles et dans nos maisons d'éducation une atmosphère de vérité, de supériorité, de distinction, de profondeur d'âme qui porte nos enfants et les pénètre. A ce prix sera la formation vraie. Il n'y aura plus qu'à choisir les points d'application de la force dont on aura ainsi assuré la puissance.

Sur ce dernier cas, nous avons à nous expliquer; mais nos explications seront faciles. Notre

rapide tableau sera fait des valeurs que nous avons conquises une à une et dont le plan d'assemblag-e est fourni par des évidences que personne ne devrait pouvoir méconnaître, qu'en tout cas nul ne peut abolir.

Joseph de Maistre écrivait à sa fille : « Vous autres femmes, vous n'êtes nécessaires à l'homme que pour faire des hommes ; pour tout le reste, il peut facilement s'en passer. » Nous savons maintenant qu'il faut ajouter ou, si l'on veut, comprendre que la femme est d'abord nécessaire à l'homme pour l'achever, lui, qui n'est pas au complet sans elle. Ensuite, elle met au monde et elle fait hommes ses enfants; elle adopte la vie qu'elle leur a préparée; elle s'y unit, et c'est ainsi universellement qu'elle peut revendiquer la gloire d'Eve, sans oublier qu'Eve est déclarée par le Créateur le « semblable » d'Adam, et qu'elle a sa destinée propre.

Cette doctrine domine tout dans la question du féminisme : elle doit dominer tout quand du terrain des revendications on passe sur celui de l'action, et qu'il s'agit, en ayant assumé la charge, d'engager une jeune vie féminine dans sa direction vraie.

Normalement, la femme mène la vie familiale. Des carrières lui sont ouvertes que nous n'entendons pas lui fermer; mais dont nous ne pouvons

32 i FÉMINISME ET CHRISTIANISME.

ici faire état. Nous parlons de formation générale ; notre objectif doit être d'établir la jeune âme en vue de ce que la vie est pour tous, de ce qu'elle sera pour elle si elle suit la voie commune ou à peu près commune à ses pareilles, voie orientée vers le foyer, avec charge pour elle d'organiser le foyer, d'aider le mari, d'être la providence intime des enfants, d'explorer l'espace où ils s'avancent, de faire pour eux et pour ellemême métier d'homme, métier de patriote, et pour finir de se montrer chrétienne, d'abord en tout cela, puis en servant de son mieux l'œuvre chrétienne.

Ce but multiple et un commande l'éducation et dit à qui s'y emploie ce que doivent être ses préoccupations principales.

Au matériel, on devra s'inquiéter de donner à la future organisatrice du foyer une sérieuse formation ménagère.

Ne vous étonnez pas de me voir y insister : les conséquences morales en sont beaucoup plus graves qu'on ne pense. Des familles se disloquent pour cette unique raison que la femme ne sait pas son métier de ministre de l'intérieur familial. Comme dans l'État, où une mauvaise gestion amène des crises et des dissensions, dans la maison, les mêmes insuffisances produisent en petit les mêmes effets. Il n'en faut pas davantage pour indisposer légitimement un mari, dilapider son bien, décourager ses efforts, l'humilier auprès de ges relations, lui rendre la vie désagréable.

lourde ; pour lui faire chercher au dehors ce qu'il faut souhaiter qu'il n'y trouve point.

Vos filles doivent savoir tenir un logis, l'orner, en régler l'ordonnance, en soigner les objets, de façon à ce qu'on s'y plaise et à ce qu'elles-mêmes s'y plaisent. Ce qui parait ennuyeux aux ennuyeux leur deviendra intéressant par supériorité vraie. Qu'elles y mettent de leur âme, et que le mari, en rentrant, l'y trouve ; que leur esprit autant que leur cœur y éclate, et que la nichée en profite.

Pour cela, je reviens à la poupée, et je demande que la formation ménagère s'inaugure avec les ustensiles enfantins, puis avec les menus objets de l'écolière, puis par la collaboration que la mère saura exiger et dont elle prendra occasion pour instruire. S'il faut y joindre des leçons reçues au dehors : leçons de cuisine, leçons de couture, de coupe, leçons d'économie ménagère, etc., qu'on les y joigne.

J'entendais exposer dernièrement une idée excellente. Si les femmes de cœur qui l'ont eue * sont ici, qu'elles soient félicitées devant Dieu, car ce qu'elles font est bien. Elles veulent que l'homme attaché à la terre ne se dérac ine plus à cause de sa femme, ou pour trouver une femme ; mais qu'au contraire en aimant la « bonne terre » nourricière et fleurie, la femme y intéresse l'homme et s'y intéresse elle-même ; qu'elle ne considère pas la vie à la campagne comme une espèce d'exil, l'agriculteur comme un mari qu'on accepte

1. Mu» Maugeret et ses collaboratrices du Féminisme chrétien, 19, rue Bonaparte.

FEMINISME ET CURISTIAMISME. tU

faute de mieux. Dans cette pensée, elles fondent une école d'agriculture pour les jeunes filles, école qui sera en même temps ménagère, et qui donnera en môme temps la culture générale. Notez que cela existe partout excepté en France ; mais chaque pays a besoin d' un Christophe Colomb qui découvre pour lui l'Amérique, ou qui sache faire tenir l'œuf en brisant la pointe. On me dit que ces dames ont déjà pour leur œuvre quelques milliers de francs, plus une barrique de vin et une petite chèvre : je leur souhaite pour bientôt une poule aux œufs d'or; cette pensionnaire serait chez elles très bien placée, que Dieu l'y envoie par votre intermédiaire.

J'ai à dire un mot d'une initiation plus délicate de beaucoup : elle est relative aux devoirs intimes de la famille. L'enseignement de l'amour et de la maternité est indispensable. La façon de le donner ou de le laisser recevoir prêterait à des explications dont vous me dispenserez ; mais en principe, je ne puis approuver ceux qui éloignent de la jeune fille tout; qui essaient de la garder innocente dans le sens de ce mot qui fait sourire, et qui pourrait plus tard faire pleurer.

Une jeune fille ne doit pas ignorer la vie vers laquelle Dieu la pousse. Certaines choses peuvent attendre jusqu'à la veille des noces ; mais non pas une initiation générale, dont l'étude des réalités naturelles sagement menée est l'introductrice toute désignée. Pourquoi écarter, lorsqu'ils vien-

lient à leur place dans l'enseignement, des mystères qui, dévoilés progressivement, avec simplicité et gravité, défendraient l'âme premièrement contre des ignorances ridicules, mais surtout contre les curiosités malsaines, auxquelles une étude faite dans le mode scientifique ne fournit pas plus d'occasions qu'elle ne laisse de prétextes? Les fausses pudeurs sont les ennemies des vraies, ennemies cachées, à la façon des loups habillés en brebis ; mais défiez-vous de ces fausses brebis à la laine blanche ! Beaucoup de mamans ne savent pas dans quels chemins voyagent les imaginations de leurs filles. Il faut prévenir ces voyages dangereux en faisant cheminer la raison, dont l'allure mesurée par elle-même, mesurée d'ailleurs par vous, se tiendra sur les routes élevées, au lieu de mener aux plaines crevassées et marécageuses.

Élargissant le point de vue, je dirai aux éducateurs : Ne fermez pas devant la jeune fille toute échappée de regard vers la vie réelle. Qu'elle ne vive pas comme dans une chapelle, dont les vitraux prêtent à la lumière du dehors une couleur qu'elle n'a point, et substituent aux réalités de la rue des formes d'anges et de saints personnages. Nous ne sommes plus au temps où les châtelaines menaient dans leur castel une sorte de vie claustrale. La femme contemporaine est destinée à tout voir, à tout entendre. Eile va tomber demain dans des milieux où le mal a le haut du pavé ; elle lira des romans, des journaux où l'attrait malsain est l'espérance des rédacteurs ; per-

sonnellement, elle sera exposée à des embûches quotidiennes. Sera-t-elle préparée à un tel lever de rideau par l'éducation qu'on lui donne? Voilà ce qu'il faut se demander. Si elle peut se dire que ses maltresses n'avaient de la vie réelle nul soupçon, et qu'elle a vécu auprès d'elles comme dans un autre monde, ses premières années lui apparaîtront non comme une formation, mais comme un temps d'illusion, de naïveté qui, peutêtre, leur restera comme un souvenir très doux, mais inefficace et secrètement méprisé.

Ce contraste est un danger grave. Il doit y avoir un pont entre les deux mondes. Il faut qu'étant dans le premier, on se fasse une idée de l'autre, afin de le juger et de se prémunir; puis, étant dans le second, qu'on se souvienne et se retrempe, afin de se garantir et au besoin de se reprendre. Le pont nécessaire, c'est une initiation prudente aux réalités de la vie.

Dans le même ordre d'idées, je crois que nous devons encourager une certaine coéducation des sexes.

Comprenez-moi. Je ne préconise pas la reprise de certaines expériences qui ne pouvaient que mal tourner, parce qu'elles furent mal conduites. Je ne demande pas l'introduction chez nous de la coéducation américaine : j'en connais les abus. Mais tout système mis à part, j'observe que notre éducation séparée, si les parents et les maîtres ne savent pas lui trouver de correctifs, a des inconvénients très graves. Elle constitue et

elle tend à perpétuer un régime de castes; elle isole illogiquement pour la préparation ce qui doit être uni pour l'action et qui devrait donc s'y orienter en conformité avec elle. Ceux qui sont destinés à une vie commune doivent grandir autant que possible dans une communauté d'idées, de sentiments, d'appréciations, en rapprochant les différences, en développant les ressemblances, afin de ne pas compromettre, mais au contraire d'inaugurer la synthèse d'aptitudes que la vie devra mettre en œuvre.

La vie est une éducation, mais l'éducation doit être aussi une vie. Alors , pourquoi créer à l'une et à l'autre des conditions si différentes? Dès ce moment on pourrait dire : ce que Dieu a uni en le faisant pour l'union, que l'homme ne le sépare pas.

Quant à la méthode à employer pour procurer les avantages sans courir les dangers trop certains qui les guettent, c'est un problème que je laisse à résoudre aux éducateurs. La famille le résout pour son compte en élevant côte à côte les frères et les sœurs. Sans prêcher l'école mixte, je voudrais que dans l'ensemble de vie dont elle fait partie, la coéducation fraternelle eut sa part. Établir avec prudence des rapports normaux entre les sexes, c'est les défendre l'un de l'autre autant que les aider l'un par l'autre. Un grand cœur a pu dire en un certain sens que toutes les nobles âmes comprendront : On ne peut garder la chasteté que par la femme, de même qu'on ne la perd que par elle. Dans l'audace téméraire ou la séquestration

anlinaturelle se trouvent tous les dangers. Les extrêmes se touchent. Ni gynécée, ni gymnase : tel serait donc ici le dernier mot.

Puisque la petite fille doit un jour devenir mère, et qu'une mère est un être multiple, chargée de tant de rôles délicats et absorbants, il faut dès maintenant y songer. Il faut faire dans l'enfant l'éducation de l'éducatrice. C'est à quoi les familles nombreuses se prêteraient à ravir, si l'on savait organiser et surveiller cette sorte de maternité déléguée dont les aînées reçoivent tout naturellement la charge.

Quand l'intérieur ne fournit pas cette ressource, il faut y suppléer par le dehors. On ne peut trop attirer sur l'enfant l'attention de la jeune fille. Parlez de lui comme d'un objet qui la concerne; procurez-lui les occasions de maternité partielle que le voisinage et mieux encore la charité peuvent permettre.

Bien des œuvres se sont constituées dans la pensée de procurer à de pauvres enfants des mères occasionnelles dont le cœur jeune et sans emploi obligé s'ouvrirait à leur délaissement. Ces œuvres font du bien; mais on ne sait pas toujours de quel côté est le plus grand. La jeune fille y reçoit et y donne; elle y reçoit ce qu'elle donne, par un de ces retours providentiels qui accentuent, en l'utilisant, la solidité de nos liens.

Que par ce moyen ou par un autre, la jeune fille soit dès l'enfance orientée vers l'enfant; que pour lui elle devienne tout ce qu'il faudra plus

tard que soit la mère : un peu médecin, pour soigner ses petites misères et ériger en force la faiblesse native ; un peu poète et historienne, pour le charmer et l'instruire par des contes expressifs ou des récits empruntés à la vie des siècles, au lieu des contes à dormir debout qu'on débite ; un peu philosophe, pour répondre à ses innombrables pourquoi, non par des théories prématurées, mais par des explications simples, précises, plus difficiles à trouver que des systèmes ; un peu et beaucoup moraliste, pour pénétrer dans sa mentalité, en démêler les fils, en essayer les ressorts, en actionner pour son bien toutes les ressources ; enfin et surtout chrétienne, à la façon que nous avons dite, se rendant compte de ce que vaut la vie remise en ses mains, de ce qu'elle attend, de ce qu'elle porte de divinité et d'immortalité latente.

Un romancier contemporain écrivait dans ses Mémoires : Ma meilleure œuvre c'est mon fils. Il faut former la jeune fille, intellectuellement, moralement, non seulement en pensant, soi, à cette œuvre — ceci, nous l'avons dit — mais en faisant qu'elle-même y pense, et pour peu qu'elle ait le cœur bien placé, comme elle vous comprendra! au lieu de vous dire ce que diraient volontiers tant de futiles écolières : A quoi bon tel effort, à quoi bon telle étude ?

Si Ton glorifiait et exerçait ainsi chez la jeune fille l'influence maternelle, lui apprenant à estimer et à aimer sa fonction, n'aiderait-on pas à venir à bout de cet égoïsme affreux qui dépeuple la France? Au lieu de voir dans l'enfant un intrus,

un être ennuyeux et exigeant qui rive une chaîne, l'épouse future, mère en expectative, y verrait peut-être l'idéale matière d'action dont elle aurait expérimenté la richesse. Elle se retrouverait plus tard en se donnant, s'étant déjà donnée et retrouvée en d'heureux essais. Le berceau ayant un hier pourrait se promettre un demain. Les impressions de maternité précoce déposées en la femme seraient comme les signes tracés sur l'écorce des arbres : elles se développeraient en s' agrandissant.

Regardons plus loin. Par-dessus le bord du nid, celle qui garde la couvée a le devoir d'explorer l'espace. Elle le doit pour les siens, comme elle le doit pour soi. Or, ce regard plus lointain, ne faut-il pas l'aiguiser à loisir? On ne se prend pas tout à coup à bien juger, à l'égard de tout un univers d'objets jusque-là méconnus. Ce que la carrière du mari comporte d'élargissements ; ce que son action peut donner au corps social en retour de ce que nous en avons tous reçu; ce que la patrie attend, réclame ou implore; ce que l'Église, patrie spirituelle, amorce d'éternité, veut, particulièrement à l'heure qu'il est, le dévouement éclairé et généreux, il faut le faire aimer dès longtemps à la femme.

Croyez-vous qu'elle n'en soit point capable? Vous ne la connaissez pas. Un philosophe a dit qu' « en vertu de ses préoccupations affectives, la femme est toujours dirigée vers la réalisation

immédiate et spéciale ». Cette tendance est certaine; mais son objet peut s'élargir. S'il ne le fait point, ne serait-ce pas faute, pour la femme, d'avoir été amenée à concevoir des réalisations plus amples, où ses préoccupations affectives n'ont pas moins affaire ?

Le bonheur vrai est dans le dçvoir ; l'honneur, dans l'acceptation de toutes nos tâches. L'effort qui nous fait rechercher notre bien doit se porter, s'il est clairvoyant, jusqu'aux confins de notre être véritable, qui inclut le divin tout entier. Famille, patrie, humanité, nature, divinité qui pénètre et enclôt tout le reste : ces objets nous concernent. Si la femme le conçoit, pourquoi les sentiments qu'on lui accorde ne l'amèneraient-ils pas à y consentir? Voudrait-elle voir déshonoré ce qu'elle aime? réduit, atrophié ce dont elle vit et où elle a placé son trésor? Son mari, ses enfants, tous les siens, vus à leur vraie taille, lui seraient chers tout entiers et tels qu'ils sont. Ellemême s'y unirait; car en elle aussi bat le cœur de la patrie, et celui de l'humanité, et celui du Sauveur que l'Église porte. Seulement, il faut qu'elle en prenne conscience, et c'est à vous, éducateurs, en épanouissant son âme, de faire qu'elle n'aime pas uniquement en soi, ou dans son mari, ou dans ses fils, l'individu de chair et d'os assis à sa table. Élargissez ses horizons, et vous élargirez ses amours.

« La cuirasse de l'âme, a écrit Ruskin, n'est jamais bien ajustée au cœur si une main de femme ne l'a bouclée, et c'est seulement quand elle l'a

334 FÉMINISMK ET CHRISTIANISME.

bouclée lâchement que riiomme perd l'honneur. » Faites la part de la poésie en cette phrase, vous avez une vérité féconde à méditer, plus féconde à redire. On a vu des jeunes gens qui donnaient les plus belles espérances et dont l'élan se trouvait arrêté brusquement. Pourquoi? Parce que leur femme, choisie comme on choisit, ne comprenait point, n'aimait point et amenait son mari à ne plus comprendre, à ne plus aimer ce qui faisait jadis toute sa vie. Ils se mettaient à oublier et à porter leurs regards là où les attirait inconsciemment leur compagne : elle d'abord, ensuite l'intérêt immédiat, médiocrement compris, de la famille nouvelle et de la parenté. C'était une force ensevelie, un cœur et une intelligence refermés. Fini, bouclé, cet avenir de générosité et de nobles luttes. L'homme avait fait une fin : c'est le mot consacré pour exprimer le mariage à un autre point de vue, mais qui s'applique ici tristement, je vous le laisse à comprendre.

Inversement, on voit des femmes qui épousent un mari non seulement pour ce qu'il est, mais aussi pour ce qu'il fait; qui veulent en lui aimer le travailleur, le citoyen, le savant, Thomme d'action religieuse ou l'homme d'oeuvres, autant que le père de leurs enfants. Et quand ceux-ci seront nés, elles entendent bien qu'ils soient utiles. Celles-là ont compris que la femme chrétienne n'a sa maison que comme quartier général et comme centre; sa vue s'étend au loin, son cœur rayonne. Toute la famille humaine est son foyer; tous les enfants sont ses enfants; tous les hommes

sont ses frères ; toute la richesse sociale l'inquiète comme son patrimoine, et au-dessus de tout cela, Dieu lui est tout en tout, et en tous.

Ce dernier cas est malheureusement plus rare que l'autre. Pourquoi, sinon principalement parce que l'éducation n'a pas su ouvrir l'âme de la jeune fille à des ampleurs qui dépassent la vie banale?

Jusqu'ici, en dehors des soucis de sa maison, on n'a appris à la femme que la charité.

C'était merveille de la voir s'empresser à secourir toute misère, à panser toutes les plaies, à verser tous les baumes, faisant de la France un foyer de charité qui a resplendi sur le monde et l'a rempli d'admiration. Mais lui demander de voir au delà de la souffrance présente ; de remonter jusqu'à sa source; d'étudier dans ce but le fonctionnement social; d'élargir ses horizons jusqu'à ceux de la patrie, sinon même au delà, voyant en elle ce qu'elle est en effet, sa famille agrandie et la condition générale du bonheur dont le milieu prochain offre les conditions particulières, c'était trop lui demander. Peu de femmes eussent consenti à porter leurs regards aussi loin. C'était affaire aux hommes. Comme si l'étroitesse de cerveau était l'apanage de la femme, et comme si toute la vie, que ce soit dans un domaine ou dans un autre, n'était pas à niveau pour son cœur !

Nul plus que la jeune fille ne peut vibrer au choc des pensées généreuses, et plus tard nul ne peut mieux qu'avec son ardeur et son sens pra-

tique passer de l'idée aux réalisations. Mais pour atteindre, il faut viser, c'est-à-dire regarder au loin. Tournez les yeux, tournez les cœurs dans le sens des grandes réalités humaines et divines. Dites à la femme en herbe que dès maintenant et plus tard elle travaille pour l'éternité. jEternitati pingo, disait le peintre antique. Michel- Ange parlait de môme de la fresque. La femme travaille à la fresque éternelle que composent toutes nos vies. C'est assez pour sa gloire; mais il faut lui apprendre le maniement du pinceau, et plus encore lui inculquer l'idéal, c'est-à-dire le sens de la vie et la place qu'elle-même prend dans l'organisation providentielle de ce monde. Une fois bien fixée en esprit, bien orientée de cœur, l'instinct de dévouement qui est le fond de sa nature saura se mettre à l'œuvre. Un homme à qui l'on dit ces choses peut devenir un idéologue ; une femme agira toujours.

Et nous voici. Messieurs, en état de conclure, en un sujet dont nous avons envisagé les divers aspects avec toute l'attention chrétienne qu'il mérite.

Nous savons d'où est parti le mouvement féministe. Nous savons ce qu'il veut. Nous avons essayé de lui dire ce qu'il doit. Ce que nous devons, nous, à son sujet, c'est nous dépouiller à la fois de préjugés hostiles et de fausses complaisances.

Comme chrétiens, nous sommes redevables

à l'égard de tous de la vérité et de la justice.

Si l'on entend par féminisme : premièrement une lutte des sexes; deuxièmement un individualisme, un égoïsme pour femmes, et enfin une tendance à supprimer la division du travail humain en écartant la femme des rôles familiaux pour la jeter ex-œquo avec l'homme dans la vie publique, alors nous ne sommes pas féministes. Mais si par féminisme on entend l'émancipation de plus en plus effective de la personne morale féminine, son développement en valeur, son application enrichie à toutes les occupations en rapport avec ses aptitudes et ses devoirs, dans toute l'ampleur que permettent ces devoirs et que rendent heureuse ces aptitudes, en ce cas, nous en sommes.

Les tâches viriles sont organisées. Quoi qu'en pensent des utopistes plus habiles à construire des univers d'imagination qu'à juger celui qui existe, nous n'avons sous ce rapport qu'à progresser, ce qui sera d'ailleurs toujours possible et par conséquent indispensable. Mais quoi qu'en pensent aussi les utopistes rétrogrades, les tâches féminines ne sont pas organisées encore. Il était temps de s'y mettre . On s'y met. Nous applaudissons, ne demandant aux protagonistes du mouvement qu'une seule chose, à vrai dire capitale, c'est qu'une fois écartées les revendications injustifiées, ce que je suppose acquis, ils n'aillent pas croire que le reste, par cela seul qu'il est désirable en principe, est autorisé à plier toute réalité à ses appels.

Lldéal a ses droits; la réalité actuelle a aussi les siens, parce que si l'idéal doit être la réalité de demain, ce sera eu se greffant sur celle d'aujourd'hui, au lieu qu'on se laisse emporter à piétiner l'une sous prétexte d'établir l'autre, et à ruiner les fondements afin de mieux établir la maison.

La religion demande donc que le féminisme, fût-ce en ce qu'il a de meilleur, joigne à la justice et à la vérité qui le guident la patience. Qu'il se soumette aux lois de la vie; qu'il se comporte en chaque cas particulier selon la sagesse de l'heure, et que l'ardeur de l'âme restant sauve, il ait le regard éclairé, mais non pas ébloui par son idéal.

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