‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 35 sur 40 · Cf. 2" et 4* conférences · texte numérisé non relu

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en volubilité, elle tournerait aussi bien en ardeur et en richesse d'action. C'est à l'éducation à remonter cette pente. Quant à l'originalité intellectuelle dont on dit la femme dépourvue, je ne ' la discuterai pas ; mais à quoi servent ces généralités? Il est heureux pour nous, les hommes, qu'on puisse être utile à soi-même et aux autres, intellectuellement, sans être un inventeur.

Un sociologue a d'ailleurs remarqué que, sous le régime païen, l'esclave non plus n'inventait pas. Je ne suis pas de ceux qui croient à « l'esclavage » actuel de la femme ; mais sur des points particuliers, des conditions communes peuvent être relevées et par exemple l'absence de responsabilité intellectuelle un peu étendue. Or c'est la responsabilité, c'est la nécessité qui est mère de l'invention.

Laissons cette discussion oiseuse. La question de rôle est autrement grave.

Serait-il vrai que les rôles féminins tels qu'il faut les entendre excluent un développement de l'esprit supérieur à ce que nos traditions immédiates peuvent admettre? L'esprit public était enclin hier encore à le penser. La preuve, c'est que lorsqu'on a vu des femmes sans fortune chercher dans l'enseignement une voie nouvelle et indépendante, on les a baptisées aussitôt le troisième sexe. Pouvait-on témoigner plus crûment que « la vraie femme » allait se fourvoyer en de telles carrières? Nous avons jugé le cas au point de vue carrière; mais en généralisant et en écartant toute idée de spécialité, il faut se garder

d'une équivoque dont paraissent bien victimes ceux qui s'expriment de la sorte.

Tel théoricien ne voudrait développer la femme que pour son rôle — je veux dire son rôle spécial d'épouse et de mère — et par suite dans la mesure de ce rôle. Je prétends faire voir que cela suffirait en fait et nous mènerait plus loin qu'on ne pense ; mais c'est toujours mal raisonner, et être injuste. Il ne faut pas armer la femme contre son rôle féminin ; mais ce rôle sauvegardé, il faut songer aussi au rôle humain. La femme a une destinée propre. Quand on dit qu'elle ne doit pas « faire l'homme », en un sens supérieur c'est très faux; car la femme aussi est homme. Serait-il oiseux de le remarquer? Nous avons vu que tout le paganisme antiféministe porte sur cet oubli. Le christianisme antiféministe n'en procède pas moins. Seulement, le christianisme antiféministe, ce n'est pas le christianisme.

Écoutez Montaigne disant : Si les femmes veulent « avoir part aux livres », la poésie est « un amusement propre à leur besoin » et qui doit leur suffire, parce que « c'est un art folastre et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles ». Puis, sans relever l'injure gratuite faite ici à la poésie, écoutez saint Jérôme conseillant à Léta pour l'éducation de sa fille Paula la culture supérieure puisée aux sources de Cyprien, d'Athanase et d'Hilaire. Écoutez saint Augustin disant : « Il n'est permis à aucune des créatures auxquelles Dieu a confié la lampe de l'intelligence de la laisser s'épuiser

et s'éteindre faute d'aliment )> : vous constaterez la différence.

Mk"" Dupanloup reprenait la tradition en disant : <( Dieu n'a pas plus fait les âmes de femmes que les âmes d'hommes pour être des terres légères, stériles et malsaines. »

La femme a droit — et pour elle-même — aux joies hautes de l'intelligence. Les lui procurer, c'est la meubler et la défendre. C'est lui donner plus de poids; c'est combattre chez elle la futilité, l'oisiveté, cette vacuité de l'âme qui fait dire à tant de femmes au début d'une journée qui s'annonce vaine : S'il pouvait arriver quelque chose aujourd'hui! De là à dire : S'il pouvait arriver quelqu'un! il n'y a que l'épaisseur d'une faiblesse.

L'exclusivisme de l'amour, chez la femme, a besoin de contrepoids : en voici un. M°* Swetchine déclare que la piété fît beaucoup pour elle; mais qu'à elle seule elle ne l'eût pas sauvée, sans le travail de l'esprit. C'est que le rêve, cet « alcoolisme moral », ainsi que l'appelle une éducatrice, prend toutes les facultés que l'éducation de la femme laisse inertes, et il les utilise pour les dépraver*.

Nous disons aux jeunes filles : Ne lisez pas de romans! Mais que voulez-vous qu'elles lisent? Si vous ne voulez pas que la femme lise de mauvais livres, il faut lui donner le goût des bons, et pour

1. La Formation catholique delà femme contemporaine ^\iiT M"* Marie du Sacré-Cœur.

le cas OÙ votre conseil ne serait pas suivi, il faut lui donner lantidote.

J'arrive ainsi à une considération qui nous préoccupe comme chrétiens plus que toutes. Quels résultats peut produire l'instruction féminine au point de vue des croyances religieuses? Celles-ci subissent une crise à laquelle il n'y a pas intérêt, disent certains, d'associer la femme. Certes! Si le problème se posait ainsi, nous serions bien coupables, si, pour des intérêts quels qu'ils fussent, pourvu qu'ils fussent du temps, nous exposions l'intérêt éternel, qui est l'intérêt de tout le temps, y compris celui qu'on lui oppose. Mais ce point de vue-là est trop partiel pour suffire.

La vraie question est celle-ci. La crise religieuse qui sévit ne nous laisse pas de procédé qui nous permette d'en garder la femme. Il n'y a plus parmi nous de cloisons étanches. Il n'y a plus à nos fenêtres de volets pleins, mais des jalousies et des stores où la lumière passe. Tout le monde voit, tout le monde lit, tout le monde entend aussi; tout le monde subit l'écho à défaut de la voix. Ne pouvant donc garder la femme, il faut l'aider à se défendre. Il faut prévenir pour elle la défaite en arrachant à l'ennemi ses moyens d'action.

Je n'oublie pas ce que je disais à l'instant de l'intention trop visible de certaines initiatives officielles. Le zèle de quelques-uns pour l'instruction n'est que la doublure du zèle pour la

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déchristianisation. Il s'agit d'enlever à la religion ce qu'on croit être son dernier rempart en attirant et en essayant de retenir l'âme féminine. A l'égard de celle-ci, il s'agit moins de ce qu'on veut lui apprendre que de ce qu'on veut lui faire oublier. N'importe, nous remercierons, après que nous aurons complété l'œuvre.

Si nous laissions en de telles mains la femme, elle deviendrait infailliblement ce qu'elle est devenue entre les mains des humanistes, entre les mains des (( philosophes » du xviii® siècle, ce qu'elle était aux jours du paganisme. On ne s'en cache pas toujours. Mais si nous fortifions l'organisme religieux de la jeune fille, si nous savons le nourrir, le tonifier, l'entraîner, ce qui eût été poison peut devenir remède.

Kemède à quoi? A l'infériorité intellectuelle de la foi qui, tristement manifeste chez l'homme, crève les yeux chez la femme.

Religieusement, nous ne sommes pas adaptés et la femme est adaptée moins que nous au milieu dans lequel nous vivons. Tout progresse, et la foi est en nous à l'état d'enfance. Il y a en chacun de nous comme deux êtres : un homme qui sait, un enfant qui croit. Et l'enfant voudrait convertir l'homme , mais l'homme se moque de l'enfant. Un moment vient où la vie exige le choix entre ces deux moi de divers âges. Plus ou moins, le choix s'impose ; on vote homme, sans penser qu'on dédaigne l'enfant-Dieu.

C'est là ce que nous disons quand nous plaidons la cause du haut enseignement pour les

hommes. Le cas delà femme est le même. L'heure vient, et elle est déjà venue, où chacun, homme ou femme, doit défendre sa foi en l'élevant comme un flambeau au-dessus des vents qui soufflent. Mais pour élever sa foi, il faut soi-même monter vers plus de compréhension et de formation consciente. La femme en a besoin pour soi; croyez qu'elle en a besoin aussi pour son œuvre. C'est dans l'ignorance, non dans la science, qu'est aujourd'hui le danger de tous.

Je ne méconnais pas qu'une culture hâtive, exceptionnelle et mal équilibrée commence par faire des déclassées. Notre démocratie masculine l'a éprouvé, et sous ce rapport, le groupe féminin tout entier est une démocratie qui s'éveille. Mais le remède, ici et là, ce n'est pas de reculer, c'est d'avancer mieux. Il s'agit, pour chacun, de se procurer et de procurer aux siens les sauvegardes nécessaires. Il s'agit, au point de vue général, de traverser la région indécise d'un savoir balbutiant et orgueilleux; d'étendre le mouvement assez pour que le cas de celles qui savent soit normal, au lieu de constituer un privilège de vanité corruptrice. L'engouement des débuts passe déjà. Vienne pour la femme un état de supériorité vraie, reconnue et suffisamment partagée, nul rôle n'en souffrira, et ceux-là seront remplis avec plus de succès chrétien qui exigent, bien loin de l'exclure, une formation d'esprit supérieure.

Ne pensez-vous pas, Messieurs, que soit religieusement, soit de toute manière, une épouse instruite, solidement, supérieurement instruite soit mieux à môme de remplir tous ses devoirs?

On dit que son charme y périra. On le dit à cause de quelques étudiantes un peu sottes. Mais de quel charme parle-t-on? Quand ce serait du mauvais, le cas des hétaïres prouverait que les ornements de l'esprit ne sont pas à son égard faits pour nuire. L'ancien Japon n'avait de femmes intéressantes que celles des maisons de thé, dont la culture distinguée dominait de très haut celle des épouses séquestrées. Mais s'il s'agit du charme tel qu'une chrétienne y peut prétendre, qui croira qu'il périsse à mesure que l'ùme se hausse, jetant son reflet impérissable sur celui de la fragile chair?

Ceux qui ont peur que la « camaraderie » intellectuelle ne tue la poésie de l'amour ne savent pas ce que c'est que la poésie vraie, ni peut-être que l'amour vrai. Qu'ils demandent aux artistes, aux poètes si la camaraderie des champs ou celle de l'atelier ne laisse plus de place au rêve. L'amour est le grand magicien qui enveloppe de voiles d'or tout ce qu'il touche. Que s'il s'entend à idéaliser l'ignorance, il saura mieux encore idéaliser le savoir; son objet ne sera pas plus loin du trône pour en avoir gravi quelques degrés.

Quel heureux stimulant ce serait pour l'homme, et quelle base élargie pour la vie commune si au lieu de la supériorité facile d'un époux qui étale dans le silence féminin de discutables apho-

rismes, on voyait s'établir une belle émulation et de vrais échanges. « C'est un grand malheur, a écrit W Dupauloup *, quand le mari bâille en écoutant sa femme. La femme peut plaire par je ne sais quelles grâces légères et toutes de surface ; mais cela ne suffît pas à former un intérieur attachant, intéressant, capable de retenir un mari chez soi et de le soustraire aux appels du dehors, aux sollicitations du club, au bien-être facile et dangereux du cercle. Cela ne suffît pas à fonder ces attachements sérieux, profonds, durables, qui ne vont pas sans l'estime et la confiance. »

Qu'on se rappelle le mot fréquemment adressé par Louis XIV à M"® de Maintenon : « Qu'en pense votre solidité? » et qu'on le compare à ces phrases de maris : Taisez-vous! — Vous ne savez pas ce vous dites ! — Vous n'y entendez rien ! — Je sais ce que j'ai à faire.

Que d'hommes seraient désarmés s'ils n'avaient que leur raison pour prouver qu'ils sont raisonnables ! Mais l'ignorance du partenaire leur laisse le haut du pavé. Or je dois avouer que je ne vois pas le puissant intérêt qu'il pourrait y avoir pour la race à conserver pour nous, les hommes, un prestige sans justice, nuisible à tous, surtout à celui qu'il corrompt dans la mesure où il l'invite à l'abus.

La paix du ménage gagnerait, et son bonheur aussi, à ce que les époux puissent être en même temps des amis par l'intelligence, parfois des

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