‹ Femme, ou sabre (The trail of the sword) [microforme]Chapitre 19 sur 55 · RAR © M AR RD AR SE · texte numérisé non relu

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qu’il se tournât, soit qu’il se courbât, on eut dit toute une charpente d’acier flexible en mouvement,

Malgré cette apparence de superbe virilité, ce fut avec une désinvolture pour ainsi dire enfantine qu’il s’empara du violon, le mit sous son menton, en étouffant une forte envie de rire et en faisant des gestes narquois du côté de la chambre. Sa figure, inclinée sur le violon, avait une teinte presqu’aussi brune que celle du Stradivarius, 11 esquissa dans le vide deux ou trois coups d’archet comme pour se remettre de lecons de jadis. Evidemment satisfait de lui-même, il frôla délicatement de l’archet les cordes de instrument en produisant un son léoer qui sembla flotter un instant dans l’espace, puis se multiplier en ondes sonores et exquises ; ca n’était rien moins qu'une variation qu’il esquissait sur le theme que Dollier de Casson venait de jouer. Son regard prit une expression ravie; et ce regard, expression de toute son âme, image souvent du passé et parfois pronostic de la vie d’un homme, sembla s’approfondir, puis se dilater; pour une fois en quelque sorte, l’on eût pu voir, sous son air mile et sa taille robuste, un rude soldat devenir artiste. La mélodie se fit de plus en plus pénétrante, et, lorsque le prêtre ouvrit toute grande la porte de la chambre, elle lui arriva aux oreilles en vibrations si tendres que ses paupières se mouillèrent,

—D'Iberville ! s’écria-t-il d’une voix tremblante d'émotion. Pierre!

A l'instant, le violon glissa des mains de d’Iberville.

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—Mon cher abbé, dit-il.—Et tous deux s’embrassèrent,

—Eh bien! comment trouvez-vous mon entrée?

exclama le jeune homme, Vous voyez que j'ai dû moi-même m'occuper de la musique.

Et il éclata de rire en secouant affectueusement les mains de l’abbé.

—Je venais justement de jouer la même vieille chansonnette, dit celui-ci.

—Avec les variations que vous avez écrites vousmême ? interrompit d’Iberville.

— Oui, avec mes pauvres variations, juste un moment avant votre arrivée, et cela fait.....,..,...…….

—Oui, oui, mon cher abbé, je sais le reste: vous vous ‘tes mis à prier pour l’heureux retour du marin qui, pendant quatre ans ou à peu près, a appris le métier de la guerre sur les vaisseaux du roi Louis, laissant là la bonne vieille facon de ferrailler sur terre dont il fit autrefois l’apprentissage, avec votre bénédiction, mon vieux tuteur, mon bon vieux guerrier d’abbé. Vous rappelez-vous lorsque nous fimes des Hollandais prisonniers sur le Richelieu et que vous...

Le prêtre l’interrompit par un éclat de rire. —Mais, mon cher d’Iberville, dit-il............

—Bon! c’était Pierre, il y a un instant, Tantôt ce sera, je suppose, Monsieur Pierre LeMoyne d’Iberville, dit le jeune homme d’un ton mi-sérieux, mi-badin, en allant du côté de la cheminée,

—Non! non! répliqua l’abbé, seulement.........

—Je comprends, dit d’Iberville, veuillez, je vous en prie, pardonner à une jeunesse incontrôlable, en veine de faire endever, comme autrefois, du reste, son vieil ami et professeur. I] s’est passé bien des choses depuis cette époque-là.

Sa figure devint sérieuse, et son regard prit une expression de profonde mélancolie.

—Je n'ai jamais eu d'élève, repartit aussitôt le prêtre, dont les tracasseries m'’aient été aussi agréables, tout renfrogné que je puisse être. Allons, maintenant, Pierre, contez-moi tout, pendant que je vais mettre sur la table ce qu'il peut y avoir dans le buffet,

La physionomie de d’Iberville reprit sa gaieté,

— Hum ! dit-il, je ne sais pas trop comment aborder une histoire vraiment étonnante. Voyons un peu.

Il y avait une fois un jeune homme qui mourait d'envie de se battre pour son roi, mais sur la terre seulement, et pour faire bonne et rude besogne à sa manière à lui,

Ici De Casson le regarda avec une vive attention et ses yeux eurent des lueurs étranges.

Le jeune homme, continua d’Iberville, se laissa emmener en France sur les navires du roi, et c’est ainsi

que :

Malbrough partit en guerre, Mironton, mironton, mirontaine.

Mais la chanson est vieille, mon cher abbé, et vieille est aussi l’histoire, La voici en résumé, Après plusieurs

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années d'escrime et de sérieuse besogne, escrime en

France et dure besogne au pays des Espagnols, il fut envoyé

Sur le promontoire de la noble cité

Où flotte fièrement le drapeau fleur-de-lys

Où le grand Frontenac

Mais me vuilh encore à bavarder.

A son arrivée à Québec, ca n'était plus la mème chanson, C’était bien le même promontoire, et le drapeau fleur-de-lys y flottait toujours, mais Frontenac, le brave, le grand Frontenac, était parti; tout était confusion là où la conquête et dhonnétes différends seuls auraient Atv sessicnvevivecs

—Frontenac reviendra, interrompit De Casson; il le faut.

—(Ca se peut, repartit d’Iberville. Et, continua-t-il, le jeune homme se mit à regarder autour de lui, Hélas! comme tout avait changé, les anciennes figures, les anciennes places. Les fillettes étaient devenues femmes et mères; les jeunes épouses étaient passées vieilles dames, et les gens d’Age mûr mettaient domestiques et apothicaires sur les dents pour se faire une seconde jeunesse,

Et le jeune homme tournant le dos à tout ce monde qu'il avait si bien connu autrefois, se dit: I] n’y a dans la vie que trois choses qui méritent l'attention d’un homme: l'amour, l’aventure et la bataille, Voilà pourquoi, une journée après, il laissait la petite cour de Québec, voyageait jusqu’à Montréal, y passait quelques

jours avec son pere et ses freres, Bienville, Longueuil, Maricourt et Sainte-Hélène, Après avoir adressé un mot à son meilleur ami, il alla le voir et le trouva—ici sa voix se fit plus attendrie—-le même qu’autrefois, toujours en veine de faire de la musique, de boire du bon vin, et de réciter des ave à l'intention de l’enfant prodigue.

Il fit une pause, Le prêtre avait mis en place sur la table du vin et des victuailles,

—Pierre, dit-il, en mettant la main sur l’épaule du jeune homme, je vous convie cordialement à table comme un frère, comme un frère aîné raffolant de son frère cadet, Et, ajouta-t-il, ca m’a fait grand plaisir de voir que vous vous êtes rappelé de notre musique.

—Mon cher De Casson, fit d’Iberville, comme si je pouvais oublier, J’ai encore le Maggini dont vous me fites présent; c’est là un fait qui vaut bien la peine qu'on s’en rappelle. Si l’on ne pouvait être loyal à ses premières affections, comment done pourrait-on l'être dans d’autres cas ?

— Parfaitement, Pierre; mais il est peu de gens à votre âge quienfassent autant. La plupart des hommes ne l’apprennent qu’apreés avoir vu bien des rêves s’évanouir, Il suffit d’avoir dans la vie quelques affections honnêtes, bien peu cependant, et leur demeurer fidèle jusqu’à la fin.

—Méme la haine ? interrogea d’Iberville, et ses yeux lancèrent des éclairs.

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—I1 existe ce qu’on peut appeler une noble haine, répondit l’abbé,

—Il n’est pas un pouce de votre personne qui ne soit homme, s’écria d’Iberville, en saisissant les deux bras de Vecclésiastique.

—Mon cher abbé, ajouta-t-il, vous savez ce que je brûle de savoir. Vous êtes allé deux fois à New-York ; vous étiez ‘à, n'est-ce pas, il y a à peine trois mois ?

—Oui, et l’on m’a prié d’en repartir en moins de trois mois; on m’a banni, ni plus ni moins.

—Je le sais. Vous disiez dans votre lettre que vous aviez des nouvelles, Vous avez eu la bonté d’aller ......

— Perrot, lui aussi, est venu.........

—Ce brave Perrot, j'allais m’en informer. J’ai recu de lui une lettre écrite sur une écorce de bouleau: il m’annoncait qu’il venait, Justement ! je crois que le voici qui arrive !

11 prêta Voreille. Une voix masculine chantait, non loin au dehors, des paroles qu’ils pouvaient même saisir,

En un jour, de ses mains, Il abat trois cents daims.

Oh ! le brave chasseur,

Que le jeune seigneur !

La dame de son cœur, Lui présente une fleur.

Oh ! le brave chasseur, Que le jeune seigneur !

Du cœur et des halliers, Il connaît les sentiers, Oh ! le brave chasseur, Que le jeune seigrieur !

—Allons-nous causer librement devant lui? interrogea le prêtre. ;

— Aussi librement que vous voudrez, répondit d’Iberville. Perrot est fiable. Il a été avec moi dès le commencement.

A l'instant, on frappa à la porte et, une minute après, le coureur de bois étreignait les deux mains du jeune homme et le contemplait le sourire aux lévres,

—Par la bonne Sainte-Anne! s’écria-t-il, mais Nick Perrot a lair d’un nain auprès de vous, cher Monsieur,

—Bien !. bien! mon pauvre Nick, fit d'Iberville, je parie bien que ni l’abbé, ni moi, nous ne te ferons pas pour cela plus petit que tu ne l’es. Mon bon Perrot, c’est bien gentil à toi de nous arriver aussi promptement. $

—Que peut-on trouver de plus ravigotant que la figure d’un bon vieil ami, dit Perrot en riant, On trinque avec un ami qui passe, on dine avec un autre qui arrive, et l’on se prend ensuite aux cheveux avec l’un et l’autre. Seul, le vieil ami flaire et suit les vieilles pistes, et il n’est rien de cher à un homme comme le vieux sentier qu'il a battu.

—La piste du bon camarade, fit le prêtre à demivoix.

—Ah! répliqua Perrot, je me rappelle, Monsieur l'abbé, qu’une fois alors que nous étions à Portneuf, vous fîtes là dessus des vers... Eh! Eh! ma foi, ils étaient très beaux.

nter-

’ —(a tombe à propos, interrompit d’Iberville. Allons, ondit | mon cher abbé, vos vers...

lès le —Non, non, une autre fois, répondit le prêtre.

Tous trois formaient un groupe très intéressant, après, Perrot, à la taille trapue, aux épaules larges, au teint bajeune sant, vêtu d’une tunique de peau d’orignal couverte de

rassades, portant une giberne et une ceinture à boucles | Nick d'argent, cadeau tout neuf de quelque marchand reconvata naissant, se trouvait debout entre le prétre hercule 4 la | soutane noire, et le galant soldat-marin, tout habillé de Ne, je fines fourrures, à la chevelure longue et ondée, ressemns pas blant plus à un Viking qu’à un muscadin, ayant le port Perrot, à la fois d’un courtisan et d’un chasseur, et l’air d’être

om pte- bien au dessus des misères de la pauvre humanité. C’étaient d’étranges camarades que ces trois personà figure nages ; ils se connaissaient l’un l’autre autant qu'hommes Poe peuvent se connaître, mais Chacun à un point de vue ive, et différent. Perrot savait certains traits de d’Iberville l'autre. que Dollier de Casson ignorait et l’abbé, de son côté, Be ob 2 avait lu dansles profondeurs de l’âme de d’Iberville sentier bien des choses que Perrot n’avait jamais méme vaguement songé à analyser. Et, cependant, tous pouvaiert

à demi-

se comprendre et se parler à cœur ouvert, comme s'ils eussent lu les pensées les uns des autres,

—Commencons, dit d’Iberville, je veux savoir des nouvelles de New-York.

—Causons en mangeant, insista l’abbé,

Les camarades se mirent à table, attaquèrent le menu de grand appttit, et tout aussitôt l’abbé entama son récit.

—Par la lettre que je vous envoyai, vous connaissez mon premier voyage, dit-il, et s'adressant à d’Iberville, Vous savez comment j’appris que Mademoiselle Leveret ' était passée en Angleterre avec son pére. C'était un an après votre départ, il y a aujourd’hui trois ans. M. Gering entra dans la marine anglaise et s’en fut lui aussi en Angleterre, e

D'Iberville eut un léger mouvement de tôte,

—Oui, oui, dit-il, dans la marine anglaise, Je le sais très bien.

L'abbé le regarda d’un air surpris.

—Est-ce par ma lettre ? interrogea-t-il.

—Je le rencontrai une fois au pays des Espagnols, répondit d’Iberville. Nous nous jurimes alors un amour......... de moins en moins profond.

—Quel était le sujet de la difficulté ? hasarda le prêtre.

— Affaire de butin de pirate, dit d’Iberville, sur lequel ce garcon la, à la tête d’une bande nombreuse, fit main basse, alors que nos gens l’emportaient à la côte. D’un coup de sabre il fendit la tête de mon serviteur; ce

pauvre garcon m'avait suivi depuis le commencement,

Après cela, j’eus avec lui une entrevue, et, nous échangeñmes des............compliments, Cet homme sordide pensait que je tenais au butin, Bon Dieu! qu'est-ce que c’est que quelques mille pistoles en comparaison du sang d’un brave ami,

—Il y avait sans doute un autre levain qui vous fermentait au cœur à tous deux, hasarda le prêtre.

—Oui, un autre levain, comme vous dites, répliqua d’Iberville, Allons, continuez done votre récit, Monsieur l'abhé, je vous en prie.

—Je n'ai rien de plus à dire du premier voyage, répartit celui-ci, excepté que le gouverneur anglais me déclara que vous ¢tiez le garcon le plus brave qui eût jamais joué le rôle d’ambassadeur auprès de lui, ce qui, dans le temps, vous vous en rappelez, plut beaucoup au comte de Frontenac,

D'Iberville fit un signe de tête et sourit,

—Frontenac, dit-il, m’a aussi fort reproché mon impertinence,

—Ce qui n’empéche pas qu'il vous fit présent d’une épée, lorsque vous lui donnâtes des nouvelles de Radisson, interjeta Perrot. Et, en passant, ajouta-t-il, j’aurai quelque chose à dire sur le compte de ce vaurien.

L'abbé continua.

—Parlons maintenant, dit-il, de mon second voyage, il y a déjà quelques mois. Missionnaires que nous sommes, nous voyageons beaucoup parmi les tribus iro-

86 FEUME OU SABRE

je vous l’avais promis, je me rendis à New-York,

gardé son souvenir,

par Perrot, qu’elle avait vu d’abord, que j'étais là,

Sur ce, Perrot l’interrompit en riant :

Bucklaw dont on venait d’avoir des nouvelles,

Casson, elle me prit la main,

j'ai appris qu'il est allé en France et ailleurs,

soutane,

— Lorsque je fus présenté à la jeune fille, reprit De

— Monsieur l'abbé, fit-elle, je suis heureuse de rencontrer un ami, un vieil ami de Monsieur d’Iberville ;

Le prêtre fit alors une pause en souriant, comme s’il se fût rappelé quelque lointain souvenir; il demeura pensif, les yeux fixés distraitement sur le feu qui flambait dans l’âtre, tout en jouant avec les cordons de sa

D'Iberville était resté immobile, la figure parfaite-

quoises, même dans le pays anglais. Cependant, comme Là, je fus cité à comparaître devant le gouverneur qui m’ordonna de retourner à Québec, J’allais m’informer ae Mademoiselle Leveret, lorsqu'on frappa à la porte. gouverneur jeta sur moi un coup d’cil scrutateur,

Le

— Vous êtes, dit-il, un ami de Monsieur d’Iberville, Vous allez faire la connaissance de quelqu’un qui a bien

I] laissa alors la jeune fille entrer, Elle avait appris

— 11 m'était arrivé de passer par là, dit-il ; je voulais voir un peu ce qui pouvait se voir; car notre bon abbé se trouvait bien un tant soit peu seul parmi les loups, et, d'autre part, il y avait aussi Radisson et l’immortel

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ment impassible, Ses yeux seuls trahissaient lintérét qu'il portait au récit, Il attendit,

— Parfait, dit-il enfin. Eh bien! ensuite ?

L'abbé détourna les yeux du foyer pour les reporter fixement sur d’[berville.

—Et ensuite, répondit-il, le gouverneur quitta la

chambre, Lorsqu'il fut parti, la jeune fille vint à moi, et, me mettant la main sur le bras :

—Monsieur, dit-elle, je sais que l’on peut vous donner sa confiance, car vous êtes l’ami d’un brave homme.

Nouvelle pause de l'abbé qui sourit en regardant a’Iberville.

—Vous voyez, dit-il, que sa confiance n'était pas tant pour le prétre, que pour lami, Alors, elle ajouta :

—Je sais que Monsieur d’Iberville et Monsieur Gering, à raison d’une folle querelle, il y a quelques années, sont encore ennemis jurés, Je désire que vous m'aidiez à faire qu'ils recouvrent la paix du cœur, car on ne peut vraiment vivre en paix et avoir la haine dans l’âme.

Je donnai ma parole que je m’emploierais à cela.

Ici Perrot hocha la tête en riant.

—Mon Dieu, dit-il d’une voix émue, elle aurait pu faire jurer quoique ce soit à un homme. J’aurais pu, moi, Perrot, lui faire serment que jamais de ma vie je ne me battrais, vrai, comme je vous l’dis.

— Allons! interrompit d’Iberville avec impatience, en serrant amicalement le bras de Perrot,

L'abbé se remit à son histoire.

—Lorsqu’elle eut fini de me questionner, je lui dis:

-—Eh bien! Mademoiselle, quel message vais-je rapporter de votre part ?

-—Dites-lui, répondit-elle, au nom d’une dette de toute ma vie, que j’implore la paix.

— Est-ce là tout ? lui demandai-je.

—Dites-lui, ajouta-t-elle, que j'espère le rencontrer encore,

— En faveur de qui, lui dis-je, implorez-vous la paix ?

—Je suis femme, articula-t-elle, et je suis égoïste ; c’est pour moi que je la lui demande,

Derechef, le prêtre s’arrêta, et derechef, d’Iberville le pressa de continuer.

—Je lui demandai, reprit le prêtre, si elle n'avait pas quelque gage à me confier. Ses yeux brillèrent soudain d’un vif éclat, et elle me pria de l’excuser un instant. Lorsqu'elle revint, elle me donna un petit paquet.

— Veuillez remettre ceci à Monsieur d’Iberville, ditelle, car ca lui appartient, Il me préta cela il y a quelques années, Nul doute qu’il a oublié.

Sur ce, le prêtre tira de sa soutane un tout petit paquet.

D’Tberville le prit, l’ouvrit, et se prit à rougir du menton à la racine des cheveux. Il poussa un profond soupir, puis éclata de rire à gorge déployée.

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— En effet, dit-il, c’est bien à moi, et je me rappelle très-bien quand je fis cette trouvaille, —Je me rappelle aussi très-bien, intervint Perrot, lorsqu'elle prit cet objet là dans votre habit. D’Iberville ne répondit pas, mais se mit à frotter la

bouclé de soulier sur le revers de sa manche, pour la rendre plus luisante.

—Va pour la dame, dit-il enfin, qu’y a-t-il de plus ?

—2J’appris, continua l’abbé, que Monsieur ‘Gering était à Boston et qu'il devait se rendre au fort Albany, sur la baie d’Hudson, où, sur notre propre territoire, les Anglais ont déjà crigé des forts.

Perrot, prenant la parole :

—Savez-vous, Monsieur, dit-il, quel est l’envahisseur ? Non, n'est-ce pas? Vous n’en savez rien? Eh bien! c'est Radisson.

—En es-tu sûr ? interrogea d’Iberville en se tournant vivement du côté de Perrot. En es-tu bien sûr, Nick ?

— Aussi sûr que j'ai une tête sur les épaules. Je vous dirai de plus que Radisson était avec Bucklaw lors de l'enlèvement, J'ai eu le plaisir d’occire un camarade de Bucklaw, qui, avant de mourir, m’a tout raconté, Il m'a dit aussi que, dans le temps, Bucklaw se rendit avec Radisson au pays des Espagnols à la recherche d’un trésor, Ah! il y en a de ces fous dans le monde ! Ne trouvant pas le trésor, ils finirent par se quereller et se séparer! Radisson revint au nord, et Bucklaw s’en alla au sud du continent. Le trésor est toujours au

Pere Oo à

même endroit. Et voila ! voili comment font les imbéciles, D’Iberville allait parler.

— Attendez, dit Perrot avec un sourire narquois et avec une lenteur calculée pour attiser la curiosité de ses auditeurs ; il n’est pas sage de se presser. Moi, j'ai la faiblesse de vouloir tout savoir, Donc, pendant que je suis à New-York, nous allons tout de même filer sur Boston. Ah! le voyage, parlez.moi de ca, ca vous élargit les idées.

Je suis allé à Vest jusqu’à Boston, à l’ouest au délà de l'Outaouais et de Michillimackinac, et sur le Mississipi, vrai comme je vous dis, Eh bien! savez-vous ce que je trouvai à Boston? Peste ! tous les gens de la place sont si sobres, si graves, qu’ils ont tous lair d’être en purgatoire, vrai comme je vous l’dis, C’est à mourir @ennui: jamais de fête d'obligation, jamais de fête publique, jamais de séance du grand conseil, alors que le vin et le rhum coulent à flots et que l’on boustifaille jusqu’à en crever, Rien de rien, c’est d’un bête, mais d’un bête, Toutes des figures renfrognées; une vraie tribu de peaux rouges, sur le sentier de la guerre, quoi!

Eh bien! voici ce que je trouvai. Il y avait là un grand homme venu de Kenntbec ; son nom était William Phips. Il avait fait la traite aux Antilles. Une fois entre autres qu’il était là, il entendit parler du fameux

trésor, Ah! il y en a eu bien des fous qui ont eu ce tac là! Le gouverneur de New-York en était un,

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lorsque Bucklaw tenta son petit jeu avec lui; il eut été un p.us grand fou encore, s’il fût parti avec lui.

A ce moment-là, d’Iberville aurait bien pris la parole, mais Perrot lui fit un signe de la main.

—De grâce, dit-il, une minute seulement, Monsieur Gering, le brave lieutenant anglais, est à la baie d'Hudson, et, l'été prochain, il accompagnera le grand William Phips. Tonnerre de Dieu! quel nom! William Phips! Comment peut-on arriver à s'appeler William Phips? Il ira avee lui à la recherche du même trésor. Boston est une grande ville, mais n'empêche que j'ai appris tout ca,

Si peu communicatif qu'il fût d’orlinaire, Perrot avait cependant des explosions d’éloquence, et c’en était une, Après avoir débité sa harangue, il se renversa en arrière sur sa chaise, comme pour se reposer sur ses lauriers d’orateur impromptu, en même temps qu’une de ses mains disparaissait dans les profondeurs de sa blague à tabac.

D’Iberville cessa de contempler le feu de la cheiminée, et, s'adressant à Perrot:

—Tu l'as vue, à New-York, dit-il. Qu'est-ce qui s’est passé entre elle et toi ?

Perrot clignota des yeux.

—On ne s’est pas dit grand’chose, répondit-il. C’est moi qui m'étais mis sur son chemin, Lorsqu'elle

m’apercut, les deux joues lui devinrent rouges comme des cerises,

RS ee =e = iS =

—A very good morning, mam’selle, lui dis-je en anglais, Elle sourit et me répondit de même facon,

—Et votre maître, où est-il ? demanda-t-elle avec une moue délicieuse,

—Mon ami, Monsieur d’Iberville ? fis-je. Ah! eh bien ! il sera bientôt à Québec. Alors je me mis à lui parler de l'abbé; elle détacha d’une chaîne un petit médaillon et me le donna en souvenir de la fois que nous la sauvimes, Et, avant que j’eus pu lui dire merci, elle était partie. Voilà tout, tout, vrai comme je vous l’dis, excepté pourtant ceci.

Il tira de sa tunique une chaîne d’argent à laquelle était suspendu un médaillon en or, et se mit à la contempler tout en hochant la tête eten souriant, Soudain, ses traits reflétèrent une expression de dureté; le joyeux coureur de bois avait pris lair rébarbatif d’un gardechasse,

D’Iberville comprit le regard de Nick.

—Perrot, dit-il, il est des hommes qui se sont battus pour moins qu'un médaillon d’or venant d’une femme et une boucle de ses pantoufles.

—Je me suis battu, riposta Perrot, pour un louis d’or depuis Trois-Pistoles jusqu’à Michillimackinac.

—C’est comme je dis, Nick, ajouta d’'Iberville. Eh bien ! que penses-tu ? ....,......

Il s'arrêta, quitta sa chaise, arpenta la pièce à plusieurs reprises, et parut complètement absorbé dans ses pensées. Deux fois, il fut sur le point de prendre la parole, mais

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il changea @idée, Son esprit était occupé à faire bien des calculs, à dresser des plans, à compter les chances et énumerer les ressources, Il regarda autour de lui dans la chambre. Ses yeux tombérent sur une carte ; c'était ce qu'il cherchait, Cette carte n’était qu’une simple ébauche, mais c'était suffisant, I] mit l'index dessus, puis glissa en montant jusqu’à ce qu’il arriva sur les berds de la baie d'Hudson. Toujours du doiot, il partit du Saint-Laurent, monta vers la côte et traversa le détrcit d'Hudson. Il eût un hochement de téte négatif,

teculant d’un pas, il considéra attentivement la carte, puis toujours absorbé dans ses réflexions, il se tourna du côté de la table, Il apercut le violon, le prit et le présenta à De Casson.

—Jouez-nous quelque chose de guerrier, lui dit-il,

—Et pour moi, quelque chose qui me rappelle une femine, ajouta Perrot.

L'abbé regarda Perrot d’un air intrigué, prit l’instrument et se mit en position. Au début, il parut essayer de se rappeler un air qui lui échappait, Tout à coup il attaqua une magistrale mélodie, Tel un ruisseau s’en va serpentant à travers une prairie, et, après un tortueux circuit, s’¢largit et devient rivière, Il avait trouvé son thème, L'effet fut prodigieux, D’Iberville revit dans son imagination les mille et un incidents de sa vie, se succédant péle-méle. Toute une fantasmagorie lui traversa les circonvolutions

du cerveau: les armes luisantes des soldats de De Tracy gravissant la côte de la Montagne plusieurs années avant; la silhouette d’un soldat debout, gelé à mort sur les plaines ; une flottille de canots glissant sur l’onde au large des Deux-Montagnes; les chants des sauvages se mêlant aux chansons originales des voyageurs; une jeune fille se jetant sur les épées croisées de deux jeunes gens; le roi Louis donnant sa main à baiser à l’un des deux combattants; une dame de la cour pour laquelle il se fut volontiers fait hacher en pièces, si ce n’eut été d’une blonde fille d’Albion, dont la douce image hantait toujours son esprit ; une bataille avec les Anglais au pays des Espagnols ; son père lui donnant sa bénédiction à son départ pour la France ; une figure sombre, d’une extrême mobilité, mais dont l'expression dominante était celle qu’elle avait prise soudain, lorsque lui, d’Iberville, avait dit, à la table du gouverneur : Folie! enfantillage ! mon pauvre ami; une vaste et sombre forêt sous la neige, avec ca et là des arbres craquant sous la bise; une poignée d'hommes sur une route désolée du nord, cheminant silencieux, misérables, mais intrépides, décus dans leurs espérances à la lisière du cercle polaire, mais ayant au cœur l'amour des conquêtes et à leurs ceintures les armes des vaillants.

Telles furent quelques-unes des images qui se peignirent dans son imagination ; les dernières cependant ne se rattachaient pas au passé. Ce rêve, inspiré par la musique, prenant petit à petit une forme, engendra

à De sieurs geld i nt sur ts des voyaroisces nain à de la 1er en 1, dont ataille ère lui rance ; s dont t prise ble du bl; une là des ommes ncieux, Srances h cœur armes

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ordinaire. Sous l'influence de la musique, sa taille semblait avoir grandi, Il se mit à caresser machinalement son sabre, puis, soudain, prenant Perrot par les épaules :

—Nous irons, Perrot, s’écria-t-il.

Perrot avait déjà bondi sur les deux pieds. Ti comprit, fit un signe d'intelligence, et, saisissant les deux mains de d’Iberville :

—Bravo! dit-il. Il n’y avait rien autre chose à faire,

—Quelles sont vos intentions ? interrogea gravement

l'abbé, en laissant tomber le violon à la longueur de son bras.

— Nous ferons ce que vous nous aviserez de faire, mon cher abbé, répondit d’Iberville en lui serrant la main; nous irons à la baie d'Hudson reprendre les forts que les Anglais nous ont volés et nous emparer de ceux qu’ils ont construits.

—N’avez-vous pas d'autre but? observa doucement Dollier de Casson.

—Mon cher abbé, ceci est affaire entre moi et ma conscience: je pars en guerre pour mon roi et ma patrie contre nos ennemis.

—Qui partavec vous ? interrogea l’abbé ? Allez-vous commander l'expédition ?

—Ce n’est pas moi qui commanderai, ca me génerait, Kt la figure de d’Iberville s’assombrit.

bientôt une impulsion, puis un plan arrêté, D’Tberville venait de jianter le premier jalon d’une aventure extra-

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