CHAPITRE IX
Les colonies anglaises n'ont jamais eu de race de forestiers comme les coureurs de bois de la Nouvelle- France, Ces coureurs de bois offraient une étrange variété de types : des paysans français, des Français nés au Canada de sang métis, des gentilshommes de haute naissance ayant brûlé existence et fortune, et plusieurs membres de la noblesse canadienne qui, à l'instar des nobles de France, ne pouvant être marchands, se faisaient aventuriers avec les coureurs de bois; ceux-ci, sympathisaient avec ces gens-là bien plus qu'avec les marchands. Le paysan préfère le gentilhomme au bourgeois comme camarade, Plus d’un coureur de bois partageait ses provisions de fourrures avec un noble ou un seigneur un peu aux abois, mais qui n’osait pas se livrer aux travaux des champs.
Le vétéran Charles LeMoyne, avec ses fils qui jouèrent chacun un rôle intrépide et marquant dans l’histoire de la Nouvelle-France, et parmi eux d’Iberville, le plus fameux de tous, était l’un des quelques mar-
chands qui combinaient à la fois le traiteur et le noble ; mais il était déjà traiteur par ¢ctat avant de devenir seigneur, Dans ses veines coulait du sang de noblesse, Toutefois, après avoir laissé la France et s’¢tre fixé au Canada, il évita la petite cour de Québec et s’en fut à Montréal où il commença à asseoir et sa renommée et sa fortune ; il envoya ses fils en avant comme autrefois Jacob les siens, Dans son cœur, il resta toujours sympathique aux coureurs de bois, et lorsque ceux-ci furent proscrits comme dangereux pour la paix et la prospérits du domaine du roi, il se rangea bravement de leur côté, Aventuriers qu’ils étaient, avec eux la traite et la guerre marchaient de front, et lorsque l’intendant Duchesneau ne put les soumettre ni à sa volonté ni à sa cupidité, il les fit poursuivre, arrêter et pendre haut et court partout où il les trouva, Le roi Louis n'était pas en position de deviner que, faire exécuter pareil édit, c'était ni plus ni moins décimer les rangs de la noblesse canadienne.
Le coup retomba sur des gens qui, dans une des lettres que le revêche Frontenac envoya à Versailles peu de temps avant sa mort, étaient, à plus juste titre que bien d’autres dans la Nouvelle-France, désignés sous le nom de “ traiteurs du roi”,
Que ce fût alors, oui ou non, au vu et au su du vieux seigneur, n'empêche que trois de ses propres fils étaient du nombre des coureurs de bois, et, par courtoisie, reconnus comme chefs, lorsque l’édit de bannissement fut proclamé. C'était bien dans le caractère de d’Iberville de
ble ; faire des coups hardis comme un jourilenfitun, Il venir était encore tout jeune gars. Il quitta la forêt, pour esse. venir trouver son père et lui demander sa bénédiction, 6 au Sur ce, il partit pour Québec, et, en arrivant li avec rt à Perrot et Du Lhut, il monta le soir même à la citadelle ie et et demanda à être admis auprès du comte de Frontenac. fois Le gouverneur qui, au fond, avait lui-même un peu jours l'âme de l’aventurier, devina la nature de cette visite, uxcot Avant de recevoir d’Iberville, il congédia tous les gens et la qui se trouvaient avec lui. Il existe une vieille lettre ment que l’on conserve encore dans une ancienne famille de ase Te France, et qui contient un récit de l’entrevue, telle que , l’in- racontée par un jeune noble du temps. à sa . L''erville seul futadmis. Son Excellence accueillit er et le ; ue visiteur avec courtoisie, mais aussi avec assez e TOL f+ de hauteur, faire —Vous amenez, dit-il, d’étranges camarades faire er les visite à votre gouverneur, —Camarades en temps de paix, répliqua d’Iberville, ettres et aussi camarades à la guerre, ce —Quelle guerre ? interrogea Frontenac, | a —La guerre que le roi fait aux coureurs de bois, repartit d’Iberville. Les têtes de Perrot et de Du Lhut sont mises à prix. J’ai à dire à Votre Excellence que pu du nous sommes tous du bâtiment, es fils 7 Le : , a — Vous parlez en énigmes, Monsieur, observa Fronat tat tenac,
lle de —vJe parle d’énigmes, Excellence. Perrot et Du Lhut
sont de braves amis du roi, Maintes fois ils ont aidé Votre Excellence à combattre les sauvages. Leurs gens ont peut-être un peu manqué de scrupulesici et là, mais peut-on vraiment leur en faire grand crime ? D’ailleurs, je suis un des leurs, et je me crois aussi loyal sujet du roi que qui que ce soit.
—Qu'êtes-vous venu faire ici ?
— Me livrer, tout simplement. Si vous faites fusiller Perrot ou Du Lhut, vous aurez aussi à me faire fusiller ; et pour peu que Votre Excellence continue cette besogne, elle n’aura bientôt plus assez de gentilshommes pour faire jouer Tartuffe.
C’était là une allusion à une querelle survenue entre Frontenac et l’évêque, Celui-ci avait vertement ceñ-
suré le gouverneur de vouloir faire jouer Tartuffe au chateau,
Laplomb de d’Iberville était certes non moins étonnant que la témérité de sa démarche, Avec un homme de moindre valeur que Frontenac, tout cela aurait pu fort mal tourner pour lui, Mais Frontenac, lui-même un dur-à-cuire, avait toujours suivi les sentiers aventureux, les plans héroïques, et il avait un faible pour Vinsouciante intrépidité de la jeunesse. Ce fut cependant d’un air assez bourru qu'il les fit mettre tous trois aux arrêts, puis les invita à souper à sa table, et finalement les remit en liberté la nuit même.
Avant que d’Iberville partit, le gouverneur eut avec lui un entretien particulier,
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—Monsieur, lui dit-il, vous avez la langue bien pendue, mais notre roi demande aussi des épées bien fourbies. Comme, sous ce rapport, vous avez l'avantage sur moi, J'aurai soin de vous faire payer votre écot, Nous en avons assez des forbans, Vous aurez bientôt à combattre, mais d’une facon régulière,
—J’espere que ce sera dans les gardes du corps de Votre Excellence, répliqua aussitôt d’Iberville,
—Ce sera dans la marine du roi, rétorqua Frontenac avec un sourire, car ce compliment, en coup droit, ne lui avait pas déplu.
Bien différente avait été la carrière de. George Gering de celle de d’Iberville, Elevé en plein milieu puritain, il avait appris à bonne heure à prendre la vie au sérieux, et il était loin d’avoir l'humeur gaie et insouciante de son rival, C’était plutôt le type de l'anglais déterminé et sûr de lui-même, et, par le fait même, digne de toute estime et confiance, le type, en un mot, que les Anglais particulierement, affectionnent,
Quant à Jessica Leveret, partout où elle s'était trouvée durant les quatre années qui venaient de s’écouler, placée qu’elle était entre ces deux hommes, elle avait gardé vis-à-vis d'eux une attitude pleine d’égards; mais, au fond, elle était restée hésitante, perplexe. Enfin de compte, nous le savons déjà, elle avait pris une décision qui n'avait pas été en faveur de l’ennemi de son pays. Etait-ce bien là vraiment le choix de son cœur ?
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Aussitôt après avoir fait certaine promesse solennelle, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, elle était retournée à New-York faire visite au gouverneur Nicholls, Elle s'était trouvée li quelques mois auparavant, Inds n'y avait séjourné que quelques semaines, C’était alors qu'elle avait rencontré Dollier de Casson et Nick Perrot, Que son esprit eût subi ascendant de d’'Iberville, c'était facile À deviner, mais de quelle facon ? voilà qui était moins facile à dire,
Il n'est guère possible pour un homme de s'expliquer les caprices subits des femmes, de se rendre compte de leurs préférences mal définies, de leurs répugnances instinctives ; elles-mêmes ne pourraient pas mieux que nous les expliquer. Elles nous seraient assurément fort reconnaissantes si nous pouvions Jes éclairer làdessus. Le moment critique pour un homme vis-à-vis d’une femme est lorsque, par une sorte d’intuition ou une sorte (intervention providentielle, il lui indique tout d’un coup du doigt ce qu’elle pense. L’étonnement profond qu’elle éprouve, le respect qu’il Jui inspire, voilà son triomphe à lui. Bienheureux si, à la faveur d’un autre éclair d'intelligence, il saisit la situation, Dès lors, il devient son maitre. George Gering et Jessica avaient passé leur enfance ensemble, Il la comprenait peut-être mieux que qui que ce ft, excepté son père ; mais il ne sut jamais profiter de cet avantage, et ne put jamais faire vibrer le côté essentiellement féminin de sa nature, sa charmante mobilité de caractère ; par conséquent, il manquait d’ascendant sur elle,
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