‹ Femme, ou sabre (The trail of the sword) [microforme]Chapitre 28 sur 55 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De Paris à Pékin il y a loin, mais de Montréal à la baie d'Hudson, il y avait alors plus loin encore, Et cependant, à l’époque de ce récit, que de gens n’avaientils pas déjà parcouru cette distance beaucoup plus souvent que cela n'arrive aujourd’hui, et, Dieu saitau prix

de quelles misères,

Toutefois, à telles misères on oppo.

sait des tempéraments fièrement trempés et, pardessus tout, on avait la passion du point d'honneur.

Quel étrange et rude voyage c'était! Seuls peuvent le dire ceux qui, même aujourd’hui avec le chemin tracé

et battu tel qu'il est depuis Mont-Royal jusqu'aux habitations du nord, ont traversé ces solitudes,

Lorsqu'ils se mirent en route, la rivière des Outaouais n’était pas encore tout à fait libre de glaces. Ce fut à travers de r:yriades de glaçons qu'ils eurent à pagayer, en faisant ivi et là des portages de plusieurs milles sous les rayons d’un soleil déjà ardent; au firmament, pas même le plus petit nuage follet. La rivière enfin se fit

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naires filèrent du côté du nord-ouest et atteignirent finalement le lac des Vents, Ils en franchirent une partie jusqu’à un certain endroit où ils avaient à prendre une route peu connue qui conduisait à la baie d'Hudson.

D'Iberville n'avait jamais vu ce lac; il savait déjà cependant qu’il était fort considérable, mais il ne s'était jamais figuré voir une aussi vaste étendue d’eau. Les expéditionnaires y arrivèrent par une fin d’après-midi, et campèrent sur la rive. Le soleil déployait sur cette mer comme une immense draperie de lumière. Ils le virent bientôt se plonger, puis s’engouffrer derrière la plaine liquide. Entre eux et le soleil couchant, se dressait un énorme rocher qui, hardiment du rivage, projetait au large une fière arête : colossal promontoire, ressemblant à un lion au repos; sorte de sphynx immuable jetant un défi aux siècles ; sentinelle solitaire, à Pair menaçant, placée à l'occident des mondes ; cap de tempêtes, réfractaire même à la radieuse sérénité de ce soleil de printemps. Cependant, sa vue ne causa aucune impression sur d’'Iberville et sur ses compagnons ce soir-li, pas plus que le lendemain matin, alors qu’un tout autre panorama s’offrit à leurs regards, La rosée matinale, en dissolution dans l'atmosphère, déployait sur la surface du lac immense une fine et majestuense tenture de vapeurs, qui empruntait aux rayons du soleil levant d’étranges et délicates nuances. Sur la rive, tout était chansons, entrain, gaieté ; cela dura jusqu’au moment où les canots furent remis à l’eau, Les cuerriers alors s’embarquérent et disparurent dans le brouillard,

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Les longs canots de l’expédition, aux pinces orgueilleuses, aux joints solidement assurés, glissérent sur Vonde, sveltes et rapides, sous une puissante impulsion d’avirons manceuvrés sans bruit, et avec une régularité de balanciers d'horloge, Tous se suivaient à certaine distance, mais de telle facon que d’Iberville, de ’avant du premier canot où il était, pouvait d’un seul coup d'œil les voir tous jusqu'au dernier; celui-ci, devenu presqwune ombre, semblait faire corps avec le brouillard même. A tribord et à babord, partout le même rideau impénétrable de vapeur, et, en avant, le mystère de solitudes inconnues, avec les hasards d’une expédition.

D'instinct, tous avaient cessé de causer en quittant la rive; si gais que fussent tous ces Canadiens-français, ils ne laissaient pas que d’être aussi quelque peu enclins au fatalisme. L'esprit de superstition s’était emparé d'eux. Pour eux, ces rochers, ces ruisseaux, ces torrents avaient l'air d’avoir une voix, un langage, et de les apostropher au passage, Tout à leurs yeux prenait des aspects fantastiques de surnaturel, Simples, hardis, parfois cruels, ils étaient toujours aux aguets, croyant voir quelque signe extraordinaire,un fait miraculeux ; derrière tout phénomène de nature, ils sentaient invariablement comme la présence de quelque génie mystérieux, Souventes fois, canotiers et coureurs de bois, à la vue de quelque chose d’étrange, se signaient religiensement en s’éloignant. La rosée mouillait leurs figures hâlées, humectait leurs cheveux noirs et glissait

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en fines gouttelettes sur leur barbe; ce qui leur donnait un aspect singulier, L’atmosphére teintée de gris, et probablement aussi le long usage, avaient passablement défratchi les couleurs vives de leurs embareations et de leurs accoutrements. Au milieu de tout ce brouillard, chaque canot, chaque individu semblait environné d’une atmosphère particulière, comme d’une auréole mystique, Avec leurs physionomies satvages, particulières à tous ceux qui vivent en plein air, et un crucifix sur la poitrine, quiconque les eût vu passer, les eût certainement pris pour les ombres des premiers pionniers des solitudes de l’ouest, en train de recommencer les expéditions lointaines d'antan.

Le silence, cependant, ne pouvait être de longue durée. La première impression passée, ces rudes gaillards, au cœur naïf, n’allaient pas rester longtemps sans secouer leur humeur mélancolique et superstitieuse. D'Iberville, avec Sainte-Hélène et Perrot, était assis et regardait venir les canots chacun avec un rameur debout à avant, et un autre à l’arrière, lorsqu'une voix dans la deuxième embarcation commenca à fredonner une chanson de voyageur. Les uns après les autres, les rameurs se mirent à chanter derrière le chanteur, si bien que finalement ce fut un chorus du premier au dernier canot, Un couplet y passa; on fit de nouveau chorus, puis chaque canot chanta son couplet, Lorsque ce fut

le tour du dernier, on eut dit que le chant sortait du brouillard même,

SOLIS to iy oe

Les couplets de cette chanson sont arrivés jusqu’à nous. Les voici:

Devant l’aurore aux tons d’opale, La chaste reine de la nuit,

Après sa course triomphale,

Au firmament pâlit et fuit.

Les astres aux lueurs tremblantes, N’ont plus qu’une molle clarté, Du lac les ondes frissonnantes, Babillent dans l’immensité.

Qui vive ! Qui vive !

Est-ce Ononthio

Qui vient de la rive, Qui vient en canot ?

Du côté des landes brumeuses,

Sur le lac aux immenses flots, Viennent des voix mystérieuses ; Bruits d’avirons, chants ou sanglots.

Dans la brume humide et profonde, Des canots portant des guerriers, Passent, fileut, sillonnant l’onde, Comme des vols d’oiseaux altiers,

Qui vive! Qui vive!

Est-ce Ononthio

Qui vient de la rive, Qui vient en canot ?

Sous l'influence de la mystérieuse splendeur du matin, de la cadence’ entraînante du chant, de l’imposante et sereine majesté de ces solitudes, enfin de toui ce panorama qui semblait flotter entre ciel et terre, d’Iberville eut la grande inspiration de sa vie, Lui,

l'intrépide et fidèle capitaine du roi, se ferait découvreur et aussi traiteur, mais traiteur de provinces.

Et il tint parole, quelques années plus tard, c’est vrai, mais il tint parole,

A cette pensée en succéda une autre, qui manque rarement de traverser l'esprit des hommes aux fortes et grandes conceptions: celle de la femme qui partagerait sa gloire. Ilarrive ceci cependant : c’est que l’homme de cette trempe, ayant à choisir entre l’objet de son ambition et la femme qu’il a épousée, se range presque toujours du côté de la femme, en sacrifiant de la sorte, sous les apparences d’une indifférence absolue, et ses projets de prédilection, et tout ce qu’ils représentent pour lui d’espérances et de promesses. Lui seul, toutefois, connaît l'étendue de son sacrifice. Il est, en effet, dans l’ordre des choses qu’un homme soit d'abord créateur d’empires et de villes, avant de prendre femme et de devenir chef de famille,

La femme dont rêvait d'Iberville ne pouvait cependant occuper de place dans sa vie que dans la mesure du sentiment qu’elle lui avait inspiré, rien de plus, et il le savait; mais il savait bien aussi que tant qu’elle vivrait, ce sentiment vivrait aussi dans son cœur.

Il se leva, puis se croisa les bras, le regard perdu Var . . » +, @ .

dans le vide, Machinalement, sa main finit par glisser

sur la poignée de son sabre, et ses yeux se portèrent avec fierté sur le pavillon argenté et fleurdelisé qui ondulait légèrement à la brise.

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