CHAPITRE XXIV ÉPÉES AU FOURREAU
Que s’était-il passé entre d’Iberville et Gering ?
La chambre où ils se trouvaient était grande ; l’ameublement en était simple, mais confortable,
Une fois l'épée au poing, ils se toisèrent l’un et l’autre avec le plus grand calme, D’Iberville se prit à sourire ; la scène lui rappelait cette soirée, quelques années auparavant, où à la lueur d’un ancien fanal hollandais, lui et Gering, tous deux sabreurs d’une habileté extraordinaire, même à cette époque-là, s'étaient rués l’un sur l’autre, Jls s'étaient joliment entretenu la main depuis ce temps-là.
Des deux, d’Iberville était le plus grand; Gering avait plus d’embonpoint ; chez d’Iberville, l'œil était fixe, calculateur et pénétrant ; Gering avait le regard vif, et d’une extrême mobilité ; d’Iberville avait la main large, pleine et souple ; celle de Gering était petite, mais ferme,
Ils dégainerent et tomberent en garde, Ce fut d’abord une série de passes prudentes ; ils s’étudiérent l’un et
l’autre, chacun d’eux tenant tout naturellement à savoir ce que son adversaire pouvait faire dans ce duel à mort,
Chez le duelliste de pro’ession, on rencontre, chose étrange, ce qu’on pourrait appeler un sixième sens, subtile combinaison de la vue, du toucher et d’une sorte d’instinct devinateur.
Ils avaient à peine fait une demi-douzaine de passes qu'ils comprirent l’un et l’autre qu’ils étaient maitres dans l’art de tirer l'épée, art bien tombé aujourd'hui, pour la bonne raison que l’on préfère épiloguer sur les armes au lieu d’en faire.
Toutefois, l'avantage resta du côté de d’Iberville, Ce n’était pas qu'il eût plus de science que Gering. D’ailleurs, eût-ce été le cas, Gering pouvait lui opposer une plus grande fermeté de nerfs. Mais d’Iberville avait la faculté de deviner son adversaire et calculait ses coups avec la précision d’un maître d'armes.
Dès le début, d’Iberville ne fit que se tenir sur la défensive. Connaissant le caractère un peu emporté de Gering, fl voulut tout simplement l’agacer, l'irriter, le mettre hors des gonds, tactique fréquente chez tous les bons tireurs. Gering attaqua en opérant un dégagement de quarte en tierce et rencontra de suite vive parade et riposte ; il sy attendait, I] chercha à provoquer une attaque de la part de d’Iberville, N’y réussissant pas, il se mit à frapper d’estoc et de taille avec plus d’emportement que de mesure, C’tait encore une fois ce que d’'Iberville voulait, A ce moment là, celui-ci
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eut la chance de se fendre d’un bon coup. Fatigué, Gering commenca à se négliger et, comme il méditait une botte savante, il se laissa à découvert une partie du bras droit, Il paya tout aussitôt cette négligence ; car d’Iberville lui infligea un fort coup de pointe. La lecon lui servit, Quand, à nouveau, ils crois rent leurs épées, d’Iberville, soit hasard, soit maladresse, se laissa toucher à l'épaule gauche dans un dégagement de tierce en quarte opéré par Gering.
On dit que la vue du sang grise les combattants sur le champ de bataille, Voilà précisément ce qui leur arriva à tous deux. Pendant une minute ou deux, il n’y eut de part et d'autre aucune passe sérieuse, mais ils s'échauffèrent au point que d’Iberville voyant Gering faiblir un peu, par suite du sang qu'il perdait, se mit
soudain à ferrailler avec tant d’impétuosité que Gering
ne put faire autre chose que parer, sans songer à riposter, les bottes multipliées que d’Iberville lui poussait,
Gering commença à rompre et se sentit peu à peu acculé au mur, Tout en parant les coups, il commit l'imprudence de regarder de côté pour s’assurer de la distance qui le séparait du mur, D?’Iberville allait en profiter pour lui porter un coup fatal, lorsqu'une voix de femme se fit entendre dans le passage.
Ce fut comme un coup de foudre, Les deux adversaires reculerent et, une fois de plus, Gering dut au hasard d’échapper à une mort certaine,
Chose “trange, ce fut d’Iberville qui, le premier, reconnut la voix.
Quel ne fut pas son dépit de voir qu'il s'était arrêté juste au moment où il allait allonger à Gering un coup d'épée mortel, Pendant quelques instants, le ressentiment d’une vengeance longtemps nourrie et soudainement manquée lui monta du cœur à la gorge. Tl avait déjà, en épargnant la vie de cet homme-là, sacrifié la chance d’avoir cette femme. Lui fallait-il donc, à chaque occasion, recommencer le même sacrifice ?
Il se mit furieusement à faire le moulinet avec son épée,
Ce fut alors que Gering reconnut la voix de Jessica,
— Ma femme! murmura-t-il en pilissant.
De nouveau, tous deux tombèrent en garde. Cette fois, Gering se montra aussi froid qu’il avait paru ardent, tout en ferraillant avec vigueur et acharnement. Ses nerfs semblaient être devenus d’acier,
Quant à d’Iberville, il éprouvait à ce moment la jouissance ironique du joueur qui lance une dernière carte avec la conviction qu’il va faire sauter la banque. Il tenait en réserve un grand coup pour la fin.
Les deux combattants ne pouvaient cependant pro-
longer bien longtemps la partie, lorsqu'il y avait là à
côté d’eux une femme qui ne cessait de frapper à la porte et de faire les plus suppliants appels.
Un moment, Gering se trouva à serrer d’Iberville de très près, lorsque soudain celui-ci, opérant une feinte à l'italienne, se fendit de gauche en arrière et porta une botte qui, certes, eut embroché son adversaire ou qui
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Ce nom, c'était le sien, à lui, d’Iberville, Pierre ! Pierre ! avait-on crié, C’ctait la première fois de sa vie qu’il entendait cette voix l'appeler de cette facon. Il] demeura interloqué, abasourdi, et son épée, au lieu d'aller traverser Gering de part en part, lui eflleura seulement les côtes.
Céda-t-il à une impression superstitieuse, à une certaine disposition au fatalisme ? Toujours est-il qu'il se remit d’aplomb sur les deux pieds et jeta son épée sur la table,
Il alla à la porte, en fit sauter le verrou et l’ouvrit toute grande sur Jessica qui, pâle, tremblante, les traits » | , , bouleversés, entra dans la chambre.
> D’Iberville devint de suite tout courtoisie, I] eut été impossible de deviner dans sa contenance qu’il sortait justement d’un duel à mort, Au momentot sa femme entra, Gering alla déposer son épée sur la table, D’Tberville ferma la porte, et tous trois se mirent à se regarder les uns les autres sans dire mot, Jessica n’alla pas se jeter au cou de son mari; la . y situation était trop pénible, trop dramatique pour se prêter aux démonstrations d'affection, Sous les dehors Jarfaite courtoisi (Iberville, Jessice out le de parfaite courtoisie de d’Iberville, Jessica lut tout 1 , Mal avait l’énergie de se contrôler même drame, mais elle avait l’énerg ituations les plus tendues, Elle savai dans les situations les plus tendues. Elle savait ce
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qu’elle avait à faire dans les circonstances, Au moment critique où elle avait appelé d’Iberville par son petit nom, elle s'était déjà tracé un plan d’action, Elle avait deviné juste que c'était cela même qui sauverait son mari ; car elle n’ignorait pas que des deux, le plus fort tireur était d’Iberville,
Repoussant doucement son mari qui se disposait à lui faire l'accueil le plus affectueux, elle lui dit tout simplement :—Je suis contente, George, de vous retrouver.
Ce fut tout, Lui aussi avait bien entendu le cri de “ Pierre! Pierre!” et il se sentait maintenant profondément humilié de voir que c'était à cela qu’il devait
d’être encore en vie, I] avait fort bien compris pourquoi l'épée de difBerville ne l’avait pas percé d’outre en
outre, L
Jessica ne pouvait pas éprouver le même sentiment d’'humiliation, car il lui semblait qu’elle avait droit de demander à d’Iberville pour son mari, ce que nulle autre femme au monde ne pouvait lui demander,
Sur l'invitation de d’Iberville, tous trois s’assirent. D’Iberville avait fait semblant de ne pas voir deux mains qui avaient été tendues vers lui, On eut dit qu’il y avait chez tous comme une entente tacite de ne pas parler du duel; personne n’en avait encore soufflé mot. Pour Jessica, c'était comme si l'affaire n'avait jamais eu lieu, Quant aux deux adversaires, ils s'étaient rentermés dans un mutisme absolu ; leurs épées toutes maculées de sang étaient toujours sur la table,
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D’Iberville alla chercher des vivres, du vin et des fruits qu’il installa sur une sorte de guéridon et pria Jessica de vouloir bien faire honneur à ce goûter improvisé,
La jeune femme accepta l'invitation ; elle avait son idée,
D'Iberville lui versa alors un verre de vin en lui disant :
—Si je vous eusses attendue, Madame, vous eussiez été mieux traitée,
— Vous avez plusieurs facons de reccvoir, Monsieur, dit-elle en jetant un coup d’œil sur les épées; mais j'aime mieux celle-ci,
—Je suis heureux, Madame, qu’elle © soit agréable, répliqua d’Iberville,
—Je ne veux pas prétendre, dit-elle, que mon arrivée vous soit agréable ou qu’elle soit bien vue.
— Madame, s’empressa-t-il de dire en la saluant de son verre, permettez-moi de vous réitérer l’assurance qu’elle l’est, Je me rappelle encore la première fois que nous nous sommes rencontrés,
Sa réplique fut instantance.
— Monsieur, dit-elle, vous vintes alors comme ambassadeur de paix auprès du gouverneur de New-York. À mon tour, je viens, moi, aujourd’hui auprès de vous comme ambassadrice de paix.
—Oui, en effet, repartit d’Iberville, je me rappelle. Vous me demandâtes alors quel avait été mon plus
grand, mon plus fameux exploit, Vous avez toujours eu l’humeur gaie et piquante, Madame.
—Monsieur, dit-elle avec vivacité, permettez-moi de répondre pour vous aujourd’hui à cette question. La plus grande, la plus noble action que vous ayiez jamais commise, a été de rendre à une femme son bonheur.
— Vraiment, dit d’Iberville, est-ce que j'ai fait cela ? — Dans votre cœur, oui, je le crois, répondit-elle, I] y a quelques instants, la liberté et la vie de mon mari
étaient à votre merci. Vous allez maintenant me rendre l’une et l’autre, n’est-ce pas ?
D'Iberville ne répondit pas de suite. Il se mit à jongler distraitement avec son verre, puis à le déguster
avec une Oo satisfaction.
—Par oz-mnol, Madame, dit-il enfin. Veuillez
donc me dire comment vous avez été introduite ici.
Jessica lui raconta tout,
—C’est singulier, bien singulier, dit-il Je n'ai jamais vu avant aujourd’hui Perrot rompre une consigne, Mais vous avez été éloquente, Madame, et Perrot savait très bien qu’en aucun cas vous seriez la bienvenue chez moi,
I] dit tout cela d’un ton qui fit tourner le sang de Gering. Celui-ci se leva à demi de sa chaise, mais un regard suppliant de sa femme le fit se rasseoir.
—Monsieur d’Iberville, dit-elle, voulez-vous me dire si vous allez remettre mon inari en liberté ?
—Madame, dit-il, il est entre les mains de l'Etat.
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—Mais, Monsieur, rétorqua-t-elle, puisque sa vie était tout à l’heure entre les vôtres, comment donc ne pouvez-vous pas lui rendre la liberté ? Vous savez, d’ailleurs, que l'accusation portée contre lui est fausse, tout à fait fausse, Mon mari n’a jamais été et n’est pas un espion, Monsieur d’Iberville, vous et lui avez été jusqu'ici ennemis ; malgré cela, vous savez bien que M. Gering n’est pas capable d’un acte déshonorant.
—Madame, répliqua d’Iberville, mes accusations contre lui sont vraies et exactes,
—Je sais ce qu’elles sont, reprit-elle vivement, mais vraiment toute cette discussion, indigne de vous, est, d’un autre côté, fort gênante pour moi. Monsieur d’Iberville, vous savez que je dis la vérité,
—Il y a quelques instants, dit-il, vous m'avez appelé Pierre. Voulez-vous encore me donner ce nom-li ?
D'Iberville parlait tranquillement en appuyant sur chaque mot, avec un sourire courtois, et avec lair le plus dégagé du monde, Mais, sous tout cela, se dissimulait une maligne satisfaction, En effet, cette femme pour laquelle il s'était battu, qui lui avait échappé, il la retrouvait la, pour la première fois depuis, devant lui, en présence de son mari, implorant grice et liberté pour celui-ci. Pourquoi done l’avait-elle appelé Pierre ? Elle était donc convaincue qu’elle toucherait de la sorte le côté vraiment sensible de son cœur, Si tel était le cas, alors il n’avait plus qu’à se tenir sur la réserve,
— Voulez-vous m’écouter ? fit-elle d’un ton à demivoilé et affectueux ?
—Veuillez croire, Madame, que je suis on ne peut plus heureux de vous entendre parler, dit-il en l’enveloppant d’un regard plein de tendresse, tout comme quelques années auparavant.
Il ne rencontra que deux yeux baissés, Tout ce qui se passait à ce moment dans l'esprit de d’Iberville, se reproduisait exactement dans l'imagination de Jessica,
—Eh bien! alors, écoutez-mi, dit-elle, Il y avait une fois une jeune fille, orpheline de mère ; il n’y avait guère de nature plus candide ni plus gaie sous le soleil, De petites camarades, elle en avait peu; par contre, elle eut un jeune garçon qui partagea ses jeux, ses amusements ; ce fut là son bon ami, Les années s’écoulèrent, La jeune fille devenait femme ; le jeune homme était toujours resté son ami; mais, entre temps, son amitié avait pris une nuance de plus. Un jour, un étranger se présenta à elle ; il était beau, brave et brillant; c'était un jeune homme que vraiment toute femme pouvait aimer et tout homme admirer, La jeune fille se prit d'affection et &’admiration pour lui. Lui et l’ami de son enfance se querellèrent, se battirent en duel et la jeune fille les sépara. Ils étaient en train de se battre une deuxième fois, lorsqu'ils durent voler au secours de la jeune fille qui se trouva soudain aux
prises avec un grand danger. Le jeune étranger sauva la jeune fille, et fut grièvement blessé en la sauvant, Celle-ci avait contracté du coup envers lui une dette sacrée, une dette comme seule une femme la comprend,
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(.PÉES AU FOURREAU
parce qu’une femme, une vraie femme, estime plus que sa propre vie une noble action, Elle s’arréta et toussa légèrement,
Les yeux de d’Iberville, tout absorbés qu'ils parussent être du côté de son verre, étaient cependant fascinés par la contenance de la jeune femme; il était tout entier sous le charme de sa voix,
—Continuez, je vous en prie, lui dit-il,
—Tous trois se trouvèrent séparés, reprit-elle, La jeune fille n’oublia jamais l'étranger. Que serait-il arrivé s’il fût toujours resté près d’elle ? Qui peut dire, qui peut vraiment dire ce qui serait advenu ? Quelques années après, les deux jeunes gens se rencontrérent de nouveau ; |’. nger devint l’agresseur, sans motif bien raisonnable,
— Pardonnez-moi, Madame, interrompit d’Iberville d’un ton sur lequel il n’y avait pas à se méprendre, c'était pour le plus sérieux des motifs.
Jessica fit semblant de ne pas comprendre.
—[La jeune fille, continua-t-elle, croyant que ce que les siens attendaient d’elle, était ce qu’elle avait de mieux à faire, promit sa main en mariage. Juste à ce moment-là, l'étranger reparut. Elle ne put le voir qu'un instant, puis il disparut, Les années se passtrent, Derechef, les deux jeunes gens se rencontrèrent sur un champ de bataille, Ce n'étaient plus de jeunes garcons alors; ils étaient devenus hommes, Une fois de plus,
l'étranger resta vainqueur. La jeune fille épousa le
vaincu. Peut-être ne l’aimait-elle pas autant que celui-ci l’aimait, mais elle savait que l’autre amour, l'amour de l'étranger, était exposé à des difficultés insurmontables, ev ne pouvait recevoir de sanction, Elle en arriva peu à peu à apprécier son mari ; elle en arriva même à l'aimer, Son amour fut peut-être allé à l'étranger, qui sait? Mais le cœur d’une femme ne peut pas se prendre comme un vaisseau ou une forteresse, Croyez-moi, Monsieur, je vous dis là toute la vérité, D’autres années s’écoulérent, La vie de son mari se trouva un jour à la merci de l'étranger. Ce fut au milieu de dangers de toute nature qu’elle entreprit un long voyage pour plaider sa cause auprès de celuici et lui sauver la vie, Monsieur, cette jeune femme ne plaide pas pour une cause indigne; elle plaide pour un acte de justice, au nom de l’honneur et de la loyauté qui doivent exister entre ennemis, au nom de tout ce qu'il y peut avoir de plus noble chez un homme. Refuserez-vous de vous rendre à sa prière ?
Elle se tut.
Les yeux de Gering brillaient d’un éclat étrange. Après une déclaration si pleine de franchise, de chaleur et de sincérité, la haute nature de Jessica lui apparaissait pour la première fois comme dans une lumineuse auréole, Sur d’Iberville, qui décidément était de toutes facons supérieur à Gering, l'effet fut plus grand encore, Pendant quelques instants, il resta cloué sur son siège, les yeux fixés sur la jeune femme, comme bouleversé jusqu’au plus profond de son être.
nt que amour, fficultés anction.
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Ce fut entreprit le celui- > femme ide pour loyauté de tout homme.
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Finalement, il se leva tranquillement, alla ouvrir la porte, appela Perrot et lui murmura quelques mots à l'oreille, Perrot eut un mouvement involontaire qui n’exprimait rien moins que la stupéfaction la plus complete, et partit en courant.
D’Iberville ferma alors la porte et revint prendre son siège. Ni lui ni Gering n’avaient encore songé à leurs blessures,
Toujours sans prononcer une parole, d’Iberville alla chercher un linge et l’étendit sur la table. Puis il se dirigea vers la fenétre et, tout en regardant au dehors sur le fleuve par l’entre-bâillement des rideaux, se mit à panser la blessure qu’il avait à l’épaule,
Gering avait perdu beaucoup de sang, mais, tout affaibli qu’il fût, faisait bonne contenance.
D’Iberville resta là une bonne demi-heure sans se détourner, pendant que Jessica pansait les blessures de son mari.
A la fin, la porte de la chambre s’ouvrit et Perrot entra, D’Iberville ne parut pas d’abord s’apercevoir du retour de Perrot, et celui-ci alla le trouver.
—Tout est prêt, Monsieur, dit-il.
D'Iberville fit un léger signe de tête et s’approcha de la table où la jeune femme et son mari étaient assis. Perrot laissa la chambre. D’Iberville prit une épée et la placa près de Gering, puis, du doigt, lui indiqua la porte.
— Vous êtes libre de partir, Monsieur, dit-il ; une
Q Q \ / ê t escorte vous conduira jusqu’à votre pays. Maintenant, partez, allez-vous-en, je vous en prie, et promptement encore.
Il avait peur de se repentir soudainement de sa' décision. Il alla du côté de la porte, et la tint luimême ouverte pour les laisser passer. Gering prit son sabre, retrouva sa ceinture et son fourreau, et se dirigea du côté de la porte, suivi de sa femme, Une fois sur le seuil, il s'arrêta comme s’il eût voulu dire quelque chose à d’Iberville ; il était maintenant disposé à faire la paix pour toujours. Mais le regard sévire et décidé de d’Iberville le cloua sur place, en lui indiquant de sortir, Poussant un profond soupir, il s’engagea dans le corridor.
À son tour, Jessica passa près de d’Iberville. Ellle regarda droit dans les yeux. D’Iberville chercha d’abord à se soustraire à ce regard, puis se décida à lever les yeux sur elle,
—Adieu ! soupira-t-elle faiblement, je me rappellera toi onds, TOUJOUNS si cesecave ommneercete
— Adieu ! Madame, répondit-il d’un ton de profonde amertume, J’oublierai.....,....,,,.....,...
Elle eut un geste de douloureuse protestation, et franchit la porte. Tout aussitôt, elle se retourna. Une séparation en pareils termes parut être au-dessus de ses forces. Elle lui tendit les deux mains.
—Monsieur!!!......... Pierre! articula-t-elle d’une voix étouffée par l’émotion,
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D’un mouvement instinctif, il saisit les deux mains tendues vers lui et les porta ardemment à ses lèvres.
—Je me rappellerai, Jessica, murmura-t-il sur un ton d’ineffable tendresse.
Jessica et Gering descendirent alors dans le couloir, La porte se referma et d’Iberville se retrouva seul, Il resta quelque temps les yeux comme rivés sur la porte fermée, puis, n’y pouvant plus tenir, se laissa choir sur une chaise; sa tête et ses bras s’affaissèrent inertes sur la table.
Une heure après, lorsque le comte de Frontenac entra au manoir, il trouva d’Iberville dans cette position-là. Se sentant légèrement touché à l’épaule, d’Iberville se remgt sur son séant. Le gouverneur ne lui dit pas un seul mot; mais, le prenant par les deux épaules, il resta quelques instants à le contempler avec un air d’affectueus : sympathie.
D’Iberville reprit son épée qui était toujours restée sur la table, et, se tournant vers le gouverneur:
—Excellence, dit-il, un jour, vous me dites que j'aurais à choisir entre la femme et l'épée.
D’un mouvement grave et solennel, il éleva l’épée à la hauteur de ses lèvres et en baisa respectueusement la garde.
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Québec :—Imprimerie FRANK CARREL—1898 ee NOB tte ~
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