‹ Femmes Arabes avant et depuis l'IslamismeChapitre 3 sur 36 · CAUSERIE · texte numérisé non relu

CAUSERIE

Onze femmes yéménites, a. dit Aïchah, se trouvaient réunies. Elles convinrent entre elles et jurèrent de se dire franchement et sans rien dissimuler, ce qu'étaient leurs maris. Une d'elles prit donc la parole cl : • Mon mari, dit-elle, c'est une viande de lourd chameau grimpé et juché au sommet d'une montagne âpre et de difficile accès (laid et inabordable). Maigre et sec, on ne lui trouverait pas un brin de moelle dans les os. »

La deuxième femme reprit : « Mon mari, à moi, je ne devrais réellement pas vous en rien retracer. En parler seulement, me répugne, et pour le résumer en un trait, je vous dirai qu'il a toutes les hontes du corps cl toutes les hontes de l'âme. »

La troisième continua : « Mon mari ! animal intraitable. Que je lui réponde une parole, vile il me menace de me répudier ; que je me taise, il me tient comme portée sur la pointe nue d'un fer de lance. »

AVANT LISLAMISMK. M>

La quatrième : < Mon mari, dit-elle, le voici : bon comme une bonne nuit des nuits du Tihàmah, sans froid et sans chaleur, sans éloignement pour personne; ne s'ennuyant de nul et de rien ; généreux comme la généreuse pluie des nuées. »

La cinquième dit : < Mon mari, s'il rentre, c'est un loup content et satisfait (tranquille et doux) ; s'il sort, c'est un lion magnifique et vigoureux. Il ne s'informe jamais de ce que devient ce qu'il a chez lui ; il ne renvoie jamais le jour au lendemain. >

La sixième femme reprit : « Pour moi, voici mon charmant mari ; s'il mange, il lèche jusqu'au fond des plats; s'il boit, il suce jusqu'à la dernière goutte; s'il s'assied et s'accroupit, il se ramasse et se blottit comme un paquet sur lui-même; qu'il tue un animal pour nous, il tue toujours le plus sec, le plus décharné. Jamais il ne glisserait sa main sur moi pour savoir seulement comment je me porte. »

La septième dame dépeignit ainsi son mari : « Mon cher époux, collection complète de vices; masse pesante partout, la nuit, le jour; extravagance et caprices incarnés ; réservoir de toutes les défectuosités trouvantes dans l'univers; il vous allonge un coup à la tête ; ou bien il vous pointe et déchire le ventre; on bien il vous plante toute blessure que ce puisse être; ou bien tout à la fois, il vous frappe, vous darde et vous blesse. »

t Mon mari, fit ensuite la huitième parleuse, a la peau douce et moelleuse : c'est une soie chatouilleuse de lapin ; le parfum de son haleine est l'arôme suave du zarnab. J'en fais de lui à ma guise ; et cependant tout le monde le craint, l'honore et le respecte. »

t A. moi, dit un autre de ces dames. Mon mari ! la colonne de son nom est haute et glorieuse. Il a le bouclier long (il est de stature élevée). Généreux, la cendre de son foyer est toujours abondante; hospitalier, il a fixé sa demeure tout

Mi HJMMKS ARABES

près de la place publique (aiiu de traiter et de recueillir les voyageurs); sobre, il reste sur sou appétit la nuit d'uu festin; vigilant, il ne dort jamais la nuit du danger. >

La dixième reprit : « Mon mari est Màlik, vous le savez, l'excellent Màlik! Màlik a bien mieux que tous vos maris : nombreuses chamelles qui ont rarement besoin d'aller paître loin de sa demeure et de ses pâtis (car il a près de lui de gras pâturages); chamelles réunies dans des parcs immenses. Entendons-nous les vives et allègres chansons des cithares, nos chamelles savent alors qu'elles vont de leur chair régaler la troupe joyeuse qui arrive à Màlik. »

Enfin, la onzième dame sourit doucement, et d'une voix pleine de grâce, d'onction et de calme : « A moi, mon mari, dit-elle, c'est Abou-Zar ; mais quel excellent Abou-Zar! il m'a enrichi les oreilles de précieuses parures, les mains de beaux bracelets, les bras d'un rond embonpoint. Il m'a honorée du nom de son épouse, et je m'en suis honorée ; car il m'a trouvée enfant d'une pauvre famille à quelques minces troupeaux, dans la gêne et l'étroit; et Màlik Abou-Zar m'a portée dans une famille où retentissent sans cesse le hennissement des chevaux, les grondements des chameaux, le bruit des gens qm foulent et dépiquent les grains, les cris confondus de vingt troupeaux, de milliers d'animaux domestiques. Auprès de lui je parle à mon gré, et jamais il ne me reprend ou ne me blâme. Je me couche,... et puis encore je dors grasse matinée; je bois et bois à satiété; je mange à bouche que veuxtu; et j'ai encore à donner aux autres. — La mère d'Abou- Zar! quelle femme que la mère d'Abou-Zar! bonne femme aux Uancs bien arrondis, gras et larges. — Puis le fils d'Abou- Zar! quel admirable enfant que le fils d'Abou-Zar! sa couche mignonne semble l'espace que laisse vide un léger brin de jonc enlevé du tissu de la natte. A son appétit suffirait la broutée d'un petit chevreau; à sa soif, le peu de lait tiré

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entre deux traites, comme pour une petite chèvre. En marchant, il se balance avec tant de grâce dans les anneaux de sa jolie cotte de mailles! — Et la fille d'Abou-Zar! délicieuse, oh ! oui, délicieuse la Glle d'Abou-Zar ! Obéissante et douce à son père, obéissante et douce à sa mère; c'est le joyau de la tribu. Potelée, elle remplit, à ravir, son vêtement, serrée comme une tresse de cheveux, dans son rida (1). Toujours amie de ses voisines ; le ventre bien fait et sans saillie ; la taille délicate et svelte ; elle semble onduler sous sa courte mantille;... et puis le bras rondelet, l'œil grand et bien ouvert, la prunelle noir-foncé, la croupe riche et dégagée, le sourcil lin et doucement arqué, le nez légèrement cambré, la gaité franche et sémillante, la conversation fraîche comme l'ombre, la bouche sincère dans ses promesses, les mains généreuses pour ceux qu'elle connaît et qu'elle aime. — Et l'esclave d'Abou-Zar! quelle précieuse esclave que l'esclave d'Abou- Zar ! Elle garde secret tout ce qu'elle entend de nous ; soigneuse et Adèle elle ne dissipe pas les provisions, ne remplit l>as la maison d'embarras. — Et l'hôte que reçoit Abou-Zar ! heureux l'hôte que reçoit Abou-Zar ! bien manger, bien boire ; et une délicieuse verdure où se reposer. — Encore les cuisiniers d'Abou-Zar! quels cuisiniers il y a chez Abou-Zar! Jamais, jamais il n'ont repos ni trêve ; toujours a verser les mets, toujours à les servir, toujours à replacer d'autres marmites, d'autres ustensiles au feu, à les faire se succéder sans relâche. — Enfin les richesses d'Abou-Zar ! admirables richesses que celles d'Abou Zar ! Elles vont trouver partout ceux qui en désirent le secours pour racheter les talions. Elles sont la réserve de tous ceux qui peuvent en avoir besoin. »

Celte heureuse parleuse s'arrêta un moment ; puis elle continua : « Vn prtit incident. Abou-Zar sortit un jour, H chez

1 Sorte <iv mantel.M.

moi on agitait force lait; il y avait beurre et jouissance. Abou- Zar rencontra une femme qui avait deux jeunes fils ; c'était en vérité l'image de deux louveteaux gras et robustes qui/ attachés et comme suspendus à la taille de leur mère, jouaient avec ses deux seins roulants comme deux grenades. Abou- Zar épousa cette femme ; il s'en était épris. Elle le pressa de continuelles instances, le harcela bel et bien afin qu'il me répudiât. Eh ! tout changement est borgne (changer c est n'y voir tout au plus que d'un œil). Moi aussi je me remariai ; mon nouveau mari était un homme de naissance ; il avait de nombreux chevaux à monter, de nombreuses lances khatycnnes (1) ; chaque soir on ramenait au logis des troupeaux superbes; mon mari me laissait en cadeau une paire de chaque espèce de bétail et me disait : < Mange bien, ma chère Ounim- Zar ; sois heureuse, contente ; donne à toute ta famille ; nourris-les tous. » Eh bien ! ,si j'avais conservé tout ce qu'il m'a ainsi prodigué, cela ne remplirait pas la plus petite marmite de la cuisine d'Abou-Zar. »

Aïchah, lorsqu'elle eut raconté cette causerie, reprit : « Le saint Prophète de Dieu m'a dit un jour : « J'ai toujours été pour toi, chère Aïchah, comme Abou-Zar pour Oumm-Zar ; seulement il l'a répudiée, mais moi je ne te répudierai jamais. — Prophète du ciel, répondis-je, tu m'es plus cher que le sang de mon père et de ma mère. Oh ! tu es bien meilleur pour moi que ne le fut jamais Abou-Zar pour Oumm-Zar. »

(Il Lance» dont le» hampes étaient d'un bois rapporté de l'Inde et débarque à Kkat Mir le rivage de l'Oman, dans l'Yémen. L'n Arabe appelé Sambar aver sa femme Roudainah s'acquirent une réputation par la manière dont ils dressaient les hampes de lances ; de la les noms de lnnrc* samhnricnnes, lr* mêmes que les khatyennes

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Éducation pratique. — Le» Quatre Sage* de l'Arabie ancienne : Sohr, Amrah, Djoumab, llind. /arkfl ai Yam&mnh. — Question* adressées à llind.

L'appréciai ion pour ainsi dire philosophique des hommes, de leurs qualités morales, intellectuelles et physiques, l'étude d'observation qui détermine ou pèse les conditions de bienêtre des familles et aussi les conditions par lesquelles se peuvent garantir les intérêts communs d'une société, entrait dans l'éducation des femmes arabes, éducation uniquement pratique, uniquement transmise par les conversations entendues sous les tentes, autour des tentes, et développées ou reproduites par les chefs de familles. Car, qui tenait école dans le désert? Qui discourait ex professo sur la psychologie et la philosophie sociale générale et particulière? Quel Arabe, chez lui, et jusqu'à nos jours même, a su qu'il y a de par le monde quelque chose de sérieux qui puisse s'appeler philosophie, psychologie ? On observait, on raisonnait en petits comités, en simples entretiens : et chacun profitait, hommes et femmes, mères et tilles. Les chefs des familles questionnaient leurs enfants, surtout leurs filles; en exerçaient l'intelligence et le coup-d'œil; ils les consultaient même et invoquaient par là les décisions ou les avis, les simples aperçus de cette sagacité si fine, si clairvoyante qui caractérise et illumine le regard et le jugement de la femme dans tous les climats.

Quatre femmes en Arabie ont donné un groupe imposant dans la vieille histoire antéislamique, quatre femmes que surtout ont couronnées d'un limbe de souvenirs et de louanges les traditions qui les ont livrées à la postérité musulmane, sous le titre des Quatre Sages de l'Arabie. Mais cette postérité, si dédaigneuse aujourd'hui el depuis plus de quatre siècles,

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ignorante bien au-delà de ce qu'était le paganisme, a tout oublié et ne veut rien savoir. La Grèce eut ses Sept Sages, tous bommes; les hommes font les lois! et ils ont grand soin de se bien traiter. L'Arabie eut Quatre Sages, et ces Sages furent des femmes. Ces quatre célébrités de sagesse furent : Sohr fdle de Lokmân, — Amrah fille d'Amir, surnommé le Juste, — Djoumah tille de Djûbis, — Hind fille de Khouss. Amrah et Hind sont celles dont les traditionnisles ont le moins perdu des caractères, des pensées, des jugements. Amrah se distingua surtout par la supériorité de son intelligence, la rapidité et la sûreté de sa pénétration, par la rectitude de sa logique ; Hind, par la finesse de son esprit, par son talent d'observation, par son savoir pratique et son habileté d'appréciation des choses et des hommes.

Le père d'Amrah était juge et chef suprême de sa tribu. On venait de tous les points de l'Arabie, même les plus éloignés, soumettre à la sagacité et à l'expérience d'Amir les affaires difficiles, les questions ardues. Devenu très vieux, il n'en était pas moins l'oracle révéré de la sagesse et de la justice ; mais a la fin son esprit s'affaiblit, sa perspicacité s'émoussa ; plusieurs fois il lui arriva de faiblir dans ses décisions. Un jour Amrah, qui d'ailleurs écoutait de derrière un voile les discussions des affaires, dit à Amir : « Mon père, la sentence que tu as portée aujourd'hui est entachée d'erreur. — Eh bien ! ma fille, dit le vieillard, quand désormais tu t'apercevras de quelque défaillance dans mes jugements, frappe un coup dt bâton r » De ce jour là, Amir, toutes les fois qu'il entendait le coup de bâton retentir sur le sol, ranimait son attention, réveillait son esprit, et il jugeait juste. De ce fait est né le dicton exprimé dans le vers que voici : « Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on frappe du bâton

pour le sage ; tant il est vrai que pour bien savoir, il

faut toujours apprendre. »

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Hind, la fille de khouss, avait une rapidité de coup-d'œil étonnante, qualité qui s'est remarquée souvent dans les déserts; car, là, il faut voir vite, entendre fin, apercevoir loin. Hind étant un jour avec un groupe de jeunes filles arabes, assise snr le sable, vit passer une troupe de kâla (1) qui couraient de leur course rapide a une eau amassée dans une gorge très resserrée d'une montagne. Hind, à l'aspect de ces oiseaux, coureurs des sables, dit tout-a-coup ces vers : « Que n'ai-jc ces katâ.

Plus la moitié de leur nombre !

Avec notre katâ, Cela nous ferait cent katâ. »

On examina bien ; on suivit doucement ces oiseaux jusqu'assez près de la petite flaque d'eau ; on les compta ; ils étaient au nombre de soixante-six. Ce nombre, plus la moitié, plus un, font cent. Il ne fallut que le temps de porter un coup-d'œil, pour que Hind eût compté.

Une autre fille Arabe de l'Yamâmah (2), connue sous le nom de Zarkâ-el- Yamàmah, la bleue, ou, comme nous dirions, le bleuet de l'Yamâmah, à cause de ses yeux bleus, avait le regard encore plus rapide et plus pénétrant. Zarkâ devint le motif du proverbe ou dicton de comparaison par lequel on qualifiait un individu d'une force et d'une finesse de regard extraordinaires : « Plus clairvoyant que Zarkâ-cl- Yamàmah ; > plus rapide et plus habile à juger que Zarkâ-el- Yamàmah. C'est à elle que fait allusion le Nâbirah, une des grandes illustrations poétiques de l'Arabie antéislamique. La malveillance avait accusé le poète auprès de Nomân fils d'EI- Mounzir, roi de Hirah. Le Nâbiràh alla se présenter à la cour et dit, entre autres vers, au roi :

Cl) Le kata, que Linnée écrit el-ehala, est nne (telinotle. une perdrix du désert : tttra<t el-rhala ; ganga.

fil L'Yamâmah, contrée entre le Hcdjàï et l'Yémen.

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