L\ MÈRE DES ORPHELINS
Je me promenais dans cette cité de rêve qui dessine un large croissant à l'embouchure du fleuve immense dont les eaux jaunes, plus hautes qu'elle, semblent toujours prêtes à l'engloutir. Je parcourais ces vieux quartiers si français qui gardent en même temps, malgré l'affluence toujours croissante des Américains du Nord, un air de poétique mystère bien curieusement espagnol. La guerre, la fièvre jaune ont fait surgir plus souvent qu'ailleurs, à la Nouvelle-Orléans, les spectres affreux de la misère et de la mort; elle n'en est pas, pour cela, moins belle; passant de main en main, selon les hasards de la politique, appauvrie, dévastée, elle a gardé toujours sa grâce
coquette et langoureuse dont on s'éprend à première vue. Je m'y promenais avec délices, conduite par le plus obligeant et le plus éclairé des guides, mon amie Grâce King, l'un des romanciers attitrés de la Louisiane, l'auteur des Taies of a Unie and a placey de ces charmants récits pleins de couleur locale que l'on échange le soir d'un balcon à l'autre.
Tout en regardant autour de moi, je l'écoutais me raconter le passé de son pays. Les pages glorieuses si intimement associées à notre propre histoire, les tableaux de deuil quand se rompit le lien entre la colonie et la métropole, tout cela s'entremêlait aux anecdotes piquantes et familières sur les mœurs ou sur les gens. Elle me disait : — Voici où s'est passée la chose. . . — Voilà le couvent nègre de la Sainte^Famille, dans le local où avait lieu jadis le fameux bal des quarteronnes. — Voici la cathédrale Saint-Louis; voilà le Cabildo, etc., évoquant tour à tour, d'un seul mot, la France, l'Espagne, les vieux temps créoles. Et toujours, à l'horizon, les mâts, les voiles, l'agglomération des navires de toute sorte, que semble bercer dans les airs le Mississipi contenu par de hautes levées.
La rue du Canal, commerçante, animée, sépare le vieux carré, comme on l'appelle, de la ville moderne. Nous allons de l'une à l'autre, tantôt
MARGARET HAUGHERY 325
par de belles voies régulières, bordées de jardins, tantôt dans l'ombre des arcades et des anciens hôtels, aux façades de stuc lépreuses et délabrées, aux grandes portes cochères inutiles, aux balcons de fer foi^é. En car ou bien à pied, nous atteignons telles avenues élégantes remplies de villas qui se dérobent sous les massifs d'orangers, tels faubourgs populeux où, derrière les jalousies d'une bicoque en adobe, rit quelque joli visage de mulâtresse, où les négrillons grouillent par douzaines le long des banquettes; nous flânons jusqu'au marché, certainement le plus pittoresque qui soit au monde, où se rencontrent, le matin, des types de toutes les couleurs, vendant des produits de tous les climats. Les cimetières sont des parcs fleuris et joyeux; le Parc, en revanche, abrite des tombes de duellistes, sous les drapeaux funéraires que la flottante mousse espagnole attache aux rameaux gigantesques des chênes verts. Tout est imprévu et fantaisie. En passant devant l'Opéra, nous nous rappelons, avec les bals récents du Carnaval, trois jours et trois nuits de féerie, le défilé des cortèges masqués à la lumière des torches, leur tumultueuse invasion dans cette salle peinte et dorée où les attendait un parterre rose et blanc de jeunes filles prêtes pour la danse.
Maintenant nous suivons l'avenue Tulane, toute
remplie du renom de Funiversîté dont Paul Tulane, sorti d*une famille huguenote de notre vieille Touraine, dota la Nouvelle-Orléans; nous voyons l'église des Jésuites, l'énorme hôpital de la Charité, l'église de l'Immaculée-Conception, d'une architecture pseudo-mauresque, et tout à coup nous nous trouvons sur une jolie place décorée de fontaines, en présence d'un monument qui fait dire a mon amie : « Voici la première statue qui ait été élevée à une femme en Amérique.
— Était-ce une savante?
— Non pas, à moins qu'on ne compte pour science la pratique constante du bien.
— Fut-elle de ces philanthropes milliardaires qui dotent leurs villes natales de collèges et d'hôpitaux?
— Cène fut que ce qu'on appellerait, chez vous, une femme du peuple. Regardez-la plutôt, assise sur sa chaise de paille, un petit châle tricoté sur les épaules. Pauvre, elle continue de protéger les orphelins qui furent le continuel souci de toute son existence. L'asile où elle les recevait est là, de l'autre côté de cette place où se tient aujourd'hui sa figure de marbre entourée de massifs verdoyants. j>
Et Miss King me dit une très touchante histoire qu'elle a développée depuis dans son beau
MARGARET HAUGHERY 327
livre sur la Nouvelle-Orléans, comment deux jeunes époux irlandais, émigrants nouvellement débarqués, moururent ensemble à Baltimore de la fièvre jaune; ils laissaient une petite fille à la charité publique, et cette petite fille, recueillie par de braves voisins, n'était autre que la future bienfaitrice de tous les abandonnés. Ses parents d'adoption rélevèrent de leur mieux, dans la religion catholique qui avait été celle de sa famille, bien qu'eux-mêmes fussent protestants, et elle épousa par la suite un certain Haughery, Irlandais lui aussi. A vingt ans, Margaret était veuve, toute seule dans la grande ville du Sud où elle était venue chercher le climat chaud recommandé par les médecins à son mari malade; elle perdit bientôt après un enfant unique, ce qui lui permit de reporter sur les enfants des autres la tendresse dont débordait son cœur. Quant aux ressources pécuniaires, cette jeune femme si cruellement frappée n'en possédait aucune, mais c'était une travailleuse infatigable. Employée à la blanchisserie de l'hôtel Saint-Charles, elle donnait une partie de ses gages aux religieuses d'un asile voisin qui ne suffisaient pas à élever tous les petits misérables dont il leur fallait prendre la charge.
Sur ce qu'elle gardait, Margaret finit par économiser sou à sou de quoi acheter une vache, puis
deux; elle ouvrit alors une laiterie. Tous les matins, pendant de longues années, on la vit conduire une voiture chargée de bidons, vendant son lait de porte en porte. Dans les hôtels, elle mendiait les restes de victuailles qu*elle portait ensuite à ses orphelins de plus en plus nombreux, car c'était l'époque des terribles épidémies de fièvre jaune qui faisaient des milliers de victimes.
En même temps que grandissait la laiterie de Margaret, une pouponnière {baby house), fondée par elle, prenait de nouveaux développements ; elle y joignit ensuite un refuge pour les jeunes filles. De laitière elle était devenue boulangère, distribuant son pain comme elle avait auparavant distribué son lait, parcourant la ville dès l'aube, toujours robuste, en vieille robe d'indienne et en chapeau de paille, un de ces chapeaux profonds qui cachent le visage et qu'en Amérique on appelle sunbonnets. Le pain, comme le lait, étaient d'abord donnés plutôt que vendus aux pauvres, mais on eût dit qu'il se multipliait par miracle entre ces mains généreuses. Margaret trouvait le moyen d'amasser beaucoup d'argent. Quoique très ignorante, elle montrait en affaires une rare habileté, elle faisait de bons placements, elle s'enrichissait à vue d'oeil, sans étonnement ni orgueil, ne comptant que sur la grâce de Dieu.
La boulangerie, située au centre de la ville,
MÂRGARET HAUGHERY 329
devint un établissement des plus considérables. Assise sur le pas de sa porte, le visage rayonnant de bonté, Margaret avait un mot obligeant pour tous; les grands l'estimaient et l'aidaient, elle était adorée des petits, conseillère et consolatrice attitrée de tout un peuple. Jamais cependant, elle ne put apprendre à lire et à écrire. « Elle signa d'une croix, me dit Miss King, le testament qui partageait des milliers de dollars entre les divers orjphelinats de la ville, sans distinction de croyance. Que lui importait? Catholiques, protestants ou juifs, ils étaient orphelins. »
Pendant la guerre civile de Sécession, Margaret continua ses largesses non seulement aux enfants pauvres, mais aux familles de soldats sous les armes et, quand elle mourut, sans avoir cessé un seul instant de travailler pour les autres, ce fut un deuil public; tous les journaux encadrés de noir racontaient les merveilles que si simplement elle avait accomplies. En un clin d'œil, une souscription rassembla la somme nécessaire à T érection de sa statue. Le jour où cette statue fut inaugurée, une multitude d'orphelins, représentant tous les asiles de charité, occupaient les places d'honneur.
Ce furent les orphelins qui dévoilèrent le marbre de leur mère au milieu des acclamations, et voici les paroles qui retentirent en cette circonstance solennelle : « Ceux qui considèrent avec inquié-
lude la situation morale de l'heure présente et qui prêtent pour unique mobile aux actions humaines Tégoïsme et la cupidité, ceux qui supposent que le monde ne s'incline plus que devant la richesse et le pouvoir, trouveront un démenti et une consolation dans ce qui se passe aujourd'hui. En voyant tout le peuple d'une grande ville s'assembler comme d'un seul cœur, pour offrir un hommage d'amour et de respect à l'humble femme qui passa obscurément parmi nous sous le simple nom de < Margaret », nous arrivons à comprendre, à sentir, à reconnaître la puissance sans pareille d'une vie bien remplie. La substance de cette vielà fut la charité, sa force fut la religion, sa fin fut la paix, — puis vinrent la gloire et l'immortalité. » Je n'oserais rien ajouter à cette citation, sauf que je saluai l'humble figure de la Bonne Boulangère avec plus de respect que je n'en ai jamais accordé à personne. Elle me représentait une héroïne de légende, si moderne pourtant par l'esprit pratique et par l'intelligence de la philanthropie fondée sur le travail, concentrée sur un but! Elle me semblait servir de trait d'union entre l'ancien monde et le nouveau, entre les saints d'autrefois et ceux de l'avenir. Le succès matériel qu'elle atteignit n'a rien qui doive étonner beaucoup dans un pays où tant de gens sont fils de leurs œuvres; mais Margaret eut ceci de particulier que, tout en
MARGARET HAUGHERY 331
faisant fortune, elle tint à rester pauvre avec les pauvres, enseignant ainsi à ces derniers, par son exemple, que les petits peuvent être les bienfaiteurs de la société.
Une grande leçon, la plus grande de toutes, se dégage de cette vie vraiment évangélique au xixe siècle. Les faibles moyens mis à notre disposition importent peu; avec le plus mauvais outil, un bon ouvrier peut tailler un chef-d'œuvre et le prodige des cinq mille hommes surabondamment nourris de cinq pains et de deux poissons est toujours réalisable. Il ne faut pour l'opérer que se donner tout entier soi-môme, sans arrière-pensée, en consentant à souffrir de la faim pour que les autres mangent. Les communautés religieuses l'ont depuis longtemps compris.
Espérons qu'à côté des vierges voilées, cloîtrées, consacrées, soumises à une règle, les sœurs de charité laïques, sans vœux et sans habit qui les distingue de la foule, dans le libre exercice de leur individualité, se multiplieront de plus en plus parmi nous. Puisse leur ministère ressembler à celui de cette boulangère d'Amérique, l'humble Margaret Haughery, et leur nombre être si grand qu'on ne songera plus à leur élever des statues, la véritable immortalité étant inscrite dans les cœurs!