‹ Femmes d'AmériqueChapitre 15 sur 17 · CLARA BARTON · texte numérisé non relu

CLARA BARTON

En attendant que puisse être réalisé le beau rêve d'un désarmement universel, il est consolant d'arrêter ses regards sur le signe de la Croix- Rouge qui représente une grande œuvre de charité opposée aux cruautés de la guerre. La petite république helvétique doit être fière d'avoir prêté ses couleurs à ce drapeau dont le caractère généreux est reconnu par tous les combattants, dans le monde entier. Il a été un bienfait pour l'humanité depuis 1863, où des initiatives tout individuelles organisèrent la conférence de Genève ; vingt-cinq nations chrétiennes souscrivirent alors au traité qui résulta des délibérations. Il fut réglé que les

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sociétés se rattacheraient étroitement les unes aux autres, mais que chacune d'elles serait nationale et indépendante, qu'elle se gouvernerait selon son génie particulier et les besoins du moment.

Aux États-Unis l'action de la Croix-Rouge est considérable, sous la présidence d'une femme dont le rôle de dévouement, commencé durant la guerre de Sécession, continua depuis, sans relâche, dans les hôpitaux, dans les prisons, a travers toutes les catastrophes publiques, inondations, épidémies, etc., partout où la souffrance appelle la pitié.

Miss Clara Barton n'attendit pas que les troupes américaines eussent débarqué à Cuba pour aller en personne soulager les malheureuses victimes de la faim. Ce fut au gouvernement espagnol que d'abord elle demanda la permission officielle de distribuer des vivres aux reconcentrados.

Elle se rendit à Cuba et fut reçue avec une courtoisie parfaite par le général Blanco et par tout le comité espagnol, qu'elle aborda en disant : « Je viens à vous. Messieurs, non pas comme une Américaine rencontrant des Espagnols, mais comme le chef de la Croix-Rouge dans mon pays saluant des membres de la Croix-Rouge d'un autre pays. Je ne viens pas parler de l'Amérique, mais traiter une question d'humanité. »

Les mains se tendirent vers elle, ainsi qu'il

arrive toujours au nom de cette franc-maçonnerie de la charité. De la Havane, Miss Barton fut conduite dans différentes villes, à Jaruca, Matanzas, Artemisia, Sagua-la-Grande, Cienfuegos; partout les autorités lui firent le meilleur accueil. Dans de pauvres huttes de palmier elle trouva des gens affamés, demi-morts, auxquels aussitôt elle envoya de la nourriture. Les hôpitaux dénués de tout, souvent d'une malpropreté immonde, furent nettoyés par son ordre; il ne manquait pas de mendiants heureux de travailler pour un léger salaire. Aérées, lavées, brossées à Feau de chaux, les salles infectes redevinrent habitables. Miss Barton s'entendit avec les médecins du Cuba dont elle fait Téloge, — presque tous, dit-elle, ayant étudié en France ou aux États-Unis. — Par cette bonne fée de la nation ennemie, on obtint des lits, des médicaments, du linge, des couvertures.

Elle a donné depuis de navrants détails sur la petite ville de Jaruca en particulier, où le nombre des morts dépassa le chiffre de la population, 42000 âmes! Qu'on juge par là de la misère des habitants sur lesquels pesait la présence de réfugiés deux fois plus nombreux qu'eux-mêmes, et qui demandaient à être nourris, logés, soignés! Gomment s'étonner de l'état lamentable des hôpitaux?

Mais au premier appel de Miss Barton, chacun

s'empressa de la seconder. Elle se rappelle avec gratitude Tobligeance du commandant de place, la bonne gr&ce du curé» du maire, du juge, de tous ceux avec qui elle fut en relation. La courtoisie espagnole Ta charmée jusqu'à Tattendrissement, et elle ne cesse de le dire aux siens avec la franchise d'une personne qui a dès longtemps acquis le droit de se faire écouter.

A la Havane elle établit un orphelinat où quarante abandonnés, de sept ans à six mois, furent immédiatement recueillis. Au bout de très peu de jours, ils ne ressemblaient plus, dit-elle, à de petits chiens perdus, ramassés dans le ruisseau. Le chef de l'hôpital de la Croix-Rouge de New- York et sa femme, infirmière émérite, étaient à la tête de l'établissement, que l'évêque de la Havane vint bénir. Il est difficile d'imaginer rien de plus touchant, à la veille d'une guerre sans merci, que cette entente dans la charité entre deux peuples de religion différente et prêts i en venir aux mains.

Le jour où Miss Barton quitta la Havane, ceux des petits orphelins qui pouvaient marcher accoururent gentiment lui rendre grâce, et elle leur laissa un panier de joujoux tels qu'ils n'en avaient jamais vus.

De New-York, de Philadelphie, arrivaient cependant pour les hôpitaux, dans les différents ports.

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des proyisions considérables. Miss Barton, après avoir invoqué la pitié des particuliers, réclamait du gouvernement des États-Unis de larges secours :

« Pourquoi, puisque le Congrès a voté à l'unanimité cinquante millions de dollars pour la défense, ne voterait-il pas un million pour les nécessiteux? Il ne s'agit pas que de mettre en pièces l'humanité; il faut aussi quelquefois la raccommoder. Si nous sommes patriotes au point de voter tout ce qu'on veut pour la guerre et que nous ne puissions voter quelques dollars pour qui meurt de faim, eh bien, c'est trop de patriotisme ! »

Elle exerça sa mission à Cuba jusqu'à ce qu'un ordre formel eût obligé tous les citoyens américains à quitter l'île. Mais, si elle revient alors chez elle, dans sa maison de Glen Echo, aux environs de Washington, les derniers jours d'avril 1898 la trouvent i Key-West (Floride), dont le port est rempli de vaisseaux de guerre à l'ancre. Au milieu d'eux, voici un grand vapeur, portant sur l'un de ses deux mâts le drapeau de la convention de Genève. C'est le State of Texas ^ quartier général de Miss Barton, entourée de son état-major de chirui^iens et d'infirmières. De là elle écrit, le 2 mai, à l'amiral Sampson :

€ J'ai avec moi une cargaison de 1,400 tonnes sous le drapeau de la Croix-Rouge, l'unique

emblème international de neutralité et d*humanité que connaisse la civilisation. Cet emblème, l'Espagne le respecte. Faute de vivres, que le blocus empêche de pénétrer dans l'île, des infortunés doivent mourir à Cuba quotidiennement par centaines, sinon par milliers. Le monde ne nous en rendra-t-il pas responsables? L'histoire nous proclamera-t-elle sans reproche? Ne dira-t-on pas que nous avons contribué à l'extermination commencée par Weyler? »

Et elle termine en exprimant ce qu'elle souhaite : demander la protection des Espagnols pour débarquer et distribuer les vivres qui sont sur le State of Texas.

€ Puis-je être autorisée à solliciter des Espagnols un entretien sous le pavillon parlementaire? Si nous faisons cet efifort et qu'on nous refuse, le blâme retombera sur eux. Si nous manquons à le faire, le blâme retombera sur nous. Il me semblerait d'une bonne politique de partager au moins la responsabilité. »

Avec toute la déférence qu'on peut devoir à une personne qui, depuis trente-cinq ans et plus, a bien mérité de la patrie, l'amiral, commandant en chef des forces navales, répondit par un refus, estimant que les vivres en question, s'ils étaient débarqués, s'en iraient aux troupes espagnoles, au lieu de servir aux reconcentrados.

Miss Barton insista en vain auprès du gouvernement; on la pria d'attendre que les. ports de Cuba fussent occupés; et elle dut se soumettre.

Cependant à Key-West elle ne perdait pas son temps. Sur différents points de la Floride méridionale, il y avait un grand nombre de réfugiés cubains, sans autre appui que celui des diverses églises qui étaient, elles-mêmes, à bout de ressources- A Key-West même végétaient quinze cents de ces malheureux. Miss Barton les secourut tous. En même temps elle s'occupait des prisonniers de guerre. La misère était grande sur les navires capturés ; elle fît distribuer les provisions nécessaires à vingt-deux d'entre eux. Une certaine quantité de ces provisions furent échangées contre le poisson vivant et les bananes fraîches que portaient encore plusieurs de ces bateaux. Bananes et poisson allèrent augmenter la ration des réfugiés campés le long du rivage. Ce détail prouve, comme le remarque un historien de la guerre, la méthode, l'entente des affaires qui, chez la présidente de la Croix-Rouge, se joint à la philanthropie. C'était autant de réservé pour d'autres besoins qui n'allaient pas tarder à se faire sentir. Elle-même, avec ses acolytes, visitait les prisonniers, répandant sur son passage le pain, le riz, les conserves, le café. Elle interrogeait et consolait de son mieux, s'occupait des malades.

n'oubliait pour personne le tabac, qui est plus indispensable aux Espagnols que le pain même, se chargeait des lettres à expédier, ouvertes. En faisant du bien de cette manière, elle trompait son impatience d'aborder à Santiago. Elle y précéda les troupes américaines, qui lui cédèrent le pas, et c'est là qu'en vérité elle opéra des merveilles.

A peine la ville se fut-elle rendue que tout ce qui restait des malheureux reconcentrados se précipita, réclamant du pain. Sans perdre une heure il fallait agir, organiser des fourneaux où la soupe serait distribuée. Un riche négociant anglais, M. Michelson, l'y aida; dix mille affamés pour le moins fréquentèrent ces fourneaux. Durant les cinq jours qui suivirent la reddition de la ville, la Croix-Rouge eut à nourrir 32,000 personnes. Ce ne put être fait que par un prodige d'ordre et de bonne administration.

Dès longtemps familiarisée avec les champs de bataille, Clara Barton gardait son calme au milieu des pires horreurs et mesurait de sang-froid les difficultés, toujours prudente et pleine de tact, prenant conseil des citoyens influents de Santiago, mettant la distribution des vivres sous le. contrôle local. Elle s'occupait aussi de répartir les provisions parmi les soldats américains dispersés dans des camps du voisinage. Elle fournissait les médi-

caments et la nourriture nécessaires aux malades, aux blessés, sans négliger les hôpitaux militaires espagnols, Thôpital civil, Thôpital des enfants. La grande association universelle se montra généreuse ; la Croix-Rouge française lui envoya pour sa part 25,000 francs. Miss Barton fît ouvrir un dispensaire et une clinique. On sait avec quelle rage sévissaient la fièvre, la dysenterie, etc.

Tout se trouvait dans un grand désarroi; les précautions prises, les préparatifs étaient absolument insuffisants. Les choses allèrent mieux aussitôt qu'elle s'en mêla : elle était du reste bien secondée sous tous les rapports. Les infirmières ne manquaient pas, infirmières volontaires venant s'ajouter avec enthousiasme à celles des hôpitaux. Des comités auxiliaires se formaient.

De quelque façon que puisse être jugée l'intervention des États-Unis à Cuba, le monde entier (Espagne comprise) sera unanime à louer la charité des Américaines. Autour de Clara Barton, elles donnèrent l'exemple du rôle bienfaisant que peut jouer leur sexe dans celle des affaires humaines auxquelles il semble le moins appelé à prendre part : la guerre.

MARGARET HAUGHERY

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