‹ Femmes d'AmériqueChapitre 2 sur 17 · PÉRIODE COLONIALE · texte numérisé non relu

PÉRIODE COLONIALE

Arrivant au mois de mars 1897 à Baltimore, cette délicieuse capitale du Maryland, où toutes les femmes sont jolies, je reçus, presque avant d'avoir eu le temps de me sentir d'aplomb sur la terre ferme, la plus gracieuse invitation de la société des Dames coloniales, au nom d'une des leurs, belle entre toutes. La société forme une espèce de club très choisi dans lequel on n'est incorporé qu'à la condition d'avoir ses lettres de noblesse, c'est-à-dire de pouvoir prouver qu'on remonte, plus ou moins directement, à l'époque où les barons de Baltimore baptisèrent la colonie

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Terre de Marie, èri rhonrieùr de la reine Henriette- Marie, fille de Henri IV et femme de Charles P'. Plus tard à Boston je retrouvai une société de Dames coloniales, également fières de posséder un diplôme et une plaque attestant que leurs aïeux vinrent d'Angleterre sur la fameuse Mayflower. A New-York, à Philadelphie et ailleurs, d'autres sociétés, celles des Filles de la Révolution, tiennent à faire constater de même sur parchemin qu'elles se rattachent par le sang aux glorieux fondateurs de l'Indépendance. Et ceci m'a conduite à m'enquérir des aïeules disparues de ces grandes dames d'une république. On ne les connaît pas assez ; on connaît fort peu chez nous généralement l'histoire des États-Unis et celle des femmes célèbres qui y jouèrent un rôle. Je crois combler une lacune en appelant l'attention sur elles. N'est-il pas intéressant de demander au passé le secret de l'influence prépondérante que possèdent nos contemporaines d'Amérique, de découvrir comment s'est formé leur caractère, de quels dons héréditaires et de quelles qualités acquises il est le résultat? Si mes lectrices veulent bien me suivre dans cette recherche jusqu'à l'année 1620, nous nous trouverons en face d'une Anglaise de haute race, faisant à un mari aventureux le sacrifice de son rang, de sa fortune, de sa patrie, de sa famille, de sa vie, la touchante lady Arbella.

LADY ARBELLA

Elle nous apparaît comme une victime des troubles religieux de l'Angleterre au xvii" siècle, troubles dont il faut reconnaître la cause dans une confusion lamentable des affaires spirituelles et temporelles qui date du règne de Henri VIII.

Depuis le xiv* siècle les Anglais étaient préparés à la Réforme par les doctrines de Wickleff, beaucoup d'entre eux sci^tant les Ecritures avant même qu'une version complète de la Bible leur eût été donnée. Lorsque, du jour au lendemain, le roi défendit à ses sujets de reconnaître l'autorité du Pape, il les trouva disposés à aller beaucoup plus loin que lui, qui se bornait en somme à proclamer que tout ce que Sa Majesté déciderait en matière de religion aurait force de loi. Edouard VI favorisa le franc calvinisme, détruit bientôt après parla catholique Marie, puis rétabli par Elisabeth. Jacques P', en imposant une seule doctrine, une seule discipline, à grand renfort d'orthodoxie épiscopalienne, fît faire au protestantisme un pas en arrière, lequel s'accentua encore sous Charles P*", si violemment accusé, comme on le sait, d'être plus qu'à demi ^apis^e. Dès l'année 1607 un cer-

tain nombre de protestants anglais, qui ne voulaient pas admettre telles cérémonies empruntées par l'Église d'Angleterre à l'Église romaine, passèrent en Hollande pour éviter le despotisme d'un prince qui faisait profession d'exterminer l'hérésie.

C'étaient en majorité des propriétaires campagnards, des fermiers; ils n'hésitèrent pas à sacrifier leurs biens pour conquérir la liberté de conscience. Les séparatistes, comme on les nommait, vécurent douze ans à Amsterdam et à Leyde de façon à édifier grandement leurs hôtes, les magistrats hollandais ayant affirmé que nulle accusation ne s'était jamais produite contre aucun d'entre eux. Mais la crainte leur vint que les enfants qu'ils élevaient sur cette terre étrangère n'oubliassent la langue maternelle, et les plus jeunes, les plus robustes résolurent de transporter l'Angleterre par delà l'Océan. Gardant le nom de Pèlerins qui leur était donné parce que, disaient-ils toujours, ils erraient à l'aventure sur le chemin du ciel, leur plus chère patrie, ils s'embarquèrent pour l'Amérique. Un petit navire de 180 tonnes, la Mayflower, devait, au milieu des tempêtes, porter jusqu'au cap Cod la fortune d'une grande république future. Là ils fondèrent, sans aucun secours du gouvernement anglais, la colonie dePlymouth, aujourd'hui englobée dans l'État de Massachu-

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setts. Plymouth conserve pieusement les reliques de ces premiers Pèlerins de l'Angleterre : une marmite en fer ayant appartenu au commandant de l'expédition, le capitaine Miles Standish, le . canevas à marquer de sa petite fille, d'humbles ustensiles de toute sorte et le berceau d'une certaine Peregrine White née pendant la traversée. Ces pauvres débris sont, quand on y songe, tout aussi imposants que l'espèce d'ossuaire qui surmonte le rocher où se posa jadis, au débarqué, le pied du premier Pèlerin.

Je devrais dire de la première Pèlerine, car ce fut une jeune fille, Mary Chilton, qui, avant tous ses compagnons, prit ainsi possession du sol neuf où son sexe était par la suite destiné à régner plus qu'ailleurs. Le symbole est intéressant et mérite qu'on le signale.

Une statue de la Loi posée sur un piédestal de granit qui porte en outre quatre figures assises : la Foi, la Morale, la Liberté, l'Éducation, rappelle aujourd'hui, en guise de monument national, les vertus pratiquées sur cette terre si rude où il fallut en pleine mauvaise saison se construire un abri sommaire. Les arbres tombèrent sous la cognée; en même temps que les premières cabanes, s'éleva Féglise. Les Pèlerins vécurent de chasse, de pêche et semèrent, dès que le temps le permit, du maïs qu'ils avaient trouvé enfoui

dans la terre, abandonné par les Indiens. Avant la fin de l'hiver, la moitié de leur petite colonie avait succombé à la rigueur du climat. Ils effaçaient avec soin la trace des tombes afin de ne pas laisser soupçonner aux Peaux-Rouges du voisinage qu'ils fussent en si petit nombre.

Lorsque la Mayflower repartit pour l'Angleterre, personne cependant ne voulut s'en retourner. Les femmes qui avaient vu mourir leurs enfants et qui s'astreignaient aux plus durs travaux, stimulèrent la constance des hommes au lieu de chercher à rabattre. Il n'est pas étonnant qu'elles aient eu par la suite quelque prétention à participer aux affaires du pays, ayant si bien aidé à le fonder.

Un grand panneau décoratif, peint par miss Lucia Fairchild, représentait, à l'exposition de Chicago, l'attitude des mères de la colonie sur leur rocher glacé par l'hiver : celles-ci filent au rouet, celles-là cousent ou lavent la vaisselle, l'une d'elles berce son baby; au pied d'un arbre dépouillé une jeune femme apprend à lire à des enfants; c'est la première école et le livre est certainement la Bible. De ces bouches entr'ouvertes s'exhalent les psaumes que jamais les Pèlerins ne cessèrent de chanter ni au départ en quittant pour toujours l'Europe, ni à bord, pendant une terrible traversée de soixante-trois jours. Le premier

gouverneur, Carver, succomba à de trop grandes fatigues et sa femme ne lui survécut pas.

Quand de nouveaux émigrants arrivèrent, en novembre 1621, sur le navire la Fortune^ voilà le spectacle qui d*abord frappa leurs regards : une grange énorme renfermant la propriété commune de la plantation, plus une vingtaine de cases que protégeait une pièce de canon.

La Fortune amenait des aventuriers de toute sorte qui donnèrent de Tennui aux Pèlerins, provoquant les premières querelles, les premières batailles. Il fallut, pour se défendre contre leurs désordres, prendre Thabitude de répressions passablement cruelles. Le supplice qui consistait à lier ensemble la tête et les pieds d'un homme et à le laisser vingt-quatre heures sans nourriture dans cette position était fréquent. Jusqu'en 1824 la colonie de Plymouth connut tous les genres de misères, puis une prospérité lente et laborieuse commença pour elle; un traité durable avait arrêté les menaces des Indiens et favorisé le trafic avec eux.

Huit ans plus tard, quatre navires, promptement suivis de beaucoup d'autres, entrèrent dans le port de Salem où, depuis 1626, John Endicott, de farouche mémoire, avait établi un poste sur la concession de terre accordée à quelques gentlemen par Charles P^ Le roi croyait les colonisa-

teurs occupés principalement des intérêts commerciaux de l'Angleterre, tandis que leur but était de fonder un état modèle régi par des lois ecclésiastiques. Endicott pourrait même être considéré comme précurseur de l'Indépendance, puisqu'il n'hésita pas à mutiler d'un coup de sabre la bannière d'Angleterre, enlevant ainsi la croix rouge qui lui semblait un symbole d'idolâtrie papiste. Cet acte d'autorité aurait dû lui coûter la tête, mais le roi Charles avait d'autres affaires et l'Angleterre était si loin ! Huit cents colons vinrent donc rejoindre ces premiers habitants de Salem; ils s'étaient munis d'une charte royale qui leur garantissait le droit de se gouverner eux-mêmes, pourvu qu'ils ne fissent rien de contraire aux lois anglaises. Ces huit cents puritains appartenaient pour la plupart à la classe riche et cultivée.

Les plus distingués parmi eux se trouvaient sur le bateau nommé Lady Arbella en l'honneur de la noble dame qui le montait. C'était la propre fille du comte de Lincoln, qui conservait son titre de lady^ comme il arrive aujourd'hui encore, bien que son mari fût un Mr. Johnson, énormément riche d'ailleurs, mais puritain dans l'âme. Quand ses frères spirituels quittèrent la mère patrie, Mr. Johnson résolut aussitôt de les suivre, de vivre et de mourir avec eux. Il consulta lady

Arbella, qui s'inclina devant le désir de son seigneur et maître; tous les deux s'embarquèrent en compagnie du gouverneur Winthrop qui, sous la même impulsion religieuse, avait vendu les biens de ses ancêtres, de sir Richard Saltonstall et d'autres gens de noblesse ou de science, membres du clei^é dissident ou professeurs d'universités. Parmi eux une toute jeune femme de seize ou dix-sept ans, Anne Dudley, fille d'un ancien intendant du comte de Lincoln et récemment mariée à Simon Bradstreet. Son père et son mari l'accompagnaient. L'un et l'autre étaient destinés à jouer un rôle important dans les fastes du Massachusetts, dont ils furent successivement gouverneurs. Leur histoire embrasse toute celle de la colonie jusqu'à la fin du xvif siècle.

Sur V Arbella, comme autrefois sur la Mayflotoer^ on lisait la Bible, on chantait des psaumes, on s'entretenait de choses pieuses; les passagers eurent tout le temps nécessaire pour cela, car, partis d'Angleterre le 8 avril, ils n'abordèrent que le 12 juin, après des tempêtes que l'on cherchait à conjurer par le jeûne et dont on célébrait la fin par des actions de grâces.

Enfin apparurent les roches pittoresques qu'un Français, Ghamplain, avait, vingt-six années auparavant, appelées l'Isle des Monts Déserts, puis de la côte prochaine souffla bientôt c une odeur de

jardin » . C'était un accueil plus doux que celui des glaces et des frimas de Plymouth ; cependant les puritains devaient trouver en Amérique presque autant de difficultés que les séparatistes. Le bétail, les provisions qu'ils apportaient avec eux tombèrent dans un embryon de colonie misérable, affamée, décimée par la maladie. La ville naissante de Salem ne comptait pas plus de six ou huit cases, à toit de chaume et à vitres de papier huilé. Lady Arbella fut reçue dans la moins pauvre de ces demeures, mais pour une femme habituée aux recherches fastueuses d'une maison seigneuriale en Angleterre, le gîte était bien insuffisant. Frêle et délicate, elle n'avait déjà supporté qu'à grand'peine la traversée. Du reste elle ne se plaignait pas, elle n'avait qu'un regret, celui d'être inutile au milieu de tous les travailleurs intrépides qui, campés la nuit sous des tentes, s'évertuaient le jour à grands coups de hache contre l'immense forêt de pins. Il fallait dissiper cette ombre lugubre d'où sortaient des loups acharnés contre le bétail ; il fallait faire pousser du blé parmi ces noueuses racines. Le pain était fort rare. Les plus difficiles se contentaient de farine de maïs délayée dans l'eau, de poisson gelé et de coquillages ramassés quotidiennement par les femmes de la colonie.

Il est vrai que des miracles se produisirent au

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milieu de ce dénûment. Le jour où le gouverneur Winthrop donna sa dernière poignée de farine, on vit un vaisseau anglais chargé de vivres entrer dans le port.

Mais j'anticipe; lady Arbella n'eut pas le temps de souffrir de la disette. La suprême privation pour elle, pendant les quelques semaines qu'elle passa dans sa nouvelle patrie, fut causée par les absences fréquentes de son mari. Mr. Johnson s'occupait avec beaucoup d'autres à poser les fondements de Boston, la future capitale de la colonie; il y préparait un home pour sa femme, sans se douter que celle-ci n'y entrerait jamais.

Lorsqu'il revint lui dire ses projets et ses espérances avec l'entrain qu'un homme digne de ce nom puise toujours dans le libre exercice de ses forces, il fut épouvanté de voir ce qu'était devenue loin de lui cette créature exquise condamnée à l'inaction et à l'ennui qu'elle entraîne. La consomption, qui dévore tant de beautés anglaises, avait fait son œuvre, ce beau lis héraldique se penchait pour mourir. Un mois après sa transplantation il fut couché dans une terre vierge que la bêche attaquait pour la première fois. Et, — il faut remarquer ici quelle profondeur de tendresse pouvait et peut encore se cacher sous l'austérité puritaine, — de même que la femme du gouverneur Carver était morte à Plymouth presque

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en môme temps que son mari, Tépoux de lady Arbclla suivit de tout près sa bien-aimée. Le chagrin remporta. Il fut enterré à l'endroit même où élevait être construit ce home dont Dieu avait marqué ailleurs la place. Un cimetière, le plus ancien de Boston, entoure encore la tombe d'Isaac Johnson. Il dut être peuplé très vite; les deux premières années furent vraiment meurtrières, les privations faisant beaucoup de victimes; mais, comme le disait Winthrop : « Nous avons Jésus- Christ avec nous; n'est-ce donc pas assez? Je remercie Dieu de permettre que je me plaise ici.... Jamais je n'ai été plus satisfait et plus calme d'esprit. »

C'était le sentiment général.

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