‹ Femmes d'AmériqueChapitre 3 sur 17 · ANNE BRADSTREET · texte numérisé non relu

ANNE BRADSTREET

Comme tous les autres, Anne Bradstreet était soiuonue par une grande dévotion, mais elle avait en outre un réconfort que son entourage ne possédait pas : ses belles illusions de poète. Si lady Arbellaestla patronne de la Nouvelle-Angleterre, Anne Bradstreet en est la première Muse.

J'ai dit qu'elle avait pour père Thomas Dudley, ex-iDtendant du comte de Lincoln, brave soldat

en sa jeunesse et qui s*étaît distingué à la tête de quatre-vingts volontaires parmi les troupes qu'envoya la reine Elisabeth pour aider Henri IV contre Philippe II d'Espagne. Retiré à Boston (Lincolnshire), auquel une ville d'Amérique devait par la suite emprunter son nom et plusieurs de ses notables citoyens, il y devint ce qu'on appelait nonconformiste, dans la société de ministres dissidents parmi lesquels se faisait remarquer le Révérend John Cotton de l'église de Saint-Botolph.

Gotton porta aussi, mais plus tard, dans le Nouveau Monde sa batailleuse théologie. Un pareil milieu ne pouvait que développer chez la jeune Anne les scrupules de conscience qui la tourmentèrent dès l'âge de six ou sept ans. Vers quinze ans elle les oublia un peu pour céder aux vanités du monde, mais la petite vérole vint très vite la ramener à de plus graves pensées. A seize ans elle épousa un homme de haute vertu et d'esprit cultivé, Simon Bradstreet, d'Emmanuel Collège, fils d'un de ces ministres puritains qui formaient le camp opposé aux hiérarchisées. L'Angleterre se divisait entre ces deux partis. Parce que les puritains ou non-conformistes s'attachaient à des formes religieuses aussi simples que leurs principes de conduite étaient sévères, on les privait de leurs bénéfices, on les exilait. Plusieurs d'entre eux profitèrent donc avec empressement de l'oc-

casion qui s'offrait d'échapper à la persécution ; co furent ces docteurs en théologie, sortis des universites anglaises, qui composèrent la société savante et lettrée de la ville destinée à devenir New- Cambridge et que, dès 1636, le révérend John Harvard dota d'une université *.

Anne Bradstreet était Tâme de ce cercle d'élite ; Benjamin Woodbridge, le premier gradué de Harvard collège, John Rogers, un des présidents de l'université, le savant John Norton, le fameux docteur Gotton ont épuisé l'hyperbole pour louer ses vers qui nous paraissent fort ennuyeux; la faute en est un peu au choix des sujets et au goût de l'époque; ses ouvrages en prose, méditations ou apophtegmes, sont d'une lecture moins pénible.

Elle se servait aussi facilement du latin que de l'anglais. Sa première éducation avait été très soignée, mais elle ne parait pas avoir rien écrit avant d'habiter l'Amérique, où elle se développa sans doute au contact des érudits de Boston et de Cambridge. Pourtant, ce qu'elle a fait de meilleur lui a toujours été suggéré par sa propre expérience et son observation du pays : elle sent profondément la nature; on voit qu'elle se promène avec délices dans les forêts primitives du Massachusetts, malgré

1. La même université de Harvard fait fête aujourd'hui aux conférenciers venus de France pour parler aux étudiants de notre littérature, MM. Ferdinand Brunetière, René Doumic, Edouard Rod, Henri de Régnier, etc.

le péril des Indiens et des bétes sauvages; elle détaille leurs beautés avec amour. Les vers à son mari, que les devoirs de sa charge entraînaient souvent loin d elle, ont toute la ferveur, toute la simplicité de la passion sincère, et on peut placer auprès d'eux une élégie touchante sur la mort d'un de ses petits enfants. Ce qui étonne chez une femme de ce mérite, c'est l'incertitude de son goût littéraire. Il est vrai qu'elle apprécie fort Montaigne dans la traduction, mais son enthousiasme est surtout pour Du Bartas, également traduit en anglais et qui faisait fureur en Angleterre et en Amérique au point qu'un de ses livres atteignit trente éditions en six ans, ce qui était alors le signe d'un prodigieux succès.

Nous autres, ses compatriotes, nous savons peu de chose de Saluste du Bartas, sauf qu'il était gascon et huguenot, tout dévoué à la cause du roi de Navarre. En Amérique on le regardait comme le premier des poètes de son temps, en oubliant apparemment Ronsard, et Mrs. Bradstreet, comparée à lui par les flatteurs, se défend dans des vers pleins de modestie dont voici le sens : « Un Du Bartas peut faire ce qu'un Du Bartas veut, — mais moi, simple moi, je suis à la merci de mon peu de mérite. » — Ce qui est curieux, c'est que les admirateurs de Du Bartas semblent n'avoir tenu que peu de compte de la magnifiaue floraison

poétique du règne d'Elisabeth, Souvenons-nous que les Puritains proscrivaient le théâtre et qu'ils n'eussent pas fait grâce à Shakespeare lui-même. Tout au plus accordait-on une place dans les bibliothèques à la Faerie Queen de Spencer; la Bible tenait toute la place; n'importe, il n'était pas une personne <t de goût et de piété » qui ne préconisât Du Bartas. Les poèmes de son émule américaine furent publiés en 1640 â Boston, sous ce titre que j'abrège : Plusieurs ^poèmes compilés avec une grande variété d'esprit et de science^ où se trouvent contenus spécialement un complet discours et description des quatre Éléments, des Ages de thomme et des Saisons de l'année, avec un épitomé très exact des trois premières monarchies, Vassyvienne, la persane et la grecque, et du commencément de la République romaine jusquà la fin du dernier roi; avec divers autres poèmes agréables et sérieux, par une dame (gentlewoman) de la Nouvelle-Angleterre. — En 1650, ce volume fut réimprimé à Londres, comme œuvre de la dixième Muse apparue depuis peu en Amérique. Dans la préface jointe à la première édition, John Woodbrige, beau-frère d'Anne Bradstreet, rend hommage â ses éminentes qualités.

€ Nul, dit-il, ne voudra croire que ce soient là des vers de femme, et que pensera-t-on si j'ajoute que cette femme est honorée partout oii

elle passe pour sa supériorité, sa conversation, sa politesse, sa diligence à remplir tous les devoirs de son état? Que sera-ce si je dis que ces poèmes sont le fruit de quelques heures trop rares dérobées à son repos?... Je ne crains, en les publiant, le déplaisir de personne, sauf celui de l'auteur, sans l'assentiment duquel je mets devant le public ce qu'il avait résolu de ne jamais amener au jour. »

Il va sans dire que plus d'un voisin blâma la docte Anne Bradstreet de tant écrire, mais l'approbation des meilleurs esprits la consola, et son aimable résignation à la plus calme, à la plus routinière de toutes les existences, bornée d'un côté par l'église et de l'autre par les devoirs du ménage, fît taire apparemment les méchants propos, car sa mort produisit un deuil général. On pleura cette chrétienne toujours prête à renoncer aux plaisirs du monde quand le devoir était en jeu, cette mère de famille aimante et dévouée. Elle avait élevé huit enfants et bon nombre de leurs descendants furent marqués au signe du génie ou tout au moins du talent, comme si la digne femme leur eût légué quelque chose de plus que ce qu'il lui avait été permis de manifester d'elle-même dans une sphère trop étroite. Nommons seulement le grand prédicateur Channing ; l'orateur anti-esclavagiste Wendell Philipps; le

FEMMSS d'aMÉRIQUB. 2

docteur Wendell Holmes, poète et humoriste ; la romancière Sarah Jewett.

Elle mourut à soixante ans. Son mari, que, dans des vers touchants qui méritaient de survivre à beaucoup d'autres, elle avait adjuré de ne pas l'oublier, se remaria et devint presque centenaire. On le considéra jusqu'au bout comme l'exemple du pays auquel ses capacités autant que ses vertus faisaient honneur. Ce fut Simon Bradstreet que la colonie chargea d'aller la défendre auprès de Charles II, à qui des rapports, tout au moins prématurés, avaient persuadé, lors de sa restauration, que le Massachusetts songeait à s'ériger en État indépendant.

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