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Femmes de la Régence

Un matin du mois de janvier 4 085, les gens de l'hôtel de Luynes apprêtaient un grand carrosse de voyage dont les chevaux étaient commandés pour le coup de neuf heures. Hors les valets qui remettaient de l'ordre dans les salles basses ou l'on voyait les débris

d'une noce qui avait eu lieu la veille, tout le monde dormait encore dans l'hôtel. La première fenêtre qui s'ouvrit fut celle de la grand'chambre où parut sur le balcon la mâle figure de M. de Luynes. Les traits de l'honorable duc exprimaient d'ordinaire cette sévérité mélangée de douceur que donnent les habitudes d'une vie pieuse; mais cette fois une profonde tristesse se lisait sur son visage et dans toute sa personne. Il suivit des yeux pendant un quart d'heure les préparatifs de voyage, et lorsqu'il donna quelques avis à ses gens du haut de la fenêtre, on s'aperçut, au son altéré de sa voix, du trouble où était son noble cœur. Aussitôt que cette voix eut résonné dans la cour, le reste de la maison s'éveilla, et un grand mouvement régna partout, Neuf heures allaient sonner quand le duc descendit en robe de chambre sur les marches

du perron, et demanda si Ton avait averti son gendre que les chevaux étaient attelés. A ce moment une jeune personne de quinze ans au plus, et d'une beauté remarquable, vint se placer à côté de M. de Luynes, et lui prit la main sans pouvoir parler. C'était sa fille, qui avait épousé la veille le comte de Verrue, et qui allait partir pour la Savoie.

— Vous voilà, Jeanne ? dit le duc sans oser regarder son enfant. Vous êtes en retard; il

faut toujours faire ce dont on est convenu. Neuf heures sonnent, montez en voiture. Où donc est M. de Verrue ?

La jeune femme ne répondit rien, et continua de presser la main de son père.

— Vous aurez beau temps aujourd'hui pour voyager, reprit le duc avec une émotion croissante. Vous pouvez faire quinze lieues, et coucher ce soir à Étampes.

Madame de Verrue gardant encore le silence, M. de Luynes se tourna vers elle à demi, et, lui voyant les joues inondées de larmes, il la saisit impétueusement dans ses grands bras.

— Je voulais éviter cela, dit-il en pressant sa fille à l'étouffer. Ces adieux ne font que nous déchirer le cœur et ne servent à rien. Vous aimez votre mari, vous allez être riche, heureuse et considérée à la cour de Turin. Ces pleurs ne sont pas raisonnables. Allons^ c'est assez. Je vous défends de pleurer davantage.

M. de Luynes pleurait lui-même de tout son cœur ; mais, par un effort prodigieux de la volonté, le pauvre père dompta son chagrin, et reprit ses airs de sévérité en ajoutant :

— Ma fille, sachons accepter notre destin

DE LA RÉGENCE. Il

comme Dieu nous le fait. Nous ne serons pas toujours séparés. Votre mari vous amènera quelquefois en France 5 j'irai vous voir en Savoie, je l'espère. Faites en sorte que l'on vous aime là-bas, et que j'entende toujours bien parler de vous.

Il y a dans les caractères énergiques un ascendant qui communique la force et enseigne aux autres à se dominer eux-mêmes. Madame de Verrue essuya ses yeux et répondit avec calme :

— Ne craignez rien, mon père, je n'oublierai jamais que je suis une de Luynes, et que l'honneur de votre nom est attaché à ma conduite.

Ils étaient remis de leur trouble au moment où le jeune mari descendit de son appartement. Leduc embrassa son gendre.

— Je vous épargne, lui dit-il, les éternels

sermons que font les pères. Adieu, mon ami. Je vous ai donné ce que j'avais de plus cher au monde, mais je ne le regrette pas. Aimez ma fille le plus que vous pourrez.

Le gendre s'écria, selon l'usage, qu'il était le plus heureux des hommes, et les jeunes gens montèrent en carrosse. Lorsqu'ils furent sortis de l'hôtel, M. de Luynes soupira en levant les yeux au ciel et gagna son oratoire en murmurant tout bas :

— Cela est dur, bien dur à mon âge; mais elle, avec ses quinze ans, je gage qu'elle rit déjà et se console. Ces chers enfants! Ils sont tous deux beaux comme le jour!

Le comte de Verrue, qui portait un des grands noms du roya u mede Savoie, était en effet l'un des plus beaux cavaliers de ce temps-là. Sa fortune était considérable, et ses emplois à la cour de Turin les premiers et les plus hono-

rables. Sa mère avait la charge de dame d'honneur auprès de la duchesse de Savoie. 11 avait du crédit, devant lui un avenir aussi assuré que brillant. L'ambassadeur de Turin à Paris l'avait emmené avec lui pour visiter la France , et le jeune comte s'était tout de suite épris de mademoiselle de Luynes , aux bals de Versailles, où elle venait de débuter avec éclat, comme toutes les beautés dans leur fleur. Jeanne, qui était du second lit de M. de Luynes, ne possédait presque rien. Son père ne l'eût jamais mise au couvent contre son gré, mais elle courait le risque d'être long-temps à marier; aussi, quand M. de Verrue demanda sa main, on l'accueillit avec joie et reconnaissance. Le comte avait vingt ans, des manières du meilleur ton, l'esprit un peu épais , mais un caractère doux et facile à vivre. Le duc de Savoie avait donné son cou-

là FEMMES

sentement au mariage dans les termes les plus flatteurs pour M. de Luynes, en promettant quelques faveurs nouvelles aux époux à leur arrivée dans Turin. Le plus habile devin eût donc été bien embarrassé de prédire par quel côté une union formée sous de tels auspices pouvait engendrer des orages et des malheurs, surtout en considérant l'amour tendre des jeunes gens l'un pour l'autre, les excellents principes de la comtesse, sa vertu et sa raison. Cependant on verra bientôt comme elle fut menée à mal, pour ainsi dire de force et malgré elle; tant il est vrai que le sort sait parfois creuser devant nous de ces précipices où le pied le plus prudent et le plus sûr doit finir infailliblement par tomber.

Jeanne de Luynes était une jolie et fraîche personne, avec des yeux noirs, debeiles dents, une physionomie tour à tour sérieuse ou en-

jouée, selon ce qui passait dans ses idées, qui étaient fort mobiles. Elle avait l'imagination vive et facile à frapper, mais soutenue par assez de bon sens. Lorsque l'ennui la venait chercher, elle le supportait mal, comme toutes les femmes. Avec de bons procédés et de la douceur on en faisait ce qu'on voulait; mais l'injustice ou la tyrannie pouvaient la jeter dans les plus terribles écarts, une fois qu'elles avaient dépassé la dose de patience que le ciel lui avait donnée. On comprenait aisément que, si elle eût été mal mariée, sa tête aurait pu la mener loin; mais en la voyant unie à un mari jeune, complaisant et à son goût, il ne semblait plus possible qu'elle dût jamais faillir.

M. de Verrue et sa femme mirent amoureusement un grand mois à faire le voyage à petites journées, llsélaient fort impatiemment

attendus à Turin parles amis et la famille du comte. Madame la comtesse douairière de Verrue caressa beaucoup sa bru. Elle se mit sur le pied de l'embrasser six fois par jour et l'accabla de soins jusqu'à l'importuner. Cette douairière était une grosse femme chargée de graisse et fort colorée par la couperose. La galanterie l'avait tenue jusqu'à cinquante ans, et de sa jeunesse un peu trop riche en chapitres de roman, elle avait gardé une morale commode et des oreilles qui ne s'effarouchaient pas pour des riens. A travers tous ces frais de tendresse, la jeune bru, qui avait de l'intelligence, démêla dans les mines de la douairière quelque chose de sec et d'impérieux qui ne promettait rien de bon; c'est pourquoi elle se tint sur la réserve avec sa belle-mère, et ménagea de son mieux une affection qu'il fallait lâcher d'entretenir long-temps pour vivre

pacifiquement. Le reste de la famille se composait d'une dizaine de sots, d'ignorants et d'âmes basses qui formaient à Turin ce qu'on pourrait appeler la populace de la cour.

Le jeune duc Victor -Amédée vivait alors retiré dans son palais, et n'aimait en fait de délassements, que la musique; aussi avait-il la meilleure symphonie qui fût en Europe. 11 ne recevait qu'une fois la semaine, et personne, hors ses chambellans, ne le voyait dans son particulier. Sous les apparences d'une grande froideur qui existait dans son maintien, ce prince avait de la chaleur d'âme, et son regard ferme annonçait qu'il avait au service de ses passions deux qualités redoutables, la résolution et la persévérance.

Madame de Verrue ne reçut pas du roi de Piémont l'accueil que les lettres avaient fait espérer. Soit que le prince fût distrait par ses

projets politiques , car il en avait de fort grands, soit que les airs à la française ne fussent pas à son goût, il ne montra pas la bonne grâce qu'on attendait de lui. A l'instant de la présentation, il fixa sur la jeune dame un regard long et impassible dont elle perdit contenance; il murmura ensuite quelques mots de bienveillance, et une fois qu'il eut détourné les yeux, il ne les dirigea plus de tout le reste du jour sur la nouvelle arrivée. Comme la seconde visite au château se passa de la même façon, la douairière et tous les Verrue en eurent de l'inquiétude , et répétèrent dix fois avec chagrin que la jeune bru n'avait pas le bonheur de plaire à Son Altesse. Au bout d'un mois, voyant que les manières du prince ne changeaient point, les Verrue s'agitèrent en disant qu'il fallait pourtant que cela eût une fin. Après le second mois ils tournèrent leur

dépit contre leur bru, et lui commandèrent de faire en sorte de gagner les bonnes grâces du prince. Mais le troisième mois s'étant écoulé sans aucun amendement, on déclara que la petite avait un mauvais caractère, une indifférence coupable pour les désirs de sa famille, et qu'on verrait à trouver quelque moyen de la mettre à la raison. Le comte, qui aimait sa femme, était seul à parler pour elle contre les autres ; mais n'ayant aucune éloquence , il se laissait battre, et la langue formidable de la douairière lui coupait la parole au premier mot, en sorte que Jeanne de Luynes en vint bien vite à mener une vie fort maussade et à soupirer en pensant à la maison paternelle. Avec son inexpérience de quinze ans, la pauvre petite ne comprenait rien à cette froideur extrême du prince. Un soir elle prit son grand courage et se mit dans l'esprit de triompher

des injustes préventions du duc de Savoie et de briser la glace en l'obligeant à s'expliquer. Elle choisit lemomentoù Son Altesse parlait à une dame assise devant le feu, et vint poser un pied sur les chenets à l'autre coin de la cheminée. Quand le duc eut fini sa conversation, il se trouva, en changeant de posture, tout auprès de la comtesse, et voyant qu'il ne pouvait éviter de lui adresser la parole, il en parut contrarié, ce qui jeta madame de Verrue dans un trouble cruel. La symphonie jouait dans cet instant des airs de la cour de

France.

— Reconnaissez vous cette musique? demanda le prince à la comtesse.

— Sans doute, répondit madame de Verrue, et les souvenirs qu'elle me remet à l'esprit m'inspirent de la tristesse.

— Je comprends : vous regrettez votre

pays. Vous n'aimez point les habitants du Piémont.

— Ce sonteux qui ne m'aiment point, et il est impossible à mon âge d'être heureusement au milieu de gens à qui l'on déplaît.

— Je pensais plutôt, reprit le duc, que vous aviez de l'ennui et que notre cour ne vous semblait pas digne de vous?

— Votre Altesse plaisante : je ne demandais en venant ici, qu'à me voir faire aussi bon visage qu'aux autres , pour m'y trouver à l'aise.

Madame de Verrue , qui avait enfin surmonté son trouble, leva les yeux pour voir comment ses reproches seraient accueillis du prince. Elle s^aperçut alors avec étonnement que Son Altesse avait les mains tremblantes et que le rouge lui montait aux joues.

— Vous vous trompez, dit M. de Savoie, si t. î. 2

vous croyez qu'on ne vous aime point ici ; ce que vous avez pris pour de l'aversion, c'était de la crainte.

La douairière de Verrue se réjouissait de loin, en voyant le due en conférence avec sa bru ; mais elle fut saisie d'effroi lorsque M. de Savoie quitta brusquement la comtesse etdità la symphonie :

— Jouez-nous d'autres morceaux , Messieurs 5 votre musique française n'amuse point madame de Verrue.

Jeanne de Luynes rentra chez elle fort rêveuse. Elle se laissa gronder par les Verrue sans prendre garde à leur colère, et dans l'instant où la famille entière décidait que jamais cette petite orgueilleuse ne saurait faire sa cour, elle comprenait intérieurement que le duc de Savoie était amoureux d'elle; et en

effet la comtesse n'eût pas été une femme si elle eût tardé plus long-temps à s'en apercevoir.

Avec le jour du lendemain arriva une grande nouvelle. Depuis plus de cinq ans on n'avait point dansé au château, et le prince venait de dire à son lever qu'il voulait donner des fêtes. Les dévots, qui sont toujours des gens extrêmes, s'en effrayèrent comme d'une idée infer-

nale,et virent déjà leur règne détruit par le luxe de Versailles et le régime des favoris et des maîtresses. Ils prirent des airs plus affligés que s'il se fût agi d'une guerre; mais la jeunesse et les femmes commandèrent gaiement leurs habits de danse et se préparèrent aux amusements.

Les Verrue furent distraits de celte nouvelle par une autre qui leur vint en même temps et qui les touchait davantage. Le comte fut appelé dans le cabinet du prince et on lui donna une mission secrète auprès du roi d'Espagne. Cette grande faveur aurait dû étonner toute la famille, car M. de Verrue, avec son esprit borné, ne semblait guère propre à remplir des fonctions politiques ; cependant, excepté la comtesse, les Verrue regardèrent la chose comme fort naturelle. L'envoyé secret, charmé du personnage important qu'il allait

être, prit ses instructions et pouvoirs, et partit fort content, après avoir embrassé sa femme en lui disant de se bien divertir dans les bals, et de tâcher de se mettre mieux avec Son Altesse.

On commença les fêtes par un carrousel où M. de Savoie commandait le quadrille des Turcs, et l'on trouva que l'habit ottoman lui allait à ravir. Le prince de Vaudemont conduisait les Arabes. Tous deux firent merveille * aux jeux de toutes sortes : l'un gagna le prix à la bague, et Fautre l'emporta dans les courses. M. de Savoie se distingua surtout au jeu des portiques, où il fallait enlever au galop des têtes de carton avec une lance. Les dames goûtèrent vivement ces beaux spectacles dont elles étaient fort sevrées, et les vainqueurs furent assez applaudis pour prendre goût à ces plaisirs. La douairière de Verrue, surchar-

gée de fard et de colliers, était au premier rang sur l'amphithéâtre et tenait à son ombre la jeune bru, qui fut la seule à comprendre, par les regards de Son Altesse, que la fête se donnait pour elle.

Le second jour fut employé à courir le cerf, les hommes à cheval et les femmes en carrosses couverts. Cet exercice se prolongea jusqu'à la nuit. Le gibier avait mené la cour à dix • lieues de Turin, et il arriva qu'on fut obligé de coucher dans une maison de plaisance de Son Altesse. Des chariots avaient apporté le nécessaire pour les repas, en sorte qu'on ne manqua de rien. Le château était assez grand pour contenir tout le monde, et comme on s'était beaucoup fatigué, on se mit au lit en quittant la table. Madame de Verrue trouva qu'on l'avait logée dans une pièce fort retirée à l'extrémité des bâtiments; mais le maréchal

des logis ayant écrit son nom sur la porte, elle n'osa point demander un autre appartement. D^illeurs, en examinant cette chambre, elle vit partout de bons verroux et ne s'effraya plus de l'isolement.

La comtesse, après avoir achevé sa toilette de nuit, renvoya ses femmes et s'enferma prudemment. Elle s'agenouilla ensuite sur un prie-dieu où elle récita dévotement ses prières à demi-voix. L'idée lui vint d'y ajouter quelques mots sur les dangers qu'elle avait entrevus dans l'avenir; mais elle s'arrêta comme si elle n'eût point jugé qu'il fallût encore parler à Dieu et aux saints de choses aussi incertaines. Dans ce moment, une porte cachée s'ouvrit dans les boiseries, et M. de Savoie se trouva debout en face d'elle.

— Au nom du ciel! Madame, s'écria le prince, n'ayez aucune crainte. Ce ne sont pas

de mauvais desseins qui m'amènent. Je vous aime, il est vrai, mais je ne vous respecte pas moins, et vous le comprendrez tout à l'heure.

— Vous employez un élrange moyen pour me prouver votre respect, répondit la comtesse avec fierté. Si vous voulez que je vous croie , il faut que Votre Altesse se retire à l'instant.

— Laissez-moi le loisir de m'expliquer, Madame, reprit le duc, et vous allez reconnaître qu'il y a dans ma conduite plus de délicatesse que vous ne pensez. Les princes ont le malheur de ne rien pouvoir faire sans que mille regards examinent leurs actions. Si je vous avais recherchée publiquement, la médisance n'eût pas manqué de s'exercer à vos dépens, car le vulgaire s'imagine sottement (pie nos désirs n'ont point d'obstacles. J'ai fait à votre réputation le sacrifice de trois mois

de silence et de tourments cruels ; mais il fallait bien finir par vous apprendre ma passion : ^'est pour amener cette entrevue que j'ai donné des fêtes et conduit ici ma cour. Ne voyez donc dans ma présence à cette heure qu'un moyen naturel de vous entretenir sans témoin et sans danger pour votre honneur.

— Mais si une pareille démarche était connue, Monseigneur, je serais perdue sans ressource!

— Aussi ai-je pris toutes les précautions nécessaires pour qu'elle demeure secrète. Je n'ai point voulu employer l'entremise des tiers et des messages. Personne au monde n'a reçu mes confidences; c'est à vous seule que j'ai voulu parler. N'est-ce pas agir mieux que les princes ne font d'ordinaire, et n'aurezvouspas quelques égards pour tant de ménagements?

— Eh bien ! Monseigneur, je reconnaîtrai ce que vous appelez des ménagements par une réponse franche. Je suis d'une famille où Ton se conduit honnêtement. Lorsque j'ai quitté M. de Luynes, mon père, j'ai promis de faire en sorte qu'on parlât bien de moi, et je vous le déclare, je mourrais de confusion s'il pouvait un jour fixer sur sa fille son terrible regard en disant : « Jeanne, vous avez manqué à vos promesses et mis une souillure sur mon nom. » Outre que vous auriez à combattre une vertu orgueilleuse , Monseigneur, vous vous adressez à un cœur indifférent pour vous, car j'aime mon mari, et pour lui demeurer fidèle je n'ai à surmonter nulle séduction. L'idée de jouer le rôle honteux de maîtresse avouée d'un prince me fait horreur. Croyez-moi, ^attendez point pour vaincre cet amour qu'il soit devenu plus fort, et renoncez à vos pro-

jets : ils ne peuvent engendrer que des malheurs. Que cette conversation soit la dernière entre nous sur ce sujet, et si ma reconnaissance a quelque prix aux yeux de Votre Altesse, elle sera aussi grande que le sacrifice l'aura mérité.

— Je voudrais vous satisfaire, Madame, répondit le duc; mais dépend-il de moi de ne point vous aimer, et du moment que je vous aime, pourrai-je m'empêcher de vous le dire et de vous en donner des preuves?

— Et moi, Monseigneur, je fermerai l'oreille à vos discours, et je n'aurai point de regards pour ces preuves d'un amour auquel je ne puis répondre.

La figure du prince devint fort sombre, ^t des lueurs sortaient de ses yeux tandis qu'il répétait plusieurs fois en marchant avec agitation :

— Elle me mettra au désespoir !

Mais ces signes de mauvais augure inspirèrent plus d'impatience que de frayeur à la comtesse.

— Monseigneur, dit-elle d'une voix tremblante, craignez d'en venir à des violences contre ma personne. Je ne survivrais pas d'un jour à mon déshonneur.

— Grand Dieu ! s'écria le duc, de quoi donc me supposez-vous capable ? Je ne suis point un scélérat, Madame, et c'est contre moimême que ma douleur se tournera.

Jeanne de Luynes sentit qu'elle venait d'offenser injustement M. de Savoie.

— Hélas î reprit-elle avec douceur, je suis aussi affligée de vos peines que des embarras où va me jeter ce funeste amour. Je vous en conjure, Monseigneur, renoncez à moi; cherchez ailleurs les plaisirs auxquels votre mérite

et vos belles qualités vous donnent tous les droils du monde, et ne vous obstinez pas à vouloir une personne qui ne peut vous appartenir, lorsque cent autres beautés sont prêtes à vous offrir ce que vous souhaitez.

— Eh bien! dit le prince tristement, j'essaierai de vous obéir ; mais jamais une autre n'occupera la place que vous avez dans mon cœur.

— Que je suis aise de voir Votre Altesse aussi raisonnable! Je prierai le ciel qu'il soutienne votre courage.

— Adieu, Madame! ne vous y trompez point, je vais être le plus malheureux des hommes.

Malgré la honte qu'il y a toujours, dans la passe galante où s'était mis le prince, à faire retraite devant une femme sans avoir gain de cause, M. de Savoie sortit comme il était venu,

par la porte dérobée ; mais ses idées ne prirent point le tour qu'il avait promis de leur donner, et quand le soleil parut, il était encore debout, songeant de toutes ses forces à quelque moyen de toueher ce cœur inabordable auquel il avait plus envie de plaire qu'auparavant. De son côté , Jeanne de Luynes, troublée par cette aventure et prévoyant qu'elle n'était point au bout de ses dangers, passa la nuit à demander secours à Dieu, et jura de se défendre avec autant de fermeté que le duc avait résolu d'employer de persévérance dans ses attaques.

Le lendemain , qui était le dernier jour des fêtes et le plus beau , la comtesse, de retour à Turin , prétexta une douleur de tête et resta enfermée. Elle eut le courage de renoncer aux danses et ne soupira qu'à peine deux ou trois fois en regardant ses robes de bal , puis

elle se mit au lit dans l'instant où les plaisirs commençaient. La douairière de Verrue était furieuse de ce contre-temps, car elle avait employé une semaine à donner à sa bru de bons avis pour faire la conquête du prince. Elle comptait sur cette belle occasion , et lorsqu'il lui fallut paraître seule à la cour, elle en prit un air si maussade que M. de Savoie devina de loin ce qui arrivait.

— Je vois que nous n'aurons pas madame de Verrue, dit le prince.

— Elle supplie Votre Altesse de l'excuser , répondit la douairière ; une indisposition...

— Nous connaissons ces maladies-là : c'est une continuation de ce mépris dont la comtesse fait profession pour nous.

— Du mépris ! s'écria la vieille dame. Sainte Vierge ! si je le croyais, je la renierais pour ma bru et je la renverrais en France. Et où

aurait-elle pris cela? ce n'est pas parmi les Verrue, qui sont des serviteurs éprouvés de Voire Altesse.

— Ne vous effrayez point ; nous permettons à la comtesse de trouver nos fêtes sans agrément auprès de celles de Versailles. Nous serons plus favorisés peut-être une autre fois.

Le prince laissa la douairière fort rouge et fort essoufflée de ses apostrophes sanglantes. Elle en murmura entre ses dents toute la nuit. M. de Savoie n'était guère plus content qu'elle. En dépit de son pouvoir sur lui-même et du masque dont il savait couvrir ses passions, on vit bien qu'il avait des épines dans l'imagination , mais on était à cent lieues d'en savoir la cause. Les danses n'étaient pas terminées, quand la douairière rentra chez elle et courut au lit de sa bru pour lui conter ses peines et la quereller fort aigrement. Elle lui en fit

tant de bruit pendant trois heures, qu'elle lui procura véritablement un feu de tête abominable.

Comme le prince ne manquait jamais à envoyer chez les dames qui étaient malades , il choisit pour messager auprès de la comtesse un gentilhomme du pays de Bavière , qui remplissait ponctuellement ses commissions, et qui n'eût voulu pour rien au monde ajouter ou supprimer un mot au discours qu'il avait à porter.

— Monseigneur, dit-il à madame de Verrue , a beaucoup regretté que votre tête fût assez mal disposée pour le priver du plaisir qu'il se promettait à vous voir. Le désir qu'il avait de vous être agréable lui semblait mériter plus de succès et une meilleure récompense.

— Vous l'entendez , ma bru , s'écria la

douairière ; peut-on dire les choses plus obligeamment? Et vous osez croire que Son Altesse est mal disposée pour vous ! Allez, vous êtes une imprudente et une ingrate.

A quelque temps de là il y eut encore des danses au château , et cette fois M. de Savoie prit ses mesures pour que la comtesse n'y manquât point , en la priant de figurer dans un quadrille de costumes. C'était une faveur qu'elle ne devait pas songer à refuser, sous peine de convertir sa maison en enfer et tous les Verrue en autant de diables acharnés contre elle. Les bergeries étaient fort de mise alors. Le chapeau de fleurs et la robe relevée allaient admirablement à la comlesse , c'est pourquoi elle se consola un peu delà violence qu'on lui faisait par le grand effet que produisit sa beauté. Son entrée de ballet fut un triomphe. La crainte où elle était que le suc-

ces ne vînt à augmenter l'amour du prince-, répandait encore sur elle ce charme inexprimable et particulier que donnent la pudeur et la modestie. Les hommes parlèrent dans le phébus du jour de leurs cœurs transpercés d'outre en outre et des traits de Cupidon. Les rimeurs s'exercèrent au madrigal , et , pendant toute cette nuit joyeuse, les yeux noirs de Jeanne de Luynes furent comparés à des étoiles ; son regard fut plus doux que le velours; son front eut la blancheur de l'albâtre; ses lèvres l'éclat du corail; ses dents furent des perles fines, et ses doigts de l'ivoire tourné par les mains des dieux. M. de Savoie était le seul qui ne dît mot ; mais dans un instant où la comtesse le regardait avec un air d'inquiétude que sa bonté d'âme faisait ressembler à de la tendresse, on vit le prince pâlir et chanceler comme un homme blessé par une arme

invisible. On l'emporta à demi évanoui , et cette indisposition fut attribuée à la chaleur qui régnait dans les appartements.

Lorsqu'elle rentra chez elle, madame de Verrue comprit devant son miroir qu'elle avait dû en eifet porter au comble l'incendie qui dévorait le cœur de Son Altesse ; elle se plaignit intérieurement du malheur de ne pouvoir pas être belle sans que cela fît des ravages, puis elle se mit au lit où elle rêva des quadrilles et de son chapeau de fleurs.

Pendant ce temps-là le prince, plongé dans une sombre tristesse , laissait aux portes ses gentilshommes et ses chambellans. On ouvrit enfin aux grandes entrées, et le coucher se passa fort silencieusement; mais tout à coup Son Altesse jeta ses cheveux (1) avec colère

(1) On ne se servait pas du mot de perruque du temps de M. de Savoie.

à l'autre bout de la chambre , et s'écria :

— Il faut que celax ait une fin !

Et les courtisans, ne sachant à quoi attribuer cette brusquerie , pensèrent que le royaume de Savoie allait rompre l'alliance avec Louis XiV et se tourner du parti de l'Espagne.

En parlant ainsi , le jeune roi de Piémont faisait selon la mode des princes habitués à voir tout céder à leurs désirs; mais il oubliait qu'il n'est pas de monarque assez puissant pour disposer d'une vertu qui ne veut pas se rendre. L'amour est comme la grâce céleste :

c'est un dieu qui le fait descendre dans les cœurs , et tant qu'il n'y est point venu , le bouleversement d'un empire serait encore sans effet ; le prince devait l'apprendre à ses dépens.

Pour une fois qu'elle était allée aux fêtes , madame de Verrue avait fait sagement de se divertir et d'être aussi jolie qu'elle pouvait, car le lendemain elle s'éveilla ayant à son chevet tout le cortège imposant de la prudence , de la raison et des scrupules, qui lui prouvèrent, pendant trois heures qu'elle mit à réfléchir, la nécessité de ne plus s'exposer aux dangers des plaisirs. Quoiqu'il dût lui en coûter beaucoup à son âge de garder le logis au bruit des violons, elle résista obstinément aux invitations et aux prières. Les carrousels , les jeux et les ballets se succédèrent sans qu'elle y voulût paraître. Le prince eut beau envoyer

des parlementaires et les Verrue gronder jusqu'à la rage , elle fit la malade et ne bougea de sa chambre. Cependant, comme la privation d'air et d'exercice aurait pu nuire à sa santé, la comtesse demanda la permission de se rendre à la campagne, dans l'un de ses châteaux. La douairière , devinant aussitôt qu'il y avait une mauvaise volonté cachée , entra en fureur.

— Vous n'irez point à la campagne , disaitelle à sa bru ; vous fuyez la cour par méchanceté pure , pour nous brouiller avec Son Altesse et faire tort à votre mari. Cette conduite n'est point d'une personne honnête, et nous saurons vous contraindre à l'obéissance.

— Je vois bien, répondit la comtesse, que le moment est venu de vous tout dire. Apprenez, Madame, que le prince est amoureux de

moi, qu'il me l'a déclaré depuis long-temps , et que je fuis la cour pour me dérobera ses poursuites.

La douairière eût désiré ardemment q-uc M. de Savoie aimât sa bru pour tirer un admirable parti de la passion du prince 5 mais ce surcroît de bonheur l'eût tant réjouie qu'elle n'osa point l'espérer.

— Voilà encore de vos extravagances, s'écria-t-elle; vous vous mettez cela en tête pour faire l'importante. Monseigneur ne songe point à vous.

— Je vous assure , Madame , que c'est la vérité. Je vous répéterai toutes les paroles de Son Altesse , et vous verrez que ma conduite n'est que prudence et honnêteté.

Jeanne de Luynes raconta tout ce qui s'était passé entre elle et le prince ; mais la douairière feignit de n'en rien croire, et répétïv que c'était des chansons,

— Le grand dommage, disait-elle, quand Son Altesse vous ferait la cour ! Vous avez donc bien peu de vertu , si vous ne pouvez entendre quatre mots de galanterie sans trembler ? Mais cela n'a pas de vraisemblance , et je croirais plutôt que vous voulez attirer l'attention de monseigneur.

Ces paroles injurieuses ouvrirent encore la source des larmes, qui coulèrent à grands flots sur les belles joues de la comtesse. La guerre ne se met point ainsi dans une famille sans qu'il en transpire quelque chose au dehors. Les valets en causèrent entre eux ; le bruit gagna les maisons du voisinage ; il s'en alla jusqu'aux basses-cours du château, d'où il monta peu à peu dans les galeries et s'en vint tomber un matin dans l'oreille du prince. La nouvelle méritait qu'on y prît garde, car tous les moyens sont bons pour un amant d'arriver à ses fins.

— Ce que mes respects et ma constance n'ont pu gagner, pensa monsieur de Savoie, c'est la sottise des Verrue qui me le donnera.

Depuis ce moment, le prince ne songea plus qu'à bien alimenter le feu des querelles et pousser la douairière à tourmenter sa bru. Quand la vieille dame arrivait toute seule au château, il lui demandait en plaisantant si son fils était marié, comment étaient les dames de France, ou si monsieur de Luynes avait défendu à sa fille de voir la mauvaise compagnie ; ces malices mettaient la douairière au désespoir et lui donnaient des rougeurs dont on riait encore pour augmenter son dépit. Bientôt il ne se passa plus un jour sans qu'il y eût des pleurs et des crises de nerfs chez les Verrue.

La comtesse avait écrit secrètement à son

mari pour se ménager un appui contre les tyrannies de la famille. Elle lui exposa tout ce qui arrivait, sanspourtant mentionner l'entrevue nocturne avec le prince, parce que ce sont là des choses que la plus honnête femme ne dit point à son mari. Elle tâcha de lui faire bien entendre que c'était pour son honneur qu'elle bataillait ainsi, et qu'il la devait soutenir; elle s'y prit adroitement pour garder le milieu entre le danger de trop effrayer le comte et celui de ne le pas toucher assez au vif; mais M. de Verrue n'avait pas toujours son intelligence à ses ordres. Il lut tout cela sans en voir le but, et s'imagina seulement qu'on se querellait chez lui pour des petites galanteries sans conséquence. Jl répondit légèrement qu'il se fiait à la vertu de sa femme; qu'il la priait d'aller au château et de faire bon visage à Son Altesse; que si le prince était

vraiment amoureux , il ne convenait point cTen avoir l'air trop fâché, pourvu que le monde n'en parlât pas d'un ton à endommager la réputation de la comtesse. La douairière écrivit de son côté à son fils, et lui remontra qu'il la devait aider. L'ordre arriva de Madrid, en bonnes formes, d'obéir aux volontés de la belle-mère, et Jeanne de Luynes comprit alors qu'il n1y aurait plus de tranquillité pour elle si le ciel ne venait à son aide en lui inspirant quelque résolution extrême. Il y vint en eifet, mais de la plus triste façon du monde. La comtesse, accablée par les soucis et l'inquiétude, fut prise d'une fièvre ardente. Comme le médecin qu'elle fit appeler lui donna des soins fort long-temps, cet homme, qui avait du mérite et du savoir, gagna insensiblement sa confiance. Elle l'instruisit de tout ce qui avait amené son mal, et lui

demanda secours contre ses oppresseurs, Le médecin fut touché du malheur et des dangers de cette aimable personne, et lui promit de la servir autant qu'il le pourrait.

Quand la comtesse fut mise en état de convalescence, M. de Savoie, pensant à profiter de l'ennui où elle devait être, eut soin d'envoyer auprès d'elle une certaine dame qui se chargeait des messages amoureux du prince, et qui faisait à son service un fort vilain métier. Cette femme représenta maintes fois à madame de Verrue tout ce qu'elle gagnerait à rompre avec une famille dont il n'y avait pas d'apparence que la sottise et la méchanceté pussent jamais s'amender. Elle lui démontra que sa position ne ferait qu'empirer avec le temps; qu'elle serait condamnée à vivre parmi des gens grossiers incapables de l'aimer et de la connaître; qu'elle y mourrait bientôt t. i. A

de consomption, ce qui était un sujet de tristesse et de pitié pour le duc. A côté de ces peintures menaçantes on en glissait d'autres plus agréables. On parlait à la comtesse d'une vie libre et heureuse au milieu de la puissance et des plaisirs. On lui vantait le bonheur de se venger de sa famille par des faveurs et du mépris ; l'avantage de donner des ordres au lieu d'en recevoir, et de gouverner un État, car le prince lui voulait soumettre toutes les affaires de son royaume. Si Ton pense que Jeanne de Luynes avait naturellement l'imagination vive , qu'elle avait ^à peine seize ans ; que l'ennui, à cet âge, est difficile à endurer; que les Verrue ne lui laissaient pas de relâche, même pendant sa maladie, et que l'esprit se ressent toujours de la faiblesse du corps; on comprendra sans peine que ces discours tentateurs devaient porter un grand trouble

dans cette jeune âme, La comtesse était perdue si le médecin qui l'assistait ne l'eût sauvée par ses conseils et sa protection. Il assembla la famille et déclara que, si la malade n'allait point sur-le-champ prendre les eaux minérales de Bourbonne, elle n'échapperait point à la mort. Il fallut céder à l'ordonnance. La douairière avait un frère chanoine au chapitre de Chambéry, qui avait des rhumatismes; on lui écrivit pour lui proposer de mener sa nièce, et comme il accepta, Jeanne de Luynes partit avec joie pour la France, en remerciant de tout son cœur le médecin qui la sauvait d'une catastrophe. Quoiqu'il eût bien senti d'où partait le coup, M. de Savoie n'avait point osé refuser la permission. 11 donna congé pour trois mois, et la comtesse eut tant de plaisir à faire ce voyage, qu'elle était à demi guérie avant d'arriver à Bourbonne, en

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compagnie de son oncle, l'abbé Scalix ; c'est ainsi qu'on nommait le frère de la douairière. M. de Luynes, qui ne savait rien encore des chagrins de madame de Verrue, apprit à la fois sa maladie, son rétablissement et son arrivée à Bourbonne. Il demanda au roi la permission de quitter Versailles pour deux semaines, et s'en vint rejoindre la comtesse. Le vénérable duc reconnut, à la manière dont sa fille pleurait en l'embrassant, qu'elle avait le cœur fort accablé.

— Je vois, lui dit-il, que mon enfant a bien des confidences à me faire, mais j'espère qu'elle n'a rien sur la conscience dont je doive m'inquiéter.

— Rien assurément, répondit madame de Verrue, votre honneur et le mien sont encore saufs, mais je ne puis vous taire qu'ils ont couru de grands risques.

La comtesse fit alors un récit complet de tous les maux qu'elle avait endurés, des imporlimités de M. de Savoie et des persécutions de sa famille. Elle alla même jusqu'à dire avec sincérité les tentations qu'elle avait eues et le précipice où elle serait tombée tout récemment si le médecin ne l'eût préservée en commandant ce voyage à Bourbonne. M. de Luynes changea plusieurs Jbis de couleur en écoutant ce long enchaînement de dangers et de tribulations, Il entra d^abord dans une terrible colère et répéta plusieurs fois ;

— Je leur ôterai ma fille ! je la reprendrai de gré ou de force ! Ces misérables me la jetteraient dans le désordre!

Puis, sa grande sagesse triomphant bientôt de la passion, il sentit qu'une rupture ferait un scandale fâcheux, et qu'il fallait avisera des moyens doux et secrets de mettre sa . lille

à l'abri des séductions. Il réfléchit long-temps, pesa le pour et le contre de chaque chose et s'arrêta enfin à la détermination suivante : Écrire des lettres à la douairière et au mari pour leur reprocher leur imprudence sans trop d'aigreur, mais avec la sévérité nécessaire ; gagner l'abbé Scalix et lui faire asse« entendre la raison pour qu'il prît le parti de sa nièce contre le reste de sa famille; et si tout cela demeurait sans effet, enlever la comtesse et la ramener en France jusqu'à ce que M. de Savoie eût de l'amour pour quelque autre femme.

Ces projets étaient fort sensés, mais les meilleures choses rencontrent ici-bas de tels obstacles qu'on ne saurait trop s'étonner lorsqu'on voit les desseins d'un homme réussir sans que mille combinaisons s'en viennent à rencontre. M. de Luynes avait un caractère

des plus nobles, une volonté ferme, de l'éloquence et de la logique, et ce furent précisément ces qualités qui le firent échouer, car les Verrue étant tous des sots et des méchantes âmes, il eût fallu leur parler le langage de la sottise, sans quoi on ne pouvait que les irriter. Dans sa lettre à la douairière, l'honorable duc reprochait avec modération à la vieille dame de n'avoir point voulu comprendre les scrupules de la comtesse et d'avoir pris pour de l'esprit de contradiction l'envie trèslouable de bien garder l'honneur de M. de Verrue. Il assurait qu'il avait écouté sans prévention auoune les récits de sa fille, et qu'il avait reconnu dans les poursuites du prince toutes les apparences d'une passion d'autant plus dangereuse qu'elle se cachait avec plus de profondeur. Après avoir engagé la douairière à examiner cette affaire , et dit un mot

d'éloges sur la prudence dont il croyait qu'elle ferait preuve à l'avenir, il ajoutait, d'un ton qui annonçait une résolution inébranlable, que si, contrairement à ses espérances, on ne montrait pas plus d'égard pour les scrupules de la comtesse, rien au monde, ni les' liens du mariage, ni la puissance d'un prince, ni la crainte d'un éclat, ni les prières, ni l'opposition même de !a force, ne l'empêcheraient de retirer sa fdle d'une maison qui devait se croire honorée de tenir à un homme de son nom et de sa qualité.

Au lieu d'être saisie de respect et de remords en lisant cette lettre, la douairière chiffonna le papier en s'écriant que M. de Luynes était un impertinent. Toutes les chairs de son gros visage tremblèrent des grimaces qu'elle fit dans sa fureur, et le passage suivant de sa réponse vint apprendre clairement à

l'honorable due à quelles gens il avait affaire.

a Je sais assez, disait la vieille dame, comme il faut mener une jeune femme pour ne tenir compte des avis de personne. M. le duc n'a point songé que je suis la mère de M. Verrue, et qu'il serait plaisant de me vouloir enseigner à garder l'honneur de mon fils. Nous ne désirons point un éclat ; mais, s'il fallait en venir à cettre extrémité, l'on verrait que la famille à laquelle M. ? le duc est allié ne le cède en rien à la sienne, ni pour le nom, ni pour la qualité, encore moins pour le crédit et la puissance. »

Nous ne parlerons point de la réponse que M. de Verrue fit aux nobles remontrances de M. Luynes. La faiblesse et le défaut d'intelligence y éclataient si grossièrement, que le digne seigneur en soupira en disant tout bas :

— Voilà donc le belitre qui est l'époux de ma fille !

Mais il cacha son mécontement à la comtesse, et lui laissa croire qu'il était plus satisfait de M. de Verrue que des autres. Désespérant de rendre le bon sens aux parents de son gendre, M. de Luynes voulut au moins tirer quelque parti de l'abbé Scalix. Il fit amitié avec lui pendant son séjour à Bourbonne, lui témoigna «ne confiance dont le chanoine se montra fort honoré; il plaida le plus doucement qu'il put la cause de sa fille, sans mal parler de la douairière, et , quand l'abbé eut assuré qu'il serait désormais le champion de sa nièce, le duc ajouta aux discours bienveillants un petit avertissement capable de frapper une imagination de chanoine italien.

— Monsieur l'abbé, dit-il avec des yeux

DE LA KÉGENCE. 03

flamboyants, depuis vingt ans que je suis vieux, je n'ai point porté au tribunal de la confession un seul péché mortel ; je n'ai employé mon courage et mes forces qu'à éteindre le reste de mes passions. Mais si mon honneur et celui de ma fille recevaient un outrage, il n'y aurait pas de jeune homme plus ardent à la vengeance, plus implacable ni plus cruel que moi. J'ai trois fils qui ressemblent à leur père, monsieur l'abbé ; il nous faudrait à chacun la vie d'un membre de votre famille, et je vous jure que , si vous manquez à vos promesses, votre sang lavera mes insultes.

En voyant une personne de cet âge et de ce caractère parler de la sorte et s'animer à ce point, l'abbé comprit que la menace ne serait pas vaine; il répondit en tremblant qu'il veillerait de son mieux sur la jeune comtesse.

non point par crainte, mais par affection piire et par intérêt pour elle.

Le duc ne chercha plus à intimider M.Scalix pendant le reste de son séjour à Bourbonne, et quand ses devoirs le rappelèrent auprès du roi, il embrassa cordialement le chanoine, en lui disant qu'il lui aurait une reconnaissance éternelle de ce qu'il avait promis de faire, et qu'il s'en rapportait à son amitié. 11 partit ensuite pour Versailles, le cœur un peu rassuré; mais il n'avait point soupçonné que l'oncle n'était au fond qu'un hypocrite et un débauché. M. de Luynes venait de jeter, comme on dit, la colombe dans les serres du vautour.

Le chanoine Scalix était de ces faux dévots comme on en voyait beaucoup alors. Il avait été fort libertin dans sa jeunesse, et il feignait d'être rentré dans les bonnes voies en remplissant exactement les pratiques de la religion; mais ce n'était qu'un masque dont il

couvrait une vie aussi dissolue que le permettaient son âge et la grande peur qu'il avait de mourir. Il ne mettait ses soins qu'à bien déguiser sa perversité. Malgré ses cinquante ans, et les petites infirmités que lui donnaient les excès de table, il avait bon visage, des passions et point de scrupules. Il fallait toute la sottise des Verrue, qui connaissaient l'histoire de sa jeunesse, pour qu'on eût confié la comtesse à un pareil personnage. Dès le premier jour qu'il avait vu sa nièce, M. Scalix en était devenu amoureux et n'avait plus

songé qu'aux moyens de faire celte belle conquête.

Avec une patience de dévot, notre homme

n'avait visé d'abord qu'à gagner l'amitié de

madame de Verrue. Ce n'était point difficile,

parce qu'elle avait le cœur bon, l'humeur

douce et toutes les grâces delà petite jeunesse.

De plus, elle le voulait avoir pour appui ei défenseur, en sorte qu'elle répondait à ses caresses avec l'abandon d'un enfant. Le chanoine tint son jeu caché jusqu'au moment de retourner en Savoie, comptant sur les accidents de la route pour arriver à son but. On ne voyageait pas alors avec les commodités d'à présent. On ne faisait que peu de chemin dans un jour. M. Scalix, jugeant des autres par lui-même, s'imagina que les longueurs et les ennuis du voyage, joints à l'abstinence et aux feux de la jeunesse et du sang, rendraient les tentations plus fortes; mais ces choses-là n'ont pas un grand empire sur une imagination innocente. Pendant la première journée de marche, le chanoine ayant risqué des discours à double entente, sa nièce n'y prit pas garde et ne s'aperçut aucunement des équivoques. Il voulut alors parler plus claire-

mentj mais il vit un étonnement si profond sur le visage de la comtesse, qu'il se mit à balbutier et à changer de langage. Ce mauvais succès lui apprit qu'il avait à faire à une vertu robuste, et il tourna ses batteries d'autre manière en formant le dessein de prendre la citadelle par quelque trahison nocturne.

Vers le soir du sixième jour, nos voyageurs ayant passé la frontière de Savoie, madame de Verrue devint fort triste en pensant aux nouveaux tourments qui l'attendaient dans la famille de son mari.

— Ma chère nièce, dit le chanoine, je gage que j'ai deviné ce qui vous chagrine et vous rend rêveuse : vous quittez la France avec des regrets et vous croyez que l'on va vous persécuter encore à Turin ; mais vous ne songez point que je suis là pour vous défendre.

Ne craignez donc rien et prenez confiance dans ma tendresse pour vous. Je ne retournerai pointa mon chapitre que je ne vous aie raccommodée avec madame la douairière, et que l'on n'ait bien promis de ne plus vous importuner.

Ces paroles et d'autres non moins paternelles amollirent peu à peu le cœur de la comtesse. Elle versa des larmes de reconnaissance et embrassa l'oncle sur la joue afin de le mieux remercier. On était alors au pont de Beauvoisin, et l'on s'y arrêta pour coucher dans une méchante auberge où l'on se fit servir à souper. M. Scalix, qui avait des provisions, tira du carrosse des pièces de gibier, du vin de plusieurs sortes et des friandises, car il voulait, disait-il, que sa nièce fît bonne chère avec lui pour chasser les sombres pensées de tout à l'heure.

70 FJMMFS

Madame do Verrue, prenant la belle humeur où était son oncle pour l'envie de lui complaire et de l'arracher à ses craintes, y voulut répondre de son mieux en montrant aussi quelque gaieté. Le froid et les fatigues du chemin se dissipèrent devant un grand feu qu'on alluma, et son appélit de quinze ans se joignant à cette heureuse disposition, elle voulut tenir têleau chanoine en faisant honneur au souper. De son côté, M. Scalix se mit en frais d'esprit, conta des histoires et remplit souvent les verres. Il versa traîtreusement du vin dans lequel étaient mêlées des liqueurs fortes, si bien que madame de Verrue était troublée par les fumées du repas. Elle le dit à son oncle, qui se mit à rire et l'excita davantage en portant les santés ele MM. de Luynes les uns après les autres.

A travers le désordre de ses idées, la com-

tesse conçut des soupçons sur les intentions du chanoine, en voyant qu'il ordonnait à ses valets de s'aller coucher et de le laisser avec elle. Des mots imprudents qui échappèrent à M. Scalix, et un certain éclat qui brillait dans ses yeux, achevèrent d'éclairer madame de Verrue. Elle prit sur la table un couteau qu'elle cacha dans sa robe, et se retira dans la chambre qu'on lui avait préparée. L'action du vin sur las sens de la comtesse ne tourna point selon les désirs du chanoine. Au lieu de s'effrayer de l'isolement où elle était et de l'impossibilité d'appeler du secours en cas d'attaque, elle compta sur elle-même, et, posant son couteau à portée du bras, elle s'assit dans un fauteuil et attendit résolument. Les portes étaient mal jointes et les serrures ne tenaient à rien. M. Scalix n'eut pas grand' peine à s'introduire par force dans Tapparte-

ment de la comtesse ; mais au lieu de trouver sa nièce au lit, plongée dans le sommeil ou affaiblie et malade, le chanoine fut bien surpris de la voir debout au milieu delà chambre, tenant son arme dans la main.

— Voilà donc enfin votre masque arraché, lâche suborneur, s'écria madame de Verrue avec indignation ; mais c'est la mort que vous allez trouver ici.

M. Scalix, pris à son propre "piège, mit les deux genoux en terre et voulut déclarer son amour en personnage de roman ; mais on réussit mal à toucher le cœur d'une femme quand on est vieux et chanoine. Il n'alla pas au bout de sa première phrase.

— As-tu perdu le sens, interrompit la comtesse, de croire que je puisse te regarder seulement lorsque je repousse les hommages d'un jeune et beau prince? Ah! vous me le ferez

aimer par vos sottises et votre corruption.

— Oui, je suis un insensé, dit M. Scalix en pleurant. Je sais bien que vous ne pouvez aimer un pauvre fou qui n'a pour vous plaire que sa folie et son amour. Je sais bien que je suis un monstre à vos yeux , un traître qui abuse de votre confiance et de celle de votre père; vous ne pouvez me rien dire que je n'aie pensé cent fojp. Tuez-moi donc, la mort me sera douce de votre main.

— Je le ferai assurément, répondit la comtesse avec ce regard inflexible qu'elle tenait de M. de Luynes. Je vais te tuer si tu approches d'un pas. N'espère point que je faiblisse. Je percerai ton lâche cœur et je jetterai ton cadavre par cette fenêtre.

— Bon Dieu ! s'écria le chanoine effrayé, quelle femme vous êtes ! N'avez-vous aucune pitié pour le mal que vous causez ? N'est-ce

point une chose assez triste que de voir un homme se damner pour vous comme je le fais?

— Tu n'es qu'un imposteur, reprit la comtesse, une âme basse et corrompue. De la pitié ! je n'en ai point pour un misérable comme toi. Tu ne m'inspires que du dégoût. Sors de ma présence, car je te jure sur ma vie que tout ceci va finir mal pour toi 4^

Cette fois, M. Scalix, en voyant sa nièce s'avancer vers lui l'arme haute, fut saisi de terreur et gagna lestement les escaliers.

Après avoir montré ce grand courage, et fait ainsi violence à son naturel, madame de Verrue sentit le cœur lui manquer une fois que le danger fut passé. Elle se jeta épuisée sur son lit, et pleura chaudement en priant le ciel de la tirer d'un monde où elle n'avait plus que des ennemis. Si le chanoine fût re~

venu à l'assaut dans cet instant, il l'eût trouvée hors d'état de se défendre ; mais le pauvre homme était lui-même en proie au désespoir. Nous savons bien qu'il n'est personne de moins intéressant qu'un vieux chanoine libertin, et, s'il eût réussi dans ses abominables desseins, c'eût été grand dommage; cependant quiconque eût pu voir le lendemain la confusion de M. Scalix, lorsqu'il remonta en carrosse auprès de sa nièce, eût éprouvé quelque pitié. Nos voyageurs achevèrent leur route dans une situation fort pénible. La comtesse tint sa tête à la portière le plus long-temps qu'elle put, et ses regards ne se tournèrent pas une fois sur son oncle. On alla ainsi jusqu'à Turin, et malgré les ennuis qui l'attendaient , Mme de Verrue sentit presque de la joie en rentrant dans cette maison qu'elle redoutait si fort en quittant la France.

76 r KM MES

Les lettres de M. de Luyncs n'avaient pas donné à la douairière d'autres sentiments; mais la vieille dame imagina de changer entièrement ses manières d'être à l'égard de sa bru. Elle ne lui parla plus, la traita comme une étrangère, et, sans la contrarier en rien, elle fit en sorte que la comtesse trouvât dans son silence des reproches aussi fâcheux que tous les discours du monde. Les autres Verrue formèrent une ligue avec elle. On ne disait mot à Jeanne de Luynes, à moins qu'on n'y fût contraint, et c'était avec une politesse au travers de laquelle on voyait bien la colère et l'aversion. La comtesse ne s'en embarrassa guère dans les premiers jours. Elle crut d'abord qu'elle pourrait aisément demeurer indifférente aux airs glacés de gens qu'elle n'aimait point; mais c'est une chose qui finît à la longue par devenir insupportable que d'à-

voir sans cesse autour de soi des visages contraints et boudeurs.

Pour rendre justice à chacun selon son mérite, nous devons dire que M. Scalix se conduisit généreusement en cette occasion. Il aurait pu conserver de son mauvais succès une haine implacable et le désir de la vengeance; mais, une fois qu'il eut renoncé à faire agréer son amour, il voulut réparer ses torts autant qu'il se pouvait. Il se rangea du parti de sa nièce, intercéda pour elle auprès des Verrue, et leur fit honte de leurs méchants procédés. S'il ne gagna rien sur cette odieuse famille, ce ne fut pas du moins sans avoir fait de son mieux, et, comme les crimes de Tamour trouvent grâce plus vite que d'autres auprès des femmes, le chanoine obtint son pardon, mais tacitement, car la comtesse n'eut risqué pour rien au monde de rallumer

le feu. Par malheur, ce ne furent que de bonnes intentions sans résultat, parce que les Verrue n'étaient pas gens à s'adoucir, et que d'ailleurs M. Scalix fut obligé de retourner à son chapitre de Chambéry.

Les fêtes avaient continué sans interruption à Turin. On ne priait plus madame de Verrue d'y paraître 5 mais à chaque fois qu'on avait dansé à la cour, la douairière commandait à la famille entière de prendre ses mines les plus sombres. On ne parlait à l'heure des repas qifen italien et le moins qu'on pouvait. Si l'un des Verrue, oubliant ses instructions, adressait la parole à la comtesse, la douairière l'interrompait aussitôt par un geste ou un regard. Après deux mois passés ainsi, Jeanne de Luynes sentit que sa patience était à bout, et se déclara formellement à elle-même que calait assez. On verra au suivant chapitre que

ses ennuis étaient près de finir, mais non pas de la manière qu'elle l'espérait pour sa vertu et sa réputation.

Si madame de Verrue était à plaindre, le duc de Savoie, de son côté, menait de tristes jours. L'amour lui tenait au cœur plus fortement que jamais, et l'obstination de la comtesse lui donnait plus de soucis que les princes ne sont habitués d'en supporter. Ses es-

pions le tenaient au courant de la vie de sa maîtresse. Soit qu'il fût ému de compassion pour les maux qu'elle endurait, soit que les difficultés fussent plus grandes qu'il ne l'avait prévu, il voulut du moins, en renonçant à être heureux, toucher le cœur de son ingrate par un sacrifice éclatant.

Un matin, la douairière et sa bru étaient au salon, travaillant à l'aiguille sans se parler, lorsqu'un laquais entra précipitamment annoncer que Son Altesse traversait les vestibules avec sa suite. Elles coururent au plus vite vers le prince, et n'arrivèrent qu'au milieu des degrés pour le recevoir; la douairière avait la tête perdue, en sorte que ce fut la comtesse qui prononça les phrases d'usage, non sans émotion, car elle comprit bien que le duc venait pour elle. M. de Savoie était accompagné d'une douzaine de ses courtisans

qui se rangèrent derrière lui lorsqu'il eut pris place clans le fauteuil qu'on lui donna au milieu du lapis.

— Mesdames, dit Son Altesse avec beaucoup de gravité, la discorde est dans votre maison à cause de moi, et je viens faire en sorte qu'elle en soit bannie. Pour vous montrer que je suis bien informé, je vous dirai en quel état sont les choses : l'on a dit que j'étais amoureux de vous, madame la comtesse; vous avez cessé de venir à la cour pour cette raison; madame la douairière de Verrue l'a trouvé mauvais et vous en a fait des querelles. On vous maltraite dans votre famille, et tout cela ne finira point si je n'y mets ordre. Ne vous alarmez donc pas, si je déclare hautement la vérité; ce sera d'une façon qui mettra votre honneur à couvert, et vous rendra en même temps la paix que vous souhaitez. Sa-

chez tous que j'aimais madame de Verrue, et que je l'aime encore, que je lui en ai fait moimême la déclaration. Je n'ai point eu le bonheur de lui plaire. Ne voulant pas me donner d'espérances, elle a donc agi avec autant de sagesse que de cruauté, en refusant de venir aux fêtes que je donnais pour l'attirer au château. Les querelles de madame la douairière étaient injustes et tyranniques; je la prie, si elle veut m'être agréable, de bien vivre à Tavenir avec la comtesse. Je pourrais me donner une apparence de grandeur d'âme, en disant que je suis guéri de mon fol amour, mais jVvouerai avec humilité qu'il n'en est rien encore. Les fôtes et les danses sont interrompues; je quitterai Turin ce soir, et j'irai m'enfermer dans mon château de Rivoli, où j'espère retrouver bientôt le calme et la raison.

Le duc Victor-Amédée avait, dans ses airs et sa personne, quelque chose de royal et de solennel qui rehaussait singulièrement ses paroles. Madame de Verrue avait eu cent occasions de le remarquer, mais elle n'en fut bien frappée que dans ce moment où les discours de Son Altesse s'adressaient à elle. M. de Savoie se leva et, repoussant son fauteuil en arrière, il ajouta en fixant sur la comtesse un regard plein de mélancolie et de dignité :

— Vous devez me connaître assez, Madame, pour savoir que je n'ai pas la coutume de dire mes sentiments au public; si donc je ne fais plus mystère de ma passion pour vous, c'est une preuve que je renonce à vous plaire. Il n'y a point de mal à inspirer de l'amour ni à en ressentir, quand on a le courage de le surmonter. Soyez heureuse à présent, c'est à moi qu'il appartient de souffrir.

Son Altesse fit un signe à ses gentilshommes, et sortit, laissant la douairière fort étourdie de ce qu'elle venait d'entendre. Quant à la comtesse, nous ne savons point d'où partit la flamme qui entra dans son cœur ; mais, tandis que M. de Savoie prononçait les derniers mots qu'on vient de lire, elle crut voir en lui tout à coup le plus grand prince qui fût sous le ciel,, et le plus digne d'être aimé. Ainsi cette âme si fière qui avait repoussé jusqu'alors toutes les séductions, déposa les armes aussitôt que celui qui Tassiégeait se fut décidé à la retraite. A peine eut-elle reconnu ce qui se passait en elle, que les scrupules furent appelés à son conseil ; ils lui donnèrent avis que l'amour qu'elle éprouvait devait être un motif de plus pour écrire à M. de Luynes de la venir enlever. Elle en demeura d'accord, mais elle n'en fit rien, et plus elle délibéra,

plus l'amour prit de croissance, au point qu'en moins d'une heure, il chassa bien loin tout le reste, et fut seul maître de la place. Lorsqu'elle apprit que M. de Savoie était parti pour Rivoli, la comtesse versa des larmes d'attendrissement qui ne furent point sans douceur. En songeant aux jours passés, elle ne retrouva plus les belles raisons qui l'avaient soutenue dans sa résistance; elle maudissait ses cruautés, mais elle avait encore la pudeur d'une femme qui débute ; elle se promit donc, de la meilleure foi du monde, de ne point aller au devant du prince, et de l'aimer tout bas, sans lui faire connaître sa faiblesse, comme si ces choses-là pouvaient demeurer secrètes.

La douairière et les autres Verrue montré» rent la bassesse de leurs cœurs jusque dans le repentir qu'ils témoignèrent de leurs sottises.

Us tournèrent brusquement de la tyrannie à la plus extrême complaisance pour tous les désirs de la comtesse, et descendirent sans vergogne jusqu'à la flatterie. Madame de Verrue savait bien qu'ils ne l'aimaient point, et leurs caresses lui inspiraient autant de dégoût que leur méchanceté ; le cœur lui manquait à l'idée de vivre et vieillir au milieu de ces êtres lâches et détestables.

Huit jours étaient à peine écoulés depuis que M. de Savoie était à Rivoli, lorsque les Verrue imaginèrent d'employer à leur profit le crédit de leur bru sur Son Altesse. Ils avaient un petit-neveu, sans fortune, auquel il fallait donner pension, et, pour se défaire de cette dépense, ils le voulaient placer dans la maison du prince. On écrivit une demande au nom de la famille entière, et on pria la comtesse d'y joindre une lettre de sa main.

Son Altesse, disait la douairière, ne saurait rien refuser à une personne qu'elle avait aimée tendrement. Madame de Verrue tomba de son haut à cette proposition inouiej elle s'efforça de faire entendre qu'après avoir rejeté les hommages du prince, il serait impru- \ dent et malséant de lui demander une faveur avant qu'il fût guéri de son amour, que c'était mettre vilainement à contribution sa générosité. Les Verrue, incapables d'aucuns sentiments délicats, prirent ceux de la comtesse pour de la mauvaise grâce, et crièrent par dessus les toits qu'elle leur gardait rancune. Lorsqu'elle donnait pour motif de sa répugnance que M. de Savoie n'oserait pas refuser de peur qu'on lui supposât l'envie de se venger, la douairière ne voyait en cela qu'une plus grande certitude d'obtenir ce qu'elle souhaitait. Les querelles recommencèrent

donc encore avec aigreur, et Jeanne de Luynes, n'étaat plus secourue par une vertu inflexible, sentit qu'elle n1avait plus de forces contre ces nouvelles tribulations.

C'est une chose à la fois douce et rare que de triompher d'une position malheureuse en satisfaisant du même coup ses passions. Quelques minutes suffirent à la comtesse pour délibérer avec les scrupules de conscience; l'amour la tirant à lui d'une part, et de l'autre

l'ennui la poussant, il fut bien vite arrêté

dans sa tête quelle sortirait sur l'heure de la

fange des Verrue.

— Vous le voulez, dit-elle à la douairière

au plus fort des disputes; votre neveu sera

chambellan de Son Altesse , je vous en donne

ma parole.

Et sans discourir davantage , elle demanda

ses chevaux et partit pour le château de Ri-

voli. On, pourrait croire que, dans ce moment qui allait décider du reste de sa vie, madame de Verrue, jeune et presque enfant comme elle était , devait trembler étrangement et reculer avant de franchir l'abîme ouvert devant elle; mais elle avait dans ses volontés quelque chose d'irrévocable qui ne lui permettait plus ni craintes ni regrets aussitôt qu'elle avait pris un parti violent. C'était la première fois qu'elle se livrait aux fougues de son imagination, et il lui avait fallu , pour amener cette crise, les terribles nécessités qu'on vient de lire. On verra plus tard comment cette énergie de caractère, en se développant avec l'âge, en fit un des plus fameux esprits forts du xvnie siècle, sans pourtant lui rien ôter des grâces de son sexe.

Rivoli n'était qu'à deux heures de marche de la ville. Les chevaux coururent grand train

et quand le carrosse s'arrêta devant les degrés du château, Jeanne de Luynes descendit d'un pied leste. Les amours du prince et leur mauvais succès n'étaient plus un mystère pour personne; toutes les portes s'ouvrirent, jusqu'au cabinet de travail, où M. de Savoie était seul. Le duc n'avait pas la fermeté d'âme de madame de Verrue, car en la voyant paraître il voulut courir à elle, et ses genoux fléchirent ;

— M'aimez-vous encore? demanda la comtesse d'une voix ferme.

— Plus que jamais, répondit M. de Savoie.

— Eh bienl je suis à vous.

La force de tête ayant achevé son rôle, le cœur parla quelque peu à son tour, et madame de Verrue se jeta dans les bras du prince. Comme l'excès de la joie est chose plus aisée

à supporter, que celui de la douleur, Son Altesse retrouva ses esprits et s'accoutuma bien vite à l'idée d'être l'homme le plus heureux du monde. De son côté la comtesse avait fait à l'avance tous les sacrifices; ils n'avaient donc plus rien à se demander ni à se refuser l'un à l'autre. Ils devinrent amants sans balancer davantage.

Le premier instant d'ivresse passé, Jeanne de Luynes, qui était sincère en tout , avoua naturellement au duc de Savoie qu'il devait la fin de ses scrupules à la sottise de sa famille, mais que sa défaite datait de plus loin. Elle assura que, si elle eût trouvé le cœur de M. de Savoie refroidi, elle eût pris sur-le-champ le chemin de la France.

— Quant à M. de Luvnes, mon père, ditelle, je sais que ma faute va le mettre au désespoir; je vous prie donc de faire en sorte qu'il ne me revoie jamais.

Madame de Verrue allait ajouter. encore que le jour où elle perdrait la tendresse du prince serait le dernier de sa vie, et que ce dessein était solidement ancré dans sa tète , comme celui qui venait de l'amener à Rivoli ; mais elle pensa que c'étaient là de ces choses qu'on exécute, et dont on ne parle point, attendu que de les dire ne prolonge pas d'une minute la durée de l'amour. Elle eût été bien étonnée, si dans le moment où elle faisait si résolument compte de l'avenir, on lui eût appris qu'elle changerait la première 5 mais c'est le jour de sa mort seulement qu'une femme sait au juste combien de fois son cœur peut être le jouet de lui-même.

Jamais la chute d'une femme n'eut un éclat plus grand que celle de madame de Verrue. La douairière et le reste de la famille qui avaient amené cette catastrophe , jetèrent feu et flamme du scandale dont ils étaient cause. Ils emplirent le royaume de leurs cris; mais on reconnut bientôt que c'était une fa-

çon de viser à se faire acheter leur silence. Le comte s'en revint de Madrid, et importuna si bien M. de Savoie, qu'on fut obligé de lui ôter ses emplois. La douairière se démit de sa charge de dame dUionneur ; les autres Verrue se conduisirent plus sottement en allant jusqu'aux menaces. Les uns se firent exiler de la cour, les autres se couvrirent de ridicule et de honte , parce qu'on devina l'ambition qu'ils déguisaient sous leur feinte colère. Le retentissement de cette affaire fut considérable à Versailles, où madame de Verrue avait huit frères et sœurs, tous placés hautement, et jaloux de l'honneur de leur nom. Comme ils n'eussent point voulu qu'une des leurs fût la favorite du roi de France lui-même, à plus forte raison n'étaient-ils pas contents de voir une femme de leur sang maîtresse avouée d'un petit prince; cependant, le mal étant

fait et sans remède, leur indignation se réduisit à du bruit et des clameurs.

Si M. de Luynes avait eu dix ans de moins, il eût commandé à l'un de ses enfants d'aller à Turin et d'en ramener sa fdle morte ou vive; mais l'honorable duc devenait trop vieux, sa piété était extrême, et il travaillait alors à un ouvrage de dévotion dans son château de Vaumurier. Il offrit ses chagrins à Dieu, et prit en patience le malheur qui le frappait. On ne sut toute l'amertume de sa douleur que dans l'occasion où le roi Louis XIV lui adressa des condoléances à ce sujet.

— Je supplie Votre Majesté, dit-il, d'effacer de sa mémoire le nom de Jeanne de Luynes comme il est effacé de mon cœur. Le ciel me laisse huit enfants honnêtes gens et fidèles à leurs devoirs : le neuvième est mort.

Malgré sa résignation chrétienne, M. de>

Luynes sentit encore son outrage assez vivement pour que ses derniers jours en fussent empoisonnés : ce coup terrible le mena lentement au tombeau. Monsieur, dont Victor- Amédée avait épousé la fille il y avait cinq ans, voulait que le roi son frère envoyât faire des remontrances au duc de Savoie j mais Louis XIV avait un trop juste sentiment des convenances pour risquer une telle démarche; et d'ailleurs , ses amours publiques avec mesdames de la Vallière, de Montespan et de Fontanges, auraient donné trop beau jeu à M. de Savoie pour lui répondre. En Espagne on se réjouissait d'une liaison criminelle qui devait irriter la France, dont les vrais intérêts du Piémont éloignaient chaque jour davantage Victor-Amédée.

Tandis qu'on s'occupait ainsi diversement de madame de Verrue dans les cours de l'Eu-

rope, elle vivait le plus doucement du monde avec celui qu'elle aimait. Afin de donner plus de temps à sa maîtresse, le prince avait repris son goût pour la solitude et ne sortait presque plus du château de Rivoli , où la comtesse se tenait enfermée. Aux charmes de la première jeunesse Jeanne de Luynes réunissait les qualités solides d'un autre âge ; elle avait une aptitude remarquable à tout comprendre, et une certaine ardeur d'imagination qui demandait à s'employer; les plus graves questions de la politique n'offraient rien de trop aride pour elle. La comtesse était surtout femme de bon conseil, et avait naturellement l'amour-des belles choses. M. de Savoie ne faisait rien sans la consulter. C'était pour tous deux une grande source de jouissances que de régler ensemble les affaires de l'État, pour se délasser ensuite de leurs travaux par des

BIBLIOTHECA Ottaviens»*

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plaisirs qu'ils partageaient encore. Tout servait ainsi d'aliment à leur passion , sans qu'il fût besoin de ces repos et de ces heures de séparation dont la crainte de la satiété fait d'ordinaire aux amants une triste obligation. Le prince, qui avait un esprit calme et raisonnable, goûtait son bonheur sans emportement, et sentait son amour croître chaque jour davantage. Il semblait que celui de la comtesse fit de même; ils le croyaient du moins tous les deux. M. de Savoie disait qu'ayant trouvé son meilleur conseiller et son plus sûr ami dans sa maîtresse, il n'avait plus rien à souhaiter et qu'il était Rxè pour la vie.

Cependant la prudence n'est jamais de trop; il est bon de l'écouler en toute circonstance. Le prince rêvait souvent aux moyens d'entretenir la tendresse de madame de Verrue et

DE LA RÉGENCE. lOl

de lui faire trouver sa position aussi délicieuse qu'il était possible. Il craignait autant de reconnaître les signes d'un refroidissement dans son cœur que dans celui de sa maîtresse, et comme on a toujours dit que le bonheur trouve sa fin dans son excès même, il voulut donner quelque variété à la vie qu'il menait, et qui menaçait d'être monotone. Sa politique l'obligeait à conférer secrètement avec des envoyés de Madrid et de Vienne. Il leur donna rendez-vous à Venise , où il alla durant le carnaval, pensant que la comtesse y prendrait une distraction agréable. Il faut que l'amour soit une bien douce chose pour qu'on tremble ainsi de voir le feu s'éteindre , et qu'on se donne tant de peine pour le nourrir sans cesse. Les amants ont d'ailleurs bien raison de rechercher ensemble les plaisirs de toutes sortes, caiTamouren augmente fort la vivacité. t. i. 7

Nous ne dirons point toutes les délices que goûtèrent M. de Savoie etla comtesse de Verrue pendant ce carnaval. Si le lecteur s'en veut faire une idée, qu'il songe aux heureux jours passés en compagnie de la maîtresse qu'il a le plus ainlée. On était alors en 1687, et ce fut pendant ce séjour à Venise que le prince entra dans la ligue d'Augsbourg. La comtesse eut bien quelques regrets de voir son amant prendre liaison avec les ennemis de la France ; mais la Savoie était son pays d'adoption, et comme il semblait que les intérêts de cet État fussent de s' unir à l'Espagne, elle n'essaya pas de s'y opposer. Le sort des armes ne favorisa point Victor- Amédée. Le maréchal de Catinat s'empara de la moitié du Piémont. Mais si le prince n'eut pas les hasards pour lui , du moins il se comporta vaillamment. La comtesse eut fort à souffrir durant

cette guerre, car son amant s'y exposa beaucoup et reçut des blessures. Les troupes du roi de France pénétrèrent jusqu'à Turin, et le château de Rivoli fut brûlé. Enfin la bataille de la Marsaille, où les forces combinées de l'Allemagne, de l'Espagne et du Piémont furent anéanties, acheva d'épuiser les ressources de Victor-Amédée. Le traité de Gasal vint à temps pour sauver la Savoie d'une ruine totale, et la paix que le prince n'eût jamais dû rompre rendit le calme à son royaume.

Au milieu de ces événements d'importance, et qui durèrent plusieurs années, la comtesse eut un fils et une fille qui tous deux furent reconnus. M. de Savoie les combla de biens dès le berceau. Il donna beaucoup aussi à la mère, et l'on disait que jamais favorite d'un grand roi n'avait été plus riche que madame de Verrue en pierreries, en meubles et en

joyaux de toutes sortes. Quant à son crédit, il étaitarrivé à un tel point qu'il ne pouvait plus s'augmenter. La comtesse disposait de toutes les grâces et faveurs du prince. Elle dominait la cour, et quoiqu'elle vécût très-retirée, on trouve dans les lettres de ce temps une phrase remarquable, où il est écrit que dans le petit nombre d7occasions où les deux amants se montrèrent en public, le souverain de la Savoie était aux pieds de sa maîtresse, avec des respects infinis, comme devant une déesse. Qui eût osé jamais soupçonner que cette union fortifiée par les bienfaits, la reconnaissance, et par les gages que le ciel y avait ajoutés, fût tout près de finir sans qu'on pût donner aucune raison d'un changement? Cependant il en devait être ainsi.

Madame de Verrue se leva un beau jour avec un front soucieux. Rien n'avait varié

autour (Telle. Le prince était aussi tendre et aussi empressé à lui complaire ; la cour et les ministres étaient aussi humbles devant elle, sa puissance était au comble; la fortune, la santé, toutes les douceurs de la vie l'attendaient à son réveil comme de coutume, et pourtant elle voyait ces choses sous d'autres couleurs. L'ennui lui était venu. D'abord elle n'y prit pas garde, et pensa que ce fâcheux état de son esprit allait passer; mais le mal, au lieu de diminuer, s'accrut bientôt davantage. Elle ignorait elle-même que l'amour s'était enfui loin d'elle. Bien que l'habitude n'eût pas un grand pouvoir sur les idées de la comtesse, elle lui déguisait encore le changement survenu dans son cœur. M. de Savoie, toujours épris et inquiet comme un amant de la veille, s'aperçut à des signes imperceptibles, à des mots où perçait un peu d'aigreur et de moque-

rie, du refroidissement de sa maîtresse. Il n'y chercha pas de remède, pensant que cela finirait de soi-même, et tous deux allaient les yeux fermés vers le précipice où devait s'abîmer leur bonheur.

Jeanne de Luynes s'ennuya de M. de Savoie, de ses grandeurs, de ses richesses et de son bonheur même, parce qu'une femme doit finir par se lasser de tout ce qui ne varie point comme elle. S'il fallait trouver un motif à ces changements, on pourrait dire que les malheurs et les défaites du prince, les chagrins qu'il avait donnés à sa maîtresse par ses blessures, les inquiétudes qu'elle avait eues pour sa vie, avaient épuisé ce cœur délicat ; mais ce ne seraient que de vagues suppositions : s'il n'eût tenu à cela, c'eût été à quelque autre chose.

Avec les femmes, il faut avoir la philoso-

phie du Turc et dire : L'amour de madame de Verrue s'éteignit parce qu'il en devait être ainsi. Restait encore l'amitié, la reconnaissance et le partage de la tendresse qu'ils avaient tous deux pour leurs enfants; mais quand on n'a plus d'autre bagage que ces sentiments-là, on ne va pas loin.

Un accident bizarre vint porter le dernier coup aux liens qui retenaient encore la comtesse. Peut-être avait-elle donné de l'ombrage à quelque ministre, ou bien la duchesse de Savoie s'était-elle prise d'un accès de jalousie et de colère. Madame de Verrue, qui ne mangeait d'ordinaire qu'avec le prince, soupa un soir toute seule dans son appartement , et ses gens, qui étaient sans doute gagnés de longue main, lui donnèrent du poison. Elle fut saisie, en quittant la table, des symptômes les plus violents. C'était fait d'elle si M. de Savoie

n'eût été dans le palais, car on négligeait à dessein de la secourir. Par un rare bonheur, le prince avait étudié les moyens de se guérir des empoisonnements, et possédait les recettes de plusieurs contre-poisons. Il en prépara de sa main qui se trouvèrent efficaces. M. de Savoie demeura nuit et jour au chevet de la comtesse, jusqu'à ce qtfil l'eût mise hors de danger. Il la veilla comme une garde, et Ton peut dire qu'il l'arracha lui tout seul à la mort, qu'elle venait de voir de fort près.

Certes la comtesse avait un beau sujet de se rattacher à son amant en même temps qu'à la vie. La passion de M. de Savoie pour elle venait de se montrer avec éclat ; le prince avait donné cent preuves incontestables du désespoir où elle l'eût laissé en mourant; cependant ce fut tout le contraire qui arriva. Jeanne de Luyncs ne pardonna pas au prince le mal

qu'elle venait de souffrir à cause de lui. On dit souvent, et c'est une grande erreur, que l'amour des femmes se fortifie par les embarras et les souffrances qu'il leur procure. Il n'est pas moins faux de dire que celui des hommes s'excite par les grandes difficultés qu'on lui oppose. Ce sont de ces préceptes en crédit qui sont absolument le rebours de la vérité. Quoi qu'il en soit, madame de Verrue , en recouvrant la santé, s'aperçut enfin, de manière à n'en pouvoir douter, qu'il ne restait plus dans son cœur vestige de sa tendresse pour le duc de Savoie.

Bien d'aulresà sa place auraient jouél'amour pour en conserver les précieux accompagnements; mais sa loyauté naturelle et le respect qu'elle avait d'elle-même lui montrèrent cette position comme une chose basse et humiliante. Elle appela aussitôt à son aide ses résolutions

énergiques et son irrévocable volonté. D'abord elle eut l'idée d'instruire le prince de son changement, de pleurer avec lui ce qu'elle ne sentait plus, et de se retirer honorablement, comme une reine qui abdique. Un reste d'affection et de pitié la fit reculer devant les scènes déchirantes que cette façon d'agir allait amener. Une rêverie de quelques minutes seulement lui suggéra un autre parti, aussi sur et plus prompt que le premier, mais qui manqua son but; car il ne fut pas moins amer pour M. de Savoie. C'est ce qu'on verra au suivant chapitre.

La comtesse'était décidée à ne point imiter ces femmes qui n'osent pas avouer lejur inconstance, et qui conservent long-temps par faiblesse l'amant qu'elles n'aiment plus. Elle avait passé l'âge où le caractère est encore indécis, et l'habitude du pouvoir souverain avait

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fortifié son goût pour les partis extrêmes. Elle résolut donc de trancher dans le vif et de s'en- % fuir clandestinement sans faire d'adieux à M. de Savoie. Le chevalier de Luynes, son plus jeune frère, l'un des meilleurs officiers de la marine française, était la seule personne de son nom qui lui eût gardé de l'amitié malgré ses fautes. Ce fut à lui qu'elle eut recours. On voit par une lettre qu'elle écrivit au chevalier, qui était alors à Toulon, quelle terrible volonté avait madame de Verrue :

« Vous m'allez sans doute blâmer, mon cher frère, et je me maudis moi-même de toute mon âme. Je n'ai pas besoin de vous remettre en mémoire les sacrifices que j'ai faits à l'amour qui m'a jetée dans les bras du duc de Savoie. Vous savez qu'il m'en a coûté jusqu'à l'amitié de tous mes proches, excepté vous seul. En me donnant à Son Altesse, j'ai

brûlé tous mes vaisseaux et rompu avec le monde. Vous savez aussi les avantages et les plaisirs que j'ai trouvés en échange de mon honneur. En abandonnant les biens dont je jouis à présent, les autres ne me seront pas rendus, et je perdrai ma fortune et ma réputation tout ensemble. Il me faut pourtant les abandonner. Apprenez que je n'aime plus Son Altesse. Les regrets et la pensée de mon ingratitude ne sauraient me retenir dans une condition qui m'est insupportable. Je mourrais plutôt que de m'abaisser à faire le semblant d'une tendresse que je n'ai plus. Le prince m'aime avec trop d'ardeur pour que je songe à n'être que son amie. Venez donc promptement à mon aide. Si je tardais à partir, il m'arriverait assurément, à la première caresse que M. de Savoie me voudrait donner, de lui dire en face que je ne suis

plus pour lui ce qu'il imagine. Le 15 octobre, il doit être à Chambéry ; venez à Turin ce jour-là, et me conduisez jusqu'aux frontières, d'où je gagnerai Paris toute seule. Ne cherchez point à me détourner d'une envie qui est plus forte que moi. Si vous n'êtes pas arrivé ici au jour indiqué, je partirai sans vous, à l'aventure, dussé-je périr en chemin. Je vous envoie un papier de change de 20,000 livres sur un comptoir de Marseille ; achetez avec cela un carrosse neuf qui n'aille pas rompre sur la route, et quatre chevaux excellents.

« Votre affectionnée sœur et amie, « Jeanne de Ltjvnes, comtesse de Verrue. »

€ De Turin, le trentième de septembre 1699. »

Victor- A médée était obligé d'aller ouvrir les élats à Chambéry le 15 octobre, et pour

la première fois depuis bien des années, la comtesse refusa de l'accompagner en prétextant des douleurs que le poison lui avait laissées. Les amants ont de ces instincts profonds et secrets qui les avertissent vaguement des maux que l'avenir prépare. Sans reconnaître encore ce qui était survenu dans l'âme de sa maîtresse, M. de Savoie était frappé de mille petits changements aux manières, aux paroles de madame de Verrue, et jusque dans le son de la voix, car il s'opère comme une transformation générale dans une personne d'où l'amour se relire, aussi bien que dans celle dont il devient le maître. Le prince partit seul pour Chambéry, le cœur fortoppressé, avec l'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais Jeanne de Luynes. Cependant la comtesse lui avait paru si calme à l'instant de la séparation, qu'il nevoulut point croireà des frayeurs

qu'elle ne partageait pas, et il s'efforça de chasser ses sombres pressentiments.

Au jour désigné , le chevalier de Luynes arriva de grand matin au palais , et se fit introduire dans l'appartement de sa sœur. Il la trouva vêtue de ses habits de voyage et achevant ses préparatifs.

— Vous êtes de parole , lui dit la comtesse après l'avoir embrassé; ne perdons point de temps. J'ai envoyé mes femmes à l'église. Dans une heure , il faut que nous soyons en carrosse.

— Avez-vous une grosse somme d'argent?

demanda le chevalier.

— J'ai trois mille livres en or pour mon voyage.

— Et comment vivrez-vous à Paris?

— J'y ai pensé. J'emporte le moins que je puis de tout ce que Son Altesse m'a donné. Ce

coffret contient quelques pierreries , que je vendrai ; leur prix suffira pour me faire admettre dans un couvent.

— Quoi! vous préférez la vie maussade d'un couvent aux grandeurs d'une favorite! En vérité, vous êtes une tête folle.

— Aimez-vous mieux , dit la comtesse avec des yeux étincelants , que je demeure encore trois mois ici pour m'aller après cela jeter dans la rivière.

— Par ma foi! Jeanne,, je ne vous comprends pas. Je serais volontiers l'amant d'une reine qui ne me plairait que médiocrement.

Jeanne de Luynes haussa les épaules.

— Laissez-vous, au moins, une lettre pour M. de Savoie? dit le chevalier.

Le rouge monta aux joues de la comtesse,

car il y a quelque chose de honteux dans

l'ingratitude.

— J'ai dix fois pris la plume pour lui écrire, répondit-elle. Je sens encore pour lui une amitié extrême, je vous le jure; mais le courage me manque à l'idée que je vais lui déchirer le cœur.

— Ainsi, par excès de tendresse, vous lui allez porter ce coup mortel avec plus de barbarie , sans rien tenter pour l'adoucir? C'est une chose horrible, Jeanne. Allons, soyez pitoyable : écrivez un billet.

Madame de Verrue se mit devant une table, et trempa une plume dans Técn'loire. Elle n'eut pas tracé la première ligne qu'elle fondit en larmes.

— Impossible! dit-elle en se levant. Je ne partirais pas si je voulais lui apprendre ce qu'il m'en coûte de l'affliger.

— Eh ! le grand malheur quand vous resteriez! dit M. de Luynes.

— Si mon sacrifice pouvait durer, je n'hésiterais pas à le faire, reprit la comtesse; mais je vous l'ai dit : dans trois mois je serais morte. Chevalier , donnez-moi votre bras et partons.

Madame de Verrue entraîna son frère. Un carrosse les attendait au dehors du château • au bout de quelques minutes, Jeanne de

Luynes sortait de Turin,

Il n'y avait alors qu'une route praticable pour gagner la France : c'était celle par où M. de Savoie était allé aux états. Nos voyageurs ne. pouvaient faire autrement que de la suivre jusqu'à Aix, pour se diriger ensuite sur le canton de Genève par le chemin d'Annecy, et de là se rendre à Lyon. Or, le prince, tourmenté par ses craintes , avait dit un peu vite ses discours d'ouverture, et avait mis fin aux affaires trois jours plus tôt que decoutu-

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me. 11 laissa ses ministres à Chambéry, et remonta en carrosse avec une faible suite pour retourner en moins de temps à Turin. L'amour et l'impatience, perçant à travers ses paroles, donnaient des ailes à ses équipages.

La comtesse et son frère traversaient le bourg d'Aix en-Savoie, quand tout a coup leurs postillons furent arrêtés par un courrier de Son Altesse. Madame de Verrue entendit crier ces mots :

— Faites place à monseigneur le duc /le Savoie!

— Nous sommes pris I s'écria le chevalier de Luynes : voici le prince!

— Ne vous troublez point, dit la comtesse en se baissant au fond de la voiture sous les pieds de son frère. M. de Savoie ne vous connaît pas.

Le prince avait la tête à la portière ; soit qu'il y eût un air de mystère et de crainte sur la figure du chevalier, soit que la ressemblance de M. de Luynes avec sa sœur eût frappé M. de Savoie, il prit le cordon de son carrosse et fit arrêter, sans trop savoir ce qu'il voulait. Le premier écuyer et le capitaine des gardes se présentèrent à cheval pour recevoir les ordres ; mais Son Altesse, après un moment d'indécision , commanda qu'on se remît en roule et qu'on fît diligence.

En reprenant sa place à côté de son frère, madame de Verrue aperçut les derniers nuages de poussière qu'avaient soulevés les chevaux de l'escorte.

— Grâce à Dieu ! dit-elle, il a passé sans me voir.

— Vous avez un cœur de fer î s'écria le chevalier.

Quatre heure après, la comtesse avait franchi la frontière de la Savoie pour n'y jamais revenir.

Vllï.

Depuis deux mois environ , madame de Verrue vivait obscure et fort retirée aux Feuillantines de la rue Saint-Jacques, où personne des Luynesni des Chevreuse ne venait la voir, lorsqu'un matin, M. de Vernon, ambassadeur du roi de Piémont près la cour de France^

demanda la comtesse au parloir du couvent, et lui donna communication de la lettre suivante :

« Mon cher Yernon ,

« C'est à vous que je m'adresse au sujet de mes tristes amours, car madame la comtesse de Verrue a jugé à propos de s'enfuir sans me laisser aucun écrit pour m'instruire de ses résolutions. Elle voulait sans doute me rendre son abandon plus cruel, et vous lui pouvez dire qu'elle y a bien réussi.

« Au reçu des présentes missives , vous chercherez la comtesse dans Paris jusqu'à ce que vous l'ayez trouvée. Quand vous saurez le lieu de sa retraite, vous lui ferez une visite et vous lui porterez le reste de ses bijoux qu'elle a négligé de prendre par un étrange scrupule, qui m'afflige pour elle comme pour moi. Je vous enverrai dans peu la somme de huit

millions de livres sur des banques de Paris. Vous les donnerez à madame de Verrue. C'est l'équivalent des biens qu'elle avait daigné accepter quand elle m'aimait, et que j'ai fait vendre. 11 ne me convient ni de les reprendre, ni de la savoir en danger de souffrir de la gêne; encore moins de donner à une autre ce qu'elle tenait de moi, puisque je n'aurai jamais d'autre maîtresse.

« S'il faut que vous parliez en mon nom à cette infidèle, vous lui direz que, si elle m'eût appris son dessein de me quitter, je ne l'aurais point retenue par force. Vous ajouterez que je lui pardonne le mal qu'elle m'a fait, et que je lui souhaite de n'avoir jamais la conscience tourmentée par la pensée de son ingratitude.

« Sur ce, mon cher Vernon, je prie Dieu

qu'il vous conserve.

« Victou-Amédée h.

De Turin, le... décembre 1699»

M. de Vernon était un homme d'une exactitude extrême en toutes choses, et qui avait une dignité fort propre au rôle d'ambassadeur.

— Madame, dit-il quand la lecture fut ache vée, je vous ai fait voir cette lettre, afin que vous sachiez bien les sommes que vous avez à recevoir de Son Altesse le duc de Savoie.

M. de Vernon se couvrit ensuite pour parler au nom du prince, et il reprit d'un ton solennel :

— Madame, si vous eussiez appris au roi mon maître votre dessein de le quitter, il ne vous eût point retenue par force. Il vous pardonne le mal que vous lui avez fait, et vous souhaite de n'avoir jamais la conscience tourmentée par la pensée de votre ingratitude.

Gela dit, l'ambassadeur salua et sortit sans rien vouloir ajouter aux paroles de Victor- Amédée.

Selon nous, madame de Verrue avait eu raison de se séparer du prince de Savoie dès l'instant qu'elle ne l'aimait plus; nous lui aurions su gré pourtant de n'appartenir à personne après lui. Il y a de ces souvenirs auxquels on doit le reste de sa vie. Si l'on examine la conduite de la comtesse, il semble qu'elle était de ces femmes qui ne donnent jamais leur cœur tout entier et le retiennent par un coin, afin de le retirer quand elles jugent que l'amour leur a coûté assez cher. En cela elle fit l'opposé de la duchesse de La Vallière ; mais on ne voit point deux La Yallière dans tout un siècle, et avec ses imperfections madame de Verrue fut encore une fort aimable personne. Nous devons dire aussi que son intention avait été d'abord de passer ses jours au couvent, et que, sans doute, elle n'y eût pas manqué sans l'extraordinaire générosité

de M. de Savoie. De bonne foi, elle ne pouvait plus demeurer dans une cellule, ayant une fortune de huit millions délivres. Elle en sortit, et elle fit bien.

C'était alors le moment où l'étrange mortalité qui frappait les fils du roi, plongeait la cour dans le deuil. Le duc et la duchesse de Bourgogne venaient de mourir à peu de jours d'intervalle, et leurs enfants étaient tout près de les suivre. Il en périt deux presque subitement, et le dernier, le duc d'Anjou, qui était au berceau, ressentait déjà les atteintes du mal. Quelqu'un parla au roi de l'empoisonnement dont M. de Savoie avait si heureusement sauvé madame de Verrue. Datts ce moment d'inquiétude et d'effroi on fit appeler aussitôt la comtesse et on lui demanda si elle savait la recette du contre-poison auquel elle devait la vie. Elle l'avait conservée en effet; on en

donna une potion au duc d'Anjou, et soit par hasard ou autrement, le petit prince échappa à la mort.

Madame de Verrue dut à cette aventure la grande considération dont elle a joui plus tard à la cour de Louis XV, car le roi demeura persuadé que ses frères étaient morts du poison, et que sans la comtesse il les aurait suivis.

Le moyen d'avoir des amis, c'est d'être riche et de tenir table ouverte. Toute bannie du monde qu'elle était, madame de Verrue ne voulait point recevoir ces gens de mauvaise réputation qui sont toujours prêts à former un cercle chez ceux qui ne peuvent avoir la bonne compagnie. Avec du temps, de la patience et des dépenses considérables, la comtesse triompha peu à peu de toutes les difficultés. Elle eut des appartements si magnifiques, qu'on voulut les voir par curiosité. Elle se

composa un cabinet de tableaux estimés qui devint bientôt fort remarquable, car elle consacrait à cette dépense la somme énorme de cent mille livres par an (4). Les Chevreuse retournèrent chez elle des premiers; ils y a menèrent leurs amis, et la cour entière y revint à leur suite. La régence, qui commença sur ces entrefaites, ayant relâché les mœurs, on fit plus que d'oublier la jeunesse de madame de Verrue, on en parla comme d'une chose fort en son honneur. La comtesse eut l'amitié du cardinal Dubois, et l'on a dit qu'elle avait pris quelque part au gouvernement durant son ministère et celui de Fieury -7 mais cela n'est pas certain. On voit plutôt par les mémoires de ce temps qu'elle songeait uniquement aux plaisirs et qu'elle ne voulait pas avoir un seul instant de souci. Elle inventait

(1) Ce chiffre est exact.

chaque jour de nouveaux divertissements pour elle et ses intimes, et ce tourbillon ne s'arrêta pas un instant qu'à sa mort. Quoiqu'elle n'eût point le temps de lire au milieu de cette frérie continuelle, sa bibliothèque, toute composée-de romans et de pièces de théâtre, ne s'élevait pas à moins de quarante mille volumes ; c'était, disait-elle, pour faire vivre les libraires. D'abord elle reçut plus d'épicuriens et de gourmands que de beaux esprits ; cependant elle finit par épurer son monde et donna dans ses dernières années des soupers aux poètes et aux philosophes, qu'elle aima et protégea comme une souveraine. Elle fut sous ce rapport, non la rivale, mais l'émule de madame de Tencin, et si elle n'eut pas le même esprit, elle l'emporta en générosité à cause de sa grande fortune. On a dit qu'elle avait eu pour amant M. de Lafaye, à qui Voltaire a fait

l'honneur de donner fort à la légère le nom d'Horace français. Nous n'avons pas cherché à éclaircir ce point , afin de ne pas déconsidérer une femme qui avait de fort belles et grandes qualités, et à qui nous ne voudrions pas trouver d'autre^ tort que ses injustes sentiments pour le duc de Savoie.

Cette vie turbulente par où madame de Verrue a fini sa carrière semblera peut-être former des disparates avec sa jeunesse et son caraclère. Si cela n'eût duré que peu de temps, ou si la cour de la régence lui eût tenu rigueur, on pourrait dire que c'était une façon de s'étourdir pour oublier le mauvais pied où elle était dans le monde. Mais il n'en fut rien. Si elle eût montré quelque regret de son ingratitude pour M. de Savoie, on pourrait penser qu'elle déguisait , sous une gaîté turbulente, des remords et une tristesse importune;

mais lorsque les bruits de la renommée lui apprirent l'éclat et les grandeurs du règne de Victor-Amédée, on ne la vil jamais pousser un soupir. La comtesse n'ignora pas que son amant était demeuré inconsolable. Elle sut que la fille qu'elle lui avait laissée avait épousé le prince de Carignan, et que cette enfant serait devenue reine de Piémont, par ce beau mariage, si M. de Savoie eût perdu son fils. L'abdication singulière de ce grand prince et sa retraite dont il n'a pas dit les motifs furent attribuées aux peines de cœur. Tout cela fut rapporté à madame de Verrue, et cependant elle resta dans son inexorable indifférence et n'écouta ces nouvelles qu'avec une oreille distraite.

La comtesse n'avait pas donné beaucoup aux dissipations dans sa jeunesse. On l'avait mariée presque enfant. Les ennuis lui étaient t. i. 9

mauvaiset malsains, et on l'en avait abreuvée. Pendant ses amours avec M. de Savoie, elle avait vécu retirée. Elle consacra la fin de sa vie aux plaisirs. Elle s'y voua uniquement et y mit la même ardeur qu'à sa passion pour le prince, car elle l'avait aimé de tout son cœur. Avant l'abdication de Yictor-Amédée, madame de Verrue s'interrompit au milieu de son tumulte pour s'informer comment vivaient ses enfants à Turin. Elle pria l'ambassadeur de Piémont deluiendonner des nouvelles. On lui répondit que si elle avait pour eux le cœur d^une mère, on ne voulait pas la priver du bonheur de les embrasser. Ils vinrent à Paris en effet, et la comtesse sut que le prince leur avait commandé d'avoir pour elle un grand respect. Madame de Carignan surtout caressa beaucoup sa mère, et lui parla longuement des bontés etdesvertusdeM.de Savoie. N'ayant pas

trouvé une "seule fois en défaut la générosité romanesque de son amant, Jeanne de Luynes aurait eu le droit d'en avoir le cœur touché j mais, si cela lui est arrivé, ce furent des nuages qu'elle s'efforça de chasser de son esprit, de peur d'un moment de mélancolie. L'habitude des dissipations devint une seconde nature, et la comtesse ne songea qu'aux jouissances d'un luxe effréné. Elle fit tant qu'on l'accabla de compliments et de madrigaux, et qu'on lui donna le surnom de dame de volupté.

Son épilaphe qu'elle composa elle-même, montre où elle poussait son étrange fureur de vouloir passer pour insensible, étourdie et philosophe.

Ci-gît dans une paix profonde Cette dame de volupté, Qui, pour plus grande sûreté, Fit son paradis en ce monde.

Jeanne do Lu y nés , comtesse de Verrue, mourut le 18 novembre 1736 et peu chrétiennement. Son incrédulité, qui ne fut pas un semblant ni une bravade, prouve que, si les femmes sont inconstantes dans leurs sentiments, elles savent aussi poursuivre une idée jusqu'au tombeau une fois qu'elles l'ont bien solidement mise dans leur tête.

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