‹ Femmes de la RégenceChapitre 2 sur 3 · CLAUDINE DE TENG1N · texte numérisé non relu

CLAUDINE DE TENG1N

La famille des Guérin. — L'abbé Oui-dà et mademoiselle Nenni. — Le bal du receveur des gabelles,

Pendant les dernières années du règne de Louis XIV, madame de Maintenon avait si bien assoupli le roi et régenté la cour, que tout pliait à ses volontés. Parce qu'il était de son goût de ne bouger de la chapelle, et d'entendre tous les jours messe et salut, il fallait

qu'on l'imitât; la prude garda un\isage maussade et des sourcils froncés jusqu'à ce que Versailles fût devenu comme une espèce de couvent. Ce monde si brillant et si romanesque du beau temps des Lavallière et des Montespan, avait abjuré les plaisirs, les aventures et le bel esprit, pour ne songer qu'à des tracasseries de dévotes et à mener une vie de chartreux. Le roi étant vieux, il fallait que la cour entière s'arrangeât pour avoir soixante-dix ans, et cela s'opéra tout à coup sans murmure. On ne dansait plus que de loin en loin; Racine faisait des pièces religieuses, les belles dames ne découvraient plus leurs épaules, de peur d'être grondées, et venaient consumer leur jeunesse au salut où elles avaient des bougeoirs pour être vues de la Maintenon. Les rires et la folie dormaient comme les marmottes en hiver; les amours ne battaient que

d'une aile, et la galanterie n'allait plus qu'à la sourdine, le manteau sur le nez ou avec un masque hypocrite.

La ville, qui ne suit la cour qu'à distance, avait fini à la longue par prendre aussi l'ornière, et la province elle-même y arriva peu à peu, en sorte que le royaume entier faisait mine de n'être bientôt qu'un vaste séminaire. 11 faut rendre justice auxjcunesgens de tous les temps, et dire qu'ils n'aiment pas à s'abaisser au mensonge, ni à feindre la bigoterie. Les souverains et les modes sont impuissants à les y contraindre, et si les femmes se résignent à cause de l'asservissement naturel de leur position, les jeunes gens les abandonnent et cherchent leurs plaisirs ailleurs que dans la bonne compagnie, ce qui est toujours un malheur et porte un grand dommage aux mœurs.

Le duc d'Orléans donna le premier signal d'une rupture ouverte avec les austérités de Versailles. Il se moqua de la Maintenon en pleine table, donna des soupers où venaient les filles d'Opéra, et se fit bien vite une cour jeune et bardie qui chansonnait gaîment, buvait sec, jouait gros jeu et passait les nuits en débauches, mais où le bon ton et les femmes de qualité n'entraient point. Ce fut autour de ce noyau que le reste de la noblesse se rallia aussitôt après la mort du roi, et comme le pas était marqué à l'avance, les girouettes se retournèrent subitement; on tomba d'une extrême dévotion dans ce débordement général dont la régence a offert le spectacle.

Dans le temps où la pruderie et les bougeoirs de la chapelle étaient au fort de leur éclat, il y avait aux environs de Grenoble une

modeste famille retirée dans un petit château, mangeant les volailles de sa basse-cour , et n'allant guère à la ville que trois fois l'an dans une carriole pour voir des fêtes ou des comédies. La famille se composait d'une vieille mère, de deux garçons et de quatre filles, dont deux étaient nubiles. Leur nom était Guéri n; leur terre s'appelait Tencin, et comme elle les nourrissait, ils lui devaient autant qu'à feu leur père; c'était donc par reconnaissance et en même temps pour se donner un air de gentilhommerie qu'ils se faisaient annoncer les messieurs et demoiselles de Tencin. Ce petit monde était fort éveillé, avait des visages ronds et vermeils, des bouches bien fendues, des santés de moines et de l'appétit pour les plaisirs de toutes sortes.

L'aîné des Tencin montrait un peu plus de gravité que les autres, et M. d'Avré, qui le

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prit en amitié, l'emmena tout jeune dans une ambassade. La fille aînée donna dans les yeux de M. Ferréol, un très-riche financier. M. Fcrréol demanda la demoiselle, c'est assez dire qu'il l'obtint; il fépousa tout d'un coup à la volée, puis il partit avec elle. C'étaient déjà deux fardeaux et deux bouches de moins ; le cœur de la vieille mère et le château deTencin en furent un peu soulagés. Le second fils ne pouvait échapper à l'Église; on lui donna le nom d'abbé de Tencin, et il prit le petit collet en attendant l'âge de son ordination. Il restait encore la seconde fille, mademoiselle Claudine, dont nous allons parler au long. Elle n'entrait qu'à peine dans sa dix-septième année; mais elle avait l'esprit fort ouvert pour son âge; on lui trouvait dans la tournure, la physionomie et le son de voix, on ne sait quoi qui tournait la cervelle aux hommes. Elle avait

le cou fort beau et les yeux d'un bleu tendre; avec cela une humeur singulière et capricieuse qui la poussait à des coups de tête, de la patience pourtant dans l'exécution de ses projets, et beaucoup plus d'ambition que de scrupules, ce qui est mauvais pour faire son salut, mais excellent pour parvenir.

L'abbé, son frère, lui ressemblait en tous points avec plus de hardiesse et de persévérance, une plus grande soif d'honneurs et d'argent, et plus de solidité dans les vues. Tous deux avaient de l'esprit et la répartie prompte, douce ou maligne à emporter la pièce, suivant la circonstance. Malgré leur conformité de caractères, les instincts différents de leurs deux sexes produisaient entre eux un contraste qui frappait au premier abord. Comme, dans le monde, les hommes poursuivent et reçoivent, tandis que les fem-

mes se défendent et donnent, l'abbé acceptait au premier mot toutes les propositions qu'on lui faisait, au lieu que la demoiselle refusait sans réfléchir, sauf à revenir brusquement sur ses premières volontés. Ainsi Pierre de Tencin reçut de ses amis le sobriquet de l'abbé Oui-dà, et Claudine fut appelée mademoiselle Nenni, parce qu'elle répondait non à tout ce qu'on lui demandait. Du reste, le frère et la sœur s'aimaient d'amitié vive, et s'étaient promis cent fois que l'un ne trouverait pas la fortune sans partager avec l'autre.

Comme le vent soufflait à la dévotion dans ce momenl-là, et que les princes de PÉglise menaient une vie molle et pompeuse, l'abbé résolut en lui-même d'être un jour bénéficiaire et prélat. Cette idée s'ancra bien fermement dans sa tête un matin qu'il vit officier monseigneur Lccamus, l'archevêque de Gre-

noble. Claudine, en sa qualité de femme, était réduite à la triste condition d'attendre les volontés du sort; mais si on lui avait donné le choix, elle serait devenue plus volontiers la maîtresse du roi, que la supérieure d'un couvent. Sa mère la prit à part un beau jour, et lui dit d'un ton décidé :

— Ma chère Claudine, il peut arriver tout à l'heure que votre frère aîné vienne à nous demander de l'argent pour faire son chemin; il me faudra bientôt payer la pension de l'abbé au séminaire. Je vous donne l'année pleine, à partir d'aujourd'hui, pour trouver un mari. Après cela, si vous n'êtes point établie, vous entrerez, s'il vous plaît, en religion. Quand on n'a pas de fortune, on y supplée par de l'adresse, ou si le ciel vous a refusé du génie, on se résigne à servir le bon Dieu.

— Eh', comment voulez-vous, répondit la

jeune fille, que je trouve un mari sans bouger de cette maison, où je ne vois que des paysans?

— J'y ai songé. Nous vous mènerons à la ville une fois par mois. L'on vous fera une toilette avec la robe que votre père me donna lorsqu'il fut président à Grenoble. Vous irez danser chez M. le receveur des gabelles, et à la comédie s'il passe une troupe docteurs. Vous verrez des jeunes gens ; l'on vous dira ceux qui ont du bien ; c'est à vos yeux et à votre esprit de faire le reste. Soyez pourvue dans un an, sinon le voile vous attend.

— Hélas ! dit la demoiselle, à moins d'un miracle je serai religieuse, car les jeunes gens d'aujourd'hui mettent les écus au dessus de tout.

— Vous croyez cela, ma mie, et vous n'y entendez rien. Une jolie fil le peut toujours se

marier elle-même avec de la finesse. Ces vues intéressées des jeunes gens ne tiennent qu'à une chose, c'est que les demoiselles ignorent comment on inspire de l'amour. Dieu sait pourtant si cela est facile ! Les hommes ne demandent qu'à se monter l'imagination. Le secret est de leur persuader qu'on les préfère. Le plus avare et le plus froid s'échauffe aussitôt qu'il se croit distingué. L'on dit que c'est aux filles d'attendre qu'on les demande; moi, je soutiens quelles peuvent choisir celui qui leur plaît, se faire épouser en dépit de tout, et secouer ainsi leur pauvreté du jour au lendemain. Avez-vous besoin d'un exemple? je vous citerai mon propre mariage. Feu votre père était beau comme le jour quand je le rencontrai. 11 n'avait qu'une petite fortune, mais il me convint. Je lui fis les doux yeux, il vint à moi, M. Guérin ne m'eut pas dit trois t, i 10

mots de galanterie que je lui avais déjà percé le cœur. Il voulait m'enlever; ma vertu s'en offensa. Il fut à mes pieds, et nous nous épousâmes le 6 du mois de mai 1678. Je n'avais pas un sou vaillant, rien que ma gentillesse naturelle, avec force frères et sœurs aussi pauvres que moi, mais du savoir et mes vingt ans. . . et voilà comme on se marie.

La vieille mère donna, sur ce ton, d'excellents avis à sa fille, lui ouvrit quelque peu les idées, et lui apprit les petits manèges qu'il est permis à une demoiselle de hasarder en bonne compagnie, pour se faire des amis sans qu'on puisse blâmer sa conduite. Claudine écouta de ses fines oreilles, et résolut de mettre à profit la leçon sans qu'il fût besoin de la lui faire répéter deux fois. Après cela elle ne pensa plus qu'à se tailler une robe, et jura tout bas que si M. le receveur des gabelles

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donnait à danser, le plus riche cavalier de la fête aurait affaire à elle.

Le bal arriva bientôt. La demoiselle s'arrangea le mieux du monde, et à peu de frais, avec le poult de soie de sa mère; elle découvrit ses blanches épaules ornées du séduisant embonpoint de la jeunesse, mit à l'air des bras admirables, releva le rose de ses joues par un peu de poudre, et parsema toute sa personne de fleurs naturelles, puis elle lit en cet état son entrée chez le receveur. La maison était belle, les salles brillantes et décorées avec recherche; les lumières étaient à profusion et la symphonie parfaite. Mademoiselle Claudine voyait ce luxe pour la première fois de sa vie; l'ivresse et le feu des danses l'emportèrent si bien qu'elle perdit le fil de ses idées, oubliant ses projets, les instructions de sa mère et madame Guérin elle-même. Elle se jeta dans les

plaisirs sans regarder seulement les visages de ceux qui la conduisaient danser. Cependant, comme on remarqua ses grâces, le sang-froid lui revint lorsqu'elle sentit qu'on parlait d'elle favorablement.

Il y avait, à cette fête, de la noblesse de province en quantité ; mais on distinguait par dessus les autres un gentilhomme qui tenait de près à une famille de grands seigneurs; on l'appelait M. de Chandennier, parce qu'il était cousin du fameux capitaine des gardes, qui s'exila volontairement de la cour, et dont la disgrâce injuste et la fierté avaient fait du bruit. Son vrai nom était Rochechouart. On lui attribuait complaisamment les superbes qualités de son cousin, quoiqu'il en eût d'autres moins grandes. Le vicomte de Chandennier se disposait à partir pour la cour avec l'envie de s'y élever. Il avait de l'esprit, du

savoir-faire et de la franche originalité ; il comptait un peu sur les femmes et sur son épée, beaucoup sur sa famille et son argent, et visait à quelque riche mariage. Il portait d'ailleurs des moustaches retroussées; ses habits de lieutenant de chevau-légers lui allaient à merveille, et ses manières annonçaient une humeur entreprenante.

Dans ces réunions où les femmes viennent étaler leurs charmes aux regards des hommes, il y a toujours une espèce de guerre déclarée tacitement entre les deux sexes, et, selon l' usage des anciens combats, les chefs des deux partis se mesurent volontiers ensemble. Si M. de Chandennier était le plus considérable des cavaliers, mademoiselle de Tencinétait aussi la première parmi les danseuses. Après quelques minutes d'observation , Claudine ayant fixé ses yeux d'un bleu tendre sur ceux

du gentilhomme avec un air de défi, la flamme se mit aux poudres. M. de Chandennier se fit présenter à madame Guérin par le maître du logis, et prit le bras de la jeune fille pour la promener dans les salons.

— - Mademoiselle, lui dit-il, quelle vie mènet-on à Tencin ? Y suivez-vous la mode en passant les journées à l'église? A vez-vous un gros livre à' heures en maroquin, et parlez- vous beaucoup des choses de religion ?

— Nous n'y manquerions pas, monsieur le vicomte, si nous étions à Versailles; mais, dans notre village, ce seraient des peines qui ne rapporteraient rien.

— Je suis ravi d'apprendre que vous ne donnez pas dans le travers du moment. On ne touche plus aujourd'hui la main aux dames qu'en leur offrant l'eau bénite; on ne leur fait plus sa cour qu'avec des citations saintes, et

je ne suis pas docteur en ces matières. Quand je rencontre de la pruderie, je la prends au sérieux, et je me tiens pour dit qu'on ne veut pas de mes civilités.

— La pruderie n'est un amusement que pour les belles de la ville, qui ont du temps et des occasions; mais une fille de la campagne, comme moi, n'en retirerait aucun plaisir,

— A la bonne heure ! nous nous entendrons ensemble. Dites-moi charitablement comment il faudrait s'y prendre pour gagner votre cœur, car je me sens une terrible envie de vous plaire.

— Comment pourrais-je le savoir, n'ayant jamais eu le cœur pris?

— Vous n'ignorez pas sans doute quels sont les mérites que vous aimeriez à rencontrer dans celui qui mettrait son amour à vos genoux.

— Je n'y ai pas encore réfléchi.

— Cherchez un peu cela, je vous pria.

Pour être bien vu de vous, il n'est rien dont je ne fusse capable. Faudrait-il être le plus vaillant des paladins ou le plus fidèle des bergers?

— Celui des deux que vous voudrez. Remplissez l'univers du bruit de vos exploits ou bien rimez sur mes vertus ; je vous dirai après si j'en suis touchée.

— Ce serait trop long. Je préfère être simplement Chandennier, amoureux de mademoiselle de ïencin. Souffrez que je porte vos couleurs pendant les quinze jours que je vais passer à Grenoble.

— Je n'ai point de couleurs à moi, Monsieur.

— Qu'importe : vous avez pris aujourd'hui des rubans bleus; j'en veux avoir de semblables.

On badina sur ce pied quelques instants. Les violons ayant joué le menuet, Chandennier fît danser la demoiselle sans que la conversation y perdît rien, et tout le monde s'aperçut que le vicomte donnait à plein collier dans les filets de Claudine. Il ne la quittait plus, et, vers la fin de la soirée, il s'était si bien brûlé à cette lumière, que ses amis le plaisantaient en disant qu'il sentait le roussi. Madame Guérin suivait sa fille des yeux sans avoir l'air d'y songer, et quand elle jugea l'incendie bien allumé, un signe de main rappela Claudine, et on se retira. Chandennier descendit jusqu'à la porte avec les Tencin. D'autres personnes furent entraînées par son exemple, et le bal finit ainsi à l' improviste ► Comme toute la compagnie demandait à la fois ses gens, il y eut un peu de confusion . Madame Guérin et sa fille étaient montées

dans leur modeste carriole; M. de Chandennier s'approcha d'elles.

— Désirez-vous, Mesdames, leur dit-il, que mes laquais vous accompagnent avec des flambeaux jusqu'aux portes de la ville?

Claudine, cédant à son instinct, répondit aussitôt sans réflexion :

— Nenni ! Monsieur ; notre garçon connaît le chemin.

Le gentilhomme fit un salut, et se retourna vers l'abbé :

— Mademoiselle votre sœur, lui dit-il, me reçoit fort mal. Voudrez-vous bien malgré cela venir souper chez moi ce soir ?

— Oui-dà ! répondit l'abbé selon sa coutume ; ce sera beaucoup d'honneur pour moi.

— Vous êtes étrange, Claudine, disait la mère, avec votre manie de répondre par un

non à tout ce qu'on vous demande. Vous aurez fâché M. le vicomte en repoussant ses offres, qui étaient fort polies.

Mademoiselle Claudine allait toujours vite et loin lorsque ses idées retournaient, par un second mouvement, dans le sens inverse du premier.

— Je crois en effet, dit-elle, que j'ai commis une faute, et je vais la réparer.

Elle sortit sa tête de la voiture au moment où le valet de ferme donnait du fouet au cheval, et ajouta :

— Monsieur le vicomte, si vous faites quelque promenade hors de la ville, venez vous rafraîchir à Tencin.

— Êtes-vous folle, reprit la mère, de crier cela devant tout le monde? C'était à votre frère d'inviter M. de Chandennier, et non pas à vous»

Pendant que lu carriole prenait la route de Tencin, un jeune Mondor de la finance, qui enrageait de se voir éclipsé par Chandennier et ses amis, s'approcha du groupe des gentilshommes, et, avisant notre abbé, qui n'était pas vêtu magnifiquement, il lui fit à brûlepourpoint celte apostrophe :

— Monsieur, je vous conseille de chasser votre valet de chambre; il vous a mis votre collet de travers, et Ton pourrait croire que vous vous êtes habillé vous-mêriie.

Les autres Mondor s'efforcèrent de rire le plus haut qu'ils purent de cette impertinence. L'abbé répondit aussitôt :

— Je vous remercie de votre avis, Monsieur ; je m'habille moi-même, en effet. Mais il vous faut changer votre tailleur : le coquin vous met tant de boutons aux manches que vous ne pourriez embrasser une dame sans

lui faire des écorchures ou lui déchirer ses dentelles, et l'on croirait, à voir celte toilette, que vous n'avez point de maîtresse.

Ce fut le tour des gentilshommes à rire.

— Grand merci du conseil ! reprit le Mondor. Dépêchez-vous d'avoir la soutane et le rabat ; j'enverrai mes laquais à votre confessionnal.

— Ils seront bien venus. J'aurai soin de vous adresser mes créanciers, afin que vous les accommodiez en leur prêtant à usure.

— Je le ferai pour vous être agréable ; je ne saurais refuser de l'argent à un bon gentilhomme, et je suppose que vous l'êtes.

— Autant qu'il est possible quand on n'a qu'un père magistrat. C'est comme dans votre famille, où nous voyons qu'on ne dégénère pas.

— Nous ne souffrons pas la comparaison :

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il n'y a dans ma famille personne d'aussi gueux que vous.

— Mais nous vous cédons le pas du côté de la sottise, et quant à ma gueuserie, elle va finir, puisque vous m'allez prêter demain cinq cents pistoles.

— Sur lequel de vos fiefs me donnerez-vous hypothèque?

— M. de Chandennier et ses amis répondront pour moi.

— Assurément, dit Chandennier, si vous ne lui comptez demain les cinq cents pistoles, c'est moi qui vous prêterai des coups de bâton, et je vais vous servir un à-compte dans

l'instant.

L'abbé tira de son portefeuille un morceau

de papier et un crayon.

— Faites-moi votre billet au porteur, dit-il au Mondor; si vous êtes aussi riche que vous

l'assurez, vous devez payer les frais de votre insolence.

— Il me semble, répondit le financier, que vous n'êtes pas en reste avec moi.

— Allons, crièrent les gentilshommes, souscrivez le billet, ou bien nous vous rompons les épaules.

Le Mondor, abandonné par ses amis, et voyant que l'affaire tournait mal, fit un billet pour cinq cents pistoles, et se retira au milieu des brocards.

— Vertudieu ! monsieur l'abbé, dit Chandennier, vous ne gardez pas, comme on dit, votre langue dans la poche.

— C'est pourquoi, répondit Tencin, n'y gardant pas ma langue, je suis bien aise d'y mettre quelque argent.

— Venez chez moi, reprit Chandennier, je vous avancerai la somme, et vous me passerez

votre billet. Je me charge d'en obtenir le paiement.

On s'en alla souper gaiement, on se grisa le mieux du monde, et l'abbé fut déclaré tout d'une voix un bon compagnon.

Mademoiselle Claudine venait de sortir du lit, quand un exprès, envoyé de la veille, lui apporta un gros sac plein d'écus avec une petite lettre de son frèr&:

« J'ai gagné cette nuit cinq cents pistoles, ma chère sœur, écrivait l'abbé; je t'en donne la moitié. Avec le reste, je vais à Paris chercher fortune. Si je la rencontre, elle ne m'échappera point. Ne la manque pas non plus si elle vient à Tencin sous la figure d'un beau gentilhomme : tu m'entends ? et qu'un double zéphir nous conduise tous deux, comme dit Quinault. »

La visite à Tencin. — Comment on se fait religieuse par méchanceté.

Vieux ou jeunes, garçons ou filles, les Tencin avaient de ces esprits aventureux que rien n'étonne. Claudine porta l'argent et la lettre à sa mère, qui serra le sac d'écus dans son coffre. Elles soupirèrent toutes deux en disant :

— Le pauvre garçon, le voilà parti !

Et puis, madame Guérin reprit son aiguille, qu'aile avait laissée un moment, et Claudine courut en frétillant donner ses soins au ménage.

Trois jours environ après le bal du receveur, un matin que le soleil était brillant et que le vent d'automne rafraîchissait l'air, mademoiselle de Tencin aperçut de sa fenêtre des cavaliers qui traversaient la plaine. Elle descendit à la hâte avertir sa mère que M. de Chandennier arrivait au château. On avait tout préparé d'avance pour cette visite. Un valet de charrue, couvert d'un vieil habit rouge, se tenait à la grille en manière de suisse; d'autres paysans, transformés en domestiques, montaient la garde à chaque porte. On leur avait bien fait la leçon ; mais ces gens, avec leurs têtes dures, s'acquittèrent de leurs fonc-

lions tout de travers. Lorsque M. de Chandennîer parut, le concierge se confondit en salutations après lui avoir ouvert. Le palefrenier, qui vint prendre les chevaux, se mit en frais de politesse; il s'extasia sur la beauté de chaque bête, en demanda le prix, et répéta dix fois que monsieur était sûrement bien riche pour avoir des animaux pareils. Le laquais posté à la première porte s'était endormi profondément. Deux autres laquais, courant éperdus en sens divers, se heurtèrent nez contre nez, et demeurèrent étourdis du coup. Le visiteur parvint ainsi jusqu'au salon sans être annoncé. Madame Guérin garda néanmoins bonne contenance. Elle s'avança au bord de son tapis, fit ses trois révérences, et l'on prit des sièges. On causa des nouvelles du jour, qui étaient la ruine de madame des Ursins, et les noires calomnies qui couraient contre

le duc d'Orléans. Au boutd'une heure, madame Guérin, pensant que Chandennier ne reviendrait plus s'il s'ennuyait à la première visite, rompit les cérémonies en disant :

— Si monsieur le vicomte veut parcourir notre jardin, mes filles l'accompagneront.

Claudine et ses deux sœurs, dont la plus jeune avait dix ans, conduisirent Chandennier dans les parterres; la mère, assise au balcon, ne perdait pas ses enfants de vue; le gentilhomme put faire ainsi sa cour à Claudine sous une surveillance raisonnable. On lui donna des fleurs et des fruits; on lui servit ensuite une collation de campagne, et lorsqu'il remonta sur son cheval, il baisa les mains des dames et les joues des enfants, en promettant de revenir.

Le lendemain, il envova de la ville une pièce de gibier; on répondit à cette politesse

en le priant à diner. Il eut tout doucement habitude dans la maison, et, au bout d'un mois, il était encore à Grenoble, oubliant la cour, et ne laissant guère passer de jour sans aller à Tencin. M. de Chandennier avait, en un mot, la tête prise. Claudine l'avait captivé aussi bien par sa bonne humeur et son esprit que par sa beauté, car elle était de ces personnes rares qui animent tout ce qui les environne, et répandent autour d'elles la joie et le plaisir, en sorte que la compagnie des autres femmes perd beaucoup à la comparaison. Cependant Chandennier ne parlait pas de mariage, et nous devons dire qu'il n'y songeait pas non plus. Ses assiduités à Tencin n'auraient point donné prise à la médisance dans un autre temps; mais les dames d'alors, qui, par singerie de Versailles, avaient trois confesseurs pour un, et se nourrissaient d'ho-

mélies, commencèrent à faire une rumeur dans Grenoble. Les amis du vicomte, gens légers et incontinents de langage, disaient qu'il était l'amant de Claudine. Le bruit s'étendit aux quatre coins de la ville, et l'on décréta que mademoiselle de Tencin était une fille perdue.

Ces méchancetés arrivèrent aux oreilles de la supérieure des Augustinesde Montfleury, qui connaissait de longue date madame Guérin. L'abbesse accourut au château et conta la nouvelle. La confusion et la surprise furent grandes. La mère pleurait, et Claudine était bien honteuse, lorsque Chandennier entra.

— Vous venez à propos, lui dit mademoiselle Guérin. Savez-vousce que nous apprenons à linslant? Que l'on me donne partout pour votre maîtresse. Si vous avez encouragé

ces discours par vanité ou autrement, c'est une perfidie et une ingratitude dont il faut me rendre compte sur l'heure.

— Je ne suis ni un perfide ni un ingrat, répondit le vicomte, et d'ailleurs il est un moyen de réparer ce malheur.

— Quel moyen? s'écria Claudine impétueusement.

— C'est que vous deveniez ma femme.

— Votre femme ? Est-ce donc pour me mettre dans l'impossibilité de refuser votre main que vous avez souffert ces noirceurs ? Il fallait, Monsieur , attaquer mon cœur et non pas ma réputation. Je ne serai point voire femme.

— De bonne foi, Mademoiselle, reprit Chandennier, n'ai-je pas fait de mon mieux pour toucher votre cœur? Devez- vous écouter ce que répètent les sots? Si vous ne croyez pas

à ma loyauté, c'est que je n'ai point réussi à vous plaire. Consultez vos sentiments, et dites si vous avez quelque inclination pour moi.

Malgré son envie naturelle de répondre par un non, Claudine, se voyant au pied du mur, consentit à* faire une espèce d'aveu.

— Eh bien! dit-elle en rougissant, il se peut que j'aie de l'inclination pour vous; mais je vous donne trois mois pour réparer vos fautes, afin que vous n'épousiez pas une femme dont on parle mal. Je vais me retirer au couvent des Augustines, et si vous m'êtes fidèle, dans trois mois je serai à vous.

— Elle perd la raison! s'écria la mère.

— Vous me désespérez, Mademoiselle, disait le vicomte.

— C'est un point résolu, reprit Claudine. Madame l'abbesse, emmenez-moi au couvent ;

je veux goûter de la vie des religieuses. La jeune fille entraîna la supérieure, tandis que Ja mère éplorée suivait par derrière en répétant :

— Quelle tête a cette enfant, bon Dieu I Claudine embrassa madame Guérin, puis

au moment de sauter sur le marche-pied du carrosse, une voix intérieure lui cria que son premier mouvement ne valait rien. Elle se retourna vers M. de Chandennier, et lui dit avec vivacité :

— Ne comprenez-vous pas que c'est un caprice, et que j'abrégerai l'épreuve si vous êtes aimable et tendre?

Elle s'élança ensuite dans la voiture, et tendant un bras par la portière, elle donna la ceinture de sa robe au vicomte.

— Tenez, dit-elle encore, gardez ceci pour l'amour de moi ; je suis une folle de partir

ainsi, mais je vous paierai de votre ennui en

vous aimant de tout mon cœur.

Pendant la route de Tencin à Monttleury,

l'abbesse représentait à la demoiselle que sa conduite était imprudente, pour peu qu'elle

aimât ce gentilhomme et qu'elle n'eût pas de goût pour le cloître. Elle cita le sage proverbe qui commande de battre le fer quand il est chaud ; mais Claudine répondit par cet autre précepte, que tout vient à point à qui sait attendre ; et comme la passion du prosélytisme accompagne toujours le voile, madame la supérieure n'insista plus, et pensa que cette charmante fille mettrait de la gaieté dans son couvent.

En débarquant à Montfleury, Claudine de Tencin se vitaccablée de caresses par les sœurs, régalée de confitures, couchée dans le meilleur lit, installée dans la plus jolie cellule, avec une

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vue sur les jardins; on lui donna des instruments de musique et des livres parmi lesquels on feignait d'ignorer qu'il se trouvait des romans. La novice fut dispensée des offices de nuit, qui pouvaient la fatiguer, et notamment des matines. Les nonnes menaient une vie assez douce et ne suivaient à la rigueur les règles de l'ordre que pendant huit jours par an, à l'époque des inspections de l'archevêque. Le reste de Tannée, on faisait bonne chère ; on avait de la glace l'été, bon feu l'hiver, du linge fin, des heures de loisir, la liberté de recevoir des amis au parloir, un directeur tolérant, et jusqu'à du vin de Champagne dans la cave pour les grandes fêtes. Claudine, qui avait une autre idée de l'intérieur des couvents et qui n'était venue à Monlfleury que par un coup de tête, fut surprise agréablement de se voir plus à Taise que chez sa mère , sans ménage à cou-

duire, servie à souhait, entourée de compagnes jeunes et gaies comme elle , avec de l'oisiveté à discrétion. Au lieu d'éprouver des regrets, mademoiselle de Tencin crut avoir fait sagement. Elle construisit dans son imagination une petite histoire dont elle était i'héroïne. Il s'agissait de compléter le désespoir de Chandennier en se montrant disposée à prendre le voile, afin de mettre à une belle épreuve l'amour de ce gentilhomme, et de lui opposer des obstacles dont la passion la plus ardente pût seule triompher. Ce n'était pas trop des murs d'un monastère, ni du serment à Dieu. Un amant bien épris, et particulièrement celui de Claudine de Tencin, devait savoir franchir les grilles, escalader les murailles, enlever sa maîtresse , obtenir qu'elle fût relevée de ses va3ux en fléchissant le pape, et la conduire à l'église en robe de soie, après un enchaînement

bien nourri d'aventures et de malheurs , pouvant donner matière à deux volumes. Ainsi marche la cervelle des jeunes fdles : il n'est point de merveilles ni d'actions éclatantes dont leur beauté ne soit digne ; la conquête d'un royaume serait une bagatelle qu'un simple regard de leurs yeux paierait suffisamment ; et quant à la possession entière de leur personne, on l'obtient, mais on ne la mérite jamais.

Lors donc que M. de Ghandennier vint demander Claudine et lui parler de ses tourments, on ne fit que rire et on lui déclara nettement qu'il n'était pas au bout. Le gentilhomme fut piqué de voir qu'on ne s'empressait pas davantage d'accepter des offres brillantes dont tant d'autres eussent été fières. Il crut démêler, dans ces délais et ces badinages, qu'on ne l'aimait pas, et sa tendresse en fut

considérablement diminuée. D'un autre côté, ses amis le détournaient du mariage en lui rappelant ses projets ambitieux, la cour qui l'attendait et les plaisirs qu'il trouverait à Versailles. Ces remontrances commencèrent à ébranler M. de Chandennier; les railleries achevèrent de lui arracher le bandeau. On lui disait que sa belle faisait parade, auprès des nonnetles du couvent, de ses rigueurs pour un amant riche et de bonne maison, à qui elle n'avait rien à donner qu'une beauté fort ordinaire. Le vicomte était sensible aux sarcasmes. Un matin, sans prévenir personne, il demanda ses chevaux, plia bagages et sortit de Grenoble en laissant un billet laconique pour mademoiselle de Tencin.

« Je comprends trop bien , lui écrivait-il , que vous n'avez pas d^amour pour moi. Il ne me convient pas de jouer plus long-temps le rôle

d'un importun. Je croyais faire assez en vous offrant ma fortune et un nom de quelque prix. Vous n'en avez point voulu ; je vous souhaite de trouver mieux. »

Notre gentilhomme partit là-dessus, consolé par cette petite vengeance et soutenu par son amour-propre. Il se rendit à la cour où il occupa de beaux emplois et se maria grandement. Nous avons tout lieu de penser que ce fut ce Rochechouart qui, dans la suite, devint ministre de Louis XV.

Cette brusque rupture blessa vivement Claudine. L'affront était rude et la leçon sévère , car la conduite de M. de Chandennier était bien éloignée des rêveries de la demoiselle, et ce chapitre-là n'était pas prévu dans son roman. On en riait partout, les nonnes sous cape et îe monde ouvertement. Pour comble d'ennui, madame Guérin en fit un sujet de

sermon. La bonne dame revenait sur les fautes de sa fille comme le vieillard de Molière sur la galère inventée par Scapin. Claudine, outrée de dépit , déclara qu'elle voulait prononcer ses vœux et que c'était par la grâce du ciel qu'elle avait refusé un mari. Les dévotes furent aussitôt pour elle. On cessa de se moquer, et tout Grenoble voulut assister à la cérémonie édifiante de la prise de voile. Mademoiselle de Tencin devint ainsi religieuse professe par obstination et par colère amoureuse, c'est-à-dire dans toutes les conditions désirables pour en être fâchée dès le lendemain. On verra tout à l'heure que Claudine avait agi au rebours de sa vocation et combien il lui fallut de peines pour revenir sur un mot imprudent et détruire l'ouvrage d'une matinée.

ïl est des accommodements avec le cloître. — Confiance d'un bon

archevêque dans les vertus de Claudine et la mode

des églogues. — La chule d'un ange.

« Marie-toi promptenent, tu te repentiras à loisir. » Ce beau proverbe sur le mariage peut à plus forte raison s'appliquer à l'habit religieux. Mademoiselle Claudine ne fut pas plus tôt l'épouse du Seigneur, qu'elle sentit sa folie et l'abîme où elle s'était jetée aveuglét. i. . 12

ment. Cependant elle avait trop de sens pour se désespérer d'un malheur sans remède, et au lieu de se lamenter en vain, elle se proposa de goûter tous les agréments de la vie monastique, et de fermer les yeux sur ses privations.

Le couvent de Montfleury était proche de Grenoble, dans une situation délicieuse, à l'extrémité d'une promenade fréquentée par le beau monde. Les règles de l'ordre étant douces et le parloir toujours ouvert, les jeunes gens de la ville y avaient accès, et, sous le prétexte de visiter leurs sœurs, ils regardaient celles de leurs voisins. Mademoiselle de Tencin avait fait du bruit dans la province 5 on ne * venait pas à Grenoble sans chercher à la voir. Les gens mondains comme les dévots en étaient également curieux. La mode s'en mêla bientôt. Claudine était appelée à tous mo-

ments par les personnes de qualité qui lui apportaient des sucreries et lui présentaient leurs amis. L'abbesse, qui aimait la compa gnie, en était fort aise, et le parloir des Augustines devint un salon où il ne manquait plus que les violons, car l'amour et la coquetterie passaient au travers des grilles. Les plus jolies nonnes eurent bien vite choisi parmi les habitués des cavaliers à leur goût. Comme un mandement pouvait interrompre ces plaisirs, on mettait le temps à profit et les œillades et billets doux allaient grand train.

Un jour qu'il y avait au parloir société nombreuse et galante, les portes s'ouvrirent à deux battants, l'on vit entrer l'archevêque. Ce fut un coup de foudre pour les religieuses. La supérieure devint plus pâle que sa guimpe. Les jeunes gens tachèrent de s'évader sans être aperçus; il ne resta que les dames ;

niais les regards du prélat témoignaient assez de sa mauvaise humeur.

— Il paraît, dit-il, que ma visite trouble une véritable fête. D'où vient que l'on s'enfuit à mon approche ?

Claudine sentit qu'en gardant le silence, l'abbesse et les nonnes ressemblaient à des coupables pris en flagrant délit; elle avait naturellement la parole sur la main aussi bien devant un prince que devant un curé; c'est pourquoi elle se chargea de répondre au nom de ses compagnes.

— Monseigneur , dit-elle avec modestie , c'est moi seule que vous devez gronder et punir. Madame la supérieure m'aime d'amitié tendre; jesuis ici comme un enfant volontaire que l'on gâte. J'ai désiré recevoir mes parents et mes amis dans le parloir. On ne pouvait m'en accorder la permission sans la donner

aussi à mes compagnes. Ne nous privez pas, Monseigneur, d'un plaisir qui n'a rien de criminel, car l'Église ne nous défend pas de connaître encore les liens du sang.

— Qui est donc cette petite raisonneuse? demanda le prélat.

— Je suis la sœur Claudine , Monseigneur, autrement mademoiselle de Tencin. J'ai reçu le voile de vos mains il n'y a pas long-temps, quoiqu'un très-riche et noble gentilhomme me voulût prendre pour sa femme.

Monseigneur Lecamus, qui était l'indulgence et la bonté mêmes, avait plus vite fait de pardonner que de se mettre en colère. Son grand âge et sa piété ne rempechaient pas d'être sensible aux charmes de l'esprit. 11 regarda paternellement la jeune religieuse, et lui dit avec un peu d'embarras :

— Mais, mon enfant, on n'est pas au cou-

vent pour tenir un cercle ni pour y courir les mêmes dangers que clans le monde.

— Eh ! quels dangers pourrai-je courir dans la maison du Seigneur, moi qui ai méprisé les galanteries des hommes quand il m'était permis de les écouler? Ce n'est pas dans un honnête commerce avec le monde que les cœurs se corrompent, mais au contraire^ dans la solitude et l'ennui.

— Il faut pourtant obéir aux règles de votre ordre.

— Ah! que je voudrais être devant saint Augustin! Je lui dirais que l'extrême rigidité de la discipline est bonne pour les grands coupables; qu'il faisait bien, lui qui avait été un pécheur endurci, de racheter ses crimes par les pénitences; mais faut-il que de pauvres iilles comme nous passent leur vie dans les souffrances à pleurer les erreurs d'un monde

qu'elles ne connaissent pas, à expier des crimes qu'elles n'ont point commis et dont elles n'ont même aucune idée? Le ciel est trop juste pour demander des larmes et du repentir à l'innocence. Voilà ce que je dirais à saint Augustin, monseigneur, et je vous assure qu'il m'écouterait avec bienveillance.

— Allons, s'écria Tarchevêque, j'étais venu pour mettre fin à des abus, et vous verrez que cette petite m'arrachera encore des concessions !

— Il y a, dit l'abbesse, plus déraison dans les paroles de cette aimable fille que monseigneur ne le pense.

— Qui vous a dit que je ne sentais pas l'excellence de ses raisonnements? reprit l'archevêque. Ce n'est pas en vain que le ciel donne la sagesse et l'esprit. Je consens à laisser le parloir ouvert; mais j'exige qu'on

s'entretienne de sujets religieux. Je veux que Ton bannisse les conversations futiles, les méchants livres et les instruments de musique, toutes choses qui amollissent les cœurs et les disposent au péché.

Monseigneur Lecamus fit une inspection dans le couvent ; il supprima la moitié de la bibliothèque, et enleva les mandolines et les guitares. Par ce léger sacrifice, les nonnes conservèrent la liberté de communiquer avec leurs amis. Avant de quitter Montfleury , l'archevêque reprit le ton sévère pour adresser à mademoiselle de Tencin ces dernières paroles :

— Sœur Claudine, je connaîtrai par la suite si l'éloquence et la persuasion sont en vous des dons heureux ou funestes. Je vous rends responsable de la conduite de vos compagnes et de la réputation du couvent. Si jamais il

arrivait ici des malheurs et du scandale...

— Monseigneur , interrompit Claudine, il ne faudrait pas encore me condamner pour cela. Le démon est habile et rusé? s'il vient à tirer parti contre nous de vos bontés, nous nous consolerons en pensant qu'il en eût peutêtre tiré davantage de vos rigueurs et de votre colère. Priez Dieu seulement qu'il nous soutienne dans la bonne voie.

Le prélat ne put s'empêcher de sourire. 11 frappa doucement avec un doigt sur la joue de la jeune religieuse, et sortit en disant qu'il n'y avait pas moyen de se quereller avec un ange. Depuis ce moment, lorsque d'autres gens d'église venaient crier à l'archevêché contre les abus, monseigneur Lecamus leur répondait :

— Laissons à ces pauvres filles un peu de liberté. Je sais qu'elles n'en font pas mauvais

usage. H y a parmi elles un petit modèle d'innocence et de vertu qui m'a donné caution pour les autres.

Le digne homme avait pris Claudine en amitié. Lorsqu'il allait au couvent, il ne manquait pas de dire quelque mot affable ou élogieux à sa favorite. Mademoiselle de Tencin eut soin de le maintenir dans ces bonnes dispositions; les amusements du parloir reprirent leur cours avec une vivacité nouvelle, et ce triomphe éclatant remporté par les grâces de la jeunesse sur saint Augustin et les austérités de Tordre, rendit la sœur Claudine plus célèbre encore.

A cette époque, le célèbre Fontenelle avait déjà fait imprimer ses églogues, qui vinrent pousser jusqu'à la fureur le goût que madame Deshoulières avait amené du pastoral. Les bergers de Fontelle sentaient d'une lieue le

petit-maître et le bel esprit ; les bergères à talons rouges ressemblaient plus aux belles dames qui lisaient des romans qu'à des gardeuses de moutons : ce fut précisément ce qui valut à cet écrivain son prodigieux succès. La cour et la ville prirent feu pour ce nouveau genre. On ne se déguisa plus qu'avec la houlette et le chapeau de fleurs ; on se qualifia partout poétiquement des titres de bergers et bergères, et un phébus champêtre remplaça le phébus chevaleresque des La Calprenéde et des Scudéry. L'un valait bien l'autre, et chaque chose doit avoir son temps.

Il faut assurément, comme on s'en convaincra par cette histoire, que le dieu malin de Cythère en personne ait conduit à Grenoble monsieur de Fontelle dans l'instant où ce charmant écrivain touchait à l'apogée de sa gloire. Le Dauphiné entier s'en émut. Les dames

apprirent par cœur ses plus beaux passages ; les couronnes et les madrigaux pleuvaient sur sa tête. Or, il fut parlé de ses divins ouvrages au couvent de Montfleury , et Claudine brûla aussitôt du désir de connaître les bergeries de Fontenelle. Un des habitués du parloir, pour faire sa cour aux nonnettes, amena un jour au couvent l'auteur des Dialogues des Morts; un exemplaire des poésies pastorales fut offert solennellement à Tabbesse par autorisation de M. l'archevêque, car le vénérable prélat, trompé par le choix des sujets, se "persuada que cette littérature à l'eau rose ramènerait les âges de l'innocence. Les Augustines dévorèrent des églogues du matin au soir ; elles regrettèrent d'être vouées à Dieu, et de ne pouvoir plus mener paître les brebis ; mais elles firent l'acquisition d'un petit mouton. Le pauvre animal mangea plus de sucreries que

bB LA RÉGENCE. 493

d'herbe, el mourut étouffé par les caresses. Tout auprès du couvent de Montfleury demeurait un certain M. Destouches , jeune homme riche, généreux et de bonne mine, qui était singulier dans ses habitudes. Ce M. Destouches se prit d'une si furieuse passion pour l'églogue qu'il s'habilla en berger, et se promena ainsi pendant huit jours dans ses jardins, tenant à la main les livres de Fontenelle. Les sœurs l'aperçurent dans cette toilette par les fenêtres élevées du couvent 5 ce fut pour elles un délicieux et dangereux plaisir que de regarder ce beau Tyrcis auquel leur imagination de recluse prêtait toutes les vertus pastorales, dont l'amour et la fidélité sont les deux premières. Le jeune homme jetait souvent les yeux du côté où étaient les nonnettes, et comme il vit bien l'effet qu'il produisait sur elles par ses mœurs

champêtres, il chercha les moyens de communiquer avec ses voisines. Un de ses amis l'introduisit au parloir, et à peine eut-il essuyé de près les œillades de mademoiselle Claudine, et reconnu la conformité de goûts et de sentiments qui existait entre elle et lui, qu'une flamme subite les embrasa tous deux. Sur ces entrefaites, le vieux roi mourut, et les folies de la régence commencèrent. On ne jouait pas encore la comédie à l'abbaye de Chelles; mais à l'exception de la Trappe, tous les ordres monastiques se relâchèrent beaucoup. Nous ignorons comment s'y prit M, Destouches pour obtenir la permission de donner une fête pastorale aux religieuses de Montfleury. Nous savons seulement que la permission fut accordée. On voit, par une lettre du père Bougeant, jésuite, que la fête eut lieu le lundi de Pâques 1746. La supérieure

DE LA RÉf.ENCE. 495

et les nonnettes furent autorisées à se rendre au jardin de M. Destouches , où elles étaient seules invitées avec le père Bougeant. La sœur Claudine était la plus jolie de la réunion, et l'on comprit que la fête se donnait pour elle.

L'amphitryon avait fait servir un repas magnifique sous une tonnelle d'où l'on découvrait les beautés du jardin. Une cascade se répandait dans les bassins à l'extrémité des parterres, et dans le fond était en perspective un bois de tilleuls ingénieusement taillés en forme de parasols. Après le festin, qui était servi par des domestiques nègres, on regarda quelques danses où M. Destouches, toujours vêtu en berger , figura dans un quadrille champêtre. Ce spectacle amusa beaucoup les nonnes. On se promena ensuite dans les allées du parc en écoutant un concert de hautbois

et de chalumeaux. Un superbe feu d'artifice avait été préparé sur le gazon et fut tiré après le coucher du soleil. Ce divertissement captivait plus que le reste l'attention des religieuses, et ce n'était pas sans dessein que le maître du logis avait donné ses ordres pour quHl fût magnifique et de longue durée. A peine les fusées et les gerbes de feu eurent-elles commencé à s'élever dans les airs, que M. Destouches , prenant le bras de mademoiselle de Tencin , l'entraîna doucement loin de ses compagnes sous un bosquet de jasmins. Il se jeta aussitôt aux genoux de la nonnette, et ne manqua pas de lui déclarer son amour dans le style des bergeries dont il était bien pénétré.

— Adorable Claudine, dit-il, ma passion doit rompre le cruel silence qui me mène au tombeau.

— Au tombeau ! s'écria Claudine ; eh î Monsieur, vous avez le visage d'un homme plein de santé.

— Ah ! peut-être mon corps est-il en santé, mais à coup sûr mon âme se meurt, car vos appas m'enlèvent la raison. Depuis que je vous ai vue pour la première fois, les échos de ce jardin n'entendent plus d'autre nom que le vôtre. Ils répètent jour et nuit les soupirs que la douleur m'arrache sans cesse. Ayez compassion du plus fidèle des amants.

Claudine roula ses prunelles d'un bleu tendre avec un air de pitié :

— C'est un grand malheur pour vous, ditelle, que d'aimer une religieuse.

— Il est vrai, je lésais. Que faire, hélas' pour résister à l'amour qui m'enlace de ses filets? Songez, belle Claudine, combien les occasions de vous parier sont rares. Mettez

498 ff.mmes

plus de complaisance à écouler mes vœux^et plus d'empressement à y répondre que si vous étiez une simple paysanne jouissant de toute sa liberté. Les moments sont précieux. Voyez quelles peines j'ai prises pour amener cet entretien ! Répondez-moi, céleste Claudine; dois-je espérer de posséder votre tendresse ?

La religieuse était au comble de ses vœux de s'entendre parler ce langage pastoral; mais le goût de la négative l'emporta même cette fois sur tout le reste.

— Pour cela , non , Monsieur , répondit mademoiselle de Tencin que l'expérience n'avait point corrigée.

— Je vais donc mourir à l'instant , dit le berger en s'approchant d'un bassin qui avait trois pieds de profondeur.

Après avoir donné satisfaction à son natu-

rel par un pas en arrière, Claudine en fit quatre en avant pour obéir à son cœur :

— Arrêtez ! s'écria-t-elle en retenant l'amant désespéré par sa manche garnie de rubans. Je ne veux pas que vous périssiez, infortuné jeune homme, car j'aurais moins de remords de conscience à vous aimer qu'à vous voir mourir. Sachez mon secret dans cet instant suprême : mon cœur n'est pas indifférent à vos soupirs; je suis touchée de vos langueurs. Je vous aime enfin, mais laissez-moi fuir et cacher à jamais ma honte et la rougeur de mes joues.

En parlant ainsi, la nonnette tomba dans les bras du tendre berger. L'occasion était perfide et le gazon glissant. Les ennuis et l'abstinence du couvent rendent les filles faibles; l'ivresse de la fête avait troublé cette tête légère, l'amour et la nuit achevèrent la

défaite de Claudine. M. Destouches et mademoiselle de Tencin devinrent amants, mais au grand complet et non pas pour tresser des guirlandes, comme dans les pastorales du jour.

Si nous suivions exactement la belle manière de raconter qu'on employait sous la régence, nous serions en droit de mettre ici dans la bouche de notre héroïne une lamentation de trois pages qui fendrait le cœur de M. Deslouches et celui du lecteur en même temps.

Le berger répondrait victorieusement par trois autres pages de serments de fidélité; puis, à la fin de ce chapitre, on trouverait un joli dessin représentant deux colombes, emblème délicat de l'amour heureux. Ainsi procéda mademoiselle de Tencin elle-même lorsqu'elle écrivit plus tard ses jolis romans dont nous parlerons. Au lieu de couper les dialogues

comme nous faisons aujourd'hui, 'on donnait d'un seul trait tout ce qu'avait dit une personne, et on ripostait ensuite par une tirade où l'on mettait toutes les réponses de l'autre interlocuteur. C'était moins près de la nature que la manière d'à présent , mais peut-être préférable par la raison qu'il faut de l'art dans un récit. Mesdames deLafayette et de ïencin, M. de Marivaux, dans sa charmante histoire de Marianne, M. Crébillon fils et l'abbé Prévost suivaient cette méthode. Malgré ces grandes autorités, nous sommes forcés de nous rendre au goût de ce siècle. Nous nous bornerons donc à dire, en trois mots, que la sœur Claudine fendit véritablement le cœur de M. Destouches par ses reproches et ses pleurs, que le berger rassura la jeune religieuse, et que l'amour agita au dessus de ce couple intéressant ses ailes et son flambeau.

Quant aux colombes de rigueur, elles feront défaut 5 les âmes sensibles suppléeront à l'absence du cul-de-lampe par un effort de l'imagination, cet artiste puissant qui laisse bien loin derrière lui et les pinceaux et le burin.

Où l'on verra un berger machiniste, un archevêque essoulllé, une religieuse à travers champs et un encyclopédiste à la mamelle.

Le mur qui séparait le jardin de* M. Destouches du couvent des Augustines était fort élevé; mais avec le secours des échelles, la passion sait franchir des remparts escarpés.

Combien les filles seraient sages si le ciel

prenait soin de leur montrer avant leur faute les conséquences d'un premier crime! Une fois que mademoiselle de Tencin eut posé le pied dans la voie de perdition, elle n'essaya plus de revenir sur ses pas et se lança dans une intrigue amoureuse toute hérissée d'obstacles et de dangers. De son côté, M. Destouches mit une persévérance incroyable à chercher les moyens de voir l'objet de sa flamme. Notre berger vint à bout, à travers bien des périls, de descendre dans les jardins du couvent, et plus d'une fois il pénétra la nuit jusqu'à la cellule de la belle nonne. Le bonheur de ces amants était aussi grand que leur folie; mais il ne dura guère. L'inflexible nature n'eut pas égard à la situation de la religieuse, ni à la sainteté du lieu : Claudine sentit bientôt qu'elle était devenue mère; nous ne le dirions pas tranquillement si nous ne sa-

vions qu'elle portail dans son sein un des génies les plus fameux du xvme siècle, et qui dut sans doute sa vocation pour les mathématiques au talent de machiniste, que déploya le berger dans ses amours.

Une femme ordinaire, plongée dans le malheur où était mademoiselle de Tencin, eût infailliblement perdu le courage et les forces. Claudine mesura l'abîme ouvert devant elle et résolut d'en sortir le moins mal possible. M. Destouches lui offrit tous les secours en son pouvoir. Sa première pensée fut un enlèvement et une fuite en pays étranger; mais la religieuse avait le cœur trop bien placé pour se résigner à la honte sans tenter un expédient plus loyal et plus honnête. Sans confier son secret à personne, elle fit prier monseigneur Lecamus de venir la voir. L'archevêque arriva au couvent un matin pour donner

audience à la sœur Claudine. L'excellent homme se préparait à entendre quelque naïve confidence de fille recluse. Il demanda si sa favorite était contente des autres soeurs, ou si elle avait à se plaindre de leur conduite. Claudine répondit à cette question en tombant à deux genoux et en cachant son visage dans ses mains .

— Oh ! s'écria le digne prélat, voilà des signes d'une conscience bourrelée! Qu'est-il arrivé céans, mon enfant? parlez sans crainte. Le mal n'est peut-être pas bien grand.

— Plus grand, hélas ! que vous ne pouvez l'imaginer.

— Qu'est-ce donc? reprit l'archevêque; mon indulgence aurait-elle causé ici un malheur?

— Un malheur épouvantable , dit Claudine.

DE LA KÉGEISCL. 207

— Et comme vous êtes la cause du relâchement de la discipline, vous en avez des remords? Le casest-ilbien grave"? Vous aurez vu peut-être une de vos sœurs regarder les hommes avec des yeux qui exprimaient les désirs de la chair ?

— Plût au ciel qu'il n'y eût pas autre chose!

— Vous aurez surpris quelque billet d'amour ?

— Hélas! Monseigneur!

— Quoi ! ce serait pis que cela ! Mon Dieu ! pardonnez-moi ce que ma bouche va prononcer : des baisers ont été donnés à travers les grilles?

— Ah ! que vous êtes loin de la vérité ! s'écria Claudine en pleurant»

■—Holà! que vais-je donc apprendre? un homme aurait-il pénétré dans la 'maison de Dieu ?

— Vous l'avez dit, Monseigneur.

— Mais c'est un crime que les lois punissent.

— Un crime effroyable, une liaison coupable entre une religieuse et une personne du monde.

— Jeunes gens, jeunes gens ! dit le prélat ; n'est-il rien de sacré pour vous? Et quelle est cette infortunée qu'ils ont séduite?

— Elle est devant vous, Monseigneur !

— Devant moi, puissance des cieux !

Le bon archevêque se jeta dans un fauteuil, et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.

— Vous, reprit-il, que nous proposions pour modèle aux autres filles de ce couvent, vous êtes tombée dans les pièges du démon ! Ah! c'est moi qui suis le coupable; c'est contre moi que le Seigneur est courroucé. Saint

Augustin a voulu me punir. Je dormais sans peur et sans vigilance quand il me regardait avec colère. J'avais pour vous une affection presque mondaine; voilà sans doute le principe de tout ce mal. Consolez-vous, sœur Claudine, je garderai votre secret, je recevrai moi-même vos confessions. Nous fermerons le parloir et nous rétablirons ici la discipline. Quelques années de pénitences sévères vous réconcilieront avec le ciel.

Mademoiselle de Tencin essuya ses larmes et quitta son humble posture ; elle se releva pour prononcer d'une voix assurée les paroles qui suivent :

— Monseigneur, vous ne savez pas tout encore. J'ai maintenant d'autres devoirs à remplir que ceux d'une religieuse, d'autres sentiments que le repentir; ce n'est pas sans dessein que Dieu donne les enfants, et je suis mère.

210 FUMMES

A ce nouveau coup, monseigneur Lecamus demeura sans voix et trembla de tous ses membres.

— Je suis mère, reprit Claudine. Ce n'est donc plus à moi seule et au salut de mon âme qu'il faut penser. Ma honte ne doit pas entraîner celle de l'être innocent que je porte. Faites en sorte, Monseigneur, que je quitte ce couvent, que je sois relevée de mes vœux par le pape; mettez-y surtout de la diligence. Que les bulles arrivent avant que mon état ne soit visible. Ne perdons pas un temps précieux dans les pleurs et l'indécision. Je puis me vouer à la pénitence, mais seulement lorsque j'aurai obéi aux volontés célestes en assurant les jours et l'avenir de mon enfant.

— Vous avez raison, dit le prélat; poirçt de faiblesse ni d'indécision. La crainte d'être réprimandé comme je le mérite ne m'arrêtera

pas. Je vais écrire à Rome dès aujourd'hui, et, si le saint-père se rend à nos prières, vous sortirez de ce couvent dans un court délai.

Monseigneur Lecamus eut assez de générosité pour ne point demander le nom du séducteur; il se douta seulement que la fête donnée aux religieuses était l'origine de cette liaison. Il comprit que sa confiance dans la mode des pastorales avait été l'erreur d'un cœur innocent, et lorsqu'il songeait aux armes terribles que le démon en avait tirées contre lui, la rougeur montait à son front vénérable. Le saint homme écrivit au pape et lui soumit humblement l'affaire en rejetant les torts sur lui-même. Ses lettres furent remises par Fontenelle. L'auteur des Élogaes , qui se souvint de la belle religieuse et des succès qu'avaient eus les pastorales dans le couvent, employa

tout son crédit pour obtenir une décision favorable. Clément XI était fort heureusement un grand admirateur des arts libéraux et des gens d'esprit. Il répondit d'abord à l'archevêque par des reproches et une semonce; cependant son courroux s'apaisa bientôt. Il se rendit à l'urgence et au critique de la situation, à la crainte d'un scandale inévitable et aux prières de Fontenelle. 11 fut résolu que la sœur Claudine serait relevée d'une partie de ses vœux en ce qui concerne X obéissance et te pauvreté, c'est-à-dire qu'elle sortirait du couvent pour rentrer dans le monde ; mais afin que le public n'eût point le spectacle d'une religieuse mariée, mademoiselle de Tencin fut nommée chanoinesse au chapitre de la Neuville en Lyonnais, ce qui ne la dispensait pas du vœu de chasteté. Cette dispense était pourtant la plus nécessaire des trois, afin de

mettre la nonne égarée en mesure de faire sa paix avec le ciel. Peut-être en lui accordant ce troisième point lui eût-on -épargné bien des erreurs. Elle était encore assez jeune pour s'améliorer par le mariage. Lorsque la société vous place dans une catégorie d'exception, où votre naturel n'est pas à l'aise, elle devrait avoir la responsabilité de la moitié de vos fautes.

Claudine ne marchanda pas avec la cour de Rome, et fut heureuse de recevoir ses bulles comme elles étaient. Fontenelle, rappelé en France par ses affaires, vint lui-même délivrer la recluse, et malgré son égoïsme bien connu, il trouva quelque plaisir dans cette action généreuse. On ne savait pas encore au couvent l'état de Claudine; tout se passa donc pour le mieux.

Qu'on se figure la joie de M. Destouches t. i. 44

quand il vit tomber les chaînes de sa maîtresse, avec le voile et la guimpe ! Il put enfin lui faire porter les vertugadins et le chapeau de roses. Quelle ivresse pour les deux amants lorsque les portes du couvent s'ouvrirent et qu'ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en jurant de ne plusse quitter! Fontenelle, témoin de cette scène, en fut louché jusqu'à l'attendrissement; mais il ne regarda pas non plus sans émotion les charmes de cette divinité dangereuse, et après avoir rendu la liberté à Claudine, il s'en revint à Paris le cœur criblé des flèches de Cupidon.

Chacun a dans le caractère des traits principaux que les années et l'expérience parviennent seules à modifier. La fureur de répondre négativement influa tellement sur la destinée de mademoiselle de Tencin, qu'on peut la

considérer comme au dessus d'une simple habitude. Cette manie, toute féminine, était plus que l'esprit de contradiction; elle tenait encore à deux autres causes, qui étaient celte fausseté commune à toutes les femmes, et cette estime exagérée de soi-même qui accompagne presque toujours la jeunesse et la beauté. Nous voudrions connaître un siècle où l'éducation n'ait point eu pour but de renforcer la dissimulation chez les jeunes filles, afin de l'exalter par dessus les autres ; mais on voit dans les Essais du savant Montaigne que de tout temps on enseigna d'abord aux demoiselles Y art de la menterie, qui est déjà inné en elles et comme mélangé avec leur sang par la nature. On leur apprend à cacher au fond de leur cœur leurs plus simples désirs. S'il s'en trouve par hasard une qui soit loyale et sincère, elle souffre tant de sa franchise qu'elle

en a honte, et met ses soins à s'en corriger comme d'un vice. Doit-on donc s'étonner que Claudine, plus sagace et plus éveillée que ses semblables, ait aussi poussé plus loin que les autres la fureur du non? Justement parce qu'elle désirait beaucoup, parce qu'elle sentait vivement et qu'elle avait l'esprit ouvert, elle était obligée à de grands efforts pour enfermer ses désirs, colorer ses sentiments et mettre le bâillon à son esprit. Bien peu de gens ont le savoir de se maintenir entre les deux grandes classes qui se partagent le monde, les dupes et les trompeurs. La crainte invincible qu'éprouvent les femmes d'être dans la première les jette dans la seconde. Quant à l'article de la vanité, il n'est pas moins vulgaire ni moins naturel. Avec le lait maternel, les jeunes fdles sucent le mensonge et la coquetterie ; elles estiment dès l'âge de puberté

leurs beaux yeux plus chers que les trésors de TOrient. L'amour de Claudine pour la négative signifiait donc toujours l'une de ces deux choses : « Non, je ne désire, ne veux ou ne comprends pas ce que vous croyez; ou bien: Non, vous n'êtes pas digne que je vous accorde ce que vous souhaitez. »

Notre héroïne avait pourtant, outre l'instinct de la résistance et de la dissimulation, toutes les autres faiblesses de son sexe, et lorsqu'une certaine manière d'être vous a joue de mauvais tours et gêné dans vos passions, il faut bien finir par s'en défaire. On a le temps de réfléchir et d'apprendre à se connaître dans un couvent : mademoiselle de Tencin jugea qu'elle devait changer ses habitudes. Le souvenir de ses cinq années de religion lui resta gravé dans la mémoire, et la leçon lui profita amplement. Elle se proniii

de ne plus mériter son sobriquet de mademoiselle Ncnni! et de montrer au contraire un aimable laisser-aller, afin de ne décourager personne par la brusquerie. Elle résolut de tenir prudemment les amoureux en haleine, pour se donner le moyen de choisir sans précipitation ; elle y réussit parfaitement. Il semblait qu'elle eût mis de l'ordre dans son caractère, et porté en dernière ligne ce qui avait eu jusqu'alors le premier rang; ainsi, pendant ses intrigues ambitieuses, où elle s'occupa de la politique, elle déguisa fort habilement la profondeur de ses desseins sous les airs de la futilité, l'obstination et la force de volonté sous les dehors de la nonchalance, le désir ardent de gouverner les hommes sous les apparences d'un esprit léger, qui a besoin de l'appui et des conseils des autres. Mais n'anticipons point sur le cours des évènc-

ments, et pour aller au plus pressé, disons comment sœur Claudine se tira du pas difficile où l'avait entraînée son berger sensible.

Madame la chanoisesse fit d'abord un voyage à Lyon pour entrer en possession de sa prébende au chapitre de la Neuville, puis elle se cacha dans un petit village appelé Saint- Égrève, près de Grenoble, où elle donna le jour à un fils, le c2 janvier 1717. L'enfant fut appelé Jean d'Alembert, d'une petite terre que M. Destouches lui assura par un fidéi-commis, et le lecteur a déjà deviné, à ce nom, que ce garçon devint plus tard le fameux géomètre d'Alembert , philosophe encyclopédiste et secrétaire perpétuel de l'Académie après Fontenelle.

Avant de terminer cette première partie des aventures de la belle ïencin, nous dirons en-

core comment (init sa liaison avec M. Des louches. La jeune mère , tout occupée de son enfant, aurait pu demeurer long-temps heureuse et inconnue dans le village de Saint- Égrève , si le diable n'en eût ordonné autrement. M. Destouches était galant et de complexion fort amoureuse. Un jour du mois de mai, madame deTencin lui envoya un panier de cerises par une servante qui était jolie; le berger, séduit par des appâts champêtres, se rendit coupable d'infidélité, crime énorme dans réglogue aussi bien que dans le chevaleresque. Noire héroïne avait l'âme fière. Elle ressentit autant d'indignation que de chagrin de ce procédé anti-pastoral ; depuis ce moment, les amours avec le berger ne volèrent plus que d'une aile, malgré la réconciliation dont la querelle avait été suivie. Sur ces entrefaites, la vieille mère madame Guérin tomba

malade. Claudine courut à Tencin, et n'arriva que pour recevoir le dernier soupir de la bonne dame. Elle trouva dans les papiers de sa mère une lettre cachetée à son adresse, qui renfermait de longs et sages avis. Nous en citerons seulement un passage :

« Il est aussi important, ma chère Claudine, de bien savoir ce que l'on vaut que de ne pas s'en faire trop accroire. Quittez les vanités de jeune fille, qui ne mènent à rien, sinon à perdre le temps. L'univers ne viendra pas tout seul se mettre à vos genoux, à moins que vous ne l'aidiez un peu. Sachez bien que vous êtes une des plus aimables personnes de ce siècle; qu'il n'est pas sur la terre un seul homme , fût-ce même le régent du royaume, dont vous ne puissiez entreprendre la conquête. Ayez donc soin de frapper haut et d'employer utilement vos grâces; il ne vous en coûtera pas

plus que de les dépenser sur un théâtre borné. N'attendez pas que vous avez perdu votre beauté 5 c'est le plus puissant de vos moyens, et celui sans lequel les autres n'ont guère de valeur. Je vous laisse une somme de trois cents louis d'or que j'amasse depuis dix ans pour une occasion de conséquence. Allez à Paris , menez-y un train convenable, tâchez de voir la cour. On y parle de cent femmes qui n'ont pas la moitié de votre mérite. Si vous ne les effacez point, c'est que vous ne saurez pas vous servir de vos yeux. Allez, ma chère fille, je prierai le ciel qu'il vous soutienne. Il ne sera rien de plus agréable pour mon âme que de vous voir faire un bel et noble usage des dons que la nature vous a prodigués. »

Après avoir médité sur les avis maternels, Claudine prit un matin son grand courage, et se résolut à voyager. Quand ses malles furent

prêtes, elle regarda une dernière fois son visage dans le miroir, et en voyant le doux éclat de ses yeux, elle sourit avec confiance en disant :

— Je vous obéirai, ma mère, et si l'amour combat pour moi, ce sera au régent lui-même qne je ferai sentir mon pouvoir.

Puis elle partit, en laissant à l'infidèle Destouches une lettre d'adieux et le soin d'élever monsieur d'Alembert , ce dont il s'acquitta fort mal, puisqu'il abandonna cet enfant si précieux, à une vitrière.

L'arrivée à Paris. — Une lettre authentique. — Présentation à la cour. — L'amour battu par l'ambition .

A l'instant où la chanoinesse deTencin prit le chemin de Paris, la régence était dans tout son feu. Une fièvre d'extravagance retournait les cervelles ; on menait follement la politique et jusqu'aux conspirations. Le duc d'Orléans, pour mieux se livrer à ses plaisirs, laissait le

gouvernement à Dubois. Celui-ci, partagé entre les débauches et la police secrète, avait toujours un arriéré d'affaires dont il se débarrassait quelquefois en brûlant les dépêches sans les lire. Le fameux Law se chargeait de bouleverser les fortunes avec sa banque du Mississipi. Le soleil trouvait chaque matin les bougies allumées au Palais-Royal. Au Luxembourg , la duchesse de Berry épousait en cachette un cadet de Gascogne et vivait avec lui publiquement. Pour suivre ces exemples, la ville devenait aussi libertine que la cour. On soupait, on chansonnait et on faisait l'amour à la hâte, comme si c'eût été la dernière année du monde. Louis XV enfant, qui voyait ce dévergondage du fond des Tuileries, mettait à profit les leçons et préparait tout bas son règne de dissipation et de désordre. C'est ainsi qu'on se remettait des ennuis de

Versailles et des gronderiesde la Maintenon. L'histoire d'une nation ressemble assez à la vie d'un seul homme : après les guerres viennent les loisirs de la paix, après les dévotions la folie, après le sérieux le rire. Heureux ceux qui naissent dans le temps où l'humanité prends ses ébats et ne songe qu'à se divertir! comme elle va trop loin en toutes choses, cet excès-là du moins est préférable aux autres.

Claudine comprit qu'il était difficile de percer au milieu de ce tumulte, et qu'il fallait se faire distinguer par une habile diversion aux modes du jour. Elle prit d^abord un assez bel appartement dans le Marais, loua un carrosse à la semaine et donna des dîners. Son frère l'abbé présenta quelques amis. Fontenelle arriva, suivi de plusieurs poètes et philosophes. Cet écrivain était fort répandu et man-

geait plus souvent en ville que chez lui. Dans sa passion pour la chanoinesse, il parlait d'elle en de si bons termes qu'il donnait l'envie de la connaître. Un cercle considérable se forma peu à peu chez madame de Tencin. Il y venait beaucoup d'hommes, et dans le nombre, des gens de cour. La conversation y était toujours intéressante ou enjouée. La maîtresse du logis avait le rare mérite d'aimer véritablement l'esprit d^utrui et mettait ses hôtes en verve par le plaisir qu'elle prenait à les entendre. Quoique Fontenelle lui eût gardé le secret, on n'ignorait pas qu'elle avait été relevée de ses vœux pour une galanterie, et malgré sa sagesse du moment, chacun espérait lui plaire. C'est assez pour devenir célèbre que d'être jolie et d'avoir eu des aventures; mais il manquait encore la richesse, et madame de Tencin la souhaitait ardemment, comme un moyen de

se produire. L'occasion se présenta d'ellemême. Law fut amené un soir chez la belle religieuse, dans l'instant où le régent, engoué des systèmes de cet Irlandais, voulait lui donner les finances de l'État. La qualité d'étranger et de protestant d'Angleterre était le seul obstacle à ce projet. En causant avec madame de Tencin, Law raconta ses embarras. Lachanoinesse offrit en badinant l'abbé son frère, pour instruire le ministre et le convertir à la religion catholique. Ce fut un marché conclu. L'abbé y apporta toute la complaisance imaginable, et en peu de temps l'Irlandais devint catholique sans trop savoir ce que c'était. Pour prix de ce service, Law, qui était généreux, donna de ses papiers au frère et à la sœur pour une valeur d'un million, qu'ils réalisèrent prudemment en écus sonnants.

De ce jour commença l'éclatante fortune de t. i. 15

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