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la belle Tenein. Les plus petits et les premiers obstacles sont les plus longs à surmonter -, on ne fait rien de bon tant qu'on ne s'est point élevé au dessus d'eux. Notre ebanoinesse, une fois à l'abri de la gêne, put enfin donner carrière à son génie, et le lecteur verra que dans ses succès le bien-jouer eut une plus grande part que le basard. Fontenelle, qui avait soixante ans, paraissait encore jeune, à cause des soins qu'il prenait de sa personne. Il se montrait fort épris de madame de Tenein, et sans doute il aurait voulu, moitié par vanité, moitié par amour, remplir auprès d'elle l'emploi de secrétaire perpétuel, comme à l'Académie. Un jour qu'il peignait son martyre en termes ingénieux :
— Écoutez, lui dit la dame, vous êtes trop de mes amis pour que je vous laisse dans l'incertitude. Je n'irai pas jouer la pruderie
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avec vous qui savez mou histoire. Il vaut mieux que je vous dise toutes mes pensées : j'ai de l'ambition pour mon frère et pour moi; tant que je n'aurai pas satisfait cette fantaisie, je ferai une maîtresse maussade. Donnez-moi donc le temps de me passer ce caprice, et nous verrons ensuite en quel état sera mon cœur.
— L'ambition, répondit Fontenelle, n'est pas un caprice ; c'est une bonne grosse passion qui dévore les autres et ne s'arrête jamais. Il serait plus sage de l'étouffer que de s'y abandonner. Quel but se propose la vôtre?
— Je veux tout simplement que mon frère devienne ministre et gouverner par lui.
— Vertu de ma vie ! s'il en est ainsi, je ne suis pas au bout de mes tourments !
— Ne vous effrayez pas. Vous connaissez
la sottise de notre sexe, qui ne peut aller long-temps sans amour. J'ai du goût pour vous, de l'amitié, de la reconnaissance; au premier jour, un déboire, une déception ou une faute me rebuteront, et vous en profiterez.
— Hélas! dit Fontenelle, je ne m'abuse point. Il est vrai que les femmes ne vont jamais long-temps sans aimer -, mais ne mettrezvous pas votre amour aux gages de votre ambition ?
— Sans doute, et si je réussis, ce sera plus vite fini.
— Qui vous empêche de mener les deux choses de front ? Mêlez-vous du gouvernement, et donnez- moi votre tendresse.
— Eh ! mon pauvre ami, si je vous aimais, je n'aurais d'autre désir que de vous plaire. Prenez votre parti courageusement et, au lieu
de vous lamenter, soyez mon confident 5 tâchez que mon affection s'augmente par de petits services, et prêtez-moi votre aide pour conduire à bien mes projets.
Fontenelle vit qu'il perdait ses peines à combattre les envies d'une chanoinesse. 11 quitta le ton d'un soupirant et reprit d'un air dégagé :
— Je gage que vous me trouvez ridicule de vouloir vous détourner d'être ambitieuse, et vous avez raison. Cela vous sied mieux qu'à personne. Vos confidences seront une consolation pour moi, et je brûle à présent de voir vos triomphes. Est-il en mon pouvoir, belle dame, de vous être utile à quelque chose?
— A la bonne heure ! dit Claudine; vous voilà dans votre bon sens. Apprenez donc que le régent s'ennuie de la comtesse de Sabran . Il se plaint à ses roués de ne voir que des fem-
mes sans esprit. Vous dînez souvent chez M. de Noailles; faites en sorte qu'il parle de moi au prince.
— Comment! s'écria Fontenelle retournant à son premier rôle ; vous voulez devenir la maîtresse du régent ?
— Qui songe à cela? Je veux que le prince sache que j'existe. N'est-ce pas lui qui choisit les ministres ?
— C'est la vérité, reprit Fontenelle avec tristesse. Où donc ai-je la tète? Puisque vous le souhaitez, ingrate Claudine, je dirai demain aux Noailles l'admiration que j'ai pour vous.
Le joli ouvrage de la Pluralité des mondes était alors dans toutes les mains. Cette folàtrerie de la sciçnce reposait entièrement sur les tourbillons de Descartes, qui passaient déjà pour le rêve creux d'un homme de génie;
mais le petit livre que les systèmes cartésiens avaient inspiré à Fontenelle plaisait universellement. Il paraît que madame de Tencin en prit lecture quelques heures après la conversation que nous venons de rapporter. Elle imagina aussitôt d'écrire à Fontenelle au sujet de cet ouvrage , pensant qu'il montrerait volontiers une pièce toute à son honneur, et que l'amour-proprc de l'auteur surmonterait ainsi les craintes et les répugnances de l'amant. Fontenelle s'habillait pour aller dîner chez M. de Noailles lorsqu'un exprès lui remit la lettre suivante (1) :
(1) Cette lettre a été publiée dans les recueils de mesdames de La Suze, de Villars, de La Fayette, de Tencin, etc., mais jamais en entier. Dans l'extrait qui nous est tombé sous la main, les premières lignes et l'entrée en matière manquaient. Quant à la fin de la lettre, nous laissons à de plus habiles que nous le soin de l'entreprendre, de peur que si l'original se retrouvait, l'apocryphe ne fût bien au dessous de l'authentique.
« Mon cher poète, «Il me faut sans délai contenter mon envie de vous dire tout le plaisir que m'a procuré votre ouvrage. Comme je ne suis pas une femme pour m'en tenir à ce qui est raisonnable, je vais outrant les choses, et je renchéris encore sur vous-même. Je ne vois plus de tous côtés que des mondes. Il ne s'en faut guère que je ne m'égare avec Descartes dans les idées que sa philosophie me fournit. Tous ces tourbillons qui composent l'univers me font imaginer que chaque homme en particulier pourrait bien être un tourbillon, et voici comme je pose les premières bases de mon système : je regarde l'amour-propre, qui est le principe de nos mouvements, comme la matière céleste dans laquelle nous nageons. Lecœur de l'homme est le centre de son tourbillon ; les passions sont les planètes qui l'environnent j,
chaque planète entraîne après elle d'autres petites planètes ; l'amour, par exemple, emporte la jalousie; elles s'éclairent réciproquement, et par réflexion : toute leur lumière ne vient que de celle que le cœur leur envoie. Je place l'ambition après l'amour ; elle n'est pas si près du cœur que la première, aussi la chaleur qu'elle en reçoit lui donne un peu moins de vivacité. L'ambition aura autant de satellites que notre Jupiter ; mais ils deviendront différents, selon les différentes personnes qui composent les tourbillons : dans l'une, la vanité, les bassesses, l'intérêt , seront les satellites de l'ambition; dans l'autre, ce sera la véritable valeur, la grandeur d'âme et l'amour de la gloire ; la raison aura aussi sa place dans le tourbillon; mais elle est la dernière; c'est le bon Saturne dont nous ne sentons la révolulion qu'après trente ans. Les comètes ne sont
autre chose, dans mon système , que les réflexions ; ce sont ces corps étrangers qui, après bien des détours, viennent passer dans les tourbillons des passions. L'expérience nous apprend qu'elles n'ont ni bonnes ni mauvaises influences ; leur pouvoir se borne à donner quelques craintes et quelque trouble; mais ces craintes ne mènent à rien ; les choses vont
toujours leur train ordinaire »
L'esprit ne courait pas encore les rues sous la régence, et ceux qui le rencontraient, au lieu de l'éplucher pour se donner de l'importance, le goûtaient vivement et l'applaudissaient de bonne foi. Nous n'avions pas encore appris à nous gendarmer contre notre plaisir, ni à considérer le succès de notre voisin comme du bien volé à nous-même. Cette épi- Ire produisit l'effet qu'en attendait Claudine de Tencin ; Fontenelie, transporté d'aise, se hâta
do la montrer. On en répandijt partout des copies, et, dans la soirée, le régent s'en fit répéter deux fois la lecture. On se demandait, au Palais-Royal, qui était cette dame de ïencin qui écrivait si agréablement, et lorsqu'on sut qu'elle était jeune et belle, on pria M. de Noailles de la présenter à la cour.
— Adorable Claudine, disait Fontenelle, vous me désespérez en m'apprenant le prix inestimable du trésor qui m'est refusé. Que vous avez raison de comparer nos réflexions à des comètes errantes qui traversent les cieux sans déranger le cours des astres! Je sentais que je travaillais à ma ruine en publiant votre lettre, et cependant je ne pouvais me défendre de la communiquer à tout le monde.
— On n'est pas fort à plaindre, répondit Claudine, lorsqu'on satisfait une de ses passions aux dépens même d'une autre. Si vous
avez souffert de l'amour , voire vanité du moins n'a-t-elle pas eu quelque jouissance?
— Oui, je suis fier de votre mérite, et je fais comme ces voluptueux de l'Orient qui s'enivrent d'opium, sachant que cela les mène au tombeau.
— L'amour a des vertus supérieures à celles de l'opium ; il enivre les poètes, mais il les mène au tombeau si lentement que Pétrarque lui-même, grand buveur de ce poison, est mort de vieillesse à quatre-vingts ans.
Tout en faisant de l'esprit, madame de Tencin se disposait, par une toilette magnifique, à se rendre au Palais-Roval. On vint bientôt lui annoncer que le carrosse de M. de Noailles l'attendait.
— Allons, mon poète, dit-elle, donnez-moi votre main jusqu'à la voiture. Je compte sur vous pour me rendre immortelle quand mes projets auront réussi.
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— Ah ! que vous possédez bien, s^écria Fontenelle, le secret de rendre aimable cette vilaine ambition qui enlève aux autres femmes leurs plus précieuses qualités !
— Il est certain que je ne serai jamais une Maintenon.
Le pauvre Fontenelle resta immobile dans la rue à suivre des yeux le carrosse qui emportait au grand trot ses amours, puis il s'en retourna chez lui, en roulant dans sa tête les plus tristes images que ses craintes lui pussent fournir. Il voyait sa maîtresse effaçant les autres beautés delà cour, portant l'incendie dans tous les cœurs et s'étonnantde sa propre puissance jusqu'à partager le trouble qu'elle inspirait. Il lui semblait impossible que le régent n'en tombât pas amoureux au premier regard, et comment espérer que la chanoinesse fît la moindre résistance, entraînée commeelle
l'était par l'ambition? Dans sa jalousie, Fontenelle regrettait d'avoir soustrait cette nonne ingrate aux rigueurs du cloître; il poussait le dépit jusqu'à souhaiter qu'elle fût encore sous les grilles, dût-elle lui être enlevée à jamais , pourvu qu'elle fûtaussi perdue pour les autres. La fortune, qui ne consulte personne dans ses volontés, ne se trouvait pas en humeur, ce jour-là, de mener les choses aussi vite que Fontenelle l'imaginait. L'entrée de madame de Tencin au Palais-Royal n'avait été qu'une simple présentation. La duchesse d'Orléans avait dit quelques mots où l'on reconnaissait parfaitement qu'elle ignorait à qui elle s'adressait. De peur de se tromper, Madame s'était bornée à une inclination de tête. La duchesse de Berry, pour essayer un peu de conversation, avait demandé si Grenoble était loin de la mer et si les femmes s'y portaient bien.
Quant au régent, fatigue sans doute par les veilles et les plaisirs, il avait regardé d'un air distrait et avec des yeux éteints, puis il s'était remis à causer avec les hommes. Fontenelle se frottait les mains de contentement en apprenant ces détails, et cherchait à ramener à lui, par un détour, les pensées de sa belle; mais les âmes ambitieuses ne se rebutent pas plus pour un jour perdu qu'elles ne se rassasient à leur premier honneur. La visite à la cour, tout insignifiante qu'elle était, avait laissé un souvenir assez vif pour que l'esprit de Claudine en fût rempli. Les intimes, les amoureux , et Fontenelle lui-même , passaient comme des ombres chinoises devant la chanoinesse, plongée dans ses méditations. Elle prétexta des vapeurs pour se débarrasser des amis, et se retira dans sa chambre à coucher avant minuit, contrairement à ses habitudes.
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Avec un homme adonné aux excès comme le régent, dont le cœur et les sens étaient émoussés, une femme pouvait être la plus aimable et la plus belle de la terre sans produire aucune impression. Tel fut le sujet sur lequel médita madame de Tencin; et comme elle avait suffisamment de fierté pour ne pas vouloir descendre à des moyens honteux de se faire distinguer, elle résolut d'attendre, et se félicita d'avoir obtenu ses entrées à la cour. Elle vit plusieurs fois encore le régent sans en être remarquée. Cependant, un jour, l'un des amis du prince se chargea d'avoir des yeux pour lui en l'avertissant tout bas que cette nouvelle beauté laissait les autres à cent lieues derrière elle. Il n'en fallut pas davantage pour amener le duc d'Orléans auprès de la chanoinesse, et l'on pense bien qu'elle se mil assez en frais pour lui donner l'envie d'y
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revenir. Le temps était passé depuis des années où les dames faisaient languir les princes à leurs genoux, en leur opposant une vertu qui avait besoin de trois bons mois pour succomber avec la majesté de César. Ce long chapitre des scrupules avait autrefois le double mérite d'être charmant par lui-même et d'augmenter le prix du chapitre suivant, tandis que sous la régence on souhaitait à peine une femme comme un gourmand désire goûter d'un plat; encore n'avait-on pas même le bon esprit d'acheter l'instant du plaisir par un peu d^abstinence et de sobriété. Il est juste de dire aussi que le trop de facilité vaut encore mieux que les scrupules de comédie; que le caprice a beaucoup d'agréments, sans compter la chance de se tourner plus tard en passion. Ajoutons que, sous la régence, on ne feignait rien au delà de ce qu'on éprouvait, qu'on ne t. i. 46
couvrait pas ridiculement une velléité d'un jour sous le masque d'un amour éternel, et qu'il est mille fois plus sage de se lier sur un simple goût, que d'employer tout un arsenal de sentiments dont on n'a pas l'ombre dans Je cœur. Combien voit-on d'amants aujourd'hui se harasser l'esprit en moins d'une semaine, au point de préférer une franche rupture à leur bonheur simulé ? Mode pour mode, celle de la régence est encore au dessus de la nôtre. La palme est au beau siècle du feu roi Louis XIV.
Outre la rapidité particulière dont on menait l'amour du temps de la belle Tencin, les princes ont toujours joui du privilège d'abréger encore les formalités. Les femmes opposent d'aussi grands mots à un souverain qu'à un clerc; mais c'est le résultat qu'il faut voir. Le régent ne s'amusait point à batailler. Il
voulait trouver la page blanche au chapitre des scrupules, et prenait ses mesures en conséquence. Madame de Tencin reçut un malin la visite d'un personnage mystérieux, qui fut reçu en audience secrète. Le rouge monta plus d'une fois aux joues de la chanoinesse pendant cette conférence. Elle demanda le temps de réfléchir, et fit revenir le personnage trois fois. Ensuite on trouva d'un commun accord que le délai était honnête, et il fut convenu qu'à un jour déterminé madame de Tencin entrerait au Palais-Royal toute seule par les escaliers dérobés.
Les amoureux soupirants ont reçu en partage le don d'arriver mal à propos. Fontenelle n'eut garde d'y manquer ; il pénétra jusqu'à la toilette de l'ingrate Claudine au moment où elle vérifiait le compte de ses attraits avant de partir pour sa campagne galante. Dans le
trouble où la jetait la gravité de la circonstance, la clame posait ses mouches d'un doigt tremblant.
— Vous n'avez pas la main heureuse ce matin, lui dit Fontenelle; vous placez vos mouches de travers. Peut-on savoir d'où vient cette émotion qui perce dans tous vos mouvements ?
— Je me suis fâchée contre mes laquais.
— Avez-vous besoin de moi pour vous accompagner ?
— Vous ne connaissez point les gens chez qui je vais.
— A quoi donc pensez-vous ? Nous sommes en décembre ; il n'est pas encore midi, et vous prenez un éventail !
— C'est une distraction.
— De quel côté faites-vous des visites ?
— Je ne puis vous mener avec moi.
— N'en parlons plus.
On descendit jusqu'au carrosse de louage. Quand madame de Tencin eut sauté de son pied mignon dans la voiture, Fontenelle demanda par la portière quelle adresse il fallait donner au cocher.
— Allez au diable ! dit la chanoinesse avec impatience.
— Donnez-moi donc une place à vos côtés, car je vois trop bien que vous volez au devant du démon.
— Il ne vous recevrait pas. Dites au cocher que je vais au Palais-Royal, et qu'il s'arrête aux petites entrées.
— 0 fatale nouvelle !
— Une autre fois, mon cher ami, ne m'obligez pas à mentir et ne cherchez point à savoir ce qui peut vous affliger.
La chanoinesse reçoit une leçon et en donne une autre à son tour.
— L'amant à brevet et l'amant non vérifié. — Trois
défaites dans un jour .—La puissance arrive enfin .
Il n'existe que fort peu de documents sur les amours de courte durée entre le régent et la belle Tencin. L'entreprise de fixer le cœur d'un prince libertin était hardie et difficile. Soit que Claudine n'ait pas trouvé l'art de s'emparer du régent, soit qu'il ne lût plus
possible d'inspirer à ce prince un attachement durable, elle ne produisit sur lui qu'une impression légère. Ardente et passionnée comme elle l'était, notre chanoinesse ne supposait pas qu'on aimât à demi. Elle prêta d'abord à son illustre amant la moitié de son propre feu, et prit le jargon de la galanterie pour le langage de la véritable tendresse. Dans une jeune et belle femme d'un esprit supérieur, l'ambition est généreuse et choisit un but louable et honnête. On commence ainsi la carrière des intrigues avec le désir d'être une Agnès Sorel pour finir par devenir une des Ursins. Claudine voulait que le royaume lui dût le bonheur et la paix. Elle donna dans cette idée avec enthousiasme, et crut que la faiblesse du régent le rendrait facile à gouverner; mais cette versatilité de caractère, qui ne permettait jamais de se fier à la parole du prince.
se retrouvait aussi dans les jeux du cœur. S'il ne résistait à personne ouvertement, il était en revanche insaisissable comme le Protée de la fable. Claudine reconnut bientôt qu'elle ne prenait sur lui aucun empire.
Quoique le duc d'Orléans ne se mêlât presque pas des affaires, il y avait une aptitude remarquable, et faisait plus et de meilleure besogne dans une matinée, que Dubois en quatre jours. Au moment de sa liaison avec madame de Tencin, il ne manquait jamais d'assister au conseil, et consacrait un temps régulier aux soins du gouvernement; mais l'heure des affaires une fois passée, il ne vou-~ lait entendre parler de rien de sérieux. On sait qu'il s'enfermait tous les soirs avec ses roués, et que l'univers se fût écroulé sans que la nouvelle pût franchir les portes du Palaislloyal. Il fallait donc à une maîtresse des mé*
nagements infinis pour risquer de s'adresser au régent du royaume et non à l'homme, car dans le tête-à-tête, le prince commençait par supprimer l'étiquette et les titres. Madame de Tencin commit une grande faute en abordant sans précaution des sujets graves et en essayant d'inspirer au duc d'Orléans l'amour de la gloire. Non seulement elle ne trouva de ce côté que des charbons éteints, mais on lui répondit par des moqueries dont une autre se fût découragée.
Un jour qu'elle était revenue plusieurs fois à la charge sans obtenir aucune attention, Claudine eut l'imprudence d'en montrer du dépit et de prendre des airs boudeurs.
Plus le régent s'efforçait de paraître en belle humeur, plus elle affectait les soupirs et la mélancolie.
— Qu'avez-vous donc ce matin? demanda
Son Altesse Royale. D'où viennent ces sourcils froncés et cette tête penchée sur l'épaule?
— Je songe, répondit la dame , que vous pourriez laisser un nom immortel et rendre des services à l'État, si vous donniez moins à vos plaisirs, et que c'est grand dommage de voir un prince comme vous s'endormir dans la mollesse.
— Oh! que voici une belle phrase, Mademoiselle! on ne dit pas mieux dans les collèges. H faut mettre cela en latin, et nous l'enverrons chez le libraire.
— Riez-en si vous voulez, reprit Claudine, je vous assure que j'ai assez à cœur la réputation de Votre Altesse Royale pour me reprocher la part que je prends à ces dissipations qui vous détournent des intérêts du royaume.
—De mieux en mieux! Je pensais que nous étions ici pour nous divertir 5 rnaisil parait
que nous jouons une tragédie de Corneille. Tant de vertus ne doivent pas demeurer enfouies dans une alcôve, et nous allons les faire éclater en public par une scène de comédie.
Le régent appela le premier valet de chambre et lui commanda d'ouvrir les portes. C'était l'heure des entrées. Les roués et les intimes furent introduits à l'instant malgré les cris et les prières de madame de Tencin, qui s'était réfugiée à demi vêtue derrière un paravent.
— Messieurs, dit le prince, quand vous êtes avec vos maîtresses, je gage que vous passez le temps à vous réjouir et à faire l'amour. Il n1y en a pas un de vous qui ait causé entre deux draps de la bulle Unigenitus, ni de la rupture avec l'Espagne, ni du lit de justice. Allez , vous êtes tous des fainéants , des débauchés endurcis. Ne croyez pas que je vous
imite; apprenez au contraire qu'au lieu de caresser ma maîtresse comme un méchant et un libertin, j'écoute les beaux petits discours qu'elle me récite, la belle petite morale qu'elle me prêche sur les dangers de l'oisiveté, mère de tous les vices, et sur les devoirs d'un prince qui veut mériter de la bouche de ses sujets un beau petit sobriquet.
Le duc d'Orléans ouvrît alors le paravent et tira la chanoinesse de sa cachette.
— Venez çà, Mademoiselle, que je vous présente à mes amis. Voilà, Messieurs, l'aimable docteur qui me régale de tirades à la façon de Salluste et de Tite-Live. Nous n'avons parlé que de politique ce matin, et je compte lui donner en récompense une chaire à l'Université. Je veux que mademoiselle de Tencin enseigne à la jeunesse le grec et la philosophie. Comme j'ai puisé dans ses leçons tous les
fruits que j'en voulais recueillir, et que d'ailleurs je suis trop vieux pour recommencer mon éducation, je cède ce joli gouverneur à celui qui le voudra prendre.
Claudine avait bonne langue pour répondre en toutes circonstances. La colère l'aidant à surmonter la honte, elle s'écria impétueusement :
— Ce ne sont pas vos dignes compagnons qu'il faut me donner à instruire ; ce ne sont pas non plus les écoliers de l'Université , mais les filles du royaume, à qui je pourrai apprendre par expérience le danger de se laisser séduire par des princes, et les lâches procédés dont ils usent envers les femmes. Je leur dirai, non en grec, mais en bon français, qu'il n'y a rien à espérer des cœurs gangrenés, si ce n'est de se corrompre soi-même; qu'il vaut mieux, lorsqu'on a eu le malheur de les aimer, les trom-
per et se moquer d'eux par derrière, que de leur parler un langage décent et s'inquiéter de leur honneur. J'enseignerai cela aux filles, Monseigneur; et quand elles auront pris de mes leçons, je vous jure que vous n'en trouverez plus une seule à débaucher.
Cétait toujours un grand amusement pour le régent qu'une vive riposte, fût-ce contre luimême.
— A la bonne heure, dit-il; vous savez au moins répondre. Si vous étiez restée comme un emplâtre à gémir ou à pleurer, je ne vous aurais revue de ma vie. Ne nous fâchons point, ma chère âme, et dînons ensemble comme une paire d'amoureux. Je me sens un tendre pour vous à cause des vérités que vous m'avez dites.
— Grand merci! Monseigneur; je ne m'exposerai point à un second affront. Jai peur d'être plus corrompue que je ne pensais en
voyant ce tendre retour, car cela ressemble furieusement à un raffinement de perverti. Vous ne me reverrez jamais, et s'il vous reste assez de sang dans les veines pour rougir de votre ingratitude, portez, à côte de mon nom, cette inscription sur vos tablettes : « J'ai rompu avec celle-ci parce qu'elle était plus honnête femme que les autres. »
— Ma foi, s'écria le prince, j'en tiens, Messieurs, et je suis battu au jeu, comme disait mon aïeul Henri IV.
La dame fit une révérence et opéra sa retraite par les grands appartements devant tout le monde. Elle rencontra, dans les escaliers, Dubois qui arrivait portant ses papiers sous le bras.
— Où courez-vous avec cet air animé? demanda le galant ministre. Il semble, ma belle chanoinesse, qu'un vainqueur vous poursuive le glaive à la main.
— C'est la dernière fois que vous me voyez ici, monsieur l'abbé.
— Bone Deus! la dernière fois ! que vous at-on donc fait ? Est-ce qu'on vous a rendu d'un seul coup tout le mal causé par vos yeux?
Claudine raconta en deux mots, avec indignation, le tour qu'on venait de lui jouer.
— Ce n'est pas moi, reprit Dubois, qui aurais agi de la sorte. Plût à Dieu que je fusse le maître d'une âme comme la vôtre, et qu'elle voulût bien adoucir mes travaux en les partageant ! Désirez-vous que j'essaie d'amener une réconciliation ?
— Jamais, Monsieur; jamais je ne veux entendre le nom de ce perfide. Je suis dégoûtée du commerce des grands.
— ■ Un esprit de votre mérite ne doit pas être perdu. Je me féliciterais de la méchanceté de Son Altesse Royale, si vous daigniez me t. i. 47
donner les avis qu'il repousse et m'exhorter à bien faire.
— Je vous les donnerai , Monsieur, dit la chanoinesse emportée par son ressentiment.
— Les avis et le reste ? Ah ! belle Tencin , avec votre tendresse et votre génie, je deviendrai un ministre célèbre.
— S'il ne tient qu'à cela , vous le deviendrez.
— Vous m'aimerez par vengeance? c'est une chose dite. Touchez là ! je vous irai voir et consoler dans une heure.
Claudine frappa dans la main du ministre et rentra chez elle aussi étourdie du pacte conclu que du motif qui l'avait amené. Dubois, en homme habile, ne laissa pas aux sens de la belle irritée le temps de se refroidir ; une heure de réflexion aurait peut-être changé la face des choses. Il arriva plus tôt qu'il
n'avait promis, et déposa son amour et sa puissance aux genoux de madame de Tencin5 en excitant encore la colère dans ce cœur sensible. A force de lui répéter qu'elle gouvernerait en dépit du régent, il sut tourner à son profit le plaisir de la vengeance, et avant que notre héroïne troublée eût remis en ordre ses pensées, elle était la maîtresse de Dubois.
Le soir venu, Fontenelle la trouva fort confuse des événements du jour, et dans une disposition où tout autre femme eût volontiers trempé de larmes plusieurs mouchoirs. Claudine fit, de la meilleure foi du monde, le récit de ses aventures, dont Fontenelle tomba dans la consternation.
— Hélas I disait-il d'un ton lamentable, vous voilà donc embarquée dans d'autres amours, et cependant vous m'aviez promis que ) aurais l'héritage du prince.
— Laissez-moi le temps de me venger, répondit Claudine. Je veux prouver au régent qu'il ne m'a point rendu justice.
— Mais vous n'aimez pas ce Dubois; c'est le dépit qui vous a jetée entre ses bras.
— C'est le dépit et la soif de vengeance, j'en conviens ; mais cette soif est une passion, et je n'ai pour vous que le sentiment de l'amitié.
— Ah ! cruelle, il faut donc être prince ou
ministre pour mériter votre amour ? Ce n'est donc pas assez d'une constance éprouvée ni du dévouement le plus tendre? Ne suis-je pas digne d'un nom plus doux que celui d'ami ?
— Oui, je suis une ingrate, je devrais vous aimer.
— Donnez-moi donc au moins le nom d'amant, et souffrez que je vous en tienne le lan-
gage. Je serai comme ces ducs dont les brevets ne sont pas vérifiés et qui jouissent pourtant du titre et des honneurs.
— Eh bien ! je vous accorde le titre. Soyez amant en paroles et même en écritures, mais ne songez pas à la vérification du parlement.
Claudine ajouta en riant :
— - Sainte Vierge! trois batailles perdues en un jour!
— Les deux premières, dit Fontenelle, ne sont que des surprises, tandis que vous me rendez volontairement les clefs de la forteresse; j'estime donc ma victoire plus que les deux autres, et le vainqueur n'a rien de farouche puisqu'il ne lèvera point de contributions.
L'amant non vérifié baisa la main de sa belle en prononçant le serment de fidélité. On
soupa ensuite, et on se sépara comme à l'ordinaire. Depuis ce moment, Fontenelle prit dans ses lettres le style d'un amant heureux, et ne se gêna plus dans la conversation pour exprimer ses tendres sentiments. Claudine, n'ayant rien à se reprocher, souffrait cette licence poétique, et malgré les bruits de la renommée, nous croyons qu'il n'y eut jamais entre eux rien de plus que l'amour en paroles et en écritures, comme le disait la chanoinesse.
Dubois, pendant ce temps-là, fut l'amant à brevet de la belle Tencin qui prit sur lui un entier ascendant. L'intelligence du ministre n'avait rien de vaste. Elle s'attachait corps à corps aux petites choses, et tranchait à l'aveugle dans les grandes» Notre héroïne avait le coup d'œil plus perçant et ne nuisit point aux affaires, car elles auraient assurément marché
plus mal encore qu'elles n'ont fait sans ses lumières et ses bonnes intentions. Elle empêcha plus d'une fois Dubois de se passionner pour des idées chimériques, et si elle ne prévint pas la catastrophe de Law, c'est qu'il n'était pas possible d'arrêter le torrent.
Madame de Tencin s'amusait de sa puissance en la faisant sentir au régent. Elle contraria souvent les desseins du prince en leur opposant la volonté du ministre dont elle disposait à son gré. Le plaisir de ces petites vengeances eût été plus vif si l'indifférence du duc d'Orléans, en matière de gouvernement, n'eût approché d'une apathie absolue. Notre chanoinesse commença par assurer la fortune de son frère chéri. L'abbé de Tencin fut envoyé à Rome et obtint le chapeau pour Dubois. Il était actif, persévérant et ingénieux en médiocres expédients : on prit ces qualités.
pour du génie. Avec l'appui de Claudine il entra partout, se fit le bras droit de Dubois, et donna tout lieu de croire qu'il serait ministre un jour. Son ambition ne s'endormait pas plus que celle de sa sœur, car on voit par sa correspondance qu'il pensait lui-même au chapeau avant d'être évêque.
Ayantainsi pourvu au pluspressé, madame de Tencin usa de son crédit largement et de toutes les façons, tantôt bien tantôtmal.Sa maison était un petit ministère occulte où l'on distribuait les emplois et les faveurs. Elle avait raison de mettre à profit le temps et l'occasion, car il était écrit que cela devait bientôt finir. Elle fit son frère archevêque d'Embrun peu de jours avant la mort de Dubois, et si elle eût manqué celte atfaire, M. le duc, qui succéda au cardinal, n'eût pas été aussi galant.
Mais c'est ici le moment de dire comment
l'abbé, sur le point de recevoir sa mitre, et
Claudine au milieu de ses intrigues, furent
frappés de deux coups imprévus et terribles,
dont ils faillirent succomber ensemble et dont
leur réputation ne se releva jamais entièrement.
Madame de Tencin et l'abbé son frère ont maille à partir avec la
j ustice, l'un pour une friponnerie, et l'autre pour
un coup de pistolet,
L'abbé de Tencin avait mené une vie embarrassée pendant que sa sœur était au couvent. La misère l'avait plus dune fois serré de fort près, et dans un moment de pénurie il avait fait marché d'un petit prieuré avec un certain abbé La Vaissière qu'il avait trompé sur le
chiffre du bénéfice. Ce La Vaissière, qui lui en gardait une rancune de prêtre, ne poursuivit pas son vendeur tant qu'il le vit dans les bas étages; mais aussitôt qu'on parla d'envoyer notre abbé à Rome, il lui intenta devant le parlement un double procès en faux et en simonie. Tencin n'y prit pas garde et se crut au dessus d'une pareille atteinte. Le procès s'instruisit sourdement. Le jour arrivé, La Yaissière fit tant de bruit dans la ville, que des gens de cour, des pairs et le prince de Gonti lui-même voulurent assister à la séance du parlement. Le banc des gens du roi et les lanternes furent remplis de monde. L'abbé montra de la noblesse et de la dignité. 11 parla de ses ennemis d'un air de mépris qui lui donna d'abord gain de cause dans l'opinion ; il poussa l'assurance jusqu'à nier le contrat de vente dont il ne croyait pas qu'il
existât de preuves écrites. L'avocat de son adversaire déclara qu'il lui ferait réparation d'honneur s'il voulait jurer publiquement qu'il n'y avait point eu de marché. Tencin se leva pour prononcer le serment ; mais l'avocat, lui coupant la parole, s'écria qu'il s'allait parjurer, et montra aux juges une lettre originale qui traitait du prieuré, signée en toutes lettres de l'abbé de Tencin. Des rires partirent des bancs publics, et l'arrêt qui condamnait notre abbé à l'amende contint un blâme flétrissant. Tencin se relira honteux au milieu des huées. Toute la ville parla de son faux serment, et à une autre époque ce coup l'eût accablé ; mais on était si léger alors que l'affaire fut oubliée promptement. Dubois n'abandonna point le frère de sa maîtresse pour si peu de chose ; il lui conserva sa mission auprès du saint-père, et lui posa la mitre sur
la tête et la crosse en main à son retour de Rome. La Vaissière demeura toujours obscur, et notre abbé n'ayant jamais voulu se venger, on ne sut bientôt plus si Tencin n'avait pas été victime de la haine et de l'envie*, l'appui du ministre et les honneurs lui rendirent d'ailleurs autant de considération qu'il en fallait rigoureusement dans le temps où il vivait.
Tandis que le bruit allait se dissipant, et que l'abbé faisait, comme on dit, nouvelle peau dans son archevêché, Claudine, devenue la maîtresse avouée du cardinal Dubois, avait pris un grand état de maison. Elle disposait en réalité de tout, et comme elle usait de son pouvoir avec grâce et bonté, on l'aimait assez généralement.
Parmi ses plus assidus serviteurs se trouvait un certain Lafresnaye, conseiller au grand
conseil, espèce d'hypocondriaque avec une figure bizarre et des cheveux hérissés. Cet homme qui avait un orgueil chatouilleux et violent, comprenait toutes choses de travers, et l'amour qu'il ressentit pour la chanoinesse acheva, sans qu'on s'en doutât, de le rendre fou. Au lieu de déclarer sa passion, et de s'informer s'il avait quelque espoir de plaire, ce Lafresnaye imagina de donner des présents et des soupers à madame de Tencin et à ses amis. Il se* ruina en réjouissances de nuit et en ballets magnifiques. Il eut des acteurs chez lui tout un hiver, ce qui était fort coûteux. Chacun pensait que ces fêtes étaient sans autre but que de plaire à la maîtresse du ministre. Cependant, à force de puiser au coffre, ce gentilhomme se trouva un matin à sa dernière pièce. Il entra chez Claudine avec un air triomphant, et lui dit, en faisant des pirouettes :
— Vous voyez en moi le plus léger de ceux qui se meurent d'amour pour vous, adorable Tencin. Je puis me vanter d'avoir dépensé tout mon bien pour vos beaux yeux ; mais c'est d'aujourd'hui que va commencer ma plus grande fortune. Vous êtes sensible et compatissante. L'amour que j'ai caché depuis six mois, touchera votre excellent cœur.
— Quelle est cette plaisanterie? demanda Claudine avec effroi.
— Je ne plaisante pas. Vous m'auriez peutêtre dédaigné riche et heureux ; vous m'aimerez pauvre et sans ressources, en pensant combien peu d'hommes sont capables de se ruiner ainsi.
— Calmez-vous, répondit Claudine. Vous avez agi en cervelle brûlée, mon cher monsieur. Ce n'est pas un titre à ma tendresse que d'avoir jeté l'argent par les fenêtres.
'<— Quoi, vraiment ! reprit Lafresnaye tombant de son haut. Vous n'êtes pas émue de compassion après tout ce que j'ai fait pour vous?
— Vos folles dépenses m'aftiigent et votre état m'intéresse; mais je ne vous aime et ne vous aimerai point pour cela.
— Oh ! quelle erreur fut la mienne ! Vous êtes donc une femme sans cœur, qui m'abandonnez et vous moquez de moi lorsque vous avez consommé ma ruine !
— Voilà, Monsieur, une étrange façon d'expliquer les choses. Parce qu'il vous a plu de dissiper votre fortune, vous voulez que je sois responsable de vos extravagances ! Je ne vous abandonne point, et je vous offre au contraire d'intercéder auprès de M. le cardinal pour qu'il cherche un remède au mauvais état de vos affaires.
— Encore mieux ! s'écria Lafresnaye rouge de fureur. Vous me supposez une âme assez basse pour me consoler de vos injustes rigueurs en acceptant de l'argent ! C'est vous qui avez une âme lâche et perfide. Mais je dirai à toute la terre les abominables sentiments que vous déguisez sous cet air simple et bon. Je vous accorde une heure pour vous repentir et revenir à d'autres pensées.
— Mes réflexions sont toutes faites, Monsieur. Je ne donne pas mon cœur à qui le demande en me posant le poignard sur la gorge. Vos menaces sont vaines et ridicules, et je vous tiens pour un insensé plus digne de pitié que de colère.
— Comme il vous plaira, Madame. Je vous déclare donc une guerre mortelle; vous apprendrez ce que c'est que de réduire au désespoir un homme qui ne craint pas de
succomber lui-même pourvu qu'il se venge.
Lafresnaye partit exaspéré. Il monta, sans s'ouvrir à personne, un plan de vengeance fort singulier et qui faillit perdre Claudine, car la folie en était si extrême qu'elle ressemblait à la profondeur la plus diabolique. A partir de ce jour, on vit partout le conseiller en désordre, avec des habits en loques, et quand on lui demandait la cause de cette conduite :
— C'est la Tencin, répondait-il, qui m'a réduit où vous me voyez, par ses méchancetés et ses ruses. Défiez-vous de cette créature dangereuse.
On n'y fit pas grande attention d'abord; mais, à la longue, on s'étonna d'entendre toujours les mêmes plaintes. Lafresnaye tâchait de parler raisonnablement pour donner du poids à ses demi- mots. Il feignait de ne point oser tout dire par crainte d'une perse-
culion. Le monde, qui aime à croire le mal, ne supposait pas qu'un homme put jouer si long-temps une comédie à laquelle il n'avait rien à gagner. Madame de Tencin fut avertie de ces manèges et poussa la générosité jusqu'à n'en tenir aucun compte, Tout cela eût fini sans doute par s'éteindre, sans un événement qui vint changer la position de Claudine et donner meilleur jeu à ses ennemis : le cardinal Dubois mourut des suites d'une opération, au moment où on s'y attendait le moins. La puissance de la belle Tencin s'évanouit avec le dernier soupir du ministre. Elle vit sa cour fondre comme la neige, et se réduire de moitié par une brusque transition ; il ne resta auprès d'elle que ses vrais amis et quelques gens sagaces qui avaient foi dans son industrie. Lafresnaye jugea l'instant propice pour une réconciliation ou une vengeance. II se rendit
un jour de grand matin chez la clianoinesse, afin de 4a trouver seule, et lui demanda une audience.
Claudine le fit entrer dans le salon et le reçut avec sa bienveillance ordinaire. Le conseiller s'approcha d'elle avec des yeux hagards et un visage bouleversé.
— A présent, dit-il, que vous n'avez plus de crédit et que vous perdez votre protecteur, j'espère vous trouver plus traitable, Madame. Je vous dirai sans préambule que je suis décidé à ne point sortir d'ici que vous ne soyez ma maîtresse, et vous allez reconnaître qu'il ne vous reste plus d'autre parti que de me prendre pour amant.
— Je suis curieuse de voir comment vous me prouverez cela, répondit madame de Tencin en essayant de sourire malgré sa frayeur.
— La chose est aisée à comprendre, Madame. Vous m'avez réduit au désespoir, et j'en suis à cette heure au point que le sacrifice de ma vie ne me coûtera rien, pourvu que je réussisse ou que je me venge. J'avais donc pensé d'abord à vous tuer de ma main; mais j'ai changé d'avis, et voici ce que j?ai inventé aujourd'hui : je vais me tuer moi-même sous vos yeux, si vous me tenez plus long-temps
rigueur.
— Ne parlez pas ainsi, mon cher conseiller, reprit madame de Tencin. Défaites- vous de ces mauvais desseins qui offensent Dieu, et quittez vos manières de tête fêlée.
— C'est vous qui offensez Dieu en m'obligeant à mourir. Je quitterai mes airs de fou lorsque vous me rendrez la raison. Soyez donc plus humaine et donnez-vous à moi, sans quoi je mets à l'instant mon projet à exécution.
— Vous faites bien tout l'opposé de ce qu'il faudrait pour me plaire, Monsieur. Je serais désolée de votre mort; mais je vous répète que je ne vous aime point, et qu'on n'obtient rien de moi par les menaces.
— Attendez un peu que je vous aie tout dit : sachez qu'il existe dans mon testament un passage où l'on trouvera que je m'attendais depuis long-temps à mourir de Votre main. Or, si je me tue dans ce salon, il sera croyable que vous m'avez assassiné. . .
— Mais vous êtes un odieux et infâme personnage! s'écria madame de ïiencin en se levant pour appeler ses gens.
Lafresnaye courut aux portes et ferma les serrures au^double tour, puis il tira de sa poche un pistolet.
— Vous ne voulez pas être à moi ? dit-il en se posant le canon sur le cœur.
— Non ! répondit Claudine d'un ton résolu . Je vous hais, et vous me faites horreur. Qu'il advienne ce que le ciel voudra.
Le malheureux fou lâcha le coup et tomba de son long sur le plancher. Les valets, qui accoururent au bruit de la détonnalion, le relevèrent mourant.
— Bonnes gens, leur dit Lafresnaye, souvenez-vous de mes dernières paroles : c'est votre maîtresse qui m'a tué avec ce pistolet.
On le coucha dans un lit, où il rendit l'âme au bout d'une heure; mais il répéta encore devant les voisins que la rumeur avait amassés, qu'il mourait assassiné par madame de Tencin.
L'éclat une fois public, la chanoinesse alla d'elle-même au devant de la justice, et se fit conduire au Châtelet, d'où elle fut transférée à la Bastille. Le cas et les préventions étaient
graves. On trouva effectivement dans le testament du défunt les passages qu'on va lire (4) :
« Sur l'avis et les menaces que m'a faites, depuis long-temps, madame de Tencin de m'assassiner, ce que j'ai même cru qu'elle exécuterait, il y a quelques jours, sur ce qu'elle m'emprunta un de mes pistolets de poche, que j'ai eu le courage de lui donner; et comme son caractère la rend capable des plus grands crimes, j'ai cru que la précaution de faire mon testament, ainsi qu'il suit, était raisonnable.
« Cette misérable (madame de Tencin ) a eu pour moi les façons les plus indignes, et si monstrueuses, que le souvenir m'en fait frémir : mépris public, noirceurs, cruautés, tout
(1) Ce testament est authentique.
cela est trop faible pour exprimer la moitié de tout ce que j'ai essuyé; mais sa grande haine est venue de ce que je l'ai surprise, il y a un an, me faisant infidélité avec Fontenelle, son vieil amant (1).
«Je finis en réclamant la justice de M. le duc et celle de M. le garde-des-sceaux. Ils ne doivent pas souffrir que cette malheureuse continue plus long-temps sa vie infâme. Elle est entrée religieuse du couvent de Montfleury, prés Grenoble; ils doivent l'obliger d'y retourner pour faire pénitence de ses péchés.
« Paris,le 18 février 1726. •
Cependant, comme la vérité finit toujours par sortir de terre, et que madame de Tencin
(1) Fontenelle avait soixante-neuf ans, et se tenait dans du coton de peur des rhumes et de la fatigue.
se défendit en personne sensée, on ne tarda pas à reconnaître les machinations de Lafresnaye. On n'alla point au delà de Instruction, et Claudine quitta sa prison entièrement disculpée aux yeux des juges et des gens de bonne foi. Ses ennemis seuls persistèrent à la dire coupable; encore ne trouvèrent-ils pas grande créance dans le public.
Cette déplorable affaire causa une peine infinie à madame deTencin. C'eût été pour une autre l'occasion de se retirer du monde; mais, ayant déjà goûté du couvent, on ne s'étonnera point qu'elle ne fût que médiocrement portée à y retourner. La calomnie se serait d7ailleurs donné carrière en prêtant à sa retraite les couleurs du remords. Le parti contraire était préférable pour la réputation de notre chanoinesse; elle se montra donc partout comme s'il ne fût rien arrivé, tint maison ouverte, où l'on
revint peu à peu, et se remit bientôt dans l'esprit de ressaisir la puissance que la mort du ministre lui enlevait. On verra tout à l'heure par quels efforts d'imagination et avec quelle activité prodigieuse elle poursuivit ce fantôme sans réussir à l'atteindre.
Dernières intrigues de la Tencin. — La beauté s'en vay et le calme arrive enfin.
Ce n'est pas peu de chose que de conter l'histoire de la belle Tencin , à présent que nous en sommes au moment où elle se montra politique furieuse et âpre théologienne. Cette époque de sa vie n'est pas la moins intéressante ; elle complète cette figure curieuse,
et nous conduira naturellement à la seconde transformation de notre héroïne.
Après sa mésaventure, elle disparut un instant sous les eaux. Mais elle ne fit qu'un rapide plongeon, pour se donner de nouveau en spectacle. Si, par hasard, il était parmi nos lectrices une seule dame qui ne fût pas tout à fait au courant de la bulle Unujenitus et de la querelle des constitutionnaires, nous ne voudrions pas lui donner l'ennui de parler de choses qu'elle ignorât; nous allons donc en dire quelques mots.
Le père Quesnel , de l'Oratoire, avait publié depuis long- temps un livre de Réflexions morales sur les Évangiles, qu'on avait d'abord trouvé bel et bon , et recommandé à Ja jeunesse. Au bout de vingt ans, les jésuites s'avisèrent de déclarer le livre dangereux, et le condamnèrent. L'auteur persécuté se sauva
en Hollande, où il devint chef du parti janséniste. Clément XI prononça un anathème contre les Réflexions morales, par une constitution ecclésiastique dont le premier mot était Uni- (/enitus, d'où cette bulle tira son nom. La bulle fut acceptée en Sorbonne, le 5 mars 1714, par le clergé français, à l'exception de quelques évoques, tous gens vénérables et sans reproche, qui trouvaient le livre de Quesnel excellent et la colère des jésuites inique. Le cardinal de Noaiiles, archevêque de Paris, tint ferme avec huit évêques contre la bulle et protesta de toute son énergie. Un schisme pensa en résulter dans l'Église. Ce qui fut écrit des deux parts dans cette querelle formerait une montagne in-folio. La guerre, commencée en 1695 , ne se termina qu'en 1 727 . Madame de ïencin s'en mêla de toutes ses forces ; elle y employa la plume et la parole,
le tout par zèle pour la fortune de son frère. Le cardinal de Noailles se laissa persuader d'accepter enfin la bulle, et les évêques qui l'avaient secondé payèrent les frais, selon lapratique ordinaire. Parmi ces honnêtes et consciencieux prélats était M. de Soanen, évêque de Senez, dont le diocèse tenait à l'archevêché d'Embrun. Madame de Tencin n'était point méchante et ne voulait de mal à personne; mais lorsqu'elle vit les constitutionnaires accabler le parti vaincu, elle écrivit à son frère que, pour se mettre bien avec la cour et le saint siège, il devait, sans attendre un ordre qui ne pouvait manquer de lui venir bientôt, provoquer la déposition de Soanen. Un concile de trente évêques fut assemblé à Embrun. M. de Senez y plaida sa cause en homme de cœur, sans vouloir épargner à ses ennemis rien de l'odieux et du scandale de leurs par-
séditions. Comme son procès était jugé d'avance, la résistance fut inutile; on le déposa solennellement de son évêché, ce dont le pape eut tant de joie qu'il en écrivit des lettres à M. d'Embrun. Nous ne donnons pas la conduite des Tencin en cette occasion pour honnête et bien méritante ; mais nous n'avons plus qu'un pas à faire pour en terminer avec ces tristes manèges d'ambition.
Claudine, toujours l'œil ouvert sur les moyens de parvenir, engagea son frère à se rendre à Rome. M. d'Embrun partit et fut reçu avec des distinctions et des faveurs si grandes que la cour de France ne crut pas devoir rester en arrière. La mort du régent avait suivi de près celle de Dubois. Le cardinal Fleury avait pris le portefeuille, et Tencin obtint le chapeau à sa demande. 11 s'en revint à Versailles avec de si belles recommandations t. r. 49
qu'il ne semblait guère possible de ne pas lui donner une part aux affaires d'État; cependant, à cause même de ses talents, le cardinal de Tencin donnait de l'ombrage au premier ministre, qui n'était point d'humeur à consentir au partage. On savait par expérience que son génie envahissant ne laisserait rien à faire aux autres, et qu'il ne mettrait pas les mains au timon sans tirer à lui la machine entière. Fleury , qui avait l'oreille du roi, prit ses mesures en conséquence. Notre cardinal, à son retour de Rome, trouva partout les portes ouvertes et les visages gracieux. On lui prodigua les éloges, les mots bienveillants et les promesses ; pour de l'influence, il n'en prit aucune. Il enrageait tout bas de se voir écarté sans relâche avec des caresses. Le siège de Lyon, où il passa au sortir de celui d'Embrun, ne suffisait pas à le côn-
DE LA nÉGKNCK. 295
soler, car il eût volontiers abandonné ses dignités ecclésiastiques pour un peu de puissance. Claudine, avec son esprit pénétrant, devina les secrètes pensées du cardinal Fleury ; elle voulait que son frère se retirât dans son archevêché de Lyon en attendant une occasion plus favorable; mais le ministre, qui savait son monde, comprit que cette bouderie ferait crier , et que Rome se plaindrait si on n'employait pas un homme qu'elle appuyait et dont le mérite était éprouvé. Le conseil étant composé de gens dévoués à Fleury, M. de Tencin y pouvait participer sans être à craindre. On le nomma donc ministre sans portefeuille, en sorte qu'il fut ainsi mêlé au gouvernement du royaume pour y assister comme à un spectacle et voir exécuter les volontés des autres, avec le titre et le costume d'un acteur sans avoir de rôle dans la comédie. Il se consuma en vains efforts pendant la vie de
Fleury pour prendre une prépondérance qu'on sut paralyser. Sa correspondance avec le premier ministre est une chaîne déliée de subtilités et de finesse, où aucun des deux n'est la dupe de l'autre. A la mort du cardinal, il crut un moment avoir sa succession ; mais le roi avait été prévenu de longue main. Tencin demeura au dernier rang dans le conseil et se vit marcher sur le corps par les Maurepas, les d'Argenson et les Ancelot.
Cette position ne convenait pas plus à Claudine qu'à M. son frère. Elle ne s'amusa pas à vouloir creuser le roc et changea de chemin pour tourner la difficulté. Le duc de Richelieu, qui avait alors trente ans, était fameux par ses galanteries et sa valeur. Madame de Polignac et madame de Nesle s'étaient battues à coups de pistolet dans la forêt de Boulogne pour se disputer le cœur de cet aimable cavalier. Ce duel et les traits de courage de sa pre-
mière campagne avaient complété sa grande réputation de favori des femmes et de la victoire. C'était, comme l'a dit plus tard M. de Voltaire, un honneur que d'être déshonorée par lui. Ses débuts dans les armes étant aussi brillants que ses bonnes fortunes, on s'empressa de croire que ce jeune héros était appelé à gouverner le monde. M. de Richelieu vint dans le salon de madame de Tencin ; il fut ébloui par l'esprit et les grâces de notre chauoinesse, et du caractère dont ils étaient tous deux, on ne s'étonnera pas qu'ils se soient accordés à la première rencontre, selon la mode de leur temps. Au rebours du régent, qui n'aimait pas les femmes politiques, le duc était ravi de trouver dans sa maîtresse un admirable conseiller. L'ambition resserra entre eux les liens de l'amour. Malgré son inconstance et ce besoin dévorant de changement
qui en a fait le don Juan de la France, M. de Richelieu retourna toujours à madame de Tencin et la conserva au moins pour amie et pour confidente aussi long-temps qu'elle vécut. De son côté, notre chanoinesse eut cette fois le cœur tellement pris que la tête en fut débarrassée par une heureuse diversion ; elle rentra naturellement dans le rôle qui convient à une femme, c'est-à-dire qu'elle ne souhaita plus la puissance que pour la donner à son amant et non pour en user elle-même. Elle entrait dans l'âge où Ton n'aime pas à penser au chiffre de ses années. Elle s'attacha donc fortement à M. de Richelieu, pour en finir avec la jeunesse, et cette dernière passion est vraiment la seule où l'égarement des sens et les calculs d'intérêt n'aient eu que la plus faible part.
Claudine de Tencin se dévoua toute entière
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à la fortune du maréchal de Richelieu. Elle y déploya encore plus de feu que pour ses propres affaires, el se jeta dans les cabales à corps perdu, sans doute avec l'idée de retenir long-temps l'homme le plus volage et le plus recherché de ce siècle. Elle forma des ligues contre tous les ministres qui se succédèrent et qui la craignaient, mais qui lui échappèrent toujours. Elle essaya de s'emparer de madame de la Tournelleet des premières maîtresses de Louis XV ; elle remua ciel et terre et mit en œuvre des leviers de toutes sortes. Nous ne donnerons pas les détails de ces machinations qu'on peut lire dans sa correspondance avec le duc de Richelieu. Ses cabales n'eurent aucun résultat; le pouvoir lui échappa dix fois des mains au moment où elle croyait le saisir, et, après quinze années fort laborieuses, notre chanoinesse rompit en visière avec cette existence pénible.
Nous touchons enfin à la troisième partie de la carrière si remplie et si variée de madame de Tencin. Avec ce courage brusque et ennemi des hésitations qui l'avait jetée dans le cloître et dans les bras de Dubois, elle abandonna subitement la politique et la galanterie pour se créer des plaisirs plus doux et une célébrité plus respectable. Nous allons la voir bel esprit et protectrice des lettres. Il faudrait, pour écrire sa biographie, la plume d'un romancier pendant l'époque de la jeunesse, celle d'un historien pour l'âge mûr, et celle d'un critique pour la vieillesse. On nous pardonnera donc de changer un peu de style, puisque le sujet nécessite des disparates.
Les ouvrages de Claudine. — Montesquieu et autres grands
hommes. — Mort de la chanoinesse, — Comment
Fontenelle la pleure.
Quand on s'est habitué de bonne heure à donner un grand exercice à ses facultés, le repos apporte avec lui l'ennui et le dégoût. La culture des lettres est le moyen le plus efficace de combler le vide insupportable qui reste dans l'imagination. Madame de Tencin y eut
recours, et s'en trouva bien. Quatre petits romans qu'elle écrivit successivement sans les publier, et dont elle fit lecture à ses intimes, lui valurent dans un cercle fort grand une belle réputation de femme d'esprit. Ce sont les Mémoires de Comminge, la Princesse de Clèves, le Siège de Calais et les Peines de l'Amour. Dans le premier, qui est du genre sombre, on reconnaît un esprit inquiet, en proie à la mélancolie, et qui, n'ayant pas trouvé de consolation à l'éloignemenl du monde, se complaît dans le chagrin. Les deux suivants, qui sont du genre héroïque, sont les plus estimés; mais nous préférons le quatrième, où l'auteur a tracé en partie l'histoire de sa jeunesse. Madame de Tencin a choisi l'intérieur des couvents pour y mettre les premières scènes de ses romans, et personne mieux qu'elle n'a su peindre les tourments de la ré-
DE LA HÉGENCE. 303
clusion et les agitations d'une âme partagée entre l'amour et le devoir. Les intrigues de ces quatre ouvrages sont simples; les situations ont de la force sans donner dans l'exagéré. C'est une heureuse transition du genre emphatique et apprêté de Scudéry au roman vrai de l'abbé Prévost, dont l'histoire de Manon Lescaut restera comme un modèle inimitable. Madame de Tencin n'a point l'air de courir après un succès ni de songer à flatter les goûts du public, comme un romancier de profession. Il semble qu'elle écrive pour ellemême et qu'elle puise dans son cœur les sentiments de ses personnages. On peut lui reprocher de manquer d'art, mais non d'aller au delà du naturel. Souvent elle peint des choses que l'on trouve sans intérêt lorsqu'on ignore qu'elles se rattachent à l'existence de l'écrivain; elles auront un prix particulier aux
yeux de ceux qui les liront avec l'envie de connaître la célèbre chanoinesse. De là vient sans doute la vogue qu'ont obtenue ces petits romans qui furent imprimés aussitôt après la mort de Claudine. Les contemporains voyaient dans Fauteur l'héroïne de l'ouvrage.
On ne prend pas une part active aux affaires et à la politique sans avoir beaucoup d'ennemis; ceux de madame de Tencin l'ont accusée de ne donner tant à l'ambition que par manque d'âme et de sensibilité. Le lecteur jugera, par cette histoire et par les Peines de l'Amour, si le reproche était fondé. Il est certain que, dans l'instant où une femme met tout en jeu pour renverser un ministre ou obtenir de Rome un chapeau de cardinal, elle fatigue trop sa cervelle pour que le cœur ne sommeille pas un peu. Madame de Tencin avait de ces organisations excessives qui ne font rien ;Y
demi. L'empire des sens a dominé pendant sa jeunesse, la fougue de tête a pris ensuite le dessus, et quand le règne du cœur est arrivé, la beauté n'étant plus à son poste, la sensibilité n'a plus trouvé d'emploi que dans les suppositions et le roman.
Après avoir pris un rang élevé parmi les écrivains, lachanoinesse ouvrit sa maison aux beaux esprits, et eut pour amis tous les hommes éminents de son temps. Montesquieu , Fontenelle, Mairan, Astruc, Helvétius, l'abbé Dubos, passaient leurs soirées chez elle et avaient tous les jours le couvert à sa table. Elle les prônait et les aidait à se produire avec cette ardeur qu'elle avait tant de fois appliquée à des buts moins louables. V Esprit des lois parut ainsi sous son patronage. Elle en acheta deux cents exemplaires qu'elle distribua dans la bonne compagnie, en obligeant les
gens de cour eux-mêmes à lire ce magnifique ouvrage. Elle en fît autant pour Fontenelle et pour nombre d'autres auteurs. On n'entrait pas dans son salon, et on n'avait pas l'honneur de lui parler, si on n'était au courant du livre qu'elle recommandait. Elle fut ainsi très-utile à des hommes dont le mérite aurait pu sans elle n'être apprécié qu'après leur mort. Que cette obligeance passionnée fût le fruit de la bonté du cœur ou de l'enthousiasme de l'esprit, ce n'était pas moins une très-rare et trèsprécieuse qualité. Madame Geoffrin rendit aussi des services aux lettres en même temps que madame de Tencin, mais avec moins de discernement et plus d'égoïsme. C'était là une mode fort estimable et dont il est grand dommage que les belles dames d'à présent soient bien éloignées.
Les soupers de Claudine curent bientôt du
renom. On n'était admis que par une faveur extrême à ces conversations où la profondeur et l'enjouement se succédaient tour à tour. Le rang ni la fortune n'eussent jamais fait passer par dessus la sottise, lorsqu'il s'agissait d'y introduire un nouveau visage. Madame de Tencin appelait familièrement les gens d^esprit ses bêtes, et leur donnait tous les ans une culotte de velours noir. Cet usage, qui paraîtrait ridicule aujourd'hui, n'avait rien que de naturel il y a cent ans. M. de Montesquieu ne manquait pas de fierté; cependant il accepta la culotte comme les autres, et l'on ne voit point que personne ait trouvé le cadeau malhonnête, puisque les gazettes ont assuré qu'il fut usé littérairement plus de huit mille aunes de velours au service de l'aimable chanoinesse.
Elle acheta une maison de campagne à
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Passy, où ses amis avaient des chambres et la permission de venir coucher selon leur fantaisie. Deux jours de la semaine étaient consacrés aux grandes réceptions et à la cérémonie. On ne comptait pas moins de cent couverts à sa table ces jours-là. Le reste du temps, on s'occupait des lettres, de la philosophie et des sciences en petit comité ; on recherchait les jeunes gens qui annonçaient quelque mérite, et on leur facilitait les moyens de se produire. M. de Marmontel débuta chez notre chanoinesse. Elle le prit en amitié, lui fut très-utile par ses avis et sa protection, ce qui n^ point empêché l'auteur des Incas de la traiter fort mal, ni de critiquer amèrement ces réunions où il voyait pourtant des hommes d'un génie reconnu.
« Madame de Tencin, dit M. de Marmontel dans ses Mémoires, me faisait raconter
mon histoire dès mon enfance, entrait dans tous mes intérêts, s'affectait de tous mes chagrins, raisonnait avec moi mes vues et mes espérances, et semblait n'avoir dans la tête autre chose que mes soucis. »
N'est-ce pas un esprit singulièrement fait que celui qui peut mettre en doute l'amitié active et désintéressée qu'une vieille femme témoigne gratuitement à un petit débutant? C'est de lui-même que M. de Marmontel donne une triste opinion lorsqu'il tourne ses ingrats sarcasmes contre sa bienfaitrice. Voyez cet autre passage des mêmes Mémoires, où Fauteur donne malgré lui une haute idée des grâces, du sens et de la bienveillance de la dame :
« Elle me conseilla encore de me faire des amies plutôt que des amis; car, au moyen des femmes, disait-elle, on fait tout ce qu'on veut t. i. 20
des hommes; ils sont, les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour ne pas oublier les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui vous touche : demain, à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami; car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc, auprès d'elle, assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus, entendez-vous ? »
Au lieu de s'imaginer que madame de Tencin voulait gagner sa confiance afin d'en abuser, M. de Marmonlel aurait dû lui répondre
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que son conseil était bon, mais que le beau sexe était encore meilleur qu'elle ne le disait; qu'une maîtresse vous pouvait rendre d'aussi utiles services qu'une amie , et avec plus d'âme ; que s'il survenait un nuage, cela n'empêchait pas les femmes de s'employer pour leur amant au plus fort même des brouilleries, et qu'elles avaient assez de générosité pour craindre de faire dire que robligeance s'éteignait en elles avec l'amour.
Par les extraits suivants, tirés des ouvrages de madame de Tencin, on pourra se convaincre de sa bonté de cœur et de son esprit :
« Quel cœur que le sien! (en parlant d'une amie. ) Jamais de dégoût, jamais d'impatience 1 Elle écoutait avec la même attention, avec le même intérêt, ce que je lui avais déjà dit mille fois ! De grands services coûtent moins à ren-
dre et prouvent moins qu'une pareille conduite 5 on est payé par l'éclat qui les accompagne ordinairement; mais cette tendresse compatissante n'a de récompense que le sentiment qui la produit
Vous trouverez des
ingrats, me dit-elle, que vous importe? La reconnaissance est l'affaire des autres : la vôtre est de faire le bien que vous pouvez. Il le faudrait même pour le plaisir (1). »
On n'écrirait point ainsi, ce nous semble, des choses qu'on serait incapable de sentir. Les pensées profondes et les mots qui mar^ quent la connaissance qu'elle avait des hommes, se trouvent assez souvent dans ses romans et ses lettres.
« Le cœur fournit toutes les erreurs dont nous avons besoin, dit une de ses héroïnes. »
VI) Les peines de l'amour.
«Les gens d'esprit, a dit madame de Tencin, font beaucoup de fautes de conduite parce qu'ils ne croient jamais le monde aussi bête qu'il est. »
Une des lettres au maréchal de Richelieu contient la phrase suivante, qui prouve une bonhomie et une absence de prétentions rares dans les vieilles gens :
« Il y a si long-temps que j'étais belle qu'il n'y a plus de vanité à dire que je l'étais en perfection. »
Un mot bien connu est celui qu'elle dit un jour à l'égoïste Fontenelle en lui mettant la main sur le cœur :
« Ce n'est pas un cœur que vous avez là; c'est de la cervelle comme dans la tête. »
Le monde, qui paraît se complaire à juger les gens de travers, ne soupçonna pas les intrigues de la chanoinesse, quand elle y était
plongée tout entière; mais une fois qu'il fut au courant de Tinfluence que cette dame avait exercée, il voulut voir des déguisements et de l'astuce dans ses plus simples actions. Il la crut innocente pendant ses amours, galante quand elle était politique, et ambitieuse tandis qu'elle ne songeait plus qu'aux jouissances de l'esprit.
Claudine de Tencin mourut en 4749 , fort calomniée par le public, mais aimée et considérée des hommes de mérite qui vivaient dans son intimité. Elle laissa, par testament, une foule de petits legs à ses amis, qui portèrent son deuil et la regrettèrent sincèrement. Fontenelle lui-môme, qui n'a jamais pleuré de sa vie, en eut quelque chagrin. Il disait naïvement :
— C'est une perte irréparable! Elle connaissait mes goûts et m'offrait toujours les
mets que je préférais. Je ne retrouverai pas cela aux dîners de madame Geoflfrin.
Il n'alla pas au convoi, de peur de gagner un rhume ou une courbature.
Les autres membres de la coterie eurent des regrets plus vifs, et la plupart restèrent amis, quoique le lien qui les avait unis longtemps se fût brisé. M. Pônt-de-Vesle, neveu de la célèbre chanoinesse, hérita en partie de sa grande fortune. On sait qu'il avait de l'esprit et que c'était un original; mais ce serait nous écarter de notre sujet que de parler de lui, et son histoire serait fade après celle de sa tante (1).
(1) La meilleure édition des romans de madame de Tencin est celle donnée en 1825: OEuvres complètes de mesdames de La Fayette ,de Tencin et de Fontaines ; Paris, chez Moutardier. On y trouvera une belle et intéressante notice de monsieur Etienne, où il est fort question du cardinal de Tencin et de ses cabales.