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Femmes écrivains d'aujourd'hui

Pourquoi, nous a-t-on dit, étudier isolément, en divers pays, la littérature féminine ? N'est-il pas arbitraire de la séparer du courant général de la production contemporaine ? et feriez-vous l'étrange gageure d'ignorer de parti pris la production masculine, bien plus abondante et plus importante ?

Non, à coup sûr, et l'objection a sa valeur. Mais tout groupement d 'œuvres littéraires porte un caractère d'arbitraire, et le groupement des œuvres féminines nous paraît présenter à cette heure même un certain intérêt de document.

Il y a à peine vingt ans que le nombre des femmes écrivains, en tous pays civilisés, est devenu considérable. La femme de lettres, hier encore phénomène isolé, fait partie aujourd'hui d'un nombreux groupe dont l'influence artistique, morale et sociale ne peut manquer de se faire sentir. Comment s'annonce cette influence ? La contribution apportée par la femme dans la littérature se fond-elle dans l'effort général, ou conserve-t-elle des caractères particuliers ? A travers les traits spéciaux à chaque race, à chaque pays,

pourrait-on trouver un fond commun, des traits sui generis s'appliquant à l'ensemble des œuvres féminines ?

La question est vaste, et on pourrait dire qu'il est hâtif de la trancher aujourd'hui. La première génération de femmes écrivains, si brillante qu'elle se soit montrée en divers pays, ne peut révéler ce que sera l'ensemble de la production littéraire des femmes quand celles-ci se seront habituées, non seulement au métier d'écrivain, mais à toutes les activités nouvelles dans lesquelles elles se sont essayées depuis si peu de temps.

Et pourtant, cette question si vaste, nous la voyons à chaque instant péremptoirement résolue. A chaque instant, des esprits généralisateurs. s'appuyant sur un petit nombre d'exemples tirés de leur voisinage immédiat, se prononcent sur les caractères d'ensemble de la littérature féminine. l'exaltent ou la dénigrent, déclarent sans appel que tel ou tel ordre d'activité est. ou n'est pas, du domaine de la femme.

Dieu nous garde de les contredire ! Ce serait imiter leurs affirmations hasardées.

Nous prétendrons seulement qu'avant de tracer les limites du domaine de la femme il serait bon de le parcourir. Et c'est là un trè^ grand voyage. que les Parisiens entreprennent difficilement. En dehors de ses possessions dans tous les pays d'Europe, le domaine de la femme s*est constitué dans

le nouveau monde une puissante colonie. De plus, il ne s'est pas borné à la pure littérature. Les arts, les sciences, l'activité sociale sous toutes ses formes, fait partie aujourd'hui de ce vaste domaine.

Nous ne pourrons évidemment pas l'explorer tout entier. Mais si nous parcourons un peu la vieille Europe, d'où les nouveaux mondes ont tiré leurs idées conductrices; si nous envisageons la littérature, qui dans son ensemble reflète fidèlement les milieux, nous avons chance de tracer un tableau en raccourci de l'action féminine au vingtième siècle. Nous nous proposons donc de passer en revue les femmes de lettres notables actuellement vivantes en Europe. Quand nous l'aurons fait avec impartialité et conscience, je ne sais si nous pourrons nous permettre quelques conclusions... prudentes, sur la nature de l'influence féminine dans la littérature et les mœurs, mais nous aurons toujours fait un curieux voyage.

Les femmes de lettres qui ont atteint Je public sont en général des figures intéressantes. Avant de parvenir au succès, elles ont eu à soutenir bien des luttes. Luttes contre elles-mêmes, contre les suggestions de l'éducation qui les engageait à rester dans la modestie et le silence; luttes contre leurs familles; parfois luttes contre l'amour, qui s'accommode mal de voir transformer l'image de grâce et de faiblesse féminines à laquelle il était

O . AVAIsT-PROPOS-

accoutumé; enfin luttes de la concurrence, plus âpre et plus maussade à l'égard de la nouvelle venue qui ainsi, inopinément, réclame sa place au soieil.

Ces luttes contre les opinions, parfois contre la morale établie, contre les préjugés et les intérêts d'un temps et d'un milieu, sont particulièrement révélatrices de ce milieu et de ce temps; les femmes qui ont vaincu tant d'obstacles, même si elles n'avaient pas de génie, étaient de fortes personnalités.

Et à ce sujet nous acceptons d'avance une critique qui nous sera sûrement adressée. Nous reconnaissons que les femmes dont nous tracerons le portrait ne seront pas toutes des écrivains de premier rang. Dans ce volume, sur une vingtaine de femmes que nous étudions, il n'en est que trois ou quatre vraiment très remarquables. Et c'est là une bien honorable proportion. Mais les autres ont toutes, en même temps qu'une production littéraire notable, le droit de retenir notre attention par leur caractère ou par les événements de leur vie. Quand, cherchant un écrivain, nous avons seulement rencontré une femme, nous ne l'avons pas écartée si elle avait une valeur personnelle, ou même une valeur historique.

Nous ne nous plaçons donc pas, dira-t-on, au

point de vue de la pure littérature? Non. Nous serions très inhabile à une critique didactique, s'appuyant sur l'abstraction des genres littéraires. Une œuvre est pour nous la révélation d'une âme. d'un point de vue humain particulier; et toutes ces âmes féminines, hier muettes, qui tout à coup, toutes à la fois, trouvent la parole, nous semblent révéler, dès qu'elles sont sincères, mille points de vue humains nouveaux. Puis la femme est, peut-être plus que l'homme, représentative du groupe social dans lequel elle est encadrée. Elle nous le peindra en nous peignant ses douleurs et ses joies, qui montrent, en même temps que sa personnalité, celle des êtres qui agissent sur elle. Elle nous dira ses rêves, qui (particulièrement dans les pays Scandinaves où nous nous dirigeons d'abord) reflètent si fidèlement le rêve collectif de la race.

Puis... que ceci soit dit pour les Français, toujours inquiets d'esthétique! Ces femmes seront très souvent des femmes charmantes. A 'la grâce de l'esprit, elles joignent fréquemment celle de la forme. Le bas-bleu aux cheveux coupés est, en tous pays aujourd'hui, un type des anciens âges. La femme ne rend plus à l'homme le fâcheux hommage qui consistait à se masculiniser. Elle écrit sous son nom de femme, et suivant le conseil d'une de ses sœurs (1). elle garde aussi

(1) Ellen Key,

précieusement que la nature le lui permet « ce trésor de joie pour tous qu'est la beauté, la grâce de la femme ».

Elle garde aussi, très souvent, le plus précieux de ses charmes : la bonté. Elle devient rarement l'âpre et maussade « concurrente ». Parmi les femmes écrivains suédoises, toutes celles qui sont vraiment supérieures par l'esprit montrent aussi une haute valeur morale.

« Si le cœur de la femme se fermait, a écrit une de nos compatriotes, où donc l'humanité trouverait-elle un refuge ? » (1).

Mais le cœur de la femme ne se ferme pas à mesure que son esprit s'ouvre. Au contraire, sa bonté plus clairvoyante ne fait que s'étendre plus loin; et cette bonté est souvent visible dans les portraits que nous reproduisons.

Le lecteur peut donc entrer sans crainte dans le groupe au milieu duquel nous allons chercher à le guider. Il y trouvera autant de beaux yeux, autant de charmants sourires que dans le groupe lointain de ses aïeules aux cheveux poudrés.

Mais pourquoi, dira-t-on encore, commencer cette étude par la Suède, pays dont la nature, la race, les traditions sont si éloignées de nous?

Nous pourrions alléguer le nombre et l'impor-

(1) Mme L. Compain. L'an vers l'autre.

tance des femmes écrivains de ce pays, et cela paraîtrait justifier assez notre choix.

Il a cependant d'autres causes. Si, en étudiant les femmes Scandinaves, nous nous sommes trouvés retenus par les Liens invisibles dont parle la grande conteuse, cela n'a pas été seulement un caprice personnel. D'autres Français, à la même heure, subissaient le même charme, et les Suédois, devant notre intérêt subit, s'écriaient avec quelque ironie :

- — Il paraît que nous sommes à la mode !

Mais les modes sont la manifestation extérieure de mouvements profonds; et ce n'est pas par hasard que des esprits divers se dirigent à la même heure vers un même sujet d'étude.

Si la Suède aujourd'hui nous attire, c'est que ce pays de forte conscience, de vie intérieure intense, d'inépuisable fantaisie, offre un élément dont nos âmes françaises sentaient confusément le besoin. A d'autres heures, nous irons puiser à d'autres sources. Mais aujourd'hui, fatigués d'un positivisme dur dans le domaine moral et social, d'un réalisme parfois brutal dans le domaine artistique, il nous plaît d'aller plonger nos regards dans de clairs yeux bleus qui reflètent le fond des âmes plutôt que les contours des choses.

« Le monde que tu vois au dedans de toi, a dit un auteur du Nord, est bien plus beau que celui que tu vois quand tu regardes au dehors. »

Une image tirée d'une vieille Saga peint bien cette forme spéciale de l'imagination Scandinave qui crée, non point en choisissant consciemment des traits dans les choses visibles, mais en fermant les yeux et par une sorte de floraison intérieure.

Au pays enchanté dont parle la Saga, on voit un lac recouvert d'une épaisse couche de glace; et, si on se penche sur ce miroir, on voit avec surprise qu'il ne reflète pas les sapins d'alentour. En le regardant plus longuement, on aperçoit au travers, emprisonnée sous la glace, une végétation merveilleuse, les fleurs éclatantes de plantes tropicales inconnues aux pays du Nord.

Nous avons été attirés par ces fleurs de rêve et nous avons demandé aux femmes suédoise- dînons les apporter.

Nous avions l'intention (indiquée par le titre de ce livre) de ne parler que des femmes écrivains suédoises actuellement vivantes. Mais nous nous trouvons obligés de jeter un rapide coup d'œil en arrière. Il es! presque impossible, dans la Suède actuelle, d'isoler le mouvement littéraire féminin du mouvement social. Et il s'est produit en ce pays, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, une sorte de Risorgimento féminin, à la suite duquel la condition sociale de la femme a été changée de fond en comble. Ses victoires pacifiques se sont succédé d'année en année si rapidement que la situation légale de la Suédoise, très inférieure à celle de la Française en 1845, lui est aujourd'hui supérieure.

La littérature ne pouvait rester étrangère à un fait de cette importance. Presque toutes les femmes qui ont écrit en Suède depuis la seconde moitié du dix-neuvième siècle ont joué un rôle dans cette évolution féminine que la douce Fre-

drika Bremer commençait en 184o. et qui n'est pas achevée.

Il nous faut Lien caractériser en quelques mots cette évolution, et il ne suffit pas pour cela de remonter à son début. Le mouvement de la femme vers l'activité sociale a revêtu dans les pays Scandinaves un caractère si exceptionnel de rapidité, de sûreté, a fait preuve d'une si irrésistible force, qu'il nous faut chercher dans le passé l'explication de ce phénomène. La femme suédoise a une histoire, et une histoire glorieuse. Son influence ne s'est pas exercée surtout, comme nous le voyons dans les races latines, de manière indirecte, par l'ascendant qu'elle savait prendre sur l'homme. Elle s'est exercée directement, au grand jour.

Pendant des siècles, la Suédoise a participé à tous les modes d'activité masculine, même à l'activité guerrière. Les plus antiques légendes et chants Scandinaves nous montrent la femme armée pour le combat (1). Et cela, non pas seulement dans des circonstances exceptionnelles, pour se défendre ou défendre les siens! Sans doute, c'est pour sauver son frère. Messire Haakon, que Belle Signild tue de sa main les neuf chevaliers, ses adversaires: c'est pour éconduire un prétendant fâcheux que Fière Marguerite fend en deux

i Les vieux chants populaires Scandinaves, L. Pineau, Paris, 1898.

Messire Ivar du premier coup de son épée; c'est pour délivrer son fiancé prisonnier que Petite Christine envahit le Holstein à la tête de douze mille damoiselles en armes... Mais à côté de ces héroïnes de circonstance, les chants et légendes nous montrent de nombreuses femmes faisant à côté de l'homme le métier de la guerre (1). Des femmes conduisaient les redoutables barques des Vikings avec leurs maris et leurs frères. Les Gesta Danorum montrent à la bataille de Braavalla, aussi bien du côté suédois que du côté danois, des bandes entières de jeunes filles. La Valkyrie, guerrière céleste, et la Skjoldmô, guerrière terrestre, hantent l'imagination populaire, et bien longtemps après cette époque légendaire, la vierge armée reste un des types de prédilection de la poésie Scandinave.

Et les conditions spéciales à la vie du pays de Suède font que, jusqu'à l'époque des guerres de Charles XII, le rôle de la femme reste singulièrement militant. La population suédoise est peu nombreuse : 5 millions d'habitants pour un territoire presque aussi vaste que celui de la France. Quand de lointaines expéditions entraînaient les hommes jeunes et robustes, force était bien de recourir aux bras féminins pour empêcher l'arrêt de la vie nationale. Les femmes avaient com-

(1) Marc Hélys : A travers le féminisme suédois. Paris,

pris leur rôle et l'assumaient vaillamment. Elles labouraient, récoltaient, exploitaient les bois, tratiquaient des produits du sol; et si un envahisseur survenait, elles savaient souvent, comme Anna Bielke au château de Calmar, comme Kristina Gyllenstierna à Stockholm, comme les femmes du Smaland. défendre la patrie par les armes. Jusqu'au siècle dernier, les filles de la noblesse trouvaient un javelot dans leur corbeille de mariage.

Pourtant, depuis longtemps, elles ne guerroyaient plus: mais jusqu'au milieu du dix-huitième siècle leur activité sociale était considérable. Les vieilles lois Scandinaves les mettaient sur un pied de parfaite égalité. D'après un des plus anciens textes, la femme mariée « esl maîtresse en son logis » et a les mêmes droits que son mari sur « les verrous, cadenas et clefs de la maison ».

L'influence germanique était bien venue, dès le moyen âge. modifier ces textes dans le sens de la sujétion de la femme. Mais sur ce point les mœurs ne suivaient, pas les lois, et l'égalité morale subsistait. La femme, d'ailleurs, achetait sa dignité au prix d'un fort rude labeur. La vie familiale, resserrée en des demeures lointaines au milieu d'immenses solitudes, lui imposait la nécessité de pourvoir aux besoins de petites tribus de vingt à cent personnes. Tout se fabriquait sur place : étoffes, vêtements, nourriture. L'adminis-

tration de tels domaines, avec des bois, des mines, des exploitations de charbon, était une lourde tache, et la femme y travaillait aussi durement que le mari. Il arrivait fréquemment que la maîtresse de maison, directrice de ces laborieux phalanstères, déployant ces qualités administratives de premier ordre que la reine Marguerite Valdemar (1) a léguées à beaucoup de ses descendantes, entrât au Conseil de la Commune et exerçât sur toute une région une puissante influence. La Commandante que Selma Lagerlof nous peint dans Gôsta Berling, représente ce type ancien de la matrone suédoise.

Au dix-huitième siècle, tout change. Il se produit un mouvement analogue à celui qui, sous Louis XIV, amena les seigneurs féodaux à la cour de Versailles. Les familles nobles, ou simplement aisées, viennent vivre à la ville, les domaines ruraux sont délaissés; la fabrication mécanique des objets nécessaires à la vie décharge les femmes de bonne famille de la plus grande partie de leurs occupations. En même temps, l'influence française, que la visite de Voltaire à la cour de Suède allait établir pour quelques années sur le sol Scandinave, amène dans la vie féminine un complet bouleversement. Les anciennes Valkyries,

(1) Margareta Valdemarsdotter, née en 1353, a réalisé la première union des trois pays Scandinaves par le traité de Calmar (1307) et a régné jusqu'à sa mort, en 1412.

les laborieuses Commandantes, laissant le fuseau après avoir laissé l'épée, prennent l'éventail et se costument en marquises. Pendant que les auteurs suédois s'escriment à faire de petits vers, des contes et des épîtres fort éloignés de leur génie national, elles revêtent le corps de baleines, la poudre et les paniers, qui doivent gêner singulièrement leurs mouvements robustes.

La littérature suédoise se libère assez vite de l'influence voltairienne. si lointaine, si inassimilable à son esprit. Dès le début du dix-neuvième siècle, le romantique Atterbom, puis le grand poète national néo-classique Tegnér rendent toute sa personnalité au génie suédois. Les pauvres Yalkyries. elles, devaient garder plus longtemps leur affublement étranger. Des lois oppressives, restées autrefois sans effet à cause de l'esprit général et des mœurs, pesaient maintenant lourdement sur elles. L'homme avait pris une certaine habitude de tyrannie, et il l'exerçait avec quelque brutalité dans ce pays où la galanterie est peu connue. La condition de la femme bourgeoise en Suède au début du dix-neuvième siècle était vraiment pitoyable, bien inférieure à celle de la femme française à la même époque.

Et si l'on s'étonne de ce brusque revirement, que la visite de Voltaire ne suffit évidemment pas à expliquer, qu'on songe qu'il correspondait au profond changement d'habitudes que constituait

la vie dans les villes. Au lieu d'être la cheville ouvrière de la maison, la femme devenait une charge. Ses anciennes fonctions n'existaient plus, et on ne lui en confiait pas encore de nouvelles. On l'astreignit à de dures lois. En 1845, la jeune fille n'avait pas les mêmes droits que son frère à la succession paternelle; si elle ne se mariait pas, elle restait toute sa vie mineure et en tutelle, ne pouvant administrer ses biens. Elle recevait une éducation très restreinte, ne pouvant fréquenter aucun cours public. Sa situation dans la maison était humiliée, on la sacrifiait assez durement à son frère, seul capable d'être utile à la famille. Si on la mariait, c'était souvent contre son inclination, par une implacable décision des parents. Restait-elle vieille fille ? elle passait de la tutelle de son père à celle d'un parent quelconque, on se la transmettait avec la maison de famille, où elle n'était guère qu'un meuble encombrant.

Au point de vue légal, dira-t-on, cette situation était à peu près celle de la femme française sous l'ancien régime, et cela n'empêchait pas cette dernière d'exercer une influence sociale, et de se faire une vie fort agréable. N'y a-t-il pas toujours, pour une femme, la ressource d'être belle, coquette et de soumettre les hommes malgré les lois?

Mais l'arme redoutable de la coquetterie ne faisait pas partie de l'ancien arsenal des guerrières Scandinaves. Depuis des siècles la femme

latine, présidente de cours d'amour, capricieuse reine de beauté, s'entraînait à des combats subtils où l'homme n'est pas le plus fort. La Suéuulde, plus franche et plus rude, n'entendait rien à un tel jeu, et le Suédois sans doute y eût été un mauvais partenaire. Ellen Key reproche parfois à ses compatriotes de manquer des qualités féminines françaises qui ont créé les salons du dix-huitième siècle, et elle semble avoir raison. On peut tenir ce reproche pour un éloge et préférer la simple loyauté des mœurs du Nord aux manèges de la coquetterie. Mais il faut reconnaître que, réduites pour toute arme à leurs moyens de séduction, les Suédoises, malgré leur beauté, étaient plus malheureuses que les Latines.

Au bal, où la jeune Française se sentait reine, Hertha (l'héroïne du premier roman féministe de Fredrika Bremer) se sent humiliée et malheureuse, exposée comme en un marché au bon plaisir ironique de l'acheteur éventuel. Elle souffre dans sa dignité, dans son antique instinct d'indépendance. Elle souffre de la forte activité qui en elle reste sans emploi.

De cela surtout ! Les premiers romans qui, à la fois en Suède et en Norvège, expriment les plaintes de la femme et revendiquent ses droits, réclament avant tout pour elle le droit de travailler, de se rendre utile. Il y a là un caractère si spécial à l'esprit Scandinave en général, et à l'état

social de la Suède actuelle, qt* n faut y insister particulièrement.

La vie est laborieuse en pays Scandinave. La terre contient des richesses, mais dans cet âpre climat il faut les lui arracher durement. La principale fortune du pays, l'exploitation des forêts du Nord, exige des peines terribles. Les ouvriers chargés du flottage du bois travaillent de longues heures plongés jusqu'à la ceinture dans l'eau qui charrie des glaçons. L'extraction du fer, dans des mines à ciel ouvert, se fait par des températures de 40 degrés au-dessous de zéro. Le court été se passe dans une fièvre pour terminer certains travaux que l'hiver interrompra.

Dans la vie domestique, les habitudes de propreté rigoureuse, d'ordre et de stricte économie dans les maisons, sont de tradition immémoriale, et exigent un sérieux travail. Dans l'antique Kalevala, dont les chants ont été composés du neuvième au quatorzième siècle, la description des chambres de bain, des nettoyages minutieux qu'elles nécessitent, des lavages de la maison depuis le plancher jusqu'aux poutres du plafond « qu'il faut débarrasser des moindres traces de fumée », montre quelle a été de tous temps la saine activité des races Scandinaves. La flânerie

et la nonchalance sont inconnues en de tels pays ; la religion et les mœurs sont austères, les plaisirs mondains presque nuls. Le travail est bien le seul intérêt, en même temps que la dignité de la vie.

Et le travail personnel de la femme qui, avant le dix-huitième siècle, était, nous l'avons montré, une nécessité nationale, redevenait en Suède, au dix-neuvième siècle, une inéluctable nécessité économique.

Le chiffre des naissances féminines dépasse de beaucoup là-bas celui des naissances masculines. Au temps où les familles nombreuses vivaient en phalanstère dans des propriétés rurales, les sœurs, les tantes, les nièces, trouvaient dans la laborieuse maison, où tout était fait par leurs mains, l'emploi de leur activité. Mais, venues à la ville et y vivant petitement, comment des familles appauvries pourraient-elles nourrir tant de bouches inutiles ? Comment l'homme, qui ne peut se charger délies, empêcherait-il les femmes de pourvoir à leur existence ? Créer à ces isolées des difficultés supplémentaires dans la lutte pour la vie serait d'une si visible injustice qu'on n'y a pas songé longtemps. Le mouvement féminin a rencontré un minimum de résistance ; beaucoup d'hommes l'ont tout de suite généreusement appuyé. Ils ont accepté de bonne grâce la concurrence féminine dans presque toutes les branches de leur activité.

Et cela leur semblait moins difficile qu'aux Latins. Ils n'éprouvaient pas cette gêne, ce sentiment du ridicule qu'éprouve le Français quand il voit à côté de lui une femme faire besogne d'homme. Il retrouvait dans cette camaraderie une habitude ancestrale, et la Suédoise la rétablissait avec facilité. Alerte et vigoureuse, voyageant à pied dans la montagne, portant au dos le petit sac dont elle ne permettrait pas à ses compagnons de la décharger, elle voulait être traitée, « non pas comme une femme, mais comme un être humain. » Et elle l'obtenait, sans peine, et jamais l'inégalité dont elle a souffert pendant un siècle ne se fut établie si la Suède eût été sans communication avec les pays voisins. C'est la loi germanique, les mœurs françaises, qui étaient venues altérer l'idéal primitif des races Scandinaves, qui étaient, venues (pour un temps) désarmer la guerrière et la faire captive de son compagnon. Il y avait là une invasion morale que la femme suédoise a vaillamment repoussée, comme elle avait repoussé jadis les invasions guerrières.

Il faut dire aussi (car cela est une des grandes raisons de son succès) que le féminisme en Suède ne présentait pas les caractères qui, en

divers pays latins, ont excité contre lui de vives résistances.

Souvent, les premières revendications féminines ont porté sur la liberté de l'amour. Les romans de jeunesse de George Sand, paraissant presque en même temps que la Hertha de Fredrika Bremer, étaient des plaidoyers ardents pour les droits de la passion. Les Scandinaves s'en indignèrent. Camilla Collett (1) condamne sévèrement ces livres immoraux et révolutionnaires.

Sans doute, en 1845, la Suédoise réclamait le droit de se marier à son gré. Elle prétendait ne pas être, comme cela lui arrivait souvent, souffletée et enfermée par son père quand elle n'était pas d'accord avec lui sur le choix d'un prétendant. Mais sa révolte venait de sa dignité blessée, de son sens de la justice, encore plus que de son amour malheureux. La Suédoise voulait aussi le divorce, ne pouvant consentir à lier pour jamais

<1) Camilla Collett, femme de lettres norvégienne, dont le rôle a été. en Norvège, à peu près semblable à celui de Fredrika Bremer en Suède. Née en 1813, morte en 1895. OEuvres principales : Les Filles du Préfet, Du Camp des Mûrîtes.)

« Les romans de Mme Dudevant sont effrayants, écrit Camilla Collett dans Les FiUes du Préfet ; il faut les lire avec cet intérêt plein d'effroi avec lequel on observe les violents bouleversements de la nature qui répandent la terreur et la dévastation... Tout cela ne convient pas à nos conditions, nous et la société française sommes aux deux extrêmes... »

sa volonté. Mais là aussi, c'est le sentiment de la fierté, de la liberté humaine qui la guidait bien plus que des considérations sentimentales. Les féministes ne réclamaient pas et ne montraient pas plus de liberté de mœurs que les autres femmes. Au début, au contraire, leur petit groupe, composé presque entièrement de célibataires, était, nous le verrons, de tendance ascétique.

Puis, en divers pays, la femme a dirigé du premier coup ses revendications vers le suffrage politique, et cela lui a créé de particulières difficultés. Elle l'a fait en des pays où, jusqu'alors son rôle était presque nul dans l'activité sociale, et où cette demande subite pouvait paraître prématurée. La Suédoise, au contraire, admise depuis longtemps dans les Conseils municipaux, cantonaux, paroissiaux, s'occupe d'administration, d'assistance et d'éducation avec beaucoup de dévouement et d'esprit pratique. Sans doute, elle veut le suffrage, complément logique à l'égalité qu'elle réclame : mais dans les pays Scandinaves (Norvège, Finlande) où elle l'a obtenu, elle ne s'occupe guère que de lois sociales : protection de l'enfant et de la femme, hygiène, antialcoolisme. En Suède, où quatre voix seulement, en 1906, au Riksdag, lui ont refusé le vote politique, elle ne semble pas trop violemment acharnée à sa conquête. Elle élargit avec patience son domaine dans la famille et. dans l'administration.

elle semble encore plus soucieuse d'activité sociale que de pouvoir politique (1).

Enfin la féministe des pays latins est presque toujours libre penseuse et d'opinions avancées. Cela lui constitue d'emblée une opposition solidement groupée. Certaines féministes suédoises sont aussi des esprits d'extrême gauche, mais d'autres peuvent être d'esprit religieux et conservateur. C'était le cas pour les initiatrices du mouvement et pour un grand nombre de leurs défenseurs. Hertha comptait parmi ses premiers partisans le pasteur de sa petite ville.

En somme, si les questions d'amour libre, de politique et de religion ont pu venir se mêler aux polémiques soulevées en Suède par la question féminine, elles n'en font du moins pas partie intégrante. Dans son essence, le mouvement féminin suédois est d'ordre économique et moral. La femme veut gagner sa vie et obtenir son indépendance. Elle veut user de son activité, sentir qu'elle joue un rôle utile.

Et l'ensemble de la vie nationale ne peut que bénéficier de cette activité. Toutes ces isolées, que des circonstances douloureuses privent de foyer et de maternité, ont pu, suivant le généreux conseil d'Ellen Key, remplir le vide de leur cœur

(1) L'obtention du vote politique pour les Suédoises est, depuis l'avènement du ministère libéral actuel, assurée et imminente.

par un large amour pour la souffrance, pour l'enfance, pour la pauvreté. Les œuvres d'apprentissage, d'assistance et d'hygiène publique, pour lesquelles la Suède est à l'heure qu'il est au premier rang des nations d'Europe, ont reçu de l'effort des femmes la plus vigoureuse impulsion. On conçoit qu'un tel mouvement ne rencontre pas d'ardents adversaires.

D'ailleurs, nous l'avons dit, en demandant à appliquer ses forces au service de tous, la Suédoise ne cherchait qu'à reconstituer dans le monde moderne l'équivalent du rôle qu'elle jouait dans le monde ancien. Elle devait y réussir sans peine : parce que c'était le retour à une tradition, parce que c'était conforme à l'esprit de la race, parce que la baguette flexible, un instant inclinée vers le sol, se redresse d'un seul coup dans sa direction primitive.

Mais, dira-t-on, la littérature féminine suédoise ne va-t-elle nous offrir que des écrits de circonstance : revendications politiques ou sociales ? Ce serait, au point de vue de l'art, un médiocre bagage !

Bien loin de là. Nulle part, la littérature d'imagination : romans, contes, poésies, n'a plus d'éclat et plus d'attrait que dans les littératures

Scandinaves. Les Sagas, anciennes ou modernes, ont pour caractère principal l'abondance de l'invention et de la fantaisie. Les femmes que nous étudierons (dont il nous faut connaître les tendances pour les bien situer dans le mouvement de leur temps) ont apporté leur large tribut à ce trésor de contes merveilleux dont les grands et les petits ont besoin là-bas pour bercer leurs rêves. A l'exception d'Ellen Key, qui a écrit surtout des livres de théorie sociale, pleins de fougue et d'une haute valeur, toutes les autres sont romancières, poètes, auteurs dramatiques. Encore Ellen Key a-t-elle, en dehors de son œuvre sociale, produit une œuvre de critique abondante et variée qui la classe au premier rang des essayistes contemporains.

Ces femmes de lettres sont donc restées littéraires : le souci de l'action sociale n'a pas. en elles, étouffé l'imagination. Et même il en est une (celle à qui le sentiment populaire a décerné, dans son pays, la plus haute récompense) qui ne s'est pas mêlée au mouvement social ; qui. vivant parmi les paysans dans une campagne lointaine, n'a écouté que les voix de la nature, n'a été inspirée que par les sentiments, les instincts profonds et immuables de sa race. A celle-là, nous ferons une place à part. Il le faut bien, car on ne saurait où la classer dans le mouvement des esprits actuels. Selma Lagerlof n'est pas plus

contemporaine de Strindberg que de Tegnér ; elle est aussi bien contemporaine des antiques chanteurs de la Saga de Thidrick. Elle ne voit pas les vêtements variés dont les modes changeantes ont revêtu de siècle en siècle la pensée suédoise. Elle communie avec elle dans ce qu'elle a d'éternel : sa religiosité profonde, son amour de la nature, son intense faculté de rêve et de féerie.

Quand nous aurons suivi le mouvement littéraire et social qui, de 1845 à nos jours, a suscité des talents féminins nombreux et variés, nous reviendrons nous asseoir aux pieds de Selma Lagerlof, et la prierons de nous conter quelquesuns de ces beaux contes qui, pendant les hivers obscurs, peuplent les plaines de neige de personnages merveilleux.

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