CHAPITRE PREMIER
De 1845 à 1880
De Sainte-Brigitte à Fredrika Bremer. — Enfance de Fredrika au château d'Arsta. — Les Voisins. — Hertha. — Les voyages et les œuvres de Mamsell Fredriha. — Baronne von Knorring. — Emilie Flygare Carlén.
L'activité littéraire de la femme suédoise s'était manifestée bien avant le dix-neuvième siècle, et elle avait eu à diverses reprises des représentants remarquables.
La fondatrice et la patronne de cette littérature féminine est une sainte, particulièrement vénérée des Suédois : sainte Brigitte. Elle écrit au quatorzième siècle, de très nombreux volumes de Révélations, qui passent pour de beaux documents de littérature mystique.
Deux siècles plus tard (1626-1689), la reine Christine, fille de Gustave-Adolphe, vient représenter son pays dans le grand mouvement de
la Renaissance. On connaît cette originale figure tragiquement célèbre par l'assassinat de Monaldeschi. Abandonnant la couronne, abandonnant aussi la religion réformée pour laquelle son père avait versé son sang, Christine, à vingt-huit ans, vient s'établir à Rome et se fait catholique.
Formée par la culture encyclopédique de cette brillante époque, savante latiniste, artiste et astronome, réunissant autour d'elle un cercle d'hommes célèbres, elle fonde YAcaderma Reale. Elle écrit des recueils d'aphorismes, une autobiographie, et, surtout, des Lettres très appréciées.
Mais quel que puisse être le mérite de ces ouvrages, le souvenir en reste moins vivant dans la mémoire suédoise que celui de la vie peu édifiante menée par leur auteur. Chaque soir, aujourd'hui encore, dans la ville d'Upsal. une cloche qui porte le nom de la reine Christine, tinte à huit heures précises pour obtenir du ciel le salut de la pécheresse. Dans la jolie et traditionnelle cité, cet usage continuera sans aucun doute pendant les siècles à venir. Et ainsi, peu de gens de lettres auront fait aussi longuement que Christine retentir leur nom à travers les âges !
Après la mort de la reine, pendant une période prolongée, nous ne trouvons point de femme écrivain. On ne peut mentionner que Sophie-Elisabeth Brenner. poète fâcheusement prosaïque, et moraliste jusqu'à l'excès.
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Mais voici, en 1720, Mme Nordenflycht, une lyrique « dont la poésie est faite de feu et de larmes ». Amoureuse passionnée, sa plus belle pièce de vers lui est inspirée, au seuil de la vieillesse, par l'abandon de son amant. Elle est surnommée « la bergère du Nord ».
La reine Louise Ulrique, sœur de Frédéric le Grand, protectrice des lettres, imite visiblement, dans ses productions personnelles, la glorieuse Nordenflycht.
En 1755 apparaît Mme Lenngren. La Suède est en pleine période d'influence française, et, pour ses débuts, la jeune femme traduit en suédois Zémire et Azor, de Marmontel, et les comédies de Favart ! — Mais elle produit ensuite une œuvre personnelle abondante, en vers charmants, spirituels et clairs, qui demeurent aujourd'hui encore dans la mémoire des Suédois lettrés.
Elle meurt en 1817, et la littérature féminine subit une éclipse. Les circonstances sociales que nous avons retracées lui sont peu favorables. Il n'y a plus de femmes poètes, et le genre si féminin du roman n'est pas encore né. La bourgeoisie suédoise n'a pas trouvé son peintre. On ne lit en Suède, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, que des romans étrangers.
Fredrika Bremer vient donc créer dans son nays un genre littéraire. Au point de vue du talent, elle sera bien vite dépassée, mais elle laisse
dans son œuvre imparfaite l'empreinte d'une âme élevée et enthousiaste, d'une forte personnalité.
Elle était menue et frêle, avec de très petites mains, de grands yeux tout pleins de bonté, le nez dominateur, la bouche volontaire. Sa figure a été cent fois reproduite en bustes, en portraits, en gravures populaires; car elle a connu, non seulement dans les pays Scandinaves, mais en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, une heure de brillante notoriété.
On la nommait, on la nomme encore Mamsell Ffedrika. D'où vient cette appellation singulière ? Au siècle dernier, en Suède les filles de la bourgeoisie n'avaient pas droit au titre de Frôken (mademoiselle), réservé aux filles nobles. Elles portaient un nom étrange, mot de français corrompu, on les appelait Mamsell. De très nombreuses femmes, en pays Scandinave, ne peuvent espérer le mariage, et le titre dérisoire de « vieille Mamsell » les avait fait souvent pleurer. Fredrika Bremer réhabilita ce nom de moquerie. Elle le porta bravement, le promena, avec sa célébrité, à travers le monde : Mamsell Fredrika. dit-on en parlant d'elle avec une familiarité respectueuse et souriante. Et maintenant que. depuis quelques
années, ce nom a disparu des usages suédois, on le lui donne toujours, en souvenir de l'état de choses qu'elle a contribué à abolir.
A-t-elle vraiment exercé une influence personnelle sur le changement qui s'est produit en Suède au cours du dix-neuvième siècle, dans la condition de la femme ?
La légende le veut. Selma Lagerlôf, habile à fixer les légendes, a peint dans un conte charmant la vieille demoiselle, libératrice de ses sœurs.
Les historiens discutent. Ils démentent le joli fait, fréquemment affirmé, d'une visite personnelle faite au roi Oscar par Fredrika : visite au cours de laquelle la romancière aurait obtenu du souverain le droit à la majorité des filles suédoises.
Certains critiques veulent même contester à Fredrika son titre d'initiatrice : « Il y avait. disent-ils, une tendance générale, manifestée par les journaux du temps. Sans elle. les femmes eussent fort bien obtenu des réformes. »
Cela se peut. Un individu ne détermine pas à soi seul une évolution. Mais la légende est toujours plus véridique que l'histoire; et si l'imagination nationale a vu obstinément en Fredrika l'initiatrice, c'est que le mouvement, à son début du moins, était bien personnifié, symbolisé par elle.
38 l!Y- s MVAINS D AUJOURDT5IJ1
Il faut 1a voir, dans la robe blanche romantique île son héroïne Hertha." les veux levés au ciel, préoccupée surtout du royaume de Dieu, mais - vaut d'un œil très clair les i : ses de la terre. Il faut la voir, voyageuse inlassable, parcourant ien cl le nouveau monde pour y étudier, un grand >ens d organisation, les institutions féminines, et rapporter les meilleui -
1. Il faut la voir, théologienne passionnée tu disputeuse comme un vieux moine scolastique » harnée à la controverse qu'elle ne put. paraît-il. se tenir de discuter avec Pie IX quand elle se trouva en sa prés Pratique et labo-
- '. ayant créé autant d'oeuvres qu'elle a écril de romans : ascétique et sentimentale, convaincue que la virginité est un état supérieur, el dant une mystique fidélité à un chevalier de rêve. Quand on l'a bien compris imprend tout
un groupe qu'elle a entraîné avec elle, qui a préparé les voies aux femmes d'aujourd'hui, parfois trop dédaigneuse- - pionnières.
Il faut jeter un coup d'oeil sur la vie de Fredrika Bramer parée que. voisine et lointaine, elle nous montre le chemin parcouru; puis parée qu'il est curieux pour nous d'entrer dans ee vieux château \ - . perdu si loin dans les n< s
ut et rêvait. brodant éterlement sur une ruche grise.
Elle naquit en 1801. A ce moment la Suède venait de vivre, sous le règne du charmant Gustave III, des années qui devaient lui laisser l'impression d'un rêve de délices. Ce monarque libéral, cher aux philosophes français, élevé par sa mère Louise Ulrique, sœur de Frédéric le Grand, dans le culte de Voltaire et de Montesquieu, avait entouré ses sujets éblouis du luxe des palais « rococo », du reflet des mondanités françaises.
Notre littérature, notre langue régnaient.
« Il y eut un rayonnement, écrit Tegnér, sur cette époque de Gustav ; une brillante fantaisie, étrangère et mondaine si vous voulez... mais il y avait du soleil là-dedans ! »
Seulement, ces années délicieuses allaient être expiées par de longs repentirs. Aux yeux de lufliériens sévères, l'ère gustavienne devait ressembler quelque peu au séjour de Tannhauser dans le palais du Venusberg. Une dure réaction d'austérité lui succéda: et c'est pendant cette période que. la petite Fredrika fut élevée, sous la férule d'un père despote, dans le triste château d'Arsta.
Une étiquette d'ancien régime régnait sur la maison. Le matin, les huit enfants entraient cérémonieusement dans la chambre du père, qu'ils
trouvaient en train de poudrer ses cheveux. Rangés sur deux files, ils lui souhaitaient un bonjour solennel. Puis, de toute la journée, on ne voyait presque plus le chef de famille... et Ton souhaitait qu*il en fût ainsi, car son caractère était redoutable. On faisait de longs et coûteux voyages en berline à travers toute l'Europe « pour L'instruction des enfants ». Mais l'humeur du père faisait de ces voyages un supplice : « Dusse- je y acquérir le génie de Tegnér. écrit Fredrika. je ne consentirais pas à les recommencer. »
Terribles pères ! presque tous ceux qui défileront sous nos yeux dans les romans de Fredrika et dans un grand nombre de romans de l'époque, seront taillés sur le même patron : tyrans sans pitié, bourreaux de leur famille, auprès desquels les « pères barbares » de notre ancien répertoire paraissent de bien bons garçons.
Les bourgeois suédois qui faisaient souche de famille dans la première moitié du dix-neuvième siècle, avaient-ils donc tous des âmes de tigre? st peu probable. Mais dans ee pays de scrupuleuse conscience, où les lois civiles et religieuses sont exécutées à la lettre, sans concession, sans esprit de conciliation, une mauvaise loi doit produire son maximum de mauvais effets.
La restauration de l'autorité paternelle, la
claustration des femmes (qui avaient trop dansé, sans doute, sous le règne de Gustave III) devait paraître une nécessité salutaire. C'était par esprit de devoir que les pères suédois enfermaient alors leurs filles.
« Pour être prisonnière sans avoir été condamnée à la prison, écrit Fredrika, il faut être femme ! »
Et que faire dans ces prisons? On avait arraché les Suédoises, nobles et bourgeoises, aux travaux importants qui, dans les domaines ruraux, leur conférait une utilité et une royauté, pour les mener participer aux fêtes de la ville. Les lustres étaient éteints, la fête terminée. Enfermées dans leurs appartements, elles s'étiolaient, inutiles et dédaignées.
A Stockholm, Fredrika ne sortait jamais, et, quand sa mère la voyait trop souffrir du manque d'exercice, elle lui ordonnait « de sauter à pieds joints derrière une chaise ». Et cette claustration n'était rien à côté de l'oppression morale qu'elle subissait, qu'elle voyait subir à ses compagnes. Eternellement mineures, elles ne disposeraient jamais de leurs personnes ni de leurs biens; on leur refusait le mari de leur choix, sans les consulter on les jetait à un autre. Etaient-elles riches? on convoitait leur fortune qu'elles ne pourraient jamais posséder ni défendre, et pour la conserver parfois on empê-
chait leur mariage. Etaient-elles pauvres? Ayant reçu l'instruction la plus nulle, ne pouvant pas et ne devant pas gagner leur vie, elles étaient à la charge de parents qui leur faisaient durement sentir leur infériorité.
Fredrika rêvait à tout cela dans son adolescence douloureuse, entre son père dur, sa mère faible et froide. Enfant laide, de caractère fier et violent, elle avait été particulièrement maltraitée, avait grandi dans la souffrance.
Dans son roman, intitulé Le Foyer, elle se peint sous les traits de la petite Petrea, disgracieuse et rudoyée ; nous la voyons à l'église, entre ses redoutables parents, tremblante sous la parole du pasteur qui, par surcroît, menace de la colère de Dieu. Terreurs folles, douleur, ennui exaspéré jusqu'à la rage.
Fredrika avait pourtant travaillé de son mieux, son intelligence avait été remarquée; elle s'était même essayée de bonne heure à la littérature, et sa première production avait été une Ballade à la lune, écrite en français! Mais elle avait vite remarqué que ses parents ne souhaitaient tirer de ses talents qu'un amusement vaniteux, et elle s'était dégoûtée de cela comme de tout.
« Je brodais éternellement, dit-elle, sur une ruche grise. J'avais toujours froid, le sentiment de moisir. La vie des femmes, la mienne, me paraissait épouvantable, je priais avec une sorte de
fureur d'être délivrée de mon sort, je me demandais avec désespoir pourquoi tant de souffrance, je doutais de tout. »
Les rêveries sentimentales des jeunes filles ne l'avaient pas longtemps troublée. Elle avait été trop malheureuse, dit-elle. A l'âge où on entre dans la vie avec de grands espoirs personnels, elle était arrivée à ce point de douleur où on renonce à soi-même. Elle voulait vivre pour autrui, soulager d'autres souffrances. Elle songea à adopter cette carrière de garde-malade, qui attire aujourd'hui en Suède une foule de jeunes filles de bonne famille, dont l'exercice remplace, en pays protestant, la prise de voile.
Son père s'opposa, bien entendu, à cette résolution. Elle dut se contenter de charités privées, et le manque d'argent, bien vite, l'arrêta.
Elle eut alors l'idée d'écrire, espérant, par de modestes gains, créer un petit budget à ses œuvres. En 1827, elle publia les Esquisses de la vie journalière sous un pseudonyme, en se cachant soigneusement de tous les siens. Le succès vint du premier coup. Un second volume parut en 1828, et réussit très brillamment.
Nous l'avons dit, Fredrika créait un genre littéraire: le roman de mœurs de la bourgeoisie suédoise, qui n'existait pas à ce moment.
La Famille H..., en 1830, obtint le plus r\i
succès, et, dès lors, la production littéraire de Fredrika devint incessante, inépuisable.
Toutes ses évolutions intellectuelles, sentimentales, toutes ses relations nouvelles, tous ses voyages donnèrent naissance à un. à deux, à dix romans. Et ces livres innombrables produisirent d'innombrables éditions, et on les traduisit en anglais, en allemand, quelques-uns même en français; et des milliers de familles, en Europe et en Amérique, lurent tout haut, le soir, sous la lampe, ces volumes, qui se demandent parfois, aujourd'hui encore, dans les bibliothèques publiques des pays protestants.
Y a-t-il là-dedans du talent littéraire ? En peut-on retenir quelque chose ? Bien peu.
Il y a cependant des idées, des traits de caractère, de l'émotion et même de l'esprit : mais tout cela si délayé, si noyé qu'on est pris de découragement.
De ce ilôt cependant, deux ouvrages émergent : Les Voisins, dont on peut lire deux cents pages avec un véritable agrément, où un type tout à fait original, bien national, est vigoureusement tracé. Puis la célèbre Hertha, qui fut un petit événement historique, qui marque le point culminant de la carrière de Fredrika.
Hertha ne parut qu'en 1856. L'auteur avait, pendant la longue période qui s'était écoulée depuis son premier ouvrage, vécu une vie active, mouvementée, bien différente de celle qu'elle redoutait pendant sa triste enfance.
Entièrement libérée par le succès étourdissant de ses romans, puis (en 1837), par la mort du terrible père, elle avait voyagé, fondé des œuvres nombreuses, donné cours à son activité robuste et variée.
Au début de sa carrière littéraire, en 1831, elle avait rencontré Bocklin. savant théologien, qui avait eu sur elle une durable influence.
Depuis sa jeunesse, Fredrika était troublée d'inquiétudes religieuses. La foi était en elle très ardente, mais la raison exigeante: et comment concilier les souffrances des hommes, qui la tourmentaient si fort, avec la bonté de Dieu?
Bocklin, strictement orthodoxe, résolvait ces problèmes avec une parfaite aisance et offrait à Fredrika ses solutions. Mais elle n'était pas satisfaite et ne le fut jamais. L'interminable controverse qu'elle soutint contre tous était au fond une controverse contre elle-même. À mille lieues des libres penseurs, elle ne s'entendait pas avec les orthodoxes ; il fallait qu'elle se fît, comme tant
de protestants « une petite Eglise bien à elle ». Pendant toute sa jeunesse, ce fut son grand souci. Elle échangea avec Bôcklin une volumineuse correspondance dont la baronne Sophie d'Adlersparre, dans sa biographie de Fredrika, publie de longs extraits.
Après quatre ans de lettres théologiques, Bocklin demanda sa correspondante en mariage. Elle refusa. Bocklin resta pourtant la grande amitié de sa vie, mais elle ne se sentait pas faite pour le mariage. Comme dit Mortensen, elle était •née vestale.
D'ailleurs, sur le terrain religieux même, elle devait s'éloigner de plus en plus des idées de Bocklin. Son ardeur mystique fut toujours passionnée, lui inspira ses pages les plus émouvantes, mais l'orthodoxie n'était pas son fait :
« Mon Eglise, écrit-elle plus tard, quand ses idées personnelles se sont dégagées, est celle où prient ensemble Fénelon et Channing. François de Sales. Hildebrand et Luther, Washington et Vinet, sainte Brigitte et Florence Nightingale... Socrate, Spinoza. Bouddha, Lao-Tseu... Que des vastes allées de ce temple, personne ne soit exclu de ceux qui ont souffert, de ceux qui ont aimé. Toute autre Eglise est trop étroite pour moi, et ne correspond pas à mon idée du protestantisme. »
Cette Eglise, à coup sûr, n'était pas celle de Bôcklin.
Au point de vue littéraire, le refus qu'essuya le théologien n'est pas à regretter. Les livres que Fredrika écrivit sous son influence étaient si surchargés de philosophie religieuse qu'ils parurent pesants aux plus dévots lecteurs.
En 1835, Fredrika noua une relation qui exerça, au contraire, la plus heureuse influence sur sa vie littéraire. Stina Sommerhielm l'emmena en Norvège dans son château de Tomb.
Femme vigoureuse et pratique, bien « dans la vie », elle ramena son amie sur la terre, et lui fit exercer des facultés d'observation qui existaient en elle à un très haut degré. Les Voisins (1) écrits pendant ce séjour en Norvège, seraient un très bon roman, s'ils comportaient un volume au lieu de deux. Les personnages ont de la vie et de la couleur, l'arrivée des jeunes mariés dans le château de ma chère mère est un petit tableau qui reste dans l'esprit.
« C'était un dimanche, et on entendait dans la « maison les sons animés d'un violon... Mon mari « me fit monter un escalier conduisant à un beau « vestibule, et il ouvrit la porte de la salle. Je vis « un bal, tout composé de domestiques et de ser- « vantes parés de leurs habits de fête et tournant « gaiement ensemble. A l'extrémité de la pièce, « sur un siège élevé, je vis une femme grande et « forte, qui jouait du violon avec entrain et sé- {1) Les Voisins, roman traduit en français en 1845.
<( rieux. en battant fortement la mesure avec le «. pied. Elle était coiffée d'un grand bonnet d'une forme singulière, et que je ne puis comparer
< qu'à un casque... Dès qu'elle nous vit, elle jeta
< son violon et se leva d'un air un peu fier, mais
< avec une physionomie gaie et ouverte. Je fis une
< profonde révérence en baisant la main de ma
< chère mère, Je tremblais bien un peu... mais elle ( me donna un cordial et vigoureux baiser.
« Il faut que je dise un mot à mes gens, s'écria-
< t-elle. Ecoutez, mes bons amis ! »
« Et elle frappa de son archet le dos de son
< violon jusqu'à ce que le silence régnât dans la salle.
« — J'ai à vous dire que... veux-tu bien te
< tenir tranquille, toi. là-bas !... J'ai à vous dire ( que mon cher fils. Lars Anders, a pris pour
< femme Franciska Bùren. ici présente. Les ma-
< riages sont écrits dans le ciel, mes enfants, et
< nous demanderons tous au Seigneur de bénir
< son œuvre dans ce couple. Ce soir nous boirons
< ensemble un shol à leur prospérité... Olaf, viens
< ici et prends le violon ! »
« Un murmure de joie et de félicitations parcourut l'assemblée...
« Ma chère mère est d'une taille forte, mais belle, se tenant droite et un peu raide. Des traits ( réguliers, mais trop prononcés, le menton proéminent, les dents belles, le sourire souvent gra-
« cieux ; mais parfois la lèvre inférieure s'avance « et donne à la figure une expression dure et sé- « vère. Ses cheveux tout gris s'échappent parfois « du bonnet-casque. Les mains sont grandes, mais « bien faites, et, comme on dit « ne servent pas a toujours à des travaux paisibles ». Elle a la voix « forte, parle haute et clair, se sert souvent d'ex- « pressions singulières et a toujours sur les lèvres « une foule de proverbes. Elle tempête contre le « damné luxe du temps, les prétentions des jeunes <( femmes. »
Elle initie Franciska au soin du ménage, l'emmène à la cave :
« Ma chère mère, un morceau de craie à la « main, marquait de signes cabalistiques les tonce nés de harengs et de saumons. Puis nous mon- « tâmes au grenier où il y avait à inspecter les « moules des pains, à fulminer contre les rats et « les souris, à vérifier le poids des sacs de farine. « Je dus figurer moi-même dans les balances, ma « légèreté fit rire Mme Mansfeld, qui m'affirma « que, du temps de Charles XI, toute femme qui « ne pesait pas un certain poids, était brûlée « comme sorcière !
« — Je n'inspecte ainsi ma maison que de « temps en temps, dit ma chère mère. Cela tient « les gens en respect et les choses en ordre. Si on « monte la montre régulièrement, elle marche « d'elle-même. Souviens-toi de ceci, Franciska !
« On voit des femmes courir de la cave au grenier, « affairées, agitant leurs trousseaux de clefs. Du « bruit et rien de plus : il vaut mieux gouverner « sa maison avec sa tête qu'avec ses talons. On en « voit aussi qui ne laissent aux domestiques « aucun repos. Mauvais principe ! 11 ne faut pas <( museler le bœuf utile. Rends-les responsables < de leur travail, tu y trouveras ton profit, et eux « aussi. Tiens-les ferme, mais donne-leur large- « ment ce qui leur revient. Trois ou quatre fois « par an, tombe sur eux à l'improviste, comme « l'ange du jugement ! Sonde les eœura et les d reins, gronde comme une tempête, frappe s'il le a faul ! Cela nettoie la maison pour plusieurs « semaines. »
Cette chère mère, ce type éminemment national, a trouvé son accomplissement dans le chefd'œuvre de Selma Lagerlôf ; il a pris la forme définitive de la Commandante de Gôsta Berlin g. Mais Predrika Bremer en avait tracé une vigoureuse ébauche, et si elle n'avait faussé tout l'ouvrage par l'absurde aventure de Bruno, tils de ma chère mère, et frère surtout des héros romantiques les plus échevelés, elle eût l'ait une œuvre de grande valeur.
Elle a fait seulement une œuvre fragmentaire, qui a son intérêt comme document.
D'ailleurs, comment faire des chefs-d'œuvre au milieu d'une vie si agitée ? Fredrika fondait
des asiles, des orphelinats, commençait ses voyages à travers le monde: elle avait déjà visité le Danemark. l'Allemagne. l'Amérique du Nord qui devait lui inspirer les Foyers du Nouveau Monde, et chaque année, elle publiait des romans nouveaux. Les Esquisses de la vie journalière ont huit volumes. Ils valurent à leur auteur en 1844, la grande médaille d'or de l'Académie de Stockholm.
En 1848, un ouvrage qui sembla hardi. Vie de frères et sœurs, commença à agiter l'opinion. Fredrika avait fait la connaissance de miss France* Lewin, amie de Stuart Mill. et celle-ci, la détournant de se faire garde-malade (ancien projet auquel Fredrika songeait à revenir), lui conseillait de combattre par la plume pour l'amélioration du sort de la femme suédoise.
La romancière revécut alors les souvenirs de sa jeunesse. Un léger mouvement se faisait bien sentir pour la libération de la femme, mais qu'il était faible et lent ! Sans doute, en 1845. on avait admis les sœurs à l'égalité du partage successoral avec leurs frères: Mais, à quoi serviraient des biens dont, éternelles mineures, elles ne jouiraient jamais ? Et pour les filles pauvres, quel lamentable sort! Fredrika vit sans doute passer devant ses yeux la triste théorie des « vieilles tantes » inutiles et méprisées, mangeant le pain de la charité :
« Grises silhouettes courbées, aux cols ronds, i aux mantilles fanées, chapeaux défraîchis, robes retournées, figures ridées aux bouches enfoncées, mains ratatinées dont aucune ne porte l'anneau de mariage... » (1).
Et elles lui dirent sans doute, comme dans le conte de Selma Lagerlof :
« Nous sommes seules sur la terre, laissées en j « dehors du banquet de la vie, servantes de tous « à qui personne ne dit merci, entourées d'indif- | < férence ou de mépris... Notre nom môme est une « risée !... »
Fredrika songea à tant de misères ignorées, aux jeunes filles qu'un si triste avenir attendait, et dans un élan d'émotion généreuse elle écrivit Hertha (1).
Ce roman causa, paraît-il, une sensation si vive que son auteur dut s'éloigner quelque temps pour laisser le calme revenir.
Etait-ce donc une œuvre révolutionnaire? Il faut le croire. Les livres qui font des révolutions
(1) MamseU Fredrika. Unsiehtbare Bande. Selma Lagerlof. Munich. 1905.
1 Jlertha ou VHistoire d'une âme, traduit en français en
sont généralement sentimentaux et emphatiques: il est certain, du moins, que Hertha obéissait à cette tradition. Elle fait penser, à ce point de vue, aux premiers romans de George Sand, qui paraissaient à la même époque, et qui ne lui sont nullement supérieurs. Seulement George Sand devait progresser dans la suite.
Par exemple, si on peut noter quelque ressemblance de forme entre Hertha et sa contemporaine Indiana, quelle différence quant au fond!
Pour défendre la cause féminine, Hertha (et c'est là son originalité) ne dément pas sa foi, ses tendances mystiques. Au contraire! elle se lève, bras au ciel, inspirée, demandant « Justice pour la femme, au nom du Christ, mort également pour le frère et la sœur ! ».
Et ce n'est pas le droit à l'amour qu'elle revendique : c'est la liberté pour l'activité, pour le dévoûment. Elle veut bien servir le foyer, « mais elle veut servir des milliers de foyers », raconter des histoires à des enfants « mais à des milliers d'enfants ! ».
Et le livre qui exprime naïvement cette soif d'action dévouée est encore presque lisible, malgré sa phraséologie d'un autre âge, tant il est sincère et touchant.
« Hélas! s'écrie Hertha, sais-tu que nous serons « bientôt vieilles ? J'ai vingt-neuf ans sonnés : « pourquoi avons-nous vécu jusqu'à ce jour ? Si
« nous avions pu apprendre quelque chose sérieu- « sèment, exercer nos facultés, je ne me plain- « drais pas. N'est-ce pas extraordinaire qu'on « donne aux jeunes gens tous les moyens de se « développer suivant leurs aptitudes et qu'on « n'agisse pas ainsi avec les femmes ? J'aurais « été bien heureuse si j'avais pu étudier ce que « les jeunes gens étudient dans les Universités, « me frayer par mes propres efforts un chemin « dans la vie. Qu'ils sont heureux ceux qui peu- (( vent s'appliquer aux arts et aux sciences et « communiquer aux autres le bien qu'ils ont « trouvé !... Et nous n'avons rien d'autre à faire « que de nous demander chaque jour : que man- « gerons-nous, que boirons-nous ? quelle robe « mettrons-nous ?... Oh ! Aima, ne sommes-nous « venues au monde pour rien autre chose ? Et « pourtant, en nous aussi que de dons divers ! « Quelle intelligente et vive ménagère que notre « Marthe, et, au contraire, combien Marie est « réfléchie, pensive, charmée par l'étude !... Moi «je serais peut-être devenue une créature utile... « J'aurais voulu travailler, vivre, mourir pour mes « semblables !... Il fut un temps où j'ai désiré « surtout la carrière d'artiste, mais cette carrière « même me semble maintenant trop étroite, al « elle ne tend pas à un but plus élevé. Le mariage « est pour moi une chose indifférente, malheu- <( reuse même, si elle n'amène un plus grand
<( développement de l'âme au service de la lumière « et de la vérité. Ce que je cherche, ce que je « désire, c'est une sphère d'action où je vive « pleinement, non seulement pour moi, mais pour (c les autreSj pour mon pays, pour l'humanité, « pour Dieu !...
« ...Je rêve d'aller à Stockholm et de parler « au Roi.
« — Au Roi, Hertha!
« — Oui, au Roi. On dit que le roi Oscar est « noble et bon. « Sire, lui dirai-je, je suis venue « vous implorer pour moi et mes semblables qui « souffrent comme moi. On nous tient comme des « enfants dans l'ignorance de nos droits et aussi « de nos devoirs, on nous retient mineures pour « que nous n'arrivions jamais à la maturité de « notre raison... Et pourtant Dieu nous a faites « libres! En d'autres pays chrétiens, en Norvège, « par exemple, les femmes jouissent de leurs « droits. Et la loi veut que les filles de Suède a restent toujours en tutelle! Elles en appellent « à votre justice! Qu'on nous laisse essayer nos « forces! Les enfants n'apprendraient pas à mar- « cher si on ne leur ôtait leurs langes, ils n'ou- « vriraient pas les yeux si on les tenait dans « l'obscurité. Quil nous soit permis de marcher « par nous-mêmes et on verra que nous pouvons
« nous soutenir, et même soutenir les autres ! « Qu'on nous donne la liberté, la possession de « nos vies, de notre fortune, et alors nous servi- '< rons. nous aussi, notre roi et notre pays. Notre « avenir est celui de la société tout entière. Beau- « coup de vices et de malheurs viennent de ce « que la femme ne se comprend pas elle-même <( et ne comprend pas sa vocation! »
Et si quelque lecteur français est tenté de déclarer ici que Hertha est une insupportable prêcheuse, il sera pleinement dans son droit, car Hertha attendait de sa part une telle appréciation! Dans un curieux chapitre intitulé Le Rêve de Hertha, celle-ci se voit parcourant le monde et allant dans tous les pays réclamer justice pour ses semblables. Partout elle est éconduite. et parfois avec brutalité... En France, on l'accueille avec mille saints et gracieux sourires. On lui affirme qu"il n'y a rien à changer. « car la femme gouverne le monde: elle est partout souveraine par ses grâces et par ses charmes! »
On voit quelle image se faisait la Suédoise du Français galant et frivole. Exerçons une noble vengeance en la comprenant mieux qu'elle ne l'eût espéré.
En somme. Hertha revendique pour les femmes le droit à l'instruction, au travail et à la liberté. Elle ne revendique nulle part plus de liberté dans l'amour. Cette question viendra bien
aussi agiter les esprits suédois, mais plus tard, à une autre période du mouvement féminin.
L'originalité, sans doute unique, de ce mouvement en Suède, c'est d'avoir eu un point de départ religieux : et non seulement religieux, mais ascétique. Hertha laisse clairement voir que la virginité lui semble un état supérieur :
« C'est la femme vierge qui était jadis prêtresse des dieux. »
Fredrika n'empêchera pas Hertha de se marier, mais cette héroïne préférée, dans laquelle elle a mis tant d'elle-même, n'épousera celui qui l'aime que quand il sera mourant, quand ce mariage, de toute évidence, ne pourra être autre chose qu'un acte de dévoûment!
Un critique a fait spirituellement observer que Fredrika dépense une ingéniosité sans bornes, accumule péripéties sur péripéties pour empêcher ses héroïnes de se donner à l'homme. Il y a là sans doute un enfantillage qui fait sourire. Mais puisque tant de Suédoises sont condamnées, par leur nombre, à mourir filles, il faut bien qu'elles se créent un idéal conforme à leur état! Les livres de Fredrika seront pour elles une lecture réconfortante.
Il n'y a d'ailleurs pas d'étroitesse morale dans ces livres de vieille fille. Si Hertha et ses sœurs préfèrent le célibat pour quelques « grandes âmes », elles ne s'appliquent pas moins à réha-
biliter socialement la fille-mère, et ce sera un des nobles soucis de leur parti. Hertha veut, au grand scandale de la petite ville qu'elle habite, faire entrer dans la société de charité qu'elle a fondre une fille séduite, relevée par la souffrance et par le travail. L'audace est forte! et l'auteur le sent si bien qu'elle n'a pas le courage de soutenir jusqu'au bout cette énormité. A point nommé, le séducteur revient épouser sa victime!
L'intention, cependant, était courageuse si l'on songe à l'époque, cl à la catégorie des lecteurs auxquels s'adressait Fredrika. Hertha, sur ce point et sur bien d'autres, donne l'indication timide, mais juste, des voies que suivra l'avenir.
L'audace modérée du livre, le bruit causé par son apparition ne fit point de tort à Fredrika. Il est bon, au contraire, de paraître en avance sur son époque... quand ce n'est que de peu d'années et quand on doit vivre longtemps. Hertha paraissait en 1856, et en 1858 le roi Oscar décidait que les filles de Suède seraient majeures à vingtcinq ans.
A ce moment. Fredrika était, partie pour cette série de voyages qui dura de longues années, qui
lui inspira une quantité de livres, inutiles aujourd'hui, mais utiles alors aux nombreuses femmes qui les lisaient avidement. En 1858, elle était en Suisse, près de Yinet, qui fondait une Eglise libre; puis elle alla pour la seconde fois en Amérique, où elle était très appréciée. La vie énergique et active des Américaines, leur goût de l'association devaienl avoir une grande influence sur les Suédoises. Fredrika une des premières « découvrit l'Amérique » pour les lectrices de son pays. Ses Foyers du Nouveau Monde furent très lus; La Vu- thaïs le Vieux Monde (en 6 volumes), qu'elle publia après un séjour en Orient, ne le fut pas moins. Là. près du berceau du christianisme, la passion et l'inquiétude religieuse l'avaient ressaisie. L'apparition de La Vie de Jésus, de Strauss, vint la bouleverser. Elle écrivit, pour le réfuter, Les Veillées matinales, et ce fut. de tous ses ouvrages, celui qui lui tint le plus au cœur. Elle alla en Palestine, à Rome, où elle vil Pie IX, en Grèce...
L'énumération de ses livres, autant que celle de ses voyages, serait une fatigue inutile. Tous ces feuillets ont disparu après avoir accompli leur tache. Livres de femme écrits pour des femmes, ils ont éveillé l'intérêt de celles-ci à l'égard des problèmes que soulève leur propre vie, ils leur ont montré de nouveaux horizons. Et ils ont eu peut-être plus d'influence sur elles que n'en au-
raient pu prendre des œuvres plus originales et plus fortes.
En 1861, après avoir fait presque le tour du monde, la voyageuse vieillie revenait dans sa patrie. Sa renommée était alors très grande. « Elle était, dit un critique, aussi connue dans tous les pays étrangers que Tétait Tegnér. » Gomme ce n'était pas à cause de son génie, il faut espérer que c'était à cause de sa grande, de sa rayonnante bonté. Cette bonté fondait toutes les résistances, et les partis les plus opposés en Suède entouraient de respect Mamsell Fredrika. chargée d'années, de travaux et de bonnes œuvres. Dans sa maison, à Stockholm, se pressaient de nombreux amis. Suédois ou étrangers.
Tant que sa santé le lui permit. Fredrika s'occupa de ses fondations : son Orphelinat. l'Asile des femmes âgées, l'Ecole normale d'institutrices. Mais la vieillesse vint, elle regagna le château d'Arsta, où s'était écoulée sa triste enfance. Elle y vit avec joie une génération nouvelle jouir d'une jeunesse plus heureuse et plus libre que ne l'avait été la sienne, elle espéra un meilleur avenir :
« Patrie, écrivit-elle, je te lègue mes orphelines. Sois meilleure pour elles que tu ne l'as été pour moi. Dans ton propre intérêt, pour ton propre avenir, donne-leur le foyer, la vie de l'esprit. Je ne te demande plus rien pour moi. je pose mon bâton de pèlerin, mon voyage est fini. »
Elle mourut dans la nuit du 31 décembre 1865. Selma Lagerlof imagine que pendant cette nuit même Mamsell Fredrika fut transportée en rêve dans son église, et y vit, réunies pour une messe de minuit, dans leurs atours fanés, toutes les vieilles filles trépassées. Et elles s'écrièrent :
« Que son nom soit béni! Elle a libéré les nôtres de la tyrannie, elle a fait entrer les jeunes filles dans l'activité de la vie, elle leur a donné le travail et la liberté!... Et nous, pauvres êtres méprisés, sans but dans la vie, sans joie ni tendresse, nous ne sommes plus que de tristes souvenirs, des fantômes évanouis ! »
Après Fredrika Bremer, et avant d'arriver à la période vraiment moderne de la littérature féminine suédoise, nous trouvons deux femmes écrivains importantes, dont le nom subsiste, dont quelques ouvrages sont encore lus : la baronne von Knorring et Mme Emilie Flygare Carlén. Avec Fredrika, elles composent une curieuse trinité : l'apôtre, la femme du monde et la femme du peuple. Fredrika élève la croix du missionnaire, la très jolie baronne joue de l'éventail, Emilie Flygare Carlén, élevée parmi les pêcheurs, sait manier l'aviron.
Cette dernière, très intelligente, vulgaire et vigoureuse, semble avoir eu une personnalité marquée. Ses réeits se perdent malheureusement, comme ceux de ses contemporaines, dans une déplorable prolixité : mais il s'y trouve une foule de traits pris sur le vif. pleins de relief et de couleur. Elle ne prêche pas comme Fredrika, ne fait pas de l'esprit comme la baronne, elle est objective, a des traits justes et vivants. Bien avant ce qu'on a appelé en Suède Yirruption du naturalisme, elle tire de la vie des pêcheurs de la côte ouest des tableaux pleins de naturel.
Les « gens de la côte » ont apporté dans la littérature suédoise leur note particulière. Ils ont le verbe haut, la parole hardie et colorée, le geste turbulent. Ils effarouchent un peu les habitants des forêts qui. silencieux et taciturnes, regardent avec méfiance passer ces agités... Ainsi Fredrika, mince et éthérée, demi-couchée sur sou divan, regardait avec terreur évoluer dans son salon la grosse et bruyante Emilie Garlén. Celle-ci. voyant son hôtesse esquisser un geste pour lui ouvrir passage au milieu de petites tables et de bibelots menus, s'écriait :
— Laissez donc ! je vais bien naviguer jusqu'à vous !...
Et, bousculant tout, elle parvenait au divan, sur lequel elle s'écroulait avec fracas.
Les Suédois prétendent que les « côtiers »
tiennent de leur origine danoise leur caractère particulier, et notamment leur liberté de langage. Emilie Carlén les représente bien ; il y a de la franchise et de la verdeur dans ses ouvrages. Elle était la plus jeune d'une famille de quatorze enfants, el avait passé ses premières années dans une petite boutique où son père vendait de l'épicerie aux pêcheurs. De vieux matelots, qui avaient couru le monde entier, s'installaient près du comptoir, et racontaient des histoires à la petite demoiselle. Elle entendait les légendes du Nàcken, l'esprit malin qui, jouant de la harpe, attire les bateaux et cause les naufrages... Mais, moins impressionnée par les légendes que par la réalité, elle observait les pêcheurs, les contrebandiers. la dure et Apre nature. A seize ans, elle faisait pour son père des voyages d'affaires dans les îles, seule avec un vieux marin. A vingt ans, elle épousait un médecin dans le Smaland, la région de Suède la plus aimée de Dieu, dit-on, parce qu'elle est la plus pauvre. Sa vie est pleine d'aventures. Veuve de bonne heure, elle rentre chez ses parents, puis, après quelques années, se fiance... et son fiancé meurt sous ses yeux, noyé dans le lac de Bullaren. Elle perd un fils aimé, et c'est assez tard dans la vie qu'elle trouve la paix par son mariage avec l'écrivain Carlén; c'est vers la cinquantaine qu'elle arrive à la célébrité, qu'elle obtient un grand-prix de l'Académie de Stockholm
pour son roman intitulé : Une Maison de Commerce à la Côte
De cette existence dure et agitée, de ces contacts avec la nature et avec les diverses classes de la société, elle a rapporté et fait passer dans ses œuvres quelque chose de plus vivant et de plus fort que ce qu'y peuvent mettre des femmes du monde on des bourgeoises. Elle a surtout senti et dépeint la nature âpre de son pays natal. Jetons avec elle un coup d'œil sur une de ces îles désolées qu'elle parcourait dans sa jeunesse, île dont elle a fait le théâtre d'un de ses principaux romans (1) :
« Sur la côte occidentale de la Suède, au nord « de Marstrand et à vingt mille environ du Pater- « Xoster, cet écueil qui a causé tant de naufrages, « s'étend un petit groupe d'îles désertes. Une « seule : lîle du Chardon, compte quelques habite tants. C'est un rocher, presque sans trace de « végétation. Les plantes ou arbrisseaux qu'on « y rencontre çà et là ont une apparence ché- « tive et étiolée. Toute l'île, couverte de masses « de pierres, présente l'image d'une affreuse sté- « rilité... Une des ailes de la petite habitation « semblait être plus neuve, car grâce au bois « blanc et à la mousse plus fraîche qui en com- « posaient les murs, elle contrastait avec l'autre, « toute noircie par l'eau salée. Les fenêtres, véri-
,1; La Rose de l'Ile du Chardon. Paris, 1845.
EMILIE CARLEN
« tables lucarnes, étaient formées de deux car- « reaux de vitre superposés, et dans l'espace qui « séparait chaque fenêtre la muraille était toute « garnie de peaux de veau marin. A une extré- « mité de la cour, on avait dressé plusieurs per- « ches, entre lesquelles des cordes tendues sou- « tenaient des quartiers de morue régulièrement « étages. Au milieu de la cour s'élevait un mât « surmonté d'un coq en fer blanc qui tournait, « avec un cri aigu, au gré cle chaque vent. Un « chien de garde, d'aspect féroce, se tenait ac- « croupi près du porche, les yeux obstinément « tournés du côté de la mer. Un chat maigre, « occupé à dévorer quelques débris de poisson, « complétait le tableau...
« Le hâle avait bronzé la figure de l'homme, « ses cheveux, qui commençaient à grisonner, « étaient arrangés en tresses épaisses, sa barbe « était toute hérissée. Il portait un grand paletot « de laine et de larges braies de velours de coton. « Ses jambes étaient protégées par des bottes « en peau de veau marin... C'était Haraldson, le « maître de la maison. »
Le tableau est original et vu. Il est bien fâcheux que la vieille nef du romantisme ait trouvé moyen d'aborder jusque dans l'île du Chardon, et y ait débarqué ces personnages convenus, en habits de théâtre, qu'elle promenait alors à travers le monde entier. Anton l'innocent fait partie de sa
troupe, ainsi que la trop blanche ingénue qui dépare le vigoureux roman intitulé : Les Contrebandiers.
Mais si on a la patience de feuilleter longuement ces vieux livres, sans se laisser décourager par d'invraisemblables aventures et de longues pages de sentimentalité plaquée, on y sent par moments de saines bouffées d'air de la mer, et, dans les caractères, des élans d'ardeur sauvage qui ne sont pas des souvenirs littéraires, mais des impressions directes reçues par l'auteur. Le peuple suédois a d'ailleurs beaucoup goûté les très nombreux romans d'Emilie Flygare Carlén. Ils ont trouvé, et trouvent encore, un public assez analogue à celui qui lisait chez nous Ponson du Terrail ou Eugène Sue.
N'allons pas oublier la charmante baronne von Knorring! Elle serait bien étonnée de ce dédain, elle qui fit tant de bruit à son apparition dans le monde, avec ses « seize ancêtres et ses vingt-cinq talents! ».
Il est vrai qu'elle raconte elle-même la grande impression qu'elle a produite, et cela dans un ouvrage intitulé Les Illusions.
Mais il est bien certain qu'elle était fort jolie; les témoignages des contemporains en font foi. Puis on peut, parmi ses vingt-cinq talents, lui compter le talent d'écrire, puisque, après plus de soixante ans, on réimprime encore son roman intitulé Le Valet de Ferme (1).
Chose étrange, cette mondaine a trouvé le succès dans un roman de mœurs paysannes! Nous ne dirons pas de ce livre, comme de ceux d'Emilie Carlén, qu'il semble pris sur le vif. Au contraire, c'est un roman purement romanesque, et c'est par là peut-être qu'il a réussi.
Le sujet en est touchant. Un garçon fermier a séduit une jeune fille, elle est enceinte, son patron l'oblige à l'épouser. Il est très malheureux, ayant dû étouffer un autre amour dans son cœur. Après plusieurs années, le fermier apprend que le patron était le père de l'enfant, et que c'est par une véritable trahison qu'il a été, lui, amené au mariage. Transporté de rage, il tue son patron. L'histoire est bien contée, elle a plu, elle plaît toujours ; aucun morceau détaché ne pourrait nous y intéresser.
Les romans mondains de la baronne nous sont moins accessibles encore. Ils ont été traduits en danois, en allemand et quelques-uns en français (2). Ils ont passé pour spirituels, méchants;
(1) Torparen och Hans omgifning. Stockholm, 1843.
(2) Les Cousins, Paris, 1844.
on les a même trouvés immoraux, participant de l'impardonnable légèreté de l'époque de (lustave III... Nous n'y voyons aujourd'hui qu'un oiseux bavardage.
Pourtant ces romans avaient de gros tirages, l'auteur avait obtenu un grand-prix de l'Académie de Stockholm, et ces trois femmes: Fredrika, Mme von Knorring, Emilie Carlén, ont eu, de 1840 à 1880, une incontestable renommée. Elles ont habitué le public à compter avec les talents féminins. Elles ont servi le progrès, soit directe-' ment, comme Fredrika, soit indirectement, connue les deux antres, par la notoriété de leur nom. Des femmes écrivains, au talent plus solide, aux idées plus hardies, allaient leur succéder et les faire reculer dans le passé. Mais ces femmes modernes doivent un souvenir reconnaissant aux pionnières, et surtout à la dévouée, à la généreuse Fredrika Bremer.