CHAPITRE III
L'École Naturaliste de 1880
[Suite)
Emst Ahlgren ( Victoria Benedictsson). — Ses Récits seaniens. — Son Journal. — Enfance de Victoria ; son mariage. — Le village de Hôrby. — Une amitié littéraire : Axel Lundegard. — Maladie et douleurs. — Suicide. — Une lettre d'adieu.
La duchesse de Gajanello nous a entraînés bien loin de son pays d'origine. Ernst Ahlgren, la Scanienne, va nous ramener aux bords de la Baltique. Son caractère tourmenté, son existence tragique, crée le plus frappant contraste avec le tendre roman de la Suédoise italienne.
Examinons et comparons ces deux femmes, dont les œuvres constituent le plus important bagage de l'école naturaliste féminine suédoise de 1880.
eknst ahlgren ( Victoria Benedictsson)
La mort d'Ernst Ahlgren, en 1888, fit grand bruit dans le monde littéraire de Suède.
La jeune femme qui, à trente-sept ans, terminait sa vie par un suicide longuement prémédité,, déjà tenté à plusieurs reprises, venait de produire coup sur coup, en six ou sept années, des œuvres très remarquées. Chaudement discutés d'abord, ses romans, ses nouvelles étaient alors très en vogue dans le public lettré. Les idées hardies d'Ernst Ahlgren, ses relations d'amitié fraternelle avec un jeune écrivain dont la réputation commençait à s'affirmer : Axel Lundegard * le récit, murmuré à l'oreille, d'un amour malheureux pour un homme de lettres célèbre... mille circonstances firent de cette mort une sorte d'événement de famille dans les lettres Scandinaves. Autour de cet événement, s'agitèrent de vives controverses, et le temps n'a pas encore apporté l'apaisement. Deux publications toutes récentes r Autobiographie de Victoria Benedictsson (Ernst Ahlgren) Urée de lettres et de notes réunies et publiées par Axel Lundegard (1), et un Recueil de-
(1) Victoria Benedictsson. En sjâlfbiografi ur bref och anteckningar samlade af Axel Lundegard. Stockholm, 1908.
lettres publiées par Mme de Geijerstam, bellefille de la disparue, ont réveillé, l'été dernier, les souvenirs et les discussions.
Il n'y aurait peut-être pas grand intérêt pour des étrangers à examiner cette affaire intime, si la personnalité d'Ernst Ahlgren ne s'imposait d'emblée à l'attention émue, à la sympathie ou à l'antipathie de tout être pensant qui s'approche d'elle. Son talent est réel : de forte saveur, âpre et cm en même temps que sensible. Le don d'observation qu'elle a montré dans ses tableaux ûe la vie des paysans scaniens est très remarquable. Et pourtant on comprend que l'intérêt du public suédois se soit attaché à la personnalité d'Ernst Ahlgren encore plus qu'à son œuvre: elle lui est très supérieure. Son œuvre est en bonne place dans la littérature Scandinave du dix-neuvième siècle; mais les cris de douleur, de révolte ou de joie que Fauteur a exhalés dans le Journal écrit pour elle-même, iront toucher, à travers les pays et les temps, tous les êtres qui ont adoré ou maudit la vie. Disons plutôt : tous ceux qui l'ont adorée et maudite, car ce sont les mêmes. Tous ceux qui se sont écriés avec ardeur, comme l'a fait Ernst Ahlgren :
« La vie est si belle, si riche, si changeante ! le « bonheur existe, je te le dis, le bonheur existe, « c'est un mensonge de le nier !... » Tous ceux-là, un jour, ont appelé désespérément la mort, car ils
)nt été déçus et n'ont pu supporter l'évanouissenent de leur rêve.
Pour tous ces passionnés, pour tous ces êtres >ans sagesse, altérés de bonheur, exigeant une rie complète, incapables de résignation, Ernst Yhigren, dès qu'ils la connaîtront, deviendra une ;œur aimée. Son âme correspond à celle de toute me famille humaine. C'est donc son âme qu'il 10 us faut interroger, et pour cela nous devons )énétrer, non seulement dans son œuvre, mais lans son existence. Nous devons, comme l'ont fait es Suédois, refaire le procès de ce suicide, rechercher quelles raisons cette femme avait de ivre, quelles raisons elle avait de mourir.
Sa première raison de vivre, elle nous l'eût .'tien vite indiquée elle-même : c'était sa passion Dour le travail.
« Tu ne peux pas être tout à fait malheureux puisque tu as le pouvoir de travailler », écrit-elle i un ami.
Jeune fille, attristée par le désaccord de ses parents, elle travaille avec ardeur la peinture, vers laquelle elle se croit d'abord attirée. Mal mariée, 3Ïle cherche une diversion à sa mélancolie dans
toute espèce de travaux. En dehors de son ménage, dont elle s'occupe sérieusement, elle gère un bureau de poste et une librairie dont son mari est directeur, s'initie aux travaux d'une banque, donne des leçons de musique, cherche de tous côtés un aliment à sa robuste activité. Enfin elle commence à écrire, et de ce jour une confiance, une certitude entre elle :
a Je ne sais pas si je serai forte ou faible dans « ce métier, mais c'est mon métier. De cela je suis « bien sûre.
« Quand je me sens traquée comme une bête, ((je rentre dans mon monde intérieur, j'invente, «je vois les scènes qui se feront... si je vis !... « et je redeviens forte et calme. Ne me crois pas « exagérée ou présomptueuse, j'ai très peu d'am- (( bition, j'écris peu et lentement, Mais il se meut « en moi des êtres que j'ai vus. ou qui se sont « formés je ne sais comment. Je les entends, je « les vois, ils vivent, la pensée de les laisser « mourir m'étouffe... Ce serait pour moi la même « chose que pour Hedwige de tuer le Canard (( sauvage ! »
Alors commencent pour elle de belles heures de travail. La solitude lui devient chère :
« Il y a deux sortes de solitude, dit-elle ; l'une « lourde et dure, que l'on ressent en se trouvant « coude à coude avec les hommes. L'autre : la « solitude pour le travail, est ce que j'ai connu
c< de plus doux. Cela doit ressembler à ce que « l'on ressent près de quelqu'un qu'on aime. »
Ailleurs, elle écrit : « Le travail a une puis- « sauce, il est Dieu et Satan... Moloch, je suis <( prête à tout jeter dans ta gueule ! Pourquoi ? « pour la gloire ? Humbug ! Pour ce qui me « parait la suprême félicité : le repos. Mais le « repos que j'entends n'est pas un lâche som- « meil, c'est l'équilibre de toutes les forces vivan- « tes, c'est ce que le chrétien appelle le repos « en Dieu. »
Et plus heureuse que bien d'autres artistes, elle travaille avec confiance; elle n'exagère pas sa valeur, elle se met bien à son rang, mais elle a la ferme certitude que son labeur consciencieux portera des fruits.
Un jour on lui voit sculpter dans un morceau de bois une petite lyre : « Comment feras-tu pour lui mettre des cordes ? demande-t-on en riant.
« — Avec de la patience et mon vieux canif, j'en viendrai bien à bout, répond-elle. »
Elle en vient à bout, en effet ; et ce travail qui lui cause tant de joie n'est pas un travail superficiel et rapide. Elle n'a pas la vulgaire facilité des artistes inférieurs. Regardons-la, décrivant à Ellen Key le mécanisme de ce travail :
k Les caractères m'apparaissent comme dans un « éclair, comme si cela m'était donné. Après, je
vois des situations, des faits comme points de repère. Ce premier travail dans la tête, sans moyens extérieurs, c'est quelque chose de si sain, de si fortifiant ! cela ôte tout souci, cela élargit la vue de la vie. Mais après, quand il faut mettre la plume sur le papier, alors il faut toute ma force de volonté, car les mots ne me sont pas donnés pour rien ! C'est une torture, mais je l'aime ! Comme il faut chercher, tourner et retourner pour trouver l'expression juste, le mot vraiment caractéristique d'un être humain ! Mes souvenirs de la vie me servent de diapason ; mais comme il est difficile de trouver, parmi tous les mots, celui qui rend précisément la note juste ! il faut tendre l'oreille, écouter, écouter encore... Mais lorsque, enfin, c'est au diapason, quelle joie ! Pour les gens qui ne sont pas écrivains, un synonyme en vaut un autre ; ce n'est pas ainsi pour moi. Parmi tous les mots, il n'y en a qu'un qui soit le vrai, et quelquefois je ne trouve pas celui-là ! Ainsi, qu'est-ce qui rend le mot anglais « sauntering » ? Flâner ne rend pas cela. « He sauntered down the alley... » II y a un rythme dans cette phrase, quelque chose dans la démarche d'abandonné, de paresseux. Je suis désespérée quand une langue étrangère a un mot parfait pour ce que je veux dire alors que la mienne ne l'a pas. Ainsi
« s'acharner à... » est une expression pour laquelle « je donnerai de l'or quand il s'agit d'une cer- « taine couleur d'impression, parce que cela est « apparenté avec chair, chair et sang.
« Par une insconsciente association d'idées, « cela donne quelque chose d'énergique, de sau- « vage, que je ne peux pas rendre en suédois... »
Tous les écrivains reconnaîtront dans cette page une artiste de race; elle connaît ce que Flaubert appelait « les affres du style ». Et elle ne se borne pas à un vain dilettantisme de forme. Avant tout elle veut dépeindre des millieux et des personnages vivants, et pour y parvenir, elle choisit ses sujets autour d'elle, dans le pays qui est le sien, dont elb a lentement pénétré l'âme.
Née dans la Scanie. province située à l'extrémité méridionale de la Suède, elle aime ses vastes plaines qui s'étendent à perte de vue :
« J'aime habiter sur une hauteur, dominant un « immense espace, avec le soleil sur la plaine. « J'aime voir la mer comme une lame de couteau « au bout de l'horizon. C'est à cela que je suis « habituée... nous autres gens de la plaine, avons « besoin d'une étendue infinie pour nous sentir « libres. Dès que quelque chose arrête le regard, « c'est comme si cela arrêtait la pensée, et je « veux que la mienne s'en aille loin, aussi loin « que possible ! »
Sur ce sol plat, que les fleurs de trèfle, « au
112 FEMMES ÉCRIVAINS d'AUJOURD'HL I
parfum si douceâtre qu'on croit le sentir sur les lèvres », recouvrent au printemps d'un uniforme tapis rose. Ernst Ahlgren fait surgir des paysans obscurs et rudes, dont elle a appris la langue particulière, dont elle a compris les cœurs. Paysans scaniens, travailleurs muets et fermés, d'une économie parfois sordide, plus proches des Normands de Guy de Maupassant que des Dalécarliens aux costumes éclatants, à l'âme ardente et mystique dépeints par Selma Lagcrlof. Elle ne les pousse pas à la caricature, ni au tragique. Elle ne les embellit pas, car elle hait l'art conventionnel, qui prétend corriger la nature ; elle les aime pourtant, car elle ne les aurait pas compris si elle ne les avait aimés. Ses récits donnent avant tout une impression de simplicité et de franchise ; puis, dit G. Brandes :
« On y sent une telle sûreté, une si énergique « maîtrise, qu'on sait avec certitude que les choses « n'ont pas pu se passer autrement qu'elle les dé- « peint... elle sait les manières de voir et de pen- « ser des paysans de Scanie en toute circons- « tance de la vie, comme si elle était des leurs. »
« Je ne vise pas au grand art. dit-elle dans sa « préface. Je marche pieds nus sur la grande « route de la vie journalière, et c'est à cause « de cela que, mieux que mes compagnons de « voyage bien chaussés, je sens les pierres et les
<1) Fràn Skâne. Stockholm, 1884.
ERNST AHLGREN
« épines ; à cause de cela aussi je sens combien « l'herbe que personne n'a foulée est douce et « fraîche au bord des fossés... Je ne suis ni mo- « raliste, ni philosophe, je voudrais seulement « être peintre ; je ne veux ni accuser, ni excu- « ser, ni enseigner ; je voudrais seulement expri- « mer la vie... »
Nous voudrions faire sentir au lecteur français combien elle y a réussi ; mais rien n'est plus difficile que de faire passer des « récits paysans » d'une langue dans une autre langue, d'une âme dans une autre âme. Il est des scènes comiques en dialecte scanien qui sont, paraît-il, infiniment savoureuses, mais elles resteront toujours pour nous lettre close. Heureusement, certains récits, d'une humanité plus générale, nous permettront de deviner l'œuvre. Donnons presque en entier une courte nouvelle intitulée : Deuil.
« La pièce est pauvre. Sur le lit repose la femme, « les mains crispées sur la poitrine. Ses traits « sont réguliers, quoique maintenant couverts de « l'effrayante couleur de la mort. Oui. elle a été « une bonne épouse, travailleuse, affable, éco- « nome ; il a été toujours content d'elle, ils ne « se sont jamais disputés, leur vie a été tran- « quille. Ils n'avaient en commençant que le tra- « vail de leurs mains. Ils n'ont jamais eu d'en- « fants, et l'homme trouvait que c'était une bonne « chose : le ménage ne coûtait pas cher. Oui,
maintenant, elle est morte. Les fenêtres sont remplies de belles plantes prospères, plus belles
< qu'on ne pourrait s'y attendre dans une maison de paysan. Les fleurs, les unes par-dessus
( les autres, se penchent vers la vitre et la lumière. Les plantes des Hansson avaient toujours une quantité de fleurs...
« L'homme se tient tête nue près du lit et re-
< garde celle qui y repose. C'est peut-être bien ( la première fois qu'il a la tête découverte dans
< sa propre maison ! Les cheveux sont roux,
< coupés court, et entourent la tête comme une
< brosse dure, la barbe aussi est rousse et touf- ( fue. Son teint est d'un gris sale, la lèvre supé-
< rieure a déjà une ombre de tabac à priser,
< mais il prend cependant une autre prise. La
< tabatière est sa consolation. Par le travail et
< le manque de soin, ses mains sont devenues
< dures comme des griffes, le linge est sale, les pieds, dans leurs bas de laine jaunâtre, paraissent encore plus grands dans les sabots difformes, au-dessous du pantalon court qui n'arrive pas à la cheville.
a Cette morte a-t-elle jamais aimé cet homme ? Qui sait ? Probablement il n'y a jamais pensé
< lui-même, et peut-être elle non plus ! « Eh bien, elle est morte maintenant, et il faut
x qu'il aille trouver le pasteur. Les sabots sont ( échangés contre une paire de bottes ; par-des-
« sus le gilet gris et le tricot rayé de bleu, il « endosse un veston gris ; il pose la casquette « usée sur sa tête et s'en va.
« Vous croyez qu'il est pauvre ? Loin de là. Il a « commencé sa carrière comme manœuvre char- « pentier, il a continué pour son compte à bâtir « des maisons pour les autres, et à la fin pour « lui-même aussi. Maintenant, il est à l'aise. « Selon ses habitudes de vie, il est même riche ; « mais sa personne n'a pas changé. Il est seule- « ment un peu plus raide, un peu plus couvert « de tabac à priser, un peu plus hirsute qu'au- « trefois, car maintenant il est son maître, et « il n'a plus besoin de faire de frais pour per- « sonne ! »
« Il entre chez ]e pasteur, dit bonjour avec « son ton nasillard habituel.
« — Bonjour ! répond le pasteur. Et il lève « les yeux de son brouillon de sermon, car c'est « vendredi. Ah ! c'est Per Hansson qui se pro- « mène aujourd'hui ?
« — Oui, répond Per Hansson, ôtant lente- « ment son bonnet. J'avais une petite commission « pour M. le pasteur...
« Il a l'air embarrassé, et il est évident qu'il « ne sait comment il doit s'exprimer.
« — Ah !... Bien, asseyez-vous ! dit le pasteur. « Et, pour l'aider dans son embarras en lui don-
« liant un peu de temps, il ajoute : Comment « cela va-t-il chez vous ?
« — Cela ne va pas très bien, répond Per « Hansson. Et il se gratte un peu la nuque tout « en tenant la casquette à la main. Je voulais « justement dire à monsieur le pasteur que ma « femme expira ce matin à cinq heures... oui, « voilà ce qu'elle a fait.
« — Expira ?... répète le pasteur, regardant à <( la dérobée et avec une sorte d'horreur le ves- « ton gris. Mais il me semble que je n'ai pas « entendu dire qu'elle fût malade ? •
« — Non, elle n'a été au lit que pendant trois « jours, mais elle n'avait pas été réellement en « bonne santé depuis plusieurs années.
« — Quelle était sa maladie ?
« — Oh ! c'était une maladie douce.
« — X'aviez-vous pas consulté le médecin ?
« — Oui. le docteur est venu hier, mais cela « n'a servi à rien.
« Il y eut un instant de silence pendant lequel « Per Hansson maniait toujours sa casquette, ne « sachant évidemment s'il devait rester ou s'en « aller. Il manquait d'expérience en ces sortes « de choses.
« Le pasteur se sentait aussi un peu embar- « rassé. car si cela était du chagrin, c'était au « moins un genre de chagrin auquel la forme a habituelle de consolation ne convenait pas.
« — Est-ce que vous ne voulez pas prendre « un verre de bière ? dit-il pour terminer une « longue pause qui, jusque-là, n'avait été cou- « pée que par la respiration enrhumée de Per « Hansson.
« — Merci, répondit le veuf avec son accent « lent et large. Ça serait peut-être bon de pren- « dre quelque chose pour chasser le chagrin.
« Il but son verre de bière et remercia le pas- « teur avec son salut gauche et oblique. »
Ernst Ahlgren ne traite pas toujours avec sévérité ses pauvres modèles paysans. En bien des récits, elle nous fait sentir, sous leurs dehors ingrats, de la beauté morale. La nouvelle intitulée Au lit de mort, nous montre une brave femme, maîtresse d'un paysan veuf, à qui elle a donné trente ans de sa vie. Elle a bataillé contre la misère avec lui, a élevé ses nombreux enfants, et refuse d'accepter le mariage in extremis qui lui est offert. Elle préfère rester la « pierre de scanda le », être méprisée, insultée par les villageois pieux et austères.
Pressée de questions au sujet de son refus, elle avoue qu'à vingt ans, elle a commis une faute.
a été en prison... Elle n'est pas digne d'être épousée par son maître ! Aucun pardon ne vaincra sa résistance.
Plusieurs de ces nouvelles arrivent à l'émotion par les moyens les plus sobres, sans le moindre mot sentimental. C'est là vraiment un art sain et robuste, et l'on conçoit que ces petits volumes de Récits de la vie du peuple soient goûtés aujourd'hui autant, ou même plus, qu'à l'heure où ils parurent. L'auteur n'a suivi en les faisant aucune mode littéraire, elle n'a pris conseil que de la vie réelle et de sa propre nature.
Cette nature, si on la jugeait par cette œuvre seule, donnerait une impression de parfaite santé. Il faut, pour écrire ces récits, avoir l'esprit droit, l'œil clair, la main sûre. Ernst Ahlgren avait donctout cela, du moins à de certaines heures. Elle avait aussi, elle avait par-dessus tout une conception de l'art élevée et vigoureuse. Rien ne lui inspirait de plus vives colères que la littérature mondaine, avec la fausseté de son idéal élégant :
« J'étais hier dans un beau salon d'hôtel, lisant « un roman mondain... je suis prise de haine ! « Cette phrase entendue un jour : « Comment « peut-on causer avec une bonne ? » me re- « vient comme un leitmotiv... Je me suis enfuie, « j'ai couru dans la campagne m'asseoir sous « un arbre, j'y suis plus à mon aise que dans «■ les salons... Je les hais, je hais ces apôtres
d'un faux raffinement ! Loin d'ici ! Ma poitrine se gonfle d'une ardente aspiration vers mon travail, vers ma pauvreté, vers ma solitude. J'appartiens à la classe inférieure dans la littérature, je suis de ceux qui vivent pour travailler, non pour jouir... je me sens en blouse. Je déteste leur art mondain avec sa ( pauvre petite sentimentalité qui se surexcite ( par la vanité et les mots vides ! Je déteste cet ( esprit de flirtation qu'il faut tenir sans cesse
< au chaud comme la bouteille de café. Je dé-
< teste cette faiblesse qui aime les chiffons parce
< qu'on ne peut pas aimer l'être qui est dessous,
< qui par des mensonges écarte ce qui lui paraît
< être la laideur. Je le déteste, ce jeu de l'ima-
< gination avec des sentiments châtrés !... Je
< vous comprends pourtant, pauvres jeunes gens ( sans moelle, et j'ai pitié de vous... Mais je dé-
< clare la guerre à vous et à votre art, aussi long-
< temps que je pourrai écrire et penser ! » Détestant si fort l'art mondain, Ernst Ahigren
se prétend naturaliste, réaliste. En Suède, comme en France, cette théorie, vers 1880, semblait faire partie de l'ensemble des doctrines des libres esprits, et elle était vivement combattue par les conservateurs. Ernst Ahigren fut très fort attaquée par eux pour avoir peints des choses « laides et horribles ». On eût dit que les esthétiques traditionnelles participaient des croyances tradition-
nelies : elles trouvaient les mêmes assaillants et les mômes défenseurs.
Mais si la théorie dite naturaliste, devait conduire en France à de réels excès ; si elle devait substituer à un type conventionnel de beauté un type de laideur non moins conventionnel ; si surtout elle devait mener, pour un certain temps, à des œuvres d'un matérialisme grossier, niant de parti pris toute la noblesse morale de l'homme, une telle conception était bien loin de l'esprit d'Ernst Ahlgren. Bien loin aussi de l'esprit de ces grands idéalistes Scandinaves : Strindberg, Bjornson, qu'en leur pays on a parfois qualifié aé ilotes, par un bien singulier abus des mots. Il ne semble pas qu'il y ait eu en Suède un seul réaliste au sens où nous l'entendons. A quelque moment, toujours, le Scandinave est repris par le rêve. Ernst Ahlgren. en tout cas. était bien loin de l'esthétique qui inspirait les Sœurs Vatard, quand elle affirmait que :
« Si on ne peut écrire de façon à ce que les hommes deviennent meilleurs après avoir lu, il ne vaut pas la peine d'écrire ! »
Par naturalisme, elle entendait simplement ce que tout le monde aurait dû entendre : Sincérité, observation directe de la vie, sans parti pris d'esthétique. Elle affirmait avec raison qu'il n'y a pas de beauté ou de laideur sans mélange.
« Dans le plus noir tableau, il y a une tache « de lumière que nous n'avons pas su voir... »
« La légende raconte, écrit-elle, que Jésus pas- « sait un jour devant le cadavre d'un chien. Tous «détournaient la tête avec horreur. Lui seul re- « garda la bête morte et dit en souriant tristece ment : « Mais il avait de bien jolies dents « blanches !... » J'aime ce qui fait aimer les choses « laides et tristes, j'aime la sympathie qui rap- « proche des objets et des êtres méprisés. »
L'idéal artistique d'Ernst Ahlgren était donc sain et élevé, et elle ressentait d'ardents enthousiasmes devant les œuvres qui lui semblaient réaliser cet idéal. Elle écrit à propos d'un nouvel ouvrage de Strindberg :
« J'aime tellement ce livre que les larmes m'en « viennent aux yeux ! Je voudrais l'avoir sous « mon oreiller et le caresser de la main en me « réveillant... Il s'agit là seulement d'une vieille « femme : et cela est si simple, sans un orne- « ment, sans une théorie, sans une attaque ! « C'est un morceau de vie soulevée de la main « la plus légère, et transporté dans un cadre « tout uni, le plus petit des cadres : mais c'est « cela que j'appelle de l'art. Il n'a plus pensé « au public, il a écrit, pour lui-même, c'est ce « qu'il y a de chaud et d'humain en lui qui s'est « fait jour. Les théories passent mais ce qui est « pris au fond de l'humanité reste toujours. »
La nature était aussi pour Ernst Ahlgren une source de joies profondes. Nous lisons dans son journal d'avril 1886 :
« Quelle journée de printemps aujourd'hui ! « fine et pleine de langueur. La nature a l'air « d'attendre, tout paraît arrêté. Le ciel est cou- « vert, et c'est comme une douceur d'un blanc « gris métallique. Pas la plus légère brise, c'est « silencieux. Pas de gazouillis de moineaux, et « le coq ne chante que de temps en temps, avec « de longs intervalles de silence, et cela paraît « si lointain, si voilé, qu'il me semble que ce <« n'est pas mon oreille qui perçoit le bruit. J'ai « marché là-dedans dans mes pensées, et dans « tout mon corps je ne sentais aucune douleur, « aucune gêne, un calme bien-être m'enveloppe « comme d'un vaste et chaud manteau. Il faut « garder le souvenir de jours comme ceux-ci, « où on se sent les bras pleins de richesses... « C'est une paix dans mon âme comme si j'étais « fondue dans la nature. Un état plus harmo- « nieux ne peut être conçu par un esprit hu- « main !... »
Ne semble-t-il pas, en effet, qu'Ernst Ahlgren avait les bras « pleins de richesses » ? Une vive intelligence, un talent vigoureux, le sentiment de l'art et celui de la nature ; n'y a-t-il pas là de beaux éléments de bonheur et de vie ?
Elle eut, de plus, comme nous le verrons, la
rare fortune de l'amitié vive et fidèle d'un frère intellectuel qui partagea plusieurs années de son existence. Et pourtant, cette belle affection, nous ne la comptons pas parmi ses raisons de vivre. La nature d'Ernst Ahlgren était ainsi faite qu'elle retira de cette amitié des douleurs en même temps que des joies. Autant ses relations avec la nature, les choses, les hommes pris dans leur ensemble, sont normales, saines, bien établies ; autant ses relations personnelles avec les êtres qui l'entourent sont difficiles, mal équilibrées, produisent à tout instant des malentendus et des souffrances. Voyons donc ce qu'était Ernst Ahlgren dans sa personne physique et morale, dans ses relations avec sa famille, ses amis, dans les événements particuliers de son existence. C'est là que nous trouverons sans doute les raisons qu'elle eut de mourir.
Et d'abord, rendons-lui son véritable nom, car Ernst Ahlgren n'est qu'un pseudonyme littéraire. Victoria Bruzelius, qui devint en se mariant Victoria Benedictsson, était fille de Thure Bruzelius, d'une célèbre famille de pasteurs.
Celui-ci avait eu d'abord le désir d'entrer dans l'armée, et s'était vu contraint par les circonstances à mener la vie de propriétaire terrien.
De sa vocation contrariée, il lui était resté le goïit d'une vie physique très active. Avec lui. Victoria apprenait à monter à cheval, à tirer au pistolet : « Il me traitait tout à fait comme si j'avais été un garçon. »
Ce descendant de pasteurs, militaire manqué, n'était pas un ascète : il trompait sa femme, et lui faisait seulement la concession d'en éprouver quelquefois des remords. Quand il les exprimait l'épouse vertueuse, austère et dure, le recevait fort mal. En elle vivait L'âme d'un pasteur rigide, de ceux qui parlent plus volontiers des colères de la Bible que des douceurs de l'Evangile :
(( Ma mère me faisait pendant de longues « heures lire tout haut l'Ecriture. J'ai appris d'elle « à craindre Dieu, non à l'aimer... Ma mère était « toujours tragique, fortement tragique, sans « larmes. Je ne l'ai jamais vu pleurer. Elle pré- « tendait qu'elle avait pleuré autrefois, mais cela « me paraissait aussi invraisemblable que les <c miracles bibliques, auxquels je ne croyais pas « non plus. »
Le ménage était fort désuni et vivait même pendant de longues périodes tout à fait séparé. Une courte réconciliation se produisit au moment du mariage de la sœur aînée, et Victoria dut le
jour à ce bref rapprochement. Quand elle naquit, .la haine était déjà revenue, et les parents se querellèrent au sujet de son nom. Victoria attache à cette circonstance une importance un peu superstitieuse :
« Je suis venue sans motif dans la vie, aussi « je n'ai jamais pu y bien trouver ma place... le « fil qui lie à l'existence est plus fragile pour « moi que pour les autres. »
A coup sur il est pénible de naître d'un couple désuni ; mais combien d'entre nous, et des meilleurs, ont connu cette souffrance ! Et ne naît-on pas toujours « sans motif ? »
Victoria eut une fort triste enfance. Elle préférait de beaucoup à sa mère son père, d'humeur changeante, parfois gai et spirituel, parfois violent et mélancolique, conteur de belles histoires, guide de grandes promenades.
La mère eut pourtant son influence. Elle fit de sa fille l'héritière de ses principes de morale : morale rigide, tout d'une pièce, surtout en ce qui concerne les choses de l'amour. Ses principes un peu surannés contrastent parfois avec la liberté et la largeur d'esprit dont Ernst Ahlgren fait preuve à tout autre point de vue. Quand elle écrit dans son Journal que « le bonheur ne peut se trouver que dans le mariage et jamais dans l'union libre », •c'est l'esprit de Mme Bruzelius qui est venu guider sa plume.
Entre ses parents ennemis, l'enfant devait parfois ruser, même mentir, pour ne blesser personne. Elle en soutirait cruellement : « De là vient mon amour pour la vérité, qui va parfois jusqu'à la brutalité. »
Dans cette situation fausse, elle trouvait très dur d'être « une iille », de se voir si longtemps contrainte à la dépendance. Qu'il eût été bon d'être « le garçon de papa ! » C'était seulement en cachette qu'on pouvait aller faire des expéditions dans la campagne, manger, coucher chez les paysans, ce qui était pour Victoria la grande joie !
Toute jeune, elle préféra la société des frustes habitants de la plaine de Tellengord à la « bonne société » que sa mère eût voulu lui voir fréquenter. Elle aimait, comprenait ces paysans aux sentiments simples, à la vie dure et laborieuse. Au contraire, la vie des femmes de la « bonne société » lui paraissait intolérable. Convention, mensonge, absence de tout travail sérieux, par-dessus tout, esclavage moral et social, tout cela révoltait Victoria comme cela révoltait à la même heure une foule d'esprits féminins de son pays. Mais comme elle était une silencieuse, une concentrée, cette révolte, chez elle, se traduisait en douleur. Et en une douleur de forme toute spéciale : une honte brûlante d'appartenir à ce sexe inférieur î Elle l'exprime vivement dans une nouvelle intitu-
lée : Dans les ténèbres. Elle ressent une sorte d'horreur de son sexe impur et menteur, elle ne peut voir sans répulsion une femme se déshabiller!
Comme un tel sentiment est évidemment puéril et morbide, on en sourirait si on ne le sentait douloureux. Il fait partie en effet des symptômes anormaux qui, depuis la jeunesse de Victoria, pouvaient faire redouter sa fin tragique. Elle souffre d'une maladive humilité. Elle rougit non seulement d'être femme, mais d'être gauche, ignorante et laide. Sur ce dernier point, son erreur est certaine. Fillette elle était, il est vrai, « grande et maigre, mal vêtue des robes fanées de sa sœur aînée », mais ses portraits nous montrent une belle figure aux traits réguliers, aux larges yeux noirs et brûlants. Pour son ignorance, elle l'exagère ; car, s'il est exact, comme elle le remarque, que « personne, famille ni Etat, n'a dé- « pensé un sou pour son instruction, et qu'elle a « dû se contenter de miettes... », le grand travail auquel elle s'est personnellement livrée a valu largement une éducation universitaire. Elle attache à ces études classiques qui lui ont manqué une importance excessive. C'est pour elle un des éléments de cette supériorité masculine « à laquelle elle croit, dit Lundegard, aussi fortement que Strindberg. »
« Je me tiens comme une mendiante, dit-elle,
« au pied de l'arbre de la science dont je ne pource rai jamais atteindre les fruits ! »
Elle connaît cependant à merveille plusieurs langues vivantes et plusieurs littératures, mais cela ne compte pas à ses yeux et son ignorance l'écrase.
« Elle savait qu'elle ne savait rien, dit Lundegard, mais elle ne savait pas que c'est le commencement de la sagesse. »
Son provincialisme aussi, son accent scanien, ses manières gauches, lui faisaient honte. Elle tombait à ce point de vue dans une contradiction assez ordinaire chez les gens qui méprisent le monde : ils voudraient cependant pouvoir y briller. Victoria évidemment n'avait pas ce qu'il faut pour cela. Avant tout elle éprouvait à s'exprimer une difficulté torturante. Non qu'elle manquât de rapidité de conception, ni du sens de l'humour, elle était même fort spirituelle. Mais quand il fallait exprimer ses sentiments, surtout dans une circonstance importante, surtout à ceux qu'elle aimait, une contraction nerveuse l'étreignait, la rendait muette. Disait-elle quelques mots, le son de sa voix la frappait étrangement :
« Le son de ma propre voix, dit-elle, agit sur « moi d'une façon étrangère et effrayante. Cette « voix sans âme, qui n'a rien de commun avec « moi-même, n'a pas un seul accent pour ce que « j'éprouve... C'est si amer que je ne puis le dire !
« Dans tout ce qui touche à ma vie intime, je « subis les mêmes souffrances que si j "étais c muette. Je n'ose pas toucher aux nuances délice cates de mon âme avec cette voix. Sa banalité « monotone rend tout ce qui était frais et vivant, « fané et mort. Je me tais. »
Elle se tait. La difficulté qu'éprouve tout être humain à communiquer ses sentiments profonds devient pour elle insurmontable, absolue. Il est dur d'entrer dans la vie avec une telle maladie morale, que la maladie physique allait bientôt venir aggraver.
A seize ans, nous l'avons dit, Victoria Bruzelius, sentant avec raison que le travail seul équilibrerait sa nature inquiète, voulut aller étudier la peinture à l'Académie des Beaux-Arts de Stockholm. Ses parents s'y opposèrent. Elle entra alors comme institutrice dans la maison d'amis de sa famille, et, en trois ans de travail, économisa la somme nécessaire à son entretien d'une année à Stockholm. Elle renouvela alors sa demande, mais se heurta au même refus. C'était une question de principe : une jeune fille de bonne famille ne pouvait devenir artiste.
Cette résistance causa à la jeune fille une excessive douleur. Combien d'artistes pourtant, hommes ou femmes, ont trouvé au début de leur carrière cette même difficulté ?
Puisqu'elle était (et elle l'avait prouvé) en état
de gagner sa vie. elle pouvait, à sa majorité, suivre la voie qu'elle avait choisie. L'existence n'était pas perdue par ce désaccord familial ! Elle en jugea autrement, l'avenir lui parut à jamais barré, le bonheur impossible. Un flirt à peine ébauché l'année précédente, terminé par un malentendu et un départ, laissait à la naïve jeune fille l'impression qu'elle avait épuisé toute faculté d'amour. Elle commit une sorte de premier suicide en acceptant, malgré les justes remontrances de ses parents et de ses amis, la main de M. Benedictsson, receveur des postes et directeur de la Banque à Horby. de vingt-cinq ans plus âgé qu'elle, veuf et père de cinq enfants !
Elle regretta, dit-elle, sa décision aussitôt prise, et pria le fiancé de lui rendre sa parole. Mais, comme il s'y refusait, elle se crut liée par sa promesse.
Bien pourtant ne la contraignait à une telle folie, et quand, saisie de dégoût et d'horreur par la révélation de l'amour physique en de telles circonstances, elle exhale d'amères plaintes contre la société et les conditions du mariage moderne, nous concevons contre elle un peu de mauvaise humeur. Que n'a-t-elle épousé un jeune homme ? Le roman intitulé Pengar 'Argent aurait beaucoup moins d'àpreté ! Car c'est dans ce roman qu'elle devait exprimer les premières rancœurs de sa vie conjugale. Le réveil de son héroïne, le
lendemain des noces, près du mari indifférent hier, aujourd'hui physiquement détesté ; son longsanglot navré de douleur et de honte... tout cela, on le sent, a été cruellement vécu.
Mais le roman ne devait paraître qu'en 1884. En 1880, Victoria n'exprima pas ce qui se passait dans son âme. Nous savons seulement, par quelques mots du Journal, que l'idée du suicide lui apparut fréquemment dès cette époque.
Elle était partie avec son mari pour le village de Hôrhy, en Scanie. C'était un tout petit village, perdu dans une campagne lointaine ; privé à cette époque de toute communication avec les centres habités.
Vingt maisons y étaient rangées au bord d'un petit ruisseau dans la plaine. L'église blanche élevait le chapeau de sa tour entre le presbytère et l'auberge. La maison du receveur, la troisième à gauche, avait deux étages et un jardin, et donnait d'un côté sur l'étroite ruelle qui conduisait à sa librairie. Deux allées ombragées de très grands arbres : l'une de châtaigniers, l'autre d'ormes et de frênes, virent passer mille fois la longue et mince silhouette de Victoria Benedictsson qui,
lentement, promenait dans cette paix le tumulte de sa vie intérieure.
Les premières années furent terribles : elle se sentait murée. L'erreur de son mariage était irréparable, car sa conception monogamique était telle qu'elle lui interdisait le divorce autant que l'infidélité. La maladie vint bientôt aggraver un étal moral de mélancolie profonde. De ses deux enfants, nés douloureusement, l'un mourut en bas-àge. Et (bien qu'une telle façon de sentir inspire de la répulsion), il faut bien noter que Victoria avoue avoir ressenti peu de chagrin de la disparition du petit être ! Né d'une union qui lui inspirait de l'horreur physique, il n'avait pu conquérir sa tendresse.
Le fait est d'autant plus étrange que Victoria n'avait pas d'animosité à l'égard de son mari. C'était un brave homme. Dans diverses lettres, elle le nomme le bon père, et elle montre aux cinq enfants qu'il avait eus de son premier mariage, une tendresse qu'elle ne pouvait éprouver pour ses propres enfants.
Renonçons à expliquer, et surtout à juger, de semblables anomalies. Peignons seulement dans sa vérité un douloureux type humain.
A Horby. pendant les premières années, Victoria se cherche avec angoisse. Désireuse d'accomplir tous ses devoirs, elle est une parfaite ménagère. Elle tricote en lisant. Elle inscrit sur son
Journal, avec satisfaction, que la fabrication des saucisses s'est effectuée vite et bien. Elle gère la librairie, mais ce commerce est peu important : on y vend des catéchismes et des calendriers. Une petite table à jeu suffit comme comptoir, et servira bientôt en même temps de table à écrire. Le jour du marché seulement la petite boutique s'anime, Victoria reçoit les clients et se livre à des observations qui lui serviront pour ses œuvres futures. Une très touchante nouvelle : Les Béquilles, a pour cadre la petite librairie.
Victoria apprend aussi le travail de la banque : elle dessine, peint, donne des leçons de musique, s'occupe des enfants de son mari, pour lesquels elle est à la fois une camarade et une institutrice. Ces enfants l'aiment et l'admirent. Sa belle-fille, mariée plus tard à l'écrivain Geijerstamm, restera sa meilleure amie.
Et pourtant, malgré tous ces efforts d'activité, la tristesse la ronge. Elle commence à écrire : de courtes nouvelles, d'abord refusées, puis accueillies dans quelques revues, et se voit de ce fait blâmée par son mari et par le petit entourage provincial. Elle est d'ailleurs à Horby, dans ce « trou de souris » qu'elle aime quelquefois, qu'elle maudit à d'autres heures, si loin de tout mouvement littéraire et intellectuel ! Elle se sent dans un désert.
Une grave maladie survient en 1881 : une
affection de l'articulation du genou, qui semble de nature tuberculeuse. Une opération est nécessaire. La jeune femme, refusant le chloroforme, la subit stoïquement. Deux années entières elle reste couchée, constamment reprise de fièvre, plusieurs fois en danger de mort.
A ce moment, celle qui devait, si peu d'années après, quitter volontairement la vie, l'eût cruellement regrettée. Elle s'est dépeinte en un récit, transcrit par Lundegard, qui nous montre une femme couchée et mourante, regardant à travers la fenêtre son petit jardin envahi par les herbes et brillant de soleil. La douceur de la nature la pénètre plus que jamais, et elle pense avec angoisse qu'une partie de cette beauté va mourir avec elle « puisque nul ne verra plus ce tableau « avec les mêmes yeux, nul n'en jouira plus avec « le même cœur ».
Cependant l'heure de Victoria Benedictsson n'était pas venue. Elle quitta son lit de douleur, reprit une vie à peu près normale. Mais elle était boiteuse pour toujours.
C'en était fait de l'exercice physique, du che val, des longues courses qu'elle avait aimées : pour toujours elle devait traîner sur des béquilles, sa « longue taille spectrale » surmontée du visage pâle aux yeux plus douloureux et plus brûlants.
Au plus dur moment d'une telle crise. Victoria avait vu venir à elle l'être qui allait tenir la plus
grande place dans les dernières années de sa vie : elle avait fait la connaissance d'Axel Lundegard.
C'était le fils aîné du pasteur de Horby; il était alors étudiant à Stockholm, il avait dix-neuf ans, Victoria trente et un. Lundegard a écrit le récit de leur première entrevue :
« Le visage de Victoria Benedictsson, sur le fond « blanc du lit de malade, apparaissait comme « usé, transparent, presque immatériel, portant « des traces de souffrance profonde. »
Cette première entrevue fut froide et silencieuse. La jeunesse de Lundegard le rendait timide, et Victoria, nous le savons, ne pouvait pas parler! Heureusement pour cette intimité naissante, les amis furent tout de suite séparés. Axel retourna à Stockholm, et Victoria, qui retrouvait la plume à la main l'honnête franchise de sa nature, entama bravement la correspondance :
« Camarade! je sais que nos opinions, sur bien « des points, sont les mêmes, que nous combat- « tons le même combat, que vous appartenez au « groupe subversif de la Jeune Suède... En fût-il « autrement, cela ne m'empêcherait pas de vous « tendre la main, car l'esprit de parti est ce que « je déteste le plus ! L'honnêteté, l'effort vers « la vérité, l'effort pour n'être pas infidèle à soi- « même... avec cela nous nous entendrions tou- « jours! »
Axel répondit sur le même ton. Il eut le rare mérite de comprendre, lui si jeune, la haute valeur de cette âme compliquée. Une correspondance s'établit, puis des confidences littéraires, puis une collaboration constante. Des chapitres de Pengar firent le voyage de Horby à Stockholm, les œuvres de Lundegard furent envoyées à Victoria. Chacun annotait longuement les manuscrits de l'autre. Après des mois, des années de ce travail, « il y eut, dit Lundegard. une masse commune, où « on ne pouvait plus discerner qui avait apporté « ceci ou cela ».
Renseignée, encouragée par son ami, délivrée de la solitude intellectuelle, la jeune femme travaillait avec courage. Pengar. Fru Marianne, les premiers Hêrils de la rie du Peuple furent publiés en 1884 et 1883. Pengar (l'Argent) eut le vrai succès : celui qui s'affirme victorieusement après des polémiques et des attaques. Mais ce succès, à notre avis, fut de moins bon aloi que celui des autres ouvrages d'Ernst Ahlgren. C'était là. pour reprendre le si juste principe exprimé par l'auteur lui-même, une de ces œuvres d'attaques et de théories qui passent, non pas une de ces œuvres profondément humaines qui restent Et même, en tant que théorie, la théorie exposée dans Pengar ne se tient pas très bien. L'auteur s'élève avec raison contre les mariages d'argent, avec excès contre la prétendue ignorance com-
)lète des réalités physiques dans laquelle on élève les jeunes filles. Elle attribue à cette conventionnelle pruderie (qui causa, dit-elle, son infortune oersonnelle) un trop grand nombre de malheurs.
Si le mal existe, c'est seulement pour un petit groupe de jeunes tilles bourgeoises (car les filles lu peuple connaissent assez tôt la vie!) et il est •are que cette ignorance relative les amène à Houffer complètement l'instinct. Agnès, plus naïve pourtant que Victoria Bruzelius, savait bien refuser d'épouser un barbon! Et s'il faut cependant admettre que les jeunes filles resteront, tant m'elles seront pures, ignorantes d'elles-mêmes et sujettes à l'erreur, on n'aperçoit guère à cela de remède, car l'éducation théorique la plus hardie ne supplée en rien à l'expérience.
Victoria veut-elle que les filles vivent avant le mariage aussi librement que les garçons ? Ce serait le seul remède au mal qu'elle déplore. Mais, à Lundegard, qui lui pose la question, elle répond avec horreur :
— Non! non! Si l'égalité devait consister en ce que les deux sexes soient aussi vicieux l'un que l'autre, j'aimerais encore mieux ce qui existe.
Le sens général du roman se dégage mal, et les caractères n'en sont pas originaux. Son succès, cependant, s'explique. Si le mariage d'argent est h ii vieux thème, connu en tous pays et de tout temps, il avait une particulière actualité, il y a
trente ans, en Suède. Les familles très nombreuses, où l'élément féminin dominait, s'appauvrissaient beaucoup, et les carrières indépendantes s'ouvraient alors difficilement aux femmes. Que de filles vendues à l'acheteur conjugal! Le cri de dégoût et de révolte de Selma, l'héroïne de Pengar, devait trouver dans bien des cœurs féminins un douloureux écho.
Les fières vierges du Nord ne voulaient plus être vendues! Comme Selma, comme toutes les féministes suédoises, elles demandaient qu'on reculât pour la femme l'âge légal du mariage. Comme elles, repoussant l'union sans amour qu'elles jugent dégradante, elles se jetaient au travail libre, avec un sentiment de délivrance et d'orgueil.
Dans Pengar, dans son second roman intitulé Fru Marianne, dans bien des pages du Journal, Victoria fait ressortir vivement l'humiliante condition de la femme. Elle raille ce qu'elle appelle le système du harem occidental :
« La femme est gardée comme un article préce cieux en vue de l'acheteur éventuel. Elle ne vit « pas la vie à ses propres risques, on dirait que « sa vertu est comme un emprunt fait à la morale « publique, qui à cause de cela laisse un détective « sous forme de chaperon la surveiller partout!... « Si elle est séduite, c'est un vol fait à la collec- « tivité! »
Quand sera-t-elle responsable d'elle-même? Quand sera-t-elle, par une édueation égale à celle de l'homme, affranchie du mépris protecteur de son compagnon? Quand pourra-t-elle, gagnant sa vie, ne plus se marier par nécessité économique et choisir selon son cœur?
Ces idées se retrouvent dans la plupart des romans féminins de la même époque. Ce qu'Ernst Ahlgren y apporte de personnel, c'est cette ardeur douloureuse, et comme farouche, qui l'anime quand elle note ses propres sentiments. Dans ces romans imparfaits, trop subjectifs, il y a des pages émouvantes.
Les luttes de plume, l'activité littéraire, le succès, apportaient à la vie de Victoria un précieux aliment. Sans doute, Mme Benedictsson restait malheureuse et solitaire. Mais ce personnage imaginaire récemment créé : Ernst Ahlgren, la sortait puissamment d'elle-même. Elle lui attribuait ses succès, ses joies, l'amitié de Lundegard. En écrivant à ce dernier, elle signait presque toujours: « Ton ami, Ernst. »
Comme elle ne trouvait dans son entourage aucun conseil, aucune sympathie pour les occupations qui étaient venues remplir le vide de sa vie, l'amitié du camarade littéraire, du collaborateur, tenait de plus en plus de place. Depuis 1883, sa vie est si étroitement liée à cette amitié; son histoire, qui ne contient plus d'événements, qui n'est
qu'une évolution sentimentale à dénoùment tragique, tient tellement tout entière dans la correspondance et la collaboration avec Lundegard. que nous devrons, pour la raconter, suivre presque exclusivement le journal laissé par Victoria et publié l'été dernier par son ami. Et ici une digression s'impose. D'où vient ce journal si intime? Pourquoi Lundegard. qui n'en avait d'abord publié, dans Eha Firme, que quelques fragments enveloppés d'une fiction romanesque, s'est-il cru obligé, après vingt ans, de le livrer au public?
Il faut répondre à cette question avant de poursuivre, pour bien déterminer les relations de Lundegard et de Victoria.
Ici il faut d'abord avouer que le monde littéraire, même en Suède, n'est pas dépourvu de malignité. Axel Lundegard peut en témoigner. Il s'est trouvé de bons confrères pour déclarer que. dans la collaboration, la morte avait apporté toute la partie originale; on ajoutait même dans l'intimité que les papiers laissés par elle n'avaient pas été inutiles à la confection des ouvrages signés ultérieurement par le jeune écrivain seul...
Si ces racontars empoisonnés ont suivi Lundegard dans sa carrière et s'il en a éprouvé quelque tristesse, il peut heureusement, pour se consoler, relire le dernier adieu de son amie:
« Tu as été pour moi plus que parents, amis, « famille... Tu as été si bon que je ne peux te « remercier. »
La conscience d'avoir adouci cette courte existence, d'avoir été fraternellement aimé par cette femme supérieure et malheureuse lui font certes oublier toutes les amertumes. Ne le connût-on que par sa préface au journal, et par les courts récits pleins de tact et de cœur dont il en a ponctué les chapitres, on sent en Lundegard de l'élévation et de la bonté. La calomnie n'a pu l'atteindre. Il a pris d'ailleurs un parti héroïque, le seul qui pût désarmer les critiques féroces. Surmontant des scrupules (pourtant bien légitimes), il a tout livré au public: les lettres, les confidences littéraires ou sentimentales: « Jugez-nous au grand jour. »
En agissant ainsi, Lundegard nous donnait un document littéraire et psychologique de premier ordre. Il accomplissait aussi un acte de courage et de franchise dont il lui faut savoir gré et devant lequel peut-être plus d'un Latin eût reculé. En effet, dans les relations entre les deux amis, la différence des âges, des natures, du genre de vie, avaient créé parfois des heurts, des froisse-
ments. Dans le cœur de la femme malade et solitaire, cette amitié unique avait pris forcément plus de place que dans la vie active, variée, du très jeune écrivain. Les sentiments de Victoria étaient donc montés à un degré d'exaltation que n'atteignaient pas toujours ceux de Lundegard. Elle souffrait cruellement du moindre signe de froideur, ou de ce qu'elle interprétait ainsi ; elle s'en plaignait dans son journal avec une ardeur passionnée :
« Tout est froid et mort entre nous... Ah! Dieu, je ferais tout au monde, je vendrais mon âme pour rallumer l'étincelle! J'y parviendrai, non par des lettres, mais par le travail, qui est notre vrai point de jonction... En attendant, je souffre comme si quelqu'un cle cher était mort, s'était englouti dans l'eau du passé. »
Un Latin eût craint peut-être, à la place de Lundegard. de jouer le rôle (qu'on tient pour ridicule; de l'homme trop aimé. L'écrivain suédois n'a pas eu cette pensée.
Ailleurs, Victoria, souffrant par lui sans qu'il en soit coupable, le critique avec âpreté. Elle l'accuse notamment d'être « un faux démocrate, un radical phraseur qui crie pour le peuple », alors que le peuple lui est tout à fait étranger. Il publie sans atténuation ces critiques. Il sait qu'en montrant toute la vérité, il n'en ressortira rien qui soit défavorable à Victoria ni à lui-même. Il a
raison. Avec ses inégalités, ses imperfections humaines, leur amitié est belle et les honore tous deux.
Lunolegard comprend admirablement son amie. Sa difficulté à s'exprimer, son aspect parfois raîde et glacé ne le trompent pas. Il sait que « sous cette froide apparence se cachait son âme passionnée. « comme un de ces jardins sous-marins des Sagas qui cache sous la glace sa richesse de végétation tropicale, inconnue aux pays du Nord ».
Mais cette glace à travers laquelle il aperçoit la riche floraison de cette âme, cette glace a toujours subsisté entre eux deux. Malgré des années de collaboration constante, malgré une correspondance du ton le plus intime et le plus familier, il n'a jamais pu la briser, intervenir personnellement dans le drame de cette existence. Comme à travers une glace, il a vu les souffrances de Victoria, ses préparatifs de mort; il l'a vue pour ainsi dire tenant son arme... et immobilisé comme dans les cauchemars il n'a pas même pu faire un geste pour la lui retirer des mains.
C'est là, on peut en être certain, la seule amertume que laisse à Lund égard le souvenir de son amie. Mais (le Journal va nous en fournir la preuve bien certaine) les causes de cette mort étaient profondes. Elles dérivaient de la nature même de Victoria, du douloureux contraste entre ce corps malade et cette âme insatiable. Elles dé-
rivaient de sa sensibilité excessive: « Sur le « cœur, écrit-elle, à l'endroit où les autres ont des « côtes et de la chair, je n'ai qu'une simple « peau! »
Elles dérivaient enfin d'un état physique morbide, d'une névrose qu'elle peint elle-même avec une rare faculté d'observation. Elle a des descriptions de l'angoisse qu'un médecin pourrait signer. Elle portait donc son arrêt de mort en elle-même, nul n'en eût empêché l'exécution. Lundegard lui a du moins adouci les dernières années.
Depuis qu'elle s'était relevée de sa longue maladie, la vie de Victoria avait changé. Elle avait exigé et obtenu des siens une plus grande indépendance. Le chemin de fer, établi à Horby, avait mis le petit village en communication avec le monde. Victoria avait été à Copenhague, à Stockholm. Elle y avait éprouvé des jouissances intellectuelles, elle y avait créé des relations. L'écrivain Geijerstam, qui devait épouser sa belle-iîlle, le romancier norvégien Jonas Lie et sa femme
étaient avec elle en rapports amicaux. Ce contact avec la société, avec les gens de lettres, avait eu l'avantage de guérir un peu son excessive humilité. En se comparant, elle s'était mieux jugée :
« Je ne suis pas un génie, écrit-elle dans le « journal, mais il y a en moi quelque chose de so- « lide sur quoi on peut bâtir. J'ai assez de perce sonnalité et une volonté assez forte pour ne pas « disparaître sans laisser ma petite trace. »
Elle avait fait, en voyant plus de monde, d'intéressantes observations, et cela était indispensable à sa curiosité de la vie :
« J'ai lu des tas de livres; mais, ah! Seigneur, « qu'est-ce qu'on y apprend? Tout ce qu'on peut « avoir de personnel, c'est la vie qui vous le donne, « avec la douleur et la joie. »
Elle observe donc, et elle sait s'imprégner des points de vue divers, regarder les images du monde, différentes en chaque cerveau. Elle déclare n'avoir pas d'esprit de parti, ne pas se soucier des théories, des idées abstraites :
« Je ne veux pas convertir mon temps, je veux « le comprendre et le peindre... J'ai toujours l'air « de tout concéder à celui qui me parle: c'est que, « tant que je suis dans son esprit, je vois qu'il a « raison à son point de vue. Ce n'est pas fausseté, « ni absence de préférences personnelles; mais je « me sers de ces préférences pour mon usage « privé, dans ma conduite, je n'ai aucun désir
« de les inoculer aux autres... Il faut que j'étan- « che ma soif en tâchant d'absorber la personna- « lité de celui qui est en face de moi. Je ne cherche « pas à lui donner, je veux recevoir. J'ai besoin « d'étoffe, d'étoffe, d'étoffe! »
Rentrée au logis avec son ample provision d'étoffe, elle aurait dû trouver le travail et la paix. Mais elle était alors dans une solitude entourée d'hostilité. Certains de ses récits scaniens, où elle avait dessiné avec trop de ressemblance des personnages du pays, avaient causé de petits scandales. Une nouvelle surtout, L'Aubergiste de Faijrbrook, attaque spirituelle et vigoureuse contre un marchand de vins usurier, roitelet du pays, lui causait des ennuis graves. Elle recevait des lettres anonymes, les journaux du cru attaquaient « le bas-bleu de Hôrby... ». Dans sa maison, l'atmosphère était glaciale :
« J'erre dans ces pièces où je me suis toujours sentie si étrangère. »
Elle subit à ce moment, au retour de Stockholm, en 1886, une terrible crise d'angoisse. Pendant quinze jours, lïdée du suicide ne la quitte pas. Elle surmonte pourtant la crise, mais reste longtemps dans la mélancolie. Elle a, d'ailleurs, des ennuis matériels. Les voyages, la vie un peu plus large qu'exige sa mauvaise santé surchargent le budget du ménage Benedictsson. Sans doute, la littérature pourrait apporter une ressource nou-
velle, car après le succès de Pengar, de Fru Marianne, des premiers Récits scaniens, Ernst Ahlgren a une marque, et ses récits sont accueillis partout. Mais par malheur sa faiblesse physique, et sa scrupuleuse conscience d'écrivain, rendent sa production lente et inégale. Rien ne la décide à livrer un ouvrage hâtif, et l'idée même que cet ouvrage est attendu la rend fiévreuse, malade. Aussi son art ne peut-il la nourrir. Il semble, du reste, qu'en Suède comme ailleurs, cet art nourrisse peu de monde :
« La question d'argent me tuera, comme elle tue tous les écrivains suédois! » écrit Ernst Ahlgren à Ellen Key.
Aussi est-elle poursuivie par la terreur de la misère ; c'est un des leitmotiv qui reviennent constamment dans le journal. Elle a, dit-elle, remis à vingt-quatre heures sa première tentative de suicide, parce qu'il n'y aurait pas eu d'argent dans la maison le lendemain.
Pourtant des bonnes volontés amicales avaient tenté de lui venir en aide. A Stockholm, de bonnes âmes, la voyant malade, avaient tenté de réunir par une collecte une somme qui lui permît d'aller se soigner dans le Midi. Mais, pendant que les négociations se poursuivaient, l'imprudente écrivait un article sur Georg Brandes, où elle donnait cours à des idées qui révoltèrent la société « bien pensante ».
150 FEMMES ÉCRIVAINS d'aLJOI HD'HII
En tous pays, c'est cette société qui détient Les capitaux. On fit des reproches à Victoria, on l'accusa d'avoir mal pris son temps pour cette manifestation subversive.
La réponse qu'elle adressa à Mme d'Adlersparre montre son intransigeance d'honnêteté, son indomptable franchise :
<( Il y a de la menace et du marchandage, s'écrie-t-elle. dans ces paroles ambiguës. On s'est trompé sur moi. je ne suis pas à vendre! Si on avait voulu me donner de l'argent librement, je l'aurais accepté : l'écrivain est un ouvrier, le public est son patron. Mais si on veut me lier les mains, me faire courber l'échiné... alors je dis: Non! Reprenez vos subsides et laissez-moi périr si je ne puis me soutenir plus longtemps; je ne reprendrai pas un mot de mon article sur G. Brandes, je suis contre le bâillon!... »
Et elle poursuit sa lettre, véritable manifeste contre ce qu'elle appelle « le terrorisme moral » sur le sol suédois. Et si la virulence du ton nous parait singulière, songeons qu'en ce pays de Suède, si avancé à bien des égards, la liberté de pensée n'est pas encore acquise, puisque des condamnations à l'emprisonnement pour blasphème ont été prononcées tout dernièrement.
En 1888 (si on en croit Ernst Ahlgren . la tyrannie exercée sur la pensée, la pruderie monastique
officiellement imposée était intolérable. N'avait-on pas mis an ban la femme d'un professeur, parce qu'elle avait eu l'inconvenance d'assister (avec son mari!) à une conférence sur la prostitution? Un étudiant avait, malgré l'interdit, osé fréquenter la maison de ce professeur: on lui avait, de ce chef, refusé une bourse.
(( Rien ne compte, s'écrie Ernst Ahlgren, ni le talent, ni la valeur. On ne demande qu'une chose: professer bien haut une doctrine ascétique, niant la réalité, niant la vie! Voilà où nous en sommes, n
En admettant qu'il y ait quelque exagération dans cette peinture, la lettre, du moins, démontre clairement que le caractère de Victoria ne lui permettait pas d'être pensionnée par des Mécènes. Elle resta dans sa pauvreté.
Elle en souffrit beaucoup. Plus sans doute par l'idée qu'elle s'en faisait que par sa réalité même. C'est une des raisons qu'elle invoque dans ce plaidoyer pour et contre le suicide qu'elle poursuit âprement pendant deux années vis-à-vis d'ellemême et de ses amis. Elle donne des raisons diverses de son dégoût de la vie à ses correspondants divers :
«. Ne laisse pas croire, écrit-elle à Ellen Key, « qu'il y ait là des histoires sentimentales. Pure « question d'argent. »
A d'autres moments, elle allègue la faiblesse maladive qui empêche son travail, seule consola-
lion de sa vie. Ailleurs, dans Eisa Finne, dans Den Bergtagna (1), elle semble laisser entendre que la cause de son suicide est une passion malheureuse pour un brillant artiste qui l'aurait dédaignée. Sur ce point, il s'est créé une légende. On a considéré Den Bergtagna comme une pièce à clef; le personnage principal, le génial sculpteur Alland, séducteur de Louise, représenterait l'écrivain célèbre pour lequel Victoria a éprouvé une vive tendresse. On a repris, l'été dernier, Den Bergtagna au grand théâtre de Stockholm, et on a parlé de nouveau de l'histoire sentimentale à laquelle cette pièce ferait allusion. On eût mieux fait de laisser dormir un ouvrage médiocre, la légende est certainement fausse : Victoria ne s'est pas suicidée par amour. Les motifs qu'elle invoque pour expliquer sa mort ont agi tous ensemble: la pauvreté, la faiblesse physique qui entravait la force créatrice l'ont torturée. L'écrivain célèbre et séduisant a personnifié un instant à ses yeux l'amour et le bonheur inaccessibles. Elle le dit elle-même: un motif n'est jamais unique, il n'est qu'une des fibres qui composent une corde, et la machine humaine, très compliquée, est mise en branle par des faisceaux de ces cordes. Son principal motif de douleur, nous croyons le trouver dans ce cri émouvant :
(1) Titre difficilement traduisible. Il se rapporte à une légende suédoise et signifie : Emportée par le gnome de la montagne. Nous pourrions dire : Ensorcelée.
« Seule, je suis seule, tout est désert! Des lar- « mes brûlantes roulent dans mes yeux pendant « que j'écris. Je voudrais pleurer comme une « pluie d'orage, mais je ne le peux pas dans ce « silence glacial... Mon chagrin est si lourd qu'il « me semble qu'on vient d'emporter dans son « cercueil un être adoré qui a laissé dans la mai- « son un vide béant... Mais il n'a pas vécu, cet être « que je souhaitais, plus puissant que moi, me « ressemblant en plus grand et meilleur... Tout « est noir et vide, la pensée du suicide luit seule « dans ces ténèbres. Mais aurais-je le courage ? « Risquer de ne pas réussir et de tomber dans de « nouvelles souffrances! Non, c'est trop tôt, je « vais d'abord essayer tous mes sujets... Mais plus « tard, aurai-je la même force? Vaine crainte! « l'aiguillon de la douleur sera toujours assez « aigu pour me pousser! Je suis la seconde dans « la vie de bien des gens, je ne suis la première « pour personne. La femme la plus médiocre peut « être la première dans la vie de quelqu'un; moi, « jamais!... Et je ne puis me satisfaire en morce- « lant mon affection, en en donnant de-ci de-là, « des bribes. Je voulais la donner d'un seul bloc, « tout entière! »
Ce n'est donc pas à cause d'un amour malheureux, mais parce que la vie ne lui avait pas offert l'amour rêvé que Victoria a tant souffert. Et sans doute les circonstances étaient défavorables, elle
vivait infirme et solitaire, elle souffrait de sa disgrâce physique, elle la dépeignait avec d'amers sarcasmes qui serrent le cœur (1). Mais en supposant les circonstances les plus favorables, elle eût toujours été déçue par l'imperfection des êtres, par 1 infidélité ou par la mort, comme le sont tous les passionnés qui cherchent l'absolu dans la tendresse.
La lutte de cette créature très vivante contre la fatalité intérieure qui la pousse à mourir se poursuit pendant deux années. Elle fait plusieurs tentatives, d'une main sans doute mal assurée. Deux fois elle revient des portes du tombeau, désespérée d'avoir inutilement souffert, sachant qu'elle recommencera.
Et qu'on ne cherche point, comme on le fait trop souvent, à diminuer la pitié en disant que c'est là un cas morbide, que cette femme était folle! Sans doute le suicide s'effectue le plus souvent dans un état morbide, l'organisme sain y ré-
(1) « J'ai l'air d'une sorcière avec mes longs bras rouges, mon rire qui découvre une dent qui manque... » Journal.
pugne violemment. Sans doute la résistance instinctive, le physique besoin de vivre était très affaibli chez un être aussi atteint par la maladie que l'était Victoria. Mais garderons-nous notre pitié pour les êtres de santé parfaite? Emst Ahlgren n'était pas folle : sa lucidité, son talent, son esprit d'observation aiguë ne l'ont pas quittée un instant.
Et comme elle haïssait la mort, et comme elle aimait la vie !
« Je n'ai pas cette pensée presque voluptueuse « en pensant à la mort qu'ont certaines femmes « oisives et sentimentales. Ah! non, bien au con- « traire! j'adore vivre! Quand je pense à la mort, <( c'est avec une angoisse presque insurmontable, « si violente qu'il me semble qu'elle va faire écla- « ter tout mon être! Quand les ennuis, les dou- « leurs, les déchirements me pressent de toutes « parts, quand je ne vois plus d'issue autour de « moi, alors le fantôme paraît, ouvre ses bras de « squelette, me rendant presque folle de frayeur, « et me dit : « Tu vois bien, tu ne peux pas « m'échapper! »
A d'autres moments, elle accepte de mourir, la frayeur se calme. Mais, avec ce souci de la durée qui torture les êtres éphémères que nous sommes, elle se hâte fiévreusement d'écrire. Elle veut exprimer tout ce qu'il y a en elle: « Vider le magasin et augmenter le tas. »
Elle écrit cette belle page :
« Si je pouvais seulement une fois dépeindre a la vie telle que je l'ai vue, telle que je l'ai sentie, « je crois que je ne souffrirais plus de la quitter. « Ce qui la rend si amère, c'est la pensée qu'on « ne peut pas la représenter aussi vigoureuse- « ment, aussi chaude de vie qu'on l'a vécue ; « qu'elle glisse dans nos mains sans laisser de « traces, de sorte que tout a été vain: ce dont nous « avons souffert et ce dont nous avons joui; que « cela n'a été que pour un temps, que cela n'a « été que pour soi-même. Si j'avais la faculté de <( représenter la vie et de dire: Oui, elle était « bien ainsi!... Alors je mourrais avec joie, parce « que tout ce que j'ai aimé continuerait à vivre. »
Elle écrit beaucoup pendant ces deux années où l'idée de la mort est sans cesse présente. Elle publie le second volume intitulé : Vie du peuple et récits, qui paraît à bien des critiques ce qu'elle a écrit de meilleur. On admire « la chaleur de couleur, la force virile dans l'expression ». « Cela est merveilleusement observé et stylisé, dit G. Brandes, digne d'un grand artiste. » Il y a dans ce volume une nouvelle : Sang de criminel, parfaitement objective, où l'auteur décrit un assassinat commis par un paysan impulsif. Cette nouvelle a été écrite par Victoria dans la nuit qui a précédé une de ses tentatives de suicide.
Jusqu'au dernier moment, ^lle s'intéresse à
toutes choses. Son journal n'est nullement empreint, d'une uniforme tristesse. Il y a des pages désespérées, nous en avons cité; mais beaucoup d'autres sont spirituelles, ardentes, même gaies: « J'ai quelquefois, dit-elle, une merveilleuse faculté de me réjouir! » Elle fait des projets de travaux, des schéma de romans et d'études, elle discute avec Lundegard des idées littéraires ou philosophiques. Et toujours elle revendique, impérieusement, son indépendance!
« On me reproche de n'être avec personne, dit- « elle, ni avec les religieux, ni avec les libres pen- « seurs. C'est vrai! Faut-il que je mente pour me « plier à une doctrine ou à une autre? Chaque « petite roue a sa place marquée dans le grand « engrenage, elle n'a pas à chercher par elle- « même comme si elle était libre de choisir où « elle se mettra. Suivons notre instinct: il nous « mènera où il faut. »
Cela est juste et. profond; mais cette indépendance complète de tous les partis, et la solitude qui en est le résultat forcé, ne peuvent être supportés que par les plus robustes des humains. Victoria n'est pas de ceux-là. Sa solitude se peuple de fantômes; l'idée de la maladie la mine... Si elle allait ne plus pouvoir travailler? Ah! ce jour-là, elle en a bien pris la résolution, elle cessera de vivre!... Et elle traverse en effet une période de ralentissement dans la faculté de pro-
duire. Les crises d'angoisse reviennent, irrésistibles...
Le 8 janvier 1888, dans la nuit, Victoria absorbe une forte dose de poison. On parvient à la sauver, mais depuis ce jour jusqu'au mois de juillet de la même année, où elle se tue à Copenhague, elle n'a plus qu'une existence de fantôme. La conscience, la faculté d'observation subsistent, mais lointaines, détachées ;
« La nature est belle, dit-elle, mais je la vois avec des yeux morts. »
Les efforts de ses amis, les voyages entrepris pour distraire la désespérée, tout est vain. Le grand ressort est brisé, elte ne peut plus travailler, elle ne peut plus vivre. Ceux qui sont près d'elle le sentent à tel point que les paroles pour la dissuader de l'acte fatal finissent par s'éteindre sur leurs lèvres.
« Je t'aime, écrit-elle à sa belle-fille, tu me com- « prends, tu ne me demandes plus de vivre. Lun- « degard me dit aussi que je suis bien libre si je « souffre trop. Mais avec quelle patience il s'em- « ploie à renouer les liens qui m'attachaient à la « vie ! »
Nul espoir et nulle crainte religieuse ne semblent animer Victoria à ses derniers moments. Elle avait toujours marqué de l'antipathie pour le protestantisme en ce qu'il a d'ascétique, de « contraire à la belle nature saine qu'elle aime
par-dessus tout ». Elle avait du dédain pour « le « sacrifice mesquin, la renonciation systématique « qui rétrécit la vie, qui fait des petits scrupules, « de la taquinerie de soi-même un mérite, même « quand cela ne sert de rien aux autres ». Elle allait même plus loin dans la négation :
« Je crois, écrit-elle, que je ne crois pas en Dieu. » Et pourtant elle ajoute : « Cependant je prierai jusqu'au dernier moment, tant est fort pour le mourant le désir de sentir un être vivant. »
La seule religion qu'elle professe est l'amour de la vie :
« J'aimerai toujours la vie. Même dans cette nuit où j'ai senti que tout était fini pour moi, j'étais pleine d'amour pour le grand Tout, pour tout ce qui, après moi, jouira et souffrira. »
La vie se retirait d'elle de jour en jour. La veille de sa mort, le 17 juillet 1888, Lundegard lui fit, le soir, une visite. La conversation fut pénible, coupée de longs silences. Ils avaient épuisé, sans doute, leur polémique éternelle. L'ami devait avoir un vague sentiment de l'inéluctable. Pourtant, il dit un mot :
— Je voudrais vous demander quelque chose.
Et quand elle répondit : « Quoi ? » il ne put que murmurer :
— Attendre.
Elle secoua la tête silencieusement. Quand il
revint le lendemain, Victoria n'était plus, et il trouva cette lettre d'adieu :
« Cher camarade, quand tout sera fini, prends la clef que je mets dans cette lettre. Elle ouvre le premier tiroir de ma table à écrire. Tu y trouveras mes notes, elles appartiennent à toi seul. Brûle la plus grande partie, emploie ce que tu veux. J'aurais voulu te donner le plan pour Mourir et pour mon grand roman. Mais je me sens si indifférente à toutes choses! On est si égoïste, mon cher garçon. J'aurais tant voulu faire ce que tu demandais: Attendre. Mais cela fait du bien de penser que quelqu'un veut vous retenir, que quelqu'un vous aime un peu. Tu as toujours été bon et délicat... Tu ne m'oublieras pas, et à cause de moi tu jugeras charitablement les autres pauvres femmes... Il n'y a jamais eu d'amour entre nous, rien qui ressemble à un désir, c'est cela qui a rendu nos rapports si fins et si libres. Tu as été mon ami dans l'acception la plus belle, la plus intime de ce mot; tu as eu du respect pour moi, et l'estime d'un homme, c'est ce qu'une femme peut recevoir de plus précieux. Je n'ai rien à te cacher, car tu comprends tout; tu verras des traits vilains, froids, calculateurs dans mon caractère, car tu as ma confession la plus secrète: les notes. Mais tu comprendras qu'il y a des scories en tout. Par les longues feuilles détachées, en-
« fermées dans le grand tiroir, dans deux enve- « loppes, tu verras une chose à laquelle tu ne te « serais probablement pas attendu (1).
« Cela devait finir de façon tragique. Mes senti- « ments sont trop violents, je ne pouvais donner « mon affection par petits morceaux... Mais en « voilà assez. Je meurs, parce que j'ai échoué « dans mon aspiration d'artiste, mais même pour « l'autre conflit, il n'y avait pas d'autre issue...
« Le droit d'auteur et d'éditeur de tout ce que « j'ai publié et de tout ce que je laisse en manus- « crits est à toi. Mais il faut sans doute un testa- « ment en règle. Comment m'arranger pour cela? « Car ce n'est pas valable si ce n'est pas signé par «. des témoins.
« Tu as presque trop de valeur pour devenir « un écrivain suédois. Mais quoi qu'il arrive, tra- « vaille, travaille, travaille.
« Et sois aussi heureux, aussi content que je « le souhaite.
Quelques heures plus tard, elle avait repris la plume :
« Camarade, que te dirai-je ? Tu sais tout « et tout est à toi. Je te dois tant, tant, que je ne « peux pas te remercier. Tu as été pour moi ami, « frère, famille. Tu es une personnalité... Ecris, « écris le fond de ta pensée, même s'il te semble
(1) Victoria fait allusion à son amour pour l'homme de lettres célèbre.
« que tu voudrais t'enfouir sous terre de honte
« de n'être pas dur et froid.
« J'ai essayé d'écrire une nouvelle aujourd'hui,
« in,) is cela ne va pas. La pensée de ce qui m'at-
« tend refoule l'intérêt pour tous les événements
« fictifs.
« Comme les heures, les minutes s'avancent
« lentement; je ne peux pas te le décrire. Il h*ert
» que cinq heures moins le quart, et je suis
« dévorée d'une angoisse intérieure.
« Essaie d*être calme et fort, mon cher gareon.
« Si tout est fini, réjouis-toi pour moi. Mais je
« préfères que tu ne me voies pas morte si j'ai
« l'air effrayant...
« Combien il m'en coûte de me séparer de mes « projets de travail, je ne puis le dire : mais je « suis trop brisée, je ne peux pas les achever. J'ai « surtout peur d'avoir la main trop légère et de « me manquer comme l'autre fois...
« Tu auras beaucoup de petits tracas pour « payer tout: pardonne-le moi. mon cher garçon. « Si tu ne venais pas me voir, ne te fais pas de « reproche, j'aurais toujours fait ce que je suis « décidée à faire. Tu sais mieux que personne « que je n'agis pas sans réflexion. Sois content « quand ce sera fini. Je suis si lâche que si des « angoisses morales surhumaines ne m'avaient « amenée jour par jour vers ce qui me fait frémir, « je n'aurais jamais osé le faire. S'il y avait la
« moindre possibilité de vivre, je ne le ferais pas. « Mais la lutte pendant une année et demie m'a « montré combien il était inutile de lutter contre « ma destinée. Il n'y a pas de salut! en bas dans « le gouffre noir!
« Il est heureux, celui qui meurt parmi les • siens, avec une main dans la sienne.
« Vis heureux, cher, cher, cher.
« Ton ami, « Er>st. »
La notoriété d'Ernst Ahlgren survit encore à la mort de Victoria Benedictsson. Ses romans, ses nouvelles sont lus et ont de chaleureux appréciateurs. L'apparition du Journal a été très remarquée. Malheureusement, on a moins songé en Suède à sa valeur véritable qu'aux discussions qu'il faisait renaître. Mme de Geijerstam a publié en même temps un Recueil de Lettres de Victoria et de sa famille, à l'aide desquelles elle cherchait à démontrer (dans un sentiment bien légitime) que la morte n'était pas moralement solitaire comme elle le dit dans son journal, que son suicide devait être attribué exclusivement à la maladie.
Cette polémique, celle qu'avait provoqué la représentation de Ben Bergtagna, tout ce léger bruit
164 FEMMES ÉCRIVAINS d'aUJOURD'HII
doit s'éteindre bientôt autour de cette tombe. Mais il semble que d'Ernst Ahlgren quelque chose puisse subsister.
D'abord, ses Récits de la vie du peuple : par leur art solide et sincère, ils ont mérité d'être retenus. Il faut noter que dans ce genre, en de nombreux pays, des femmes ont excellé : Selma Lagerlof dans le Vaermland, Mme Ancher chez les habitants de Skagen, Grazzia Deledda en Sicile, bien d'autres femmes ont montré, dans de belles études de la vie populaire, une observation exacte et sensible qui semble particulièrement leur convenir.
Dans ce genre robuste et sain, les Récits d'Ernst Ahlgren peuvent figurer au premier rang.
Ce qui mérite aussi de rester dans notre souvenir, c'est le poignant Journal, et il faudrait bien le traduire. Ce genre littéraire des Confessions a produit de nombreux chefs-d'œuvre, et bien des lecteurs en sont plus émus que des plus savantes compositions. Cette émotion, dira-t-on, n'est pas purement artistique. Sans doute. Mais un des buts de l'art n'est-il pas de nous créer des amitiés à travers les pays et les temps ?
Qui aura lu Ernst Ahlgren l'aimera, la plaindra d'une pitié fraternelle, et évoquera parfois, dans son souvenir, la « longue silhouette spectrale » errant sur des béquilles dans l'allée de châtaigners de Horby.