CHAPITRE IV
Féminisme suédois en 1895
Les idées d'Ellen Key
Ellen Key : Ses amis et ses ennemis
Brochure de combat : Faux emploi des forces féminines. — Violentes polémiques. — Le mouvement féminin. — Individualisme dans V Amour et le Mariage, le Siècle de l'Enfant, les Lignes de la vie, etc. — Théorie du bonheur.
Pendant qu'Anne-Cliarlotte Leffler, Ernst Ahlgren, tout en vivant leur drame personnel, agissaient de loin, par leurs œuvres, sur la pensée des femmes suédoises, des combattantes, des militantes étaient peu à peu parvenues à transformer les conditions de leur vie matérielle. Les années qui suivirent la mort d'Ernst Ahlgren furent de grandes années de conquêtes féminines.
A l'appel de leurs directrices, à la voix des femmes qui, avec une haute raison, conseillaient
à leurs compagnes le travail, qui affirme la personnalité, trempe le caractère, permet l'indépendance, un grand frisson avait secoué la jeunesse !
Toutes les jeunes filles, humiliées de leur vie inutile, de leur parasitisme dans les familles nombreuses, de leur néant dans la vie sociale, s'étaient ruées au travail avec une ardeur enthousiaste, se pressant, débordant par toutes les portes qu'on leur ouvrait une à une, envahissant l'Université, les écoles, les administrations. Même les riches, même celles qui avaient sous la main les plaisirs et l'oisiveté, toutes, toutes, voulaient gagner par elles-mêmes leur vie.
Mais comment ? Leur effort se porta avant tout sur renseignement, les banques, les postes, delà fut bientôt envahi. En certaines administrations, on compta 72 0/0 de femmes ! Cela créait un danger : l'effort intelligent de Mme d'Adlersparre tenta de détourner le flot : elle fit créer des typographies qui employèrent exclusivement des femmes (on en compte, à l'heure qu'il est. une douzaine environ). Une autre créa le premier bureau d'annonces et de publicité qu'ait possédé la Suède, et y employa des femmes dans la proportion de 80 0/0.
Mais ce n'étaient là que de faibles palliatifs. Et. à côté des difficultés économiques que créait cet état de choses nouveau, des difficultés morales
se dessinaient. Les mères se plaignaient de leurs filles qui semblaient dédaigner le foyer, dans l'ivresse de leurs nouvelles victoires.
Et pourtant ces victoires étaient-elles bien réelles ? Etait-il intéressant que toute cette jeunesse féminine bourgeoise, s'entassant dans des bureaux, concurrençant l'homme de la même classe, vînt faire baisser les salaires, et cela pour mener «ne vie médiocre et sans avenir ?
La question était délicate. Le courant qui entraînait les femmes vers le travail, vers l'activité de la vie, était un de ces courants qui ne se remontent pas. Les inconvénients de ce changement brusque, les excès qu'il comportait étaient indéniables ; mais cela pouvait s'arranger. Par la suite, l'activité féminine devait arriver à se répartir mieux, et au moment du premier élan, du premier jaillissement de ce flot, il était peu prudent de chercher à le contenir, de s'opposer à lui, même armé des meilleures raisons, même avec la plus puissante éloquence.
Une femme eut pourtant l'audace de le faire. Elle se jeta, bras étendus, à rencontre de l'armée conquérante. A ces féministes intransigeantes, dont le but semblait être de vivre « comme l'homme », elle rappela, dans un beau cri, le foyer, l'amour, la maternité... Et un violent toile lui répondit.
L'ouvrage qui, en 1895, déchaîna ce bruyant orage fut une petite brochure intitulée : Faux emploi des forces féminines. Et la femme qui, en le publiant, faisait preuve d'une belle ardeur combative était celle qui. avec Selma Lagerlof, représente le plus brillamment la Suède féminine contemporaine : Ellen Kcy, orateur, publicistr. critique littéraire de premier ordre. H nous faut étudier cette personnalité brillante. Toutes les idées qui ont agité son pays et son temps ont traversé son intelligence souple et riche, ont reçu d'elle une contribution. Nature ardente et passionnée, elle a de violents adversaires ; mais nul ne peut, sans une criante injustice, lui refuser l'estime et l'admiration.
Et cette injustice est souvent commise !
Aucun homme politique, aucun féroce révolutionnaire n'a été attaqué avec plus de dureté que cette femme excellente, qui n'a, certes, fait de mal à âme qui vive, qui a donné son temps et ses forces à des œuvres de solidarité et de bonté, et dont la vie personnelle (tous le reconnaissent) est absolument irréprochable. Quels sont donc les
(1) Missbrukad Kvinnokraft. Stockholm, 1895.
crimes qui ont excité une si vive réprobation contre elle, qui la font qualifier par toute une partie de la bourgeoisie suédoise, d'apôtre de l'immoralisme, d'esprit destructeur de la société ?
Une première explication s'impose. Ellen Key est un homme politique, et elle ne s'est enrégimentée dans aucun parti. Ses adversaires forment un groupe compact, ses défenseurs, nombreux, sont dispersés.
Qu'entendons-nous, demandera-t-on, par le mot « homme politique » ? Les Chambres, en Suède, seront sans doute bientôt ouvertes aux femmes, mais le fait n'est pas encore acquis.
Il n'en est pas moins vrai que la vie d'Ellen Ke3r a été, en même temps que celle d'un écrivain, celle d'un agitateur politique, et que, dans cette dernière activité, elle a déployé ses qualités maîtresses. En effet, de l'aveu général, de ses ennemis comme de ses amis, Ellen Key est avant tout un orateur de premier ordre : « un orateur né », dit Oscar Levertin.
« Quand elle entre, quand elle prend place dans « la chaire, règne un tel silence qu'on se croirait « seul si l'on ne pouvait voir la salle débordante. « Ses premières paroles sont dites si bas qu'il faut « un léger effort pour les saisir, mais le silence « est tel qu'elles parviennent jusqu'aux rangs les « plus éloignés. » Cette attention passionnée se maintiendra jusqu'à la fin du discours, durât-il
plusieurs heures: « C'est un torrent d'idées, de « sentiments, une flamme qui se communique... « On est saisi par une ardente et noble volonté, « un joyeux courage, une variété de points de « vue qui éveille mille idées nouvelles... » Même quand le discours, plus tard rédigé et lu, devra éveiller de violentes contradictions, sur le moment on est sous le charme. Si discutée pour ses écrits. Ellen Key ne compte que des succès oratoires.
Et combien de foi» s'est-elle fait entendre ! Depuis 188.'). elle est sur la brèche, et sa carrière n'est pas finie. Jusqu'à trente ans, elle avait vécu chez ses parents, à la campagne, avait acquis dans la solitude et le travail une culture des plus étendues, qui lui permet de traiter, avec des points de vue tout personnels, des sujets touchant à la philosophie, l'histoire ou la littérature des divers pays d'Europe. En 1880, nommée professeur à Stockholm, dans une école de filles, elle s'adonnait à la pédagogie avec une connaissance et un goût de l'âme enfantine qui la faisaient adorer de ses élèves. C'est seulement en 1883 qu'appelée à faire des cours à l'Institut ouvrier fondé par le docteur Nystrôm, elle commença à parler devant des publics nombreux. Depuis lors, dans les grandes et petites villes de Suède. Norvège. Danemark. Finlande, même en Allemagne et en Autriche, où elle est très appréciée, appelée par des associations de femmes,
d'étudiants, d'ouvriers, elle va porter sa chaude parole. Et partout ses succès sont éclatants. Comment, avec tant d'activité et de talent, n'a-t-elle pas remporté une complète victoire ? Pourquoi a-t-elle des ennemis si acharnés ?
Nous en avons indiqué la raison principale : elle ne s'est affiliée à aucun parti.
Féministe, elle Test sans aucun doute : elle réclame pour la femme tous les droits masculins. Mais, nous allons le voir, son premier geste a été de chercher à retenir le parti féministe, de critiquer ses excès, même de le railler, ce qui ne se pardonne guère ! Ainsi celles qui devraient constituer son état-major naturel, l'ont en partie abandonnée, et c'est même des rangs féministes « orthodoxes » que sont parties les plus dures attaques à son adresse.
Quelle imprudence de tirer sur ses troupes quand on livre un si dur combat ! Car. du premier coup, Ellen Key s'est attaquée à la citadelle la plus imprenable de toute la Suède ; elle a livré bataille à l'Eglise. Et non seulement à l'Eglise officielle, mais à l'esprit même du Christianisme ; elle a affirmé, en y revenant à plusieurs reprises, avec une sorte d'acharnement, que l'esprit chrétien, l'esprit de sacrifice, est la négation du développement sain et normal de l'individu, qu'il a mené les opprimés à subir indéfiniment l'injustice... l'injustice qu'elle attaque sous toutes ses
formes avec une ardeur passionnée ! Elle a l'ait des conférences pour l'abolition du délit de « blasphème contre Dieu » au nom duquel, en 1892, on avait emprisonné plusieurs jeunes gens. Kl le s'est ainsi aliéné, non seulement tout le clergé de Suède, mais encore une foule d'âmes croyantes.
De plus, en ce pays protestant et austère, elle a froissé des gens de tous les partis en parlant de l'amour avec une entière liberté ; en traitant tes sujets les plus périlleux avec la tranquille hardiesse d'un cœur pur. Elle blessait ainsi ses compatriotes dans un de leurs défauts, qui est comme la rançon de la haute moralité des pays protestants : le pharisaïsme. Les femmes particulièrement se sont voilé la face : « Quelle audace de la part d'une personne non mariée ! Réhabiliter la fille-mère, affirmer que l'amour sans mariage est plus moral que le mariage sans amour ! C'est de la corruption ou c'est de la folie ! »
Puisqu'elle avait contre elle l'Eglise et un grand nombre de femmes, il ne faut pas s'étonner qu'Ellen Key ait subi de dures attaques ; il faudrait plutôt admirer qu'elle ait un parti à elle, qu'elle soit vaillamment défendue. Et elle l'est. Une jeunesse enthousiaste se presse à ses conférences : son influence est considérable sur les étudiants des deux sexes. Sa parole énergique, presque batailleuse, réveille les plus endormis. Au
cours d'une campagne qu'elle faisait, en vue d'obtenir le droit d'association pour les ouvriers du Norrland, elle a gourmande la jeunesse sceptique qui, au lieu de combattre l'injustice, lève les épaules en disant : A quoi bon ? Elle a réclamé de cette jeunesse « une haine brûlante de toute « oppression, une énergie passionnée pour la « liberté ».
« Plusieurs d'entre nous n'ont pas dormi pendant, plusieurs nuits après cette conférence ! » a dit un étudiant 1 .
On voit qu'Ellen key ne borne pas son activité à la cause féministe. Elle dit même, avec une remarquable ouverture d'esprit, qu'il n'y a pas de question féministe pure, qu'il y a une question sociale : obtenir plus de justice pour tous les faibles, l'enfant, la femme, le déshérité.
Aussi son parti est-il très large, ainsi que sa doctrine. Parmi les femmes, elle a une grande partie de la jeunesse avancée : parmi les jeunes hommes, tous les esprits de progrès et de liberté. Vers quel but dirige-t-elle cette armée ? Qu'y a-t-il de personnel dans sa doctrine ? Ouvrons ses livres pour nous en rendre compte.
(1) Ein Lebensild. Luisa Nystrflm Hamilton. Leipzig-,
Les livres d'Ellen Key sont de deux sortes : des ouvrages de théorie sociale, des ouvrages de cri- 1ique littéraire. Ces derniers, d'une rare valeur, de la plus agréable lecture, font vivre devant nous diverses personnalités de Suède. d'Angleterre et d'Allemagne. Quant à ses livres de théorie (dont il nous faut parler d'abord), malgré de grandes qualités d'éloquence, de chaleur, ils offrent des défauts littéraires incontestables. La plupart de ces ouvrages, cela est visible, sont des réunions de conférences ou d'articles assemblés hâtivement. Il y a des redites, l'absence de plan d'ensemble se fait sentir. Il est fâcheux que l'auteur, si capable d'écrire avec art, n'ait pas pris la peine de résumer ses théories en un petit livre clair. Cette négligence lui a été nuisible ; elle a causé des malentendus, plus ou moins voulus par la malveillance : elle l'a fait accuser de contradiction, et ces contradictions ne sont, en général, qu'apparentes.
Sans doute Ellen Key. qui vit et parle sans cesse ses idées, qui forcément les retouche de ces changements imperceptibles que chaque jour apporte a cette matière vivante : une théorie sociale, n'a jpu parvenir à figer une doctrine en un livre défi-
nitif. D'ailleurs, en ce qui concerne la condition des femmes en Suède, les changements étaient si rapides, les résultats forcément si imprévus, que la vérité d'hier n'était plus celle de demain. Les livres d'Ellen Key sur cette matière sont donc surtout des notes prises au jour le jour à propos du mouvement féministe.
Parfois elle l'encourage et parfois le critique. Nous avons vu que le premier ouvrage par lequel elle s'est exprimée à ce sujet a été un énergique cri de : « Casse-cou ! », un blâme catégorique adressé aux directrices du mouvement. Parcourons cette petite brochure, résumé de deux conférences prononcées en 189o. En même temps qu'elle nous montrera la manière d'écrire et de penser d'Ellen Key, elle précisera le rôle qu'elle a joué dans la première partie de sa vie à l'égard des idées du progrès féminin.
On ne peut guère, en lisant cet ouvrage, s'expliquer les colères qu'il déchaîna. Toute une littérature de brochures, d'articles, de pamphlets contre l'auteur, surgirent à cette occasion. On éleva même des accusations d'immoralité qui durent blesser au cœur cette femme très pure. Il faut, pour comprendre cette colère, se souvenir des circonstances qui faisaient de ce livre un acte ; qui faisaient qu'à ce moment précis, Ellen Key d'une part, un groupe féministe de l'autre, représen-
taient les deux pôles entre lesquels, en tous temps et en tous pays, oscillera la marche du développement féminin.
« J'ai l'occasion, dans mon enseignement, disait Ellen Key en substance, d'observer de près la jeunesse féminine ; je vois les résultats de l'effort d'émancipation qui se produit depuis quelques années, et bien des symptômes m'y paraissent inquiétants. Je vois les jeunes filles, s'intéressant exclusivement au travail extérieur à la maison, embrasser des carrières où leur qualité de femme, non seulement ne leur sert pas, mais les gêne et les condamne à rester dans la médiocrité. Si la nécessité les y poussait, je les plaindrais, mais je blâme celles qui, libres de choisir leur voie, adoptent une activité dans laquelle leur nature de femme ne peut trouver aucun emploi.
« Pourquoi le font-elles ? Est-ce par ambition personnelle ? Rarement. Elles surmontent même des dégoûts et des fatigues, dans une sorte de zèle religieux pour la cause féministe. Elles veulent conquérir, en se soumettant à l'absurde système scolaire dont l'homme souffre depuis si longtemps, les places qui jusqu'ici leur étaient refusées. Si nulle aptitude spéciale ne les y appelle, tant pis ! le parti s'enorgueillira du diplôme conquis par leur effort, et cet orgueil les trompera sur la valeur d'un titre si souvent inutile.
Et quand la femme aura conquis une place
FEMMES ÉCRIVAINS D'AUJOl RD'HUI 179
d'homme, qu'en résultera-t-il ? Mariée, pourrat-elle continuer un grand effort en dehors de la maison et de la famille ? « Ceux qui le croient, « ceux qui croient que la femme pourrait pendant « longtemps réserver toute la force de ses senti- « ments féminins pour les devoirs de la famille, « et en dehors de cela acquérir toute la puissance « productrice de l'homme en ce qui concerne les (( créations et les recherches, les découvertes, l'es- « prit d'entreprise, ceux-là croient certainement « à tout autre chose qu'à l'égalité des sexes, ils « croient à la supériorité absolue de la femme ! « Si vraiment elle pouvait répondre de façon « complète aux exigences de sa tâche dans les « deux domaines, elle serait l'être le plus riche- « ment doué de la nature : en vérité, elle serait « le surhomme ! »
Ellen Key veut-elle donc que la femme, même supérieurement douée, même géniale, se sacrifie à l'espèce et ne se serve pas de ses facultés ?
Cette question qu'elle traite avec émotion et profondeur dans plusieurs de ses ouvrages, et qui (elle le reconnaît) ne comporte pas de solution absolue, est seulement effleurée dans la brochure que nous étudions. Ici visiblement elle s'attache, non aux exceptions, mais à la masse, et elle trouve avec raison qu'il est aussi intéressant de diriger un intérieur et d'élever des enfants que d'être un médiocre employé de banque.
« Pourquoi donc les féministes semblent-elles si dédaigneuses de la femme mariée, qu'elles traitent comme une pauvre d'esprit ? Pourquoi le fait que cette femme mariée n'a pas plus de droits dans la famille et dans l'Etat qu'un idiot ou un criminel laisse-t-elle si indifférentes ces féministes célibataires ? C'est pourtant là le point le plus grave ! Ces! l'épouse, c'est la mère qui. de tous temps, a joué un rôle important et civilisateur dans la société. Et ce rôle ne date pas d'hier. Va-t-on dire avec humilité que depuis des milliers de siècles la femme, entravée dans son développement, a été un être inutile ? Elle a été aussi utile que l'homme, dans un champ d'action différent ! Il faut qu'elle élargisse ce champ d'action, et pour cela qu'elle réclame son développement intellectuel complet, aussi indispensable à l'humanité que le développement intellectuel de l'homme : il faut qu'elle réclame sa liberté, sa responsabilité, le droit de participer à la confection des lois qui la régissent. Mais quand ce plein développement lui sera acquis, c'est pour sa tâche de femme et de mère qu'elle devra se servir de ses facultés nouvelles. Si elle dédaignait ce rôle, pour lequel elle est créée, son développement intellectuel même en serait faussé. Elle mutilerait cette nature féminine plus riche, plus complexe, plus mystérieuse que ne le croient les trop simplistes revendiqueuses de droits. Elle abolirait cette
force instinctive et spontanée qui est en elle, ce lien profond et irraisonné avec la nature : don d'inspiration qui, chez une femme de génie, doit atteindre son maximum d'intensité. Elle dessécherait dans la cruelle lutte de la concurrence, cette source de pitié et de bonté qui, de son cœur maternel, doit s'étendre sur l'humanité. »
Cette idée du sentiment maternel élargi, qui doit faire de la femme le défenseur de tous ceux que blessent les dures lois des hommes, Ellen Key l'exprime à plusieurs reprises avec une chaude éloquence. Pour elle, la Case de l'oncle Tom, l'admirable livre de Mme Beecher-Stowe, montre la voie au génie féminin ; il doit lutter contre l'esclavage, la guerre, l'oppression sous toutes ses formes.
Tout cela nous paraît si sympathique, et en même temps si satisfaisant pour les plus hautes ambitions féminines que nous concevons à peine les motifs de l'opposition.
Ils existaient cependant. Les combattantes purent dire qu'EUen Key jetait le discrédit sur leurs acquisitions nouvelles : les professions dites masculines. Qu'il était cependant nécessaire de les conquérir, ne fût-ce que pour déraciner le préjugé de l'infériorité féminine, et pour permettre à des femmes isolées, bien douées, d'arriver à leur complet développement.
Elles purent dire surtout qu'il est mauvais de
jeter la division dans un camp au moment de la bataille. Et, de fait, la brochure et les conférences d'Ellen Key, dont les antiféministes s'emparaient avec joie, attiraient à l'armée des cent mille vierges suédoises quelques désagréables brocards masculins.
Nous reconnaissons foien qu'en aucun pays on n'a vu autant qu'en Suède les hommes apporter leur aide aux revendications des femmes ; que le succès qu'elles ont si rapidement obtenu est dû en grande partie à cet appui fraternel ; que les relations entre les sexes sont le plus souvent, là-bas, d'une camaraderie cordiale que les Latins auraient grand avantage à imiter. Mais il y a cependant des antiféministes, dont le plus notoire est Strindberg ; et l'esprit de raillerie n'est pas inconnu aux bords de la Baltique. On vit donc Heïdenstam. dans Hans Alienus, dépeindre une certaine Betty, vieille fille « aux « yeux bleu pâle bordés de rouge, aux cheveux de « lin ternes et tirés, le nez pointu orné d'un pince- « nez. le front trop haut et bombé, la poitrine « plate... autrefois dévote, aujourd'hui féministe, « mais n'ayant fait que changer de catéchisme ». Et des femmes indignées accusèrent Ellen Key d'avoir provoqué de semblables moqueries ou de s'y être associée.
Cela pourtant était injuste. Célibataire ellemême. Ellen Key ne songeait certes nullement à
dénigrer les femmes privées d'amour et de maternité ; elle leur conseillait, dans le langage le plus élevé, de remplir le vide de leur cœur par un large amour pour l'enfance et la faiblesse. Elle leur conseillait de choisir une condition où l'instinct maternel trouvât son emploi. Sur ce point, elle prêchait d'exemple, renonçant à un travail de journaliste bien rémunéré pour se consacrer à une tâche d'institutrice fatigante et peu fructueuse. Elle ne méritait pas qu'on lui reprochât, comme le faisait Mlle Anna Sandstrom, « de jeter le discrédit, et même le ridicule, sur des femmes qui, privées des joies de la vie, n'ont que des espérances religieuses et un travail qui les occupe et les soutient ».
Pour ces pauvres sœurs Ellen Key n'a jamais montré que de la sympathie, et ce n'était pas sa faute si la malignité dénaturait ses critiques.
Mais le désaccord entre les deux camps avait une cause plus profonde. La brochure d'Ellen Key portait en épigraphe ces mots d'un auteur suédois : « L'histoire de la femme, c'est l'amour. »
Cette phrase, qui nous semble banale, caractérisait pourtant le litige. Les féministes avaient combattu, et avaient en partie vaincu, au nom de l'intelligence, de la volonté, des facultés communes aux deux sexes. Elles avaient réclamé le développement de l'esprit, dont la femme moderne ne consentira plus à se passer. Ellen Key venait
les rappeler à la vie sentimentale, familiale, dont aucune femme en aucun temps ne peut se passer sans déséquilibre et sans souffrance. Il faudra bien que ces deux tendances arrivent à se fondre en harmonie, il faudra bien trouver leur point d'équilibre. Mais cela est difficile, et avant d'y parvenir, la marche du développement féminin oscillera plus d'une fois d'un pôle à l'autre : élan vers rintellectualité, rappel au sentiment. Ce conflit se produira, non seulement entre deux groupes, mais même au fond de l'âme de chaque individu féminin richement doué. La querelle entre Ellen Key et les féministes n'est qu'un piquant épisode de cette lutte, qui se poursuivra sans doute à travers tout le siècle.
Episode piquant, car il faut le reconnaître, les deux partis se trouvaient situés au point extrême de leurs positions. Si la petite « Armée du salut féminin » poussait sa thèse jusqu'à l'absurde, déclarait, en de bouffons commandements, dont Ellen Key s'est cruellement moquée : « Qu'il faut considérer les actes et travaux de la femme non en eux-mêmes, mais au point de vue de leur utilité ou novicité quant à la cause féministe ; qu'il faut bannir le point de vue amoureux comme bas et impur .'. . . » Ellen Key, de son côté, combattait au nom de principes bien audacieux sur la liberté de l'amour.
Elle venait dire à ces austères luthériennes :
« Soyez belles, aimez. Il y a un crime contre l'humanité à laisser perdre ce trésor de joie et de charme qu'est la beauté, la grâce de la femme. Ne vous sacrifiez pas. Le sacrifice d'un être n'est bon pour personne, pas même pour ceux qui l'acceptent avec égoïsme. Trop longtemps le christianisme vous a enseigné le renoncement ; développez librement au contraire votre santé, votre force physique, votre esprit, votre faculté d'amour. Vous deviendrez ainsi un être supérieur et complet, et de tels êtres feront la joie autour d'eux. »
Ces idées, et l'ensemble des opinions d'Ellen Key sur le mariage (opinions qui nous apparaîtront dans un autre de ses ouvrages) pouvaient inquiéter, non seulement un groupe d'ascètes, mais bien des personnes imbues des idées courantes sur les lois de la morale sexuelle.
Nul accommodement n'était donc possible. On resta sur ses positions, et dans la mêlée confuse qui suivit l'apparition de la brochure, bons et mauvais arguments se croisèrent et s'entrechoquèrent. L'ouvrage d'Ellen Key eut cependant un heureux résultat. Elle y déclarait, en termes excellents, que les femmes ne doivent pas, de parti pris, mépriser les métiers manuels : « qu'il y a « un très fâcheux snobisme à ne considérer « comme nobles que les professions intellec- « tuelles. »
Les directrices modérées et avisées du mouvement féminin virent le bien-fondé de ce reproche.
Le réveil du travail manuel et des anciennes industries dans les campagnes, les écoles d'enseignement ménager, les fermes modèles, l'enseignement agricole dirigé par les femmes, tout ce mouvement qui pourrait bien aboutir à recréer en Suède, sur des données modernes, de nombreuses Commandantes semblables (pour l'activité du moins) à celle de Gôsta Berling ; tout ce mouvement sain et fécond était prévu et contenu dans la vigoureuse critique d'Ellen Key, qui déchaîna tant de colères. Un autre de ses reproches fut plus sensible encore aux féministes et leur fut également salutaire. Elle les blâma de borner leurs regards aux femmes de la bourgeoisie, et d'oublier la foule des ouvrières qui peinent sur les plus durs travaux. Le bel élan d'œuvres sociales, d'œuvres de solidarité, les crèches, les entreprises d'habitations ouvrières auxquelles les femmes de Suède ont apporté tant d'ardeur depuis quelques années, doit beaucoup à ces justes et sévères paroles.
Ellen Key demeura cependant, pendant de longues années, l'ennemie de tout un clan féministe
qui ne lui pardonnait pas sa trahison apparente. On peut supposer que la paix est signée depuis la publication, dans l'été de 1910, du livre intitulé le Mouvement féminin (1). Quinze ans se sont passés depuis la brochure belliqueuse, les questions ont évolué, et, toujours d'une parfaite bonne foi, Ellen Key ne cache pas qu'elle est influencée par cette évolution.
Elle ne renie pas, elle ne reniera jamais son idéal de tendresse féminine.
« Il importe, écrit-elle, que la femme soit élevée « au point de vue intellectuel pour sa mission « sociale. Mais si, pendant ce temps, elle perdait « son caractère (de tendresse), elle arriverait à « cette mission sociale comme un cultivateur avec « des outils perfectionnés d'agriculture, mais sans « la semence. »
Elle ne s'écartera jamais de ce point de vue. Mais elle constate que certaines expériences tentées ont réussi mieux qu'elle ne l'espérait. Les féministes ont d'ailleurs, en général, renoncé à leur idéal ascétique, reconnu que, « parmi les droits à revendiquer, se trouve le droit à un développement sentimental normal ». Socialement, un certain nombre d'entre elles ont subi l'influence d'Ellen Key et, se réclamant de ses idées, ont tenté de ramener leurs compagnes aux travaux traditionnellement attribués à leur sexe.
(1) Kvinnoi'orelsen. Stockholm.
Elles y ont parfois réussi, et cela a produit de curieux résultats. On a vu des femmes instruites et cultivées se faire bonnes d'enfants, parfois même femmes de chambre ou cuisinières. On pouvait voir, il y a deux ans, à Paris, une bonne à tout faire suédoise qui lisait Platon dans le texte grec ! Elle trouvait sa profession très favorable à sa santé, que le surmenage cérébral avait ébranlée.
Mais de tels exemples sont rares ; les préceptes d'Ellen Key ne sont généralement pas suivis avec une rigueur aussi paradoxale. Au contraire, une foule toujours grandissante s'en est tenue au premier féminisme, à celui qu'elle combattait en 189o, et les situations masculines ont été recherchées et obtenues par un très grand nombre de femmes.
Ellen Key. qui reconnaît ce mouvement irrésistible, étudie loyalement les résultats qu'il a produits depuis quinze ans. Il y en a de bons, et son opposition désarme.
Elle reconnaît que ce mouvemeat était nécessaire, est nécessaire encore: qu'il fallait détruire le préjugé de l'infériorité de la femme, développer son caractère et son esprit d'indépendance, pour lui acquérir tous les droits masculins. Mais quand chacune aura le droit d'entrer partout, elle en usera peu et reviendra au foyer, qui est sa vraie patrie. Et ici, Ellen Key se rencontre avec
M. Faguet, qui veut que les femmes aient tous les droits, quitte à n'en point user.
Mais il est certain qu'elles en useront longtemps, et le type de femme nouvelle produit par les habitudes d'indépendance, est très finement analysé dans l'ouvrage d'Ellen Key.
L'auteur se défend de faire une histoire complète du féminisme : et pourtant elle remonte bien haut, puisqu'à son avis :
« Le premier mouvement féministe a été le geste d'Eve cueillant le fruit de l'Arbre de Science! »
Ce mouvement, dit-elle, symbolise l'ensemble de révolution féminine « car le désir de sortir des limites tracées est toujours son mobile, et chaque époque a nommé péché, manquement à la loi de Dieu, le fait de franchir ces frontières, qu'on déclarait une fois pour toutes être celles de la nature féminine. »
Ellen Key fait un examen historique rapide et curieux des essais de vie indépendante de la femme. Avec raison elle voit une de ses manifestations dans un mouvement religieux qui avait un peu précédé en Suède le mouvement féministe. Les femmes, emportées par la vocation, prenant au sérieux la parole de Jésus qui dit d'abandonner les siens pour le suivre, quittaient la maison après de grands combats. Elles se faisaient liseuses, liseuses de la Bible au peuple. Les
pères avaient honte d'elles, les mères portaient le deuil, les frères se moquaient. Mais rien n'empêchait ces femmes de suivre la voix intérieure, de vivre selon leur propre idéal. Et ainsi, sans le savoir, ces illuminées préparaient l'émancipation, « à laquelle bien souvent, plus tard, la Bible en « main, elles devaient venir s'opposer ».
Les femmes ont donc manifesté leur indépendance. Qu'en est-il résulté? Le type féminin moyen a-t-il plus de vitalité, plus d'utilité sociale que celui d'il y a cinquante ans?
Ellen Key en est convaincue. Elle pense que la famille même, troublée d'abord par ce changement, a, en somme, gagné en richesse par les acquisitions nouvelles des jeunes filles. L'union apparente des familles anciennes cachait bien des rancunes sourdes, bien des résignations amères! « La jeune fille qui filait et tissait le linge, ali- « gnait de longues rangées de pots de confitures, « avant Noël brodait tous les soirs des cadeaux, « après Noël dansait tous les soirs », passait de pénibles heures. L'attente, pendant de longues années, devait user sa vie. c L'invitation à dan « ser, et après elle la demande en mariage, vien- « drait-elle ou non ? Tout homme dont l'ombre se « profilait sur le sol était examiné à ce point de « vue. » Avant même qu'elle eût vingt-cinq ans, la jeune fille voyait les regards de ses parents s'assombrir, et on lui laissait entendre qu'elle
avait fait banqueroute. Dans les familles modestes, elle n'avait le plus souvent pas de livres, pas d'argent à elle malgré son travail ménager incessant, point de jeux, pas de liberté.
Maintenant les petites filles de dix ans parlent de ce qu'elles feront plus tard ; les frères et les sœurs partent ensemble pour l'école ou l'académie, ont les mêmes intérêts et les mêmes sports. Le père et la mère, souvent, restent seuls au foyer, car les filles s'éloignent pour aller gagner leur vie et ne leur font que de courtes visites. Parfois ces visites n'amènent pas une joie sans nuage, car il y a des heurts entre la vieillesse et la jeunesse.... Mais parfois aussi, quand les parents ont marché avec le temps, quand les filles ont du tact et de la douceur, une bonne influence réciproque s'établit. Les filles puisent de nouvelles forces dans la tendresse de leurs parents, qu'elles apprécient mieux maintenant qu'elles vivent seules. Les parents confient à leur fille des soucis que celle-ci réussit parfois à alléger. Grâce à la vie laborieuse qu'elle mène, elle a maintenant une liberté d'esprit qui permet un véritable échange d'idées. On découvre qu'on peut acquérir les uns des autres. Le père qui. tout d'abord, soupirait en voyant disparaître les jeunes visages de la maison, reconnaît maintenant qu'il eût été insensé de retenir toute la bande, qui serait restée après sa mort les mains vides et
sans gagne-pain. La mère, qui avait aidé les enfants à convaincre le père, sourit quand celui-ci assure qu'il ne voudrait pas changer ses vaillantes filles contre des garçons.
Ces filles se marient, d'ailleurs, si elles le veulent, plus facilement que lorsqu'elles restaient enfermées au foyer. Il y a sans doute de nombreuses célibataires, mais cela a toujours été ainsi, et. au lieu d'être les « méchantes tantes » d'autrefois, acariâtres et méprisées, elles sont des créatures intelligentes et productrices.
En somme, il y a autant d'amour qu'autrefois, que toujours. Sans doute la petite troupe de féministes qui a mené l'assaut était d'idées excessives, bizarres ; mais toute idée nouvelle doit avoir ses excès.
D'ailleurs toutes ces bizarreries sont sans importance et il est même remarquable qu'un si grand changement ait pu s'accomplir sans créer trop de types grotesques; il en est dès maintenant de très harmonieux. La petite troupe féministe aura bientôt accompli son œuvre en obtenant pour la femme tous les droits qui lui étaient refusés, mais ce n'est là qu'un préliminaire. Le féminisme disparaîtra, et. la femme devra alors se préparer, en développant, en élargissant son sentiment maternel, à faire profiter de ses acquisitions nouvelles, non seulement l'enfant, mais toute l'humanité.
Il ne faudrait pas s'exagérer la place que les questions féministes pures ont occupé dans la vie d'Ellen Key. Esprit prodigieusement actif et varié, elle a parcouru tous les domaines de l'intelligence. On l'a beaucoup accusée de le faire au hasard, sans unité ni méthode, de n'avoir pas su dégager de son vaste travail une conception d'ensemble. Cette accusation ne nous semble pas fondée. La forme d'Ellen Key est désordonnée; mais de l'ensemble de ses œuvres se dégage avec force, avec une logique, parfois non apparente, mais profonde, une vigoureuse protestation de l'individu contre les contraintes collectives : religieuses, sociales ; un effort pour créer un critérium moral nouveau, qui sollicite le développement supérieur de chaque individu au lieu de l'entraver.
Suivons cette idée, qui nous servira de fil conducteur à travers son œuvre, et prenons d'abord son livre le plus audacieux (le premier qui art été traduit en France), L'Amour et le Mariage.
Ici nous comprendrons, bien mieux qu'à ïa lecture du Faux emploi des forces féminines* l'émoi des lecteurs suédois !
(i) De l'Amour et du Mariage. Paris, 1907.
L'idée centrale de cette œuvre, c'est que l'amour seul, le grand amour doit dominer les relations entre les sexes: tout lien est moral avec lui, et immoral sans lui. La fille-mère qui s'est donnée par amour, est plus digne de respect que l'épouse qui a accepté le mariage avec dégoût, ou continue à le supporter avec dégoût pour des motifs de convenance sociale. Le choix amoureux exprime une volonté de la nature, qui doit être obéie pour le bien de la race. L'auteur espère que l'humanité, perfectionnée, arrivera à se contenter pour toute législation du mariage de la phrase de Saint- Just: « Ceux qui s'aiment sonl mari et femme. »
Cela parut intolérable en Suède. Traduit en français. L'Amour et le Mariage n'indigna guère. Le Parisien, peu habitué à voir traiter de tels sujets par des âmes pures, ne put s'y tromper: c'était un livre vertueux. Il le lut peu, et eut tort, car c'est un beau livre: candide et enthousiaste, riche d'idées et d'images, manquant (comme tous les ouvrages d'Ellen Key) d'une composition serrée, mais rachetant ce défaut par l'abondance et la profondeur de la pensée et du sentiment. Sans doute l'auteur revient parfois sur un point déjà traité, mais comme un fleuve revient en méandres sur lui-même, apportant des points de vue nouveaux, une végétation nouvelle.
Devant la stricte morale, l'ouvrage est-il subversif? On peut le soutenir, car il est certain
qu'Ellen Key veut bannir toute notion de devoir des relations entre les sexes. La seule règle, l'unique fondement du mariage et par conséquent de la famille, ce sera l'amour, le « grand amour ».
Comment conçoit-elle ce sentiment? A peu près à la façon romantique.
« Egalement éloigné, dit-elle, de l'immoralité « épicurienne des races latines et de la moralité « luthérienne des races germaniques. Passion qui « exalte à la fois l'âme et les sens, qui pousse « irrésistiblement vers un être choisi entre tous. a L'amour enfin tel que Rousseau le montre après « Racine et l'abbé Prévost. »
Elle dit ailleurs : « L'amour tel que je l'entends n'a pas seulement en vue la continuation de l'espèce. A côté de cet instinct éternel, un autre sentiment a grandi ; il a germé dans l'impression de solitude de l'homme au milieu de ses semblables: impression d'autant plus forte qu'une âme est plus originale. Elle cherche un être à qui l'amour donne la force de ce miracle: nous délivrer du sentiment d'être étranger sur terre. Le grand amour naît seulement quand le désir d'un être de sexe différent se confond avec l'aspiration vers une âme de sa propre espèce. Il devient comme le feu, plus pur à mesure qu'il est plus ardent; et il se distingue du feu du désir comme la chaleur blanche du haut fourneau se distingue de la
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flamme rouge et fumante d'une torche portée à travers les rues de la ville... »
Et ailleurs l'auteur déclare que cet amour humain, si élevé, si pur, « remplacera l'amour divin, la religion qui recule devant la science... »
Blasphème aux yeux des Suédois, et à nos yeux, erreur profonde. Comment cet amour, lié à un être périssable, remplacerait-il des espoirs éternels ? Comment vivra l'être qui aura perdu son amour, quand, comme Ellen Key, il ne croit pas à une autre vie ? Il vivra connue il pourra, sans doute, comme vivent tous ceux qui n'ont pas la foi. Mais il ne fallait pas lui faire croire que ce pauvre amour, attaché à mille liens fragiles, pouvait lui remplacer une foi.
D'ailleurs, nous l'avons dit, c'est sur ce point qu'Ellen Key montre son mysticisme. Elle semble convaincue que. de deux êtres spécialement destinés l'un à l'autre, physiquement, intellectuellement, moralement, jaillira une flamme supérieure à eux deux, et participant en quelque sorte à la divinité. Il y aurait bien à dire, d'abord, sur cette destination spéciale de deux êtres... que le hasard seul rapproche, qui s'accommodent l'un à l'autre plutôt qu'ils ne trouvent d'avance l'un en l'autre des angles destinés à s'adapter. Mais, en admettant cette adaptation absolue, il ne sortira de l'union de deux humains qu'un amour humain
lui-même, c'est-à-dire sujet aux transformations, à la décroissance, à la mort. Or, c'est à un amoui absolu qu'Ellen Key nous convie, c'est à la recherche de cet amour qu'elle veut vouer notre existence. On n'a pas assez pris garde à ce point de départ mystique. Qui l'aurait compris exactement comme l'auteur, aurait marché, ainsi qu'elle l'a fait elle-même, vers le célibat, non vers l'inconduite. On n'a pas vu cela, et on a vu seulement, avec des indignations plus ou moins sincères, que dans cet amour absolu l'auteur faisait sa place à l'amour sensuel.
En effet, Ellen Key s'élève contre l'idéal ascétique de Tolstoï, contre l'horreur de toute joie sensuelle exprimée par Luther :
« La vie n'a rien à gagner à la production d'ascètes endurcis, arrivés en fatiguant leur corps, en desséchant leur esprit, à endormir une sensualité qui peut-être se réveillera tout de même brusquement un jour... Il faut triompher de ce préjugé nourri par le christianisme, qui attache un si grand prix à la pureté en soi : la pureté n'a de prix que si elle assure à l'homme une vie supérieure... C'est l'acheter trop cher que lui sacrifier la force et la joie... Au delà de la limite des neiges ne vivent que des plantes rabougries... L'humanité marche vors son plein épanouissement... Il ne faut repousser aucune richesse de la vie. Il ne faut pas plus réprimer l'amour qu'il ne faut répri-
mer la faim. Ce qu'il nous faut, c'est plus d'amour et plus de pain. »
On s'est indigné vivement encore de ce que l'auteur ne condamne pas deux êtres qui se sont trompés dans une expérience amoureuse à rester éternellement victimes de leur erreur. En effet, la monogamie prescrite au nom du devoir social est aussi pour Ellen Key un dérivé de l'esprit ascétique :
« On la prêche depuis des siècles sans que la morale sexuelle en soit relevée », elle n'engendre que douleurs ou hypocrisie. L'adultère et la prostitution sont ses compagnes clandestines.
Pourquoi repousser la franchise? « Si un nouvel amour doit créer chez un être un renouveau de jeunesse et de vie. qu'il ne se refuse pas cet amour ! »
Cependant l'auteur reconnaît que de pareils cas doivent être rares; que la stabilité des unions et de la famille est l'idéal désirable; et d'ailleurs comment ce « grand amour », qu'on ne rencontre pas toujours une fois dans la vie, s'y trouverait-il plusieurs fois! Les âmes qui le cherchent avec sincérité seront de nature trop élevée pour qu'on puisse redouter de leur part le libertinage. Et l'auteur place à la fin de son livre un projet de législation du mariage et du divorce qui n'est nullement plus large que notre législation fran-
çaise actuelle, et qui sauvegarde l'intérêt des enfants avec un soin très intelligent.
Mais, dira-t-on, il y a contradiction entre la conclusion et les prémisses! Non pas contradiction formelle, mais différence de degré. Et le cas n'est pas unique dans l'œuvre d'EUen Key. On la voit fréquemment, après avoir formulé, en des termes très vifs, des principes révolutionnaires, conclure sagement, et avec beaucoup d'esprit pratique. C'est que, mise en face des faits, elle est inconsciemment influencée par ce sentiment du devoir qui la guide dans sa vie, bien qu'elle lui livre bataille avec la plume.
Mais c'est seulement dans l'ordre pratique que se trouve cette contradiction. L'ensemble de ses théories, quoi qu'on en dise, est parfaitement logique.
Dans L'Amour et le Mariage, bien qu'elle ne pousse pas son principe jusqu'aux dernières conséquences, elle proteste contre les contraintes apportées au libre épanouissement de l'amour.
« L'homme doit travailler à développer son être. « Si l'ancien amour, mort, entrave ce développe- « ment, il doit avoir le courage de le rejeter. Rien « de plus sublime qu'un amour unique et fidèle, u mais nous ne pouvons pas toujours le créer. On « ne peut pas plus promettre d'aimer toujours que « d'être toujours bien portant. Ce qu'on peut pro- « mettre, c'est de veiller sur son amour, d'en faire
« la grande affaire de la vie. Mais s'il est mort « sans retour, nous ne devons pas rester liés à ce « cadavre. Les enfants mêmes ne profiteraient pas « de ce sacrifice, de l'union extérieure de parents « divisés, à l'influence contradictoire. L'amour et « le mariage doivent développer l'individu, non « le sacrifier. »
Dans Le Siècle de l'Enfant, elle déclare que: « Le crime pédagogique est de comprimer la nature propre de l'enfant en la surchargeant du poids de celle des autres... Il a besoin de paix intérieure, sous l'exubérance extérieure; il doit plonger seul dans son monde à lui, qui est infini, s'y orienter, le conquérir... Et on y pénètre brutalement par des questions, des remontrances, on corrige ses faits et gestes, on cherche à façonner, à polir le petit matériel humain pour en faire un exemplaire parfait dans la série des enfants modèles... Qu'il ait devant lui une âme neuve, un soi personnel qui a le droit de réfléchir par luimême sur ce qu'il rencontre, l'éducateur n'y pense pas... Il ne voit dans cette âme nouvelle qu'une manifestation nouvelle de la vieille espèce humaine, et il se hâte de mettre le jeune vin dans les vieilles outres. Les parents se désespèrent s'ils ne peuvent montrer chez leurs descendants les parfaites vertus exigées par la Société... ils dressent les enfants à réprimer leur nature... C'est
(i) Le Siècle de l'Enfant. Paris, 1908.
pourquoi les anciens types reviennent toujours dans le même ordre: gars solides, jeunes filles douces, fonctionnaires exacts, etc.. Mais des types nouveaux, des pèlerins de chemins inexplorés, des penseurs aux idées « non encore pensées », ceux-là surgissent rarement chez les gens « bien « élevés ». Loin de pousser l'enfant à faire comme les autres, il faudrait se réjouir de lui voir des tendances divergentes. « Il faudrait lui donner la « paix de conscience qui lui permette de se dé- « faire d'une opinion reçue, d'un usage courant. « d'un sentiment convenu ; il aurait ainsi une « conscience individuelle, et non une conscience « collective et d'une seule espèce comme l'est « celle de la plupart des hommes. »
Ce Siècle de l'Enfant est, de tous les livres d'Ellen Key, celui où la théorie s'appuie le plus solidement sur l'expérience. Elle connaît l'enfant. Elle a pénétré avec tendresse dans cette âme obscure ; son indignation contre le système des coups, contre l'éducation « à la grosse » des établissements nombreux, contre les « meurtres d'âmes » à l'école ; contre l'inefficacité d'un enseignement religieux formel, faisant répéter machinalement les phrases évangéliques du pardon des offenses, à l'enfant qui ne voit autour de lui que luttes et représailles: tout cela est fortement pensé, et les conseils donnés sur les leçons et les jeux peuvent être utilement médités par les pa-
rents et les maîtres. D'ailleurs le livre, traduit en dix langues, a eu un grand succès en Europe. On souhaiterait que des fragments bien choisis en fussent distribués dans nos écoles.
Dans Individualisme et Socialisme (1), l'auteur présente sa pensée sous un autre aspect, Quelque temps rebelle au socialisme, dans lequel elle craignait de trouver une forme nouvelle et pire de l'oppression de l'individu, elle s'y est convertie, sous l'influence de Vollmar. Elle a reconnu qu'en l'état actuel, l'incessante lutte pour le pain, avec les soucis, les chagrins laids et abrutissants qu'elle engendre, entravent d'innombrables possibilités de jouir et de créer...
« Les époux n'ont pas le temps de soigner leur « intimité, les parents de soigner les enfants, « l'école de les développer, car elle doit avant tout « leur conférer ces diplômes: hameçons à l'aide « desquels on pêche un morceau de pain. »
Le vieux socialisme, avec son nivellement forcé, son égalisation de tous les genres de travaux, lui paraissait intolérable. Mais maintenant que l'influence de l'anarchisme (dont elle rejette pourtant tout appel à la violence) l'a modifié dans le sens du respect de l'individu, elle s'en déclare partisan convaincu. Le développement de l'homme supérieur qui, pour Ellen Key, comme pour Nietzsche,
(i) Individualism och Socialism. Stockholm, 1895.
reste le souci dominant, sera facilité par un état économique meilleur.
« Chez nous, dit-elle, c'est souvent du peuple, avec un pasteur pour intermédiaire, que naît l'homme de génie. » Et combien de fois la misère a-t-elle empêché son épanouissement! Au nom même des droits de l'individu, elle adopte donc le socialisme.
Dans les très nombreuses études, portant sur les sujets les plus variés, qui forment les recueils intitulés: Lignes de la vie, Images de Pensées, Le petit nombre et le grand nombre, La Religion de la Vie, la même tendance se manifeste sous tous les aspects.
« Cherchez le bonheur, dit l'auteur à la jeunesse. Le bonheur et le devoir ne font qu'un. C'est seulement par le bonheur que vous atteindrez ïa plénitude du développement de votre être, et par là seulement vous enrichirez l'humanité. »
Et, en poursuivant cette affirmation, l'auteur se retrouve, au bout de toutes les routes, en opposition avec l'esprit chrétien qu'elle attaque sans merci. Selon elle, ce « cadavre du Christianisme » que suivant l'expression d'Ibsen, chacun traîne dans son cœur, empêche l'épanouissement de la vie. Elle démontre facilement, d'accord avec Tolstoï, que nul ne vit vraiment suivant l'idéal chrétien ; mais, au lieu d'en conclure, avec l'apôtre russe, qu'il faut revenir à cet idéal, elle conclut
qu'il faut se décider à en rejeter le nom et les apparences.
« Garder le pur idéal chrétien, et y conformer sa vie. cela est incompatible avec la civilisation. L'art, la science, le bonheur sont des païens éternels. Puis la non-résistance au mal ferait le mal roi de la terre. Garder cet idéal chrétien et n'y pas conformer sa vie, cela crée des êtres sans caractère, à la conscience malade, à la volonté brisée. Perdons cette illusion, que nous sommes chrétiens! Gréons un idéal auquel puissent se conformer nos actes. »
Mais quel sera cet idéal?
La vie. la vie de cette terre comme but en soi!
« Vivons la vie présente, en force et en beauté. <( Si nous demandons pour agir la certitude d'une « vie future, nous serions semblables à un fou qui « demanderait pour se mettre en mouvement le « matin la certitude qu'il vivra le soir!... Ce qui « se passera dans une heure sur terre est aussi « mystérieux pour nous que ce qui se passera « après notre mort. » Et ailleurs : « Ma forme « actuelle, l'heure actuelle est la seule sur quoi « je puisse agir. Il ne faut pas que l'enfance <( vive pour la jeunesse, la jeunesse pour l'âge « mûr. l'âge mûr pour la vieillesse, la vieillesse « pour l'autre monde!... »
Et cet autre monde, objet de tant d'efforts, Ellen Key n'en laisse même pas l'espoir à ceux
qui lui ont tant sacrifié. Evolutionniste, elle croit à la vie sans cesse renaissante dont tout être est une parcelle. Elle croit que les acquisitions morales de l'homme ne seront pas perdues, puisque rien ne se perd. Mais l'immortalité personnelle lui paraît un leurre.
Et alors une tristesse nous prend. Quoi! enlever à la race sGandinave ses espoirs mystiques? Frustrer les Ingmar Ingmarsson de leur grande ferme céleste (1) ? Chasser du royaume de Dieu où, depuis tant de siècles leurs efforts et leurs sacrifices terrestres ont dû leur conquérir de si immenses domaines, toutes ces robustes générations au visage calme et sévère? N'est-ce pas là une œuvre impie, et dangereuse même au point de vue purement moral ?
Et à ce point de vue, que peut produire de bon cette prédication passionnée des joies de ce monde, ces violentes attaques à l'altruisme?
« Si la jeunesse d'aujourd'hui, dit Ellen Key, « voyait son sang assez épuisé par l'altruisme; si « elle était assez pauvre de rêve, assez déformée « par l'écrasement social pour que sa plus pro- « fonde question de vie, son désir le plus ardent « ne soit pas son propre bonheur, il ne vaudrait « pas la peine qu'un doigt se lève ou qu'il s'élève « une voix pour la conservation de notre vie natio- « nale! »
(1) Jérusalem en Dalécardie, Selma Lagerlôf.
Et ailleurs elle proteste contre celte théorie du devoir qui consiste à. passer le verre plein à son voisin au lieu de boire soi-même :
« Ainsi le verre passera de main en main, il « restera plein, et aucune soif ne sera apaisée! »
Cette crainte de voir toute l'humanité repousser par altruisme la coupe de joie, paraît singulièrement chimérique à des gens habitués comme nous au spectacle d'une « lutte pour la vie » où l'égoïsme et l'arrivisme atteignent parfois la férocité.
— Est-ce vers un tel idéal, se dit-on, qu'Ellen Key veut conduire ses compatriotes? Sans doute elle s'en défend, dit à maintes reprises que la recherche du bonheur chez les âmes nobles se confond forcément avec la recherche du bonheur d'autrui. Mais les âmes nobles sont rares, et ce que la masse retiendra d'un tel enseignement, c'est qu'on doit créer son bonheur personnel à tout prix! Le danger est de ce côté, et il y a une singulière illusion à craindre que l'esprit de renoncement ne païalyse la jeunesse!
Et. raisonnant ainsi, on est presque tenté de joindre sa pierre à toutes celles qui ont déjà été jetées à l'apôtre du bonheur.
Mais si, en la quittant, on se plonge dans la littérature suédoise de ce dernier siècle, si on lit des peintures de la petite vie bourgeoise, telle que le peint par exemple Sôderberg dans la Jeunesse de Martin Birk, Levertin dans Les Magistère d'Osterâs, Ernst Ahlgren dans ses romans et ses lettres, une autre impression peu à peu se fait jour.
La crainte d'Ellen Key n'est pas si chimérique, sa prédication n'est pas si inutile!
Quelle est en effet l'âme moyenne qui se dégage de cette littérature?
Une âme en qui la contrainte religieuse, morale, sociale, a si fort et depuis si longtemps bridé les instincts qu'elle s'est presque substituée à eux. Chez les grandes âmes, cette contrainte, choisie et voulue jusqu'à l'héroïsme, engendre l'enthousiasme du sacrifice; et cela (Ellen Key le reconnaît) est un enrichissement, une exaltation de l'être. Brand mourra, les Dalécarliens, par leur exode, ruineront leurs terres et leurs proches: mais leur effort sublime élève l'humanité.
Chez les natures mauvaises, cette contrainte crée les hypocrites et cruels Soutiens de la So-
ciété. Chez les natures moyennes, que peut-elle produire ?
Demi-acceptée, demi-subie, au nom d'un idéal surhumain dont on répète mollement les formules, elle crée des âmes neutres, qui par un mouvement acquis devenu réflexe, refrènent comme péché tout goût vif, toute inclination passionnée. Des âmes qui ne vivent qu'une demi-vie, qui se cherchent dans les plus petites choses « des querelles à elles-mêmes », suivant l'expression d'Ernst Ahlgren; qui s'imposent sans cesse de (( menus sacrifices ne rapportant pas leur équivalence de joie »; à qui la beauté semble une tentation dangereuse; qui se courbent sans examen sous les plus dures disciplines, et n'en souffrent presque plus, tant elles ont restreint leurs désirs et développé leur soumission. En un pays où des légions d'âmes de cette sorte vivent anémiées dans une ombre crépusculaire, il faut bien que de temps en temps une main hardie vienne ouvrir les fenêtres et montrer le soleil !
Aussi toujours, à intervalles rapprochés, pour combattre la mortelle mélancolie que dégagerait cette foule à l'âme monastique collective, le génie de la race Scandinave a suscité des individus forts et révoltés venant prêcher la liberté et la joie. Leur tâche est ingrate, car ils blessent profondément la conscience nationale: ils la blessent dans ses traditions séculaires, dans ses plus
pures vertus. Mais ils apportent à la race un élément indispensable, sans lequel elle périrait.
Pour garder une attitude d'opposition à l'opinion régnante, il faut une âme bien trempée, voire même un peu dure et farouche. Nietzsche, qui a joué ce rôle vis-à-vis des Allemands, acceptait et proclamait qu'il était un « destructeur ». Ibsen déclarait que les caractères nécessaires à l'œuvre actuelle, ne peuvent être beaux, doivent seulement être forts. L'harmonie viendra plus tard, sous le troisième règne. Et voilà qu'un rôle de cette nature échoit à une femme !
Son esprit est aussi indépendant, aussi incapable de docilité que celui de ses grands confrères, révolutionnaires de la pensée. Sa tendance individualiste et anarchique est aussi nette que la leur ; son don d'expression souvent aussi virulent et aussi agressif.
Mais 'elle est bonne: comment son cœur supporterait-il la haine? Comment même, devant le nombre et l'aigreur des attaques, sa conscience, à de certaines heures, ne s'alarmerait-ielle pas? Souvent des tristesses la prennent. Dernièrement
à la lettre d'un jeune homme, Glaukon, qui, tout en rendant hommage à son talent et à son caractère, lui reprochait son identification du devoir et de la joie, Ellen Key répondait la lettre lassée d'une personne qui sent qu'on ne la comprendra jamais.
Et. en effet, entre les Suédois qui la jugent païenne, et les Latins qui sentent tout de suite qu'elle ne l'est pas. il est difficile qu'elle soit bien comprise. Il y a disharmonie entre sa mission et son âme. Ce sentiment du Devoir auquel elle livre bataille, il est en elle, tenace et profond.
Aussi, à de certains moments (en toute sincérité vis-à-vis d'elle-même) elle tâche d'adoucir les conflits, de s'arranger avec ses adversaires, de concilier des inconciliables. De là certains sophismes. certaines pages obscures qui viennent parfois conclure des études d'un sens parfaitement clair: des restrictions impuissantes à infirmer une œuvre dont l'esprit se dégage avec une grande vigueur.
— Ne m'accusez pas, dit-elle, de prêcher l'égoïsme. Le bonheur de chacun et le bonheur de tous sont inséparables.
— Pour vous, sans doute ! lui répond-on. Mais la majorité de l'humanité l'entend d'autre sorte Bien des hommes, en cherchant leur bonheur iraient aux pires turpitudes. N'ébranlons pas lf notion de devoir qui est leur frein.
— On changera une telle humanité! Par la sélection amoureuse, affranchie de toute contrainte sociale, des êtres plus harmonieux naîtront. Par une éducation meilleure, ils se développeront si bien, que leur joie et celle de tous arriveront à se confondre.
Il est trop aisé de répondre (et on l'a fait très fortement) que dans les êtres compliqués que nous sommes, le choix amoureux n'a pas toujours en vue l'intérêt de la race. Quant à l'éducation, si ingénieuse qu'elle puisse devenir, elle mettra des siècles à former des êtres dont le bonheur personnel soit en harmonie constante avec le bien général. Et il n'est même pas probable que de tels êtres soient jamais nombreux.
Mais ici Ellen Key se réfugie au pays d'Utopie. Avec Rousseau, qui a exercé sur sa famille et sur elle-même une influence très sensible, elle veut croire que la Nature est bonne; que, délivrée des maladroites contraintes exercées par certaines lois, elle reviendra à une primitive candeur.
La « Grande Suédoise » peut garder l'illusion qui la rassure, et se persuader qu'en venant prêcher la joie ici-bas, elle est venue prêcher la Vertu. Mais ce n'est qu'une illusion. Le devoir et le bonheur, malgré les plus ingénieuses confusions de termes, restent d'essence distincte. Le Bonheur est subjectif; le Devoir est si bien objectif
que toutes les sociétés se sont cru le droit d'édicter des peines contre ceux qui y manquent gravement, Nul ne peut dire que la loi morale doive se subordonner à la fantaisie individuelle. Sans doute Hercule A suivi la Vertu qui lui sembla plus belle.
Mais parfois la Vertu sera sans beauté. Parfois, même dans une société très améliorée, elle sera en querelle avec la Joie, et la notion du devoir restera indispensable pour choisir entre elles deux.
La religion du bonheur pourrait donc offrir quelque danger hors des frontières Scandinaves. Mais, au dedans de ces frontières, l'enseignement d'Ellen Key était utile à un peuple qui ne deviendra pas jouisseur, et qui tendrait à devenir ascète.
« Je ne peux rester ici, dit Oswald, dans les « Revenants. On nous y apprend à regarder la vie « comme une vallée de larmes, un fardeau dont « on ne sera jamais délivré assez tôt. Là-bas « (dans le Sud) on peut se sentir plein de joie « rien que parce qu'on vit. Cette joie de vivre qui « fermente en moi deviendrait ici un péché ! »
Ellen Key est venue affirmer que cette joie de vivre est une vertu. Ni l'un ni l'autre. Mais c'est un élément indispensable au développement humain.
L'homme a besoin, comme elle le dit fort bien, des antiques forces païennes: « Du scepticisme, de l'audace, de l'Amour du Beau, de la hardiesse, de la gaîté. »
Si elle est venue apporter tout cela aux Suédois dans leurs neiges, ils peuvent la remercier.