Tableau de Paris {Pays, 16 décembre
impuissantes à produire. Ainsi dans les arts, quand ils tombent aussi, comme la littérature, Farchéologie Tient remplacer les créations spontanées. Dans Tordre matériel, réimprimer les anciennes œuvres est un fait qui corresponde la reproduction des anciennes formes dans Tordre intellectuel et artistique. Hasard heureux quand ces formes sont reproduites avec le double sentiment de Texactitude et de la vie, et quand ces ouvrages qu'on réimprime sont choisis avec discernement!
Telle est la question que nous nous sommes faite à propos du Tableau de Paris (i). Gustave Desnoires terres a taillé dans les douze Tolumes de Mercier un livre substantiel et presque compact, comme Jules Janin tailla autrefois un livre concentré dans les longueurs de Clarisse. Seulement, ce qui fit trembler pour Clarisse ne pouvait troubler personne pour le Tableau de Paris, œuvre informe à peu près oubliée, et sut laquelle Desnoiresterres a pu pratiquer tou& les arrangements et retranchements jugés nécessaires dans ^intérêt de Tensemble.
Et, en effet, le Tableau de Paris serait resté dans la poussière des bibliothèques que la postérité s'en serait, j'imagine, fort peu inquiétée. La postérité n'a de temps, de justice et d'entrailles, que pour les grandes œuvres. Elle s'émeut beaucoup quand on lui déterre
i. Lecou«
MBRCIER 6
un poème de Milton ou une philosophie de Vico, mais les mérites relatifs sont pour elle peu de chose. Or, la postérité est restée, à propos du Tableau de Paris^ sous Tempire d'un mot cruel prononcé par un esprit séducteur : « C'est un livre — disait Rivarol — pensé dans la rue et écrit sur la borne », comme si la rue n'était pas un théâtre d observation tout comme un autre^ quand il s'agit des mœurs d'une grande ville, et même meilleur qu'un autre^ quand il s'agit de ses monuments I Et pour ce qui est d'écrire sur la borne, les moralistes) comme les voyageurs, n'écrivent-ils pas . où ils peuvent? Les pantoufles brodées et la table de palissandre ne sont pas, que je sache, rigoureusement nécessaires à un écrivain... Le mot de Rivarol n'est donc qu'un mot, et rien de plus.
Sans exagérer la valeur de Mercier et refaire une réputation posthume à un homme qui de son vivant eiit sa part de célébrité^ cependant nous croyons que son livre, réduit à des proportions qui le rendent plus clair et plus ferme, et passé, qu'on nous permette le mot I au philtre d'un homme de goût, peut attirer la curiosité et la satisfaire. L'idée de ressusciter ce livre était excellente. Figurez- vous quel bonheur ce serait pour nous s'il y avait eu autrefois un Mercier à Herculanum et qu'on retrouvât son Tableau?... Sans doute^ nous sommes aujourd'hui bien près du xvm^ siècle pour apprécier le bonheur d'avoir le daguerréotype de cette époque. Les mémoires, les romans, ^ tout ce
que nous n'avons point de FAntiquité, hélas ! — tout ce que nous avons du xviii* siècle, rend le Tableau de Paris, fût-il un chef-d'œuvre, moins piquant que ne le serait le Tableau d'Herculanum. Cependant, qu'on en soit certain I tout importe dans l'histoire des mœurs d'un peuple : non-seulement le détail des mœurs luimême, mais les moralistes qui en portèrent le poids ou le rejetèrent, en les jugeant. La Bruyère, qui retrouve la grande nature humaine sous le grand costume du xvir siècle, La Bruyère nous fait comprendre son temps autant par son genre de talent, sa manière à lui, que par la peinture qu'il en trace. Mercier n'est ni de cette portée, ni de ce style, ni de cette époque ; mais, tel qu'il est, c'est un La Bruyère de bas-étage, comme le xvm^ siècle lui-même est un siècle descendu. 11 ne manque ni de perçant dans l'observation, ni de nerf dans le style. Cette main, qui n'a pas l'adorable tournure de la main des maîtres, a des muscles et des veines, et sa force, on la sent, même quand elle est gauche ou brutale. Ëvidemment son siècle, tel que Mercier le représente, n'était pas digne d'avoir un peintre ou un moraliste plus grands que lui.
C'était un siècle didactique et corrompu auquel répondaient parfaitement, ce semble, le Tableau de Paris, c'est-à-dire la topographie et la statistique de toutes choses, et ce moraliste sans croyances livré, comme un autre moraliste (Duclos) auquel il ressemble,à ces instincts d'honnêteté grossière qui ne