‹ Femmes et moralistesChapitre 25 sur 36 · Amyoti · texte numérisé non relu

Amyoti

Weill n'eût peut-étre pas collé au front de son livre cette locution usuelle, vulgaire, qui semble chercher des échos dansTesprit de tous ceux qui la débitent, et qui doit plaire par sa simplicité familière aux amateurs du simple et du familier (et on sait s'ils sont nombreux, ces braves gens-là I), à tous ces messieurs Jourdain de lecteurs qui aiment que, dès le début, un auteur leur frappe, sans façon, sur la cuisse, et leur dise à la bonne franquette : « Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi I »

Et c'est aussi pour y mettre un gendre — à dîner avec soi — que Weill Ta écrite, puisqu'il s'agit dans son livre de fille à marier ! Marier sa fille et la marier bien, l'élever, de longue main, en vue de ce grand fait du mariage qu'il croit la destinée la plus sublime delà femme, ce notable embarras qui a tant fait gauloiser l'esprit français, cette vieille difficulté que les moralistes de l'ancien temps, les moralistes anti-réveurs, croyaient éternelle, — comme, du reste, ici-bas, toutes les manières d'être heureux, — Alexandre Weill a cru qu'il pourrait, en s'y prenant bien, la diminuer, ou complètement s'en rendre maître. II a cru, l'habile homme I que ce n'était là qu'une façon de bien jouer, et il a fait comme ces Joueurs de trente et quarante qui inventent les plus ingénieux calculs pour dompter l'indomptable chance, prévoir le hasard et organiser l'imprévu, toutes choses semblables.

Il a cru que dans le mystère, le mystère profond de

St J^AVAIS UNE FILLE A MARIER 21?

la vie, unô question d'éducation pouvait toujours résoudre une question de destinée : ce qui rendrait la vie aussi plane en réalité qu'elle est hérissée de complications formidables; et alors, moraliste appliqué exclusivement à la femme, il est devenu le Ghester- «^ field de mademoiselle sa fille, et il Ta formée pour un mari dans une suite de chapitres où il parle à la seconde personne, et qui ressemblent à des lettres, absolument comme le lord anglais, plus superficiel, formait pour le monde et la politique son gentilhomme de fils ly qui, je crois, aurait été un assez pauvre diplomate, et, à ce qu'il paraît, a eu toute sa vie assez mauvais ton I Décidément le vent souffle de plus en plus aux panacées I Nous parlions récemment de ce pauvre petit bon diable de docteur Feuchsterleben, ce divertissant médecin d'Allemagne qui enseigne qu'avec l'Apollon du Belvédère et de la musique on peut guérir de tout, comme avec un air de violon on guérit de la tarentule. Et voici Alexandre Weill, qui n'estpas Allemand, mais qui ne doit pas être né très loin de l'Allemagne si j'en crois certains reflets gardés sur sa pensée, qui pense à son tour qu'en disant sans biaiser à mademoiselle sa fille ses idées, à lui, sur les femmes et sur le gendre qui doit lui agréer, il trouvera ce merle blanc^ comme il l'appelle, qui n'est blanc souvent que parce qu'il s'est fourré de la poudre de riz quand il allait faire la cour à sa femme, mais qui finit toujours par l'edevenir l'autre merle que nous connaissons. Et si ce

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n'était là qu'une illusion de p^re de famille, dite en famille, nous n'en parlerions pas, et peut-être serionsnous touchés ; mais le livre a des prétentions à la théorie générale.

Cestla politique du mariage écrite pour des CésarineSi qui ne sont pas Borgia^ par un Machiavel plein d'innocence. A ce titre, il nous appartient. Il nous appartient à d'autres encore. Weill est un écrivain qui a de la vie, dans ce monde livré aux pâteux I Nous l'aimons pour cette raison et nous le lui avons dit, quoiqu'iU'aitoublié... C'est, de naturel, un très agréable conteur, naïf et attendri, une espèce de Greuze littéiraire, qui aurait toute la pureté de son talent s'il se débarbouillait de cette fumée de pipe qu'on appelle « la philosophie allemande » et qui encrasse (je pourrais dire un mot plus laid si je parlais la langue des tabagies) les plus jolies parties de ses tableaux.

Malheureusement, Weill, qui a parfois de l'aperçu, veut être philosophe, et il abandonne trop la délicieuse irêverîe du sentiment, qui est une plénitude, pour cette rêverie de la pensée, qui est un vide I II y a bien encore çà et là dans ce livre, qu'il a écrit pour la tête blonde de sa fillette, de ces touches honnêtes, tendres et rosées du Greuze qu'il fut dans ses meilleurs jours ; imais ce qui domine le livre, ce qui lui donne sa physionomie, c'est le philosophe^ et le philosophe qui ne doute pas une minute de son fait et qui morgue le lecteur de son aplomb suprême I Mon Dieu, oui 1 WôiU,

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retournant Jean-Jacques Rousseau, triste besogne ! nous dit dans la préface de son volume « qu'il ne sera « lu avec fruit que par les hommes d'honneur et les « femmes honnêtes, mais que les sots ne le liront pas « sans danger,,. » Bénédiction !

Nous haïssons tant les sots que nous sommes fort reconnaissant envers Alexandre Weill de leur faire courir un danger quelconque, et fort curieux de constater ce danger que les sots vont courir. Voyons donc cela I

Ce livre qui, malgré le déboutonné de son titre, était un livre très difficile à faire, car c'est le catéchisme des filles à marier, commence, non par Dieu, comme le catéchisme ordinaire de Nos Seigneurs les Évêques, mais par l'homme et la femme, lesquels sont, du reste, les dieux de ce temps humaniste et laquais^ qui porte la livrée d'Hegel sur toutes les coutures, a Tu ne sais pas ce que c'est qu'une femme, ma « fille, — dit Weill, — et il faut qu'avant de te marier « tu apprennes ce que c'est qu'un homme (rie), et de « nécessité il faut que tu le saches pour te marier et « être heureuse par le mariage. » Tel est exactement 4e préambule de Weill. Il va donc initier devant nous

sa jeune enfant à la connaissance de Thomme et de la femme, — ces deux problèmes qui ont fait blanchir bien des poignées de cheveux aux moralistes quand ils ont voulu à eux seuls les résoudre, — et, père inquiet, faire balustrade à la petite pour qu'elle puisse sans danger se pencher sur ces deux abîmes 1

Weill est un moraliste qui ne croit point à la supériorité de Fhomme sur la femme : « Il faut qu'un « homme soit bien sottement infatué de son sexe — « dit-il, presque avec colère, — pour pouvoir admettre « un instant (quoi! pas même un instant!) qu'un « être qui l'a formé, qui Ta nourri de son sang, sa « mèrey ou bien qu'un être né de ses entrailles, ssl fille, « lui soit inférieur. » On pourrait peut-être rétorquer à Weill le sang et les entrailles de sa phrase, et lui demander de quoi donc il est infatué, lui qui reproche à Fhomme l'infatuation de son sexe?... mais nous ne voulons qu'exposer ces bienheureuses idées qui font courir un danger aux sots! Weill, qui nie la supériorité de l'homme, ne veut pas davantage de l'égalité de l'homme et de la femme. Ah! bien oui ! Il veut la supériorité absolue de la femme : — sa supériorité morale, entendons-nous! car Weill est plus qu'un vert-galant, c'est un vertueux galant. Pour lui, la femme, mais âdèle ! est au-dessus 4^ tout.

En vain y a-t-il au commencement de son livre (page 22) une petite distinction dont la clarté est telle qu'en la transcrivant je renvoie à l'auteur la respon--

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sabilité de sa lumière : c'est que « une femme n'étant « jamais pareille à l'homme^ et autre chose étant Téga- « lité, autre chose la disparité, la femme est psychiquea ment l'égale de l'homme, et physiquement elle ne « l'est pas ». Cette distinction n'empêche nullement Weill de répéter, en la variant, cette affirmation, à laquelle il tient bien davantage: c'est que « la femme « mariée qui fait son devoir est supérieure à Thomme « (même quand il fait le sien?), et tous les privilèges « sociaux de l'homme (p. 31) doivent disparaître et « disparaissent devant la grandeur de la vertu de la a femme ». Weill, qui est fin comme M. Josse, passe tout le temps de son livre à faire reluire la beauté de cette vertu aux yeux de sa tîlle, comme celle d'un bijou dont il voudrait lui faire envie, et il a raison 1 Seulement, comme un tel bijou de vertu ne se trouve point dans le pas de la première bottine venue, il faut bien dire d'où la femme le tient et à qui ou à quoi elle doit le demander...

Eh bien, elle doit le demander à la physiologie et à son papa... et, sur ce point, Alexandre Weill est explicite : « Je ne te parle pas au nom de la religion, ma « fille... (on le voyait bien I...) je te parle au nom de la « nature, qui est la même partout, chez les civilisés « comme chez les sauvages, à Constantinople comme « à Paris, et que les hommes ont violée partout par « des lois particulières, malheur des femmes... » Or, c'est cette nature interrogée, cette physiologie bien

apprise, qui donneraient à la jeune fille de Weill, sHl avait vraiment une fille à marier, les notions nécessaires pour résister à tout, même à l'infidélité de son mari; s*il était jamais infidèle.

Alexandre Weill rejette avec beaucoup de mépris, et je l'en estime, la morale folle ou perverse des romans du temps, qui prêchent philosophiquement ou poétisent l'adultère ; mais il croit — Weill, que nous appellerons désormais Candide et non plus Alexandre 1 — qu'il empêchera les influences de ces romans ou leur curiosité; qui est déjà une influence, de pénétrer dans l'esprit de sa fille, en y opposant son système concentré de physiologie paternelle. Son livre n'en est que la leçon. Une leçon donnée en termes nets, qui pourraient bien faire lever de dégoût, dans sa poitrine virginale, ce jeune cœur divin de fille innocente.

On y voit, en effet (page 36), que « la concupiscence « de la femme est illimitée ; (page 49) que les plaisirs « de l'amour, dès qu'ils ne sont plus légitimes, expoce sent l'homme et la femme à d'horribles maladies; « (page 36) que la femme infidèle à un homme, par sa u nature même n'est plus fidèle à aucun autre homme » , ce qui n'est que la moitié du vrai, par parenthèse, carie vrai tout entier c'est que la femme n'est, de nature, fidèle à aucun homme, et ne le peut si Dieu ne l'aide pasi En sa qualité de bon physiologiste, l'auteur de Sifa-* vais une fille à marier ! n'oublie aucune des négations et des impossibilités de la nature delà femme ; seulement,

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il oppose cette nature très positive, qu'elle sent en elle, à la grande Nature vague, qu'elle n'a jamais vue ni entendue, et qui lui dit, par la bouche de monsieur son père, qu'elle « a voulu (elle, la grande Nature !) que « Vidéal de la femme résidât dans sa fidélité à un seul « homme », loi sans texte, mais qu'en fille suffisamment instruite de ses devoirs physiologiques la fille de Weill admettra.

Tels sont les enseignements de ce catéchisme pour l'instruction présente et le bonheur futur des filles à marier. Cela n'est pas, comme vous voyez, très saisissant ni très original, mais, en revanche, c'est un peu grossier, non pas dans les mots, mais dans le fond des choses; car la science, encore plus que le latin, brave l'honnêteté et s'en croit le droit. Je conviens qu'ici elle bnrave l'honnêteté pour l'honnêteté ; mais cela ne diminue point sa bravade. Matérialiste autant qu'il puisse l'être de doctrine et d'inspiration première, Weill, qui n'est pas un philosophe à une philosophie, mais un philosophe à plusieurs, n'est pas seulement matérialiste par le fond réel de son livre ; il prétend être encore spiritualiste par l'intention et par le détail.

Ouil philosophe, mais n'ayant pas une philosophie

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ordonnée et conséquente qui lui soit propre, pas plus qu'écrivain il n'a un talent littéraire tranché et pur, quoiqu'il en ait un, — mais non assez essuyé de ces f u* mées philosophiques qui en ternissent la couleur quelquefois charmante. Moitié artiste et moitié philosophe, moitié Français et moitié Allemand, Weill est confusément une foule de choses ; il n'est rien avec précision, avec la précision qui fait la nette, l'indéniable supériorité I

Son livre l'exprime bien, et c'est un livre fait, de langage du moins, avec des notions exprimées de cinquante systèmes différents. On dirait un flacon d'essence extrait de je ne sais combien de philosophies, — une eau de Mille fleurs philosophique, dans laquelle on reconnaît bien, quoique affadies les unes par les autres, toutes les erreurs qui portent aux tètes faibles et qui se confondent dans une petite infection très satisfaisante : ainsi le matérialisme français et le naturalisme du xvm® siècle, et l'humanisme du xix* et ridéalisme allemand et Thégélianisme, mais l'hégélianisme en gouttelettes, dosé homéopathiquement, à peu près comme dans le petit flacon si bien bouché à l'émeri du baron de Feuchtersleben!

Weill ne pourrait pas, quand il le voudrait, être hégélien. Le grain de poésie qui est en lui, et qui Ta fait peintre d'intérieur et de paysages dans quelques nouvelles et quelques romans, l'empêchera toujours de se donner entièrement aux idées de ce monstre d'abs-

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traction... et de concrétion, qui comparait les étoiles, ces radieuses fleurs du ciel, à une éruption de petite vérole. Et d'ailleurs, sentimental, attendri, cordial, aimant la famille, un naïf au fond, une bonne pâte d'homme, que la Fantaisie, cette boulangère ravissante, qui a des écus intellectuels et des trésors de sensation^ roulera jusqu'au dernier moment dans sa fleur de farine, sous ses roses mains potelées, l'auteur de Si f avais une fille à marier! ne pouvait ni se couler ni se figer dans ce dur moule à philosophe qu'on appelle l'hégélianisme; mais s'il ne le pouvait pas, et précisément parce qu'il n'est point du métal qui doit y entrer et en ressortir pour faire trou partout comme les balles, il n'en a pas moins en lui de l'hégélianisme en gouttelettes, et son îfléal, par exemple, ce mot inventé pour esquiver le mot de Dieu dans une foule de cas, est extrait de l'idée d'Hegel I

Mais, matérialiste ou spiritualiste, ou naturaliste, ou tous les deux ou tous les trois, qu'importe ! Qu'importent le genre des philosophies et les mélanges qu'il s'en est permis dans la chatoyante inconséquence ou confusion de son langage 1 Ce qui importe, et ce qui nous attriste dans ce livre, c'est la méconnaissance profonde de tout ce qui est religieux, — de tout ce qui est plus pratique et plus puissant que delà physiologie et de l'idéal pour faire des filles fidèles et heureuses ; car elles seraient résignées, le seul bonheur qu'on puisse se créer ici-bas !

L'étiquette à mettre sur la philosophie ou les philosophies de Weill m'est bien indiflférente, mais ce qui me cause presque de Thorreur dans ce livre dont je me promettais tant de joie, c'est la radicale impiété que j'y trouve, malgré Tâme honnête que j'y sens ; c'est enfln l'extinction, et l'extinction la plus complète, du sentiment chrétien, — de ce sentiment par lequel Weill, l'ingrat, est encore tout ce qu'il est quand il a raison contre l'immoralité de ce temps ! Le Dieu d'aucune religion n'est invoqué dans son livre. La femme toute seule, y est-il dit, voyant l'illimitation de sa convoitise, y invente « elle-même sa vertu «(textuel). Qu'a-t-elle besoin de Dieu, en effet, puisqu'elle peut inventer son bonheur et sa vertu à elle seule, et, le croirez- vous I « de prime saut », vous qui pensez que la vertu est une lutte, ou du moins une difficulté ?...

L'auteur de Si f avais une fille à marier! finit par étrangler son esprit avec son sujet. A force de regarder sa fille et d'attendre à 1 horizon le gendre qui doit y apparaître, il ne voit plus, moraliste raccourci, les autres jeunes filles d'un monde très compliqué, très varié, plein de vocations différentes, et que le seul mariage n'explique pas comme au premier jour de la création. Ainsi la vierge qui se consacre au service des pauvres et se fiance à Dieu n'est pas de son ressort paternel, et ne lui semble pas, comme la femme mariée à un être de son espèce, « la véritable prê^ ^< tresse 4e Vamqur (encore teiçtuel) »,

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Il faut pourtant se résumer sur un pareil livre* Pourquoi ne le dirions-nous pas ? C'est la plus mau« vaise des publications d'Alexandre Weill, lesquelles cependant sont nombreuses et vont chaque jour se multipliant. Alexandre Weill écrit vite. Il a des im« patiences d'auteur et un esprit plus facile que vraiment fécond, plus hâté de produire que mâle de production. Or, jamais il n'en a donné une preuve plus frappante qu'en écrivant ce livre, qui semble, ma foi I n'avoir pas trois ans de façon, quoiqu'il nous le dise* et qui ne calmera pas par une grande et forte satisfaction d'intelligence les démangeaisons qui prennent son auteur d'écrire.

Ce livre est un diamant faux à trente-six faces. Faux en métaphysique, si on peut dire qu'il y ait de la métaphysique dans ces bigarrures de philosophie sans étoffe; — faux en morale, puisqu'il la fait naturelle; — et faux en conception du rôle social de la femme, qui n'est plus qu'un rôle physiologique, car Vidéal est imposé par la nature au nom des lois physiologiques, lesquelles, pour Weill, doivent comprendre toutes les espèces de lois, il est faux encore, le plus souvent, par le style romanesco-philosophique, et, par-dessus tout cela, il n'est pas amusant 1 Je doute que les jeunes filles s'y plaisent et qu'il les persuade. Peut-être même ces tètes légères en riront-elles quelquefois, malgré les adroites paroles croquemitaines claquant si 4ru dans la préface, vous vous en souvenez : « Un

« pareil livre ne sera lu avec fruit que par deâ femmes u honnêtes et des hommes d'honneur I »

Mais, fruit pour fruit, les femmes honnêtes et les hommes d'honneur aimeront mieux celui qu'ils ont retiré déjà et qu'ils peuvent retirer à nouveau de la lecture des petits romans à la Greuze de Weill, faits ou à faire, que de son traité des filles à marier, adressé à mademoiselle sa fille. Pour mon compte, à moi, je m'attendais à mieux... J'y ai cherché, tout le long de ce livre, qui n'est long que par la sensation, ce danger qu'il cause auquel il devait exposer les sots, et ce bienheureux danger, auquel je m'attendais, je le cherche encore. Je n'en ai trouvé qu'un. Weill devinera bien comme il s'appelle ; mais il n'était pas pour les sots.

Il y a beaucoup de hardiesse — mais un Français est toujours hardi — à faire l'Anglais, quand on n'en fait pas une indigne caricature. Or, c'est là ce qu'a essayé Francis Wey. Il a voulu faire l'Anglais, mais sans bredouillement et sans grimace, en style très français, très ferme et très pur. Lui, Français et même un peu Gaulois, il a essayé de s'établir dans le fond d'une nature anglaise pour, delà, jeter son regard d'observateur sur la France, nous juger, et même nous raconter à nous-mêmes, d'une façon un peu plus nouvelle que s'il partait uniquement de ses impressions, que nous partageons, de Français. Comme, un jour,

i. Franciâ Wej»lDick Maon {Patfs^ 6 juillet 1862).

il avait écrit déjà Les Anglais chez eux, il a voulu écrire aussi Les Anglais chez nous. Il connatt bien son pays, et il s'est fait étranger pour avoir plus de succès dans son pays. C'était une idée. Idée, du reste, qui était venue avant lui au Bordelais nommé Montesquieu !

Ce très peu grave président, qui aimait l'antithèse, et dont le génie pincé et... pinçant tondait sur l'Histoire des épigrammes comme un avare tondrait de la laine sur un œuf, Montesquieu, lui, au xviii* siècle, avait fait le Persan pour être plus impertinent contre la France, sachant bien que la France est une femme de goût qui aime l'impertinence quand l'impertinence a de la grâce, — de la grâce, cette folie de nous tous, qui ferait aimer, je crois, les coups de bâton, si on savait gracieusement les donner! Seulement, faire le Persan comme Montesquieu, au xviii* siècle et même au xix®, s'il en prenait envie à quelqu'un, n'est pas si difficile

/ que de faire l'Anglais. Au xviii'' siècle, qu'est-ce que l'on savait de la Perse ? Il n'était pas malin de faire croire qu'on était Persan à ceux qui demandaient comment on pouvait Vêtre, et depuis, — depuis que nous les connaissons mieux, les Persans, — ce n'est pas bien malin encore. On s'en tirerait.

L'esprit oriental n'est pas très compliqué... Mais faire l'Anglais, c'est-à dire entrer, tout botté, dans

/ l'originalité du peuple le plus original, le plus profond, le plus insulaire d'esprit, d'impression, de jugement, qui ait jamais existé ; pénétrer, pour sa les as»

similer ud instant, dans les manières de sentir et d'exprimer d'une nation qui a jusqu'à une gaîté à elle,*^ — laquelle ne ressemble à la gaité de personne et dont le nom même est intraduisible, et reste, dans toutes les langues, de Vhumour, — c'est là une chose qui demandait plus qu'une prodigieuse souplesse de talent. Cela demandait du génie...

Ce n'est ni la souplesse ni le talent qui ont manqué. Mais, malheureusement, c'est l'Anglais I L'Anglais promis, l'Anglais que je cherchais, n'est point dans le livre de Wey. Du moins, il n'y est pas assez et comme il eût fallu l'y mettre, car il fallait l'y mettre beaucoup ! Francis Wey nous devait (il nous la doit toujours) la contre-partie d'Hamikon, qui, lui. Anglais de pied en cap, a été si complètement et si adorablement Français dans les Mémoires de Grammont. C'eût été bien joli, celai II fallait rendre sa politesse à l'Angleterre. 11 fallait lui retourner, pour ses Mémoires du comte de Grammont par un Hamilton, les Mémoires d'un Hamilton par un comte de Grammont^ et même je dispensais le Grammont en question de parler anglais!

Eh bien, nous n*avons eu, au lieu de cette chimère caressée, que les Mémoires de Dick Moon (i) par Francis Wey, qui est un homme d'esprit, mais d'un esprit très français, incommutablement français I Son

i^ Hachette, pibliqthêqtie des Chemins de fer^

Dick Moon {Dick veut dire Richard et Moon veut dire lune en anglais, — une lune trompeuse I), son Dick Moon est un Anglais abstrait, pâle comme la chose qu'exprime son nom, incertain, et, le long du livre, décroissant comme elle.

C'est un Anglais inventé par un lettré ingénieux qui parle à des blasés, et qui a besoin d'une forme littéraire un peu neuve pour donner à ce qu'il va dire de l'inattendu et du piquant. Ce n'est que cela ; mais, après tout, c'est cela I Pour ma part, je ne l'oublierai pas. Pour ma part, je serai toujours reconnaissant, comme d'une attention qu'on aura eue pour moi, de voir un homme se préoccuper d'être piquant et chercher des formes nouvelles, quand il ne les attraperait qu'à moitié. Oui I je sais bon gré à Francis Wey des pointes d'anglais qu'il a mêlées à son omelette française, à ce livre de causerie et d'observation sur la France, pour en relever le goût et en augmenter la saveur. Mais j'^n eusse voulu davantage. En littérature, je suis plus v^ Anglais que son Dick Moon, que son monsieur Clairde-Lune. J'aime le porto et le gingembre et suis un mangeur de caviar.

Cela dit brusquement à Wey, pour l'honneur d'une conception première qui me plaisait excessivemQnt,

mais qui supposait la chose la plus rare : Timpersonnalité, ou plutôt la personnalité caméléonesque d'un poète dramatique, je n'ai plus qu'à louer un livre vrai, spirituel, érudit, attentif à tout, et qui, sous prétexte de voyage, nous parle tour à tour politique, art, histoire, morale, société, avec une originalité qui n'a pas le profond, le mordant, la couleur étrange de l'originalité anglaise, mais qui, après tout, a la sienne. Originalité solitaire qu'il faut compter à Wey, parce qu'il ne la tient que de la nature propre de son esprit. Quand un homme est original en Angleterre, il l'est toujours deux fois, parce qu'il a l'originalité de sa race par-dessus ou par-dessous la sienne, tandis qu'en France, quand on l'est, on ne l'est qu'une fois, et même c'est beaucoup ! la race, ici, adorant l'uniforme et l'égalité, et chacun de cette aimable race voulant être son voisin bien avant d'être soi... Eh bien, Wey, — rendons-lui cette justice I — dans son Dick Moon^ n'a pas été son voisin, il a été lui-même, et savezvousce que c'est que lui?...

C'est un écrivain de verte allure, qui a des idées et des aperçus et qui les risque, et qui, dans ce temps de badauderie suprême et de bourdes infinies où Ton va du progrès universel aux tables tournantes, est de ces esprits à qui les paysans, qui rédigent leur phrase à la Montaigne, appliqueraient leur litote, comique et familière : a II est de ceux-là qui ne culottent pas un niais. » Pour moi, un grand éloge ! N'être pas niais dans un

temps comme le xix* siècle, où le génie lui-même peut glisser là-deàans... et où la niaiserie est passée presque à Tétat de mysticité, halte-là I je trouve cela agréable et téméraire I et je cause volontiers avec ceux qui échappent à cette loi de notre temps 1...

Francis Wey a le ferme bon sens qui devient, . en toutes choses, très vite le grand sens, et il a aussi cette mâle finesse de la prudence qui n'est pas la prudence femelle, celle de la lâcheté... Son style, à la trame serrée, étoffée à pleine main, solide, et dont je me permettrai de dire qu'on en sent le grain comme celui d'un maroquin étincelant qui prend et retient la lumière, est bien le style qui convient à un esprit net, avisé (que les sots croiront retors parce qu'il est* avisé), sagace enfin, et dont la sagacité naturelle a été aiguisée par l'étude première et continuée dç toute sa vie, — l'étude de l'Histoire.

Car l'auteur de DickMoon est un historien. C'est un moraliste aussi, je le sais, et je le montrerai ; mais c'est un moraliste qui, si je ne me trompe pas, a commencé d'étudier son latin de moraliste à l'École, des . Chartes. C'est là qu'il a fait ses humanités et âppri» ■ son humanité, l'homme étant dans l'Histoire tout entier, espèce, genre et individualités. Emporté, quand il sortit de cette nursery des petits Habillons qu'attend toujours la France, emporté à trois ou quatre facultés diverses, Francis Wey eut une manière de s'égayer à lui. Il fit de la philologie, mais nationale (toujours

Français!) et non pas étrangère, et dans un livre très amusant, et svelte à étonner, sur la langue et la littérature françaises, il mit des idées sous des mots, comme tant d'autres ne mettent que des mots sur des idées. Moraliste, d'ailleurs, parce qu'il était historien, et précisément parce qu'il était l'un et l'autre, il écrivit des romans, des histoires de cœur, un genre d'histoire pour lequel il n'y a pas d'École des Chartes, mais beaucoup d'autres écoles, dont l'enseignement est plus dur et qui n'ont pas été fondées par Guizot.

Son goût pour les arts était vif. Il écrivit sur les arts. Mais, toujours historien, il inclina surtout aux biographies des grands artistes, et il nous donna celle d'Hogarth, — un Anglais chez luiy qu'il amena chez nous 1 Au milieu de ces distractions laborieuses, Francis Wey, cependant, se maintint dans sa voie d'éduca* tion et d'études historiques, et il est récemment devenu quelque chose comme un des inspecteurs des Archives de France. Mais, fonctionnaire trop vivant pour s'encadrer exactement dans sa fonction sans la dépasser jamais^ et s'endormir quand elle est remplie, c'est en courant des Archives d'un département aux Archives d'un autre département qu'il nous a écrit son Dick Moon^ ce Guide des voyageurs comme on n'en avait pas encore vu, ce livre de poste intellectuel dans lequel, à travers tant de choses, l'Érudition trotte et galope, légère, court vêtue, en petite veste, les houppes rouges au fouet qui claque et qui cingle, et ne s'était point

vue en pareil costume et à pareille course, cette formidable cul-dejatte d'Érudition, décente Callipyge qui d'ordinaire reste assise et qui n'a jamais enlevé sa base de plomb dans les airsl

Tel est, pourtant, le tour de force et de souplesse que Francis Wey a fait faire à cette vénérable Empêchée. Il l'a dépêtrée, fourrée à cheval, et il a fouaillé la bête! Boute-en-train qui, de l'entrain, lui en a donné. Quoique nourri de cartulaires et rassasié de parchemins, — du moins je l'imagine quand je vois ceux qu'il a consommés, — Wey ne ressemble nullement à ces sédentaires de cabinçt à qui la digestion de tout ce qu'ils ont avalé pèse. Lui digère très bien et très vite, porte légèrement les choses vastement absorbées; digestion leste, mémoire leste, esprit leste, par suite d'un estomac intellectuel très bon. En somme, il a toujours passé pour un gaillard d'érudition, très vif, très éveillé, très dispos, et dont la riche santé et le tempérament heureux ont dû in-» quiéter et mécontenter souventes fois ses maîtres, les bilieux ennuyés de l'Histoire majestueuse I Comme les pats de La Fontaine

Qui, les livres rongeants, Se font savants jusques aux dents,

Wey est bien savant jusque-là, mais il les montre toujours dans un sourire très franc, ces dents saines que la science n'a pas gâtées et sur lesquelles le Pédan-

'"~ FRANCIS iRTEt 237

tisme n'a jamais allongé son insupportable moue et fait son museau de dignité. Voilà Weyl Francis Wey I qui devrait bien plutôt s'appeler François et laisser là son nom anglais. Tel est ce Roger Bontemps, ce bénédictin de robe courte qui Ta rentrée dans sa culotte de peau, et qui postillonne pour le compte de l'Histoire et nous rapporte, des postes qu'il court, toutes sortes de fieurs d'érudition oubliées dans nos archives, ces serres de choses mortes! Tel, enfin, cet adroit et aimable dédaigneux de la peinture d'enseigne de l'Histoire, qui n'a pas eu cette ambition grosse et a mieux aimé d'être ce miniaturiste charmant qu'on appelle un anecdotier historique.

U y a, en effet, des anecdotes excellantes dans son Dick Moon^ et jusqu'ici inconnues, et c'est là le côté par lequel ce livre à plusieurs faces me plaît le plus... Vous étes-vous quelquefois rendu compte de l'importance de cette toute petite chose, l'anecdote, en histoire?... L'anecdote serre l'homme de près, le déshabille, l'habille et ne babille point, mais le pointillé souvent d'un mot! C'est la verrue de Gromwell, vue au microscope. L'anecdote éclaire souvent l'Histoire comme une lentille de cristal. Francis Wey l'adore, mais il la veut nouvelle, et il a, pardieul raison. L'anecdote lieu commun est horrible. Elle perd, à l'instant même, son caractère de point d'or dans le clair obscur. Celles que Wey nous donne en beaucoup d'endroits de son livre, disons qu'il en a la primeur.

Il en cite plusieurs sur Louis XI, qu'il appelle spirituellement Véchevin Louis le Onzième^ et qui peignent rhomme, cet homme de bonhomie que Déranger prenait — oh I oh I — pour un Tibère, parce qu'il eut quelques sévérités dans un temps qui les méritait toutes ; Loys Unze (appelons-le ainsi toujours ; il me semble mieux lui sous cenomi), Loys Unze, le seul bourgeois que j'aie jamais aimé I

Wey nous en a donné encore de curieuses sur les Templiers (Philippe le Bel et Clément V dans le souterrain de Poitiers), mêlées à des renseignements non moins curieux, tirés du chartrier poitevin. Impossible de citer toutes les anecdotes de ce livre qu'il faut lire, et qui se lèvent de tous les chartriers des villes que parcourt, dans son carrick anglais, cet antiquaire^ qui n'est pas celui de Scott, lequel nous amuse en nous faisant rire un peu de lui à ses dépens, il faut bien le direl tandis que celui-ci nous divertit sans qu'il soit jamais pour rien de sa personne que de son esprit dans le divertissement qu'il nous a donné.

Eh bien, voilà, selon moi, le meilleur de Francis Wey et de son Dick Moon à Paris, c'est-à-dire en province, car il faut s'entendre avec ce narquois de Wey, qui

: sait pourtant, d'ordinaire, dire très bien la chose comme eUe est ! Le meilleur, en lui, c'est Tantiquaire. c'est le déchififreur de titres, c'est le savant, — un savant jare, le savant qui ne rabâche jamais I II n'est pas qu'antiquaire pourtant, l'auteur de Dick Moon; il ne regarde pas que de vieux textes dans des greffes et de vieilles inscriptions dans des cryptes. Il regarde tout, ce rôdeur, d'un œil grand ouvert, perçant, lumineux I Il regarde le dedans et le dehors, le dessous comme le dessus des choses, l'envers et l'endroit, la ville en ruines, la ville bâtie, la ville partie, la ville qui reste,

. l$i grande tournure des monuments, le profil des maisons, la rue, le visage des passants, le paysage, et jus<][u'à l'air ambiant et la lumière dans lesquels tout vit, se tient ou se meut! Son regard fait jusqu'à des percées dans les sociétés de ces villes qu'il traverse et au foyer desquelles il faudrait s'asseoir pour bien les connaître. Il n'y a pas qu'un descripteur et un artiste, je l'ai dit, il y a un moraliste dans Wey. Il a, à un très haut degré, l'indépendance du moraliste, qui ne se laisse imposer par aucune hypocrisie de sentiment ou de société.

Lisez, pour en juger, son chapitre sur les médecins, ces confesseurs du corps, qui tiennent, par en bas, une société matérialiste, et dont on ne dira jamais le mal qu'on a dit des confesseurs de Tâme, qui, du moins, tenaient la société par en haut I Lisez son chapitre sur les enfants, les petits bas bleus et jambes

24Ô FEBOIËS ET MORALISTES

écossaises, sur le règne du bambin^ comme il dit. Un des bons ridicules de ce temps! Lisez même son chapitre des deuils maternels^ que je n'ai pas la force de louer, mais qu'il a eu la force d'écrire. Lisez tout cela, et vous verrez qu'un moraliste, de bonne trempe, est là sous ce sourcil, trop froncé, d'Âlceste. Alceste, ahl j'ai toujours cru qu'on ferait un fameux écrivain avec seulement quatre styles, qu'on mêlerait adroitement : le style d'Alceste, de Philinte, des deux Marquis et de Célimène. Seulement celai L'Alceste est, par moments, dans Wey, mais j'y voudrais les autres, qui n'y sont pas plus que l'Anglais, — l'Anglais sterling sur qui, d'après le titre, j'ai eu la précipitation de compter I

Mais, en résumé, avec ses défauts et ses indigences, le DickMoon augmentera, j'en suis persuadé, la bonne renommée de son auteur. Je l'aime, cet auteur, quoique je ne pense pas toujours comme lui, et j'aime son livre pour les choses nouvelles et vraies qu'il y a mises, et quoiqu'il y ait quelques erreurs. Je me permettrai d'en indiquer une petite, — un grain de poussière que d'une chiquenaude Francis Wey fera tomber. Elle est sur Lemierre, qui n'a fait qu'un beau vers dans l'opinion de son siècle, lequel en resta 3tupéfait. Il n'y avait pas de quoi.

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Et ce vers, Wey en orne Esméiïardî Je me permeti$

PRANCtS WEY 241

cette revendication, parce qu'il ne faut pas voler à un pauvre le seul écu quMl ait jamais eu, fût-ce pour le donner à un autre pauvre, d'ailleurs, comme Esménard, plein d'indignité. Les autres erreurs de Dick Moon, qui ont un caractère moins immoral, ne regardent pas mon ignorance. Elles n'empêcheront pas le plaisir qu'on prendra à ce livre attachant, qu'on lira en wagon, et ailleurs. Et cependant j'ai presque contre Francis Wey une rancune. Dans son livre de Dick Moon^ je vois l'Est, le Midi, le Nord, et même un peu de l'Ouest de la France, puisque j'y trouve la Bretagne. Seule, la pointe de ma bien-aimée presqu'île du Cotentia n'y est pas. J'aurais tant aimé à vous en parler!

Quand un livre n'est pas un livre, on lui met indifféremment deux titres. On pourrait môme en mettre trois. Quel rapport y a-t-il, je vous le demande, entre Madame de Sévigné, qui fut vertueuse comme... Célimène, et les femmes réellement, robustement vertueuses du xvii® siècle?... J'avoue que je n'en vois aucun. Est-ce que les deux ou trois amoureux assez ridicules et assez méprisés que je trouve dans l'ouvrage d'Hippolyte Babou seraient, à ses yeux connaisseurs, une preuve de sa vertu, à elle ?... Mais sans être madame de Sévigné, quelle femme n'a dans sa vie deux ou trois amoureux ridicules, deux ou trois de ces bonnes potiches à sentiment dont on ornemente son boudoir... et son amour -propre?...

1. Hippolyte Babou. Les Amoureux de madame de Sévigné; les Femmes vertueuses du grand siècle (Pays, 26 septembre 1862).

Madame de Sévigné et ses amoureux, ces patiii qu'elle régalait de petites faveurs innocemment perverses, n'a donc rien à faire avec les femmes vertueuses pour de bon du xvii* siècle, avec ces saintes dont Tabbé Maynard, Téminent auteur du Saint Vincent de Paul^ nous écrit en ce moment la vie ; et si Hippolyte Babou, de cette main légère qui est la sienne, nous les mêle à madame de Sévigné et à ses amoureux, dans son volume, comme des cartes à jouer qu'on fait se retrouver dans le même paquet, c'est que Babou, qui sait bien ce qu'il fait et qui ne fait que ce qu'il veut, ne veut être aujourd'hui qu'un faiseur de tours de cartes avec l'Histoire. Demain, il sera, s'il lui convient, un historien de point en point. Attendez demain I mais, pour aujourd'hui, vous n'aurez qu'un recueil d'essais historiques très jolis (vous voilà bien malade I) sur des figures célèbres ou oubliées du xvii* siècle, et cela dans le but respectable de rire un petit et de nous amuser.

Hélas I rire un petit ^ c'est à présent une grande affaire I Le livre que voici est la révolte (ce n'est pas la revanche) d'un homme d'esprit, qui vit encore, contre l'ennui qui nous tue partout, même dans l'Histoire. Tenez I dernièrement, je lisais le livre sur Louvois de Camille Rousset. Camille Rousset est un de ces assassins, du plus grand mérite, qui nous tuent d'ennui, et j'admirais avec quelle peine, quel labeur, quelle conscience, quelle correction et quelle perfec-

tîon, il avait obtenu celui de son livre, qui véritablement est de première qualité. Eh bien, c'est cette peine, ce labeur, cette conscience et cette perfection dans Tennui, dans cet ennui que Ton tire de l'histoire la plus intéressante avec une force de plusieurs chevaux, qu'Hippolyte Babou n*a pas voulu prendre à sa charge 1

J'endormirai monsieur tout aussi bien qu'un autre I

Parbleu I il l'aurait pu. Il aurait pu nous endormir et nous plomber de ce sommeil-Rousset qu'on débite avec le brevet d'invention délivré par l'Académie. Mais il a mieux aimé nous tenir éveillés. Il a mieux aimé être agréable, être piquant, et même ça et là surprenant, sur des sujets usés et aplatis par le rouleau de tant de pédants qui passe dessus depuis des années I piquant et intéressant sur ce vieux et archivieux thème du xvii* siècle, après Cousin, Sainte-Beuve, Bordas-Dumoulin, Pierre Clément, Lanfrey, Thomas, Fournier, qu'il cite, le traître comme s'il les estimait, et derrière lesquels il se met, l'hypocrite 1 avec un respect qui m'inquiéterait, moi, si j'étais de la bande, car un mouvement est bientôt fait, et Babou est très souple I Aux surprises que son livre nous cause, il pourrait ajouter celle-là pour ces messieurs... On n'est jamais sûr de ce qu'on tient ou de ce qu'on attrape. Quand on recherche autant l'agrément et l'amusement dans l'Histoire, que sait-on ? On peut les pousser jusque-là I

Car, je Tai dit, amuser et surprendre, voilà toute la visée actuelle d'Hippolyte Babou, qui est un homme d'esprit comme Rivarol Tentendait, et pas autrement. Ne vous y trompez pas! La notion de Fesprit est maintenant fort gâtée. L'esprit (disait ce docteur en cette chose) a pour essentiel caractère de surprendre, d'étonner, de remuer, de déranger, de faire coup de pistolet, lumière, bruit et trouée dans les cerveaux environnants! Or, c'est là ce que Babou a voulu faire en plaçant sous la même couverture Les Femmes vertueuses du grand siècle et Les Amoureux de madame de Sévigné (i). Impatienté, je le conçois, de toutes les lectures qu'on nous force à remâcher sur le xvn* siècle et qui nous laissent parfaitement tranquilles, Babou s'est dit : « Sont-ils assez éteints? » Et avec ce geste, passablement fat, je l'avoue, qu'il a en causant avec nous, quand il enflamme l'allumette de son cigare à la hauteur de son front joyeux, il a ajouté, l'incendiaire : « Je m'en vais tout à l'heure vous montrer qu'on peut mettre de l'esprit dans l'histoire I J'en mettrai comme vous autres, mes bons hommes, y mettez des faits I Je vais vous montrer qu'on peut être substantiel comme un monsieur lourd, — exact comme un monsieur imbécille, — fidèle comme un commissionnaire qui répète ce qu'on lui a dit, — et cependant rester léger, brillant, pénétrant, ce qu'on est, parbleu I avoir enfin,

i. Didier,

encore une fois> les qualités qui furent françaises et qui maintenant ne le sont plus I »

Et là-dessus, paf 1 (un de ses mots encore), il a retourné Vusage antique! il a supprimé le solennel/ lia trouvé que Cousin adorait les coquines, et du coup il a adoré la vertu. Je le comprends, c'est à en dégoûter... Il a fait du Vieux net*/*mieuxque Fournier. Très dandy par ce côté-là qu'il étonne, mais qu'on ne Tétonnepas, il a raconté sans s'indigner les faits qui indignent les dadais honnêtes. Il se moque bien des tragédies I Il a eu ce joli mouvement qui dit : « Je n'y tiens pas I » des choses que les autres seraient heureux de ramasser... Il a gardé sabonne humeur jusqu'à la fin, gai à trois pas du sérieux. Il a eu de la force tout près de la grâce, et, ma foi! pour que la surprise y fût mieux, une ou deux fois il s'est risqué à être profond, et il l'a été, cet esprit capable de tout. Il l'a été à deux places sur lesquelles nous nous arrêterons, s'il vous plaît...

Oui I il a été profond ! et il a si bien réussi qu'il trouvera bon de l'être encore et que, plus tard, il reviendra à cette profondeur qu'on n'aurait pas, certes ! soupçonnée dans l'auteur épigrammatisant des Lettres satiriques^ le romancier aux nuances fines des Païens innocents^ le boute«en-train qui, quand cela lui plaît, rigole avec l'Histoire, — qui la ferait sauter comme une femme ou comme un bouchon de Champagne rose versé dans la coupe mousseline d'un style transps^rçnt, semé <|'étincelles, et qffer^

à ceux-là qui aiment THistoire, — corsée, mais non pesante, — et qui savent que les vins les plus purs doivent se boire dans les cristaux les plus légers!

Vous rappelez-vousle mot du vicomte de Bonnay au comte de Mirabeau, un soir d'une de ces orgies politiques connues sous le nom de séances de TAssemblée Nationale? Mirabeau l'apoplectique, le pourpré, le chevelu, qui prélassait alors à la tribune son épouvantable bedaine que son génie faisait trouver belle (ô omnipotence du génie I), Mirabeau donc, à qui Ton venait d'opposer une raison historique, s'écria qu'il méprisait r Histoire, quand de Bonnay — un Rivarol dé la droite — lui lança, d'une voix qui vibra comme une flèche : « Elle vous le rendra bien, monsieur de Mirabeau ! » et la prophétie s'est accomplie, comme si de Bonnay avait été de Jérusalem. Eh bien, Hippolyte Baboune méprise pas l'Histoire I II laisse cette sottise à Mirabeau embarrassé. Mais dans son volume d'aujourd'hui, excepté à ces deux endroits qu'il est convenu que je vous montrerai, il ne l'étreint pas assez vigoureusement, l'Histoire I II monocordise des doigts avec elle. Il badine. Il la traite sans cérémonie, et l'Histoire, ainsi traitée, le lui rend un peu. C'est là ce qui sans

doute explique qu'un homme comme lui ait pu se laisser prendre par madame de Sévigné, comme s'il eût été du bois dont on fait les Walkenaer I

On périt souvent par ses meilleures qualités. Ce qu'Hippolyte Babou doit surtout craindre et surveiller en lui, c'est cette légèreté d'esprit si rare à présent, et que, pour mon compte, je trouve charmante... Il Ta rencontrée dans madame de Sévigné, et nous sommes tous des Narcisses I II en a raffolé. Il est tombé> lui aussi, amoureux de cette créature si légère d'esprit, de conduite et de tout, qu'il n'a pas osé mettre, il est vrai, dans ses Femmes vertueuses du grand siècle^ mais dont il a parlé comme si elle était une vertu, elle qui n'était qu'une coquetterie I A la page 76 du présent volume, n'a-t-il pas écrit : « La vertu de cette âme enjouée... » ? Ohl l'enjouement, monsieur, c'est vous qui vous moquez de nous pour l'heure I Babou ne nous a pas donné de notice particulière et précise sur madame de Sévigné. 11 ne nous l'a fait voir que réverbérée dans les sentiments et dans les lettres de ses amoureux Ménage et Bussy-Rabutin, et du posthume qui se nomma Horace Walpole. Mais cette Sévigné de reflet lui a suffi, et il en tient aussi pour elle :

Vous en êtes un peu, dans votre âme, entiché.

Il l'est même si fort qu'il a écrit sur elle de ces mots poétiques et idéalisants qui la déguisent, et que je suis fâché de trouver sous cette plume de goût, qui

iSO FEMMES ET MORALISTES

devrait peindre ressemblant, en parlant dVne fenime aussi connue que cette blonde espiègle : «A quinze a ans, — dit-il, — Marie (c'est madame de Sévigné) « n'avait rien de cette timidité virginale, ou, si Ton c veut, de cette gaucherie innocente que les jeunes « filles rapportent du couvent dans les plis de leur « robe montante. » Et cela, je crois bien que c'est vrai ; mais que dirons-nous de ce qui suit ? « Le feu « de ses yeux éclairait Pespace autour d'elle I Malgré ■ a sa pureté rayonnante, ce regard savait tout, parce « qu'il avait tout deviné l »

Oh 1 oh I Babou est du Midi, je crois, et voilà qui est diablement chaud, diablement soleil de Narbonnei Pour ma part, je ne crois pas beaucoup que les yeux bleus, spirituels et taquins de madame de Sévigné éclairassent Tespace autour d'elle. Il y avait des lustres pour cela 1 Us se contentaient de briller de malice et de gaîté, dans cet espace qui était une ruelle ou le cabinet bleud'Arthénice, ou quelque salon du Marais. Je ne crois point au feu des yeux de madame de Sévigné ; je crois à leur lumière.

Je ne crois pas non plus à sa^ pureté rayonnante, ni même à sa pureté du tout. Elle fut sage, mais elle ne fut pas pure, cette femme qui jouait aux amoureux et qui, dans le livre même de Babou, se laisse manger ses bras nus par de vilains hommes comme Ménage, qu'elle avait raison de ne pas aimer. Elle fut sage, comme" le poisson est frais lorsqu'on le met dans de

la glace. Naturellement elle y était. Elle a dit quelque part, avec cette expression hardie qu'elle avait, comme un page, dans cette société qui montrait sa gorge comme on ne la montre plus, mais qui était collet^ monté dans le langage ; elle a dit, de je ne sais plus quelle froideur de son temps : « C'était de la citrouille fricassée dans de la neige. »

Elle. n'était pas de la citrouille, elle, mais elle était de Tananas I Oui I de Tananas dans de la neige, c'est un sorbet exquis, et c'est madame de Sévigné I Allez ! ses yeux n'étaient qu'une gelée bleue. On les trouvait jolis, scintillants, dardants, agaçants ; ils plaisaient à l'esprit ; mais ils ne disaient rien à l'âme I Prude, en somme, sous ses airs de page, honnête toute sa vie sans que cela luicout&tun sou d'efifort pour le rester, coquette d'esprit, de coifiFure, de corsage, de bras nus abandonnés, qui se donnaient à tous et qui n'ont jamais étreint personne, coquette même de maternité, madame de Sévigné résume en elle deux figures de Molière qui, dédoublées, font la femme française : Ëlmire et Célimène. Elle est Elmire par le fond, et Célimène par la forme ; Elmire au centre, Célimène par les extrémités. C'est une Française accomplie. Esprit français, tempérament français, gaîté française, génie de style, ^ intraduisible, tant il est français I

Madame de Séitigné est certainement une des femmes les plus typiquement françaises qui aient jamaié existéj et Toilà pourquoi les esprits très français.

comme Babou, sont un peu chauvins de cette femme. Ils se prennent à la magie de cette espièglerie française qui les enivre de plaisir, et, quand ils sont enivrés, leur fait écrire des phrases idolâtres, que Fauteur des Lettres satiriques appellerait des sottises s'il les trouvait sous une autre plume que la sienne, mais qui n'y seraient pas, du reste, de cette façon-là I

Pardieu ! j'aurais bien voulu le voir, lui qui se permet Tamphigouri de la passion sur elle, j'aurais bien voulu le voir à la place de Bussy, par exemple, ou bien encore de Gilles Ménage, et je suis bien sûr que notre amoureux d'Hippoly te aurait baissé de quelques tons les cordes de sa guitare d'aujourd'hui. Madame de Sévigné, en effet, ce type exquis de la Française, est de toutes les femmes du monde la plus détestable à aimer. Son amant, à elle, ce n'est pas quelqu'un. C'est tout le monde I Elle n'est pas faite pour la chambre à coucher, mais pour le salon. Elle a l'amabilité meurtrière. Quand elle ne vous oppose pas sa froideur, — cette opposition si nette I — elle vous oppose son bon sens, et quand ce n'est pas son bon senS; c'est sa plaisanterie. Elle ne rompt jamais le charme...

Voyez-la, dans le livre de Babou, avec cet affreux pédant de Ménage^ qui méritait si bien de s'appeler Gilles I Elle le rebute et elle le relance. Elle a la cruauté curieuse et despotique de l'enfant /jui arrache les ailes à un hanneton, et qui, si le hanneton blessé s'éloigne et s'enfuit sur ses pattes, l'arrête et veut quHl reste làl

Quand il boude, elle lui tend Tappeau de ses beaux bras, frais comme rindifférenee, et que le pauvre timbré aimait à baiser I Enfin, tant que dure cette liaison qui n'est ni chair ni poisson, ni amitié ni amour, et qui a duré la vie de Ménage, le sentiment va et vient de Tamour qu'on désespère àTamitié qu'on agace ; et il en fut de même avec un bien autre homme que Ménage, avec Bussy, ce capitan, ce monsieur moi^ disait Walpole I

Dans les affections toujours trompées qu^elle inspirait, rien de précis que Timpatience, que le dépit, le ressentiment, la colère. Elle vous riait au nez et même vous faisait rire de vousl Excepté son mari, Sévigné, qui la traita comme ces sortes de femmes — tout vanité, mutinerie, gatté et capriceS; — doivent être traitées pour qu'elles aiment : avec la cravache des procédés indifférents, impertinents et cruels ; excepté son mari, pour lequel elle eut cet amour par pique dont parle Stendhal dans ses diverses classifications de Famour, elle n'aima personne que sa fille, et encore quand elle était loinl... Pour tout ce qui n'était pas sa fille, et absente, elle avait la douceur de l'égoïsme et du satin : tout y glisse. Sa fraîcheur de blonde n'a pas une tache de larmes. Aussi; dans une société aussi correcte, aussi élégamment hypocrite que la sienne, elle ne se compromit jamais.

Elle sauva sa réputation quand madame de Maintenon, une bien autre Ame et une bien autre vertu

qu'elle, perdait la sienne I Française toujours, elle a résolu le grand problème français de ne pas se compromettre. Mais j'aime mieux madame de Maintenon, et je la respecte davantage. Et malgré tout ce qu'il nous conte, peut-être que Babou est de mon sentiment sur madame de Maintenon. Vous allez voir!

Nous voilà enfin arrivés à l'une des deux places de son volume où Fauteur de ces délicieuses bribes d'histoire, enlevées comme des bulles de savon et aussi colorées, se métamorphose et se permet la fantaisie d'être profond... C'est justement quand, dans l'ordre de ses Notices, il arrive à madame de Maintenon, et que lui, V amoureux de madame de Sévigné, il passe à Vennemi^ si on peut dire Y ennemi d'une femme qui, pour avoir la raison la plus haute qu'une tête féminine ait jamais possédée, avait autant d'agrément à sa manière que la vive et brillante Sévigné.

Dieu sait si j'ai toujours recherché les portraits res*^ semblants de madame de Maintenon, — de cette femme si difficile à peindre, parce qu'on ne peut s'empêcher de la voir à travers celte monstrueuse et scélérate caricature de Saint-Simon, qui ne nous lâche pas les yeux et qui nous fait trembler la main quand

nous voulons la corriger I Mais j'avoue que je n'ai vu nullepart rien de mieux réussi, de mieux aperçu, de pensé plus avant que celte notice, qui est mieux qu'un portrait, et où toutes les causes de l'élévation de madame de Maintenonetde son empire sont expliquées avec une si éloquente sagacité. La conception qu'a Babou de madame de Maintenon est digne d'elle.

Il a scruté non pas seulement en historien, mais en moraliste, cette âme profonde, et, comme il l'a dit : d'une ambition de gloire infinie, — ce qui ne veut pas dire la plate ambition de n'être que la femme de Louis XIV I Aucun descôtés,déforméspar la Calomnie, de cette honnêteté héroïque (le mot y est et l'épithète aussi), n'a échappé à Hippolyte Babou, qui a redressé et rectifié les lignes de cette majestueuse et touchante figure aftlwK^e par d'imbécilles iconoclastes historiques, et qu'il a rétablie dans sa beauté première... J'espère bien qu'après cela on n'y touchera plus !

Eh bien, cechef-d'œuvre sur madame de Maintenon, qui ne sera, j'ose le dire, surpassé par rien de ce qu'on écrira désormais sur cette grande femme vertueuse, parce qu'il est un point au-dessus duquel il est impossible de se placer : c'est celui de la vérité absolue ! ce chef-d'œuvre n'est encore que le moindre de mes deux étonnements ; car, vous vous le rappelez, j'en ai compté deux. Madame de Maintenon est, en effet, encore un sujet d'histoire humaine, et nous allons aborder maintenant un sujet d'histoire surnaturelle I

Madame de Maintenon n'est que la première des femmes qui ne furent que vertueuses dans le grand siècle.

Or, parmi ces femmes vertueuses dont Babou nous a donné les images, il y en aune qui fut une sainte, et qui n'est un sujet d'histoire que dans le livre des Anges, si, comme je le crois, ils suivent du ciel les mouvements de nos âmes et sont, là-haut, nos historiens I Celle-là, c'est la comtesse de Dalet. Son histoire, à celle-là, — oubliée par la grande Histoire, — est assez obscure devant les hommes ; mais elle éclate devant Dieu, et Babou a su nous dégager de cette obscurité visible le rayonnement intérieur. La comtesse de Dalet fut une malheureuse femme battue par son mari, mais autrement qu'avec la cravache morale du marquis de Sévigné. Le comte de Dalet, excusez I la cravachait avec son épée I Elle n'en finit pas moins par se faire adorer de son terrible mari, ce à quoi ne put jamais parvenir la brillante caillette de Sévigné avec le sien.

Cette adorable battue devint une adorable mystique dans la règle et dans la foi, et fut une admirable contemplative. Elle est restée une des gloires de l'ordre de la Visitation. Babou n'a pu résister à nous en dire l'histoire, et il l'a fait avec des mains qui ont touché à saint François de Sales, et qui en sont toutes parfumées I J'ai dit qu'il était souple. Il se joue comme le poisson dans l'eau dans les idées mystiques, qu'il

comprend très bien, et avec ce sentiment catholique qui va jusqu'à la règle, mais ne la déborde jamais. Ne doit-ce pas être là le plus fort de mes étonnements?... Où diable Babou, qui jusqu'ici était un peu diable, a-t-il appris ces choses?... Quoi I le voilà hagiographe maintenant ? Lui, l'auteur des Païens innocents ^ et d'une notice sur le président de Brosses qui est du paganisme coupable, voilà qu'ilnous écrit avec le sentiment le plus, catholique la vie d'une sainte, et avec la même aisance qu'il eût écrit celle de Ninon ! Est-ce une conversion? N'est-ce que le caprice du talent, tenté par un sujet d'une beauté infiniment difficile pour une plume de ce temps? Mais voilà ce qui est, et ce qui vous étonneracomme nous, n'est-ce pas? vous qui demandez toujours du nouveau comme au temps de Démosthène, ô Athéniens !

Étudier la raison d'ua succès est toujours une belle question en critique... S'il est un livre pour lequel le journalisme ait battu de tous ses tambours, — et aitx champs encore, — c'est ce livre des Réfractaires (2)... L'auteur en fut un, m'a-t-on dit ; ce qui prouve, Dieu merci I qu'ils ne s'en vont pas tous finir à la Morgue et à Bicêtre, mais qu'il en est qui se décident à emboîter le pas... gymnastique, pour aller plus vite, derrière cette société en marche qu'ils ne voulaient ni servir ni suivre, et même à avoir avec elle de ces manières très peu sauvages à l'aide desquelles on prend le succès à Paris.

Et j'en fais mon compliment à Jules Vallès, et mon compliment très sincère. Le Sicambre de la misère

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