‹ Femmes et moralistesChapitre 33 sur 36 · LA FEMME AU XVIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA FEMME AU XVIII* SIÈCLE

chansons, dans toutes les plus futiles publications d'une époque passionnée et futile. C'était moins neuf, ceci, que Fhistoire par Fart et toutes ses manifestations ; car on ne pouvait tirer d'une autre source que de celle-là l'histoire des mœurs d'une société morte et qu'on n'a pas observée soi-même sur le vif. L histoire de la Femme au xvin* siècle, qui est très complexe, — qui, socialement, n'est pas la femme égalitaire simplifiée du xix% mais qui se scindait en plusieurs classes, qui était timbrée de plusieurs estampilles : titrée et à la cour, bourgeoise et à Paris, — cette femme différait de société, de salon, de langage, de mœurs et de ton. Il fallait la prendre de sa naissance à son mariage et de sa naissance jusqu'à sa mort, et depuis la naissance du siècle jusqu'à la mort du siècle. C'est ce que firent MM. de Concourt, entassant ces cent années dans l'étroitesse d'un volume qui les étreignait, — les pressant dans un fourmillement éblouissant, enlevant à la force du poignet cette surcharge des livres d'une époque qui a immensément écrit, et la lançant d'up train si rapide qu'on pourrait regarderies deux auteurs de La Femme au XVIII^ siècle comme les deux plus brillants postillons de l'Histoire, et qui l'aient jamais menée avec la vigueur de ce train-là 1

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Franchement, c'était prestigieux d'exécution et curieux d'érudition, de mots recueillis, de citations et 4'anecdotes, et il y avait là une vie d'impression, d'imagination et d'âme, trè^ intense^ que ne connurent pas, depuis, les romans de MM. de Goncourt. lie seul reproche à faire à leur livre d'alors et daujourr d'hui, puisqu'on le réimprime, était encore un beau reproche. C'était l'enthousiasme égaré pour un siècle qui, selon moi, n'en méritait aucun. MM. de iîoncourt, je l'ai dit plus haut, adoraient le xviu* siècle. Ils, étaient trop du xix® pQur pe pas Tadorer. Très modernes, et fous de son art, ils en avaient l'idolâtrie, ^t^ de leur livre il sortait clairement un xvm® siècle plus grand que la réalité. Quoiqu'ils y eussent vu pourtant aussi, avec une masse trpp forte, et, sejon moi, exagérée de vei^tus et de sentiments individuels, les cqrruptions, les dépravations et les abominations de ce temps d'une immoralité à côté de laquelle peut-être rien pe peut être mis, sans déchet, dans l'histoire du monde, il n'en résultait pas moins, de l'efiFet prismatique de leur livre, que, tout compte fait, le xvm" siècle était une époque qui valait mieux que ce qu'on en croyait et que ce qu'il en fallait croire. Et cependant,

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malgré leur enthousiasme pour ce siècle, ils s'efforçaient de le juger. Ils ne le racontaient pas pour le raconter, et ils ne le peignaient pas pour le bonheur et le mérite stériles de le peindre. Non ! ces jeunes gens, qu'aucun système, à cette époque, n'avait faussés, ambitionnaient encore Taperçu qui sort des faits et qui, retombant sur eux comme une gerbe de lumière, les illumine. Ils mêlaient leur personnalité ardente et jeune aux récits qu'ils faisaient, et qu'ils ne voulaient pas impersonnels. Ils avaient enfin la passion, Téloquence et la verve, tout ce que le réalisme fait mine de mépriser, et qu'on ne leur revit plus, dans cette proportion, désormais I

Et, chose dont il faut leur tenir compte encore plus que de l'enthousiasme et de la vie dont ce livre déborde par-dessus les frivolités dont il est plein, c'est le sentiment moral opposé bien souvent à l'enthousiasme que le xviii* siècle leur inspire, et créant même, à certains moments, un enthousiasme contraire. En ce temps-là, les de Concourt n'avaient pas la visée d'être scientifiques, et, dans un but d'enseignement social, d'exposer des faits répugnants ou odieux, avec l'impassibilité de la science. Dans leur chapitre consacré à « l'amour » au xvm* siècle, et quand ils arrivent à la dépravation de ce sentiment tel qu'il est peint dans Les Liaisons dangereuses ^ par exemple, ce hideux chef-d'œuvre qui n'est pas le conte d'un fnfernal génie, mais une infernale réalité, ces his^o-

riens, sensibles et non impassibles, de la. Femme au XVIIP siècle^ ont une indignation et un accent superbes, et, pour mon compte, je ne crois pas que leur talent soit allé jamais au delà! Je cite rarement, mais il faut citer, pour que le Concourt qui nous reste, le réaliste d'à présent, le jaloux de Zola, comprenne où est la vérité littéraire dans ce qu'elle a de plus profond, de plus pathétique et de plus grand, c'est-àdire de plus moral. Après avoir fait la terrible histoire de l'amour dépravé de l'homme au xvm® siècle, MM. de Concourt passent à celui de la femme, objet de leur livre : « La femme — disent-ils — égala • « l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage « de la méchanceté galante. Elle révéla un type nou- « veau, où toutes les adresses, tous les dons, toutes « les finesses, toutes les sortes d'esprit de son sexe, se « tournèrent en une sorte de cruauté réûéchie qui « donne l'épouvante. La rouerie s'éleva, dans quelques « femmes rares et abominables, à un degré presque « satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation a acquise, un regard à volonté, une physionomie mai- « trisée, un mensonge sans effort de tout l'être, une « observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la « domination des sens, une curiosité, un désir de « science, qui ne leur laissaient voir dans l'amour que « des faits à méditer et à recueillir, c'étaient à des fa- « cultes et à des qualités si redoutables que ces femmes a avaient dû, dès leur jeunesse, des talents et une poli-

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« tique capables de faire la réputation d'un ministre. « Elles avaient étudié dansleur cœur le cœur des autres ; « elles avaient vu que chacun y porte un secret caché, « et elles avaient résolu de faire leur puissance avec la « découverte de ce secret de chacun. Décidées à resu pecter les dehors et le monde, à s'envelopper et à « se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient « sérieusement cherché dans les moralistes et pesé « avec elles-mêmes ce qu'on pouvait faire, ce qu'on « devait penser, ce qu'on devait paraître. Ainsi a formées, secrètes et profondes, impénétrables et « invulnérables, elles apportent dans la galanterie, a dans la vengeance, dans le plaisir, dans la haine, « un cœur de sang-froid, un esprit toujours présent, « un ton de liberté, un cynisme de grande dame, « mêlé d'une hautaine élégance, une sorte de légèreté (( implacable. Ces femmes perdent un homme pour le (( perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, « la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent « l'honnête femme dont la vertu leur déplaît; et, a Tont-elles touchée à mort, elles poussent ce cri de « vipère : « Ah 1 quand une femme frappe dans le « cœur d'une autre, la blessure est incurable... » Elles « font éclater le déshonneur dans les familles comme « un coup de foudre : elles mettent aux mains des « hommes les querelles et les épéés qui tuent. Figures « étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait « dire d'elles, dans le sens moral, qu'elles dépassent

a de toute la tête la Messalioe antique. Elles créent en « effet, elles révèlent, elles incarnent ep elles-mêmes « une corruption supérieure à toutes les autres et que « Ton serait tenté d'appeler une corruptiop idéale : le a libertinage des passions méchantes, la Luxure du « Mal ! » Et voilà comme ils peuvent, quand ils le veulent, écrire Thistoire, MM. de Concourt t Est-ce assez vu, cette page? Est-ce assez analysé, assez approfondi, assez jugé?... Ne sent-on pas, soqs la phrase froidie par la volonté de rester dans le calme de Thistorien, palpiter, contenus, l'horreur, le mépris, la colère qui donnent au talent une force que le talent n a jamais seul?... Et cette page est suivie de beaucoup d'autres de la même énergie, frémissante et surmontée. Après Laclos vient de Sade, sous la plume de MM. de Concourt; de Sade, dont ils ne disent qu'un mot et qui suffit : « Il vint pour mettre, avec le sang des guillo- « tines, la Terreur dans l'Amour... C'en est assez, — « ajoutent-ils, — ne descendons pas plus bas, ne (( fouillons pas plus loin dans les entrailles pourries « du xvm* siècle. L'histoire doit s'arrêter à l'abîme a de l'ordure. Au delà, il n'y a plus d'humanité ; il « n'y a plus que des miasmes où l'on ne respire plus « rien, oh la lumière s'éteindrait d'elle-même aux « mains qui voudraient la tenir. »

Et ils ont raison. Ou plutôt, ils avaient raison I mais dans ce temps-là I Et nous avons marché 1 Ils auraient peut-être tort maintenant... Dans ce temps-

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