Matth., VII
nouir, apres soixante ans, en des générations chrétiennes accomplies, devant Dieu et devant les hommes !
ïci donc pourrait se fermer notre livre. Continuons-le, pourtant. Il est bon au jardinier, pour s’encourager à de nouvelles fatigues, de compter et recompter les fruits de son patient labeur, de les contempler et de reconnaître, à 1 honneur de Dieu qui donne l’accroissement, qu’ils sont beaux, dignes de sa puissance et sa bonté.
L’influence des Sœurs de la Charité sur les Peaux-Rouges et les Lsquimaux fut profonde.
Le premier bienfait, fruit d’une prédication muette et permanente, a ete la réhabilitation de la femme. Le paganisme 1 avait tant avilie qu’elle se croyait elle-même née pour 1 esclavage et conservée pour être vendue, prêtée, échangée, et toujours méprisée. Le spectacle de la dignité extérieure et de 1 élévation morale des Femmes de la Prière releva aux yeux de ces hommes sauvages, si durs jadis, et si cruels envers toute faiblesse, l’épouse, la mère, la fille, 1 aïeule. A voir les religieuses, ils eurent l’idée vivante de ce qui leur avait ete enseigné de la Très Sainte Vierge Marie, la plus parfaite des créatures du ciel et de la terre \
beau, livre Parfaitement documenté et au souffle chrétienne
Le Canada apostolique, p. 61.
(Aux bureaux du i Devoir », Montréal.)
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La population entière se laissa conquérir ensuite par le dévouement des sœurs aux affamés et aux malades.
Nous l’avons déjà dit de l’Hôpital du Sacré-Cœur à Notre-Dame de la Providence. Le couvent des Saints- Anges écrivait en 1914 :
« Nous avons ici un véritable dispensaire à toutes les heures du jour et la visite des malades régulièrement. Il n’y a pas dans le pays un individu qui n’ait recours aux sœurs, en cas de maladie légère ou grave. Sœur Laverty est non seulement infirmière, mais aussi docteur, chirurgien, dentiste ; si bien que des étrangers et les principaux du pays se sont cotisés pour lui acheter une chaise de dentiste, l’an dernier. »
« La sœur garde-malade est très populaire, constate la T. H. Mère Dugas, passant à Résolution en 1924. On entend presque continuellement la cloche l’appeler. Son dispensaire ne désemplit guère. »
Elle-même, la Révérende Mère Générale, eut, durant ce voyage, l’occasion d’exercer son dévouement d’infirmière. Ce fut d’abord sur une fille du Grand Lac de l’Ours que le Père Fallaize lui avait amenée au Fort Norman.
« La pauvre enfant, rapporte-t-elle, s’est brûlé la main droite au cours de l’hiver, au fond du bois. Elle a été soignée comme ces pauvres gens savent le faire. Aujourd’hui, les cinq doigts sont tombés, tous désarticulés, laissant voir cinq trous béants dans une main tuméfiée, d’où le pus s’échappe abondamment. Nous sommes heureuses de lui prodiguer nos soins. Mère Girouard se constitue sa gardemalade, et nous l’aidons de notre mieux. Je fais revivre mes petites expériences d’infirmière, et nous réussissons, avec les médicaments fournis par le R. P. Houssais et quelques-uns dont je m’étais pourvue, à nettoyer l’horrible plaie, après avoir fortifié le cœur de la patiente avec une bonne tasse de thé et un soixantième de strychnine. Un grand merci avec un de ces sourires expressifs que l’on trouve occasion-
nellement sur les lèvres des Indiens, c’était déjà une récompense du service rendu, sans compter le bonheur d’avoir soulagé Notre-Seigneur dans un de ses membres souffrants... Au second pansement, plusieurs spectateurs viennent voir la pauvre main malade, entre autres le boursier du bateau qui ne peut en soutenir la vue... La patiente est un peu mieux physiquement ce soir. Une nourriture suivie, une seconde dose de strychnine et de la sympathie (nous ne l’avons pas quittée de l’après-midi) semblent l’avoir ranimée... »
Sur le même bateau, nos voyageuses ont aussi la charge d’une vieille aveugle, embarquée à Good-Hope. La Très Honorée Mère continue :
« Mère Girouard en a spécialement la garde... Sûre d’être bien accueillie, la vieille la réclame dans toutes ses nécessités. L’autre jour, un garçon vient dire à Mère Girouard :
« — La vieille, en bas, ça t’appelle. »
« Cette fois, c’était pour faire déboucher sa pipe... Touché, sans doute, de ces petites choses, lè boursier vient de me faire une proposition :
« — J’ignorais jusqu’ici vos œuvres, me dit-il ; mais en voyant ce que vous faites ces jours-ci, il m’est venu à la pensée de faire des arrangements avec M. Romanet (un Français, inspecteur de la Compagnie de la baie d’Hudson), et de vous demander une sœur qui voyagerait avec nous sur le bateau, toute la saison, pour prendre soin des malades. Gomment aurions-nous pu nous en tirer, sans vous, avec l’aveugle et la brûlée? »
«Évidemment, je n’ai pu accepter la mission. Mais j’ai répondu que nos sœurs, qui font le voyage par delà le cercle polaire, chaque année, pour ramasser les orphelins, seront toujours heureuses de rendre ces services. »
Leurs « services » d’infirmières, à nos Sœurs Grises des résidences nordiques, atteignent toutes les maladies et infirmités qu’elles peuvent convenablement traiter. Elles
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ont acquis des connaissances médicales avancées, à Montréal selon les nécessités de leur tâche future, et tout à fait en accord avec S.S. Pie XI, qui conseille de munir les missionnaires de tous les moyens possibles, tant de soutenir et prolonger leur vie que de guérir les corps de leurs ouailles, dans les régions inaccessibles aux autres médecins.
« Notre sœur garde-malade, écrit-on d’Athabaska, est réellement le docteur du pays. Toutes ses interventions ont réussi jusqu’ici. On vient la chercher pour des voyages de deux ou trois jours, en hiver comme en été. Rien qu en 1925 elle a fait 418 visites, exécuté 22 opérations chirurgicales, petites ou grosses, appliqué 906 traitements, donne 2.565 prescriptions, arraché ou plombé on ne sait combien
de dents. » , „ „ . „
La chirurgie même ne rebute donc pas les Sœurs Onses.
Elles notent paisiblement:
« Un jeune homme nous arrive avec une prolonde blessure à l’épaule. Les chairs sont pourries. C’est un coup de fusil qu’il a reçu depuis plusieurs jours. Nous l’opérons. Cinquante-six grains de plomb répandus dans le bras sont extraits. Le reste ne l’incommodera pas. Il guérira vite maintenant. »
« Un trappeur trouvé mourant du scorbut et de la lain nous est apporté. On le loge dans la maison. Nous le sauverons. » ,, , Tr
(( 15 mai Le Père de Chambeuil s écrasé la main. La
sœur garde-malade fait l’amputation d’urgence de l’index...» « 22 mai. — Le docteur, qui arrive de Fort-Smith, déclaré
que les récentes opérations ont été bien faites. »
« ... S. G. Mgr Joussard a failli se tuer. Etant sur le
Saint-Emile , il alla en reculant rouler dans la cave de. la machine, sur les ferrailles. On le releva II pouvait à peine se tenir debout et ressentait de grandes douleurs. Nous redoutions quelque lésion interne, mais tout a disparu.
Rendons grâces à Dieu. » . , , , ,
« Juin 1926 . — Le Père Riou, rude marcheur qui bat à la
raquette de 4 000 à 5000 kilomètres par hiver, était venu de sa mission du Fond-du-Lac à Chipweyan, le 4 mars, pour sa retraite annuelle. Comme il s’en retournait avec le Fi ère Vincent, il fut pris d’un étrange malaise et d’un violent mal de genou, ce qui l’obligea à rebrousser chemin. Il perdit même connaissance. Soncompagnonle coucha dans son traîneau et le ramena à la mission. Il fut installé à 1 infîimerie et demeura au lit pendant un mois, donnant de vives inquiétudes à la sœur garde-malade. Vers la mi-mai, il se trouva suffisamment rétabli pour retourner à Notre- Dame-des-Sept-DouIeurs, où on l’attendait avec anxiété... »
On le voit, missionnaires et sauvages ont également part au dévouement des religieuses hospitalières.
Mais il arrive, à la joie de tous, que parfois c’est le grand médecin Tout-Puissant qui intervient directement.
« Alhabaska, mars 1923. — Il y a quelque temps un jeune homme que 1 on amenait de loin venait réclamer du secours, comme beaucoup d’autres. Il avait la' main toute fracassée par un coup de fusil. Il fallut couper la chair gangrenée, enlever des fragments d’os et des grains de plomb. L’index cassé réclamait l’amputation. Mais voyant les apprêts de 1 opération et la sœur armée de la scie, le pauvre garçon prend peur et il se soustrait de toutes ses forces à la nécessite. Il ne restait qu’à prier pour lui. Nous mettons sur la plaie envenimée une relique de Thérèse de l’Enfant-Jésus, en commençant avec lui une neuvaine. A l’étonnement et à la joie du patient et de la garde-malade, le doigt ne tarde pas a se mouvoir un peu. Le nerf n’était d’ailleurs pas rompu. La blessure se referma sur les os ressoudés. Sœur Iheièse comptait un ami reconnaissant de plus. »
Une autre fois, c’est la Sainte Vierge qui intercède. La miette de Victor, ancien élève d’Athabaska, vient de mourir de la méningite. Son petit frère est atteint à son
°UI t m®me ma^ sœur infirmière le regarde comme perdu. Le malade va expirer. Sa mère prépare même son
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linceul, tandis que son père reste effondré de douleur. Soudain une inspiration vient à Victor : tirer son scapulaire et le placer sous la tête du cher petit moribond. Aussitôt, l’enfant s’endort doucement. A son réveil, il était parfaitement guéri.
Le moins qu’il puisse résulter des rapports des gens du monde avec la charité toujours égale des religieuses gardesmalades, c’est une disposition bienveillante envers les œuvres et les institutions de notre sainte religion. Un protestant, distingué par sa position de délégué du gouvernement, avouait :
« — Les Sœurs Grises du Mackenzie m’ont fait un bien que je ne saurais exprimer. En passant à Résolution, j’avais mal aux yeux, et j’allai trouver la Sœur. Sans même me demander si j’étais catholique ou non, elle me donna des remèdes qui m’ont guéri. A Edmonton, j’avais payé très cher un médecin que j’avais consulté pour la même maladie, et qui ne m’avait procuré aucun soulagement. Non seulement la Sœur ne me parla point d’argent, mais elle refusa positivement ce que je lui offris. Cela m a tellement touché que je ne sais ce que je pourrais faire pour les religieuses. Il ne faudrait pas beaucoup d arguments comme celui-là pour me convaincre que l’Église catholique est la véritable, »
Aussi la confiance et le respect enveloppent-ils les Sœurs Grises du Nord, et leur suffit-il de paraître dans les sentiers du fort-de-traite, sur le cours des rivières, dans les bateaux commerçants, pour être l’objet de tous les égards, de toutes les déférences.
Mais ce sont les conversions réelles, acquises, qu’escomptent, en définitive, les sœurs gardes-malades. Ce bonheur, elles l’ont maintes fois obtenu, même parmi les passants blasés, venus des « vieux pays »,
Un avocat, membre d’une escouade de mineurs allant au Klondike, se trouve paralysé d’un accès de goutte, à Simpson. Il se fait transporter à grands frais à l’hôpital de Providence. Les sœurs le soignent tout l’hiver, le remettent sur pied, mais surtout le rendent au bon Dieu, qu’il ne servait plus depuis vingt ans. Il arriva au Klondike, où il mourut en bon chrétien, l’année suivante.
Au début de mai 1922, c’est un Marseillais, âgé de dix-neuf ans, qui arrive. Engagé comme mousse dès le lendemain de sa première communion, il n’a plus pratiqué aucun acte de religion. Les mauvais compagnons et les mauvais livres l’ont perdu. Avide d’aventures, il a fait le tour du monde. Il ne lui manque plus que l’exploration polaire. Il part. Mais, à travers les glaces mouvantes de l’Athabaska, son canot se brise, ses effets et ses provisions sont emportés par le courant. Il marche de longues heures dans l’eau glacée. A la fin, il tombe dans le grand désert blanc, harassé, tout en fièvre. Il va mourir. Deux trappeurs, survenus par hasard, l’aperçoivent et l’emmènent jusqu’à Chipweyan. L’agent de police, constatant qu’il est Français, l’envoie à la mission, chez les Sœurs Grises. Celles-ci reconnaissent un « rhumatisme inflammatoire ». Elles soignent maternellement le jeune malade, profitant de l’heureuse disposition de son caractère poli et reconnaissant pour lui suggérer des pensées de foi. Cependant toutes les prières de l’orphelinat s’occupaient à demander la conversion du « petit Français ». Comme la guérison approchait, la sœur infirmière proposa :
« — Vous allez profiter de cette occasion pour vous remettre en grâce avec le Bon Dieu, n’est-ce pas?
« — Oui, oui, répondit-il. Jusqu’ici, je me croyais trop abruti pour reprendre le bon chemin. Oh! que c’est vilain, les ports de mer ! Que d’occasions d’y perdre son âme ! Non, ce n’est pas une école de vertus !... »
La sœur lui présente’alors une médaille delà Sainte Vierge.
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« — Non, s’écrie-t-il. J’en ai une déjà que m’a donnée ma mère. Je l’ai toujours portée... »
L’on comprit à ce moment pourquoi cet enfant prodigue était venu échouer, au mois de mai, sur ces plages de la charité pure.
Le lendemain, le jeune homme, pour la deuxième fois de sa vie, s’approcha de la sainte Table. Il rayonnait, tandis que l’orphelinat chantait le Magnificat.
En 1925, c’est un « trappeur norvégien », appartenant à la religion de Luther, qui tombe aux mains de la Miséricorde, que lui révèlent les Sœurs Grises.
Il s’était gelé les pieds en tendant ses pièges et s’était traîné sur les genoux l’espace de plusieurs lieues. Un métis le rencontra dans cet état et le conduisit au couvent. La garde-malade lui coupa six orteils et lui sauva le reste à force de soins. Très cultivé, il aimait causer de religion. La simplicité et la clarté des réponses qu’il reçut achevèrent de le gagner à la vraie foi.
« — -Je n’avais jamais trouvé mon idéal de vérité dans la religion de Luther, dit-il. Oh ! que le catholicisme est beau avec sa charité ! »
Le 10 avril, il fit son abjuration, et le lendemain sa première communion :
« — Je sais maintenant, proclamait-il, ce que c’est que le vrai bonheur. »
Jamais les sœurs missionnaires ne se dérobèrent aux appels qui leur vinrent de quelque côté que ce fût ; mais c’était à l’enfance surtout qu’elles allaient se donner dans le Nord.
Cette enfance, qu’est-elle devenue ?
Le sauvageon trouva dans la Sœur de Charité l’affection d’une mère. Il ne la vit jamais rebutée de sa vermine, de sa
grossièreté, de son inconstance, ni de l’ingratitude de plusieurs. Elle s’est penchée sur sa misère et son ignorance, avec toutes les tendresses de l’amour surnaturalisé. Elle s’est attachée à imprégner de la vie chrétienne son esprit, sa volonté, son cœur.
La tâche devait être ardue. Il ne se trouvait, pour y aider, aucun sillon tracé par d’autres. Il y avait là toute la terre embroussaillée du paganisme à défricher, à ameublir. Les sœurs comprirent que les méthodes d’une telle éducation étaient à créer de toutes pièces. Elles comprirent que l’erreur serait grande d’élever un sauvage à l’instar d’un civilisé ; de donner à l’enfant, destiné à reprendre ses forêts, sa hutte, ses raquettes, ses filets, ses fusils, l’impulsion qui dirige l’enfant de nos pays vers les professions d’avocat, de médecin, de commerçant, de simple ouvrier, ou même vers les travaux du ménage dans nos villes ou nos campagnes. La méprise sur ce point eût été fatale, et le bien poursuivi, pire que le mal combattu. Elles ne se trompèrent pas. La preuve en est que chasseurs et pêcheurs d’aujourd’hui, anciens de Providence, d’Athabaska et de Résolution, « font honneur à la Mission », selon l’expression du Mackenzie, par leur conduite et leur vie exemplaire. Ils ont gagné, au couvent, de mépriser la vanité des mises et des prétentions, d’apprendre que le travail n’avilit pas, que les heures de peine peuvent s’élever à Dieu, comme les heures de plaisir, que la voie du chrétien est celle de la croix, qu’il n’est rien de petit dans la sanctification d’une âme. Le sauvage vivait autrefois sa vie dure, naturellement ; aujourd’hui, il la vit aussi dure — plus dure même, car son sang va s’appauvrissant, et ses terres de chasse se dépeuplant, — mais il la vit surnaturellement. La Sœur de Charité l’y a initié, jour par jour, détail par détail ; elle l’a convaincu que plus on est petit et pauvre, plus on est l’ami du divin Pauvre. Ces enseignements, l’enfant de l’école les répète en sa langue toujours éloquente à ceux qui, laissés dans les bois, n’ont pas eu son bonheur. Enfin, lorsque ayant
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peiné toute sa vie en chrétien, il s’endort sur la natte de sa loge, pour s’en aller « par-dessus le firmament », comme il le dit, c’est en se- souvenant des leçons de la Sœur qu’il sanctifie son dernier souffle et qu’il se présente à Dieu.
Cette transformation de l’âme sauvage par les Sœurs Grises est le chef-d’œuvre du christianisme, dans l’Extrême- Nord.
La joie d’assister chaque jour au développement de son enfant des bois est largement départie d’ailleurs à la religieuse institutrice. Elle le voit grandir, pour ainsi dire, comme en certains pays exubérants on voit monter la végétation.
Le premier terrain qu’elle doit cultiver se présente, en effet, tout intéressant en ces neuves natures. Les facultés sensibles de l’Indien atteignent un degré d’impressionnabilité et d’acuité qui paraît inaccessible à la race blanche. Rien, chez nous, n’égale la puissance de son œil à percer les distances, ni celle de son ouïe à discerner les bruits. Observateur très fin, il saisit du premier abord la physionomie d’un étranger, comme celle d’un paysage. Son oreille est juste et sa voix pareillement. Aussi aime-t-il- chanter. Les chorales d’enfants d’Athabaska et de Providence ne le céderaient pas de beaucoup aux maîtrises de nos cathédrales. De cette perfection des sens et de la mémoire locale, leur suivante ordinaire, résulte une puissance d’assimilation rapide aux idiomes divers. Nous avons rencontré des petits, n’ayant pas leurs sept ans, et s’exprimant en français et en anglais, après quelques mois d’école. Jamais cependant le son de ces langues n’avait pénétré leurs forêts.
S’ensuit-il que l’intelligence, qui s’alimente aux images fournies par les sens, s’élève plus haut, chez le Peau-Rouge du Nord, qu’en notre race ? Il ne serait pas moins humiliant que difficile de l’affirmer. L’Indien, — nous ne disons pas l’Esquimau, — sembleqiaturellement moins capable que le
Blanc de l’abstraction et de la généralisation, qui sont les premières opérations propres de l’esprit ; le concret, l’actuel, absorbe plutôt son attention ; sa langue, si nuancée, si apte à exprimer descriptivement les moindres particularités d’un objet une fois regardé, est dépourvue de mots abstraits. Quoi qu’il en soit, il nous fut donné de lire des comptes rendus de discours assez élevés, rédigés en anglais et en français indifféremment, sans aucun apprêt, de tout premier jet, par des élèves des couvents de l’Athabaska et du Mackenzie, et dont le plan, les développements, l’orthographe et le style nous ont paru presque irréprochables.
Des inspecteurs du gouvernement ont visité les écoles du Nord. Nous ne citerons ici que ceux qui n’appartiennent pas à notre religion.
Le premier se présenta, tout à fait inattendu, au lac Athabaska, en 1908 :
« Un inspecteur nous arrive, ce qui émeut tout le monde dans la maison. Mgr Grouard l’accompagne, ainsi que M. Harris, bourgeois du Fond-du-lac. L’inspecteur prend des notes très détaillées sur le local et sur les enfants ; il fait peu de questions lui-même, mais invite la maîtresse à faire la classe, comme d’ordinaire. L’examen dure de une heure à cinq heures, sans interruption. Quand tout est fini, Monseigneur prie M. l’inspecteur de vouloir bien excuser les manquements qu’il a pu remarquer, se souvenant que ces enfants n’ont jamais rien vu, et ne savaient pas un mot d’anglais, ni de français, avant de venir au couvent... M. l’inspecteur comprend facilement cette observation.
« — Mais, ajoute-t-il, l’évêque a dit un mot que je ne puis accepter, c’est le mot manquement. Je dois à la vérité de vous dire que ce mot ne paraîtra pas dans mon rapport. Je suis satisfait, et c’est là toute ma pensée. En vérité, je ne sais comment les sœurs peuvent obtenir de tels résultats avec leurs enfants. Mon rapport surprendra tout le monde, comme je suis surpris moi-même de l’œuvre qui se fait ici... »
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M. Macrae avait averti qu’il passerait dans quelques jours.
« Nous nous sommes donc mises à préparer une séance. Elle eut lieu en présence de M. Macrae et de sa suite : le Docteur Edwards et cinq officiers de police, ainsi que de plusieurs bourgeois et commis de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Une petite lampe brûlait devant le Saint-Sacrement, dans l’intention d’attirer les bénédictions de Notre- Seigneur sur les enfants. Les bons anges se sont sans doute mis de la partie, car nos sauvageons ont exécuté leurs différents rôles avec le succès le plus complet, si du moins on en croit les éloges de M. Macrae. Ce monsieur nous a répété plusieurs fois que, depuis près de vingt ans qu’il s’occupe des sauvages, comme agent ou inspecteur d’écoles, il n’avait pas encore rencontré un pareil succès. Sa surprise était grande, en voyant avec quelle aisance nos Indiens, plus habitués à la langue française, s’acquittaient de leurs dialogues en anglais. Il a dit aux enfants qu’il ne s’attendait pas à une semblable réception, et que les Messieurs d’Ottawa étaient loin de croire qu’il y eût à Athabaska une école si prospère ; mais qu’il allait le leur dire, et leur montrer les programmes... »
D’Ottawa, quelques mois plus tard, M. Macrae écrivit :
« Votre communauté est une oasis dans le désert du Nord, créée par votre noble courage, votre abnégation, par l’exercice de bien des vertus, et le fidèle accomplissement de rudes labeurs ; et cela dans des conditions si difficiles. L’admirable succès que vous avez atteint est au delà de toute louange. »
En 1883, le « bourgeois » protestant du Vermillon faisait plus de 500 kilomètres en canot, pour amener ses enfants au couvent d’Athabaska.
L’un des témoignages les plus précieux venus des autorités étrangèr s est la phrase écrite sur le cahier des visiteurs, au couvent de la Providence, par l’honorable Frank
Oliver, ministre de l’Intérieur : « Mission bien connue pour la bonne œuvre qu’elle accomplit. La confiance de ses fondateurs a été justifiée par le travail de leurs successeurs. C’est à l’honneur du Canada et du Christianisme h »
Et ce jugement fut contresigné, en 1925, sur les registres de tous les couvents du Nord, jusqu’à Simpson et Aklavik, par S. Ex. Lord Byng de Vimy, gouverneur général du Canada.
Lorsqu’il passe dans leurs régions de hauts personnages catholiques, dont elles savent qu’ils pratiquent leur religion, les sœurs les invitent à des fêtes intimes et jusqu’à prendre des places d’honneur aux saints offices. Elles applaudissent alors à l’édification que laissent ces visiteurs :
L’Honorable Juge L. Dubuc, d’Edmonton, « celui qui parle pour mettre chacun ou chaque chose à sa place », comme disent les Montagnais, parcourt, chaque été, le territoire du Mackenzie pour entendre et trancher les causes. On le voit à l’harmonium, chantant la grand’rnesse, puis les cantiques du salut, avec la chorale indienne. Le « journal » de la Providence recueille un jour de lui cette noble parole :
« — Mon but n’est pas de faire parade de ma voix, mais de montrer aux Indiens que les Blancs adorent, aiment et servent le même Dieu que vous leur prêchez, et que notre désir, c’est que tous lui soient fidèles... »
Ainsi formés et instruits de toutes manières, de par les soins de leurs maîtresses, plusieurs élèves des Sœurs Grises occupent présentement des positions enviées des Blancs : «Fourreurs, commis, interprètes, mécaniciens, ils sont pré-
1. A noted mission doing good work. The faith and enterprise of its founders is justified by the work of their successors and crédit to Canada and Chris tianity.
June 26th„ 1910.
Frank ÜuvEft.
Congrégation des « Enfants de Marie »